Le livre de février 2010

 

 

 

Christian GRATALOUP

 

L'invention des continents

 

Éditions Larousse, Paris 2009, 274 p.

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'ouvrage (texte de la 4ème de couverture)

 

Pourquoi, lorsque nous cherchons à nous orienter, les boussoles indiquent-elles la direction du Nord ? Qui a découvert l'Océanie ? Combien y a-t-il de continents ? Cinq, comme le pensent les Français, ou six, comme le croient les Anglais ? La Turquie fait-elle partie de l'Europe ? S'il y a bien une chose qui semble aller de soi, c'est notre traditionnelle représentation du monde. Le schéma semble simple : les continents seraient de très grandes îles, donc un fait de nature. Et pourtant, ce découpage a une histoire, il s'est imposé peu à peu, et a toujours été affaire de points de vue (ceux des explorateurs, ceux des géographes, ceux des commerçants ou des colonisateurs), nécessairement réducteurs dans leur classification : Je ne peux comprendre, écrivait Hérodote, pourquoi la terre qui est une a reçu trois noms, qui sont des noms de femmes...

Des fascinantes mappemondes médiévales aux plafonds baroques, des allégories de la Renaissance aux sculptures impérialistes des chambres de commerce, c'est à un formidable voyage à travers notre vision de la planète, fragmentaire, contradictoire, contestable et sans cesse retouchée, que Christian Grataloup nous convie.

 

Sommaire de l'ouvrage

 

Chapitre 1  Les continents aussi ont une histoire

La question turque en Europe

Nul ne l'ignore

Les continents dérivés

Tout sauf des îles

Découper et lier le monde

 

Chapitre 2  Les pères fondateurs

La synthèse médiévale

Les trois fils de Noé

Quand peut-on parler de carte ?

Pourquoi "l'orientation" est-elle au nord ?

Des rives de la mer Égée aux bords de la Méditerranée

Les mésaventures de Canaan

Rois mages et images du monde

 

Chapitre 3  Aux quatre coins du monde

L'invention de l'Amérique

Le baptême du Nouveau Monde

Une version géographique de la controverse de Valladolid

La partition du planisphère

Des terres continentes à la classification encyclopédique

Hourra l'Oural !

Quatre mondes, quatre races, quatre couleurs

 

Chapitre 4  Posséder le monde

L'empire des Jésuites

Messieurs les Fleuves et Mesdames les Terres

Plafonds d'églises et chambres de commerce

 

Chapitre 5  Atlantide et antipode

Comment peut-on être océanien ?

À l'origine, le continent antipodique

L'évanouissement des terres méridionales

L'Atlantide est ailleurs

Une voiture-balai

L'inverse de l'ours

 

Chapitre 6  Nous et les autres

Des partitions du monde qui n'ont pas été jouées

L'Europe et ses ailleurs

L'Asie réduite et décalée

Fantôme, l'Afrique ?

Les dérives de l'Eurasie

Des palliatifs à la fin des "Grands Récits" ?

 

Conclusion  Une nouvelle carte du monde ?

 

Annexes

Atlas

Les plaques lithosphériques

Les grandes découvertes (XVe-XVIe s.)

Les grands voyages au début du XVe siècle

L'exploration de l'Afrique

La découverte de l'Antarctique

L' "île Brésil"

La découverte du Pacifique

La diffusion des Polynésiens dans le Pacifique

La pénétration anglaise en Australie et Nouvelle Zélande

Les continents "durs" et les continents mous

 

Bibliographie

 

Index

 

L'auteur

 

Christian Grataloup est ancien élève de l'ENS de Cachan, agrégé et docteur en Géographie. Après avoir enseigné à Reims, Liège et Genève, il enseigne aujourd'hui à l'Université de Paris-Diderot (Paris VII), à l'Institut d'Études politiques de Paris, enfin à l'université Cheik Anta Diop de Dakar au Sénégal.

Spécialiste de géohistoire, il a été un des fondateurs de la revue EspaceTemps, en 1975.

Parmi ses publications :

Lieux d'Histoire. Essai de géohistoire systématique (Paris 1996, La documentation française)

Modélisation graphique (Reims 1998, Presses de l'Université de Reims)

Géohistoire de la mondialisation. Le temps long du Monde (Armand Colin 2007)

Il a également codirigé deux ouvrages sur la mondialisation :

Mondialisation. Les mots et les choses (Karthala 1999)

Dictionnaire des mondialisations (Armand Colin 2006)

 

Commentaire

 

L'alliance d'un grand géographe et d'une grande maison d'édition ne pouvait donner qu'un excellent livre ! C'est le cas avec ce parcours sur l'histoire de la notion géographique de continent.

L'idée centrale du livre est que les continents, qui ont l'apparence d'objets géographiques tout droit issus de faits de nature, et donc qu'on pourrait croire ou qu'on a cru stables et incontestables, sont, en fait, des "objets historiques masqués". Le livre est un parcours à travers leur histoire. Mais la thèse du livre est plus profonde encore que cet exposé de l'historicité de la notion de continent. Jouant avec bonheur de l'effet spéculaire qu'induit inévitablement la Modernité, Christian Grataloup montre que si les continents sont bien des notions historiques, il est plus étonnant encore d'observer combien les sociétés modernes tiennent à ce qu'on les croie les plus évidents et les plus fondés possible. Ainsi, l'ouvrage invite à se demander pourquoi des découpages à ce point artificiels n'ont cessé, depuis des siècles, de s'imposer avec une évidence "naturelle". Fabrication de la pensée européenne, le découpage des parties du monde est une histoire qui a à voir avec la découverte, l'altérité, l'identité, la dualité entre nature et culture, l'invention, la récupération, la falsification même.

Mais que de richesse dans cette histoire, que de chapitres oubliés ou méconnus, dont l'auteur nous retrace les contours. Qui se souvient, par exemple, de ce qu'a pu être la Magellanie, continent éphémère ? Quel sens mettre sur un terme aussi ambigu qu'Eurasie, dans les emplois différents qui en sont faits ?

Dès lors le livre ne cesse de nous conduire sur des chemins passionnants, sources de multiples réflexions. Pourquoi la question turque utilise-t-elle l'argument continental ? Pourquoi y avait-il au XIXe s. deux "continents" mais cinq "parties du monde" ? Que serait le monde s'il était centré sur la Chine et non sur l'Europe ? Pourquoi le nom du Musée du Quai Branly a-t-il posé et pose-t-il toujours un problème ("Musée des arts et civilisations d'Afrique, d'Asie, d'Océanie et des Amériques", excluant, donc, l'Europe) ? Pourquoi le continent océanien est-il en train de disparaître ? D'où vient l'expression qui donne son titre à une fameuse revue "la Revue des Deux Mondes" ?

La surprise n'est-elle pas que, devant la crise de la Modernité et des "grands récits", on constate le retour en force de la notion de continent ? Que devant la crise des périodes historiques, longtemps soutenues par une conception évolutionniste et par étapes obligées de la marche vers le Progrès, il ne reste plus que les découpages géographiques pour classer ? On pourrait le croire, à voir le rappel qui est fait de ces notions, dans une naturalisation toujours plus poussée. Dans un monde qui devient plus global et parce que les réseaux ont tendance à remplacer les pièces du puzzle, à quoi servent les continents ? À offrir des catégories apparemment robustes et lisibles même si elles sont contestables.

Le bilan du livre est que les continents sont un découpage impossible si l'on espère découvrir "le" découpage universel. Ils sont un découpage possible si on accepte de les considérer comme des produits de l'histoire, sans cesse maniés et remaniés.

En définitive, sans le dire en ces termes, Christian Grataloup nous conduit à observer que les continents sont des territoires, par l'usage qu'en font les sociétés.

 

Parmi les autres atouts du livre, signalons une iconographie remarquable de plus d'une centaine d'illustrations, souvent de grand format et comprenant de nombreuses cartes anciennes ; une bibliographie intelligemment présentée ; un atlas sommaire en fin d'ouvrage.

 

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