Le livre de mars 2010

 

 

 

Corinne BECK, Fabrice GUIZARD-DUCHAMP et Jacques HEUDE (éd.)

 

Lit mineur, lit majeur, lit voyageur. Mémoires et cours d’eau,

Actes des 11e rencontres internationales de Liessies,

n° spécial de la Revue du Nord, Lille 2009, 232 p.

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'ouvrage

 

Le tracé d’écoulement des rivières et des fleuves a évolué ou a été modifié au cours du temps, sous l’influence de facteurs naturels (tectoniques, climatiques, dynamiques fluviales, écologiques, etc.) et de facteurs anthropiques. Les modifications du réseau hydrographique du Nord de la France, importantes et souvent radicales, sont, depuis plusieurs siècles, essentiellement dues aux actions humaines. Mises en œuvre par les pouvoirs séculiers ou monastiques, elles ont été stimulées, depuis le Moyen Âge, par le développement urbain et les besoins économiques (la force motrice des moulins, l’amélioration de la navigation fluviale). Dans le bassin de l’Escaut, elles ont été facilitées par des débits modérés, des pentes faibles et un relief peu contraignant. A l’époque Moderne, l’industrialisation de la région les a amplifiées et elles se poursuivent encore aujourd’hui avec notamment l’imposant projet d’interconnexion Seine-Nord.

Canalisations (à finalités multiples), déviations et interconnexions se succèdent jusqu’à transformer profondément le tracé et le fonctionnement des cours d’eau (débit, écologie, paysages, etc.), à en modifier sensiblement l’environnement (berges canalisées, transformation des cortèges floristiques et faunistiques), voire la qualité de leurs eaux. Parfois, les changements sont si importants que le souvenir même de la rivière ancienne est effacé, son tracé originel devenant l’affaire de spécialistes, géomorphologues, archéologues et historiens.

Les thèmes suivants sont abordés : - modifications de tracés : les types de modifications (forçage, déviation, chenalisation, etc.), les causes directes (anthropiques) ou indirectes (fluctuations climatiques, hydromorphie des sols, etc.), la chronologie, leur importance ; - impact des modifications sur les sociétés riveraines et leur environnement (parcellaires modifiés, nouveaux aménagements de territoires, risques liés à la rivière, infrastructures fluviales en milieu urbain, etc.) ; - perceptions et représentations de ces modifications par les sociétés locales.

 

 

Sommaire simplifié de l'ouvrage

 

Modifications des tracés et des fonctionnements des cours d’eau

 

Laurent Deschodt, Quelques exemples de modifications du tracé des rivières dans le Nord de la France

 

Murielle Meurisse-Fort, Michel Philippe, Guillaume Gosselin, Brigitte Van Vliet-Lanoe, Perspectives d’exploitation croisée des sources géomorphologiques et géoarchéologiques dans le nord de la France : I, données environnementales, géomorphologiques et archéologiques

 

Inès Leroy et Laurent Verslype, Perspectives d’exploitation croisée des sources géomorphologiques et géoarchéologiques dans le nord de la France : II, données cartographiques et foncières

 

Virgine Serna, Milieu nautique, espace naviguant : approche archéologique du paysage fluvial de l’épave de Beutin (Pas-de-Calais)

 

Étienne Louis (avec une contribution d’Olivier Collette), Douai et les détournements de la Scarpe (IXe-XIe s)

 

Pierre-Gil Salavador, Jean-François Berger, Grégory Gaucher, Jean-Paul Bravard, Dynamique fluviale et anthropisation d’un fond de vallée (Ain, Isère)

 

Impact de l’environnement fluvial sur les sociétés riveraines

 

Laurent Verslype, Ville en mouvement, fleuve immobile ? L’évolution des berges de l’Escaut à travers les siècles

 

Marc Suttor, Lit mineur, lit majeur : les caractéristiques hydrographiques de la Meuse

 

Frédéric Ferber, Quand “la rivière perdoit son droit cours” : Metz face aux divagations de la Moselle au Moyen Âge

 

Bertrans Sajaloli, Guerres et marais. Regards sur les batailles de l’eau dans les zones humides laonnoises (Aisne)

 

Aurélie Thibaut, De l’utilisation des vallons niçois à leur disparition : un siècle de croissance urbaine

 

Représentations et perceptions de ces modifications par les sociétés locales

 

Claire Gérardot, Les modifications de tracé du Rhône et de la Saône à Lyon : de la fixation de la confluence à sa refondation

 

Régis Barraud et Loïc Ménanteau, Émergence du paradigme de la gestion physique des cours d’eau et héritages paysagers. Exemples des rivières « à moulins » de l’Ouest de la France

 

Textes des Posters

 

Virginie Vergne, Benoît Delangue, Chloé Deligne, Approche géohistorique des paysages d’eau en Scarpe-Escaut du XIIe au XXIe s

 

Justine Ultsch, Visualiser les modifications du tracé et des aménagements du Furan à Saint-Étienne (SIGéo-historique)

 

Conclusion

 

Jacques Heude, Des hydrosystèmes aux anthroposystèmes

 

 

Commentaire

 

On parle de lit d’une rivière, semble-t-il, depuis qu’un encyclopédiste florentin, Bruno Latini, a employé cette métaphore vers le milieu du XIIIe s. Auparavant, on employait le mot latin alveus. Ensuite, lit mineur et lit majeur sont deux définitions dans une gamme beaucoup plus ouverte dans laquelle on rencontre aussi les notions de lit d’étiage, de lit moyen, de lit majeur exceptionnel, de lit épisodique, etc. C’est dire que l’étude du lit des cours d’eau doit être placée sous le sceau de la mobilité, ce que la métaphore du lit voyageur entend souligner.

Mais les mutations des cours d’eau sont également dues aux transformations que les sociétés leur imposent. C’est là le thème principal retenu, et cette publication entend constituer, à travers le cas des cours d’eau, « un excellent objet de réflexion sur la patrimonialisation de la nature » (p. 12). Pour cela, les organisateurs ont invité des représentants de disciplines différentes : histoire, géographie, géomorphologie, archéologie. Mais, en introduction, ils soulignent combien long a été le cheminement des chercheurs pour envisager, comme c’est le cas aujourd’hui, une étude de l’espace fluvial. Dans ce domaine, le rôle de l’archéologie britannique d’une part (avec la notion d’archéologie de front de berge (waterfront archaeology) et, d’autre part, celui de l’école de géographie de Lyon (A. Béthemont, Jean-Paul Bravard) doit être souligné, en plus des travaux très précoces de Pierre Gentelle.

Le pas décisif est franchi lorsque le cours est défini non pas comme un écosystème ou un hydrosystème, mais comme un anthroposystème, où interagissent les éléments naturels et les éléments humains.

 

La lecture des contributions souligne quelles sont les démarches ou disciplines scientifiques réellement mises en œuvre dans ce livre collectif. C’est le cas de la géomorphologie, de la géoarchéologie, de la topographie historique, de l’histoire (pour l’étude de la documentation écrite), de l’archéologie subaquatique. On regrettera simplement que des études de morphologie par photo-interprétation et par carto-interprétation ne soient pas présentes dans cette gamme déjà très riche.

 

Parmi les résultats que cette publication contribue à installer, j’en retiendrai deux. Le premier est que l’épistémologie et la méthodologie de l’anthroposystémisme conduit à une très intéressante évolution des travaux, dans la mesure où les disciplines des SHS sont sollicitées à même hauteur que les autres. L’autre est l’idée que l’érosion de la mémoire des sociétés est un des éléments importants dans la reprise du risque, lorsque les sociétés ne savent plus ce qui a été fait, les effets potentiels des aménagements de jadis et les risques toujours encourus.

 

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