Le livre de décembre 2010

 

 

 

Virginie MAURY-DELEU,

Blandine HARDEL,

Olivier GOSSELIN,

Gilles PESQUET,

Philippe FAJON,

Michel LEROND,

Pascal de LATTRE

 

 

CLOS-MASURES

ET PAYSAGE CAUCHOIS

 

Conseil d’Architecture, d’Urbanisme et d’Environnement de Seine-Maritime, et éditions Point de vues, novembre 2008, 256 p.

 

 

 

:::::SCANS:couvClosMas.JPG

 

 

 

Présentation (4e de couverture)

 

En pays de Caux, au cœur de la Seine-Maritime, les fermes, nommées « clos-masures », s’entourent de talus surmontés d’arbres de hautes futaies. La maison et les dépendances agricoles se dispersent dans une cour plantée de pommiers. Cet habitat particulier, isolé ou groupé en hameaux, donne son identité au paysage local. Pourtant, depuis plus d’un demi-siècle, la campagne cauchoise subit de profondes transformations qui, aujourd’hui, menacent la pérennité des clos-masures.

 

Ce livre veut faire redécouvrir le paysage cauchois et les clos-masures d’un point de vue historique, culturel, scientifique et sensible. Il témoigne de leurs caractéristiques techniques, architecturales et paysagères. Il mène l’enquête sur l’évolution du paysage depuis la Préhistoire et aborde aussi les problématiques actuelles et à venir. À travers les photographies de Pascal de Lattre, il vous offre une vision artistique et poétique de ce paysage en mutation où tradition et modernité se mêlent.

 

Les auteurs

 

Virginie MAURY-DELEU, paysagiste DPLG de l’École de Bordeaux, CAUE 76

Blandine HARDEL, géographe diplômée de l’Université de Tours, CAUE 76

Olivier GOSSELIN, architecte DPLG, CAUE 76

Gilles PESQUET, graphiste, architecte DPLG, CAUE 76

Philippe FAJON, archéologue du paysage, DRAC Haute-Normandie, chercheur à l’umr 7041 du CNRS, Nanterre

Michel LEROND, écologue, consultant.

Pascal de LATTRE, auteur photographe.

 

 

Table des Matières

 

Le pays de Caux aujourd’hui

Un paysage rural original

Quelles limites au Pays de Caux ?

 

Les clos-masures en 1900

Une entité complexe

Les clos-masures dans le territoire cauchois

Un paysage unique et diversifié ?

 

Origines des clos-masures et évolution du paysage au cours des siècles

Origines et logiques de constitution des clos-masures

Les grandes phases de transformation du paysage après la Révolution

Les mutations du paysage cauchois à partir de la seconde moitié du XXe siècle

 

Le paysage cauchois demain

Quel avenir pour les clos-masures ?

Les pistes d’actions

 

Évolution du paysage cauchois des origines jusqu’au XXe siècle, et demain...

 

Sources et bibliographie

Remerciements

Sommaire

Notes

Illustrations

 

 

Commentaires

 

De l’objet au “paysage”

 

Ce très beau livre est le résultat d’un programme de sensibilisation engagé par le Conseil d’Architecture, d’Urbanisme et d’Environnement de Seine-Maritime sur les clos-masures en 2003. Cet organisme a en effet pour mission de conseiller les collectivités territoriales et de sensibiliser la population dans les domaines de l’architecture, de l’urbanisme et du paysage.

On lui doit ici un livre très réussi en ce qu’il rassemble, autour d’un objet rural fort de l’identité haut-normande, le clos-masure, des observations de provenance très diverse qui enrichissent le regard.

L’ouvrage présente de multiples intérêts. Le premier est d’associer un texte intelligent à une iconographie très remarquable, allant des plans anciens aux somptueuses photographies de Pascal de Lattre en passant par les très belles aquarelles suggestives (malheureusement anonymes). Les illustrations issues des plans terriers du XVIIIe s. sont, comme souvent, aussi belles qu’informatives. Parce qu’elles remontent à cette époque où l’on n’avait pas encore définitivement tranché entre l’aquarelle paysagère et le plan, le résultat figuré est très expressif, souligné par un choix souvent heureux des couleurs

Si le thème du clos-masure traverse tout l’ouvrage, celui-ci est aussi une opportunité pour réaliser une mise au point sur le « paysage cauchois » au moyen de données historiques, archéologiques, ethnographiques et géographiques. En fin d’ouvrage, aux pages 234-243, les auteurs proposent d’ailleurs une série de 15 blocs-diagrammes qui suggèrent ce qu’a pu être l’évolution du paysage cauchois « des origines au XXe siècle », selon la formule consacrée.

Sur l’origine des clos-masures, l’ouvrage présente une série d’idées, anciennes ou plus récentes, en notant très justement que l’explication est sans doute à chercher dans un faisceau d’observations et non pas dans une cause donnée. Le phénomène est attesté au moins depuis le XVIe s. Il est vrai aussi que la pratique de l’enclos est un fait avéré dès l’Antiquité, notamment à l’Âge du Fer, et qu’il y a des indices pour parler d’une transmission des orientations de la trame parcellaire depuis cette haute époque. Mais on ne saurait imaginer une permanence des clos depuis l’Antiquité. Outre la mobilité du dessin de la planimétrie, il y a aussi et surtout la mobilité des modelés : talus, fossés, haies d’arbres.

Pour comprendre l’origine, on peut encore évoquer la permanence du droit coutumier, le rôle du clos dans les pratiques foncières, la progressive fermeture des campagnes qui fait écho à l’embocagement qu’on observe ailleurs. En revanche, il est nettement plus délicat de se référer aux Vikings, surtout à travers des « aspects juridiques et de transmission foncière », ou par la comparaison entre le droit danois et le droit normand médiéval, quant on sait la difficulté, pour ne pas dire l’impossibilité, de l’établissement de la preuve en ce domaine.

 

Notons, enfin, qu’il est curieux de mentionner sur la page de titre intérieure, le seul nom du photographe et de ne pas lui associer les noms des auteurs, ceux-ci étant relégués en page 256.

 

Note d’épistémologie, à propos de paysage et environnement

 

À deux reprises dans le livre, on peut relever l’hésitation sur l’emploi des termes, notamment ceux de paysage et d’environnement.

Dans la première phrase du livre on peut lire :

« Le Conseil d’Architecture, d’Urbanisme et d’Environnement de Seine-Maritime est une association qui a pour mission le conseil et la sensibilisation du grand public aux domaines de l’architecture, de l’urbanisme et du paysage. »

On aura remarqué que si la répétition des deux termes architecture et urbanisme ne pose pas de difficultés aux auteurs, en revanche, on passe de l’environnement (du titre du CAUE) au paysage (dans l’exposé de sa mission).

Plus loin p. 150, Philippe Fajon définit l’archéologie du paysage en observant qu’elle est composée de trois domaines scientifiques : la géoarchéologie (le sédiment), l’archéo-géographie (les formes des occupations humaines), et les sciences du paléo-environnement. Or le même chercheur participe à une équipe scientifique d’archéologie environnementale, constituée de quatre domaines scientifiques : géoarchéologie, archéogéographie, archéobotanique et archéozoologie. Faut-il comprendre que pour faire la même chose on est paysagiste à Rouen, mais environnementaliste à Nanterre ? Ou bien  faut-il comprendre que les deux termes sont devenus strictement équivalents ? On comprend qu’à travers cette interpellation, qu’il faut lire sur le mode le plus sympathique qui soit, j’entends évidemment poser le problème plus général de l’emploi des termes.

 

Paysage ou environnement ? Et s’il ne s’agissait ni de l’un ni de l’autre, ou pas toujours ? En relevant ces ambiguïtés terminologiques je souhaite, une fois de plus, dire que paysage et environnement, qu’on aurait avantage à cantonner à des emplois précis, sont des termes collecteurs excessivement ambigus qui n’ont pas fait la preuve de leur capacité à se substituer à l’expression plus juste de milieux géographiques, au sens de milieux humains ou milieux géographiques humanisés.

Car — au delà des amplifications qui sont, je le reconnais bien volontiers, un aspect du réel (on ne peut pas aller contre le fait que paysage et environnement sont devenus des mots d’un emploi très courant, des mots banalisés) —, il faut bien reconnaître aussi que les mots ont un sens, et que le leur rendre lorsqu’on écrit (c’est-à-dire quand on fait autre chose que de parler au comptoir du café du commerce) est la meilleure chose qu’on puisse faire. Personnellement, j’opte pour la clarification suivante. 

 

- « environnement » désigne, depuis que le mot a pris ce sens dans les années 1960, notre rapport ou notre prise avec un milieu géographique en ce que cette prise fait problème. Si nous parlons de ce qu’il y a autour de nous, nous faisons de la géographie, nous décrivons des milieux, profondément humanisés pour la plupart, nous les modélisons au besoin par les ressources de la géographie spatiale ; ou bien nous faisons de la géologie, si nous étudions les sédiments et leur histoire, par la carte ou par la coupe ; ou bien encore nous faisons de l’écologie, si notre objet ce sont les végétaux et les animaux. Nous étudions un milieu géographique qu’il n’y a pas lieu d’appeler environnement au sens de « ce qui nous environne », parce que c’est se compliquer inutilement la vie. Malheureusement, cette banalisation ou naturalisation du terme s’opère et cela nous complique le bon usage des mots.

Mais si nous en parlons pour dire l’excès de pression que les sociétés font subir aux milieux géographiques avec les conséquences en chaîne que cela peut avoir, si nous nous concentrons sur les risques que les milieux présentent pour l’occupation et les activités humaines, alors nous faisons l’étude d’une relation de type environnemental que la société a avec son ou ses milieux. Mais pour faire cette étude, il faut associer les savoirs des disciplines de base que sont la géographie (pour l’analyse des formes), la géologie (les sédiments) et l’écologie (les êtres vivants), et les savoirs des anthropologues, des sociologues, des historiens, des ethnologues pour comprendre l’évolution de la perception et de la compréhension des milieux par les hommes, à diverses échelles spatiales et temporelles.

 

- « paysage » désigne notre relation aux milieux géographiques en ce qu’il sont des aménités, qu’ils procurent du plaisir, parce qu’ils ont été aménagés en ce sens, ou parce que notre éducation nous a conduit à les lire ainsi. De ce fait, par effet de miroir, ils sont aussi des moteurs pour agir dans le sens d’une protection de ce qui a de la qualité esthétique, et dans le sens d’une réalisation « paysagée » des équipements nouveaux afin que cette composante sensible soit également prise en compte dans la façon de faire, (comme on prend en compte par ailleurs la sécurité, la résistance des matériaux, le coût économique, les incidences environnementales en ce que l’aménagement peut faire problème par son insertion dans un milieu géographique), etc. Mais le paysage, malgré les géographes qui ont, à tort, naturalisé le mot au XIXe s., ne peut pas continuer à se substituer au « milieu géographique » et tout désigner, car cela nuit à la prise en compte de cette dimension sensible. Par la confusion introduite par la naturalisation du terme paysage, l’aménité se dilue dans le sédiment. Si paysage devait être le mot pour désigner l’espace géographique et ses formes, c’est-à-dire tout ce qu’il y a à la surface de la terre, alors même le plus trivial des milieux serait un « paysage ». Il n’y aurait plus de distinction possible. Or le bon sens est d’observer que l’opinion publique ne l’entend pas ainsi, elle qui veut du “paysage”, selon l’idée qu’elle se fait de ce que doit être un beau paysage.

 

Une relation entre les hommes et les milieux repose sur des socles disciplinaires : les sciences sociales (de la sociologie à l’histoire de l’art, par exemple) pour étudier le fonctionnement en sociétés des hommes ; les sciences naturalistes pour étudier les aspects géophysiques et biologiques des milieux. Ensuite, pour établir le lien, il faut des disciplines de la relation, du rapport, de l’interaction, des disciplines de ce qu’Augustin Berque a excellemment nommé par des mots ou expressions comme formes de la trajection,  prédicats, prises écouménales et leurs motifs (la sauvagerie, le paysage, le jardin, la conscience de l’environnement).

Conserver l’emploi indistinct des termes paysage et environnement pour dire ce qui a déjà un autre nom, les milieux géographiques ou milieux humains, nous condamne à une aporie : celle d’emprunter sans cesse la voie de la naturalisation (c’est-à-dire de la récupération des objets des sciences sociales par les sciences naturalistes) et donc de s’interdire de travailler correctement à ce qui est précisément son objet. Que les sciences naturalistes, et même les sciences sociales comme l’histoire et la géographie, l’archéologie, etc, « réduisent » au sens épistémologique du terme) des objets trop reliés ‘échevelés dit B. Latour), pour pouvoir les étudier, ne pose pas de problème. L’écologue scientifique peut très bien réduire un milieu trop complexe pour n’étudier que telle ou telle particularité d’un habitat, etc. Mais le scientifique « réducteur » ne peut pas réduire ce qui se situe au niveau des liens ! Or en réduisant des notions de liaison comme environnement ou paysage à des objets, c’est ce qui se passe. Il faut réaliser que c’est une pratique habituelle des sciences, utile pour gouverner, et il est regrettable de voir que des spécialistes des liens se prêtent au jeu.

Disons-le avec d’autres mots : on ne peut pas espérer dépasser une ontologie moderne fondée sur des dualismes stricts, si on fait sans cesse la concession de naturaliser la moindre notion sociale, dès qu’elle apparaît et d’accepter qu’on réduise le champ social à la simple gestion/manipulation des représentations ! Faut-il s’étonner par exemple, qu’on se trompe d’expert, et que là où il faudrait un spécialiste de la relation, ce soit un scientifique (comprendre alors un naturaliste) qui l’obtienne ?

 

 

GC décembre 2010

 

 

 

Pour poursuivre la promenade dans le paysage de Normandie

http://penserpaysage.blogspot.com/2008_11_01_archive.html

 

 

 

Accès privé