Le livre de mars 2011

 

 

Sous la direction de

Florence Journot et Gilles Bellan

 

 

 

 

 

Archéologie de la France

moderne et contemporaine

 

Ed. La découverte, Paris 2011, 180 p.

 

 

 

 

 

Présentation

 

(texte de la 4e page de couverture)

 

On associe spontanément l'archéologie aux vestiges préhistoriques ou antiques. À partir des années 1980, parallèlement à l’essor de l’archéologie médiévale, se développe une archéologie des périodes moderne et contemporaine. Ainsi, dès 1983, les fouilles entreprises sous la future pyramide du Louvre mettent au jour un quartier du Paris des XVIe-XVIIIe siècles comprenant des habitations ordinaires mais aussi l’atelier de Bernard Palissy ou le pavillon des Gardes suisses.

Depuis une vingtaine d’années, l’archéologie préventive a fait resurgir des données inédites sur cinq siècles d’histoire de France, de la Renaissance à nos jours, sur lesquels les archives textuelles ne livrent que des informations partielles ou partiales : épaves de frégates corsaires, routes de l’Ancien Régime, premières manufactures, campements napoléoniens, fosses communes des conflits mondiaux ou vestiges du pavillon soviétique de l’exposition internationale de 1937 au Trocadéro…

Achevant la série chronologique de la collection « Archéologies de la France », cet ouvrage fait une synthèse des découvertes de l’archéologie moderne et contemporaine, traitant aussi bien des campagnes que des villes, de l’industrie que des voyages ou du culte… Dialoguant avec l’histoire et l’anthropologie, il applique aux périodes récentes une approche renouvelée de l’archéologie.

 

 

Les auteurs

 

Florence Journot est archéologue médiéviste. Maître de conférences « Habilitée à Diriger des Recherches » à l'université Paris I Panthéon-Sorbonne, elle s'intéresse à l'histoire de l'archéologie et à l'épistémologie des sciences humaines. Membre du centre d’archéologie générale de l’Institut d’art et d’archéologie, elle appartient à l'équipe « Archéologies environnementales » de l'unité mixte de recherches 7041 « ArScAn ».

 

Gilles Bellan est ingénieur de recherches à l'Inrap, spécialisé en archéologie moderne et   contemporaine. Il est membre du centre d'archéologie générale de l’Institut d'art et d'archéologie ainsi que de la commission interrégionale de la recherche archéologique outre-mer pour l'archéologie coloniale.

 

Les autres auteurs des chapitres du livre sont Véronique Abel (INRAP), Pierre-Yves Balut (Université de Paris-IV), Alban Horry (INRAP), Michel L’Hour (Drasm), Fabienne Ravoire (Inrap).

 

D’autre part, les deux responsables ont demandé des encarts à Bruno Ancel, Bruno Bentz, Agnès Bergeret, Jean Brodeur, Jean Bruant, Colette Castrucci, Yves Desfossés, Kateline Ducat, Jean-Yves Dufour, Jean-Marc Fémolant, Raphaël De Filippo, Frédéric Gerber, Alain Jacques, Philippe Mélinand, Catherine Mousinho, Françoise Paone, Gilles Priaux, Jacques Roger, Nadine Scherrer, ingrid Sénépart, Bernard Sillano, Isabelle Souquet-Leroy, Robert Thernot, Élisabeth Veyrat, Magali Watteaux.

 

 

 

Table des Matières

 

Avant-propos


Environnement et campagnes


Archéologie de la ville


Archéologie des industries et archéologie industrielle


Archéologie et anthropologie


Céramiques modernes


Pour une archéologie du voyage


Fréquenter Dieu et les morts


Conclusion


Bibliographie


Index.

 

 

On peut lire le sommaire et l’avant-propos sur le site de l’INRAP

http://www.inrap.fr/userdata/c_bloc_file/9/9538/9538_fichier_Moderne-sommaire-AP-26-03.pdf

 

 

Commentaires

 

 Dans une série qui s’avère, avec la parution des titres, des plus intéressantes, ce livre constituera une découverte pour le public. Bien qu’il sache qu’on a fouillé le Louvre et qu’on y a découvert des vestiges postérieurs au XVIe s., à côté de vestiges plus anciens ; bien qu’il sache également que la découverte de la tombe d’Alain Fournier est due à une fouille archéologique, le lecteur ne mesure peut-être pas complètement combien il est possible de définir, aujourd’hui, les termes d’une archéologie moderne et contemporaine. Ce que l’archéologie avait ébauché, dès le XVIIIe s., avec les fouilles de Pompéi, trouve en quelque sorte son achèvement à la fin du XXe et au début du XXIe s. C’est-à-dire qu’il n’y a plus de période historique qui n’ait son archéologie correspondante. Il est important d’insister sur l’expression de « période historique ». Car si chacun conçoit bien que l’archéologie soit la voie courante pour savoir quelque chose sur les peuples et les sociétés qui n’ont pas laissé de textes et qui sont donc définitivement muets ; si, de même, chacun conçoit bien que l’archéologie soit une des voies royales de la connaissance des civilisations de l’Antiquité classique, on a longtemps cru que, pour les périodes documentées par les textes, comme le Moyen Âge et les époques moderne et contemporaine, l’archéologie était vaine ou de peu de poids. D’ailleurs, par un curieux privilège historiographique, l’archéologie s’est longtemps arrêtée à l’an 800 ! C’était le terme chronologique de la définition officielle.

Dans ces conditions, écrire un petit manuel d’archéologie moderne et contemporaine est un événement qu’on doit fêter. Mais le titre — qu’il fallait sans aucun doute rendre le plus simple possible — est légèrement simplifié : il s’agit d’une archéologie des périodes moderne et contemporaine appliquées au territoire national français.

 

L’idée première habituelle est qu’une chose, quelle que soit sa date, est archéologique dès lors qu’on la découvre par la fouille, et dès lors qu’elle est le résultat d’une production et qu’elle nous est donc donnée à voir comme un artefact.  C’est ce qui fonde son « archéologicité », c’est-à-dire son caractère archéologique. L’archéologie ainsi définie balaie le champ des matérialités et leur applique une méthodologie de fouilles devenue très raffinée depuis les grands progrès réalisés au cours des trente dernières années.

Mais cette définition devrait, en principe, exclure le champ des ruines, ce qui n’est pas et ne peut pas être le cas. Ferait-on de l’archéologie industrielle sans évoquer les monuments que sont Villeneuvette, les salines de Salins, les forges de Buffon et les salines d’Arc-et-Senans ? Ferait-on une bonne archéologie du cimetière moderne et contemporain en ne parlant que de ce qui a été fouillé, et pas des monuments funéraires eux-mêmes ? L’ouvrage rencontre ici, comme toute autre forme d’archéologie, l’ambiguïté de sa définition et la dépasse.

À cette difficulté, l’ouvrage apporte en effet une réponse intelligente en montrant qu’il ne faut pas réduire l’archéologie... à l’archéologie stricto sensu. Par exemple, étudiant la ville, Florence Journot réalise le lien entre les fouilles archéologiques qui révèlent des fragments de la ville enfouie, et l’archéologie du bâti, qui étudie, par une approche archéologique originale et désormais bien connue, les édifices anciens encore en élévation. De même, étudiant les campagnes, les auteurs font une place à l’archéogéographie qui étudie principalement les formes en plan et non seulement en fouilles (voir le texte des auteurs et l’encart écrit par Magali Watteaux).

 

Le plan de l’ouvrage est classiquement archéologique, envisageant successivement les campagnes, la ville, les industries, l’anthropologie, la céramique, le voyage et les pratiques religieuses et funéraires.

Pourtant, au terme de la lecture, on ne peut que partager les conclusions des auteurs. On ne devrait pas continuer à faire de l’histoire moderne et contemporaine sans donner à l’archéologie toute sa place dans la production du discours. De même, il y a une certaine cécité à se payer de mots en croyant inventer des dimensions nouvelles, alors que ce qu’on croit inventer existe déjà en archéologie : tel est le cas de l’architecturologie, qui existe déjà sous la forme du l’archéologie du bâti ; de la topographie de l’espace domestique (façon de dénommer l’étude des céramiques dans leur contexte), pratique de base, si l’en est, de toute archéologie ; de l’anthropologie historique de la vie privée, sujet constant de la discipline.

On peut aussi faire le commentaire suivant : alors que le terme d’archéologie connaît un succès incroyable, soit au sens propre (la discipline) soit au sens métaphorique (l’archéologie du savoir ou des sciences humaines de Michel Foucault), les auteurs ont parfaitement raison de rappeler (p. 88), que dans le Dictionnaire des sciences humaines, de 2006, le terme archéologie n’a même pas droit à une entrée !

 

Je cite un passage éclairant de l’ouvrage.

« Actuellement est fort le mouvement intellectuel qui réduit l’homme à l’Homo socius, qui cultive la suprématie des sciences sociales (histoire, sociologie, ethnologie), chacune tendant à être une métascience qui détiendrait, habillée du nom d’ « anthropologie », l’explication ultime de l’humain. Dans ce mouvement, l’univers matériel et ses problématiques sont en assujettissement aux questions sociales ; ils ne sont que reflet, illustration de la société » (p. 89).

L’archéogéographie connaît la même situation et la même incompréhension, lorsqu’elle tente de dire qu’il y a des logiques spatio-temporelles dans les planimétries qui ne se réduisent pas aux seules logiques des sociétés historiques (périodisées) et qu’il y a des dynamiques de formes qui ne se comprennent que si on fait jouer un effet d’auto-organisation dans la durée.

Le constat de Florence Journot et Gilles Bellan, que je partage pleinement, devrait être argumenté, car ce sont autant des archéologues que des historiens ou des anthropologues qui tiennent ce discours, qui réfutent les avancées. Quand les réticences viennent de la part d’archéologues, cela démontre que nombreux sont ceux qui n’acceptent pas que l’archéologie soit une discipline de la production des choses ou de l’univers matériel, avec ses spécificités, et qui pensent que l’archéologie doit rester la parente matérielle des problématiques périodisées des historiens.

Ensuite, il peut être intéressant de comprendre quel est ce social surplombant au nom duquel on fait la leçon (« vous désertez le champ de l’Histoire », dit-on). Comme les travaux de Bruno Latour (et quelques autres qu’on ne peut tous citer ici) l’ont montré, le social extérieur, cela n’existe pas. Le social n’est que ce que les réseaux, les relations, les dynamiques en font, et il est évident que les matérialités sont des êtres (des “non-humains” dirait Latour) qui participent autant que les humains à la production de ces dynamiques. Là est le point nodal du débat, celui à partir duquel se classent encore la plupart des historiens, par exemple, en choisissant de rester et de s’afficher « intentionnalistes ».

Or ce qui est en jeu c’est un autre débat, derrière cet apparent débat. Ce qui est en jeu, c’est la sociologie durkheimienne et post-durkheimienne, son transfert à l’Histoire via l’école des Annales. Ce qui est en jeu, c’est de démontrer, par l’archéologie du savoir, que l’intentionnalisme de bien des historiens ou des anthropologues qui se flattent de mettre l’humain et le social au centre, n’est qu’un structuralisme appliqué à l’histoire (je l’ai fait à propos de la théorie braudélienne des temporalités).

Je serais donc tenté de suggérer à l’archéologie moderne et contemporaine de poursuivre l’interrogation sur les outils théoriques dont elle a besoin, et qu’elle ne limite pas son bagage intellectuel au seul structuralisme de Jean Gagnepain, quelles que soient les avancées considérables que ce linguiste, professeur à l’Université de Haute Bretagne a pu faire, ou encore celles que Pierre-Yves Balut a pu réaliser en appliquant à l’archéologie la théorie de J. Gagnepain. La raison est que ce qui est nécessaire, avant de pouvoir installer la discipline et ses fondements, c’est précisément de faire la part du structuralisme ! Je ne rejette pas le structuralisme en bloc, ni celui de Gagnepain en particulier. Je dis plus simplement que le structuralisme nous donne, préférentiellement, des assemblages déjà faits, alors qu’un collectif cosmopolitique assemble de façon plus libre. Et que la rouerie du moment est que ceux qui nous reprochent une prétendue nomologie (voir par exemple les critiques sur l’auto-organisation) et qui n’ont que l’intentionnalité à la bouche sont eux-mêmes assez largement mais discrètement à la recherche des lois de l’histoire.

 

 

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