Le livre de septembre 2010

 

 

 

Éric VION

 

BOTTENS

Territoire / Économie / Société

5e-21e siècles

 

Edité par la commune de Bottens, 2008, 384 p.

ISBN 978-2-8399-0481-0  

 

 

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Présentation de l’ouvrage

 

Cette monographie de la commune vaudoise de Bottens présente un exceptionnel dossier de documents, de cartes et d’analyses pour retracer, en 11 chapitres, les phases et les thèmes de l’histoire locale. L’ouvrage porte une attention toute particulière à la mutation de la propriété, aux toponymes, aux destinées de l’agriculture, à la régulation des eaux, aux routes, aux biens communaux, au remembrement, à la mutation de l’habitat, enfin, aux familles et à leur évolution.

 

Table des Matières

 

Chapitre 1 - Aux origines de Bottens

 

Chapitre 2 - Les seigneurs de Bottens 1107-1798

 

Chapitre 3 - La conquête suisse et ses conséquences

 

Chapitre 4  - Un territoire bien nommé

 

Chapitre 5 – Champs, prés et bois : l’agriculture face aux marchés

 

Chapitre 6 – La propriété : une communauté s’approprie ses terres

 

Chapitre 7 – Des eaux complètement bouleversées

 

Chapitre 8 – Voies anciennes, toutes modernes

 

Chapitre 9  - Les révolutions de l’espace construit

 

Chapitre 10 – Les familles

 

Chapitre 11 – La société en marche

 

Sources et orientations bibliographiques

Index

Table des Matières

 

 

L’auteur

 

Éric Vion a fait des études de lettres à Lausanne et Neuchâtel, en archéologie, géographie et ethnologie, et en parallèle s’est formé en géologie. Engagé à l’Inventaire des Voies de communication historiques de la Suisse, il y développe une méthode morphologique qui renouvelle l’étude des réseaux routiers. Il fonde le Groupe Romand d’Archéologie du territoire, association de 1200 membres, et publie pour ceux-ci trois volumes d’une série Paysages Découverts. Il a participé au projet européen COST dans lequel il a représenté la Suisse.

 

L’auteur a bénéficié d’une somme considérable d’aides, recensées en page 4 : à Bottens même ; au Groupe Romand d’Archéologie du Territoire ; aux Archives cantonales vaudoises ; etc.

 

 

Commentaires

 

La richesse documentaire et méthodologique de cet ouvrage est grande. On devait à Éric Vion, dans les années 1980, une rénovation de la méthodologie de l’analyse des trames routières, exposée dans le volume 1 de la série, hélas introuvable, nommée Paysages Découverts. On découvre, ici, un ouvrage qui renouvelle le genre de la monographie locale.

La principale force du travail dont ce livre rend compte tient au choix d’une méthode cartographique, dans une perspective archéogéographique.

Il y a une méthodologie cartographique parce que l’ouvrage exprime tous les résultats importants par la carte autant que par le texte. L’ouvrage comporte 98 cartes, dont un grand nombre de grand format, sur fond cadastral, permettant une localisation et une mise en perspective géographiques de l’information décrite. La qualité du dessin et la clarté de la cartographie, servies par une édition et une impression remarquables, sont une réelle marque de fabrique de l’auteur.

 

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La part des terres seigneuriales ou de rente en 1725 (partie occidentale et centrale de la commune (légende sur la page suivante du livre)

 

Il y a perspective géographique et même archéogéographique car malgré une organisation de la matière en chapitres dont certains sont chronologiques d’autres thématiques, on ne perd jamais de vue le fait que c’est le territoire de Bottens qu’il s’agit d’exprimer. La cartographie des faits débouche ainsi sur une espèce de morphologie générale et systématique du territoire, de ses points, de ses lignes et de ses surfaces, au profit d’une compréhension de la dynamique réelle de cet espace de référence.

Aussi les habituels éléments de toute monographie locale que sont l’exploitation des plus anciennes chartes, les toponymes et microtoponymes, les croix disséminées dans le territoire, les noms et les tracés des vieux chemins, etc , ne débouchent jamais ici sur le texte si souvent misérabiliste des monographies locales identitaires. Il débouche au contraire sur des observations et des conclusions d’une grande fermeté. Qu’on en juge par quelques exemples : le bouleversement historique des eaux dans l’espace considéré (carte de la p. 180-181), avec des observations intéressantes sur les quartiers qui pourraient redevenir inondables ou le sont déjà (photo de la page 188) ; la mutation considérable des modes d’appropriation de la terre ; la transformation radicale et récente de l’habitat, puisqu’aucune maison du village n’est antérieure à la fin du XVIIIe s. ; le brassage des familles ; etc.

 

Deux observations générales peuvent être faites au terme de la lecture de ce livre.

 

La première est que l’ouvrage pourrait servir de modèle à d’autres monographies de ce genre. Leur utilité serait alors grande pour tous ceux qui ont la charge de gérer et de développer les territoires, et dont les attendus pour agir et la cartographie pêchent si souvent par leur caractère creux. Paysagistes, architectes, aménageurs, décideurs et élus locaux pourraient trouver dans ce genre d’ouvrages une matière considérable et surtout une méthodologie appropriée à leurs propres préoccupations.

 

La seconde est un souhait. On imaginerait volontiers que le plan de l’ouvrage puisse être refondu de manière un peu plus inventive que celui qui nous est proposé. Car l’auteur, rassemblant et organisant une matière considérable, reste, au moment de l’exposé, dans un entre-deux. S’exprimant par la carte et la morphologie, Éric Vion ne pense pas, toutefois, que cette abondance de matière lui permette de bouleverser les lois du genre. Ainsi, l’ouvrage commence par un chapitre sur les origines, un autre sur les Seigneurs du Moyen Âge, un troisième sur la conquête suisse et ses conséquences, avant d’évoluer progressivement vers un plan plus thématique pour l’époque moderne et contemporaine (les noms des lieux, la terre, l’eau, les routes, etc.). On pourrait imaginer un parti-pris plus radical : partir, non pas du passé pour aller vers le présent ; pas même du présent pour aller le passé ; mais partir du territoire et de ses formes pour aller vers les questions les plus importantes que les communautés qui ont habité et mis en valeur cet espace ont rencontrées et plus ou moins bien résolues. Le virage méthodologique serait ainsi complet.

Il ne l’est pas parce que Éric Vion reste, au moins dans la forme, attaché à quelques fétiches. Celui des origines, par exemple, qui fait que le premier chapitre, qui se veut libéré des poncifs et dans lequel l’auteur fait preuve de beaucoup de bon sens, n’échappe pas à quelques difficultés : écrire sur les Burgondes sans que le sujet ait été renouvelé ; penser qu’un cadastre romain de type centurié puisse être établi uniquement sur une base communale ; etc.

Il reste ensuite dans une perspective exclusive d’histoire et d’anthropologie de l’époque moderne, directement issue de l’École des Annales, et que le sous-titre du livre rappelle presque littéralement (« Territoire économie sociétés » du titre évoquant le sous-titre longtemps porté par les Annales : « Economie Sociétés Civilisations »). Si cette dimension est particulièrement heureuse pour l’analyse de faits d’histoire sociale moderne et contemporaine, elle n’offre pas le discours qui peut permettre d’exploiter la matière absolument extraordinaire produite par la cartographie patiente et systématique du territoire. La question n’est pas secondaire. Car si toute l’exploitation des formes n’aboutit qu’à illustrer le discours déjà écrit par les historiens, ce que la référence exclusive à l’histoire semble indiquer, alors la révolution intellectuelle est d’ampleur assez limitée. Personnellement je pense qu’il faut aller vers une une relation plus interactive entre les disciplines.

La monographie aurait donc gagné à partir de la morphologie du territoire. Le premier chapitre aurait pu être, par exemple, une ouverture sur ce que sont les formes : celles qu’on dessine, celles qu’on ne peut que localiser, celles qu’on devine sans les connaître, celles qu’on mesure, celles qu’on garde en mémoire, celles qui sont documentées et celles qui ne le sont pas, etc. Ensuite, utilisant les outils adaptés, l’enquête aurait pu se prolonger dans différentes directions, comme le font assez bien les chapitres thématiques du livre, mais allant, pour chaque thème aussi loin dans le passé qu’il est possible de le faire, sans attribuer à ce passé de valeur obligatoire, comme le récit historique lui en donne au contraire. Les lecteurs auraient ainsi compris que l’histoire ne s’écrit pas à niveau constant. Ils auraient ainsi compris que jamais on ne parvient aux origines.

 

Éric Vion poursuit, en solitaire du point de vue de l’avancée des courants intellectuels, mais avec au contraire un sens aigu des contacts et des enjeux sociaux locaux, une belle aventure intellectuelle, pour le moins originale. Sa bibliographie témoigne de cette situation et de ce déséquilibre. Pour faire de l’analyse cartographique il n’a besoin de rien, ne citant et n’utilisant aucun des travaux qui depuis vingt ans ou plus renouvellent la géographie, fondent l’archéogéographie, président à la mise en œuvre des SIG, etc. Il n’utilise aucun dictionnaire de la géographie, ne s’aide d’aucun ouvrage épistémologique ou méthodologique, ne cite aucun géographe, ignore délibérément l’archéogéographie alors qu’il en connaît l’existence ! En revanche, pour interpréter, il ne néglige pas les bons auteurs, surtout les historiens qui ont œuvré de Marc Bloch à nos jours sur l’histoire du sol, des mentalités, etc.

 

GC septembre 2010

 

 

 

 

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