Le livre de septembre 2009

 

 

“Du sentier à la route,

Une archéologie des réseaux viaires.

Dossier coordonné par Sandrine Robert et Nicolas Verdier,

Les Nouvelles de l’archéologie, ed. de la Maison des Sciences de l’Homme et Ed. Errance, n°115, mars 2009, p. 5-56.

 

 

 

 

 

 

 

La table des matières

 

Sandrine Robert et Nicolas Verdier, Pour une recherche sur les routes, voies et réseaux (p. 5)

 

Sandrine Robert, De la route-monument au réseau routier (p. 8)

 

Nicolas Verdier, La labilité du réseau aux XVIIIe et XIXe siècles. Le cas de la Poste aux chevaux dans le quart nord-ouest de la France (p. 13)

 

Claire Marchand, Analyse morphologique dynamique des réseaux de voies. Le cas du Sénonais occidental (p. 18)

 

Sandrine Robert, L’héritage pré et post romain dans les réseaux routiers anciens (p. 23)

 

Stéphane Blond, L’atlas de Trudaine et ses apports en archéologie. L’exemple de l’ancienne généralité de Tours (p. 30)

 

Jean-François Gleyze, L’évaluation des réseaux de circulation en géographie quantitative. Pertinence et apports d’une approche structurelle fondée sur l’analyse des chemins (p. 35)

 

Arnaud Chevallier, Espaces funéraires et réseaux viaires protohistoriques en Basse-Normandie ? Deux approches mathématiques de l’espace (p. 44)

 

Nicolas Verdier et Sandrine Robert, La route en train de se faire (p. 51)

 

Bibliographie (p. 53).

 

 

L’ébauche d’un manuel d’étude des trames routières

 

Il faut saluer la publication de ce dossier pour ce qu’il représente vraiment : l’ébauche d’un manuel d’étude des trames routières. Il y a un objet, les réseaux routiers ; une théorie, celle de la résilience de ces réseaux ; des méthodologies et des techniques d’analyse, inspirées de la géographie quantitative, de l’archéologie préventive, de l’analyse morphologique dynamique. Il y a, enfin,  une périodisation nouvelle puisque, sans être exclusif, le choix de la longue durée bimillénaire est largement privilégié par rapport à des études strictement périodisées, et que le privilège de “la” voie est brisé au profit des réseaux. Les coordinateurs situent leur entreprise dans le saut conceptuel franchi dans les années 90 avec le travail des chercheurs comme Eric Vion, Cécile Jung, Samuel Leturcq, Claire Marchand, et Sandrine Robert elle-même puisque sa thèse (consultable ici, sur le site de l’archéogéographie) faisait une large place à la méthodologie de l’étude des réseaux routiers.

(http://www.archeogeographie.org/bibli/ouvrages/theses/s_robert/tome1.pdf

http://www.archeogeographie.org/bibli/ouvrages/theses/s_robert/tome2.pdf )

 

Comme l’écrit Sandrine Robert (p. 10), « ces études archéogéographiques ont montré que pour un itinéraire, plusieurs tracés peuvent se succéder voire coexister ». Reprenant un des acquis de sa thèse, elle montre tout l’intérêt de distinguer l’itinéraire, le tracé et le modelé. L’itinéraire correspond au flux de circulation entre deux pôles ; le tracé matérialise une emprise au sol, souvent en associant des tronçons disparates ; enfin, le modelé est la forme construite de la voie, sa matérialité viaire.

« L’approche archéogéographique montre qu’il est nécessaire aujourd’hui d’étudier les voies non plus comme des objets monumentaux déconnectés de leur territoire mais comme des objets appartenant à des réseaux complexes de relations, mobilisant plusieurs échelles spatiales et temporelles. L’archéologie de terrain renseigne avant tout sur le modelé des tracés. L’étude morphologique faite à partir des cartes anciennes et des photographies aériennes les repère et permet de les associer dans des itinéraires. L’archéologie spatiale peut être appréhender le flux, élément constitutif du réseau, qui associe dans un itinéraire des tracés et des moelés divers en fonction d’un usage donné. »

(S. Robert, p. 11)

 

Nicolas Verdier, dans sa propre contribution, développe une notion nouvelle liée au concept global de résilience, celle de labilité. Il démontre que l’impression de stabilité qui se dégage de ce qu’on croit connaître du réseau de la Poste aux chevaux aux XVIIIe et XIXe s., est contredite par une somme de mutations de détail, qui fait que moins de la moitié des relais ont été maintenus à l’identique dans l’intervalle de deux siècles. Il souligne donc la facilité des changements (d’où le mot de “labilité”), préférant éviter la notion d’instabilité. La lecture de son étude montre qu’il n’entend pas se priver de la connaissance qu’il peut avoir de la dynamique des trames et des réseaux, et il fait fonctionner des concepts de réduction de l’information, ou au contraire de diversification de l’information qui ne sont pas différents de ceux qui sont au cœur de la théorisation en archéogéographie.

 

Stéphane Blond étudie l’apport de l’atlas de Trudaine à l’archéologie. S’il relève des exemples d’apports à l’archéologie stricto sensu (par exemple, la mention de ruines, de pont ou de voies romaines utiles à l’archéologue, p. 33), son propos est plus général et il observe que le document cartographique ancien apporte à l’historien, au géographe et à l’archéologue (p. 32).

 

L’article de Jean-François Gleyze exploite les possibilités de la “géographie quantitative”. L’auteur prend un réseau de circulation comme un objet géographique (p. 35), et l’observe d’un point de vue topologique, géométrique et métrologique. Son objectif est de ne pas réduire le réseau aux diverses fonctions qui lui sont assignées (assurer un service ; desservir tel ou tel secteur ; supporter des flux) et qu’étudient divers champs thématiques (aménagement du territoire, socio-économie, archéologie, par exemple), mais d’observer que « sa forme, telle que décrite dans les bases de données géographiques, lui confère des propriétés intrinsèques qui orientent la manière dont il fonctionne quel que soit le contexte d’usage. Cette distinction est par exemple utile dans l’analyse de la vulnérabilité d’un réseau, car elle permet d’identifier ses forces et ses faiblesses structurelles, et de comprendre in fine les dysfonctionnements susceptibles de survenir lorsqu’il est endommagé. Les réseaux anciens connaissent, de façon évidente, ces difficultés » (p. 35). Il plaide donc pour reconnaître le rôle déterminant de la structure du réseau dans la dynamique fonctionnelle.

 

Arnaud Chevallier part de la documentation archéologique (en l’occurrence une abondante série d’enclos funéraires protohistoriques de la plaine de Caen), pour découvrir, par l’analye spatiale, des itinéraires modèles pouvant les relier. Ensuite, il confronte ces itinéraires-modèles avec les connaissances archéologiques, proposant de dater les itinéraires par le contexte des découvertes archéologiques. Cette dernière affirmation laisse sceptique car elle peut conduire à des rapprochements indus. L’emploi d’une méthode de type géographique sur une base documentaire d’origine archéologique suppose de très solides attendus épistémologiques.

 

Sandrine Robert et Nicolas Verdier affrontent indirectement la question de la référence disciplinaire et font un choix en titrant « une archéologie des réseaux viaires ». Comme coordinateurs du dossier, ils affirment, dès la première phrase de leur introduction, la somme des concessions qu’ils doivent faire : concessions aux méthodologies, en distinguant un peu artificiellement les formes et les fonctions ; concessions aux périodes, bien qu’ils sachent qu’elles ne sont pas toujours satisfaisantes.

« Aujourd’hui, parler de routes et de voies de communication peut relever d’approches différentes et de périodisation différentes. La première approche serait principalement morphologique, et la seconde surtout fonctionnelle, même si une telle coupure n’est pas toujours justifiée. Quant aux périodisations, elles sont le plus souvent classiques, bien qu’elles ne soient pas toujours adaptées aux temporalités de la route. »

(S. Robert et N. Verdier, 2009, p. 5 ; souligné par nous)

Ces concessions sont le lot commun de tous les savoirs organisés par rapport aux disciplines académiques. Ils auraient donc pu ajouter une concession à la discipline. Car si le terme d’archéogéographie court dans beaucoup de pages de ce dossier, il ne franchit pas la barre du titre, alors qu’il articule lui-même archéologie et géographie.

Sandrine Robert et Nicolas Verdier parlent néanmoins, dans le texte de leur introduction, de l’« approche archéogéographique ». Ils écrivent :

« Ces dernières années, l’approche archéogéographique a remis quelque peu en cause cette répartition [par périodes], en étudiant les routes anciennes à partir des sources planimétriques modernes et contemporaines. Cadastres, cartes topographiques ou photographies aériennes montrent en effet de manière spectaculaire la transformation d’une voie antique en une route actuelle, un chemin, une haie ou une limite communale, dépassant ainsi l’approche morphofonctionnelle classique. Des concepts tels que réseau, résilience, auto-organisation, etc., ont été transférés de la géographie vers l’archéologie et l’utilisation des systèmes d’information géographiques et de la modélisation spatiale a encore rapproché les deux disciplines autour d’outils communs (Durand-Dastès et al. 1998, par exemple). »

(Robert et Verdier 2009, p. 6 ; souligné par nous)

N’y aurait-il pas lieu de mieux dire ce que sont respectivement l’archéologie et l’archéogéographie et pourquoi il faut les associer ? Les deux termes sont-ils interchangeables ? L’archéogéographie n’est-elle qu’une approche ou bien une discipline ?

 

Signalons, pour terminer que cet excellent dossier est accompagné d’un outil bibliographique précieux de plus de 160 références.

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