Le livre de mai 2008

 

 

Carlotta FRANCESCHELLIi et Stefano MARABINI,

Lettura di un territorio sepolto. La pianura lughese in età romana

(préface de Pier Luigi Dall’Aglio). éditions Ante Quem, Bologne 2007, 222 p.

 

 

 

 

 

 

LES AUTEURS

 

Carlotta Franceschelli, originaire de Lugo en Romagne, est diplômée en Lettres classiques à l’Université de Bologne et a poursuivi sa formation avec un Diplôme de Spécialisation et un Doctorat de Recherches en archéologie. Elle développe actuellement un post-doctorant à l’Université Blaise Pascal de Clermont-Ferrand, où elle approfondit la thématique des interactions entre la société et le milieu dans le temps.

 

Stefano Marabini, originaire de Faenza, est géologue consultant depuis une trentaine d’années. Il a donné des enseignements à l’Université de Bologne et à celle de Calabre. Il est l’auteur de diverses cartes et études géologiques.

 

 

LE SOMMAIRE DU LIVRE

 

Préface (Pier Luigi Dall’Aglio, prof. à l’Université de Bologne)

 

Présentation de la recherche

 

Ie Partie

 

1. Le cadre géologique

 

2. Le contexte historique

 

3. Les traces du peuplement de l’époque romaine

- La centuriation dans la plaine de Lugo

- “Visibilité” des découvertes archéologiques

- La contribution de la toponomastique

 

IIe Partie

 

4. Le survey du premier sous-sol

 

5. L’assiette hydrographique antique

 

6. Lecture diachronique des assiettes territoriales

 

Appendice : la documentation pour les sections géoarchéologiques

 

Bibliographie

 

Index des figures, des planches, et références photographiques

 

Planches.

 

 

 

 

COMMENTAIRE (par Robin Brigand)

 

L’étude des paysages du passé se fonde sur une approche des interactions entre le milieu naturel et les sociétés qui y ont évolué. Elle fait appel aux sciences de l’environnement d’une part, aux sciences de l’homme d’autre part. Tout au long de cet ouvrage, Carlotta Franceschelli et Stefano Marabini nous proposent pour exemple édifiant, une lecture pluridisciplinaire et inscrite dans la longue durée d’une région de la plaine romagnolaise. Ce travail se positionne, au sein de l’école de topographie antique de l’université de Bologne, comme conduisant à un résultat abouti fondé sur un échange de compétences entre les auteurs, respectivement docteur en archéologie et consultant en géologie.

L’étude part du constat, opportunément souligné dans la préface de Pier Luigi Dall’Aglio, que l’analyse et la reconstruction des paysages du passé ne peuvent se faire sans la compréhension des dynamiques naturelles et anthropiques dont découle la structuration actuelle du territoire (p. 8). Dès lors et méthodiquement, les auteurs vont s’attacher aux mécanismes de fabrication, de transformation et de mutation du territoire examiné. L’argumentaire se développe tout au long de six chapitres regroupés en deux parties. La première se veut un état des connaissances géologiques (chap. I), historiques et archéologiques concernant la plaine de Lugo (chap. II et III), depuis les piémonts de l’Apennin jusqu’à Fusignano. La seconde est, à mon sens, la plus riche et la plus pertinente de l’ouvrage puisqu’elle regroupe trois sections qui, au-delà d’un chapitre consacré aux modalités de l’analyse géomorphologique (chap. IV), s’inscrivent dans une approche géoarchéologique et visent à la reconnaissance et à la datation des assiettes hydrographiques historiques  d’une part (chap. V), à l’analyse croisée des dynamiques environnementales et anthropiques entre Antiquité et Moyen Age  d’autre part (chap. VI). En complément des nombreux documents cartographiques qui ponctuent la publication, on trouve en annexe, une série de cartes en couleurs et de photographies ainsi que trois planches dont deux regroupent les sections géoarchéologiques.

L’apport fondamental de cet ouvrage concerne les centuriations romaines de Lugo/Faenza et de Bagnacavallo, revisitées à la lumière des données planimétriques et paléoenvironementales. J’en reprends les points majeurs. Depuis les travaux fondateurs d’Elia Lombardini et d’Ernesto Nestor Legnazzi, cette partie de la plaine romagnolaise est reconnue comme appartenant à un ensemble relativement homogène en termes d’orientation et de métrologie. Cet ensemble est celui de la « grande centuriation romagnolaise » qui se compose de plusieurs ensembles centuriés de modules de 20 x 20 actus (710 m environ). Les travaux de Gérard Chouquer, datés de 1981[1], ont particulièrement souligné les individualisations possibles de plusieurs réseaux centuriés, distingués par des variations minimes d’orientation et de module au niveau des assiettes centuriales. Bien sûr, la présence de ces sous-blocs au sein de la grande centuriation romagnolaise aurait pût être interprétée dans une optique historique de distinction des perticae et des territoires des centres urbains. Ici néanmoins, les auteurs proposent d’interpréter cette variation de module et d’orientation, non pas au plan historique selon les territoires antiques, mais plutôt au vu du milieu naturel et de ses contraintes microtopographiques. Retenons que la présence de ces divers ensembles serait liée aux diverses équipes d’arpenteurs impliqués dans la réalisation de la grille cadastrale, et ce dans une optique d’optimisation des temps de construction afin d’accélérer la colonisation effective du territoire (p. 66).

Au-delà du discours critique des productions antérieures, ce travail fait date dans la mesure où il marque, en Italie, une autre voie que l’approche morpho-historique des paysages centuriés. Grâce à la confrontation des sondages géoarchéologiques aux données planimétriques, les auteurs reviennent sur la « remarquable conservation » de l’agro centuriato de ce secteur. Ainsi, les auteurs se sont attachés à définir l’épaisseur des dépôts alluviaux recouvrant les niveaux romains : ces derniers oscillent entre 0,80 m et 3,50 m avec des extrêmes à 5 m, notamment dans la basse plaine à proximité de Lugo (p. 76-78), précisément là où, comme par provocation, les réseaux antiques sont les mieux maintenus. La puissance sédimentaire entre les niveaux d’occupation d’époque romaine et les sols actuels – porteurs de la planimétrie antique héritée – indique une transmission de la centuriation sur la longue durée et ce, à travers les dynamiques alluviales récurrentes de la basse plaine. Même si la question de la transformation et de la transmission de la limitatio n’est pas explicitement posée –  elle est implicite dans le chapitre concernant la « visibilité des découvertes archéologiques » (p. 76) –  la confrontation de la morphologie centuriale à la carte de la profondeur des niveaux romains (p. 144) invite à réfléchir sur la nature de cette centuriation qui survit tout en se transformant, en s’enrichissant, au-delà des périodes d’abandon et de crises alluviales conduisant à l’interruption de l’occupation du sol et à une sédimentation de plusieurs mètres.

 

 

De cette observation découle une remise en question des acquis devenus obsolètes et hérités de l’historiographie italienne. Qu’il s’agisse de la définition des axes porteurs de la centuriation – le kardo maximus (KM) et le decumanus maximus (DM) – ou du cas particulier de la « centuriation » de Bagnacavallo, les auteurs font montre, à ces sujets, d’un esprit critique des plus pertinents. En ce qui concerne les axes génériques de la centuriation – et tout particulièrement le KM identifié avec la voie, doublée du Canal Naviglio, reliant Faenza à Bagnacavallo – il s’avère que cette attribution s’appuie sur une hypothèse indirecte, celle d’une continuité a priori théorique, de la viabilité urbaine de Faenza. De plus, l’importance de cet axe viaire tel qu’il apparaît aujourd’hui, pourrait s’être affirmé postérieurement à l’époque romaine (p. 70) et se faire ainsi le reflet d’une hiérarchisation du carroyage antique privé de validité historique. Le carroyage de Bagnacavallo, d’un module équivalant à celui de la centuriation de Lugo/Faenza mais d’une orientation différente et d’une superficie réduite, fait également l’objet d’un discours critique. Plutôt que d’y voir un arpentage antique lié à la présence d’un centre politique romain à Bagnacavallo, les auteurs ont préféré s’attacher aux processus inscrits dans la longue durée et relever les dynamiques certaines de ces secteurs pendant le Moyen Age (p. 76 et p. 157). Ainsi, partant des observations faites dans ces secteurs, de la transmission de la métrologie romaine dans celle des poids et mesures de l’époque moderne (p. 159), ils posent l’hypothèse d’une cadastration reproduisant l’unité de mesure romaine, mais qui serait l’expression de la domination foncière et de l’affirmation territoriale des monastères ravennates de ce secteur.

L’hypothèse d’une transmission de la forme et de la métrologie romaines durant le Moyen Age étant faite, en faisant notamment appel à l’importance de la transmission des savoirs de l’arpentage antique à travers le maintien de la figure de l’agrimensor, on pourra seulement regretter que l’exemple voisin de la planification médiévale de Massa Lombarda n’ait pas été relevé. Pourquoi ne pas avoir choisi d’enrichir cet objet puisque démonstration est faite d’une présence palustre à cette hauteur (p. 138) ? Souligner l’importance de l’aménagement médiéval dans un contexte centurié aurait permis de mettre en lumière le rôle éventuel des dynamiques communales dans la transmission et la transformation de la centuriation de Lugo/Faenza.

 

 

 



[1] G. Chouquer, Les centuriations de la Romagne orientale : Etude morphologique, MEFRA, 93-2, 1981, 823-868.

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