Le livre du mois de décembre 2012

 

 

 

 

sous la direction de

Vincent Carpentier et Cyril Marcigny

 

 

 

Des hommes aux champs

Pour une archéologie des espaces ruraux du Néolithique au Moyen Âge

 

 

 

 

 

 

Présentation (4e de couverture)

 

Objet d’étude complexe inscrit à la croisée des disciplines, l’espace rural est défini par Georges Bertrand comme « le milieu naturel aménagé pour la production au sens large, animale ou végétale, par des groupes humains qui fondent sur lui la totalité, ou une partie, de leur vie économique et sociale ». Cette construction protéiforme se manifeste notamment à travers les établissements ruraux et systèmes agro-paysagers au sujet desquels l’archéologie préventive livre chaque jour de nouvelles données (fermes, systèmes parcellaires, etc.).

Au cours de cette dernière décennie, ces objets de recherche désormais spécifiques de l’archéologie du monde rural ont connu un large renouvellement épistémologique et méthodologique. Les dynamiques naturelles, sociales et territoriales, les formes d’habitat et les modes de mise en valeur, l’interaction des sociétés et des milieux, sont au coeur d’une réflexion globale, positionnée sur la longue durée de l’histoire des terroirs et des systèmes agraires qui les soustendent, et qui concerne tout autant les archéologues du monde rural que les spécialistes des paysages et des paléoenvironnements.

De fait, l’objet de la table ronde organisée à Caen en 2008 n’était pas de s’en tenir à une simple déclinaison des grands types d’établissements agricoles et de paysages agraires identifiés par l’archéologie dans le Nord de la France, du Néolithique au Moyen Âge. Jusqu’alors, ces données étaient le plus souvent abordées sur un plan chronologique strict, à l’occasion de rencontres réunissant des chercheurs impliqués dans l’étude de la ou des seules périodes considérées (colloques Internéo, AFEAF, AGER, AFAM…). Les deux journées de la table ronde ont été davantage envisagées sous l’angle de la longue durée. L’accent a été porté sur la réunion, l’interrogation et la confrontation critique d’un choix de données et points de vue récents concernant le fonctionnement interne comme les traductions spatiale et paysagère des agrosystèmes passés, du Néolithique au Moyen Âge, de la ferme au village, et du terroir cultivé aux espaces réputés marginaux, tout en renouant avec les directions antérieures impulsées notamment par Jean Guilaine autour du concept d’archéologie agraire.

 

 

Les responsables de l’édition

 

Vincent Carpentier, responsable d’opérations à l’Inrap, docteur en histoire et membre de l’UMR 6273-CRAHAM

Cyril Marcigny, responsable d’opérations à l’Inrap, directeur adjoint de l’UMR 6566-CReAAH

 

 

Sommaire

 

Préfaces

Francois Fichet de Clairfontaine

Pierre Baudouin

 

Des études chronologiques…

 

Interdépendance et cohésion des différents niveaux de territorialité au Néolithique Rubané en Bassin parisien

Jérôme Dubouloz

 

Le Néolithique ancien dans la basse vallée de la Marne

Yves Lanchon

 

Essai d’analyse d’un espace rural au Néolithique moyen II lexemple de la plaine nord dargentan

Emmanuel Ghesquière

 

Les paysages ruraux de l’âge du Bronze (2300-800 avant notre ère). Structures agraires et organisations sociales dans louest de la france

Cyril Marcigny .

 

L’occupation spatiale au second âge du Fer dans le Nord-Pas-de-Calais

Geertrui Blancquaert et Marie Derreumaux

 

L’évolution des formes de l’habitat protohistorique au nord-ouest de Caen : le plateau de Thaon-Basly

Guy San Juan

 

Les parcellaires antiques de Gaule médiane et septentrionale

Francois Favory

 

Les campagnes gallo-romaines : quelle spatialité ? retour sur lexpérience darchaeomedes

Pierre Ouzoulias

 

Les vestiges gallo-romains conservés dans le massif forestier de Haye (Meurthe-et-Moselle)

Murielle Georges -Leroy , Jérôme Bock, Étienne Dambrine,  Jean-Luc Dupouey, Anne Gebhardt, Jean-Denis Laffite

 

Premières réflexions sur la place des enclos mérovingiens de la plaine de Caen dans l’évolution des espaces ruraux de la Basse-Normandie sur le temps long

Vincent Carpentier

 

L’apport de la carpologie à l’étude du site du premier Moyen Âge (vie-xiie siècle) de Sermersheim (Bas-Rhin)

Édith Peytremann et Julian Wiethold

 

Note sur trois installations rurales du bas Moyen Âge fouillées à Saint-Barthélemy-d’Anjou (Maine-et-Loire)

Frédéric Guérin

 

Les habitats désertés au Moyen Âge : quelques réflexions à propos dun paradigme

Claire Hanusse

 

… aux études sur la longue durée

 

Contribution du diagnostic archéologique à l’archéologie des espaces ruraux

David Flotté, Loïc Ménager et Laurent Vipard

 

L’espace : un estimateur archéologique de distinction sociale ? L’exemple des élites médiévales et modernes « aux champs »

Émilie Cavanna

 

Archéogéographie morphologique de la plaine sud-vendéenne

Magali Watteaux

 

Archéologie du paysage en plaine de Caen : nouveau programme et premiers résultats

Laurent Lespez, Cécile Germain-Vallée et Cécile Riquier

 

Études actuelles sur un type de paysage encore très peu connu en Alsace : les paysages d’enclos médiévaux

Dominique Schwartz, Damien Ertlen, Julien Battmann, Mathilde Caspard,

Anne Gebhart , Stéphanie Goepp, Florian Basoge, Laure Koupaliantz , Bernhard Metz

 

Les avoines dans les productions agro-pastorales du nord-ouest de la France données carpologiques et indications textuelles

Marie-Pierre Ruas et Véronique Zech-Matterne

 

Espaces ruraux dans la moyenne vallée de l’Oise : Limites et perspectives

Francois Malrain et Denis Maréchal

 

Fermes, terroirs et territoires du deuxième âge du Fer à l’époque romaine dans le secteur Seine-Yonne

(Seine-et-Marne)

Jean-Marc Séguier

 

2 000 ans de construction des paysages agraires entre Caen et Bayeux : aspects méthodologiques et perspectives de recherche

Benjamin Van den Bossche

 

Conclusion

Joëlle Burnouf et Jan Vanmoerkerke

 

 

Commentaire

 

L’ouvrage, fruit d’un colloque de 2008, témoigne de plusieurs avancées ou renouvellements, comme on voudra. Par commodité, on peut les présenter de façon étagée, en signalant les niveaux technique, méthodologique, épistémologique et historique.

 

D’abord au niveau des techniques, l’ouvrage expose avec brio les abondants résultats des fouilles d’archéologie préventive, dont la plaine de Caen, la vallée de l’Oise, le nord de la France, par exemple, donnent des aperçus suggestifs. Les auteurs estiment que les fouilles liées à la prévention archéologique donnent une image représentative de l’espace national. Les fenêtres ouvertes dans le sol sont des laboratoires privilégiés où se fait l’histoire sédimentaire et l’analyse des espaces ruraux à travers les époques.

L’ouvrage expose également les résultats des travaux fondés sur l’emploi de la technique du Lidar pour le dépistage de formes fossiles sous couvert forestier. Ici, c’est la Lorraine qui doit être citée, avec une enquête spectaculaire sur la forêt de Haye, mais dont les résultats avaient déjà été présentés à d’autres occasions.

 

Vient ensuite le niveau des méthodologies, dont je relève quelques exemples. Dans sa contribution, François Favory évoque l’approche innovante réalisée par Gilles Desrayaud à propos des fossés de délimitation et des formes parcellaires. De leur côté, les auteurs de l’étude sur les vestiges parcellaires conservés dans le massif forestier de Haye, proposent une typologie des parcellaires (quadrangulaire fermé ; polygonal fermé ; quandrangulaire ouvert ; polygonal ouvert) qu’il conviendrait de discuter. Je retiens également à ce niveau le travail de synthèse morphologique de Magali Watteaux, sur la plaine de Vendée, qui montre tout l’intérêt qu’il y a à adopter une méthode de cartographie systématisée afin d’étudier les relations entre formes dans la durée.

 

Le registre épistémologique est abordé dans plusieurs articles et c’est indéniablement l’un des intérêts du livre qui ouvre ainsi plusieurs fenêtres de réflexion sur la connaissance et la façon dont on l’établit. C’est, par exemple, l’axe d’intervention de François Favory, qui pose une série de questions sur les parcellaires antiques et analyse les réponses qui ont été apportées par les chercheurs : comment définir une centuriation ; les parcellaires cohérents ou concertés, sans être quadrillés ; les parcellaires fossiles sous forêts ; les questions d’échelle, de compilation de données, de vocabulaire, d’inclinaison, de métrologie sont analysées, formant un catalogue d’alertes pour le chercheur débutant dans la synthèse, et qui serait tenté par des généralisations rapides.

C’est également l’axe de Pierre Ouzoulias qui s’interroge sur la spatialité mise en œuvre dans l’expérience d’Archaeomedes, apportant une contribution critique exceptionnelle, à la fois pour faire honneur à cette recherche et à la fois pour en tirer un questionnement critique très utile à l’ensemble des chercheurs. L’auteur tente de démontrer que les réalités agraires et sociofoncières ne peuvent pas être décrites si on ne recourt qu’à une théorie de la hiérarchie des unités, qui n’explique qu’une partie des faits.

 

Au plan des synthèses historiques, des résultats intéressants sont présentés ou rappelés. Les travaux des néolithiciens atteignent un haut degré de formalisation, avec des approches théoriques intéressantes pour restituer la territorialité des villages du rubané, par exemple. L’âge du bronze n’est plus un « oublié de l’histoire rurale française », grâce à la synthèse de Cyril Marcigny. L’auteur, en conclusion de son article, tente d’ouvrir des pistes pour qualifier les régimes de propriété qui ont pu être ceux des campagnes de l’âge du Bronze, évoquant soit un système égalitaire retentissant sur la morphologie agraire par la division en longues parcelles étroites avec modelés bombés du type des billons médiévaux (du type de l’openfield anglais, du run-rig écossais, etc.), soit, et plus probablement selon lui, un système inégalitaire, lié à l’émergence d’élites contrôlant la terre, à l’image des sociétés féodales.

Bien que ce ne soit plus un résultat inédit, le rôle du second âge du Fer est partout noté comme étant le temps fort de la structuration de l’espace agraire. On voit alors apparaître une période qui commence vers le IVe siècle av. J.-C. et va jusqu’à la restructuration de la fin de l’Antiquité tardive, au début du VIe siècle. François Malrain et Denis Maréchal offrent une véritable synthèse d’archéologie agraire pour l’espace de la moyenne vallée de l’Oise qu’ils connaissent parfaitement. On gagnera beaucoup à réfléchir à la formalisation de leur schéma de fonctionnement théorique d’une exploitation agricole de l’âge du fer, donné à la page 384 du livre. Quant à l’article de Claire Hanusse, il reprend la question des villages désertés de la fin du Moyen Âge et revisite le paradigme. L’auteure démontre que le thème souffre en quelque sorte d’une « péjoration épistémologique » (c’est moi qui nomme ainsi) dans l’historiographie française, alors que les désertions rendent compte de la dynamique des espaces ruraux

 

Quelques interrogations émergent au terme de la lecture de ce volume, dont la présentation qui précède n’épuise évidemment pas la richesse.

La première tient à l’éparpillement des travaux et des études sur la plaine de Caen et les environs de la ville (quatre études dans l’ouvrage). Voilà deux ou trois décennies qu’on sait que cette zone regorge d’informations, qu’on en fouille beaucoup, qu’on y fait des observations majeures, et on ne possède toujours aucune carte de compilation, aucun atlas des formes, qui, sur un fonds parcellaire cadastral napoléonien, par exemple, permettrait l’étude archéogéographique qui est l’étape nécessaire vers la synthèse de longue durée. Souhaitons sa mise en place prochaine.

 

Une dizaine de gisements archéologiques visibles sur une mission disponible sur Google Earth, à la limite des communes de Maltot et Eterville, au sud-ouest de Caen.

 

 

Une autre interrogation tient, selon moi, au cadrage épistémologique et disciplinaire de l’ensemble des contributions. Cela fait longtemps que les archéologues, qui ont tout à fait raison d’être fiers des nombreuses avancées de l’archéologie préventive, pensent que c’est grâce à elle qu’on débouchera sur l’analyse des espaces ruraux. La table ronde se place ainsi dans la filiation directe d’une précédente table-ronde qui avait promu « l’archéologie des réseaux locaux », exactement sur la même idée.

Je n’ai pas vu, dans ce volume, d’argumentation qui vienne expliquer comment on pouvait faire l’analyse des espaces par ce seul biais de l’archéologie préventive et donc de donner les raisons de privilégier la fenêtre de décapage : c’est confondre la juste défense d’une obligation à la fois légale et légitime (fouiller ce qui va être détruit) et la construction d’un raisonnement géographique pour comprendre ce qu’est un espace et sa dynamique, dans lequel l’archéologie préventive apporte sa contribution mais à côté d’autres méthodologies et d’autres épistémologies.

Si l’on peut réfléchir sur Nîmes et ses campagnes, c’est parce que des programmes de prospection intensive ont établi l’inventaire des sites (et non pas par les seuls résultats de l’archéologie préventive) ; si l’on peut étudier des centaines et même des milliers d’hectares de planimétries fossiles en forêt de Haye, c’est parce qu’une technique extensive permet d’en dessiner la carte ; si l’on peut étudier la relation des formes dans la durée en Vendée, c’est parce que le travail de mise en regard cartographique a été fait. Je pourrais continuer avec d’autres exemples, comme les planche XV et XVI de l’abum central.

Mgali Watteaux et moi-même avons longuement évoqué ces questions épistémologiques dans le second tome du traité d’archéogéographie (L’archéologie des disciplines géohistoriques, à paraître en mai 2013), et je ne le développe pas ici.

Dans le fond, pour plagier le titre d’Émilie Cavanna, je pense qu’après s’être demandé si l’espace est un « estimateur archéologique », je crois qu’il faut revenir aussi à de plus évidentes réalités et se dire que l’archéologie préventive est, d’abord, un « contributeur géographique ». Certes, un contributeur brillant et productif !

Fallait-il, comme le font en conclusion Joëlle Burnouf et Jan Vanmoerkerke, aller jusqu’à parler d’une archéologie interstitielle ? Je n’en vois pas l’avantage, compte tenu du sens souvent péjoratif pris par le mot interstice. Là encore, si interstice il y a, c’est du côté de la strie préventive qu’il faut le chercher, cette fine échancrure en forme de sillon qui fend la planimétrie actuelle, comme le montrent les planches II, XXV de l’album en couleurs ou les figures de la page 244, pour citer quelques exemples. Je n’en vois pas l’avantage, puisqu’après avoir dit cette expression il faut immédiatement en justifier l’intérêt en prétendant que « c’est au cœur de des espaces agraires “interstitiels” que s’expriment le mieux les “relations sociétés-milieux” » (p. 437). Dans ce cas, pourquoi ne pas penser le tout, dès le début, au lieu de penser une marge, l’interstice, qu’il faut ensuite élargir artificiellement pour en faire un tout...

Vraiment, cette affaire de fenêtre d’archéologie préventive qui se prend pour tout l’espace, c’est un peu la grenouille de la fable... Je préfèrerais que les archéologues argumentent sur ce que la fouille apporte de spécifique et qu’aucune autre technique n’apporte ; c’est suffisant pour justifier les investigations.

 

Au delà de ces discussions, on retiendra que le volume édité par Vincent Carpentier et Cyril Marcigny forme une contribution d’une très grande richesse à l’archéologie agraire et des espaces ruraux dans la longue durée, témoignant du foisonnement de l’information.

La qualité éditoriale voulue par les Presses Universitaires de Rennes contribue grandement à l’intérêt qui s’attache à la lecture de ce volume.

 

Gérard Chouquer décembre 2012

 

 

Accès privé