Le livre du mois de juin 2012

 

 

 

 

Xavier Rodier (dir)

 

Information spatiale et archéologie

 

Ed. Errance, Paris 2011, 256 p.

 

 

 

 

 

Présentation

 

Cet ouvrage paru aux éditions Errance dans la collection Archéologiques, rassemble différents articles, sous la direction de Xavier Rodier. Il illustre les concepts, les théories, les méthodes et, exemples à l’appui, comment l’information géographique peut être utile aux archéologues, sans pour autant les obliger à se transformer en géomaticiens experts.

L’information archéologique est spatiale par nature. Quels que soient l’échelle (fouille, habitat, ville, région), le contexte (urbain, rural), le thème (peuplement, territoires, matières premières, réseaux d’échanges, culture matérielle…) ou la démarche (terrain, documentation), la localisation est une donnée fondamentale et la production de documents (carto) graphiques est une constante. Pour autant, si le positionnement dans l’espace est un préliminaire indispensable, il ne constitue pas à lui seul une réflexion sur la dimension spatiale des questions archéologiques. L’application des méthodes de l’analyse spatiale est intervenue en archéologie dès les années 1970. Elle est maintenant indissociable des Systèmes d’Information Géographique (SIG) dont les premières utilisations en archéologie ont vu le jour dans les années 1990. Dans le même temps, les archéologues ont bénéficié des progrès de la télédétection et des analyses issues des sciences de la terre. Le point de vue sur l’information spatiale développé dans cet ouvrage est résolument archéologique. Il s’agit bien sûr d’identifier précisément les caractéristiques génériques de l’information spatiale utilisable, mais surtout de distinguer ce qui est spécifique à l’archéologie ou plus généralement aux sciences historiques. Si certains considèrent que la manipulation des outils de traitement de l’information spatiale est l’affaire de spécialistes, la position des auteurs, radicalement différente, consiste à former les archéologues, qui sont les seuls à maîtriser les tenants et aboutissants de la démarche. Cet ouvrage s’adresse donc moins au spécialiste qu’à l’ensemble des acteurs qui entrent, de près ou de loin, dans la construction ou l’utilisation d’un SIG archéologique. Il s’adresse aussi à quiconque est curieux de voir comment fonctionne l’archéologie moderne.

 

 

Sommaire

 

Introduction (OB, XR)

 

Chapitre 1 – Les SIG appliqués à l’archéologie (XR)

 

Chapitre 2 – Abstraire : formaliser et modéliser l’information archéologique (XR, LS)

 

Chapitre 3 – Acquérir, gérer et archiver les données (OB, LS)

 

Chapitre 4 – Analyser et modéliser (LN, FB)

 

Chapitre 5 – Afficher et cartographier (OB)

 

Glossaire

 

Adresses utiles

 

 

Les auteurs

 

Par Xavier Rodier (dir.),

Ingénieur de recherches au CNRS, Tours

 

Olivier Barge,

Ingénieur de recherches au CNRS, Lyon

Laure Saligny,

Ingénieur d’études au CNRS, Dijon

Laure Nuninger

Chargée de recherches au CNRS, Besançon

et Frédérique Bertoncello

Chargée de recherches au CNRS, Nice

 

 

Avec des contributions de :

François Bouillé, Christine Chataigner, Pablo Ciezar, Géraldine Djament, François Favory, Murielle-Georges Leroy, Claude Héron, Ziga Kokalj, Amélie Laurent, Mélanie Le Couédic, Bastien Lefebvre, Jérémie Liagre, Anne Moreau, Rachel Opitz, Kristof Ostir, Geneviève Pinçon, Françoise Pirot, Philip Verhagen.

 

 

Commentaire

 

Dans la progressive conquête des méthodes d’analyse de l’espace géographique par les archéologues, ce livre est une étape marquante. Il l’est d’autant plus que la méthodologie en question est ardue et nécessite de ce fait, de la part du lecteur, un effort considérable (dont je dois reconnaître qu’il me dépasse très souvent). Rédigé par les meilleurs spécialistes de ces questions, l’ouvrage apporte beaucoup, donnant les informations, les aperçus et les méthodologies d’exploitation qu’on pouvait s’attendre à rencontrer.

On sait quels sont les problèmes de la mise en œuvre de techniques nouvelles en sciences de l’homme. Le premier est de risquer de se perdre dans la mise au point des protocoles, et de ne déboucher sur rien, les machines moulinant du vide et accouchant de souris. C’est ce qui s’est passé longtemps pour la géomatique, plus attentive à ses logiciels qu’aux territoires qu’elle était censée étudier. Le second n’est pas moindre. Si la première difficulté est franchie et que les techniques produisent du résultat, ce qui se traduit par la formalisation de nouveaux objets géohistoriques, les auteurs s’exposent alors à diverses réactions. Les uns dénigrent en disant qu’il n’y a pas lieu de fouetter un chat, que c’est du déjà-vu, etc ; les autres pointent l’automatisme et l’industrialisation que permettent les protocoles scientifiques, y voient une dévalorisation certaine, quand ce n’est pas un risque d’idéologie.

Les auteurs de ce manuel s’exposent donc courageusement à cette double difficulté. Le commentaire que je développe ci-dessous répond à cette interrogation de la façon suivante. Je soutiens que le manuel est excellent dans chacune de ses parties, qu’on y trouve l’invention annoncée, qu’on y voit poindre de nouveaux objets, qu’on y découvre une spatialité en train de se construire. En revanche, j’émettrai un bémol sur l’architecture d’ensemble en relevant que la posture épistémologique est insuffisamment mûrie. 

 

Une spatialité en train de se construire. Comme je suis incompétent pour commenter des protocoles, laissant à des commentateurs plus avertis le soin d’en parler, je passe directement à ce qu’ils produisent. Qu’est-ce qu’on peut trouver en pratiquant le traitement de l’information spatiale ? La réponse se trouve à différents endroits du livre, même si les résultats sont plutôt renvoyés à des encarts et moins au corps du texte.

- l’encadré 2.1 explique comment la modélisation permet de connaître quelque chose de difficile à percevoir, le déplacement des troupeaux dans un système pastoral de montagne ; de là on peut tirer la connaissance d’ « unités pastorales », qui sont autre chose que des parcelles ou des quartiers d’estive ;

- l’étude des aires spécialisées est largement bénéficiaire de ces méthodologies ; les épandages agraires en sont un exemple à partir du traitement sous SIG de données de prospection ; ils participent de la construction d’un discours agronomique sur les sociétés du passé ; 

- la détermination des emprises visuelles de différents points est une donnée utile pour aider à concevoir ce que peut avoir été un territoire : c’est un paramètre qui, conjugué à d’autres, peut donner de l’information pour les périodes sans documentation écrite ;

- structuration des réseaux d’habitat : c’est un domaine dans lequel les résultats ont été jusqu’ici les plus remarquables, contribuant par exemple au renouvellement de la documentation dans le cadre du projet Archaeomedes, puis du projet Archaedyn ;

- définition des dynamiques socio-environnementales sur la longue durée : illustrée par les projets animés par les équipes de Besançon et de Nice, cette étude compile et articule divers résultats dont ceux précédemment cités ;

- circulation des matériaux (encadré 4.4 à propos de l’obsidienne dans le Proche-Orient antique) ;

- étude dynamique des tissus urbains (encadré 4.5 à propos du site de Tours) ;

- modélisation des trajectoires urbaines types à partir de la chrono-chorématique (encadré 4.6) ;

- modélisation de l’initiative agraire (encadré 4.8 à propos de la Vaunage aux âges du Fer) ;

- cartographie des représentations, par exemple à partir d’une cartographie anamorphique des mentions de lieux (p. 230 à propos de la représentation de l’espace gaulois d’après Grégoire de Tours).

Cette liste montre que les niveaux de résultats sont variables, mais elle met aussi en évidence que leur coalescence permet de mieux en mieux l’expression de connaisances radicalement nouvelles sur quelques espaces de référence sur lesquels la recherche s’est plus particulièrement attachée jusqu’ici.

 

À ce prix, on peut accepter à la fois une certaine faiblesse épistémologique ainsi que le jargon. Il faut se souvenir d’où on vient : avant les années 1970, on errait dans le plus parfait morpho-fonctionnalisme puisqu’on pensait que de la forme on pourrait lire directement la fonction sociale. Dans les années 70-90 on a vu au contraire se mettre en place d’abord une géographie nomothétique (ou encore spatialiste), à la recherche de règles gouvernant l’espace et ses dynamiques, ainsi qu’une application archéologique spatiale ou spatialiste. Ces disciplines ont pensé qu’on pourrait faire une science de l’espace à partir d’éléments socialement amorphes et désignés du vocabulaire le plus neutre qui soit : point, ligne, aire, trame, réseau, quadrillage, tropisme, hiérarchie, maillage, etc. Aujourd’hui, le vocabulaire du spatialisme est plus savant et encore plus abstrait, comme le glossaire du livre en témoigne : algèbre de cartes, anamorphose, barycentres, centroïde, datum, extrusion, graphe planaire topologique, isthme, nœud, primitive graphique, tampon. Le but, très légitime, reste d’espérer découvrir des données dues aux qualités mêmes de l’espace, que les formalisations du XIXe et du XXe s, héritées du nationalisme, du naturalisme et de l’historicisme méthodologiques ne permettaient évidemment pas de saisir. Dont acte.

 

Reste l’épistémologie. Le choix de nommer cette forme d’archéologie « information spatiale et archéologie » change sensiblement la donne par rapport à l’archéologie spatiale et spatialiste à laquelle on était habitué depuis Renfrew, Hodder et Orton, Clarke, pour citer les principaux auteurs des années 60 et 70. La différence est une référence marquée à l’archéologie et aux sciences historiques, même si, en fait, l’ancrage disciplinaire de cet ouvrage est l’archéologie spatiale ou quelque chose qui y ressemble fortement — et malgré le fait que des encarts de l’ouvrage se réfèrent à d’autres disciplines ou sous-disciplines, comme l’exposé de Géraldine Djament et Corinne Guilloteau sur la chrono-chorématique.

La particularité de ce manuel est d’avoir choisi non pas de poser le préalable d’une discipline et donc de privilégier la question de ses objets, mais de préférer un « point de vue » (ce sont les quatre premiers mots du texte introductif) — qu’est-ce que l’information spatiale en archéologie et comment doit-on l’étudier ? — et de référer plus mollement ce point de vue à une discipline, l’archéologie spatiale, parce que celle-ci, disent les auteurs, n’est qu’une variante de « notre discipline », et il faut ici comprendre dans ce « notre » l’archéologie parce que c’est leur discipline de formation.

L’information spatiale en question est l’information archéologique qui, par définition, est localisée dans l’espace. Le titre du livre reprend, d’ailleurs, les initiales d’un réseau — ISA (Information Spatiale et Archéologie) — qui fédère les chercheurs depuis plusieurs années. D’où la pétition de principe qui ouvre le livre, sous la plume d’Olivier Barge et Xavier Rodier :

« Le point de vue sur l’information spatiale développé dans cet ouvrage est résolument archéologique. Il s’agit bien sûr d’identifier précisément les caractéristiques de l’information spatiale utilisable dans notre discipline, mais surtout de distinguer ce qui est spécifique à l’archéologie ou plus généralement aux sciences historiques. En outre, cette position est fondée sur quelques présupposés partagés par les auteurs qui collaborent depuis une dizaine d’années au sein du réseau ISA (Information Spatiale et Archéologie). Ils peuvent se résumer à trois principes préliminaires : l’archéologie spatiale, la place des outils et le rôle des utilisateurs.

L’archéologie spatiale

Pour les archéologues, la localisation de toutes les informations collectées dès la fouille est tellement intégrée dans leurs procédures que la question de la spatialisation ne se pose pas. Quels que soient l’échelle (fouille, habitat, ville, région), le contexte (urbain, rural), le thème (peuplement, territoires, matières premières, réseaux d’échanges, culture matérielle...) ou la démarche (terrain, documentation), la localisation est une donnée fondamentale et la production de documents (carto)graphiques est une constante. À l’exception des études de collections de mobiliers dont l’origine est incertaine ou inconnue, l’information est donc spatiale par nature. Pour autant, si le positionnement dans l’espace est un préliminaire indispensable, il ne constitue pas à lui seul une réflexion sur la dimension spatiale des questions archéologiques. »

(Barge et Rodier (dir.) 2011, Introduction, p. 9 ; les passages soulignés le sont par moi)

 

Nous sommes donc en présence, et c’est tout l’intérêt de l’archéologie spatiale, d’une forte prise de conscience du caractère géographique de l’information archéologique. Mais par une espèce d’inversion du rapport entre le document et la discipline, les auteurs de l’introduction changent l’ordre des mots et pensent l’information spatiale dans la discipline de l’archéologie au lieu de penser l’information archéologique en termes de géographie, c’est-à-dire dans les concepts et les paradigmes de la géographie, alors que c’est de cela dont il s’agit. Cela leur permet d’affirmer que la discipline de référence est l’archéologie et plus généralement les sciences historiques, la géographie fournissant en quelque sorte la technique et notamment l’outil du SIG. Retour à l’historicisme ? Il nous semble que c’est risquer de se mettre le boulet au pied au moment de définir les objets du discours historique, car l’histoire et l’archéologie ne sont pas avares d’objets préformatés, offrant du social « déjà réuni ». En outre, comment ne pas voir qu’il y a contradiction à offrir un manuel qui démontre que l’espace n’est pas le lieu où se passe l’action mais agit et interagit pour produire le social, et le fait de poser ainsi assez maladroitement l’idée que la géographie offre la technique, tandis que les sciences historiques fourniraient les objets et les paradigmes ?

On mesure ici la différence (au moins sur le plan de la pétition de principe) avec l’archéogéographie qui part au contraire de la crise des objets géoghistoriques, s’interdit de se couler exclusivement dans une discipline donnée (c’est-à-dire qui s’assume comme une discipline sans mandat, Cf. Chouquer 2011) pour ne pas se voir attribuer d’autorité ses objets, ne préjuge pas de l’exclusivité à niveau constant des protocoles scientifiques, et préfère faire de la géographie sur des documents variés, quelle que soit l’origine de ceux-ci (fouille, analyse de formes ; passé ou présent). Ici, dans ce manuel sur l’information spatiale, la démarche est résolument scientifique, c’est-à-dire qu’elle postule que les objets naissent de la manipulation scientifique des outils de traitement. Ce n’est pas inintéressant, comme on s’en doute, et c’est en effet de nature à nous faire découvrir la production de spatialité.

La lecture de ce manuel montre que, malgé les constatations contreproductives de cette introduction, c’est ce que font les différents auteurs, la plupart de ceux-ci ayant pour la géographie finalement plus de considération réelle que cette pétition de principe ne le laisse penser. Il y a donc, comme nous l’avons souvent relevé à propos d’autres approches archéologiques, une difficulté à nommer ce qu’on fait, à sortir de la réduction que constitue le mode d’acquisition du document, une difficulté aussi à reconnaître que la géographie est au moins aussi importante que l’histoire et que l’archéologie, dès qu’il s’agit de comprendre les dynamiques spatiales dans la durée.

Les archéologues français n’ayant aucune unité de valeur de géographie dans leur formation, leur avancée en direction de cette discipline est laborieuse et leur reconnaissance de la discipline de référence ne va pas de soi. Ceci explique sans doute cela.

Il faut ajouter que l’ouvrage, malgré tout ce que j’ai relevé précédemment, ne débouche pas encore nettement sur des objets historiques dont pourrait s’emparer un géohistorien pour écrire une plus large synthèse. Une élaboration reste donc à poursuivre pour passer de protocoles très inventifs et innovants à des éléments de synthèse. Les voies sont cependant nettement indiquées : dynamique de l’investissement agraire ; dynamique du peuplement ; modélisation de l’initiative agraire ; modélisation des systèmes pastoraux ; définition et fonctionnement des aires productives ; modélisation urbaine ; etc. Tout ceci annonce des évolutions sensibles des connaissances, et, à terme, des synthèses géohistoriques originales. Ce ne sont pas des résultats mineurs.

 

GC juin 2012

 

Bibliographie

 

Gérard CHOUQUER, « Une discipline sans mandat », postface au dossier d’archéogéographie, dans Études rurales, n° 188, juillet-décembre 2011, p. 181-190.

David L. CLARKE, Analytical Archaeology, Methuen and Cie, Londres, 1968, 684 p.

David L. CLARKE, Models in Archaeology, Routledge Kegan & Paul, Londres, 1972, 1055 p.

David L. CLARKE, Spatial Archaeology, Academic press, Londres, 1977, 386 p.

Ian HODDER et Clive ORTON, Spatial analysis in archaeology, Cambridge University Press, Cambridge/Londres/New York, 270 p.

Colin RENFREW, « Review of Haggett », Antiquity, n°43, 1969, p. 74-75.

 

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