Le livre de novembre 2007

 

Hélène NOIZET,

La fabrique de la ville.

Espaces et sociétés à Tours (IXe-XIIIe siècle),

Publications de la Sorbonne, Paris 2007, 504 p.

 

 

 

 

 

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Table des matières de l’ouvrage

 

Préface d’Henri Galinié

 

Première partie — Les fondements carolingiens (fin du VIIIe siècle-début du Xe siècle)

Chapitre 1 - Moines et chanoines à Saint Martin (Ve-IXe s.)

Chapitre 2 - Le centre tourangeau et ses domaines périphériques aux IXe-Xe s.

Chaputre 3 - Relations politiques et responsabilités au sein du chapitre de Saint-Martin (du IXe s. à la fin du Xe s.)

Chapitre 4 - Analyses contextuelles et statistiques du vocabulaire spatial de 774 à 918.

 

Deuxième partie — Les nouveaux ferments du Xe siècle : refondation de Saint-Julien et émergence de Châteauneuf

Chapitre 5 - Le castellum Sancti Martini (903-938)

Chapitre 6 - Moines et laïcs de Saint-Julien (940-1114)

Chapitre 7 - Marmoutier et Châteauneuf de la fin du Xe s. au milieu du XIIe s.

Chapitre 8 - Le roi et les seigneurs à Saint-Martin (950-1100)

Chapitre 9 - La sécularisation du paysage ecclésiastique autour de Saint-Martin (XIe-XIIe s.)

Chapitre 10 - Martinopolis

Chapitre 11 - Analyses contextuelles et statistiques du vocabulaire spatial de 918 à 1119.

 

Troisième partie — Le XIIe siècle ou l’irruption des bourgeois dans le champ urbain

Chapitre 12 - Saint-Pierre-le-Puellier et Saint-Michel-de-la-Guerche au XIIe s.

Chapitre 13 - Le trésorier de Saint-Martin au XIIe s., l’interface entre le comte, le roi et les bourgeois

Chapitre 14 - Les révoltes des bourgeois de Châteauneuf (1164-1185).

Chapitre 15 - Analyses contextuelles et statistiques du vocabulaire spatial de 1119 à 1190

 

Quatrième partie — Le XIIIe siècle ou la stabilisation des territoires

Chapitre 16 - L’enclave royale de Saint-Martin de Tours (1190)

Chapitre 17 - Les réformes du chapitre de Saint-MArtin (1195-1263)

Chapitre 18 - Le roi, les bourgeois et Châteauneuf au XIIIe s.

Chapitre 19 - L’enfermement des chanoines dans le cloître

Chapitre 20 - Analyses contextuelles et statistiques du vocabulaire spatial de 1190 à 1323

 

Cinquième partie — La structuration de l’espace urbain

Chapitre 21 - Analyse morphologique du cadastre napoléonien

Chapitre 22 - Les réalités ecclésiastiques de la fabrique urbaine

 

Conclusion

 

Sources et bibliographie

 

Index des noms de lieux

Index des noms de personnes

Index des matières

 

Liste des figures

 

 

L’auteur

 

Agrégée d’histoire, Hélène Noizet est maître de conférences en histoire médiévale à l’université de Paris I Panthéon-Sorbonne. Elle anime désormais un projet de recherches sur la ville de Paris.

 

 

Le projet

 

Pour tenter d’expliquer la formation d’un espace urbain, on dispose, d’ordinaire, de deux explications : soit le projet d’aménagement, mais cela ne convient que lorsque la ville est planifiée (comme le sont, par exemple, les bastides médiévales), soit « l’évolution » de type organiciste, conduisant à produire le récit sur le mode : naissance - développement - mort. Le projet de ce livre est de tenter une autre voie pour rendre compte de la fabrique urbaine, voie qui explore les relations entre la société et l’espace, mais selon d’autres enchaînements que le lien causal, mécanique habituel. Il s’agit alors moins d’étudier un urbanisme qu’une urbanisation.

Le plan adopté répond à ce projet. À chaque fois, il s’agira d’étudier les implications spatiales des acteurs sociaux, moment par moment, et dans leurs différentes pratiques de l’espace (la défense, les revenus fonciers, l’approvisionnement) ; puis leurs représentations (vocabulaire, concepts, symboles) ; enfin l’effet de ces configurations sur la structuration de l’espace urbain.

 

 

Commentaire

 

L’intérêt de cet ouvrage est multiple. Je soulignerai ici, parmi d’autres dimensions qu’il serait intéressant de préseter et de commenter, l’interrogation théorique qui se devine à la lecture. L’ouvrage n’a pas d’ambition théorique affichée, puisqu’il s’agit d’une monographie, mais la démarche théorique et épistémologique et les problèmes qu’elle pose affleurent à divers moments.

L’organisation du matériau historique est, pour l’essentiel, chronologique. Du moins au premier abord, car la lecture du plan de l’ouvrage suffit à montrer que cette chronologie est mise en œuvre par lots d’information, donc avec des variations qui donnent de la souplesse dans l’usage des phases de la périodisation.

Ensuite, la question posée est celle du mode de caractérisation de la myriade d’informations locales qu’on peut rassembler sur un tel espace. Puisqu’il s’agit de comprendre la fabrique de la ville et de son espace en évitant les cadres déjà en place de l’historicisme, le choix épistémologique est majeur. Dans l’ouvrage, après avoir décrit les différentes pratiques et les différentes représentations des groupes identifiés, quels qu’ils soient et à quelque échelle qu’ils se situent, Hélène Noizet passe à l’étude de l’interaction entre ces lots d’information avec un tout autre phénomène, la morphologie parcellaire. La constatation de la différence locale des styles parcellaires, de la compréhension des dynamiques, de la prise en compte du fort degré d’auto-organisation de la trame dans la durée, la conduit à postuler deux idées :

- aucune des formes observées ne traduit un projet qu’on pourrait apparenter à une planification volontaire et consciente de tel ou tel secteur ou espace urbain ;

- mais la confrontation des activités sociales et des formes conduit à mettre en avant l’existence de profils différents dans la fabrique urbaine, l’un typiquement monastique, l’autre canonial. Pour caractériser ces profils, elle utilise la notion wébérienne d’idéal-type. Autrement dit, sans que jamais aucun de ces deux groupes n’ait voulu modeler la ville selon un plan, leur longue présence locale ainsi que leurs différences de conception du monde (qui se traduisent par des pratiques, des comportements et des styles différents) fait que la forme n’évolue pas ici et là de la même manière et ne produit pas les mêmes morphologies. Ce qui est postulé, ici, c’est que la mise en relation de la forme avec deux ideaux-types peut produire de l’information historique. Et une information de nature différente de ce qu’on croit, puisque c’est une information qui se construit dans le temps de la transmission des formes. Car c’est évidemment la longue construction de l’espace urbain qui finit par donner forme à ces idéaux-types. 

 

Puisque Hélène Noizet me fait l’honneur de citer l’étude que j’ai jadis publiée sur la morphologie de la ville de Besançon, je crois qu’elle aurait pu saisir l’opportunité pour réfléchir plus avant et de manière critique. Sa courtoisie l’en empêchant, je vais le faire pour elle. D’abord il est inexact de dire (p. 373) que « c’est à partir de (mon) étude du parcellaire de Besançon que la réflexion s’est emparée des plans cadastraux urbains ». On se doute du contraire. La ville en tant qu’objet morphologique est une tradition d’étude chez les urbanistes, les géographes et les photo-interprètes.

Plus fondamentalement, l’apport d’Hélène Noizet dans cet ouvrage constitue une autre voie que celle empruntée alors par les chercheurs, notamment à la suite des travaux de Bernard Gauthiez (1991). L’idée peut être résumée ainsi. À l’époque nous tentions tous une qualification des différents espaces urbains identifiables, à Rouen, à Besançon, et nous les expliquions encore par des planifications successives, quelquefois même rapportées à de puissants personnages susceptibles d’avoir joué le rôle de commanditaires. L’épistémologie restait historiciste.

Avec les outils qu’Hélène Noizet apporte, avec les résultats toujours plus riches de l’archéologie préventive sur Besançon, il me semble qu’il serait opportun de reprendre cette étude. S’il se trouvait un volontaire...

Revenons à Tours. À la même époque, nous tentions également de chercher dans cette ville la marque de l’urbanisme qui aurait pu être celle de Téotolon, doyen de Saint-Martin de Tours  puis évêque de la ville au Xe s. (Galiné et al. 2003). Hélène Noizet aurait pu rappeler que cette étude (publiée très tard) en se proposant et, finalement, en ne parvenant pas à interpréter l’urbanisme par cet homme exceptionnel, démontrait que le modèle proposé par B. Gauthiez dans d’autres villes, était ici impossible.

 

Élargissons le propos. À Tours, le quadrillage antique des rues et du parcellaire est un potentiel que la fabrique urbaine a fini par inscrire dans la forme dans la longue durée bimillénaire. La nature fluviale du site est également une réalité que la fabrique urbaine a fini par inscrire et transmettre, comme une autre étude d’Hélène Noizet l’a démontré (2005). Voici que les modes d’existence différents que forment le castrum canonial de Saint Martin et l’enceinte monastique de Saint-Julien créent un potentiel que la fabrique urbaine millénaire installe et rend visible, grâce à des transmissions complexes perceptibles dans le tissu morphologique de la ville.

Dans le même temps, la critique serrée des “sources” conduit les chercheurs à postuler que l’information ancienne émerge sous la forme d’ensembles documentés, révélateurs du fonctionnement, mais profondément incompatibles, pour lesquels il est fallacieux de vouloir chercher une cohérence superficielle, celle qu’on trouverait par exemple dans l’insertion de ces ensembles dans un discours historique plus général sur la ville antique et médiévale (j’emprunte les notions en italique à l’excellent essai d’Henri Galinié 2000, p. 65-67 notamment). Le caractère quasiment flottant de ces ensembles documentés est l’évidence la plus forte et la plus troublante.

En outre le caractère transmis et transformé de ces ensembles est une autre réalité. H. Galinié le résume d’une phrase : « c’est postuler que les usages sociaux des héritages du passé sont plus éoquents que les vestiges eux-mêmes » (2000, p. 55).

Quelle histoire, en effet, raconter en présence d’ensembles aussi disparates et aussi transformés ?

J’avoue qu’au pied de ce mur-là, la réponse me paraît être double :

- une quasi-impossibilité de faire de l’histoire-reconstitution, impossibilité d’autant plus grande que le niveau ambitionné par le chercheur est général. C’est profondément troublant, mais il va falloir faire avec cette évolution pressentie de la Maison histoire et inventer les nouvelles formes de la “synthèse”. Antérieurement au discours nationaliste qui est très organisateur à partir de la fin du Moyen Âge pour l’époque moderne et contemporaine, je ne vois pas aisément le “récit” qui aurait la légitimité nécessaire. Il est à construire ;

- l’ouverture d’un champ nouveau d’investigation qui est l’étude dynamique (l’histoire, si on veut) de la transformission (transformation + transmisison) des réalités géographiques à travers les matérialités que sont les informations planimétriques, les informations écologiques, les informations écrites et les informations archéologiques. L’articulation de ces quatre dimensions peut dessiner, selon moi, le champ de ce qu’on pourrait alors appeler morphologie (urbaine ou agraire/rurale, si l’on transfère au monde des campagnes).

Le défaut de la morphologie urbaine (comme de la morphologie rurale) est bien d’avoir, jusqu’ici, cédé à la tentation d’une définition a minima en réduisant la morphologie aux dessins, — traits, surfaces, orientations, etc. — le reste de la morphologie n’étant pas compris comme morphologie, et étant rejeté soit du côté des socles qui donnent assise et ressources (les sols, les fleuves, les végétaux), soit du côté des sociétés qui expliquent (les projets, les concepts et les textes qui en rendent compte ; éventuellement les matérialités archéologiques censées les illustrer).

Personnellement, je ne conserverais pas, comme le fait H. Noizet, la notion de représentation sans l’expliciter. Car cela peut revenir à classer la documentation textuelle du Moyen Âge dans une dichotomie moderne et même tardive (XIXe et XXe s.), celle qui oppose matérialité et représentations, nature et culture.  Je ne conserverais même pas, comme le fait Henri Galinié, la notion de sources et la distinction entre sources écrites / archéologiques / planimétriques. Je préfère (Chouquer 2007) organiser les informations en documentations (écrite, archéologique, écologique, planimétrique), et à les qualifier (c’est-à-dire les définir au terme d’un processus d’élection, avec rapporteur, commission plénière et délibération) comme source de telle ou telle forme d’histoire. C’est le travail archéogéographique que de qualifier en sources morphologiques des documentations écrites, archéologiques, écologiques et planimétriques, c’est-à-dire à expliquer en quoi elles peuvent devenir sources de la morphologie, quelle partie d’elles-mêmes entrent dans cette qualification, selon quels protocoles, etc. Et ceci en sachant que les mêmes documentations, ou également d’autres parties de ces mêmes documentations, peuvent être qualifiées comme sources d’autres questions historiques pour lesquelles il faut alors faire le même travail de définition.

 

 

Bibliographie

 

Chouquer 1994 = Gérard CHOUQUER, Le plan de la ville antique et de la ville médiévale de Besançon, dans Revue Archéologique de l’Est et du Centre-Est, n° 45-2, 1994, p. 361-407.

 

Chouquer 2007 = Gérard CHOUQUER, Quels scénarios pour l’histoire du paysage ? Orientations de recherche pour l’archéogéographie, Préfaces de Jorge de Alarcão et de Bruno Latour, Coimbra-Porto 2007.

 

Galinié 2000 = Henri GALINIÉ, Ville, espace urbain et archéologie, Maison des sciences de la ville, de l’urbanisme et des paysages, Tours 2000, 128 p.

 

Galinié et al. 2003 = Henri GALINIÉ, Gérard CHOUQUER, Xavier RODIER, Pascal CHAREILLE, « Téotolon, doyen de Saint-Martin, évêque de Tours au Xe et urbaniste ? », dans H. GALINIÉ (ed), Village et ville au Moyen Âge : les dynamiques morphologiques, Tours 2003, p. 239-2567.

 

Gauthiez 1991 = Bernard GAUTHIEZ, La logique de l’espace urbain. Formation et évolution : le cas de Rouen, thèse EHESS, Paris 1991, 712 p.

 

Noizet 2005 = Hélène NOIZET, La transmission du “rural” et de la “nature” dans la ville : le cas de Tours, dans Études rurales, n°175-176, juillet-décembre 2005, p. 109-128.

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