Avril 2008

Un livre d’archéologie du savoir....

 

 

Pierre MORLON, François SIGAUT,

La troublante histoire de la jachère. Pratiques des cultivateurs, concepts de lettrés et enjeux sociaux,

coll. Sciences en partage, éditions Quae, Educagri éditions, Dijon-Versailles 2008, 326 p.

 

 

 

 

 

Ce livre fait l’archéologie de la notion de jachère, pour servir à une plus juste histoire et à une plus juste archéologie de la jachère.

Les agriculteurs désignent la jachère par une très grande variété de mots, jachère n’étant qu’un de ceux-ci, celui employé dans les régions picarde, francilienne et normande. Ailleurs on dit guéret, versaine, Brache (en allemand), sombre, sommard, estivade, maggese, cultivage, cotive, etc. La notion renvoie à une action : jachérer, guéreter, sombrer, rompre (brechen en allemand), etc.

Qu’est-ce que c’est ? La « vraie » jachère, c’est une série de labours qui ont pour but de nettoyer les terres des mauvaises herbes et de préparer les semis à venir. Duhamel du Montceau, par exemple, décrit trois labours : guéreter ou lever les guérets, d’abord, ensuite biner, enfin labourer à demeure. Cette jachère ne vient pas à la fin d’un cycle mais au début. C’est une façon culturale pour récupérer la fertilité perdue, et elle est nettement distincte de la friche. Ainsi décrite, c’est une pratique qui demande beaucoup de travail. Elle réclame de l’outillage pour herser, scarifier, extirper, etc. Elle demande aussi la construction de parcages temporaires du bétail pour que les nutriments que les bêtes ont pâturé le jour ailleurs (sur des pâtures) soient rejetés la nuit sur le terrain en question.

La jachère est une pratique technique qui peut être individuelle mais qu’on a avantage à rendre collective, par l’usage de la vaine pâture. Car s’il existe d’autres espaces utilisés pour la pâture (les friches, les pâtis, les prés de fauche après l’enlèvement des foins, et même les forêts), les jachères ont l’avantage d’être proches du village. La jachère devient un enjeu lorsque, à partir de 1730 environ, commence un long mouvement de conquête des terres par les groupes sociaux riches, pour remplacer la vaine pâture collective par des cultures fourragères individuelles. L’étude de ce conflit est un grand classique des historiens, « de Bloch à Moriceau » (p. 49).

 

Jusqu’au milieu du XIXe s., le mot jachère est employé dans l’acception qui vient d’être décrite. Or les auteurs constatent qu’aujourd’hui le mot a un sens radicalement différent. On nomme jachère un repos, quelquefois très long (20 ans) qu’on laisse à une terre épuisée pour qu’elle récupère, et qui se situe donc à la fin du cycle.

Le processus de glissement de sens est cependant complexe. Dès le milieu du XVIe s., on commence à faire une assimilation entre jachère et friche, à associer la jachère au repos et à lui inventer une étymologie latine fausse. On prétend en effet que jachère vient de iaceo, iacere, qui signifie « être couché », alors que le mot « vient du bas-latin d’origine gauloise gascaria » (p. 54). On commence à critiquer le repos de la jachère qui rend les terres improductives et ruineuses (c’est-à-dire ne rapportant rien au paysan comme au seigneur). On oublie les aspects positifs du repos. Mais, à ces époques, on fait encore bien la différence entre le repos des terres (c’est-à-dire le fait qu’elles ne produisent pas de récoltes) et le travail des laboureurs qui les préparent.

Ensuite, à partir de 1750, les propriétaires terriens commencent à exploiter l’ambiguïté du mot jachère dans leur combat contre les usages collectifs, communaux et vaine pâture. Mais de quoi parle-t-on ? Les auteurs notent alors deux faits. Les lettrés se mettent à diffuser le sens de terrain en repos ou même abandonné. Ensuite le combat contre la jachère porte, au XVIIIe s., sur un mot d’Île-de-France, et des confins normanno-picards, mais qui était inconnu dans toutes les autres régions. Ils analysent les termes du débat, reprenant ici un dossier fort bien présenté déjà par Marc Bloch en son temps. La jachère est alors embarquée dans l’ensemble des « droits odieux » et des « usages barbares » qu’il faudrait abattre. Elle est totalement polémisée, chargée de liens doctrinaires et idéologiques. Des agronomes comme Yvart diffusent cette confusion des mots et sont ensuite inlassablement repris par les auteurs de seconde main et par les dictionnaires. Alors que, par ailleurs, « la baudruche se dégonfle sur le plan agronomique » (p. 62).

Entre sens originel et sens dérivé ou dévié, les relations sont complexes et exigent une lecture attentive des textes. Par exemple la marginalisation du travail de labour pour éliminer les mauvaises herbes qui est au fondement de la définition de l’action de jachérer, conduit à l’inversion suivante : puisque la jachère est un repos du sol, profitons-en pour travailler le sol. Or c’est l’inverse : la jachère est précisément ce travail. Aujourd’hui le grand écart est atteint puisque la jachère est devenue, par exemple dans la Politique Agricole Commune, le « gel des terres » : le sens péjoratif l’a emporté.

Mais les auteurs soulignent que la réduction imposée par l’usage d’un mot unique comme jachère a conduit les auteurs de la littérature agronomique a inventer des termes pour qualifier et différencier la multitude des types de jachères. Il en ont relevé plusieurs dizaines : absolue, accidentelle, boisée, ordinaire, pâturée, plantée, fixe, relative, pure, réversible, tournante, semi-travaillée, etc...

Le chapitre 5 du texte esquisse une comparaison avec la situation dans trois autres aires européennes : l’Allemagne (Brache), l’Angleterre (fallow) et l’Espagne (barbecho). Les auteurs constatent que les termes ont subi la même dérive. Mais en France le changement de sens est le plus total, au point que les agriculteurs ont dû inventer un nouveau terme pour indiquer l’action de jachérer ou ancienne technique de désherbage : « faux-semis ».

 

Le premier enseignement de ce livre est de constituer un guide pour l’exploitation des termes anciens dans les documents d’archives. Les auteurs montrent que même les plus grands auteurs se sont laissés piéger en confondant, par un emploi indifférencié, jachère et friche : Marc Bloch, Georges Duby. Le second est que la consécration du sens dévié par les administrations et les catégories statistiques fait que la situation est assez irréversible.

 

À la suite de cette étude, l’ouvrage offre une seconde partie de documents (p. 107-286), comportant une bonne vingtaine de textes, quelquefois fort longs. C’est un matériau considérable qui aidera les chercheurs et les praticiens, à la recherche du sens des mots et de l’origine des notions débattues dans l’ouvrage. En annexe, les auteurs signalent des pistes pour ouvrir d’autres recherches : par exemple, le mot friche a connu le même glissement de sens, puisqu’à l’origine c’est une prairie pâturée en rotation et non un terrain abandonné non pâturé. Un glossaire et une bibliographie complètent l’ouvrage.

 

Cet ouvrage est particulièrement précieux. Sur un dossier que les deux auteurs, tous deux agronomes, maîtrisent mieux que personne, ils apportent une connaissance qui ouvre sur plusieurs prolongements. Le premier concerne l’usage de la jachère et de la friche qui est fait dans les schémas d’exploitation du sol pour les périodes anciennes, notamment prémodernes. Lorsque les historiens schématisent les cycles, les assolements, les modalités de la gestion du sol, le font-ils sur une juste appréciation du sens des termes ? Il faudrait s’interroger sur le rôle qu’on fait jouer à ces notions dans la conception des régimes agraires. Est-elle satisfaisante ?

La seconde piste est plus générale. Il ne fait pas de doute que la situation dont les auteurs proposent l’analyse, à savoir le divorce qui s’installe pendant la Modernité entre un sens ordinaire et un sens abstrait, n’est pas un fait isolé. Il est un processus général de la Modernité, l’une de ses bases épistémologiques. Des analyses comparables ont été produites, sur des notions comme l’openfield et le bocage, et même sur celles de ruralité, de paysage ou d’environnement, toutes signalant le glissement de sens, la paradigmatisation, l’institution d’un sens « collecteur », la tendance à l’hypertrophie, la réinvention de sous-types pour rester néanmoins en phase avec les réalités. On n’étonnera donc personne en observant qu’il s’agit d’un processus général, à caractère spéculaire. À en juger par ce qu’expliquent P. Morlon et F. Sigaut, en ce qui concerne des réalités agraires anciennes comme la jachère, la friche ou encore la notion de repos des terres, le processus est en deux temps. Antérieurement à la révolution agricole, il commence par être un décalage progressif, qui affecte les mots et amorce le jugement sur le sens. La faute, pourrait-on dire, en revient d’abord à une certaine pratique de l’analogie, lorsque le détour est étymologique, comme de chercher l’origine de « jachère » dans le latin jacere, en se contentant de l’apparence sembable. Puis, après les Lumières et la « révolution agricole », principalement au XIXe s., un autre processus prend le relais, celui plus marqué de la polémisation de la notion, pour servir à d’autres intérêts. C’est, cette fois, dans le cadre du naturalisme méthodologique (et de ses composantes nationaliste et historiciste) qu’il faut analyser les faits et comprendre le divorce.

 

Ces très riches perspectives permettent de relever rapidement une naïveté du livre. Au moment de comprendre cet important saut épistémologique, la question qui leur vient est le « Que faire ? » de Lénine, et ils se demandent si la réponse est «  du passé faisons table rase ! » (p. 100). Voici Lénine 1902 et Pottier 1871 (l’auteur de l’Internationale), présentés comme des références bibliographiques. Il y a deux choses à dire. La première est qu’on ne manque pas d’outils épistémologiques pour conduire cette analyse, bien plus intéressants que Lénine et Pottier. Ensuite, il serait curieux de chercher une réponse dans ce qui, justement, participe du problème. Car la Modernité c’est bien ce processus qui a fait table rase des choses réelles, des choses matérielles, populaires, « vulgaires », et, plus que tout, des héritages, etc. Qu’on me permette une image : depuis quand convoque-t-on le fautif pour enquêter sur le délit ?

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