ACTUALITES DE LA CENTURIATION

Interrogations autour de la méthodologie

 

 

par Gérard Chouquer

directeur de recherches au CNRS,

professeur d'archéogéographie à l'Université de Coimbra (Portugal)

 

 

L'étude des centuriations connaît, depuis quelques années, une intéressante évolution. L'objet, on le sait, n'a jamais été neutre, suscitant toujours beaucoup d'intérêt ou de rejet. Ainsi, en parallèle à de très sérieux programmes de recherches, la centuriation provoque des espoirs irraisonnés et des errements méthodologiques difficiles à maîtriser. La méthodologie reste largement au coeur du débat. Parce que beaucoup de personnes s'interrogent sur elle et sur sa capacité à établir des objets historiques valables, et parce que le suivi de cette actualité implique des lectures variées que peu de chercheurs ont le temps ou l'opportunité de faire, je propose ici un guide de l'actualité récente de la centuriation, en expliquant le fil conducteur de plusieurs publications. On verra ainsi se dégager les tendances récentes de la recherche sur cet objet de plus en plus polymorphe et de plus en plus complexe.

 

 

Les hésitations sur les localisations des centuriations d'Orange

 

On continue à avoir des interrogations sur la localisation des trois centuriations dont on a retrouvé les plans à Orange. L'interprétation de cet ensemble de mappes cadastrales dont le matériel a été publié par André Piganiol en 1962 continue à poser diverses difficultés, sources de commentaires nettement divergents.

Pascal Arnaud a récemment repris la question en partant de l'inscription connue en Sardaigne à Porto Torres et qui mentionne un "archiviste des perticae de Turris et de Tharros" (Arnaud 2003).

Pascal ARNAUD (P.), "De Turris à Arausio : les tabularia perticarum, des archives entre colonie et pouvoir central", dans Hommages à Carl Deroux, III, Histoire et épigraphie, Droit, collection Latomus, vol. 270, 2003, p. 11-26.

 

Ces deux chefs lieux de cité sardes sont distants entre eux de 150 km et sont séparés par les territoires des cités de Cornus et de Bosa. Au terme de son étude, P. Arnaud propose de voir dans la fonction de ce personnage le reflet de l'existence d'un tabularium intermédiaire entre celui de chaque cité et les archives du Prince, à Rome. Mais ce tabularium intermédiaire ne serait pas un lieu d'archives spécialisé pour l'ensemble de la Province, mais de préférence un tabularium ou un ensemble de tabularia « regroupant les archives relatives à des régions d'échelle sub-provinciale». C'est à ce moment de son étude que la comparaison avec le cas d'Orange intervient. Faisant le point de ce qu'on sait et de ce qui fait débat, il note que les trois plans cadastraux d'Orange renvoient à deux et peut-être trois perticae, Orange et Arles, qui sont certaines, et Valence, qui est hypothétique. Il tente de démontrer, à partir d'un raisonnement conduit sur la pierre opistographe (une pierre inscrite sur les deux faces, ce qui suggère un réemploi) et qui indiquerait une phase antérieure de l'affichage, que le regroupement des plans des trois perticae ne serait pas une initiative de Vespasien, mais un fait antérieur. On aurait donc, anciennement, regroupé à Orange les plans de plusieurs colonies. La cohérence du matériel d'époque flavienne découvert à Orange ne manque pas d'être frappante. On serait donc en présence d'un de ces tabularia perticarum décentralisés.

Cette hypothèse intéressante esquive, cependant, la question de l'inscription de Vespasien. Lorsqu'il y fait allusion (p. 22), P. Arnaud évite de discuter les opinions de Charles Saumagne (1965), M. Christol (1999) et les nôtres (Chouquer et Favory 2001) qui, toutes, considèrent que cette dédicace concerne l'ensemble du matériel. Or l'hypothèse de Pascal Arnaud d'un tabularium perticarum, interdit que cette inscription concerne autre chose que les assignations faites dans la seule pertica d'Orange, au bénéfice des Secundani, qui sont, précisément, les colons d'Orange.

 

La portée de l'inscription est donc un des éléments centraux de cette énigme, l'autre élément majeur étant la localisation des limitations dessinées sur les plans. Michel Christol, dans une étude de 1999, ne voit pas qu'on puisse revenir sur la cohérence du plan d'ensemble que traduisent les documents cadastraux d'Orange.

Michel CHRISTOL, Les ressources municipales d'après la documentation épigraphique de la colonie d'Orange : l'inscription de Vespasien et l'affichage des plans de marbre, in : Il capitolo delle entrate nelle finanze municipali in Occidente ed in Oriente, Ecole française de Rome, 1999, p. 115-136.

Il part d'un réexamen minutieux de cette inscription, au terme duquel il lui paraît légitime de restituer l'expression formam agrorum au début de la troisième ligne. Il fait alors le lien entre l'inscription et les formae, celles-ci étant l'objet de l'inscription.

Pourtant la localisation des plans pose des problèmes. L'hypothèse vers laquelle se dirige Michel Christol est la suivante. Il pense pouvoir rapprocher les grilles A et C de la grille B qui, de par l'assentiment unanime des chercheurs, serait la grille la mieux localisée. Ce rapprochement, c'est l'identité des contenus et le lien avec l'inscription de Vespasien qui le permet. Les trois plans portent les mêmes types de renseignements. Il écrit :

« C'est pourquoi à notre avis, dans la mesure où nous trouvons ici, pour les biens fonciers, une concordance non seulement entre tous les documents cadastraux mais encore entre ces derniers et le contenu de l'inscription qui récapitule les mesures de Vespasien, on ne devrait pas sans cesse être tenu de prouver l'unité profonde qui existe entre eux. C'est plutôt à ceux qui démembrent cette documentation d'apporter la preuve du bien fondé de leur argumentation, mais par des éléments solides, non par une hypothèse qui résoud l'incertain par plus incertain encore» (p. 132).

Sur cette base, Michel Christol suggère alors les localisations suivantes : la grille du plan C correspondrait à l'extension de l'orientation du B sur le territoire autour d'Orange et au sud de cette ville ; quant au plan A, il correspondrait au nord de la région envisagée sans être toutefois un cadastre de Valence, mais il ne précise pas outre mesure cette localisation. En fait, M. Christol souhaite conserver la logique d'affichage exposée par François Salviat (1977), ce qui lui fait opter pour un cadastre méridional (le C), un cadastre médian (le B) et un cadastre septentrional, le A. Traitant des Tricastins, il ajoute :

« Il nous semble que les plans cadastraux indiquent que des revenus de la collectivité pouvaient provenir de lieux qui se trouvaient au delà de ses frontières»

(p. 136).

 

Reprenant le dossier quelques années plus tard, Michel Christol apporte de nouvelles idées.

Michel CHRISTOL, Interventions agraires et territoire colonial : remarques sur le cadastre B d'Orange, dans Antonio Gonzales et Jean-Yves Guillaumin eds., Autour des Libri coloniarum, colonisation et colonies dans le monde romain. Besançon, Presses universitaires de Franche-Comté, 2006, p. 83-92.

Il tente de démontrer que la centuriation B d'Orange serait un « cadastre précolonial », afin de marquer l'appropriation de la région comme ager publicus. Cette grille n'aurait pas servi à assigner des terres à des colons mais aurait eu pour but de permettre la location des terres publiques. Pour aboutir à cette conclusion, qui peut en effet représenter au mieux une hypothèse de travail, Michel Christol se voit contraint de procéder à des approximations (le fait que tout ager publicus était divisé, sans même qu'il y ait assignation), des localisations controversées (sa localisation du cadastre C est un non-sens géographique comme je l'ai expliqué dans un récent article : Chouquer 2008), des omissions (le cadastre A est rejeté du raisonnement), du comparatisme (entre Béziers et Orange ; entre la Campanie et Orange ; entre l'Espagne et Orange). Cet échafaudage laisse perplexe puisqu'il nous demande de voir, derrière le document qui existe, un document qui n'existe pas, derrière le but affiché (l'assignation), un autre but voilé (la mise à disposition d'un territoire public), derrière la date mentionnée, une autre date passée sous silence.

 

Dans le même ouvrage, l'article de Lionel Decramer et de ses collègues me paraît contestable de bout en bout.

Lionel DECRAMER, Richard HILTON, Luc LAPIERRE et Alain PLAS, Interventions agraires et territoire colonial : remarques sur le cadastre B d'Orange, dans Antonio Gonzales et Jean-Yves Guillaumin eds., Autour des Libri coloniarum, colonisation et colonies dans le monde romain. Besançon, Presses universitaires de Franche-Comté, 2006, p. 83-92.

Leur idée est de dire que les trois grilles centuriées A, B et C ont été réunies par une triangulation de 1er ordre concernant toute la moyenne et basse vallée du Rhône. A partir de là, il leur faut trouver une localisation des trois trames cadastrales qui satisfasse cette idée. C'est une extrapolation complète. Les auteurs ne démontrent pas la possibilité, ni théorique, ni pratique, d'existence d'un tel système, afin de justifier la précision qu'ils envisagent. Une raison de fond me semble déterminante. Le mode d'articulation des trames selon des rapports géométriques, lorsqu'il existe dans l'Antiquité, se fait de proche en proche, c'est-à-dire en partant d'un réseau pour déterminer l'assiette d'un second. L'idée d'une triangulation générale de l'espace, comme l'époque moderne l'a mise en Ïuvre, est une modernisation outrée des réalités antiques. J'ajoute que le report des fragments épigraphiques des cadastres sur des cartes actuelles, s'il est utile pour l'illustration, ne peut fonctionner comme élément de la démonstration : en effet, les centuries, qui sont des carrés ou rectangles parfaits sur le terrain, ont des dimensions variables sur les plans gravés, et les axes majeurs sont représentés par des bandes de largeur fictive, ce qui fausse tout. Il faudrait donc "corriger" les plans gravés en les restituant géométriquement avant de les projeter sur des cartes. J'ajoute que la localisation d'une centuriation exige un travail d'analyse de la planimétrie qui n'est pas fait et qui fragilise les localisations proposées. Les nouvelles localisations annoncées pour les grilles A et C sont, de ce fait, fantaisistes. Les centuriations correspondantes n'existent pas.

 

J'ai largement exposé ma position sur la localisation des plans d'Orange dans le livre co-rédigé avec François Favory.

Gérard CHOUQUER et François FAVORY, L'arpentage romain. Histoire des textes, Droit, Techniques, Ed. Errance, Paris 2001.

Je ne la reprends pas ici en détail. J'indique sommairement que la localisation du plan A entre la Montagnette et les Alpilles a paru assurée à nombre d'auteurs, en raison, notamment, de la mention des Ernaginenses et des Caenicenses : ma proposition de localisation est conforme avec la situation de ces lieux. J'ai proposé une localisation pour le plan C qui est également en conformité avec les insulae Furianae, la fossa Augusta, la voie qui passe à proximité du croisement des axes majeurs et qui s'appuie sur une restitution planimétrique de l'ensemble de la grille. En effet, pour ces deux propositions, je ne me suis pas contenté d'une approche topographique (localiser les éléments remarquables) mais je me suis assuré que ma proposition rencontrait aussi les vestiges d'une centuriation inscrite dans la morphologie agraire, avec des vestiges d'axes, du parcellaire isocline et une extension de la grille convenable.

Je suis revenu sur le sujet, parmi d'autres thèmes liés à la centuriation, dans un article de synthèse paru dans les Annales :

Gérard CHOUQUER, Les transformations récentes de la centuriation. Une autre lecture de l'arpentage romain, dans Annales HSS, juillet-août 2008, n° 4, p. 847-874.

 

En conclusion de cet exposé nous sommes devant un choix qui, pour ce que nous maîtrisons, peut être exprimé ainsi.

Si Pascal Arnaud a raison, si Orange est un lieu d'archivage de niveau sous-provincial, alors les mappes peuvent être indépendantes l'une de l'autre, et le fait qu'un plan très méridional concernant en partie le territoire d'Arles et de quelques cités latines anciennement cavares (le A) soit présent à Orange n'est plus une difficulté. Mais, dans ces conditions, à quel plan rapporter l'inscription de Vespasien ? Au seul plan C qui touche directement au territoire de la colonie d'Orange ? Au plan B ? Au B et au C ? Et pour le plan A, existait-il une inscription de même type qui aurait indiqué le but de l'opération ? Ensuite, pourquoi, dans ce lieu d'archivage sous-provincial, n'y a-t-il que des documents de révision de la fiscalité, d'époque flavienne ? Une des conséquences possibles de cette hypothèse serait en effet que Vespasien aurait ordonné la révision fiscale pour toutes les terres publiques correspondant à cette unité sub-provinciale d'archivage. Elle serait donc plus qu'un simple lieu technique.

Si la lecture de Charles Saumagne et celle de Michel Christol sont bonnes et qu'il faut rapporter tout le matériel trouvé à Orange à la res publica Secundanorum, parce que l'inscription monumentale donne la clé de tout cet ensemble, cela signifie alors que ce qui fait l'unité c'est l'assignation. Dans ce cas, l'assignation originelle aura été immense, concernant un vaste espace allant de Montélimar aux Alpilles. Comme la localisation du plan A est sére (pour des raisons topographiques et morphologiques), il faudrait alors de conclure, comme je le pense, qu'on a assigné les terres aux colons de la IIe légion Gallica, là où il y avait de la place, indépendamment de ce qui allait devenir le territoire d'Orange.

Malheureusement, ce débat légitime est obscurci par des localisations peu sérieuses. Est-il donc impossible de procéder de façon un peu plus rationnelle ?

 

 

Les centuriations romaines en Grèce ancienne...

 

Parmi les nouveautés de ces dernières années, il faut citer un ensemble appréciable de travaux portant sur les territoires grecs anciens.

La colonie romaine de Philippes, en Macédoine, offre un cas intéressant mais difficile, puisqu'on est certain qu'il y a eu une centuriation, à la suite de la découverte d'une borne cadastrale explicite, alors que cette trame n'est pas visible.

Georges TIROLOGOS, Les recherches sur les cadastres romains du territoire colonial de Philippes (Macédoine orientale - Grèce) : bilans et perspectives, dans Antonio Gonzales et Jean-Yves Guillaumin eds., Autour des Libri coloniarum, colonisation et colonies dans le monde romain. Besançon, Presses universitaires de Franche-Comté, 2006, p. 131-149.

Dans cet article, Georges Tirologos fait le point sur les connaissances concernant les divisions agraires du territoire de la colonie romaine de Philippes. Il part de la découverte d'une borne cadastrale de section ronde, qui porte, sur son sommet plat, la croix de limitation et les inscriptions signalant son emplacement : SD II et VK I, soit le second decumanus à gauche du decumanus principal, et le premier kardo au delà du kardo principal. On ne peut rêver meilleure base !

L'analyse planimétrique, cependant, est moins évidente. Alors que la borne invite à trouver la centuriation, il faut reconnaître que la morphologie agraire de la région de Philippes, toute empreinte de parcellaires géométriques de bonification, ne laisse apparaître aucune lecture immédiate. G. Tirologos n'en propose pas moins trois trames, en reprenant le travail de A. Santoriello et M. Vitti (1999).

A. SANTORIELLO et M. VITTI, Il paesaggio agrario del territorio della colonia Victrix Philippensium, dans Ancient Macedonia, 6, 1999, p. 987-1001.

L'examen des trames proposées montre qu'il s'agit de parcellaires de bonification qu'on attribuerait spontanément à l'époque moderne. Il faudrait donc, pour qu'on puisse admettre l'hypothèse de centuriations romaines, faire la démonstration que la bonification moderne a repris des axes anciens. Si l'on a bien, au nord de Polystylo, deux axes séparés par un intervalle variant entre 703 et 716 m (dont l'un est la via Egnatia), on ne voit pas sur quoi fonder une extension de cette observation. Dans la centuriation A, les mesures ne coïncident pas. La poursuite de la recherche sera donc de tenter d'établir la réalité de ces hypothèses.

Je signale, à cet effet, que les missions récemment mises à disposition sur l'un des serveurs d'imagerie aérienne (Google Earth, où l'on trouve deux missions à haute résolution ; sur Live Search Maps la mission est très peu définie) montrent de très nettes traces fossiles qui, pour l'instant, n'ont pas été prises en compte dans les raisonnements. Ce sont des candidats peut-être plus sérieux que d'autres au titre de vestiges d'éventuelles centuriations romaines. La méthodologie est donc évidente : il faut élaborer une carte de compilation, et tenter de repérer un quadrillage qui ne serait pas circonscrit à l'un ou l'autre des blocs de parcellaire géométrique moderne, mais qui en serait indépendant. La présomption d'ancienneté serait beaucoup plus grande que dans le cas des trames qu'on nous invite aujourd'hui à considérer comme romaines.

 

Très peu évidentes également sont les centuriations proposées par Enrico Giorgi pour le territoire de Phoinike et pour celui d'Adrianopoli, deux cités antiques de l'Épire qui se trouvent aujourd'hui au sud de l'Albanie, et qui sont l'objet d'un programme de fouilles par le Département d'archéologie de l'Université de Bologne.

Enrico GIORGI, Analisi preliminare sull'appoderamento agrario di due centri romani dell'Epiro : Phoinike e Adrianopoli, dans Agri Centuriati, 1-2004, Pise-Rome 2005, p. 169-197.  

Un article récent signale des divisions agraires disparues, visibles dans le "paysage alluvial" entourant l'ancienne cité de Butrint, dans le sud de l'actuelle Albanie grâce à la télédétection. L'article conclut à l'existence de formes de centuriation utilisant le module de 20 actus, tandis que de possibles formes plus anciennes auraient utilisé les mesures de 16 et de 24 actus (notice rédigée d'après le résumé).

D.J. BESCOBY, Detecting Roman land boundaries in aerial photographs using Radon transforms, Journal of archaeological science, 2006, vol. 33, no5, pp. 735-743.

 

Le dossier de Corinthe est le plus déroutant de tous. Pourquoi ? Parce que l'analyse des parcellaires a conduit un auteur, David Romano, à proposer 11 grilles cadastrales antiques autour de Corinthe, et parce que ce résultat est le produit d'une informatisation de la recherche.

David ROMANO, Une étude topographique informatisée : centuriations de Corinthe et aménagement du territoire, dans M. Clavel-Lévêque et A. Orejas (dir.), Atlas historique des cadastres d'Europe II, Commission européenne, Luxembourg 2002, dossier 4T, non paginé.

Les grilles suivent la courbe de la côte, et sont issues des parcellaires visibles et non d'une photo-interprétation incluant des traces disparues et d'apparition éphémère. L'auteur lit successivement un "système grec" et une dizaine de "systèmes romains" tous à base d'une grille de 16 par 24 actus mais d'orientation évolutive avec le trait de côte. A cela il faut ajouter une centuriation non côtière, qui serait la centuriation flavienne. Les travaux d'analyse morphologique de D. Romano ne débouchent jamais sur autre chose que des systèmes antiques et aucune morphologie médiévale et surtout moderne n'est identifiée. En fait, l'idée directrice est la géométrisation de l'espace et l'auteur cherche à prouver que les grilles qu'il identifie respectent un même changement d'orientation de l'une à l'autre - 14° 10' 10'' - ; mais on retire vite l'impression que cette mesure devient un principe avant même d'avoir été prouvée.

 

Dans deux contributions récentes de la revue Agri centuriati, Xavier Bouteiller se propose d'exploiter ces informations sur les trames cadastrales antiques.

Xavier BOUTEILLER, Les aménagements flaviens du territoire de Corinthe : nouvelle hypothèse de restitution cadastrale, dans Agri Centuriati 4-2007, p. 111-133.

Xavier BOUTEILLER, L'intervention romaine sur le territoire de Sicyone : la question de l'ager Corinthiacus précolonial, dans Agri Centuriati 5-2008, p. 127-144.

Dans le premier des deux articles, l'auteur doit composer avec les articles antérieurs, celui de P. Doukellis (1994) qui suggère deux trames pour le territoire de Corinthe, et celui de D. Romano qui dépasse la dizaine de trames. Au terme de son étude, il critique la théorie de D. Romano, en limitant le nombre des ensembles à 7, ce qui est déjà considérable et guère plus justifié que les hypothèses de D. Romano. Ensuite, revenant à la méthode morpho-historique qu'il affectionne, il discute de l'hypothèse d'un réseau flavien qui aurait été orienté à 28°5 NE.

Le cas de Sicyone est intéressant parce qu'une mention de Strabon explique qu'une grande partie du territoire de Corinthe échut aux Sicyoniens (Strab., VIII, 2, 23). Mais après un exposé des documents historiques, l'auteur se lance dans l'analyse de la morphologie, non sans avoir conscience des difficultés puisqu'il écrit au terme d'un aperçu méthodologique :

« Mais dans la mesure où nous isolerons des pans entiers de division agraire, il devrait être possible de déduire lesquelles sont romaines et lesquelles sont contemporaines, connaissant d'une part les orientations des villes contemporaines, et sachant d'autre part qu'une division antique n'a pas du tout la même morphologie qu'une division contemporaine. Mais le résultat ne sera pas incontestable il est vrai. [...] L'époque romaine et l'époque contemporaine semblent donc les deux périodes les plus propices à l'utilisation de réseaux de divisions parcellaires régulières. » (p. 135).

Plus loin (p. 137), l'auteur écrit avec raison que "rechercher une centuriation pré-coloniale passe par une compréhension complète de l'organisation actuelle de l'espace".

Finalement, il adopte la proposition jadis faite par P. Doukellis sous le nom de cadastre sicyo-corinthien»et avec un module de 16 x 16 actus (Doukellis 1994), et propose une grille dont le decumanus maximus aurait réuni les deux villes antiques, et le kardo maximus la ville de Sicyone à son port. L'orientation de cette trame aurait été de 32°30 NE et serait donc très proche de celle de la centuriation flavienne étudiée dans le précédent article.

Les trames produites ne reposent pas sur une proposition évidente concernant les limites.

 

C'est une méthodologie assez voisine de celle de David Romano qu'emploient les auteurs de l'étude sur Patras, cité du nord-ouest du Péloponnèse.

 N. EVELPIDOU, A. VASSILOPOULOS, A. RIZAKIS, E. VERIKIOU, Étude géo-archéologique et détection de cadastre par des technologies software, dans M. Clavel-Lévêque et A. Orejas (dir.), Atlas historique des cadastres d'Europe II, Commission européenne, Luxembourg 2002, dossier 6T, non paginé.

Grâce à un logiciel nommé "grille de cadastre", les auteurs détectent la mobilité permanente des orientations du parcellaire côtier, puisque celui-ci suit la courbure générale de la côte, dans une zone où l'espace plan est rare. A partir de cette "répartition géographique des lignes possibles de cadastre romain" (mais, vu leur relevé, tout ne devient-il pas alors une ligne possible de cadastre romain, dès lors qu'on est dans une zone conquise par Rome ?), les auteurs comparent les lignes obtenues avec les informations sur le drainage, la pente, et proposent une grille à 64°, très peu fondée puisque la trame des limites ne fait pas l'objet d'une proposition explicite.

 

Sans pouvoir entrer dans une analyse de détail qui nécessiterait beaucoup de pages, on peut dire que la méthodologie proposée signe l'oubli de ce qu'est une limitation et la réapparition de ces ensembles qu'on nommait jadis "traces d'arpentage", ce qui n'en faisait pas des centuriations pour autant. Nous voici, pour l'essentiel, devant des hypothèses de trames pour lesquelles il n'y a pas de proposition sérieuse de calage appuyée sur des tronçons appréciables de lignes pouvant pérenniser des limites.  Dans les années 80, après l'emploi du filtrage optique pour faire surgir les orientations dominantes d'un parcellaire, nous passions le plus clair de notre temps à apprécier la pertinence de la proposition de grille par une projection cartographique, celle-ci devant être fondée sur un pourcentage suffisant d'indices pour avoir un début de vraisemblance. Aujourd'hui, cette précaution a disparu, et des propositions de centuriations antiques ne reposent que sur du parcellaire isocline, et quelquefois même pas. Faut-il rappeler que des auteurs gromatiques ont écrit des traités intitulés De limitibus ("Au sujet des limites" : Frontin et Hygin), De limitibus constituendis ("L'établissement des limites": Hygin Gromatique),  Limitis repositio ("Replacement des limites": Iunius Nypsius) et que tout leur art passait fondamentalement et initialement par la réalisation de cet arpentage des axes, leur autre grande activité étant le bornage (Chouquer et Favory 201 ; Roth Congès 1996, 1999) ?

Pour conclure, comment ne pas être ébahi qu'on puisse, sur des pistes morphologiques aussi ténues et difficiles à suivre, répartir les "cadastres" entre les Grecs et les Romains comme on distribue les cartes au jeu, les identifier et les dater aisément, enfin les faire entrer aussi rapidement dans un récit  historique ?

 

...et des planifications grecques dans le monde romain ?

 

Sous la boutade de ce titre, je souhaite attirer l'attention sur la réévaluation de la centuriation de l'île de Hvar, laquelle serait une planification grecque et non romaine. Ce site a récemment été au premier plan de l'actualité avec le classement du parcellaire de la plaine de Stari Grad au titre de patrimoine mondial par l'Unesco en 2008.

http://whc.unesco.org/fr/list/1240

Je renvoie également au site qui exploite de façon fort intelligente la documentation scientifique issue du projet archéologique et qui permet de voir des photographies aériennes de basse et haute altitude, ainsi que des cartes et des schémas explicatifs.

http://starogradsko-polje.net/index.php?p=83

 

 

Stari Grad (Croatie, Ale de Hvar). Détail du parcellaire de la plaine, classé au Patrimoine de l'Unesco .

 

 

B. SLAPŠAK, Ager Pharensis survey. Potentials and limitations of  'wall survey' in karstic environments. - dans J.C. Chapman, J. Bintliff, V. Gaffney and B. Slapšak ( ed.), Recent Developments in Yugoslav Archaeology, British Archaeological Reports, Int. series 431, Oxford 1988, 145-149.

V. GAFFNEY and Z. STANČIČ, GIS Approaches to regional analysis: A case study of the island of Hvar. Znanstveni inštitut Filozofske fakultete - Ljubljana 1996.

B. SLAPŠAK ( ed.), On the good use of geographic information systems in archaeological landscape studies, COST Action G2 Ancient Landscapes and Rural Structures, 2001, 101-115. 

 

Présenté jadis par John Bradford comme étant une centuriation romaine, le parcellaire fossile de l'île de Hvar a fait l'objet d'une réévaluation, dans le cadre du projet archéologique conduit sur l'île. L'étude de la morphologie et de la métrologie a conduit à mettre en doute l'existence de petites centuries de 5 actus de côté, et à mettre en évidence la structuration du parcellaire par 73 "parcelles", que les auteurs nomment du nom latin de striga, et dont chacune mesure 181,2m de large sur 906 de long (16,4 ha). On est donc en présence d'unités intermédiaires de structuration de l'espace colonial en rapport avec la colonisation grecque responsable de la fondation de Pharos. Ces unités seraient proches des divisions voisines qu'on connaît dans le monde grec, notamment à Métaponte. Il n'y aurait là rien de romain. Le parcellaire mis en place par les colons grecs de Pharos, venus de l'île de Paros en mer Egée, daterait du IVe s. av. J.-C., et il serait resté identique pendant 2400 ans, ce qui justifierait son classement. Cependant, on peut se douter qu'une telle affirmation - excellent argument pour obtenir l'inscription dans la liste du patrimoine mondial - nécessite probablement des nuances.

Notons que le parcellaire s'appuie sur des éléments de modelés intéressants : des murs de pierre sèche pour délimiter le sol et marquer les divisions ; un système de citernes et de rigoles pour récupérer les eaux de pluie.

 

 

Travaux italiens morpho-historiques

 

Dans le cadre de l'action Cost G2, quelques études ont été publiées sur des centuriations italiennes, reprenant des dossiers déjà connus.

Cristina MENGOTTI, Les centuriations du territoire de Patavium, dans M. Clavel-Lévêque et A. Orejas (dir.), Atlas historique des cadastres d'Europe II, dossier 5, non paginé, Communautés européennes, Luxembourg 2002.

L'auteure expose une nouvelle fois la question des centuriations de Padoue, en se fondant sur les travaux antérieurs et sans apporter de nouveauté quant à l'étude morphologique, si ce n'est la reprise consciencieuse des poncifs sur la parfaite conservation, l'exceptionnelle persistance, les "petites villes" médiévales (à propos de Citadella !). La cartographie n'est pas digne d'une publication scientifique.

 

Gianluca SORICELLI, Les divisions agraires de la plaine du Sarno, dans M. Clavel-Lévêque et A. Orejas (dir.), Atlas historique des cadastres d'Europe II, dossier 6, non paginé, Communautés européennes, Luxembourg 2002.

Dans cet article, l'auteur reprend (sans le dire, si ce n'est une bien discrète mention bibliographique) le dossier que j'avais exposé pour la région de Nuceria (Chouquer et al. 1987). Il change la dénomination de NolaIV-Sarnum en Nuceria A ; Nuceria I en Nuceria B ; et il scinde la trame de Nuceria II en deux ensembles qu'il nomme Nuceria C et Nuceria D, séparés entre eux de 7 degrés angulaires. Cela lui permet d'aboutir à un schéma de relations géométriques entre la voie qui va de Nuceria à Pompei et toutes les trames. On peut se demander si ce n'est pas ce schéma qu'il fallait arriver à démontrer.

 

 

En Espagne

 

On continue, en Espagne, à accorder une importance majeure à la centuriation, sans réussir à en montrer de vestiges significatifs, autres que ceux déjà connus à Elche (voir ci-dessous) au sud de Merida (la tierra de Barros) et dans quelques rares autres lieux dont il sera question ci-dessous (notamment autour de la colonie romaine de Valence). C'est la raison de l'interrogation que j'ai formulée à propos d'un récent manuel.

Enrique ARINO-GIL, Josep M. GURT I ESPARRAGUERA, Josep M. PALET MARTINEZ, El pasado presente. Arqueologia de los paisajes en la Hispania romana, Ed. Universidad de Salamanca, 2004, 236 p.

Je me suis demandé (Chouquer 2008) pourquoi les auteurs orientaient entièrement un manuel d'archéologie des paysages de l'Espagne romaine sur la centuriation alors que celle-ci ne concerne que 3% du territoire (en effet, la compilation des travaux montre que les hypothèses de centuriation n'intéressent qu'une quarantaine de feuilles de la carte d'Espagne, laquelle compte 1130 coupures). Qu'y avait-il donc ailleurs, sur les 97% du territoire restant ? Je me suis demandé pourquoi les auteurs, du fait de leur grande compétence en ce domaine, ne proposaient pas une méthode critique pour freiner la production d'hypothèses sans cesse plus fragiles, voire abusives, et au contraire reprenaient malgré tout des hypothèses contestables ?

Car on continue à proposer des restitutions qui confondent des aménagements médiévaux et modernes avec la centuriation. On traitera ici du cas d'Astigi, cité pour laquelle une hypothèse de centuriation a été formulée en 2002 (Sáez et al. 2002 ; repris imprudemment dans Ari–o-Gil et al. 2004, tableau de la page 50).

Pedro SÁEZ, Salvador ORDÓÑEZ et Sergio GARCÍA-DILS, Le territoire d'Astigi (Ecija). La centuriation, dans M. Clavel-Lévêque et A. Orejas (dir.), Atlas historique des cadastres d'Europe II, dossier 2, non paginé, Communautés européennes, Luxembourg 2002.

Une recherche de photo-interprétation montre que l'hypothèse doit être revue à la baisse. J'en développerai la critique détaillée ailleurs, mais les raisons peuvent être sommairement dites.

Comme l'établissent avec raison les auteurs de l'étude, plusieurs arguments externes peuvent conduire à envisager l'hypothèse d'une centuriation. Astigi est une colonie augustéenne, à la fondation de laquelle trois légions ont participé (legio IV Macedonica, legio VI Victrix et legio II Augusta, cette dernière s'étant appelée legio II Pansiana avant de changer de nom, comme en témoignerait une inscription récemment trouvée sur le forum de la ville). Elle fait donc partie du vaste plan triumviral et augustéen auquel appartiennent également des sites comme Merida, Orange, Pax Iulia, etc. Il est donc plus que probable qu'il y a eu ici assignation de terres à des vétérans. Malheureusement cela ne suffit pas à asseoir l'hypothèse proposée par les auteurs.

Quatre arguments ruinent l'étude planimétrique présentée :

- il n'y a pas eu de photo-interprétation des traces fossiles (pourtant visibles) et les auteurs ne travaillent que sur la planimétrie actuelle ;

- ils prétendent que les missions récentes sont rédhibitoires pour travailler ce qui est une absurdité devant les informations qu'elles livrent ;

- la restitution des limites est inexistante et les traces repérées de deux centuries "presque complètes" appartiennent à un parcellaire médiéval ;

- enfin, il n'y a pas d'analyse globale des parcellaires, ce qui est regrettable dans une zone où il y a une grande compilation de parcellaires historiques.

 

Le schéma ci-dessus montre que ce qui est visible ce sont les trames médiévales (et éventuellement modernes) en bandes, nettement individualisables. Les deux inserts sont des fenêtres de détail montrant la possibilité de lire des traces fossiles.

 

Le dossier récent le plus intéressant concernant l'Espagne est celui rassemblé par Ricardo González Villaescusa sur le territoire de Valence, dossier qui occupe une place importante dans le principal ouvrage publié par l'auteur :

Ricardo GONZALEZ VILLAESCUSA, Las formas de los paisajes mediterraneos, (Ensayos sobre las formas, funciones y epistemologia parcelarias : estudios comparativos en medios mediterraneos entre la antigüedad y epoca moderna), Universidad de Jaén, 2002, 512 p.

On pourra compléter cet ouvrage avec l'article suivant :

Ricardo GONZÁLEZ VILLAESCUSA, Renacimiento del vocabulario técnico agrimensor de la Antiguëdad y recepción del derecho romano en el siglo XIII, dans Agri Centuriati, 5, 2008, Pisa, Roma, p. 21-31.

La recherche dans le Levant n'est guère plus aisée que dans nombre d'autres territoires de l'Espagne, mais Ricardo González Villaescusa pratique une analyse des formes qui est sensible à toutes les possibilités. Il ne confond donc pas des trames médiévales et des centuriations. Il étudie également les systèmes irrigués médiévaux et modernes.

 

L'interprétation de la centuriation d'Elche, et plus généralement de l'ensemble de la planimétrie de cette région est l'objet de débats.

Il ya tout d'abord un débat sur l'interprétation du document exceptionnel qu'est la tablette de bronze sur laquelle est mentionnée une sortitio.

M. MAYER et O. OLESTI, La sortitio de Ilici. Del documento epigrafico al paisaje historico, dans Dialogues d'Histoire Ancienne, 27-1, 2001, p. 109-130 ;

Jean-Yves GUILLAUMIN, Note sur le document cadastral romain découvert à la Alcudia (Elche, province d'Alicante), dans Dialogues d'Histoire Ancienne, 28-1, 2002, p. 113-134.

Ensuite, je renvoie à l'article documenté et critique qui évalue le lien qu'on est en droit de faire entre le document épigraphique et la planimétrie et qui constitue la mise à jour la plus récente sur ce dossier, avec toute la bibliographie récente.

Ricardo GONZÁLEZ VILLAESCUSA, Ce que la morphologie peut apporter à la connaissance de la centuriation d'Ilici (Elche, Espagne), Agri centuriati, 4, 2007, p. 29-42.

 

 

Au Portugal

 

Plusieurs articles comportent des propositions de centuriations dans diverses régions du Portugal actuel.

Rosa PLANA, Le territoire d'Ebora en Lusitanie, dans M. Clavel-Lévêque et A. Orejas (dir.), Atlas historique des cadastres d'Europe II, dossier 7, non paginé, Communautés européennes, Luxembourg 2002.

Helena Paula CARVALHO, Organisation cadastrale autour de Bracara Augusta (Braga, Portugal), dans Dialogues d'Histoire Ancienne, 34-1, 2008, p. 155-160.

Le second des deux articles présente, notamment, la découverte de deux bornes intéressantes, de section carrée et portant sur leur sommet plat le decussis, c'est-à-dire la croix indiquant deux directions orthogonales. C'est un indice sérieux qui conduit l'auteure à proposer une trame centuriée orientée à N-16°W.

 

Inversement, une recherche effectuée par Cédric Lavigne dans le cadre d'un contrat de recherches piloté par l'Université de Coimbra a abouti à l'évaluation de l'inexistence de la prétendue centuriation de Pax Iulia (actuelle Beja).

Cédric LAVIGNE, « Espaço das sociedades antigas : dinamica das paisagens da região de Pax Iulia (Beja) », rapport dans le cadre du projet européen, novembre 2006, 52 p. et 79 planches.

Ce résultat est particulièrement important car il s'est accompagné de la mise en évidence de nombreuses informations sur les trames planimétriques anciennes de la plaine alentejane autour de Beja. Autrement dit l'auteur renverse la question : au lieu de s'évertuer à trouver une centuriation invisible - du moins dans l'espace de sa recherche, autour et au nord de Beja -, il préfère compiler et analyser la somme importante de traces que la photo-inteprétation détaillée lui offre. Bien entendu, on ne doit pas tirer de cette étude l'idée que la centuriation de Pax Iulia n'existe pas. Elle n'est pas visible dans l'espace proche de la ville, soumis à l'investigation. Elle peut être ailleurs.

 

 

Au Maroc

 

On mettra en attente, pour l'instant, l'hypothèse de centuriations autour de la colonie de Babba Iulia Campestris, à Ksar-el-Kebir qu'une note récente nous invite à considérer.

Mohammed EL-HASROUFI et Oriol OLESTI, Occupation du sol et division du territoire de la colonie de Babba Julia (Maroc), dans Dialogues d'Histoire Ancienne, 34-1, 2008, p. 152-154.

En effet, ce qu'on nous demande d'observer, ce sont des parcellaires coloniaux très modernes, aux unités rectangulaires de 450 x 475 m. Si cette colonie a connu une division agraire, celle-ci reste à identifier.

 

 

En Tunisie

 

Diverses études ont été produites ces dernières années, parmi lesquelles il faut signaler une intéressante reprise du travail sur la centuriation centre-est.

Karim OUNI et Jean PEYRAS, Centuriation et cadastres du Centre-est tunisien, dans M. Clavel-Lévêque et A. Orejas (dir.), Atlas historique des cadastres d'Europe II, dossier 9, non paginé, Communautés européennes, Luxembourg 2002.

Dans cet article, les auteurs se proposent de dire que sous l'appellation résumée de "centuriation centre-est", on trouve en réalité divers "cadastres" et qu'il faut distinguer la centuriation centre-est proprement dite, les cadastres de Thapsus et de Lepti Minus qui correspondent aux territoires de peuples libres concernés par la loi agraire de 111 av. J.-C., enfin les cadastres d'Acholla.

Par exemple, la méthodologie employée pour interpréter les orientations autour de la Sebkha de Moknine consiste à identifier autant d'ensembles qu'il y a d'orientations, de façon assez comparable à ce qui est fait entre Sicyone et Corinthe (voir ci-dessus). Mais la subdivision particulièrement poussée du parcellaire visible rend très difficile la restitution du cadre des limites et les auteurs ne concluent pas à autant de limitations romaines. C'est donc la métrologie du parcellaire qui devient le guide d'identification d'éventuels parcellaires antiques. Cependant, la découverte d'une unité de 51-53 m de côté orienterait vers la coudée punique et non vers l'actus romain.

Dans la région d'Acholla, à l'ouest de Chebba (As-Sabbah actuelle), on peut encore voir sur les images satellitales, la grandiose centuration centre-est. Mais l'étude met en évidence, une fois encore, l'existence de plusieurs orientations dont une seule est une centuriation.

 

Une nouvelle étude de métrologie sur la grande centuriation du sud de la Tunisie actuelle a été publiée. On sait que la particularité de cette centuriation est d'être un pur arpentage, sans matérialisation viaire ou parcellaire. Elle n'est connue que par une trentaine de bornes vraiment exceptionnelles, dont certaines, très explicites, portent les coordonnées des croisements entre decumani et kardines.

Lionel R. DECRAMER, Rachid ELHAJ, Richard HILTON et Alain PLAS, Approche géométrique des centuriations romaines. Les nouvelles bornes du Bled Segui, dans Histoire et Mesure, vol. XVII, n° 1-2, 2002, p. 109-162.

Selon les auteurs (je suis ici le résumé de leur article), les Romains, intéressés surtout par l'application pratique des connaissances techniques de la Grèce, ont porté à un haut degré la profession de géomètre-géodésien et leur plus grande centuriation connue, situé dans l'ancienne Africa Nova, en serait un exemple parfait. Le cadastre étant par nature une construction géométrique, il est possible à partir des bornes gromatiques de reconstituer le carroyage et de tenter d'en comprendre ses principes. Les auteurs examinent d'abord les constructions géométriques candidates pour cette centuriation tunisienne, puis à partir des nouvelles découvertes faites près du Chott el Fejej, ils proposent des solutions. Ils étudient ensuite certaines méthodes d'orientation et de construction de ces carroyages et les confrontent aux tracés relevés sur le terrain. Enfin, ils envisagent les perspectives offertes par ce monument géographique tant pour retrouver d'autres témoins en place que pour une meilleure compréhension des sciences et des techniques cadastrales dans l'Antiquité.

 

 

En Belgique et France du Nord : les divisions du territoire des Ménapiens

 

Marc ANTROP, Frank VERMEULEN, Torsten WIEDEMANN, Une organisation cadastrale dans la partie méridionale de la Civitas Menapiorum (Gallia Belgica), dans M. Clavel-Lévêque et A. Orejas (dir.), Atlas historique des cadastres d'Europe II, dossier 1, non paginé, Communautés européennes, Luxembourg 2002.

La particularité du territoire antique de cette cité serait que le nord, côtier, serait resté marqué par des influences indigènes, tandis que le sud aurait été romanisé. D'où l'idée de chercher, dans les régularités du parcellaire, la trace "d'un ou plusieurs cadastres romains". La voie avait été ouverte par François Jacques en 1987.

L'article tente de donner de l'épaisseur à cette hypothèse en mobilisant diverses techniques. Mais il manque toujours, comme dans de nombreuses autres études, une carte de compilation avec le relevé de traces fossiles, une proposition satisfaisante de grilles de vestiges de limites, enfin, une analyse des parcellaires visibles, toutes formes prises en compte.

 

 

En Grande Bretagne

 

John Peterson, de l'Université de East Anglia à Norwich, poursuivant ses travaux sur les parcellaires de l'Angleterre du sud-est, propose une réflexion sur l'insertion de blocs parcellaires différemment orientés dans une hypothèse de centuriation.

John W M PETERSON, "Local parcelling in the South Norfolk A cadastre", an article in the web journal Evolutions.

http://www.uea.ac.uk/~jwmp/evoluzioni/evoljp1.html

Il les nomme local parcelling, et ils correspondent éventuellement à des parcellaires préromains, qui n'ont pas été réorganisés par la centuriation. John Peterson en signale quelques exemples à Long Stratton et Hempnall.

 

Dans un autre article il reprend l'étude de la centuriation qu'il nomme South Norfolk A cadastre.

John PETERSON, Using Fourier analysis to identify the most significant subdivisions of a centuriation,

http://www.uea.ac.uk/~jwmp/compmethods/cadfourier.html

 

Je signale, enfin, une autre étude du même auteur.

John PETERSON, Le réseau centurié de Kent A, dans M. Clavel-Lévêque et A. Orejas (dir.), Atlas historique des cadastres d'Europe II, dossier 8, non paginé, Communautés européennes, Luxembourg 2002.

Cette trame couvre l'extrême sud-est de la Grande Bretagne, et ce serait un arpentage qui aurait été mis en Ïuvre immédiatement après la conquête. L'auteur est tenté d'en fixer le centre à Canterbury, en relation avec des tronçons de voies antiques. Le parcellaire plus récent conserverait une métrologie influencée par les mesures romaines. Des études de détail sont proposées. L'extension maximale, dans la cartographie proposée (à la 3e page de l'article), dépasse 115 km et cela impose un énorme travail pour asseoir la vraisemblance d'une unique grille sur un aussi vaste espace (équivalant à l'espace couvert par les trois trames d'Orange par exemple).

 

 

Les hypothèses des archéogéographes sur la longue durée des centuriations

 

C'est à partir du début des années 2000 que l'hypothèse d'une construction dynamique des centuriations dans la longue durée fait son apparition, dans le sillage de la thèse de Claire Marchand et de mon interrogation sur la coupe de Pierrelatte.

Claire MARCHAND, Recherches sur les réseaux de formes. Processus dynamiques des paysages du Sénonais occidental, thèse, Université de Tours, novembre 2000, 2 vol.

Gérard CHOUQUER, "Le parcellaire dans le temps et l'espace, Bref essai d'épistémologie", Études Rurales, janvier-juin 2000, n° 153-154, p. 39-57.

Sandrine ROBERT, Comment les formes du passé se transmettent-elles ?, dans  Études Rurales, juillet-décembre 2003, n° 167-168, p. 115-132.

 

Quelle était l'idée que Claire Marchand et moi-même exprimions au début des années 2000 ? Lors de la formalisation de l'archéogéographie, nous avons souligné combien l'objet centurié se situait au cÏur des débats sur la transmission et de la compréhension des dynamiques. C'est alors qu'est apparue explicitement l'idée d'une construction dans le temps de certaines centuriations, c'est-à-dire d'une réalisation en partie différée de l'initiative romaine. Claire Marchand l'a exprimé dans un article en forme d'essai.

Claire MARCHAND, Des centuriations plus belles que jamais ? Proposition d'un modèle dynamique d'organisation des formes, Études rurales, juillet-décembre 2003, p. 93-114.

 

Il y avait là une espèce de développement morphologique de ce que la coupe géoarchéologique de Pierrelatte "les Malalones" avait montré. Puisque la transmission pouvait avoir existé dans certains cas, il devenait donc logique de dire que la morphologie agraire visible était d'origine romaine mais de réalisation postérieure, médiévale et moderne. 

J'ai explicitement présenté cette hypothèse d'une construction médiévale et moderne des agri centuriati de Vénétie à Trévise, dans le séminaire que la Fondation Benetton Studi Ricerche m'a invité à assurer en octobre 2004.

G. CHOUQUER, "Strutture e forme di paesaggi agrari nella lunga durata", Seminario, Quindicesimo corso sul governo del paesaggio, 2004 Postumia, Sperimentazioni paesaggistiche nei luoghi della nebulosa veneta, 5 octobre 2004.

C'est à cette occasion que j'ai testé, pour la première fois, cette idée résumée par la formule suivante : dans les agri centuriati d'Italie du nord, à Padoue ou en Romagne, c'est parce que le Moyen Âge a été lui-même fort, que la centuriation est si forte ! Je me souviens très bien qu'un collègue italien m'a interrogé en disant qu'au contraire l'explication traditionnelle était de rendre compte de la force de la centuriation par la faiblesse de l'incastellamento. Mais si on arrivait au contraire à démontrer que ces régions sont ponctuées de fondations médiévales importantes, comme on le verra un peu plus loin, les chercheurs qui pensent ainsi changeraient-ils d'idée ?

J'ai publié cette même idée dans le texte remis à la revue Archeologia Aerea.

Gérard CHOUQUER, Les centuriations : topographie et morphologie, reconstitution et mémoire des formes, dans Archeologia Aerea. Studi di aerotopografia archeologica, II, 2007, p. 65-82.

 Dans cet article, j'ai écrit ceci :

« Nous avons donc le choix entre deux schémas de lecture. L'un, classique, dit que ce qu'on voit sur une carte actuelle est romain, et que c'est l'inertie qui explique la survivance. Dans la notion de survivance, on place alors une notion fixiste de continuité linéaire et de pérennité. L'autre, nouveau, dit que le cadastre romain parfait qu'on voit sur les cartes de Noale ou de Cesena, est une création du temps long et qu'il n'a probablement pas existé sous cette forme dans l'Antiquité, qu'il est autant médiéval, moderne et contemporain que romain (Marchand 2003 ; Robert 2003). Dans la notion de survivance, il faut alors placer l'idée d'une survivance construite avec le temps. Malgré l'audace de cette seconde idée, je la trouve plus satisfaisante, car elle parle de dynamique et non d'inertie. Elle n'escamote pas deux mille ans d'histoire sous la forme de mots réducteurs et sans contenu ("bonne conservation").

Pour défendre le premier schéma, celui d'une inertie, il faut supposer que le Moyen Âge n'a pas été susceptible de transformer valablement les formes, que l'habitat s'est imparfaitement regroupé, que les fondations ont été mineures, par exemple que l'incastellamento a été marginal (sous-entendu qu'ailleurs, là où il a été puissant, les formes ont dé changer). Or c'est autre chose qui se produit : en plein cÏur de zones centuriées "assez bien conservées" les fondations sont puissantes (Cittadella, Castelfranco, Villafranca di Verona, etc.), et les créations parcellaires médiévales et modernes d'une grande originalité (travaux de Cédric Lavigne en cours ; Brigand 2005). La centuriation n'est pas restée forte sur les cartes parce que le Moyen Âge est inexistant. La centuriation est devenue forte sur les cartes parce que le Moyen Âge l'a construite, là où il a été lui-même fort !

 

Quels étaient les éléments de la réflexion ? Deux faits nous troublaient et nécessitaient toute notre attention :

- lors des fouilles on constatait généralement plusieurs trames antiques, et le schéma de la fouille de Bologne Casteldebole, reproduit par Claire Marchand, prouvait que nous ne souhaitions pas oublier ce point (Marchand 2003 p. 97) ;

- ensuite, étant donné cette complexité de départ, nous nous demandions comment on pouvait en arriver à ces centuriations monotones, celles qu'on voit sur les cartes italiennes d'aujourd'hui, où peu de chose échappait à l'uniformité de l'orientation.

Ces deux attendus nous ont conduits alors à proposer, pour expliquer les centuriations les plus parfaitement géométriques d'Italie, un schéma selon lequel c'est le temps qui fait le tri. On part de l'Antiquité qui projette sur le sol différents systèmes concurrents, et, par un processus complexe associant des interventions volontaires et des processus auto-organisés, un tri se fait et une forme l'emporte sur les autres.

 

 

Nouvelles recherches archéogéographiques sur des terrains italiens

 

* La thèse de Tiziana Ercole (2005-2006)

Tiziana Ercole est une chercheuse italienne, praticienne par profession de la télédétection, ayant travaillé dans des entreprises spécialisées dans ces techniques. Elle a souhaité réaliser une étude morphologique et dynamique de la région du Lac Fucino, à l'est de Rome.

Tiziana ERCOLE, Il paesaggio del Fucino tra topografia e topologia: contributo del telerilevamento e dell'analisi spaziale allo studio delle dinamiche insediative sulla lunga durata, communication au Convegno Nazionale di Archeologia Aerea, 100 anni di archeologia aerea in Italia, Roma, 15-17 avril 2009 (à paraître).

Tiziana ERCOLE, "Quelles définitions pour les opérations d'arpentage de l'ager Albensis ? Nouvelles considérations", dans Premier colloque d'archéogéographie, Paris septembre 2007, dans le cadre du forum Medieval Europe, publié sur : http://www.archeogeographie.org/index.php?rub=bibli/colloques/pre-actes/ercole

Les résultats qu'elle a déjà obtenus sont directement issus de sa maîtrise des systèmes d'informations géographique et de sa capacité à lire les images aériennes, les cartes et l'ensemble de la documentation topographique. Elle renouvelle l'étude des territoires des communautés et des cités autour du Fucino, avec des études des aires de visibilité autour des plus anciens établissements, des itinéraires notamment en lien avec les données d'anthropologie religieuse antique, des géométries parcellaires, de la métrologie, des interactions entre le milieu et les aménagements, etc.

 

* Reprise de l'étude des agri centuriati

A mon initiative, le développement des recherches en Vénétie, dans les années 2003-2009, a porté sur cette thématique. Il s'agit des travaux originaux de Cédric Lavigne sur la région de Vérone et diverses observations concernant des sites médiévaux et, surtout, de la thèse (en cours) de Robin Brigand. Les résultats que ce dernier obtient dépassent les espérances. Ils sont notamment servis par une cartographie et une analyse morphologique de grande qualité, sous SIG, qui fait sensiblement vieillir les cartes jusqu'ici produites.

Analyse des trames agraires autour de Cittadella par Robin Brigand. La prise en compte de la morphologie et de la métrologie permet d'individualiser les créations de trames planifiées médiévales du reste de la morphologie agraire. On voit que dans certains cas, les lotissements médiévaux se casent dans la trame d'origine antique, la renforçant et la transformant ; dans d'autres cas, ils sont divergents.

 

 

Ainsi, avec Cédric Lavigne, qui avait produit une synthèse sur la planification agraire médiévale, et avec Robin Brigand, nous avons explicitement envisagé le rôle des fondations médiévales et modernes, si nombreuses dans ces régions, et l'idée a commencé à se faire jour que c'était la colonisation agraire du Moyen Âge et celle de l'époque moderne qui avaient contribué à matérialiser des trames antiques, réalisant leur potentiel.

La figure de Crevalcore (élaborée par Cédric Lavigne et publiée dans mon essai de 2007) le suggère.

Gérard CHOUQUER, Quels scénarios pour l'histoire du paysage ? Orientations de recherche pour l'archéogéographie, préface de Bruno Latour, Coimbra/Porto, Éd. du Centre d'études archéologiques des Universités de Coimbra et Porto, 2007, 405 p.

J'ai présenté cet essai et ces hypothèses lors d'un séminaire de l'Université de Padoue en mars 2008, consacré au thème : Forme di paesaggio e dinamiche di trasformazione agraria.

http://www.archeogeographie.org/index.php?rub=formation/confsemin/padova

 

Nous pensions que cette idée offrirait une possible démonstration de ce que nous appelions "auto-organisation des formes dans la durée", dont Claire Marchand avait magistralement traité dans sa thèse (2000), en ce sens que des interventions ponctuelles postérieures, ne prenant pas en charge la globalité de la trame, mais la construisant par secteurs, finissaient malgré tout, et involontairement, par construire toute la trame de Romagne ou celles de Vénétie, à partir de l'initiative romaine. Le cas de la Romagne dépassait l'entendement puisque la centuriation forme une grille unique sur plus de 60 km d'extension !

Je dois ici reconnaître que ces nouvelles idées bousculaient le scénario que j'avais exprimé dans mon article de 1981 sur la Romagne, écrit à mes débuts dans la recherche. A cette époque, je croyais qu'il fallait repérer les planifications médiévales, les extraire de la grille, mais, ensuite, je qualifiais de romaine la grille de centuriation, sans me douter des effets taphonomiques qu'on allait découvrir 20 ans plus tard. Je crois donc que la critique de mon article de 1981 doit être faite de la façon suivante : j'avais bien eu l'intuition que les planifications médiévales spécifiques devaient devenir l'objet d'études et j'ai tenu le pari que je m'étais alors fixé en lançant la recherche de Cédric Lavigne (2002), celle de Robin Brigand (en cours) et aujourd'hui celle de Magali Watteaux (recherche postdoctorale sur les planifications agraires médiévales en Alentejo) ; mais je ne savais pas exprimer le fait que les planifications médiévales avaient aussi participé à la construction de la grille d'origine romaine. Ma lecture des formes était simplifiée, encore marquée par l'influence typo-morphologique ou "topographique" (c'est-à-dire selon le principe "à chaque période sa forme"). La vision de nos collègues italiens, à la même époque, était-elle différente ? Je n'ai rien lu sur ce sujet qui me prouverait le contraire.

 

* La thèse de Robin Brigand

Ce chercheur travaille sur la compréhension de la dynamique des agri centuriati en Vénétie, autrement dit sa thèse porte sur la question suivante : pourquoi les morphologies agraires actuelles ont-elles la forme que nous leur connaissons, si fortement marquées par la centuriation. Il insiste sur les composantes géomorphologiques de ces terrains qui lui permettent à terme de réfléchir sur des questions de taphonomie et d'évolution des parcellaires historiques. De fait, il a engagé une étude plus approfondie des cadastrations antiques, médiévales ou modernes, désormais servie par une représentation cartographique particulièrement explicite.

Dans son projet de thèse (automne 2006, université principale d'inscription : Besançon ; seconde université de rattachement : Padoue), intitulé Mutations et évolutions des agri centuriati entre la Brenta et le Piave, il consacre un passage à expliquer comment il conçoit les mutations des formes planimétriques au Moyen Âge et à l'époque moderne.

" A partire dalle carte topografiche, dalle fotografie aree e dei piani catastali antichi, possiamo identificare le originali opere di ristrutturazione agraria.

Possiamo studiare questi spazi rispetto alle epoche storiche più significative: il Medioevo feudale e l'epoca moderna (sedicesimo e settecesimo secolo principalmente). In questo arco di tempo, abbiamo osservato un modo di ristrutturare il paesaggio agrario che, nelle carte, si traduce come un fondamentale "rimaneggiamento" della trama romana, adeguata ai processi naturali di evoluzione del paesaggio.

Il XII e XIII secolo sono teatro di un'intensa campagna di popolamento, legata al conflitto che ebbe luogo tra il comune di Treviso e di Padova

E' in questo contesto che sono stati fondati due borghi castrali nella frontiera meridionale dell'alta piana, rispettivamente nel 1195 e nel 1220. Se una regolarità dei piani urbani» dunque già stata rilevata, ci˜ non» altrettanto riscontrabile per lo spazio rurale.

Su queste dinamiche di trasformazione dello spazio agrario la nostra ricerca intende soffermarsi, portando l'attenzione sul tipo di strutturazione visibile nel territorio vicino alle "cittànuove", mostrando la presenza di moduli metrologici coerenti e chiaramente distinti da quelli della centuriazione.

Un secondo momento storico significativo, bene visibile nella planimetria, corrisponde ai secoli XV e XVI. Le primi sconfitte marittime inflitte dai Turchi nel mediterraneo orientale, e rafforzate dall'annuncio delle restrizioni commerciali, incitarono lo Stato veneto a spostarsi verso la terra ferma. Da questo momento, esso prende il controllo delle risorse d'acqua e organizzerà l'irrigazione dell'alta pianura, processo che accompagna la graduale installazione del patriziato veneto. Se le occupazioni protostoriche e medievali si sono concentrate ai margini del sostrato ghiaioso, le occupazioni moderne mostrano invece di riattivare la funzione irrigante delle centuriazioni della alta piana e drenante della bassa.

La centuriazione romana si trasforma dunque nella lunga durata, nelle epoche storiche, secondo un processo di mutazione, di  destrutturazione, o di ameliorazione rispetto alla forma originaria.

Questo lavoro intende cos“ identificare nell'attuale morfologia agraria l'eredità e la specificità di tali trasformazioni. "

(R. Brigand, projet de thèse déposé à l'Université de Padoue)

Les premiers résultats publiés de ses travaux (2006 ; 2007) ont confirmé le fait que la part du Moyen Âge et surtout de l'époque moderne avait été décisive dans la construction des trames en Vénétie.

Robin BRIGAND, « Nature, forme et dynamique des parcellaires historiques. Quelques exemples de la plaine centrale de Venise », Agri Centuriati, 3, 2006, p. 9-33.

Robin BRIGAND, Les paysages agraires de la plaine vénitienne. Hydraulique et planification entre Antiquité et Renaissance, dans Premier Colloque d'archéogéographie, à l'occasion du forum Medieval Europe, Paris 2007. http://www.archeogeographie.org/bibli/colloques/pre-actes/brigand/brigand.pdf

 

* De mon côté, je poursuis une investigation sur les centuriations, notamment italiennes, dans la perspective d'un ouvrage de synthèse sur leur dynamique et les effets du renouvellement des connaissances sur la méthodologie. Je suis ainsi conduit à exploiter les informations désormais accessibles sur les diverses missions aériennes disponibles sur les géoportails, et à les confronter aux documents plus anciennement publiés.

 

Détail de la centuriation de Pola (Istrie) : interprétation de la mission de Google Earth.

 

Casale Scoppa (Pouilles, Italie du Sud). Ampleur des informations (disparues) lues sur un unique cliché RAF : la centuriation (ici surlignée) est mêlée à d'autres informations fossiles.

 

Casale Scoppa (Pouilles, Italie du Sud). Interprétation simplifiée du cliché aérien.

 

Casale Scopa (Italie, Pouilles). Un carrefour d'axes de la centuriation et des vignobles dont on peut compter les fosses de plantation, en surimposition à d'autres traces fossiles.

Détail d'un cliché RAF avec augmentation du contraste.

 

Interprétation du cliché précédent (G. Chouquer). Dans cette lecture (destinée à un cours de photo-inteprétation à l'Université de Coimbra) on n'a relevé que le parcellaire lié à la centuriation romaine.

 

 

 

Agri Centuriati : un programme paléo-environnemental autour des centuriations

 

La création de la revue Agri Centuriati est, du point de vue de l'actualité de la recherche sur les centuriations, un événement intéressant. Elle annonce une évolution sensible de la problématique sur les centuriations en Italie et par les chercheurs italiens.

Dans son article introductif, Pier Luigi Dall'Aglio défend une vision renouvelée. 

Pier Luigi DALL'AGLIO, Perché studiare la centuriazione, dans Agri Centuriati, 1, 2004, Pise-Rome 2005, p. 17-21.

Il écrit notamment (p. 19 ; ma traduction) :

« Il est par conséquent évident que l'étude de la centuriation est quelque chose de plus complexe qu'une pure et simple reconnaissance géométrique de la persistance des divers cardines et decumani, tentation dans laquelle tendent, aujourd'hui, à tomber de plus en plus de jeunes chercheurs éblouis par la foi excessive dans les modernes technologies informatiques qui leur fait oublier que l'actus romain n'est pas une mesure exacte, que les Romains n'avaient pas les instruments de mesure que nous avons aujourd'hui, que le temps a modifié le tissu complexe du territoire, même là où il y a une parfaite conservation de la maille centuriée, que les actuelles limites sont différentes, dans leur nature et leur structure, de celles de l'époque romaine, et que nous travaillons sur des supports qui, bien qu'infiniment plus précis que ceux de l'époque romaine, ne sont pas toutefois si précis, et c'est pourquoi c'est une absurdité méthodologique et historique de dire, par exemple, que dans tel territoire donné, les centuries ont un côté de 706 m plutôt que 710. Il vaut mieux répéter, avec notre vieil et  inoublié maître Nereo Alfieri, que le côté d'une centurie régulière de 20 actus correspond à environ 710 m.»

 

Il défend alors une analyse de la centuriation en lien avec l'étude de l'eau et de l'hydrographie, avec les variations paléo-environnementales des milieux considérés, avec l'histoire plus qu'avec la géométrie.

Ces travaux se situent dans la filiation de travaux archéologiques italiens qui ont, de façon très intéressante, examiné la question du rapport des sociétés anciennes à leur milieu géographique, avec la publication, dès 1995, d'un volume de l'"Atlas thématique de topographie antique" consacré à l'apport de l'archéologie à l'étude des bonifications agraires (Quilici et Quilici Gigli 1995).

Il se trouve que cet intéressant programme de recherches développe les mêmes idées qu'un programme de recherches de même nature engagé en France dans les années 1990 et publié près de 10 ans avant la fondation de la revue Agri Centuriati. Ces travaux méritent d'être rappelés.

Jean-François BERGER et Cécile JUNG, Fonction, évolution et "taphonomie" des parcellaires en moyenne vallée du Rhône. Un exemple d'approche intégrée en archéomorphologie et en géoarchéologieè, In : CHOUQUER (G.) (dir.), Les formes du paysage, tome 2, Errance, Paris, 1996, 95-112.

Jean-François BERGER et Cécile JUNG  et collaborateurs, Lots 11, 12, 13, 21 Rapport Fossés, Opération transversale, AFAN-TGV Ligne 5 -Secteur II : Valence-Avignon, Rapport de fouille, 2 volumes, rapport de fouille, tap., S.R.A. Rhône-Alpes et S.R.A. Provence Côte d'Azur, 1999.

Jean-François BERGER, Les étapes de la morphogenèse holocène dans le sud de la France, dans Sander VAN DER LEEUW, François FAVORY et Jean-Luc FICHES (dir.), Archéologie et systèmes socio-environnementaux. Études multiscalaires sur la vallée du Rhône dans le programme Archaeomedes, CNRS éditions, Paris 2003, p. 87-167.

Jo‘lle BURNOUF, Jean-Paul BRAVARD, Gérard CHOUQUER (éd.), La dynamique des paysages protohistoriques, antiques, médiévaux et modernes, XVIIe Rencontres internationales d'archéologie et d'histoire d'Antibes, Ed. APDCA, Sophia-Antipolis 1997.

Gérard CHOUQUER (éd.), Les formes du paysage, 3 vol. : tome 1 Etudes sur les parcellaires, tome 2 - Archéologie des parcellaires tome 3 - L'analyse des systèmes spatiaux, éditions Errance, Paris 1996 (1 et 2) et 1997 (3).

Gérard CHOUQUER, "Le parcellaire dans le temps et l'espace, Bref essai d'épistémologie", Études Rurales, janvier-juin 2000, n° 153-154, p. 39-57.

Ricardo GONZÁLEZ VILLAESCUSA, Centuriations, alqueras et pueblas : éléments pour la compréhension du paysage valencien, dans GHOUQUER G. (dir), Les formes du paysage, tome 2, Ed. Errance, p. 155-165.

Sander VAN DER LEEUW, François FAVORY et Jean-Luc FICHES (dir.), Archéologie et systèmes socio-environnementaux. Études multiscalaires sur la vallée du Rhône dans le programme Archaeomedes, CNRS éditions, Paris 2003.

 

Ce rappel étant fait, restons sur les apports importants de la revue Agri Centuriati. Dans le premier volume (reçu au début de l'année 2005 : il y a un décalage d'une unité entre le millésime de la couverture et la date d'édition), l'article de Carlotta Franceschelli et Stefano Marabini, ouvre des pistes très intéressantes en relation avec l'éditorial programmatique de P. L. Dall'Aglio.

Carlotta FRANCESCHELLI et Stefano MARABINI, Assetto paleoidrografico e centuriazione romana nella pianura faentina, dans Agri Centuriati, 1-2004, Pise-Rome 2005, p. 87-107.

Leur idée est de reprendre le dossier de la centuriation de Faenza à la lumière de la connaissance des assiettes paléohydrographiques. Autrement dit, connaissant, par la géologie, les changements du cours des rivières et les effets de sédimentation qui leur sont associés, il devient possible d'évaluer le rapport entre les traces visibles de centuriation et les formations superficielles et d'aboutir à une espèce de lecture taphonomique (c'est-à-dire de lecture de l'enfouissement ; c'est moi qui nomme ainsi) du territoire. Parce qu'ils sont bons connaisseurs de la documentation locale, ils sont en situation de faire des liens intéressants et les conclusions de leur article (p. 103) sont novatrices :

- les zones où se constatent des dégradations naturelles et anthropiques au haut Moyen Âge peuvent être celles où on peut émettre des hypothèses d'interventions planifiées médiévales. Mais, dans leur article, celles-ci ne sont pas nommées, si ce n'est l'intervention de certains monastères ravennates à partir du IXe s. dans la région de Bagnacavallo.

- fonder la connaissance de la centuriation antique à partir de ce qu'on en voit aujourd'hui est délicat, la prudence étant de mise.

C'est le même thème qu'explore, dans le numéro suivant de 2005, l'article de Pier Luigi Dall'Aglio.

Pier Luigi DALL'AGLIO, Centuriazione e variazioni ambientali nella media e bassa pianura parmense, dans Agri Centuriati, 2, 2005, Pise-Rome 2006, p. 103-113.

 

Cependant, l'intérêt de ces observations appelle une réserve. La qualité de ces observations n'est, en effet, servie ni par le vocabulaire utilisé ni, surtout, par la cartographie. Les auteurs cités continuent à employer des mots et des expressions qui dénotent le retard de la morphologie dans les études italiennes. Ni "conservation", ni "dégradation", ni "persistance", ne conviennent ou ne suffisent lorsqu'il est question de transformation, de transmission, de résilience, de création de nouvelles morphologies agraires, etc. Je mets cette imprécision sur l'absence d'une vision théorique claire des situations, due au fait que les chercheurs italiens refusent traditionnellement, et continuent à le faire, le langage de l'analyse morphologique, notamment des planimétries, et, de ce fait, ne pratiquent pas le couplage entre analyse des formes en surface et analyse géoarchéologique. C'est la même raison qui conduit à observer que les articles italiens de la revue -  et ceux des auteurs cités en particulier -, continuent à se contenter de relevés souvent grossiers de la centuriation.

 

Malgré ces réserves, le lecteur constatera donc - ce qui est une situation qui se vérifie quelquefois dans la recherche -  que des avancées parallèles se produisent. Les chercheurs italiens découvrent, par l'enquête géologique et paléohydrographique, l'importance du phénomène de transmission que les travaux des archéogéographes français ont jadis théorisé et continuent à développer à partir d'autres terrains (en France et aussi en Italie) et notamment en pratiquant une étude conjointe de la morphologie agraire et de la géoarchéologie. 

Je signale, au passage, le très intéressant et tout récent article de Ilaria di Cocco,  qui étudie en détail la morphologie de la centuriation à Crevalcore, et qui va dans le même sens que ce que nous proposons : la lecture de la centuriation ne conduit pas à une interprétation antique univoque.

Ilaria DI COCCO, Aree 'apparentemente' centuriate della pianura bolognese, dans Agri Centuriati, 2, 2008, Pise-Rome 2009, p. 67-75.

 

 

De nouveaux développements sont venus des mêmes collègues italiens. C'est en janvier 2008, alors que je terminais l'article publié par les Annales (Chouquer 2008), que j'ai eu connaissance, grâce à Robin Brigand, de l'ouvrage de synthèse de Carlotta Franceschelli et Stefano Marabini publié en fin 2007.

Carlotta FRANCESCHELLI. et Stefano MARABINI, Lettura di un territorio sepolto. La pianatura lughese in età romana, Alma Mater Stud., Univ. di Bologna, Dipart. di Arch., Studi et Scavi, n. ser.,  17, Ante Quem, Bologne,  222 p., 3 Pl. h. t.

Cet ouvrage faisait suite à une thèse de Carlotta Franceschelli, soutenue en 2005 (mais inédite) et aux articles que j'ai recensés ci-dessus.

Devant son importance, j'ai tout de suite souhaité contribuer à donner de l'écho à ce travail, en le faisant recenser sur le site de l'archéogéographie, car il publiait un dossier de poids pour une démonstration qui reste neuve et délicate.

Avec un commentaire de Robin Brigand, ce livre a donc été proposé comme "livre du mois de mai 2008" :

http://www.archeogeographie.org/index.php?rub=presentation/infos/livres/0805

 

De quoi s'agit-il ? En annonçant la puissance sédimentaire qui recouvre les niveaux romains dans la région de Lugo, en établissant le rôle occultant et transformateur des planimétries de l'"horizon Veggianti", leurs recherches soulevaient le même problème que celui qui avait été relevé par l'opération fossés de J.-F. Berger et C. Jung, mais elles le faisaient en termes un peu différents. Ce qui était neuf, c'était que la forme des centuriations en surface était quasi parfaite alors qu'on ne pouvait plus aussi aisément envisager partout un schéma du genre de celui de Pierrelatte "les Malalones" pour en rendre compte, ou du moins qu'on pouvait se poser la question. Quand la puissance sédimentaire atteint ou même dépasse 7 ou 8 mètres, et que la centuriation est parfaite en surface, il est évident qu'il faut repenser les termes du problème dans le sens d'une diversification des modalités de la dynamique. On ne peut donc que se féliciter de la publication de ce dossier.

 

Grâce au stimulus de ce travail géoarchéologique, j'ai alors repris et amélioré l'hypothèse que j'avais formulée en 2004 à Trévise et je l'ai présentée à Coimbra en mai 2008, sous la forme du schéma suivant.

:DeuxBlocsDiagrLugo.jpg

Schématisation des dynamiques envisageables dans la plaine de Romagne

 

Dans le bloc-diagramme du haut, j'imagine que le niveau romain est continu bien que de plus en plus profondément enfoui et je suppose que la transmission du fond vers la surface obéit à un schéma du type de celui de Pierrelatte. En surface je dessine la centuriation planimétrique en partant du rouge, là où elle est en accord avec le niveau romain peu enfoui, pour changer progressivement et aller vers le vert, là où les niveaux romains s'enfoncent et où la déconnexion avec la surface peu intervenir. Pour des puissances de 5 à 8 m de recouvrement, il faut suivre l'avis du géologue et de l'archéologue italiens et interroger le schéma de transmission verticale. C'est pourquoi je propose le second schéma, celui qui imagine que la transmission de la centuriation antique puisse se faire en surface également par construction latérale progressive de la grille, schéma dans lequel la régulation de l'eau et les voies de communication jouent un rôle décisif dans sa diffusion.

En réalité je crois qu'il faut mêler les deux modalités et imaginer des processus très complexes, variables localement. Il y a à cela plusieurs raisons : la réalisation antique devait être de niveau différent selon les lieux, et cela nous ne le savons pas ; l'enfouissement n'est pas régulier ; enfin, les opportunités de réactivation ou de création de la trame antique ont également connu des variations. 

 

Nous tournons, les uns et les autres, autour d'une typologie à venir des modes de transmission qui pourra devenir, à terme, un outil précieux de compréhension des dynamiques.

Mais, dans l'ouvrage de 2007, Carlotta Franceschelli et Stefano Marabini n'expliquent pas le phénomène qu'ils constatent. Tout au plus, pour la centuriation de Bagnacavallo (un microsecteur d'une dizaine de centuries, différemment orientées par rapport à la centuriation principale), émettent-ils l'hypothèse qu'il s'agirait d'une initiative du haut Moyen Âge, liée à l'église de Ravenne qui possédait des domaines en ce lieu. En admettant que l'hypothèse soit bonne, au mieux elle n'explique qu'un point de détail dans la carte d'ensemble. Que se passe-t-il ailleurs ? Qu'en est-il de la centuriation de Lugo, là où elle est au même niveau d'enfouissement que la zone de Bagnacavallo ?

Dans un très récent article daté de fin 2009, Carlotta Franceschelli a approfondi sa réflexion et offert des aperçus nouveaux.

Carlotta FRANCESCHELLI, Dynamiques de transmission de la morphologie agraire : "pérennisation" et "effacement" de la centuriation romaine dans la plaine du Pô, dans Agri Centuriati, V-2008 (2009), p. 77-105.

Elle montre que le degré variable de formalisation de la centuriation en surface, devient un indicateur des différents types de dynamique possibles pour expliquer ce qu'on voit sur les cartes et les photographies aériennes. L'idée me paraît très intéressante et ce pas vers l'analyse morphologique doit être souligné.

Elle discute alors les schémas de transmission et pense qu'il peut y avoir une transmission de surface, par prolongement des axes. Il faut reprendre son argumentation et la serrer au plus près. Voici comment elle conduit son raisonnement :

- elle observe que la centuriation romaine de la plaine romagnolaise fait partie, traditionnellement, des cas exemplaires de préservation de la centuriation romaine ;

- elle observe qu'il est difficile de dater une pertica, mais elle se livre néanmoins à l'exercice en proposant la première moitié du IIe s. av. J.-C. ; je renvoie le lecteur au détail de sa démonstration (2009, p. 81-82) ;

- elle pose ensuite l'attendu que ce n'est pas toute la centuriation actuellement visible qu'on doit rapporter à cette haute époque (p. 81) ; elle en tire l'enseignement que la pratique de l'analyse morphologique est mauvaise si elle est effectuée de façon exclusive et réductrice sur des documents modernes ;

- elle rappelle alors les résultats des sondages qui ont montré l'enfouissement variable des niveaux romains, ce qui oblige à pratiquer une morphologie liée à la géoarchéologie ;

- elle installe alors une histoire d'emprise et de déprise (calme et crise, dit-elle) liée aux dynamiques pédo-sédimentaires durant les sept derniers millénaires (p. 86), et elle rappelle la découverte d'un horizon correspondant à la crise climatique et sédimentaire du Petit âge glaciaire du Haut Moyen Âge ;

- en observant que la centuriation, avec son quadrillage régulier est justement indifférente à cette histoire sédimentaire, elle  attire l'attention sur le fait qu'elle ne peut pas être totalement antique ;

- elle recourt alors (p. 87-88) aux églises paroissiales du haut Moyen Âge et note qu'à certains endroits correspondant à des bourrelets du sous-sol, la stabilité et la persistance du peuplement expliquent la transmission partielle des axes de la centuriation ;

- cherchant des hypothèses recevables pour expliquer ces transformations, elle évoque l'église de Ravenne et discute rapidement la question de massae que cette église possède ; elle y voit un pouvoir fort, c'est-à-dire capable de provoquer la réoccupation de l'espace.

- elle abandonne alors ce dossier pour passer à d'autres exemples (Faenza, Reggio, Cesena) ; mais, revenant sur le cas de Lugo en conclusion elle soulève alors, en une phrase, notre hypothèse historique, en écrivant : « En ce qui concerne plus particulièrement la plaine du Pô, nos études récentes nous ont permis de vérifier qu'un rôle important, au sein du processus de formation de la morphologie agraire actuelle, a été joué à partir du XIIIe siècle, par les communes. Leurs interventions sur l'aménagement des campagnes, telles qu'elles ressortent par leurs corpus statutaires, semblent aller dans le sens d'une régularisation de l'organisation agraire préexistante, sans avoir produit ex nihilo des réseaux cohérents à grande échelle.»

On y vient, donc, peu à peu, même si c'est encore au détour d'une phrase et avec des termes édulcorés (régulation au lieu de colonisation) ! Pour comprendre la fermeté morphologique des agri centuriati, il faut en effet écrire ce chapitre d'histoire que j'ai ouvert dès 1981 et réaffirmé dans Archéologie Médiévale en 1987 et qui porte sur la colonisation agraire médiévale des XIIe-XVe s. Il aura fallu 25 ans pour qu'on veuille bien considérer l'idée. Gageons que d'ici peu on nommera le phénomène par son nom et qu'on finira par mettre au musée l'idée d'un maintien du savoir faire des agrimensores romains car ce dont il est question est autre chose qu'une imitation des modèles romains par des moines et des convers. Je ne pense pas qu'on puisse continuer à expliquer les planimétries à l'aide des abbayes et des paroisses, alors qu'il s'agit d'assignations, de colonisation agraire, de fondations de villeneuves ? Autrement dit ne faudrait-il pas éviter de confondre un chapitre de l'histoire intellectuelle du Moyen Âge - le phénomène de copie de plus en plus sélective des manuscrits gromatiques -  avec le phénomène social majeur de la colonisation agraire du second Moyen Âge ?

 

Dans cette lente progression des idées, on n'est pas aidé par des formulations irresponsables. Voici, par exemple, comment Alain Ferdière résume l'ouvrage de C. Franceschelli et St. Marabini dans sa récente chronique :

« Quant aux centuriations romaines, dont je n'avais pas eu à parler - sans m'en plaindre - depuis un moment, je signale la très suggestive publication de la thèse (2005) de Carlotta Franceschelli concernant l'étude de la planification agraire antique de la plaine de Lugo (Franceschelli et Marabini 2007) : ce secteur de la plaine du Pô était en effet connu pour présenter les plus belles et les mieux conservées des centuriations antiques d'Italie et du Bassin Méditerranéen ; or ce travail, fondé sur des observations archéologiques minutieuses, des études géomorphologiques et géo-archéologiques, et de nombreux sondages carottés notamment, démontre en fait que les niveaux romains de la plaine sont recouverts de plusieurs mètres de dépôts naturels (alluvions/colluvions) et que par conséquent les " traces »de cadastrations antiques qu'on croyait conservées dans le parcellaire actuel correspondent en fait à une planification agraire sans doute de la fin du Moyen âge ! Les ennemis du " tout centuriation romaine »se réjouiront de cette magistrale démonstration"»

Alain Ferdière, Voyage à travers les campagnes de la Gaule romaine, XIII, RACF tome 47, 2008 (paragraphe 59 de la chronique)

http://racf.revues.org/index1240.html - tocto1n7

Ce résumé à la serpe n'est pas fidèle puisque, dans l'ouvrage auquel Alain Ferdière se réfère, il n'est jamais question de centuriations qui seraient totalement médiévales et  pas du tout romaines ! En outre, la méthodologie n'est pas à proprement parler géoarchéologique, mais plus simplement géologique : par exemple, il n'y a pas, dans l'ouvrage, de coupes avec étude des fossés, de leur dynamique de remplissage, de leur possible réactivation, comme on en trouve dans les travaux de Cécile Jung et Jean-François Berger. Il y a des coupes géologiques, donc uniquement des carottages indiquant la profondeur d'enfouissement de tel ou tel niveau. Les coupes sont ensuite abstraitement construites à partir de la série des carottages. Alain Ferdière fait donc une lecture inattentive, à des fins polémiques. Et pourtant, ceci étant dit, sa maladresse invite à mieux formuler le phénomène, afin qu'il ne soit plus ainsi travesti.  Passons.

 

 

Quelles problématiques de recherche aujourd'hui ?

 

En guise de conclusions, quatre points me paraissent pouvoir être relevés.

 

I - Un premier point concerne donc le rôle des transformations de la morphologie agraire du Moyen Âge et de l'époque moderne dans la construction des centuriations.

On pourrait désigner cette difficulté en parlant de la situation de "transparence" de la morphologie médiévale et moderne. J'entends par là le fait que la part de la construction médiévale et moderne dans les planimétries agraires étant singulièrement absente, le raisonnement se trouve biaisé par le défaut des connaissances. Quand des régions entières comme la Vénétie, la Romagne ou l'Émilie, portent le témoignage de tant de fondations médiévales du type des villeneuves, que des documents historiques renseignent sur l'arrivée de colons et sur les distributions des terres, que des exemples massifs d'investissements existent pour l'époque moderne, que cette construction volontaire des planimétries passe par une régulation de l'eau, et que, malgré cela, aucune analyse de la morphologie agraire correspondante n'est faite, on se trouve dans une situation ambigu‘.

Cette carence est en train de changer par le travail des archéogéographes. Dans les centuriations situées au nord de Venise, la relation de la grille avec les aménagements provoqués par les villas de l'aristocratie vénitienne, au moment où cette dernière réinvestit la Terre Ferme, parait très étroite (Brigand, thèse en cours). Par la gestion de l'eau et des communications, par la redéfinition du foncier (c'est le temps des estimes), les interventions médiévales et antiques ont permis au schéma géométrique de lointaine origine romaine de se diffuser. Finalement, on se rend à l'évidence suivante : le jeu des transmissions fait qu'en surface, ce qu'on voit est peu romain, bien que réellement généré par l'arpentage de cette lointaine époque.

Il faut éviter d'avoir du Moyen âge une vision lisse qui empêche de voir l'évidence, à savoir l'importance de la colonisation agraire médiévale dans la région du graticolato de Romagne ou de Vénétie. L'essentiel est dans le puissant mouvement de colonisation ou de recolonisation des terres, de fondations de villages réguliers, de morcellement planifié des terres pour dessiner des lots et les assigner qui date des XIIe-XVe s. Dans la plaine de Romagne, il donne lieu à une vingtaine de fondations. C'est également le cas en Émilie et dans d'autres régions de la plaine du Pô.

 

Cette carte souligne la nette correspondance entre les fondations médiévales et les zones où la centuriation est présente, principalement au centre de l'espace centurié.

 

Il ne faut pas négliger non plus les transformations qui ont pu avoir lieu à l'époque moderne, notamment pour odonner les écoulements, et qui ont contribué, elles aussi, à diffuser la trame centuriée, là où on avait fait le choix de la réactiver.

Bref, à la réponse de Carlotta Franceschelli, toute empreinte de géoarchéologie mais pensée contre l'analyse des formes et dans la méconnaissance des héritages médiévaux les plus visibles, j'oppose une méthodologie différente, dans laquelle j'enrichis l'analyse des formes de ce que la géoarchéologie, la géographie et l'histoire peuvent apporter.

Il serait regrettable que la dynamique des centuriations de Romagne fasse antichambre dans tel ou tel palais abbatial de Ravenne ou dans telle paroisse locale avant de pouvoir se déployer sur son véritable terrain.

Mais on voit le problème : il faut sortir de la case archéologique et du tropisme de l'histoire romaine, et aller non seulement vers la géologie (ce qui est bien), mais aussi vers la géographie, l'histoire et le dossier de la fin du Moyen Âge et de l'époque moderne. Les cloisons ne sont plus de mise.

 

Y a-t-il un renversement de paradigme ? C'est ce qu'écrivent nos collègues italiens (voir ci-dessous). La réponse est nuancée. Il y a renversement en ce sens qu'il faut admettre que ce que nous voyons, lorsque nous étudions des centuriations inscrites dans la planimétrie actuelle, est produit par le temps et donc n'est pas, à strictement parler, antique. Mais il n'y a pas renversement si le schéma de Lugo devait remplacer celui de Pierrelatte.

En effet, la découverte de l'ampleur de la sédimentation de Lugo ne contredit pas ce qui a été observé ailleurs (à Pierrelatte, "les Malalones" et dans de nombreuses autres situations), à savoir une transmission progressive de l'information du niveau romain vers le niveau de surface.

Carlotta Franceschelli, cherchant à résumer notre idée, écrit  à tort (2009, p. 89 : souligné par moi) :

" La plaine de Lugo représente un cas intéressant de renversement de l'un des paradigmes qui caractérise traditionnellement l'analyse de la morphologie agraire, selon lequel le maintien du schéma centurié serait le résultat d'une continuité presque "sans histoire", de l'antiquité à aujourd'hui (avec renvoi à Chouquer 2004 et Marchand 2004). Bien au contraire, l'insertion des formes agraires dans les processus de formation de la plaine nous montre qu'une histoire, même assez complexe,  - avec phases d'emprise et de déprise - se cache derrière cet apparent immobilisme. "

Un peu plus loin elle précise sa façon de lire notre travail en écrivant que nous serions partisans d'un processus continu allant "d'un état de chaos à un état d'ordre" (2009, p. 100).

En fait elle mêle deux choses :

1. la thèse de la résilience qu'elle déforme en écrivant qu'il s'agirait d'un schéma sans histoire (c'est inutilement polémique ! voir la même opinion chez Alain Ferdière (RACF 47, 2008) qui écrit : " Enfin, notons un nouvel essai, épistémologique, de Gérard Chouquer (2007) concernant l'histoire des paysages et des parcellaires, en faveur de la nouvelle discipline qu'il a fondée et dont il est le pape incontesté, l' " archéogéographie ", hors de l'histoire et de l'archéologie" ; souligné par moi). L'ironie et la déformation ne sont pas des réponses à la hauteur des questions qui se posent.

2. la modélisation de Pierrelatte, qu'elle cherche à vieillir ("qui caractérise traditionnellement...") sans doute pour mieux asseoir la nouveauté de sa propre observation ; or cette modélisation de transmission définie dans le schéma de Pierrelatte gagne tous les jours en importance. Elle n'est pas un schéma usé qu'il faudrait remplacer.

 

Pierrelatte, lieudit "les Malalones" (France, Drôme). Élaboration de l'information pour faire ressortir le lien entre les résultats des coupes géoarchéologiques et la planimétrie visible en surface. L'échelle des coupes a été exagérée pour pouvoir être lisible.

 

Je rappelle les faits : 1. la coupe de Pierrelatte montre des successions d'épisodes sédimentaires qui sont précisément une histoire à plusieurs chapitres et que, plus de dix ans avant ce qu'elle écrit, Jean-François Berger et Cécile Jung (1996) ont aussi observé ces phases d'emprise et de déprise et qu'il y a tout sauf de l'immobilisme dans cette vision des choses ; 2. des fouilles italiennes et françaises ont bien établi la pluralité initiale et la compétition des planimétries dans nombre de cas et il reste à expliquer comment et pourquoi se fait un choix dans le sens de la monotonie des formes. Or ce point est totalement absent de la réflexion de Carlotta Franceschelli, parce qu'elle part des insuffisantes cartographies italiennes et ne sait pas faire d'analyse morphologique des planimétries.

Car en ne rendant pas exactement compte de notre travail, C. Franceschelli jette le discrédit sur le problème autant que sur les chercheurs. A Pierrelatte, il y a bien, ne lui en déplaise, une transmission verticale (du fond vers la surface) qui se fait malgré les épisodes historiques dont la coupe du géoarchéologue rend compte.

Le cas de Lugo, dont j'ai dit tout l'intérêt ci-dessus, ne peut pas parler au nom de toutes les dynamiques (pas plus que celle de Pierrelatte ne résume les situations, c'est évident). Et, même dans ce dernier cas, il faut préciser de quoi il est très probablement question. Je n'imagine pas une seconde une société médiévale créant de toutes pièces une division agraire destinée à l'assignation et au lotissement et dont l'arpenteur aurait pris comme modèle la centuriation romaine. Je ne le vois pas, si on me permet cette boutade, le traité d'Hygin Gromatique d'une main, la perche de l'autre, imitant le modèle antique : ni à Ravenne, ni Lugo, ni au IXe ni au XIVe s.

En revanche, ce dont il est question c'est de l'effet des héritages sur la pratique de l'arpentage. Les arpenteurs médiévaux, sollicités par des projets d'assignation, de peuplement, de développement agraire, trouvent un milieu dans lequel les planimétries conservent plus ou moins des héritages de la centuriation. Parce qu'il y a eu ici une lente montée de l'information antique dans l'information de surface, parce qu'il y a possibilité, ici ou là, de s'appuyer sur un axe existant pour le prolonger, parce que la gestion de l'eau exerce un effet déterminant dans la progression en  surface de l'orientation antique, l'action des arpenteurs médiévaux transmet, involontairement j'imagine, la trame antique au moment où ils construisent intentionnellement la trame médiévale destinée aux assignations. J'en ferai prochainement la démonstration en détail dans un chapitre d'un livre que je consacre à la dynamique bimillénaire des centuriations.

Dans le fond, n'étant ni géologue ni géoarchéologue, je demande aux spécialistes de nous expliquer si une puissance sédimentaire de quelques mètres interdit totalement un schéma de transmission ou bien si, compte tenu de la durée, cela peut néanmoins être envisageable. Mais tant que nous n'aurons, à Lugo, que des relevés de carottages et non des coupes montrant la stratigraphie, avec d'éventuelles reprises ou d'éventuels scellements, nous hésiterons sur le schéma à retenir.

Je peux donc, en conclusion de ce passage, retourner le compliment à Carlotta Franceschelli : en négligeant le chapitre de la colonisation agraire de la fin du Moyen Âge, ne serait-ce pas elle qui se dirige vers une "dynamique sans histoire" ?

 

II - L'étude des centuriations connaît actuellement, et ne peut que connaître de plus en plus, une phase d'évaluation critique. Comme il existe beaucoup de candidats inégaux au titre de centuriation, il est évident qu'un travail d'évaluation est à faire. La voie n'est pas facile et j'en ai moi-même cherché la méthodologie en produisant deux études critiques.

La première concerne une évaluation de l'éventuelle centuriation de Mirebeau en Côte d'Or, hypothèse que j'avais formulée dès mes premiers travaux. Le dossier d'indices est à la fois très suggestif mais encore insuffisant pour conclure avec une totale certitude à l'existence de la centuriation.

Gérard CHOUQUER, "Archéogéographie des trames planimétriques en Côte-d'Or", dans Michel PROVOST, La Côte-d'Or, vol. 21/1, collection Carte archéologie de la Gaule, Paris 2009, p. 183-264.

 

La seconde étude concerne le territoire de la colonie romaine de Valence. Depuis 25 ans une hypothèse portait sur deux centuriations (Chouquer et Odiot 1984). Grâce à un travail de photo-interprétation à très grande échelle, j'ai pu établir que la centuriation B est certaine dans l'extension que je lui avais donnée, et la centuriation A seulement envisageable. 

Gérard CHOUQUER, "Archéogéographie des planimétries et des centuriations de la plaine de Valence", dans : La Drôme, vol. 26, collection Carte archéologie de la Gaule, à paraître en 2010.

On se convaincra de ce qu'est une centuriation et de l'image qu'elle peut offrir sur une photographie aérienne en observant la figure suivante qui montre le croisement (en forme de T) d'un kardo et d'un decumanus de la centuriation B de Valence sur la commune de Montélier.

 

Montélier (France, Drôme). Cliché IGN.

 

 

III - J'en viens au point suivant : la sédimentation n'est pas la seule clé de toute cette affaire. En effet, la critique développée à partir de l'exemple de Lugo doit être maniée avec précaution. On nous dit que la centuriation enfouie de Lugo n'est pas connue et que celle de surface est autre chose, parce que la sédimentation est le fait majeur qui empêche d'atteindre les niveaux anciens. On en tire l'idée que la visibilité de l'ancien est quasiment impossible.

Or on peut citer le cas inverse de trames enfouies, dans des milieux particulièrement marqués par l'eau, le sédiment, la mobilité des chenaux, et qui sont néanmoins accessibles. C'est le cas de la Polesine où la découverte d'une trame quadrillée plus ancienne que le parcellaire moderne visible en surface intervient là où on ne l'imaginait pas, c'est-à-dire en plein delta du Pô. Les archéologues italiens l'ont interprétée comme étant une centuriation de module original (Peretto et Zerbinati 1985). Elle est donc plus ancienne que le parcellaire visible et néanmoins accessible. Ainsi, des observations ne sont pas impossibles dans des milieux paléohydrographiques de grande mobilité.

La figure suivante est une capture d'écran de la mission de Google Earth (avec renforcement des contrastes) où on peut lire les traces de cet ancien quadrillage qui a été interprété comme étant une centuriation entre Rovigo et Adria.

 

Polesine, entre Rovigo et Adria. Échelle de 200 m. Cliché Google Earth (traité)

 

 

IV - Enfin, dernier point de ce bilan, la réhabilitation de l'analyse morphologique est largement engagée, malgré le scepticisme de certains et les difficultés de la collaboration. Je commencerai par évoquer un article de Sandrine Robert qui, bien qu'il ne concerne pas les centuriations, pose avec beaucoup de finesse la question de la nature des informations qu'on emploie lorsqu'on fait de la morphologie et lorsqu'on pratique l'archéologie.

Sandrine ROBERT, Archéologie préventive et morphologie : deux points de vue scientifiques différents, dans Fr. FAVORY et A. VIGNOT (ed), Actualité de la recherche en Histoire e Archéologie agraires, Besançon 2003, 53-63.

Il y a difficulté du dialogue et Sandrine Robert affronte la question avec la qualité, rare, d'une chercheuse qui a pratiqué les deux activités et en comprend bien la spécificité. A partir d'une réflexion sur la différence existant entre la trace archéologique et la forme des analyses planimétriques des archéogéographes, elle montre que la nature de l'information change, qu'il n'y a pas obligatoirement de lien direct entre elles, et que l'impact de l'échelle d'étude sur l'objet étudié doit être mieux évalué.

 

J'ai développé cette même thématique, cette fois sur le cas précis des centuriations, dans une livraison de la nouvelle revue Archeologia Aerea.

Gérard CHOUQUER, Les centuriations : topographie et morphologie, reconstitution et mémoire des formes, Archeologia Aerea, II, 2007, p. 65-82.

J'ai choisi de traiter des relations entre archéologie, topographie, et morphologie. Depuis longtemps je défends une idée simple, provocante mais néanmoins fondée. Le métier d'archéologue, sauf exception, ne prédispose pas à l'analyse géographique, pour plusieurs raisons : parce que telle n'est pas la formation des archéologues ; parce que le chantier absorbe toute l'attention du fouilleur et qu'il raisonne à l'intérieur d'un point (même si ce point fait 100 ou 200 ha, ce n'est qu'un point à l'échelle de l'espace !) et non sur l'espace lui-même ; enfin parce que le raisonnement stratigraphique et le souci de la datation le conduisent à privilégier certains types de relations et pas d'autres. Tout ceci est légitime dans le métier d'archéologue et il n'y a problème que lorsque l'archéologue entend se frotter à l'analyse de l'espace alors qu'il ne s'en est pas approprié la compétence. L'insuffisance de la cartographie en est le premier indice.

L'archéogéographe travaille différemment puisque son matériau est, par définition, l'espace et l'insertion des traces archéologiques dans une planimétrie, ce qui le conduit à travailler à toutes les échelles de temps. On peine à faire comprendre, par exemple, que la transmission d'une forme dans le temps est un objet historique aussi légitime et intéressant qu'un objet périodisé, attribuable à un temps donné et à lui seul.

Mais ce n'est sans doute pas encore suffisant. Aussi ai-je donné à la revue Géocarrefour, un article à paraître en 2010 et qui tente d'aller, si possible, au fond des choses, notamment en évoquant le "péché originel" de la morphologie et ses effets de longue durée.

Gérard CHOUQUER, "Ce que le temps fait aux formes planimétriques : du péché originel de l'analyse de morphologie agraire à sa réhabilitation", à paraître en 2010 dans Géocarrefour, n° 84-4, 2009, dossier : "Géohistoire et données anciennes".

 

 

article mis en ligne le 10 février 2010

 

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Bibliographie complémentaire

 

Robin BRIGAND, Dynamique du parcellaire entre la Brenta et le Piave (Italie, Vénétie) de l'Antiquité à nos jours, Mémoire de Master, Université de Bourgogne, Dijon 2005, 2 vol.

Gérard CHOUQUER, Les centuriations de Romagne orientale. Étude morphologique, dans Mélanges de l'École Française de Rome, Antiquité, t. 93, 1981-2, p. 823-868.

Gérard CHOUQUER, Les réseaux antiques et le paysage rural de la plaine de Valence (France), dans Photo-interprétation 1983-4-5, dossier n° 2.

Gérard CHOUQUER, Traitements d'images et paysages médiévaux, dans Archéologie Médiévale, tome 15, 1985, p. 7-30.

Gérard CHOUQUER et Cécile JUNG, TGV LN5 "Méditerranée". Étude des formes du paysage par carto- et photo-interprétation, Département de la Drôme, Lots 11, 12 et 13, Document final de synthèse, CNRS et Université de Tours 1996.

Gérard CHOUQUER et Thierry ODIOT, L'évolution morpho-historique de la cité de Valence, dans Dialogues d'Histoire Ancienne, vol. 10, 1984, p. 361-396.

Gérard CHOUQUER, Monique CLAVEL-LÉVæQUE, François FAVORY, Jean-Pierre VALLAT, Structures agraires en Italie centro-méridionale, Cadastres et paysages ruraux, collection de l'École Française de Rome, vol. 100, Rome 1987.

Panagiotis DOUKELLIS, Le territoire de la colonie romaine de Corinthe, dans P.N. Doukellis et L.G. Mendoni, (éd.), Structures rurales et Sociétés antiques, Paris, Les Belles Lettres 1994, p. 359-390.

I. DI COCCO et D. VIAGGI, Dalla scacchiera alla macchia. Il paesaggio agrario veleiate tra centuriazione e incolto, Bologne 2003,  216 p.

François FAVORY, Retour critique sur les centuriations du Languedoc oriental, leur existence et leur datation, dans G. Chouquer (dir), Les formes du paysage, tome 3, ed. Errance Paris 1997, p. 96-126.

François JACQUES, Témoins de cadastres romains dans la région de Cassel, Revue du Nord, 69 (n° 272), 1987, p. 101-108.

Cédric LAVIGNE, Essai sur la planification agraire au Moyen Age, Les paysages neufs de la Gascogne médiévale (XIIIe-XIVe siècles), Ausonius-Publications, scripta varia 5, diffusion De Boccard, Bordeaux 2002, 302 p.

Claire MARCHAND, Recherches sur les réseaux de formes. Processus dynamiques des paysages du Sénonais occidental, thèse, Université de Tours, novembre 2000, 2 vol. disponible sur le site de l'archéogéographie : http://www.archeogeographie.org/bibli/ouvrages/theses/c_marchand/c-marchand.pdf

R. PERETTO et  E. ZERBINATI, Strutture territoriali in età romana nell'area deltizia veneta, Quaderni di Archeologia del Veneto, I, 1985, p. 23-28.

André PIGANIOL, Les documents cadastraux de la colonie romaine d'Orange, XVIe suppl. à Gallia, Paris 1962.

Lorenzo QUILICI et Stefania QUILICI GIGLI (ed.), Interventi di bonifica agraria nell'Italia romana, coll. Atlante Tematico di Topografia Antica, 4-1995, ed. L'Erma di Bretschneider, Roma 1995, 252 p.

Anne ROTH CONGéS, « Modalités pratiques d'implantation des cadastres romains : quelques aspects. (Quintarios claudere. Perpendere. Cultellare. Varare : la construction des cadastres sur une diagonale et ses traces dans le corpus agrimensorum)» dans Mélanges de l'Ecole Française de Rome, Antiquité, 108, 1, 1996, p. 299-422.

Anne ROTH-CONGéS, « Artis copia. Questions d'arpentage dans la Dioptre de Héron d'Alexandrie  et dans les textes gromatiques romains », dans  G. Argoud et J.-Y. Guillaumin éd., Autour de La dioptre d'Héron d'Alexandrie, Actes du colloque « La dioptre de Héron d'Alexandrie » (Saint-Etienne, 1999), Centre Jean-Palerne, Publications de l'Université de Saint-Etienne, 1999, p. 107-147.

François SALVIAT, Orientation, extension et chronologie des plans cadastraux d'Orange, dans Revue Archéologique de Narbonnaise, X, 1977, p. 107-118.

 

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