Le livre de janvier 2009

 

 

Isabelle DAVEAU (dir),

 

LATTARA 20

Port Ariane (Lattes, Hérault)

Construction deltaïque et utilisation d’une zone humide lors des six derniers millénaires,

Ed. ADALR, Lattes 2007, 634 p.

 

 

 

 

 

 

PRÉSENTATION

Lattara est le nom d’une ville antique qui a été découverte à Lattes, le long du Lez, à peu de distance de Montpellier. La fouille de cette ville et les recherches conduites dans ses environs ont conduit, depuis le n° 1 paru en 1988, à la publication d’une série de volumes tout à fait exemplaire, intitulée LATTARA.

Ce vingtième volume, qui porte sur les fouilles de Port Ariane, est particulièrement important pour les questions de paléogéographie et de paléoécologie dans le delta du Lez. Port Ariane est un grand aménagement touristique consistant à créer un port de plaisance autour d’une île (marina), dans une grande vasque de forme ronde, d’où la forme originale des plans publiés. Cet aménagement a provoqué une intervention préventive d’une exceptionnelle richesse d’informations, bien que l’île centrale n’ait pas pu être fouillée.

 

Sur l’image de Google Earth, on identifie la ville actuelle de Lattes, le Lez, Port Ariane et son île, et, en bas à droite du cliché, le champ de fouille triangulaire de la ville antique de Lattara.

 

 

La découverte de vestiges à Port Ariane remonte à 1999. Dès 2004 le rapport détaillé de l’opération, prélude à la publication, était prêt. Et huit ans après les toutes premières fouilles, paraît une massive monographie collective, riche de 630 pages.

L’ouvrage regroupe 40 contributions dues à 34 auteurs, réunis sous la direction d’Isabelle Daveau.

 

Figure 12 extraite de l’ouvrage, qui compile l’information archéologique obtenue

sur le site du futur port de plaisance.

 

 

 

LE SOMMAIRE DU LIVRE

 

Les 40 contributions sont regroupées en deux grandes parties et une substantielle conclusion.

 

L’évolution du paysage lattois : analyse de la séquence sédimentaire et contribution des paléoenvironnementalistes

 

Dans cette partie qui réunit 15 études spécialisées, on notera tout particulièrement l’étude de la morphogenèse alluviale de Christophe Jorda, qui restitue la paléogéographie du delta sur 6000 ans.

 

Les différentes phases d’occupation

Séquence 1 : le sol fossilisé du Néolithique moyen (4 études)

Séquence 2 : un long épisode de stabilité (17 études)

Dans cette partie, on notera l’étude de Cécile Jung « la structuration du paysage de la plaine deltaïque du Lez ».

Séquences 3 à 6 : remodelage de la plaine deltaïque (3 études)

 

Milieux et territoires : construction deltaïque et gestion d’une zone humide.

Conclusion par Isabelle Daveau, Christophe Jorda et Cécile Jung.

 

 

COMMENTAIRES

 

Le livre se distingue par deux apports principaux, parmi une masse considérable d’informations et d’analyses qui défient le compte rendu.

 

Le premier est paléogéographique ou géoarchéologique, parce que l’étude de la dynamique des sédiments se présente comme une espèce de trame de fond du récit de l’occupation du sol, totalement hybridée ici avec l’histoire du delta et sa morphogenèse. Dans un milieu géographique où l’eau est un élément fondamental, Christophe Jorda distingue et restitue six phases morphogénétiques. La phase 2, qui couvre un peu plus de deux millénaires, de la fin du Néolithique à la fin de l’Antiquité, est celle de la stabilité qui autorise les occupations et leur densification. À cette époque, le Lez passe toujours à l’est du site, alors qu’aujourd’hui il passe à l’ouest.

 

Le second apport est agraire, avec les découvertes majeures que sont le grand vignoble de l’Âge du Fer et un grand établissement agraire d’époque romaine dont le type n’a pu être déterminée avec précision. L’étude du vignoble par Cécile Jung (p. 437-459) apporte un dossier supplémentaire à la grande question du vignoble antique (Âge du fer et époque romaine) si bien illustrée en France méridionale déjà par les travaux de Jean-Pierre Brun, Martial Monteil, Philippe Boissinot et récement d’Hervé Pomarèdes.

Ici le vignoble occupe plus de 2 hectares et il borde un chenal qui traverse l’espace local du nord au sud. Grâce à une intelligente stratégie de fouille, Cécile Jung a pu tirer un grand parti de cette découverte. Les techniques ont été abordées : morphologie des fosses, remplissage, défoncement, amendement, mode de plantation, renouvellement du vignoble par provignage. La datation du vignoble est un des apports les plus intéressants : le vignoble apparaît au début du IIe s. av. J.-C. et paraît cultivé jusqu’au début du siècle suivant, avant son abandon.

Sa densité et sa taille surprennent puisqu’il regroupe plus de 23 000 pieds de vigne sur plus de deux hectares en rangs serrés et sans traces de partition interne.

Les observations agraires concordent avec ce que la fouille de la ville de Lattara avait appris sur le raisin et le vin (croissance des dolia au détriment des amphores et augmentation des pépins de raisin au IIe s. av. J.-C. par exemple).

 

Pour terminer on peut relever que l’étude archéogéographique est encore partielle. On ne le reprochera pas aux différents auteurs, qui sont en charge d’une fouille et non d’une étude géogaphique et qui n’avaient pas le loisir de la développer. Les remarques qui suivent sont donc plus des suggestions pour les travaux futurs.

Il serait utile de produire un jour le document planimétrique de compilation qui permettrait de faire le lien cartographique entre les figures issues de la fouille et celles issues de l’analyse des formes. Pour l’instant, c’est au lecteur, par exemple, que revient le travail de faire le lien entre les figures 1 et 4 et les figures 2 et 3 de l’article sur les parcellaires, ainsi qu’avec les figures de l’article sur le vignoble (notamment la figure de la p. 454). L’analyse des formes parcellaires paraît alors un peu flottante, sans relation directe avec ce qui a été trouvé sur le site. Par exemple, l’orientation de la planimétrie agraire de l’Âge du Fer (vignoble, longs fossés rectilignes servant de limites ou de drains, chenal) constitue, localement, un fossile directeur majeur en contradiction avec les orientations présumées romaines.  Cette direction antérieure est-elle oubliée lors de l’installation de la mosaïque des petits quartiers de parcellaires d’époque romaine ? Ponctuellement il ne le semble pas puisque le grand bâtiment rural d’époque romaine est encore dans l’orientation du vignoble qui le précède. Il y a donc une logique planimétrique constante et assez déterminante sur le site lui-même. Comment l’articuler avec la planimétrie des environs ?

Sur le terrain de l’analyse des formes, l’ouvrage propose une recherche de l’influence éventuelle des centuriations ici présumées, alors que le hiatus chronologique est évident. Puisque la fouille démontre que les occupations sont de l’Âge du Fer, les centuriations ne sont pas les premières formes d’organisation de la planimétrie. Il serait donc très intéressant de situer les données archéologiques dans une analyse globale des formes qui ne s’intéresse pas qu’aux seules éventuelles centuriations.

De même un document de compilation permettra la synthèse cartographique entre les observations du géoarchéologue et la fouille de la ville antique de Lattara. Celle-ci n’apparaît nulle part avec sa forme et son emprise réelles, et il devient difficile de se la représenter tant la variation des codes graphiques et des échelles complique la lecture. Finalement, la ville antique ne devrait-elle pas être aussi présente que la vasque de plaisance qui, elle, trône dans beaucoup de cartes de synthèse ? 

 

En conclusion de cette brève présentation, on soulignera l’excellence de cet ouvrage qui représente à l’évidence une des grandes réussites de l’archéologie préventive de ces dernières années.

 

 

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