Le livre de mai 2009

 

 

Maxence SEGARD

 

Les Alpes occidentales romaines

 

Ed. Errance/Centre Camille Jullian

Paris 2009, 288 p.

Collection : Bibliothèque d’Archéologie Méditerranéenne et Africaine, tome 1

 

 

 

 

PRÉSENTATION

 

(copie du texte de la 4e de couverture)

 

Vues à travers le filtre des auteurs antiques, les Alpes ont une image associée au caractère hostile et répulsif de la montagne. Cette image qui tient du topos littéraire relève pourtant d’une réalité propre aux régions de montagne : la difficulté d’accès et de franchissement, liée au relief et aux conditions climatiques. La principale caractéristique de la montagne est en effet de juxtaposer des zones basses (les vallées) et des reliefs plus ou moins abrupts et élevés. Pour l’époque romaine, cette juxtaposition a été traduite en termes d’opposition entre des zones basses romanisées, et des montagnes occupées par des populations indigènes peu civilisées. Pour cette raison, les Alpes sont d’abord perçues comme des espaces à franchir, où s’arrêter ne présente aucun intérêt, et qui peuvent même être dangereux.

 

La présente enquête s’est orientée dans deux directions distinctes. La première concerne l’urbanisation et, de façon plus générale, les modes d’occupation des Alpes occidentales

durant la période romaine. Le développement de villes et d’agglomérations et l’émergence d’un réseau parfois dense d’établissements ruraux témoignent d’évolutions majeures dans l’occupation des régions alpines.

Le second axe de cette recherche concerne les ressources elles-mêmes, au centre des activités économiques des populations alpines. Devant la rareté des données archéologiques,

Maxence Segard recourt au paléoenvironnement pour rendre leur place à deux activités caractéristiques des économies de montagne, le pastoralisme et l’exploitation des mines.

 

L’AUTEUR

 

Maxence Segard est archéologue responsable d’opération à la société suisse Archeodunum SA et chercheur associé au Centre Camille Jullian d’Aix-en-Provence (Umr 6573 du CNRS).

 

Il a été en 2007-2008 assistant au Department of Classics, Tufts University, Boston, USA, avec une bourse de l’Andrew W. Mellon Foundation pour le programme intitulé « Marginal or attractive environment ? Romanization and economic development in the Alps during the Roman period ». De 2004 à 2006, il a été Attaché Temporaire d'Enseignement et de Recherche à l’Université Blaise Pascal, Clermont-Ferrand 2, Département d’Histoire.

 

Il a obtenu son doctorat le 6 décembre 2005 à l’Université de Provence (Aix-Marseille I) – Centre Camille Jullian, avec mention très honorable et félicitations du jury sur le sujet de ce livre, avec un jury composé de Pascal Arnaud (Professeur, Université de Nice) ; Philippe Leveau (Professeur émérite, Université de Provence, Directeur) ; Robert Sablayrolles (Professeur, Université de Toulouse, Président) ; Frédéric Trément (Maître de Conférences, HDR, Université de Clermont-Ferrand, Rapporteur) ; Alain Véron (Chargé de recherches, HDR, CNRS - Aix-en-Provence).

 

 

 

LA TABLE DES MATIÈRES DU LIVRE

 

On trouvera une table des matières détaillée du livre grâce au lien suivant :

 

http://sites.univ-provence.fr/ccj/spip.php?article165

 

 

COMMENTAIRES

 

Le sous-titre de ce livre, issu d’une thèse conduite dans le cadre de programmes “paléo-environnementaux” qu’anime Philippe Leveau, en explique le projet : Développement urbain et exploitation des ressources des régions de montagne (Gaule Narbonnaise, Italie, provinces alpines). Il s’agit donc d’étudier la relation existant entre le phénomène urbain et un espace de montagne, les Alpes Occidentales. Ce faisant, comme le souligne Philippe Leveau dans sa préface, l’auteur devait affronter à la fois une documentation et des milieux très variés, et, plus encore, une série d’idées préconçues sur ce que pouvaient être les Alpes à l’époque romaine : espace nié par Rome ? marqué par la rareté des villes romaines ? refuge idéalisé ? repaire de brigands ? espace délaissé même pour les carrières et les mines ?

Le travail de Maxence Segard est une réponse à ces clichés, et son étude présente l’intérêt de chercher à chaque fois quelle est la documentation et quelles sont les méthodes qui peuvent permettre d’avancer des faits. L’une de ces réponses est dans le développement d’une archéologie environnementale.

 

L’ouvrage commence par qualifier les mutations de l’espace alpin, en traitant du développement urbain et de l’occupation des campagnes. En Italie, 7 sites urbains principaux sont étudiés ; dans les territoires de l’ancienne Narbonnaise, 22 ; en Suisse, 5. Il faut ajouter à cette liste la mention d’agglomérations moins bien connues, les stations ou mutations des cols, les relais routiers, ce qui produit une documentation assez riche permettant de décrire le fait urbain. En revanche la documentation existant pour étudier les établissements ruraux et les villae est globalement inégale. 

 

La seconde partie étudie l’économie de la montagne alpine pendant l’époque romaine. Son point fort est la part importante qu’occupent les analyses paléo-environnementales : étude de la pollution par le plomb, qui ouvre la voie à une identification des activités metallurgiques dans les Alpes à l’époque romaine, et étude des diagrammes polliniques pour qualifier la dynamique agro-pastorale et mesurer la part de chaque époque (24 diagrammes publiés). Dans ce dernier domaine, le Bronze final paraît marqué par une intensification des activités humaines, tandis que l’époque romaine correspond à des situations plus contrastées, soulignant la mosaïque des paysages. Il faut attendre le Moyen Âge pour rencontrer « un paysage dominé par les cultures et les espaces ouverts, traduit par l’explosion de tous les marqueurs » (p. 208).

 

La troisième partie intitulée « Histoire d’un Paysage, Histoire de Terroirs », la plus courte, pose la question du degré d’exploitation de ces milieux variés et étagés à travers plusieurs thèmes : l’exploitation agro-pastorale des vallées et de la montagne moyenne ; l’appréciation du degré de fréquentation de la haute montagne à l’époque romaine. Les documents historiques rejoignent les autres formes de l’analyse pour dessiner un tableau un peu différent de celui, habituel, de la désertion de ces milieux. La présence d’exploitants ou d’intermédiaires romains possédant des saltus peut-être importants, comme P. Quinctius défendu par Cicéron (Pro Quinctio), indique sans doute une part appréciable d’agriculture et d’élevage spéculatifs.

 

L’ouvrage, au final, donne l’impression de réussir, plus par petites touches soigneusement et intelligemment accumulées que par un travail théorique et critique global, à changer l’image de la montagne alpine à l’époque romaine. L’image d’Épinal est en effet forte, comme dans cette restitution très (trop) contrastée opposant une vallée dominée par la géométrie de la ville  d’Aoste (qui existe, en effet) et de sa campagne (non prouvée à ce jour), géométrie située évidemment entre les barrières hostiles des montagnes indigènes...

 

 

Maxence Segard remplit son objectif au prix d’un travail soigneux, servi par une illustration de qualité dans laquelle il faut remarquer la réalisation de blocs-diagrammes éloquents pour situer la documentation dans les différents milieux de la montagne (ci-dessous, exemple de la figure 65, p. 117).

 

 

La démonstration est donc faite qu’un travail conduit sous l’angle archéologique et paléo-écologique peut aboutir à constituer un dossier d’éléments fort utiles pour l’appréciation de l’occupation du sol dans un massif montagneux aussi puissant et finalement assez tardivement “conquis” par Rome.

Sur ce dernier point, on retrouve bien ici ce qu’on observe souvent ailleurs. Dès avant la conquête et pendant celle-ci, existe une politique de pénétration qui utilise la gamme des outils socio-économiques et politiques dont Rome dispose : des societates de négociants/exploitants pour capter les richesses locales (agraires, minières) ; des fondations hiérarchisées et spécialisées, qui ne sont pas toutes urbaines au sens architectural du terme, et qui vont du forum (Aime, Martigny), du vicus (Suse, Albens, Aix-les-Bains), du chef-lieu de pagus (Alabons), de la mansio (Gap-Vapincum) ou station routière ou de col, jusqu’aux oppida latina (Lucus Vocontiorum), aux colonies de droit latin (Die) et aux colonies de citoyens romains (Aoste, Turin, Ivrée) ; enfin des modes variés de relations avec les peuples locaux, allant du foedus à la soumission forcée quand ce n’est pas pire.

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