Le livre de décembre 2011

 

 

 

 

Raphaël MORERA

 

L’assèchement des marais

en France au XVIIe siècle

 

Presses Universitaires de Rennes, 2e semestre 2011, 266 p.

 

 

 

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Présentation (4e de couverture)

 

De la Hollande aux Fens anglais, du Schleswig-Holstein à la plaine padane, l’Europe moderne a été marquée par la conquête des marais littoraux et intérieurs. Bien qu’elle n’ait pas souffert de faim de terres, la France a également participé à cette modernisation agricole modifiant les rapports entre l’homme et la nature.

Par le prisme de l’histoire de neuf marais asséchés en France au cours du XVIIe s., cet ouvrage, fondé sur l’exploitation d’archives nombreuses, françaises et néerlandaises, met en lumière le rôle de la monarchie et de son aristocratie ministérielle dans la conduite de ce processus. Grâce à des dispositifs juridiques et des méthodes de gestion novateurs, mais aussi par un soutien politique constant, la monarchie a permis la mise en culture d’espaces traditionnellement consacrés à la pêche, à la chasse ou à la cueillette.

Richelieu et ses créatures, puis Mazarin et ses associés ont ainsi procédé à l’importation d’un modèle hydraulique et agricole d’inspiration néerlandaise, ancré dans l’économie européenne et aux conséquences sociales et environnementales encore marquantes de nos jours. Les bonifications françaises du XVIIe siècle montrent l’importance des liens entre les élites politiques françaises et les élites commerçantes néerlandaises.

Ainsi, l’histoire des assèchements offre un regard original sur l’histoire politique du XVIIe siècle français, révélant les enjeux territoriaux de la centralisation monarchique et du développement de l’État.

 

Lire l’introduction :

http://pur-editions.fr/couvertures/1320419984_doc.pdf

 

 

L’auteur

 

Raphaël Morera, agrégé et docteur en histoire, est ancien pensionnaire de la Fondation Thiers. Ses recherches portent actuellement sur la gestion du risque lié à l’eau dans la France moderne.

 

Sommaire

 

Préface  I

Remerciements   7

Introduction  9

 

Chapitre I

Les marais, espaces convoités   17

Une dynamique européenne   19

En France, des marais disponibles   23

 

Chapitre II

De Sully à Richelieu :

la construction d’un système mercantiliste   51

Construire les conditions de l’investissement    52

Les temps de l’Association pour l’assèchement des lacs et marais de France (1599-années 1630)     85

 

Chapitre III

Le système unifié (fin des années 1630-années 1650    111

Le contrôle accru des Cardinaux    112

Changement d’échelle : le temps de Jean Hoeufft  (années 1640-1650 )    128

 

Chapitre IV

Prendre possession de la terre   145

Intégrer le cadre seigneurial    146

S’entendre avec une ville    153

Surmonter les conflits    156

 

Chapitre V

Rentabilité et profit d’un modèle agricole   183

La continuité des techniques hydrauliques   184

Une gestion modernisée   213

 

Conclusion    237

Sources et bibliographie    243

Index    255

Table des figures    261

 

Commentaires

 

L’histoire que nous raconte Raphaël Morera est tirée de sa thèse soutenue en 2008. Elle commence en 1599, lorsque le roi Henri IV accorde un privilège en forme de monopole à un ingénieur du Brabant, Humphrey Bradley, pour l'assèchement des lacs et marais de France.

Que manquait-il à la France de cette époque dans ce domaine, pour qu’elle ait besoin de se tourner vers une expertise étrangère ? De façon paradoxale, ce n’était certainement pas le savoir technique : l’étude des traités techniques néerlandais et français par l’auteur montre que la France n’était pas à la traîne sur ce terrain. Ce qui lui manquait, c’était l'organisation politique et économique pour conduire les assèchements. Ensuite, pendant toute la durée d’exploitation du privilège, la monarchie française n'a cessé de soutenir les dessiccateurs.

L’étude de R. Morera porte sur neuf opérations d’assèchement conduites dans les frontières de la France pendant la première moitié du XVIIe siècle et choisies parmi de nombreuses autres en raison de l’existence de dossiers d’archives.

Entre 1599 et 1650 environ furent mises en place de véritables entreprises ayant pour but d'exploiter le privilège d’Henri IV. Elles exploitèrent la crise de la gestion traditonnelle des marais, qui reposait sur le tourbage, la pêche, la navigation et la cueillette, et qui étaient partagées entre des seigneurs et propriétaires divers (arictocrates, communautés religieuses, villes), et au sein desquels on trouvait même de purs et simples alleutiers. Les dessicateurs n’eurent pas trop de mal à faire valoir les revenus que provoquerait la conversion des terres par la céréaliculture.

Pour la mise en œuvre des projets, l’historien distingue deux périodes. Entre 1599 et 1639, les investisseurs sont des capitalistes flamands, d'une part, et des membres de l'aristocratie, d'autre part. À partir des années 1640, les assèchements sont financés par des marchands banquiers néerlandais et allemands très liés à Richelieu puis à Mazarin. Les assèchements ont nécessité la mise au point de pratique de gestion palliant l'absentéisme des principaux investisseurs. En mêlant aspects agricoles, fonciers et financiers, ces opérations se sont avérées très rentables. Partout, les assèchements ont participé à l'affirmation de l'individualisme agraire.

La dynamique de longue durée des neuf sites étudiés n’est pas identique :

— deux sont retournés sous les eaux (Capestang et Sacy-le-Grand) ;

— un site a été urbanisé (Bordeaux) ;

— six autres sont restés asséchés malgré d'inévitables aléas au cours de leur histoire (Lesparre-Médoc, le marais Vernier, les marais de Rochefort, l'ancien lac de Sarliève, le Petit Poitou, les marais d'Arles).

Dans la mesure où ces assèchements ont touché des espaces de grandes dimensions et où leurs conséquences sur les milieux naturels sont encore frappantes aujourd'hui, ils constituent de véritables mutations environnementales et une étape marquante dans l'histoire de l'aménagement des littoraux français. 

 

Il est intéressant de noter ce que représente le projet initié par la décision de 1599. Celle-ci nous paraît, aujourd’hui, singulière puisque collectivement nous changeons d’opinion sur les milieux humides et que nous les défendons. Mais l’historien pose, dès l’introduction de l’ouvrage, les bonnes questions. Notant que la décision intervient dans cette phase où le pouvoir monarchique sait négocier pour asseoir son autorité, et sait de même drainer les richesses par l’efficacité de son système fiscal et financier, il s’interroge sur le fait qu’il serait assez peu vraisemblable que le pouvoir monarchique se soit alors affirmé sans que cette affirmation ne passe par la gestion du territoire et leur aménagement.

Or la première moitié du XVIIe s. est réputée pauvre en insfrastructures, à l’exception de la construction du canal de Briare et on a même soutenu récemment que les jardins de Versailles avaient été la compensation exigée par Louis XIV face à cette faiblesse de l’intervention royale dans la transformation de l’espace géographique (C. Mukerji, dans un ouvrage paru en 1997, cité p. 13, note 11). Les aménagements des marais sont un argument pour répondre à cet apparent manque constaté : ils accompagnent la progression de la centralisation monarchique.

Pour d’autres périodes (la Révolution) et pour d’autres lieux, on a également soutenu que les assèchements n’ont été permis qu’après la disparition des droits seigneuriaux (ce serait grâce à la fin des prélèvements que les assèchements pourraient devenir rentables) et la prise de pouvoir par la bourgeoisie (J.-L. Rosenthal, dans un ouvrage paru à Cambridge en 1992, cité p. 240, n. 3).

Or, au terme de l’étude des conditions dans lesquelles cet aménagement du XVIIe s. a été réalisé, la perspective se précise. Il serait erroné d’y voir une politique d’aménagement du territoire de la Monarchie française, car celle-ci n’en avait pas. Le pouvoir royal a aidé à créer les conditions, notamment juridiques, des travaux, mais n’y a pas participé. Il n’y a pas le moindre financement public dans les travaux. Mieux, les entrepreneurs des opérations d’assèchement ont su jouer des structures seigneuriales, et les droits seigneuriaux n’ont pas constitué un obstacle à leur réalisation.

Mais le bouleversement des usages locaux a été réel et a provoqué de nombreux conflits, dont beaucoup se sont concrétisés dans de multiples procédures. Le livre évoque un conflit entre d’un côté des entreprises qui ne sont pas sans lien avec cette forme de mondialisation financière que représentent les entreprises de dessication impulsées par les Hollandais, et, de l’autre, des milieux sociaux peu disposés à les recevoir.

Ensuite, le résultat n’a pas été un transfert massif du foncier vers des élites nouvelles, notamment urbaines, mais au contraire le maintien du poids des seigneurs et des paysans dans les milieux en question. De ce point de vue ce qui se passe en France est un peu différent de ce qui se produit en Hollande ou en Italie du Nord, où ce sont les patriciats urbains dominants qui s’emparent des terres. En revanche le rôle d’un groupe social très restreint en prise directe avec le pouvoir est très fort : ce sont des élites aristocratiques (ministérielles) et financières qui pilotent les projets et en retirent les bénéfices, dans le cadre de sociétés commerciales dont les droits sont protégés par l’État.

 

GC décembre 2011

Accès privé