Le livre d’avril 2011

 

 

Transcrit, traduit du provençal et commenté par

Magdeleine MOTTE

 

 

 

 

Bertran BOYSSET

Manuscrit 327 de l’Inguimbertine

dit “Traité d’arpentage”

 

Presses Universitaires de la Méditerranée

504 p. Montpellier 2011

 

 

 

 

 

Présentation

 

(texte de la 4e page de couverture)

 

Si les illustrations du Traité d’Arpentage ont fait depuis longtemps sa célébrité, elles n’ont jusqu’ici reçu le plus souvent que des commentaires fantaisistes. Il aura fallu près de six siècles après la mort de leur auteur pour qu’une traduction du texte qu’elles appuient soit offerte ici aux curieux, avec les notes et commentaires exigés par la langue, l’occitan médiéval, et la technicité du propos.

Ni le titre donné au manuscrit après la perte du folio 1, ni celui qui apparaît ailleurs, La siensa de destrar e la siensa d’atermenar, ne laissent deviner la diversité des sujets abordés, car on attend de l’arpenteur bien plus que le mesurage des terres.

Pour qu’il sache partager une terre en lots carrés de x séterées, Boysset a calculé pour lui, en destre et palm, les côtés des carrés de un à cent séterées. L’historien saura ainsi qu’au XIVe siècle un artisan-pêcheur arlésien savait extraire une racine carrée.

Pour qu’il sache donner de l’élégance à un pilier carré en le faisant passer de quatre à huit faces, une belle figure lui montre les tracés à faire, à l’équerre et au compas, sur un angle du pilier, où le lecteur actuel lira que Boysset connaissait le théorème de Pythagore. Et bien plus encore...

 

 

L’auteure

 

Magdeleine Motte est professeur de mathématiques et spécialiste de la langue provençale.

 

 

Table des Matières

 

Introduction

Avertissement

Règles de base du bornage par termes et agachons

Notes bibliographiques

 

Transcription  (p. 45-240)

 

Traduction  (p. 241-444)

Préambule   p.241

La science de l’arpentage   p. 263

Traité de bornage   p. 304

 

Glossaire

Annexes

Cahier d’illustrations

 

 

 

Commentaires

 

Le « ms 327 de l’Inguimbertine » désigne, on le sait, sous ce nom quelque peu codé, un fameux traité, aujourd’hui conservé à la Bibliothèque Municipale de Carpentras, nom actuel de l’ancienne bibliothèque Inguimbertine (du nom de son fondateur, Joseph-Dominique d’Inguimbert, évêque de Carpentras au XVIIIe s). Son auteur est un arpenteur arlésien né vers 1350 et mort probablement en 1415, du nom de Bertran Boysset. En raison de l’abondante et spectaculaire illustration qui accompagne le manuscrit, l’ouvrage de Boysset est célèbre. Des érudits provençaux ont attitré l’attention sur lui, des universitaires ont écrit des articles et des thèses à son sujet.

Mais, comme ce fut longtemps le cas des instructions des arpenteurs romains, les textes de Bertran Boysset ont dû attendre jusqu’à aujourd’hui pour être édités et traduits intégralement. C’est là le mérite fondamental de cet ouvrage, qui couronne, complète, précise et quelquefois corrige le travail estimable mais partiel qu’avait fait, en son temps, Pierre Portet. Il est cependant excessif et déplacé de prétendre, comme le fait le texte de la 4e de couverture, que les illustrations n’ont reçu jusqu’ici que des commentaires fantaisistes : le travail de Pierre Portet mérite infiniment mieux ! Il n’en reste pas moins que Magdeleine Motte avait deux qualités pour se lancer dans cette entreprise : sa connaissance de la langue occitane ; ses connaissances en mathématiques. En outre, consciente de ses limites, elle ne s’est pas aventurée sur certains sujets qu’elle ne maîtrise pas, comme le droit.

Son édition offre d’abord une transcription, ensuite une traduction des deux parties ou des deux « traités » qui composent l’œuvre de Boysset. On trouve en effet, après un assez long préambule qui occupe une vingtaine de pages de la traduction, d’abord un traité d’arpentage (une cinquantaine de chapitres), suivi d’un traité de bornage, le plus long des deux (91 chapitres). Arpenter se dit destrar, c’est-à-dire mesurer avec le destre. Borner se dit atermenar, ou poser des termes ou bornes. De ces mots, on tire destrador et atermenador, pour désigner les professionnels. Boysset nomme « science » son art ce qui explique le titre des deux parties : la siensa de destrar et la siensa d’atermenar.

 

Le texte de Bertran Boysset a longtemps fait figure d’objet isolé, tant la méconnaissance de la tradition d’arpentage médiéval est grande. Or il n’est pas sorti tout armé de la tête de son auteur. Parmi les sources possibles de son savoir de l’organisation qu’il donne à la matière, Magdeleine Motte cite le nom de A. Bar Hiia, du début du XIIe s, auteur d’un ouvrage pour les arpenteurs juifs ; celui de notaires qui sont aussi arpenteurs, comme le livre (aujourd’hui perdu) d’un certain Arnaut Delpuey, cité par Boysset ; et peut-être encore A. de Villeneuve, quoique la part de légende rapportée par Boysset soit grande et qu’il y ait une certaine difficulté à faire la part des choses.

 

La différence entre le manuscrit provençal de la fin du Moyen Âge et les textes ou instructions des arpenteurs latins (ou corpus gromatique) est évidente. Le praticien médiéval transmet des conseils pour qui voudrait, comme lui l’a fait dans toute sa carrière, arpenter des terres, c’est-à-dire les mesurer et en évaluer la contenance, et les borner au moyen de termes et d’agachons (bornes et témoins). Boysset a toujours travaillé sur des parcellaires ou des territoires en place et ne parle jamais d’en dessiner de nouveaux pour du lotissement, alors que les auteurs gromatiques ont souvent dû tracer des limitations nouvelles pour les besoins de l’assignation ou de l’évaluation contributive du domaine public. Alors que ces mêmes auteurs ont aussi beaucoup parlé des controverses agraires, l’un des thèmes majeurs du corpus gromatique, Boysset n’intervient pas dans ce domaine, qui est celui du juge. Enfin, il n’est pas concerné par ce qui fait l’originalité saisissante des arpenteurs romains, à savoir leur action d’inventaire et de dénombrement des modes d’arpentage et de bornage en usage en Italie ou dans l’immense empire de Rome.

Il faut donc lire le texte de Boysset pour ce qu’il est et ne pas chercher à faire du lien entre les arpenteurs romains et lui une espèce d’idée maîtresse qui ne pourrait qu’induire en erreur. Ce qui n’empêche pas l’auteur d’observer, au détour de tel ou tel chapitre ou passage, la parenté, évidente, qui peut exister entre des préoccupations, des formulations, des thématiques.

De ce point de vue, l’édition et la traduction de Magdeleine Motte forcent l’admiration, car ce n’est pas chose aisée que de donner un texte français lisible tout en élaborant, après un certain nombre de chapitres très techniques, les notes et commentaires savants qui éclairent les procédés décrits. On relèvera aussi le glossaire des pages 446-454 et les annexes techniques qui débrouillent certaines questions délicates : l’arpentage en croix d’un quadrilatère ; les unités de calcul et les surfaces ; le décodage des folios 2, 3 et 4, ou 165-166.

 

Les trente pages introductives apportent beaucoup, et soulèvent quelques questions. Il n’y a rien à dire de la présentation de l’arpenteur, de l’étude de ses connaissances arithmétiques, géométriques, métrologiques et cosmographiques. On suivra également l’éditrice et traductrice dans son appréciation de l’apport du texte de Boysset, comme dans sa présentation technique du manuscrit.

Je reste cependant dubitatif lorsque Magdeleine Motte reprend un thème qui lui tient à cœur, et qui consiste à faire de Boysset et d’Arles, « le dernier maillon d’une chaîne de praticiens-instructeurs ayant assuré une transmission orale des savoirs ». Or M. Motte n’hésite pas à verser dans ce bagage transmis, le « mètre mégalithique » ( ?), le pied phylétaire (ou philétaire) égyptien, le pied grec de Milet, le pied romain, confirmant par là que sa vision de la métrologie historique est celle d’une science dont le récit serait généalogique et autonome du reste des influences sociales et dont le but endogène serait d’établir la lignée ininterrompue de ces savoirs transmis et retransmis. Or le fait qu’il existe des parentés de mesure doit-il conduire à lire des généalogies obligées quand on ne possède pas les documents sur lesquels fonder ces spéculations ? Rien n’est moins certain. Il y a un risque réel à envisager un espace-temps aussi global.

En outre, la pulsion identitaire n’est pas absente du travail et de la réflexion de M. Motte. Magnifiant le rôle d’Arles et de ses élites, elle prétend que  ce savoir, qui plongerait ses racines dans l’Arelate celtique, expliquerait que cette cité ait été choisie comme capitale d’un royaume médiéval. Pierre Portet avait choisi un angle plus modeste, évitant de faire de B. Boysset plus qu’il n’était.

Concernant une autre généalogie, il se peut aussi que Boysset ait trouvé dans la bibliothèque de la cour pontificale d’Avignon une copie des textes gromatiques. Mais, là encore, c’est une pure spéculation. Le recensement de Lucio Toneatto a montré que la copie des manuscrits contenant des extraits gromatiques accuse une chute aux XIIIe et XIVs, avant de reprendre au XVIe s. Autrement dit, le travail de Boysset se situe complètement dans cette phase de repli, ce qui ne favorise pas l’hypothèse de M. Motte.  

La question des sources médiévales de l’œuvre de Boysset est suffisamment délicate, parce que s’y mêle la légende et le réel, pour qu’il ne soit pas nécessaire d’enjamber les siècles et la Méditerranée à la recherche de filiations improbables.

 

Le cahier d’illustrations occupe les pages 465 à 501. On y trouve une large sélection de 132 vignettes, en pleine page ou en quart de page. Les reproductions, provenant de l’IRHT, sont de bonne qualité. L’illustration participe ainsi de la qualité d’ensemble de ce livre, pièce maîtresse dans la publication de documents sur l’histoire de l’arpentage.

 

GC mai 2011

 

Liens

 

Je renvoie à la présentation de Bertran Boysset et aux travaux de recherche sur son œuvre, sur ce même site :

http://www.archeogeographie.org/index.php?rub=arpentage/medieval/bboysset

 

 Les copies médiévales de manuscrits gromatiques sont recensées dans :

Lucio TONEATTO, Codices Artis Mensoriae, I manoscritti degli antichi opuscoli latini d'agrimensura (V-XIX sec.), coll. Testi, Studi, Strumenti n° 5, Centro Italiano di Studi sull’Alto Medioevo, 3 volumes, 1496 p. (pagination unique), Spoleto 1994.

 

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