Le livre de janvier 2011

 

 

Sous la direction de

Guido ROSADA, Matteo FRASSINE

et Andrea RAFFAELE-GHIOTTO

 

 

...viam Anniam

influentibus palustribus

aquis eververatam...

 

ed. Canova, Trévise 2010, 192 p.

 

 

 

 

 

Présentation

 

Sous ce titre énigmatique*, se trouve un livre sur la voie Annia, qui entend traiter de la tradition, du mythe, de l’histoire et, enfin, de la katastrophé d’une voie romaine fameuse. Cette voie, c’est celle qui, de Padoue à Aquileia ne pose guère de problèmes d’identification, mais qui, au sud de Padoue, en pose encore plus d’un, puisque pas moins de quatre tracés prétendent  porter ce nom : trois entre Bologne, Modène et Padoue ; un quatrième, issu de la via Popillia, entre Adria et Padoue.

La voie date du IIe s. av. J.-C., mais on hésite là encore sur le personnage qui lui a donné son nom.

Pour avancer sur cette question et parce qu’il existait un projet d’étude lié à la création d’un parc archéologique, un Projet Via Annia a été mis sur pied, dont ce livre expose les résultats.

 

* Le titre du livre reprend la formulation latine d’une inscription épigraphique trouvée à Aquilée [CIL V, 7992a], probablement du IIe s. av. J.-C., dans laquelle on relève la négligence dans l’entretien de la voie Annia, détruite par l’eau des marais.

 

Les auteurs

 

Guido ROSADA est professeur de l’Université de Padoue, et il enseigne la Topographie de l’Italie antique au Département d’Archéologie.

 

Matteo FRASSINE est chercheur, collaborant aux travaux du Département d’archéologie de l’Université de Padoue.

 

Andrea RAFFAELE GHIOTTO est collaborateur de recherches au Département d’archéologie de l’Université de Padoue

 

 

Table des Matières  (traduction de l’italien)

 

Securus iam carpe viam (par Guido Rosada)

 

La géomorphologie du territoire de l’Annia (par Aldino Bondesan, Alessandro Fontana, Paolo Mozzi, Silvia Piovan, Sandra Primon)

 

Une route « à fleur d’eau » entre Aquileia et le Tagliamento (par Michele Bueno)

 

De là au fleuve et à travers les anciens pagi. Du Tagliamento au Livenza (par Andrea Raffaele Ghiotto)

 

Entre fleuves et marais. Du Livenza à Altino (par Chiara Papisca)

 

Pergere viam. D’Altino à Padoue (par Maddalena Bassani)

 

Nouvelles évidences de la télédétection au sud de Padoue (par Paolo Mozzi, Andrea Ninfo, Silvia Piovan)

 

Une route au carrefour : la via Annia ou “Emilia Altinate” entre Padoue et le Pô (par Pzolo Bonini)

 

Wangadicia, Petra, Abacie, Badia Polesine. Le cas éventuel de Anneiano (par Paolo Vedovetto)

 

La question Popillia-Annia entre Padoue et Adria (par Matteo Frassine)

 

La route dans les procédures informatiques (Paolo Kirschner)

 

Pour discuter, en fin de compte, d’une route antique (Guido Rosada)

 

Bibliographie

 

 

Acidinus va à Rome ? (texte d’Ada Sorodiug ; dessins de Silvia Tinazzo et Paolo Vedovetto)

 

 

Commentaires

 

Voici un livre qui fait, une fois de plus, honneur à l’école italienne d’archéologie et de topographie antique, et qui, en outre, porte témoignage de la qualité du travail de jeunes chercheurs que Guido Rosada a réunis et dirigés.

Les orientations de recherche du livre sont multiples, parce que la construction et le passage d’une voie majeure dans le territoire sont des événements captateurs et dispensateurs de faits et de réalités diverses. Chemin faisant, donc, on voit défiler la voie elle-même, dans la matérialité de ses chaussées, de ses ponts, de ses milliaires, de son entrée dans les villes. On traverse les anciens pagi de Vénétie (pagus Facanus ; pagus Caerinianus ; pagus Caletus ou Caletinus ; pagus Valens ; pagus Gaiarinus), où une concentration exceptionnelle d’inscriptions renseigne sur les plus anciennes structures de la romanisation. On passe par Altinum, antique ville romaine isolée au milieu de l’eau, mais où la lecture des images de Google Earth permet de découvrir l’amphithéâtre romain (fig. 32 p. 69 du livre). Grâce à un travail de photo-interprétation très complet, un plan suggestif de la ville est proposé (fig. 16 du cahier en couleurs).

 

Différentes structures urbaines de la ville romaine d’Altinum, visibles sur une des photographies aériennes disponibles sur Google Earth. Ici, la date donnée pour cette mission est le 11 septembre 2009. On repère aisément le double ovale concentrique de l’amphithéâtre romain. Au nord-ouest de l’amphithéâtre, d’autres structures urbaines très visibles. Cette photographie est différente de celle donnée dans l’ouvrage.

 

On  note, avec le plus grand intérêt, la présence régulière dans l’ouvrage d’une pratique de photo-interprétation et de carto-interprétation qui est de nature à orienter la recherche vers la compréhension planimétrique des formes et des espaces anciens, et pas uniquement de repérage de la voie elle-même. Outre un bref mais intéressant article de présentation de la recherche par télédétection, on note, dans l’ouvrage, un certain nombre de cartes qui témoignent des résultats obtenus (voir par exemple les planches couleur 9 et 10, 13, 14, 16, 17 ; ou les figures 52 et 53 en noir et blanc).

L’attention portée aux faits géologiques et hydrogéologiques est aussi un des grands intérêts du livre. On s’en convaincra en travaillant sur les planches 2, 5, 6 à 8 du cahier couleur, qui proposent une masse appréciable de données de ce type, susceptibles de favoriser la lecture et l’interprétation de traces observées sur les photographies aériennes.

 

Comme le raconte Guido Rosada (p. 134), la katastrophé de cette histoire, survenue au terme de la recherche, fut la découverte, totalement imprévue, d’une borne milliaire à Codigoro, à 30 km au sud d’Adria, sur laquelle est mentionné T Annius T f/cos, alors que sur la borne déjà connue à Sant’Onofio, la mention de ce T. Annius est assortie de l’indication pr, ce qui signifie préteur. Alors, consul (cos) ou préteur (pr) ? De quel Annius s’agit-il ? Ensuite, Codigoro est située le long de la via Popillia : cela signifie-t-il que la voie Annia aurait été séparée de la via Popillia plus au sud que le point habituellement retenu  (S. Basilio) ? Guido Rosada, reprenant les termes du dossier concernant cette voie au dessin problématique, envisage diverses hypothèses détaillées, qu’il n’est pas possible de résumer ici.

 

***

 

 

En fin d’ouvrage, il faut relever l’originalité de la publication d’un récit illustré « Acidinus va à Rome ? » qui raconte le voyage de Titus Acidinus – c’est le nom d’un des triumvirs qui avaient fondé la colonie d’Aquilée, et le héros est donc un lointain descendant ce magistrat — qui le conduit d’Aquilée à Rome. Grâce à cette fiction, la voie nous est racontée d’une autre façon, ludique et néanmoins bien informée.

Je suggère cependant, au passage, d’éviter de représenter les « paysages romains » traversés sous la forme de damiers parfaits, égaux, uniformes et monotones, comme le disent le texte et les légendes, ce qu’ils n’ont probablement jamais été à cette époque. L’implantation des arpentages romains liés à une assignation ou à une division utile au recensement des fonds (fundi) ne produit un paysage régulier qu’au terme d’un long processus multiséculaire de sélection et de régularisation des formes, et seules quelques rares régions ont atteint cet état (le graticolato romano de Padoue par exemple, la plaine de Campanie, la Tunisie septentrionale). Mais durant l’Antiquité elle-même, la matérialisation de l’arpentage orthogonal entrait probablement en interaction avec les formes physiques (terrasses, hydrographie, végétation), et les formes sociales (celles de l’Âge du Fer) déjà en place, ce qui produisait une planimétrie composite et non une épure. En poutre, cela devait varier d’une région à l’autre. Il serait donc préférable que les dessinateurs inventent des formes plus variées, meublent les espaces de chenaux et de paléochenaux, orientent des champs différemment ici ou là, tiennent compte des héritages de l’âge du Fer, etc.

 

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