Le livre de mai 2012

 

 

 

 

Peter Thonemann

 

The Maeander Valley

A Historical Geography from Antiquity to Byzantium

 

Cambridge University Press,  2011, 390 p.

 

 

 

 

 

 

Présentation (4e de couverture)

 

Il s’agit d’une étude de géographie historique de l’Asie Mineure dans la longue durée, du IVe av. J.-C. jusqu’au XIIIe s. apr. J.-C. Utilisant un étonnant faisceau de sources, des archives des monastères byzantins aux textes des poètes latins, aux archives de la terre, aux biographies et hagiographies, l’auteur révèle une fascinante interaction entre l’environnement naturel et les activités humaines dans la vallée du Méandre. À la fois histoire régionale d’ample échelle et réflexion sur le rôle de la géographie dans l’histoire humaine, ce livre est une contribution essentielle à l’histoire de l’orient méditerranéen dans l’Antiquité gréco-latine et le Moyen Âge byzantin.

 

 

L’auteur

 

Peter Thonemann enseigne l’histoire ancienne au Wadham College de l’Université d’Oxford. Il est le co-auteur, avec Simon Price, du premier volume de la « Penguin History of Europe », intitulé The Birth of Classical Europe : A history From Troy to Augustine.

 

La thèse dont ce livre est issu a reçu deux prix : en 2006, prix de la Hellenic Foundation pour la meilleure thèse en études grecques ; ensuite le Prix Connington de l’Université d’Oxford en 2009.

 

 

Sommaire

 

Liste des cartes et des figures

Préface

Remerciements

Liste des abréviations

 

La vallée

 

Héros hydrographiques

 

La nature de l’Apamée romaine

 

La forteresse d’Eumenea

 

L’économie pastorale

 

La noblesse du Mont Cadmus

 

L’économie rurale

 

La beauté du Méandre

 

Epilogue
Bibliographie

Index

 

°°°

 

Commentaire

 

Ce livre est un intelligent parcours géohistorique dans l’ouest de l’Asie Mineure, au meilleur du terme : un mélange de culture, de poésie, de recherche du sens du lieu, et une mise en scène dans l’espace et le temps des éléments marquants de l’espace régional ainsi étudié. Le but est de retrouver des tendances de longue durée, un certain esprit des lieux, une compréhension géographique et historique de ce qui fait d’un lieu un milieu. Car il y a une double ligne de conduite dans l’ouvrage, l’espace et le temps, la géographie et l’histoire ; de la source jusqu’au delta du fleuve Méandre, de l’histoire grecque jusqu’à la fin du Moyen Âge byzantin. Le cheminement du livre est donc une espèce d’hodographie, mais on comprend tout de suite que le motif de cette déambulation géohistorique sera inspiré à la fois par les méandres du fleuve et par le motif infini de la frise grecque déroulant ses créneaux et ses entrelacements de plus en plus complexes, à la manière des méandres. De quoi justifier une certaine liberté par rapport à la ligne du temps, une façon de s’autoriser à mêler les documents, les époques et les lieux. Car on pourra toujours revenir quasiment à un point de départ grâce à la quasi-clôture sur lui-même du méandre ou du motif à la grecque. La métaphore est ici épistémologiquement fertile.

De la source au delta ? Nous commençons avec l’Apamée romaine à la source du méandre, pour aboutir à Magnésie, Priène et Naulochon, à proximité du delta. Nous passons ainsi de l’économie pastorale à l’économie rurale, en quelque sorte selon les étages de la pérégrination. 

Des temps grecs jusqu’à la fin du Moyen Âge ? Le propos de géographie historique étant de relever des permanences, la documentation sollicitée ignore ou plutôt relativise les périodes et évolue, avec facilité, de monnayages grecs et romains, à des clichés actuels ou du XXe s. en passant par le cadastre de Tralles, une inscription de Justinien, des vestiges archéologiques, etc.

 

Le livre, au final, apporte divers éléments. Il entend démonter que l’espace du Méandre n’est pas un espace naturel mais un espace produit. La frontière de cet espace est un fait lié à la géographie de l’impéralisme. Faisant jouer une distinction entre géographie de l’impérialisme, géographie de la résistance et géographie de l’appropriation, l’auteur croit que le motif du méandre sur les monnaies de la cité indique une forme de résistance par rapport à ce que l’autorité romaine a entendu faire. Au contraire, la création d’un koinon entre Apamée et ses environs témoigne d’une appropriation. L’auteur développe alors une approche possibiliste assumée, puisqu’il pense que les structures de la région du Méandre sont une inteprétation des possibilités offertes par le milieu.

Un autre grand thème de l’ouvrage est la production de nature. Puis l’auteur étudie la dimension spatiale des relations de production, qui passe par la spécialisation des espaces productifs.

Peu à peu, au fil des pages, se précise la conception que l’auteur a de la géographie historique : étudier les relations que les hommes et les femes ont avec leur environnement dans le temps. De ce fait, le livre tend à démontrer que ces relations ont toujours été affectées par le fait que ces communautés étaient là et pas ailleurs, c’est-à-dire dans un milieu fortement borné de montagnes et dans une vallée occupée par le majestueux fleuve Méandre. Par exemple, l’auteur tire du milieu des concepts intéressants pour l’analyse de la façon dont les habitants vont construire leur espace régional : le milieu impose la mobilité (verticalité) ; il suggère le lien (rapport nord-sud) ; il donne à voir des fins ou extrémités (rapport est-ouest). Peu à peu se dégagent ainsi des caractères géohistoriques susceptibles d’ouvrir sur des permanences.

 

Comme je ne peux (et que je ne serais de toutes façons pas capable) de commenter tous les sujets qu’aborde l’auteur, j’en choisis un que je connais un peu mieux. Sur le terrain de l’économie rurale, le livre pose un attendu de principe, celui de l’existence d’une révolution agraire (agrarian revolution) qui conduit du kleros de l’époque grecque au grand domaine (great estate).

Je vais commenter ci-dessous la façon dont l’auteur exploite le “cadastre de Tralles”, c’est-à-dire un fragment de papyrus du IVe s. apr. J.-C. qui comporte plusieurs articles d’une liste fiscale. C’est un document difficile que l’auteur aborde avec des catégories habituelles de l’interprétation, bien qu’elles soient, selon moi, insuffisamment démontrées.

Il pose l’équivalence de l’unité abstraite de la fiscalité qu’est le iugum avec une superficie réelle, en écrivant (p. 254) qu’un iugum équivaut à environ 43,5 jugères soit 27 acres. C’est une interprétation inutile et même une impossibilité. Le iugum est un principe pour définir une assiette fiscale, c’est une fraction. Par exemple, dans les articles de la liste de Tralles, on lit des phrases du genre « dans le chorion de Bounos Embatros, un agros dit Ampelôn (cela signifie le Vignoble), qui doit 1 iugum + un demi, + un tiers + un douzième de iugum (ce qui équivaut à un iugum + onze douzièmes) » (repris et adapté de Déléage 189 et cité par Thonemann p. 255). Comme les terres ne sont pas toutes de même qualité, qu’il y a des terres de culture, des vignobles, des prés, des terres montagneuses stériles, dont le taux d’imposition n’est pas le même, pour passer de la fraction d’impôt due à la superficie correspondante, il faut disposer du barème de conversion, catégorie de sol par catégorie de sol. Comme on ne dispose pas de cette information pour Tralles, on ne peut calculer. Voilà pourquoi c’est impossible. La restitution des superficies des “domaines” ne peut donc être conservée. Car si on suivait l’auteur, on taxerait exactement de la même façon un jugère de vigne et un jugère de pré, etc.

Ensuite, il présente les contribuables de la liste à l’aide de la catégorie de la grande propriété. Latron serait ainsi propriétaire de 755 jugères, et les noms de Tatianus, Critias et Latron — les trois “gros propriétaires” qui apparaissent dans le fragment conservé — seraient les représentants de la grande propriété aux mains des décurions. Tatianus aurait ainsi 2247 jugères. Mais, lorsqu’apparaît, par exemple, une ligne de la notice consacrée à ce Tatianus disant « un ager (nommé) Priapion et la ferme (ou l’exploitation) d’Hecataeus, 1/10e, 1/60e, et 1/300e de iugum, et 6, 1/2e, 1/6e et 1/400e capita » (256), l’auteur élude la difficulté : il fallait dire qu’une des possibilités de lecture de ce genre de phrase est que nous ne soyons pas en présence d’un grand domaine, mais éventuellement du ressort d’une liturgie (c’est-à-dire une charge d’administration) fiscale, et que Tatianus soit celui qui aurait pu prendre à ferme cette charge. C’est un fait connu et je ne suis pas le premier, loin de là, à le supposer (voir en dernier lieu : Bransbourg 2008). Dans ce cas, Hecataeus serait un petit propriétaire (ou tenancier) passant, pour le règlement de son impôt, par les services de Tatianus.

Aussi, l’analyse de ces documents n’étant pas faite et toutes les hypothèses n’ayant pas été posées, je ne comprends pas très bien comment l’auteur peut arriver à écrire (p. 257 ; ma traduction) :

« Le paysage rural révélé par les registres fiscaux de Tralles est à la fois densément peuplé et hautement fragmenté. Le territoire de Tralles au début du IVe siècle apr. J.-C. était composé d’une mosaïque (je traduis ainsi “patchwork”) de fermes auto-suffisantes (Pyrgion, Monaulis, la ferme de Hecataeus) et de petits villages, certains d’entre eux entièrement indépendants (Paradeisos, Ordomou Kepoi), certains possédés par la cité de Tralles et loués par les décurions fortunés (Bounos), et d’autres purement et simplement possédés par des grands propriétaires terriens. »

Faisons d’abord la critique des termes : les registres de Tralles ne sont pas les documents pour étudier le paysage agraire, mais la fiscalité. Ils comportent des informations géographiques très intéressantes sur la qualification des lieux, mais sauf à tout appeler paysage, mieux vaut rester dans le bon registre, celui des circonscriptions ou des territoires. Ensuite, posséder (to own) ne veut hélas rien dire ici parce que l’emploi de ce terme est un ajout du traducteur, et ne correspond à aucun terme du document. Par exemple, il est dit dans le texte, à la cote de Tatianus : « le chorion de Monnara : tant de iuga et tant de capita ». Il n’est pas dit, ce que prétend l’auteur, que ce chorion soit “purement et simplement possédé” par le grand propriétaire Tatianus. Il est simplement écrit, dans une liste placée sous le nom de Tatianus, décurion de Tralles, que pour ce chorion, il y a tant de iuga et tant de capita. La logique suggère plus la fiscalité que la propriété, l’impôt plus que le droit !

J’ajoute, sans entrer ici dans la démonstration parce que celle-ci est déjà faite dans l’ouvrage d’André Déléage paru en 1945, que le “cadastre de Tralles” ne peut être complètement sorti d’un ensemble de documents cadastraux connus en Asie Mineure, qui vont de la déclaration initiale des contribuables à l’établissement de l’impôt en passant par diverses “matrices”. Le document que commente Peter Thonemann est situé en bout de chaîne, lorsqu’il s’agit de fixer les unités abstraites de la iugatio et de la capitatio.

 

On pourrait aussi suggérer d’interroger les silences du livre. Le plus original est l’absence d’une réflexion sur Milet (ou Palatia), et sur l’urbanisme ionien dont la région du Méandre porte d’autres témoignages avec Magnésie et Tralles. Cet urbanisme, au moins pour ce qu’on croit en savoir, est une rupture et l’invention ou l’emploi d’un rapport morpho-fonctionnel (entre la forme de la société et la forme de la ville) dans un milieu qui ne s’y prête pas spécialement (la région du Méandre) est utile dans la mesure où elle met à mal le possibilisme.

En effet, Milet occupe une place géographiquement intéressante, sorte de presqu’île dominant la baie, aujourd’hui complètement atterrie et occupée par les méandres du fleuve. Puisque la géométrie (à travers le motif à la grecque) est un des axes de réflexion de l’auteur, il n’aurait pas été déplacé de dire quelques phrases sur cet essai de projection d’une autre forme de rationalité. Entre une attitude de respect de l’environnement qui n’exclut pas le choix (possibilisme) et une autre qui prétend déterminer les formes par les règles sociales indépendamment du milieu, la différence est grande.

Mais le récit de Peter Thonemann commence au IVe s. av. J.-C., soit juste un siècle après l’épisode hippodaméen...

 

Je conclus cette trop brève discussion d’un livre intéressant. La caractéristique de la géographie historique, qui est assez fondamentalement une rhétorique à propos de la mobilité et de la permanence, a souvent été de poser des catégories organisatrices comme étant pérennes et de faire du milieu le principal contrepoids de stabilité en regard des vicissitudes de l’histoire. Ainsi la durée de l’occupation humaine, une certaine forme de stabilité de la relation entre l’homme et son environnement (qui se traduit par le fait qu’on peut illustrer un livre sur l’Antiquité avec de vieilles photos en noir et blanc comme celle qui est reproduite en couverture, ce qui sous-entend les permanences), et même des tendances comme l’évolution vers la grande propriété latifundiaire, la transmission des territoires, pour prendre quelques exemples, font partie de ces balises disciplinaires habituelles. Ce qui, dans cette façon de voir, garantit du risque de déterminisme est le possibilisme : men and women make their own history (p. XIV).

Je crois, au contraire, que ces catégories sont très discutables. Cependant, il faut concéder ce fait que ces notions, souvent à valeur paradigmatique dans la géographie historique des XIXe et XXe s, ont joué un rôle organisateur de la pensée et de la recherche, et de ce fait sont, en soi, un événement historiographique des plus intéressants. Cependant, n’est-il pas nécessaire d’avancer sur ce terrain ?

Le parti-pris de cheminement qui est celui du livre, dans le temps, dans l’espace, dans la documentation, peut être fort intéressant si c’est pour comprendre, par ce biais, la forme de la rationalité des sociétés prémodernes, qui est un analogisme méthodologique systématique. Or la géographie historique s’interdit assez souvent de le faire par l’emploi de paradigmes traditionnels modernes qu’elle refuse de revisiter, à la recherche d’invariants structuraux qui auraient valeur explicative. La difficulté épistémologique du moment (au sens large) est bien celle-ci : comment allons-nous pouvoir produire des synthèses (et ce livre ambitionne d’en être une, non sans raisons car l’auteur connaît bien la région qu’il étudie), quand nous savons que les dossiers sur lesquels nous devons les asseoir sont l’objet de controverses très ouvertes, de développements d’une complexité sans fin, et que les concepts qui pourraient servir à rassembler ne font plus du tout l’unanimité.

Le projet global de ce livre mériterait, me semble-t-il, d’être revisité après une archéologie des savoirs de la géographie historique, une prise en compte des apports récents de l’anthropologie (sociale et juridique), et une discussion sur la légitimité des rapprochements dans l’espace et le temps. Je ne suis pas certain que l’auteur y perdrait car les matériaux qu’il rassemble sont riches et l’idée de comprendre, dans un esprit mésologique (Mésologiques 2012), ce qui fait la personnalité de cet espace est une idée juste et un sujet digne d’intérêt.

 

 

 

Bibliographie de cette notice

 

Bransbourg 2008 = Gilles BRANSBOURG, Fiscalité impériale et finances municipales au IVe siècle, dans Antiquité Tardive, 16, 2008, p. 255-296. Disponible sur internet : http://nyu.academia.edu/GillesBransbourg/Papers/719981/Fiscalite_imperiale_et_finances_municipales_au_iv_e_siecle

Déléage 1945 = André DÉLÉAGE, La capitation du Bas Empire, Mâcon 1945, 304 p. (l’analyse de la capitation en Asie Mineure occupe les pages 163-196).

Mésologiques 2012 = voir le site de ce nom : http://www.mesologiques.com/

 

 

 

GC mars 2012

 

 

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