Le livre de mai 2010

 

 

 

Sous la direction de

Pierre Ouzoulias et Laurence Tranoy

 

Comment les Gaules

devinrent romaines

 

Éditions La Découverte, Paris 2010, 320 p.

 

 

 

 

 

Présentation de l’ouvrage

 

Ce livre édite les actes d’un colloque qui eut lieu les 14 et 15 septembre 2007 à l’Auditorium du Louvre.

 

(4e de couverture)

La conquête et l'incorporation des Gaules au monde romain ont longtemps été considérées, sous l'influence de l'idéologie romaine, comme un processus permettant à un monde celtique « archaïque et barbare » d'accéder à un degré « supérieur » de civilisation. Cette vision est aujourd'hui profondément remise en question par les recherches historiques et archéologiques conduites depuis les années 1980 ; on cerne désormais davantage les transformations liées aux étapes de la conquête romaine. On voit également émerger une civilisation gauloise complexe, dont on connaît mieux les villes et les campagnes, les techniques et l'agriculture, la religion et la culture, et qui entretenait de longue date des liens politiques, militaires, économiques et culturels avec Rome.


Cet ouvrage propose une synthèse des connaissances sur cette période, en s'appuyant sur de nombreuses fouilles récentes en France, en Belgique, en Suisse et en Allemagne, pour présenter un nouveau modèle de l'acculturation des Gaules.

 

 

Sommaire de l’ouvrage

 

Préface 


Introduction.

 

Comment les Gaules devinrent romaines : approches méthodologiques, par Christian Goudineau 


 

Le dépôt d’armes, d’instruments de musique et d’objets gaulois du sanctuaire de Tintignac à Naves (Corrèze), par Christophe Maniquet

 

Oppida et urbanisation en Gaule du Nord avant la Conquête : des faits aux modèles et des modèles à l’Histoire, par Patrick Pion

 

La circulation du vin de l’Italie tyrrhénienne en Gaule, par Fanette Laubenheimer

 

L’économie agraire en Gaule septentrionale, par François Malrain

 

L’occupation militaire de César à Tibère, par Michel Reddé 


 

Waldgirmes : une ville romaine éphémère située en Germanie à l’est du Rhin, par Siegmar von Schnurbein

 

Oppida, camps romains et agglomérations secondaires sur le Plateau suisse, par Caty Schucany

 

L’invention d’une administration politique et religieuse, par Laurence Tranoy

 

Nîmes : de la ville gauloise à la Nemausus romaine, par Jean-Yves Breuil

 

Villes, agglomérations, campagnes : comment évoluent-elles au début de la période romaine ?, par Françoise Dumasy

 

Romanisation et développement dans les campagnes des Gaules, par Frédéric Trément

Fermes et villas en Gaule narbonnaise, par Loïc Buffat

 

Les campagnes gallo-romaines : quelle place pour la villa ?, par Pierre Ouzoulias

 

Aux confins septentrionaux des Gaules, la « romanisation » des campagnes du nord de la ciuitas Menapiorum, par Wim De Clercq

 

Viticulture et oléiculture en Gaule, par Jean-Pierre Brun

 

Le développement de la fructiculture en Gaule du Nord, à l’époque romaine, par Véronique Zech-Matterne

 

L’identité des pratiques funéraires romaines : regard sur le centre et le sud-est de la Gaule, par Frédérique Blaizot

 

Bibliographie.

 

 

Commentaire

 

Dans cet intéressant ouvrage collectif, les auteurs entendent démontrer que les résultats archéologiques obtenus depuis l’intense développement de l’archéologie préventive en France sont de nature à remettre en cause les schémas sur lesquels sont construites les histoires de la Gaule. Autrement dit, et au delà du plaidoyer en faveur de l’archéologie préventive et de l’institution qui la porte (l’INRAP), le livre met à mal la “romanisation”, si l’on entend avec ce terme un processus univoque d’acculturation partant du centre pour se diffuser vers les provinces. En revanche, comme le souligne justement Laurence Tranoy, « il existe des mutations, des métissages, des romanisations, que les archéologues et les historiens analysent en s’ouvrant à d’autres sciences sociales » (p. 110).

Pour développer cette idée, plusieurs sortes de contribution ont été réunies. Les unes insistent sur le haut développement atteint par la Gaule avant la Conquête. C’est le cas de l’article de Christophe Maniquet sur le sanctuaire de Tintignac, de celui de Patrick Pion sur les oppida et l’urbanisation de la Gaule du Nord avant la Conquête, de celui de Fanette Laubenheimer sur la circulation du vin italien en Gaule, enfin de celui de François Malrain sur l’économie rurale. D’autres sont des bilans thématiques, très bien documentés et susceptibles de proposer de nouvelles bases à la réflexion. C’est le cas du tableau de Jean-Pierre Brun sur la viticulture et l’oléiculture en Gaule, de celui de Véronique Zech-Materne sur la fructiculture en Gaule du Nord, de l’étude Michel Reddé sur la présence militaire en Gaule de César à Tibère, de l’article de Frédérique Blaizot et Christine Bonnet sur les pratiques funéraires, etc. Plusieurs autres contributions illustrent des exemples locaux ou régionaux : la ville de Nîmes (Jean-Yves Breuil), le site militaire de Waldgirmes en Germanie (Siegmar von Schnurbein), retenu ici pour illustrer le cas d’une ville éphémère, les agglomérations d’époque romaine du plateau suisse (Caty Schucany), les campagnes de la cité des Ménapiens (Wim de Clercq). Enfin, une dernière série d’articles entend proposer des bases pour de nouveaux modèles d’acculturation.

 

C’est sur ces derniers que je souhaite attirer l’attention.

L’article de Laurence Tranoy pose quelques bases. La notion de provincia est évolutive et, au moment de l’établissement de l’hégémonie romaine en Gaule méridionale, c’est encore une réalité administrative nouvelle. Si la “province” est une circonscription assez abstraite pour les populations gauloises, il n’en va pas de même de la cité. La raison est que la division de la Gaule en 64 cités sous Tibère reprend assez fidèlement les territoires de l’Âge du Fer. Mais cette idée ne doit pas masquer les « bouleversements qui ont accompagné la réforme » et qui ont touché soit les populations elles-mêmes (expulsions, éliminations), soit leurs territoires (attributions de portions de territoires à d’autres cités). En définitive, Laurence Tranoy rejette aussi bien la vision des Gaules au filtre du nationalisme du XIXe s., exacerbant l’héritage gaulois, que celle de la romanisation conçue comme une “aspiration” des territoires conquis par le modèle romain.

La discussion du concept de romanisation et celle sur les critères de son évaluation parcourt ainsi l’ouvrage. Le concept n’est pas très stable et certains préfèrent parler d’intégration, d’autres d’acculturation, ou encore de gallo-romanisation. On sait que plusieurs auteurs ont également très tôt proposé de “déromaniser” des pans entiers de l’histoire des provinces de Rome, afin de leur restituer leurs réalités locales, invisibles ou cachées sous le “vernis” romain. Il fallait sans aucun doute en passer par là. Mais ensuite ?

Le livre propose quelques pistes.

Frédéric Trément suggère l’idée suivante : pour étudier les campagnes de la Gaule romaine, il convient de ne pas le faire avec le concept de romanisation, mais d’introduire celui de développement. Ainsi, le bon outil serait l’observation de l’intégration du territoire gaulois dans l’économie-monde romaine, et des effets économiques et sociaux de cette intégration : intensification des échanges ; monétarisation de l’économie ; nouvelles infrastructures. L’apparition d’une « classe de propriétaires » serait le signe de la place que le nouveau système accorde aux « élites foncières », qui sont celles qui fournissent le personnel politique municipal. Mais, sous l’apparence romaine, ce sont bien les élites gauloises traditionnelles qu’il faut identifier. La proposition de Frédéric Trément est de délaisser le terme de romanisation, trop idéologique, au profit du concept de développement, plus neutre, et qui invite à chercher en quoi l’intégration dans l’orbite romaine est signe de diversification régionale et non pas d’homogénéisation.

Les travaux sur la villa apportent-ils de l’eau à ce moulin ? Plusieurs auteurs y réfléchissent. Dans son article, Loïc Buffat évoque des villae de Narbonnaise bien plus conçues pour être de « véritables domaines de rendement » que des palais à la mode des résidences sénatoriales italiennes. Il souligne combien les fermes, qu’on commence à découvrir en Gaule méridionale, sont mal connues et sous-estimées.

Pierre Ouzoulias, s’interrogeant sur la place de la villa dans les campagnes gallo-romaine, donne l’article le plus novateur du volume. Par des enquêtes à méthodologie variable, il démontre que la part des établissements qu’on peut nommer villae ne doit pas être surestimée, n’excédant généralement pas le tiers du total des gisements archéologiques. En outre, des secteurs intégralement fouillés sur des superficies de 250 ou près de 500 ha n’en livrent aucune, ce qui conduit à concevoir des terroirs sans villae, ou du moins à admettre que la villa n’est pas le mode normal ou exclusif qu’on voulait voir dans les synthèses des années 1970 ou 80. Ensuite, faisant le lien entre la carte des villae de Gaule et celle des inscriptions (reprenant ainsi une méthodologie déjà expérimentée par G. Woolf, auteur du livre fameux Becoming Roman), Pierre Ouzoulias démontre qu’il faut repérer la fréquence des associations, ce qui indique le rapport existant entre les notables de la cité et les propriétaires de villae. Par d’autres enquêtes, d’autres croisements, il souligne le rapport existant entre la diffusion des villae et l’évergétisme. Mais, discutant une idée de G. Woolf, Pierre Ouzoulias ne pense pas qu’on puisse, pour la Gaule, retenir l’idée que la villa correspondrait plus à un mode de consommation que de production.

 

De ce livre se dégage une forte évidence qu’on ne saurait trop souligner : il y a bien une rénovation en profondeur des connaissances par l’archéologie, avec les effets bénéfiques qu’on peut en attendre sur les conceptions même des Gaules et de leur entrée dans la Romanité, ce que résume très bien Christian Goudineau dans sa contribution. Dans le même temps, il y a bien aussi le constat que l’archéologie ne peut pas tout toute seule. On lira donc avec profit cet excellent ouvrage si on n’oublie pas qu’il faut l’adosser aux travaux des historiens sur le pouvoir, les institutions, la fiscalité, les formes complexes du droit, l’armée, le personnel politique et social, etc., et si on n’oublie pas qu’il faut également l’adosser aux travaux d’archéogéographie de l’espace et des milieux qui disent combien la reconstitution des dynamiques des planimétries, celle des territoires et celle des milieux dits “naturels” suppose de cheminement complexe pour établir les faits. Car ce serait avoir un regard faussé que de se représenter l’évolution des connaissances comme étant uniquement celle d’une conception ancienne (et historienne) des Gaules bousculée par les belles moissons de l’archéologie. Si ce phénomène a bien eu lieu, d’autres rénovations se sont également produites dont ce livre ne rend pas compte, sans qu’on puisse le lui reprocher étant donné son choix disciplinaire.

(GC)

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