La transmission des formes dans le temps

UNIVERSITE PARIS 1 – UFR 03

 

LICENCE 3 – Archeogeographie Planimetrique

Magali WATTEAUX

2006

 

« La transmission des formes dans le temps »

 

 

Les mots surlignés en jaune renvoient à une illustration dans le diaporama du cours.

 

 

Pour citer ce texte : Magali Watteaux, « La transmission des formes dans le temps », Cours de 3e année de Licence, module « Archéogéographie », Université Paris 1, 2006.

 

 

 

            Synthèse sur la dynamique de transmission des formes parcellaires et viaires élaborée à partir de la thèse et de l’article (dans Etudes Rurales 2003) de Sandrine Robert. Permet aussi de bien comprendre les apports de l’archéologie à l’analyse morphologique.

 

Au tournant des XIXe et XXe siècles, l’apparition de cartes suffisamment détaillées et de photographies aériennes a conduit certaines disciplines à faire le constat de la permanence, dans le parcellaire, des formes anciennes du paysage :

- en géographie urbaine et en urbanisme

- en histoire et géographie rurales : la permanence de structures agraires était associées alors à des formes anciennes de peuplement (ex : openfield germanique, idée du XIXe).

- les archéologues et historiens travaillant sur les voies et parcellaires. Surtout les vestiges de centuriations étudiés au début du XXe.

Au-delà de ce constat, certains auteurs se sont efforcés d’expliquer le phénomène de transmission des formes.

 

 

1.     Les explications traditionnelles de la transmission 

 

1.1.Le maintien intégral :

Un des premiers arguments avancés est le maintien des structures dans leur modelé et/ou leur emprise et/ou leur fonction.

à Ex : en milieu rural : des limites parcellaires anciennes restées actives sous forme de haies, murets, fossés, etc.

à Ex : en milieu urbain : des cas de maintien du bâti médiéval ou moderne.

è observation directe. Ce type d’observation a permis le développement de l’archéologie agraire comme le comptage des espèces dans les haies (censé pouvoir dater la haie) ou encore le calcul de la hauteur des crêtes de labour pour dater.

Mais c’est un phénomène rare è les morphologues ont avancé d’autres explications reposant sur l’idée d’une transmission de la forme en plan indépendante du modelé et de la fonction.

 

1.2.Le maintien de la forme en plan :

à Ex de l’amphithéâtre romain de Florence.

à Ex classique des boulevards situés sur le tracé d’anciens remparts (poncif scientifique du début XXe). Ex à Tours : l’unité 1 = ligne continue de très vastes parcelles reprenant le tracé de l’enceinte du XIVe.

            Ce sont des exemples intéressants qui démontrent le décalage entre la forme, le modelé et la fonction d’un objet : la forme en plan survit à la fonction et aux modelés initiaux.

Cette distinction entre les 2 niveaux (forme en plan/modelé) était présente implicitement dès les premières observations sur le maintien des formes anciennes.

            Les morphologues tentèrent d’expliquer ce phénomène par plusieurs modalités de transmission (non exclusives).

 

1.3.Les modalités de transmission en plan des formes :

u La transmission par la mémoire humaine et le lien matériel :

Pierre Lavedan, à partir de ses observations sur les reconstructions de la guerre 14-18, a formulé une « loi de persistance du plan » qui repose :

-         sur la mémoire : "le geste spontané du propriétaire est de rebâtir sa demeure où elle était (…) laissées à elles-mêmes, les villes se reconstruisent naturellement sur leur ancien plan" (Qu'est-ce que l'urbanisme?, 1926)

-         et/ou, s’il y a un hiatus temporel assez long, sur le lien matériel : « dans beaucoup de cas les maisons, pour peu qu’il en ait subsisté quelques restes, sont ensuite relevées à la même place ».

 

u L’importance du foncier dans la conservation des structures disparues :

Pierre Pinon a introduit le foncier comme élément central : pour lui la forme en plan « monterait » avec le sol grâce au foncier : "le foncier enregistre les tracés des structures matérielles disparues ou enfouies et peut ensuite monter avec le sol" (Caesarodunum, Mélanges R. Chevalier, 1994). è foncier = élément central. Ex : Arles.

 

u La transmission par le juridique et le rôle des pouvoirs publics :

P. Pinon a aussi souligné l’importance du rôle des pouvoirs publics qui garantissent le maintien du foncier.

B. Gauthiez souligne aussi l’effet conjoint du matériel et du juridique : "Le facteur déterminant leur persistance tient principalement à l'exercice du contrôle de la puissance publique, quelle qu'elle soit, sur un espace de son ressort, face à d'éventuels empiètements privés" (RAP, n°16, 1999). = la transmission des limites parcellaires serait liée au maintien de contextes sociaux et politiques favorables au contrôle public garantissant les limites foncières. Ex : les constructions empiétant sur la voirie dans l’Antiquité tardive seraient le signe de l’effondrement des structures administratives chargées du contrôle de l’espace public.

Mais cela pose une contradiction avec le maintien de formes antiques car on ne peut pas la justifier par la continuité des pouvoirs publics (Gauthiez est médiéviste et met en avant le XIIe comme moment clé de la mise en place d’une gestion publique de l’espace urbain).

 

u La sphère ethnique et culturelle comme principe générateur de formes :

Les historiens médiévistes et les géographes évoquent aussi parfois un argument « sociétal » et historique. Ex : à propos de la partition traditionnelle bocage/openfield : le couple « village groupé/champs ouverts » est opposé à l’autre couple « habitat dispersé/champs clos » = germains/celtes et régimes agraires collectif/individuel. Ce sont les thèses des historiens agraires allemands et de Roger  Dion abandonnées aujourd’hui.

 

u L’argument technique et économique :

à Adaptation à la pente pour la gestion des eaux de ruissellement et de l'érosion (ex : terrasses). Ca rejoint l’idée d’un bon sens paysan qui favoriserait une parfaite adaptation des structures agraires au terrain. Cf. André Meynier (1958).

à Adaptation de la forme du champ à l’outillage technique (« l’araire créa le champ ») et au type d’économie choisie.

à Maintien de certaines mesures par la répétition d’une unité de mesure fondée sur la superficie labourable en un temps donné (journal, jugère) ou de la surface que l’on peut couvrir avec une quantité déterminée de semence.

à Cet argument métrologique peut aller de pair avec celui du juridique quand l’unité de mesure intervient dans la transmission patrimoniale (ex : l’heredium antique = part la plus petite transmise à l’héritier).

 

è importante cohérence de ce système technico-éco-juridique 9 inertie des formes. Exemple de l’importance du parcellaire agraire dans la transmission des formes lors de l’urbanisation des banlieues de grandes villes : Paris entre 1750 et 1846. La cohérence du système rural permettrait donc son passage dans les structures urbaines par le biais de la transmission du juridique.

 

1.4.Des explications fondées sur une conception linéaire du temps :

            à On est dans une relation linéaire au temps, une « montée » de la forme dans un continuum chronologique dont le lien est :

-         Le souvenir ;

-         L’existence de traces (lien matériel) ;

-         Le maintien du droit ;

-         Ou le maintien du système technico-économique.

à Cette transmission serait entrecoupée de ruptures considérées comme de vraies révolutions et qui, oblitérant la cause génératrice de la forme, conduiraient à sa disparition et à son remplacement. Elles correspondraient à des transformations sociales et économiques importantes (« invasions barbares », guerres, « Révolution de l’an Mil ») qui constitueraient des moteurs de la dynamique morphologique.

è L’observation des formes dans le temps est donc le champ légitime de l’historien. C’est pourquoi, dès le début, la permanence des formes a surtout été un objet de recherche pour les historiens. Mais, conformément au découpage par grandes périodes, ils ont façonné une histoire discontinue des formes, ce qui est contradictoire avec le constat de leur maintien. Ainsi, alors que les médiévistes continuaient à voir dans les paysages contemporains l’empreinte presque exclusive du paysage médiéval (R. Fossier), les antiquisants et archéologues montraient l’importance de l’apport des sociétés antiques.

Ces contradictions révèlent la difficulté de penser la transmission des formes du paysage dans le continuum chronologique linéaire traditionnel en histoire lorsque l’espace géographique est absent. Le croisement des données de la morphologie et de l’archéologie préventive ainsi que le renouveau conceptuel en morphologie permettent d’explorer d’autres pistes.

 

 

2.     Les nouvelles données de l'archéologie et de la morphologie dynamique

            Les années 90 voient le développement de l’archéologie préventive è multiplication des données fossiles. Importance de ces observations de terrain qui, associées à une étude morphologique, ont permis de préciser concrètement les relations entre la forme en plan et le modelé.

 

2.1.De nombreux cas de persistance des formes en plan = diachronie :

- Ex : en Languedoc, la fouille a permis de préciser la datation de parcellaires pérennisant des orientations et une métrologie antique dans l’urbanisme de Nîmes et du bourg de Lunel-Viel.

- Ex : à Sénart, des limites fossoyées datant de la période gauloise, antique et du haut Moyen Age ont été retrouvées à l’emplacement de limites parcellaires relevées sur le cadastre napoléonien et dessinant de vastes réseaux quadrangulaires.

-  Ex : à Montours (Le Teilleul et le Louvaquint) : aménagements fossoyées depuis la protohistoire jusqu’au XIXe (cadastre napoléonien).

 

2.2.…mais aussi des cas de transformation = taphochronie :

Mais il existe aussi des cas de transformation des paysages mis en évidence par l’archéologie et la prospection aérienne. Dans ces cas, les formes actives n’offrent plus de continuité matérielle ou d’orientation avec les formes fossiles.

- Ex : dans le bocage armoricain : anisotopie et anisoclinie des enclos gaulois et antiques par rapport aux limites du cadastre napoléonien. Attention : il s’agit d’études menées à grande échelle ce qui n’exclut pas une transmission à plus petite échelle.

- Ex : sur l’opération Toyota-Onnaing (Nord) : pas de continuité entre les orientations des 4 sites de la période antique (en fonction d’une voie gallo-romaine structurant le parcellaire) et l’orientation du réseau qui structure la plaine au XIXe.

- Ex : les fouilles de Bologne-Casteldebole : seule la seconde phase romaine a résilié dans le paysage actuel.

 

A ce constat de la diversité des cas de conservation des formes (parfois à l’intérieur d’un même territoire) s’ajoute la nécessité de réexaminer l’argument du continuum matériel. En effet, le développement des observations archéologiques amène à nuancer l’existence d’un lien simple entre paysage actif et paysage fossile.

 

2.3.La dissociation de la trace et de la forme :

u Transmission de la forme en plan au-delà du modelé et de la fonction (uchronie) :

Ex : coupe de Pierrelatte « les Malalones » où la forme en plan s’est maintenue à travers une matérialisation et une fonction sans cesse changeantes. Étudiée par C. Jung et J.-F. Berger dans le cadre de l’opération « Fossés » du TGV Méditerranée qui a fourni de nombreux exemples de pérennité de formes malgré les changements.

On observe dans la coupe des Malalones :

            - Une succession de strates pédologiques et archéologiques dans lesquelles sont creusés 4 fossés datés de la période gallo-romaine (une limite interne de centurie de la centuriation B d’Orange), de la période médiévale (2 dont l’un n’est pas daté) et de la période moderne. Au-dessus une haie contemporaine. Ces structures sont séparées stratigraphiquement par une ou des phases d’alluvionnement qui exhausse le niveau de base de la plaine.

            - Dans cette portion d’espace il faut restituer au moins 5 dimensions élémentaires : latitude ; longitude ; profondeur (= dimension stratigraphique) ; hauteur (= la planimétrie dans laquelle s’insère le lieu) ; la dimension dynamique qui fait que ces éléments ont interagi dans le temps long. à Vue en plan de la coupe.

            Ä Cas heuristique d’une limite parcellaire créée à l’époque antique et recreusée sur 2000 ans au même endroit et selon la même orientation alors que des couches sédimentaires alluviales viennent colmater le fossé précédent. Aujourd’hui, encore la forme est encore présente avec la haie brise-vent è changement de modelé.

            Sans cette lecture spatiale cette coupe est incompréhensible : comment une haie actuelle a pu succéder à un fossé moderne comblé et recouvert et ainsi de suite ? On peut évoquer pour comprendre : la présence de broussailles à l’endroit du fossé comblé ou la pérennité des limites foncières. Mais pas sur 20 siècles. è Désormais le fait majeur est qu’il existe un effet de structure depuis le fossé antique qui conduit à le réactiver à 3 reprises sur 20 siècles.

            Cette transmission de la forme est exprimée par le concept d’uchronie = modalité de transmission dans le temps et dans l’espace qui se constate lorsqu’une structure ou un élément d’une forme imprime dans le sol un potentiel qu’un fait social ultérieur fait rejouer à un moment imprévu de l’histoire du lieu. La modalité s’exprime alors par isotopie (au même endroit que l’élément directeur), isoclinie (selon la même orientation) ou isoaxialité (dans le même axe).

 

            è C’est la structure d’ensemble dans laquelle la coupe s’insère qui explique (= informe) la forme locale du parcellaire. Que le parcellaire prenne l’habit d’un fossé et puis d’une haie est moins important que sa localisation et son orientation quand on travaille sur la forme.

            Cette structure d’origine est mal connue : c’est probablement une centuriation mais qui a agit sur un paysage indigène dont on ne sait pas s’il fut éradiqué ou partiellement maintenu. Cette structure évolue et elle connaît alors plusieurs états. La coupe des Malalones indique cette oscillation. A chaque fois l’espace agraire est parcellisé en référence à une structure d’origine antique qui oriente, fixe et ordonne l’espace. Au contraire, les phases de sédimentation et de colmatage des fossés équivalent à l’effacement momentané des repères formels du paysage : pendant les périodes de pâture plus ou moins humides, on a moins besoin de parcelliser l’espace.

è isoler une seule phase historique qui correspondrait à une forme spécifique n’a pas de sens… il faut travailler – ce qui n’exclut pas les études sur les planifications – sur la longue durée.

 

u Persistance de formes sans traces :

Il existe des cas de persistance de formes ne correspondant pas à une limite matérialisée sur le terrain dès l’origine.

- Ex : C. Jung a montré que la centuriation B d’Orange était morphologiquement bien conservée dans le paysage actuel alors que le nombre d’axes véritablement perceptibles en archéologie est relativement faible (23%).

            - Ex : étude morpho à Toyota-Onnaing : sur les 237 ha sondés, le réseau parcellaire le plus prégnant du secteur n’a pas été perçu. Seuls quelques fossés aux datations disparates ont été mis en évidence. Or si ces axes n’étaient pas matérialisés par des structures en creux, on sait toutefois que ce réseau structurait fortement l’espace sous la forme de limites foncières, au moins à la date du cadastre napoléonien.

Ä On touche ici à la taphonomie des vestiges matériels et aux limites de la lecture archéologique ainsi qu’à la complexité des processus spatiaux. En effet :

-         toute limite spatiale n’est pas forcément matérialisée

-         ou elle peut l’être par des éléments autres que des structures en creux (bornes, signes dans la végétation par exemple).

 

u Des cas de hiatus chronologiques et spatiaux entre la manifestation matérielle de la trace et la forme en plan :

- Ex de la coupe de Pierrelatte : reprise de la forme malgré les crues régulières d’un ruisseau. Constat fait pour l’ensemble de la région. è différencier les traces perceptibles en photo-interprétation de celles perceptibles en carto-interprétation. 

Explications : les archéologues utilisent généralement l’argument du lien matériel : exemple ici : présence d’une haie qui aurait colonisé le fossé (= marqueur durable). Mais ça ne peut pas fonctionner sur 2000 ans et on observe par ailleurs d’autres cas de reprise de formes qui dépassent tout lien matériel et ne procèdent pas du souvenir :

- Ex à Marines : reprise du chemin de Traverse lors de la construction de la déviation du bourg de Marines dans le Val-D’Oise.

- Ex : à Cergy un pont est cité dans les sources aux XIVe et XVe. Il a pu être localisé au débouché d’anciens chemins ruraux aboutissant à un seuil dans la rivière. Le pont actuel de Cergy, situé à 500m en aval, avait complètement éclipsé le souvenir du pont médiéval. Or, lors de l’aménagement de la ville nouvelle dans les années 70, un nouveau pont a été construit à 100m du pont médiéval. Cette reprise s’explique par :

            à la réutilisation des voies convergeant vers la rivière, transformées en axes de desserte de la ville nouvelle.

            à la présence d’un seuil dans la rivière = lieu privilégié de passage. Il subsiste souvent une permanence dans les lieux de traversée.

Cet exemple montre qu’une structure peut être reprise après un hiatus, à un endroit différent. Cette différence est sensible à l’échelle du terrain mais, à l’échelle des réseaux, le déplacement semble minime et la nouvelle forme suit la logique du réseau ancien de relations en rive droite de la rivière.

 

è Les phénomènes de pérennité s’inscrivent dans un temps non continu, avec des phases de décalage et de hiatus temporels incompatibles avec l’idée d’une transmission à travers un continuum matériel.

è C’est pourquoi la morphologie dynamique étudie non pas le modelé des traces mais leur forme afin de dépasser ces hiatus et pouvoir lire les permanences et les transformations du paysage sans se restreindre aux seules traces matérielles.

 

 

3. Les nouveaux principes de la transmission des formes

 

3.1. Un principe fondamental : la distinction entre trace matérielle/modelé et forme en plan :

-         Modelé = la forme extérieure d'un objet, son volume, inscrite en 3 dimensions. Niveau de perception immédiat (c’est ce qui différencie modelé et trace).

-         Trace matérielle = résultat d’une action concrète réalisée à un moment donné. Elle est localisée dans l’espace de façon très précise (par la topographie) et elle l’est dans le temps (par la stratigraphie). Elle est associée à une fonction à un moment où elle est considérée comme active puis peut passer à l’état de ruine et de trace fossile mais elle conserve sa localisation stricte en x, y et z. La trace entre dans le temps physique de la décomposition.

-         Forme = une forme géométrique délimitée en x et y et représentée en plan. Tout modelé possède une emprise au sol mais certaines formes en plan peuvent ne s'inscrire que dans le foncier. La forme se maintien en plan au-delà des différents modelés et fonctions qu’elle a pu revêtir et dépend de processus indiquant une relation plus complexe au temps et à l’espace. Ce n’est pas la « montée » du vestige matériel qui en assure le maintien mais son inscription dans une structure d’ensemble organisée.

 

3.2. L’inscription des formes dans un espace géographique :

En effet, les explications traditionnelles accordaient peu de place à la localisation des formes dans leur espace géographique. Présentées comme des lois, elles semblaient opérantes partout. Seule l’explication technique prenait en compte le territoire mais en intéressant principalement la notion de site géographique (adaptation à la pente, etc.).

Aucune des explications n’inscrivait les formes dans des réseaux localisés dans l’espace géographique géo-référencé. Or pour comprendre les processus de transmission des formes, il est nécessaire de réaliser une analyse géographique à plusieurs échelles (cf. cours sur les réseaux routiers) : les conditions locales de persistance des tracés sont dépendantes de formes fonctionnant en réseau à des échelles plus globales (itinéraires régionaux). è la transmission des formes ne peut plus être examinée hors de sa localisation géographique et la pluralité des cas ne peut donc pas se résumer à une série de lois.

 

3.3. Mise en œuvre d'une nouvelle théorie pour rendre compte de la temporalité complexe et dynamique des formes : les systèmes auto-organisés :

            Les études morpho-dynamiques ont radicalement changé notre perception de la persistance du plan puisque celle-ci ne repose plus sur un maintien de la forme matérielle ou de la fonction mais sur leur mobilité. Claire Marchand a fait sa thèse sur cette question = un des éléments essentiels de la permanence des formes globales.

            Auto-organisation des formes planimétriques (processus et résultat) = capacité d’un ensemble complexe de formes existant à la surface de la terre à évoluer en système organisé, sans l’intervention d’une planification volontaire portant sur sa structure d’ensemble (mais pouvant intégrer un épisode planifié local, le cas échéant). On emploie ce concept pour rendre compte de l’évolution et de la structuration du système de l’habitat et pour l’étude des systèmes de formes (voies et parcellaires) dans la longue durée. Cette auto-organisation est animée d’une résilience globale.

            Résilience = terme venant du vocabulaire de la mécanique, puis de l’écologie, et désignant un réajustement, une réadaptation d’un élément en fonction de contraintes extérieures. En archéogéographie = l’aptitude d’un ensemble de formes (un réseau de lignes, de points, etc.) à maintenir sa structure alors que les formations sociales ont changé et le transforment. Paradoxalement c’est grâce à ces changements incessants que la structure peut perdurer = principe de stabilité dans le changement jusqu’à un point de rupture.

            Ces 2 notions permettent donc d’expliquer le maintien d’une structure ancienne du paysage en dehors d’une continuité matérielle entre la trace et la forme. Mais cette stabilité relève non pas d’un phénomène de conservation, de fixation définitive des éléments qui la composent mais au contraire d’un processus complexe de désorganisations/réorganisations successives, de changements incessants à un niveau micro-local, qui est celui des éléments constitutifs de cette structure. Il s’agit d’un  point important car la pérennité agit plus au niveau du maintien global d’un type de structure qu’au niveau du détail de chaque modelé et forme parcellaire.

            Dans ce processus auto-organisé et résilient, les morphogènes jouent un rôle primordial : éléments fondamentaux de transmission de l’information. Les modes d’organisation du paysage affectent avant tout la forme en plan è l’inscription d’un nouvel objet dans un paysage structuré sera marqué par les orientations dominantes de ce dernier.

 

 

Conclusions :

 

à Dans cette nouvelle approche, la fixité des cadres matériels socio-juridiques et technico-économiques ne peut plus être invoquée comme seule explication de la permanence des formes. Certes, ils jouent un rôle dans la transmission mais plus par leur capacité à réinterpréter un potentiel de formes existantes que par un maintien ininterrompu de celles-ci.

 

à Les formes possèdent une dynamique autonome, productrice d’une histoire qui ne se calque pas directement sur l’histoire des sociétés. Elles durent dans le temps au-delà de la perception ponctuelle que peuvent en avoir les sociétés.

 

à Cette dynamique est liée aux différents niveaux qui la composent. Des formes en plan peuvent ainsi être réactivées après des phases de hiatus et de modification des modelés.

 

à Ce n’est pas la « montée » de la forme qui assure son maintien mais son inscription dans une structure d’ensemble organisée.

 

à La transmission des formes ne doit donc plus être appréhendée comme une transmission linéaire dans le temps et dans l’espace mais comme le résultat de processus complexes mettant en œuvre différentes échelles spatio-temporelles et différents niveaux d’information.

 

 

 

 

 

BIBLIOGRAPHIE DU COURS, DES ILLUSTRATIONS ET REFERENCES COMPLEMENTAIRES :

-   Archéologie sur toute la ligne. Les fouilles du TGV-Méditerranée dans la moyenne vallée du Rhône, Somoggy, Edition d'Art, Paris-Valence, 2001.

-   Berger (Jean-François) et Jung (Cécile), « Fonction, évolution et “taphonomie” des parcellaires en moyenne vallée du Rhône. Un exemple d’approche intégrée en archéomorphologie et en géoarchéologie », dans Les formes du paysage, tome 2, Errance, Paris 1996, p. 95-112.

-   Brunet (Pierre), «Rupture et continuité dans l'évolution des parcellaires », dans Les formes du paysage, tome 2, Errance, 1996, p.234-236

-   Chouquer (Gérard), « Aux origines antiques et médiévales des parcellaires », Histoire et Sociétés rurales, n°4, 1995, p. 11-46.

-   Chouquer (Gérard) (dir.), Les formes du paysage, 3 volumes, Errance, coll. Archéologie Aujourd’hui, Paris, 1996 et 1997.

-   Chouquer (Gérard), « Parcellaires et longue durée. Point de repères historiques et problèmes d’interprétation », dans Les formes du paysage, tome 2, Errance, Paris, 1996, p. 201-222.

-   a/Chouquer (Gérard), L’étude des paysages : essai sur leur forme et leur histoire, Errance, Paris, 2000.

-   b/Chouquer (Gérard), « Le parcellaire dans le temps et dans l’espace. Bref essai d’épistémologie », Etudes Rurales, n° 153-154, janvier-juin 2000, p. 39-57.

-   Chouquer (Gérard), « Crise et recomposition des objets : les enjeux de l'archéogéographie », Etudes Rurales, juillet-décembre 2003, n° 167-168, p. 13-31.

-   Chouquer (Gérard), « L’émergence de la planimétrie agraire à l’Age du Fer », Etudes Rurales, n° 175-176, juillet-décembre 2005, p. 29-52.

-   Chouquer (Gérard), Quels scénarios pour l’histoire du paysage ? Orientations de recherche pour l’archéogéographie, Université de Coimbra, 2007 (sous presse).

-   Favory (François), « Morphologie agraire isocline avec une limitation romaine. Acquis et problèmes », dans Les formes du paysage, tome 1, Errance, Paris, 1996, p. 193-200.

-   Fossier (Robert), « Archéologie aérienne et histoire médiévale. », Dossiers de l’archéologie, 43, 1980, p. 46-51.

-   Fossier (Robert), « Observations sur le parcellaire », dans Atsma (H.) et Burguière (A.) (textes présentés par), Marc Bloch aujourd’hui. Histoire comparée et sciences sociales, EHESS, Paris, 1990, p. 219-222.

-   Gautier (Maurice), Naas (Patrick), Leroux (Gilles), « Archéologie des paysages agraires armoricains. Eléments pour une nouvelle approche », dans Les formes du paysage, tome 2, Errance, Paris, 1996 : 45-56.

- Gauthiez (Bernard), « Approche morphologique des plans de villes, archéologie et sources écrites. », Revue Archéologique de Picardie, n°16, 1999, p. 17-27.

-   Lavedan (Pierre), Q’est-ce que l’urbanisme ? Paris, H. Laurens, 1926.

-   Lavigne (Cédric), « De nouveaux objets d’histoire agraire pour en finir avec le bocage et l’openfield », Etudes Rurales, juillet-décembre 2003, n° 167-168, p. 133-186.

-   Marchand (Claire), Recherches sur les réseaux de formes. Processus dynamiques des paysages du Sénonais occidental, thèse sous la dir. G. Chouquer, Université de Tours, novembre 2000, 2 vol.

-   Marchand (Claire), « Les réseaux parcellaires non planifiés », dans G. Chouquer (dir.), Cours de morphologie dynamique des paysages, version non éditée, Tours, 2001, p.150-162.

-   Marchand (Claire), « Des centuriations plus belles que jamais ? Proposition d’un modèle dynamique d’organisation des formes », Etudes Rurales, n° 167-168, juillet-décembre 2003, p. 93-114.

-   Meynier (André), Les paysages agraires, Paris, Armand Colin, 1958.

-   Noizet (Hélène), Pratiques sociales, représentations de la ville et fabrique urbaine de Tours du IXe au XIIIe : chanoines, moines et laïcs à St-Martin et St-Julien, thèse sous la dir. d’H. Galinié, Université de Tours, 2004.

-   Noizet (Hélène), « Une histoire géoarchéologique du rapport à la Loire : le cas de la boire Saint-Venant à Tours », dans J.-F. Berger et al. (dir.), Temps et espaces de l’Homme en société. Analyses et modèles spatiaux en archéologie, XXVe Rencontres internationales d’archéologie et d’histoire d’Antibes, Editions APDCA, Antibes, 2005, p. 451-462.

-   Noizet (Hélène), « La transmission de la nature et du rural dans la ville : le cas de Tours », Etudes Rurales, n°175-176, juillet-décembre 2005, p. 109-128.

- Pinon (Pierre), « La Lecture des persistances dans les formes urbaines et leur interprétation historique : le cas des villes d’origine romaine en Gaule », dans Caesarodunum. Mélanges R. Chevalier, Tome XXVIII, volume 2, Tours, Centre de Recherches A. Piganiol, 1994, p 39-49.

-   Robert (Sandrine), « Le parcellaire du plateau de Sénart (Seine-et-Marne) », dans Les formes du paysage, tome 1, Errance, Paris, 1996, p. 11-26.

-   a/Robert (Sandrine), L’analyse morphologique des paysages entre archéologie, urbanisme et aménagement du territoire. Exemples d’études de formes urbaines et rurales dans le Val-d’oise, sous la dir. G. Chouquer, Université Paris 1, novembre 2003, 3 vol.

-   b/Robert (Sandrine), « Comment les formes du passé se transmettent-elles ? », Études Rurales, juillet-décembre 2003, n° 167-168, p. 115-132.

-   Robert (Sandrine) et Chouquer (Gérard), « Sources et concepts de la morphologie », dans G. Chouquer (dir.), Cours de morphologie dynamique des paysages, version non éditée, Tours, 2001, p.7-72.

-   Watteaux (Magali), « Sous le bocage, le parcellaire… », Etudes Rurales, juillet-décembre 2005, n°175-176, p.53-80.

-   Watteaux (Magali), « Nouvelles perspectives de recherche en archéogéographie morphologique », dans E. Peytremann (dir.), XXVIe Journées Internationales d'Archéologie Mérovingienne, Nancy (22-25 septembre 2005), Publications de l'AFAM, à paraître.

-   Zadora-Rio (Elisabeth), « Les terroirs médiévaux dans le Nord et le Nord-Ouest de l’Europe » dans Guilaine (Jean) (dir.), Pour une archéologie agraire. A la croisée des sciences de l’homme et de la nature, Armand Colin, Paris, 1991, p. 165-191.

 

 

Accès privé