Cours d’archéogéographie : La carte compilée

UNIVERSITE PARIS 1 – UFR 03

 

LICENCE 3 – Archeogeographie Planimetrique

Magali WATTEAUX

2006

 

« La "carte compilée".

Le document de base de l’analyse morphologique »

 

 

Les mots surlignés en jaune renvoient à une illustration dans le diaporama du cours.

 

 

Pour citer ce texte : Magali Watteaux, « La "carte compilée". Le document de base de l’analyse morphologique », Cours de 3e année de Licence, module « Archéogéographie », Université Paris 1, 2006.

 

 

 

            L’étude morphologique est conduite à partir d’un document relativement complexe figurant à la fois :

-         le parcellaire, le bâti, les voies, l’hydrographie, etc. (au minimum) actuels

-         et des informations d’ordre historique et paléoenvironnemental.

Aucun document ne proposant d’emblée la compilation de toutes les informations qui intéressent le morphologue, il faut donc les puiser sur plusieurs documents pour constituer la carte « idéale ».

 

 

1.     Principes de la carte compilée 

 

1.1.Définition :

            Faire une carte compilée consiste à reporter sur un même plan l’ensemble des données historiques ponctuelles spatialisables (toutes périodes confondues) rassemblées à partir de différentes méthodes :

-         carto-interprétation

-         photo-interpétation

-         les données de fouille

-         les prospections pédestre et aérienne

-         etc

9 Ces documents possèdent des espaces géométriques divers, des échelles différentes. è on utilise un espace géométrique commun, continu et homogène dit plan de référence sur lequel on reporte et redresse les informations récoltées = la meilleure solution technique pour synthétiser l’information.

            Ainsi, contrairement aux cartes archéologiques ou aux tentatives de reconstitution du paysage en morpho-histoire qui découpent l’espace par périodes, la carte compilée tente d’appréhender un espace continu à travers l’espace et le temps car elle met sur le même plan des éléments actifs et des éléments fossiles.

 

1.2.Un document géoréférencé :

            Ce fond de référence est depuis récemment un document géoréférencé dans le système de coordonnées nationales (= système de projection Lambert). Cela procède  de la rencontre avec l’archéologie préventive où l’importance donnée au géoréférencement est en rapport direct avec la nécessité de gestion du patrimoine archéologique sur le terrain. + un des éléments clés de la Carte Archéologique.

            Avantages consécutifs :

-         aménage un point important d’échange avec les aménageurs et…

-         …permet d’analyser la relation morphologique entre un site archéologique et son environnement ce qui nécessite une localisation précise.

 

1.3.La compilation d’informations de toutes périodes :

Dans les années 80 on ne retenait que les éléments « fossiles » c'est-à-dire les éléments qui n’avaient plus de fonction dans l’espace de référence actuel choisi. Cf. flèche du temps. Dans cette démarche la référence n’était pas l’état actuel T0 du paysage mais l’état T0-n recherché.

Dans le contexte de l’archéologie préventive, l’objectif a glissé de la reconstitution du paysage à un temps T0-n à la gestion des traces matérielles existantes à T0 (temps de l’opération de terrain). L’archéologie  préventive se définissant alors essentiellement par rapport à la méthode des sondages systématiques, les méthodes des morphologues ont glissé vers un référentiel commun : la trace matérielle. è Le référentiel n’est plus l’état du paysage à T0-n mais toutes les manifestations matérielles depuis T0.

9  Cette approche a permis de rétablir une certaine continuité dans l’espace et le temps puisqu’elle n’instituait plus l’espace situé entre T0-1 et T0-n comme une rupture par rapport à l’actuel d’où l’intégration d’un champ beaucoup plus large d’objets.

 

1.4.Les différentes échelles d’étude :

·        La carto- et photo-interprétation à l’échelle du projet d’aménagement :

            = grande échelle. Pour localiser des objets et étudier la relation entre les données archéologiques et les formes.

 

·        La recherche sur les réseaux de formes :

            = petite échelle.

             L’observation des dynamiques spatiales change en fonction du réseau observé et de l’échelle d’observation. Ainsi, si l’observation est réalisée à l’échelle du site archéologique, la mobilité du paysage peut paraître plus importante alors qu’à l’échelle de la structure parcellaire et surtout du réseau viaire c’est plutôt la pérennité qui domine.

            è lorsqu’on étudie la relation Homme/espace il faut conceptualiser cet espace c'est-à-dire préciser quel type d’espace on observe (économique, social, politique…), à quelle échelle on l’observe, quels sont les réseaux observés dans cet espace. En fonction de ces choix on mobilisera les sources et outils nécessaires.

 

 

2.     Réalisation de la carte compilée

 

2.1.Méthode numérique et SIG :

            L’utilisation du SIG est quasi incontournable et permet d’associer la cartographie à une base de données qui renseigne chaque objet.

            Ou : assemblage puis relevé des formes avec le logiciel Adobe Illustrator mais il n’existe pas en ce cas de base de donnée associée.

 

2.2.La définition des limites de la zone d’étude :

            Alors que le cadre de départ était constitué par un territoire historique supposé (cité, paroisse, etc.), on a progressivement glissé, au contact de l’archéologie  préventive, vers un simple choix opérationnel.

            è Aujourd’hui, la base de découpage de l’étude est l’espace d’aménagement ou le choix de documents contemporains (carte au 1/25 000e ou découpage des photographies verticales de l’IGN).

            C’est un changement dans la pratique qui a rejailli sur l’approche scientifique puisque cela permit la prise en compte de nouveaux objets, notamment les grands réseaux, transcendant les espaces territoriaux traditionnels d’étude.

 

2.3.Le choix du fond de référence :

            * Les plans terriers médiévaux et modernes sont écartés en raison de leur géométrie aléatoire et de leur manque d’homogénéité géographique (il n’en n’existe pas pour toutes les régions).

            * Les cartes des ingénieurs et des militaires des XVIIIe et XIXe aussi car elles ne représentent pas systématiquement le parcellaire ou alors il s’agit d’un parcellaire conventionnel.

            * C’est seulement à partir du XIXe que les cartes sont devenues plus justes dans la représentation des distances. De plus, le développement de la morphologie dans un contexte scientifique nécessitait l’utilisation de sources communes et de protocoles communs pour aboutir à des synthèses historiques nationales.

è choix des documents planimétriques contemporains comme source.

 

            à Dans les années 80, le fond de référence était la carte topographique au 1/25 000e ou des photographies aériennes traitées directement (sans relevé initial). La recherche portait alors essentiellement sur les parcellaires de planification antique. Mais jusque dans les années 80 l’analyse morphologique ne portait pas directement sur l’espace représenté sur ces documents : ils n’étaient que le point de passage obligé pour obtenir une représentation euclidienne relativement juste. Ainsi le territoire recherché était celui, supposé, des sociétés anciennes : paroisse, cité antique. Or cette démarche repose sur une vision discontinue puisqu’elle ne part pas d’un continuum spatial mais d’une série d’éléments discontinus reportés dans l’espace euclidien.

 

            à A partir des années 90, les relevés furent de plus en plus réalisés au niveau parcellaire.

·        Elaboration de la carte compilée à partir du cadastre napoléonien :

Le cadastre est un document qui représente le parcellaire foncier. Celui-ci conserve mieux les formes anciennes que le parcellaire cultural (ou d’exploitation) et offre une meilleure lisibilité des zones de prés, de bois et de bâti que les photos.

Chaîne opératoire :

            1/ Récupérer le cadastre ancien numérisé (Archives départementales le plus souvent) ou scanner les feuilles de section.

            2/ Géoréférencer chaque feuille sous SIG ou en transparence sur une version numérique de la carte topographique au 1/25 000e sous Illustrator : on s’attache à privilégier la correspondance des points remarquables (carrefours, bâti, limites communales…) et à maintenir les orientations. Cette étape génère des problèmes de déformations plus ou moins importants et d’autant plus que le relief est accentué.

            3/ On redessine alors l’ensemble en choisissant le niveau du relevé en fonction des problématiques de l’étude : carte des masses parcellaires, des limites fortes, report uniquement des anomalies, etc. Idem pour un relevé à partir de photographies aériennes.

 

·        Elaboration de la carte compilée à partir des photos aériennes de l’IGN :

            Intérêt de ces documents = rapidité de mise en œuvre et de traitement +  petite échelle d’appréhension qui permet d’appréhender en un seul coup d’œil les divers éléments constitutifs du paysage (orographie, hydrographie, nature de l’occupation des sols). Ex : 1 photographie au 1/25 000e couvre 2025 ha soit en moyenne une ou deux communes.

            Mais il s’agit du parcellaire cultural è perte d’info par rapport au parcellaire foncier. Et ces documents sont plus récent. è à compléter par les cartes et le cadastre ancien pour : les limites communales, la microtoponymie, les zones densément bâties, les zones masquées par la végétation, etc.

            Choisir une mission avant les grands remembrements (1ers remembrements dès les années 50. NB : certaines communes ne sont pas remembrées).  

            Choisir des photographies pas trop abîmées et couvrant l’ensemble de la zone d’étude. Généralement à partir de la deuxième moitié des années 50 (1/25 000e).

            Problème de la déformation importante des clichés sur les bords (effet optique de parallaxeè se concentrer sur le centre des clichés (les clichés se recouvrent partiellement). Puis redressement des photographies en fonction du Scan 25. Mêmes étapes que pour le cadastre.

 

è le fond de carte n’est plus constitué par les éléments jugés fixes mais par un relevé plus exhaustif du paysage contemporain. è on voit à la fois un état ancien du paysage et son état « devenu ».

 

            Conclusion : le choix du document de base à exploiter pour le relevé du parcellaire ancien dépend donc de plusieurs critères :

-         la documentation disponible pour la zone d’étude

-         la qualité de la documentation (un cadastre napoléonien très déformé peut être  difficile à exploiter)

-         la topographie des lieux, non lisibles parfois sur les photos IGN (forêt, bâti)

-         l’échelle de la zone étudiée (une ou pluseiurs communes)

-         le niveau d’analyse souhaité.

 

2.4.Le relevé du fond parcellaire et la compilation des informations :

2.4.1.      Principes préalables :

            1/ Il faut passer par une phase de relevé des objets avec leur statut à partir de la cartographie ou des bases de données existantes : ça permet de retourner à la source de l’information et de constituer un document d'échange avec les autres. Il faut en effet concevoir les cartes compilée comme des documents ouverts et qui peuvent être transmissibles au delà de l'étude.

 

            2/ L'hybridation est une interprétation de second niveau : on crée des objets morphologiques à partir d'indicateurs (orientation, relation avec environnement, etc.) dans un deuxième temps. Car partir directement sur des objets hybrides rend difficiles ensuite les réinterprétations et les nouvelles associations puisqu’il n’y a pas de retour possible à l’information « brute ».

 

2.4.2.      La carto-interprétation :

à Le relevé des modelés :

-        les natures d'occupation du sol : ex : Caroline Pinoteau a analysé l’insertion des exploitations laitières dans les systèmes éco-morphologiques dans le bassin-versant de l’Aubrière (Indre-et-Loire).

-         le bâti.

 

à Le relevé du parcellaire ancien : il existe différents modes de relevé :

-         toutes les parcelles

 

-         les masses parcellaires de culture = plus petits ensembles groupant les parcelles en un mode uniforme de groupement et se différenciant des ensembles contigus par un changement d’orientation ou de mode de découpage. Mais ce mode de relevé introduit a priori une stratigraphie : les masses sont en effet considérées traditionnellement comme le 1er niveau de conservation des formes, les parcelles intérieures n’étant que le fruit d’une division postérieure. è exclusion des objets censés recouper les masses et donc jugés plus récents. Or ce relevé ne permet pas toujours d’intégrer des limites parcellaires composant un alignement. Il peut donc entrer en contradiction avec la recherche des alignements remarquables qui sont considérés comme les éléments centraux de la conservation du parcellaire.

 

-         « limites fortes » (S. Robert) = supports du parcellaire. Ca évite de travailler sur une forme plus ou moins définie historiquement (le quartier, avec lequel se confond la masse) è recherche d’un élément géométrique plus neutre (la ligne) et d’une simple relation topologique entre deux éléments (« cette ligne est support de ») sans rapport de stratification. De plus, c’est la solution la plus simple et la plus efficace quand on travaille sous SIG car on peut associer la voirie et le parcellaire et cela permet de faire des mesures sur les longueurs de segments entrant dans une orientation particulière, non réalisables sur des objets définis comme des surfaces. Ce relevé des limites fortes se compose de plusieurs types d’informations : réseau parcellaire, réseau viaire, réseau hydrographique.

 

9  Les relevés par masses parcellaires et limites fortes constituent une 1ère interprétation, car on ne sélectionne que certaines limites è ils doivent être particulièrement soignés pour ne pas appauvrir le document de départ.

 

-         ensembles cohérents : cf. C. Pinoteau : relevé des corridors fluvio-parcellaires.

 

Comment choisir le type de relevé adéquat ?

-         en fonction de la problématique : par exemple, la généralisation n'est pas opératoire pour une recherche sur les planifications discrètes : Cédric Lavigne a  relevé toutes les parcelles pour sa recherche sur les planifications médiévales.

-         en fonction de l’étendue de la zone étudiée : pour un travail sur quelques communes il est préférable de relever l’ensemble du parcellaire. Mais si l’on travaille sur certaines régions où le découpage parcellaire est très poussé ou sur une vaste étendue comprenant de nombreuses communes il vaut mieux opter pour un relevé par masses de culture (+ limites de parcelles significatives) OU un relevé des « limites fortes » afin de gagner du temps et d’obtenir une meilleure lisibilité du document final.

 

à Le réseau viaire

            Sous SIG : relevé en linéaires + indication des noms d’aboutissants.

 

à Le réseau hydrographique

 

à L’habitat actuel :

- sous forme de points ou

- en formes réelles : pour l’étude des connecteurs ponctuels à grande échelle.

 

2.4.3.      La photo-interprétation :

à La photo-interprétation des éléments fossiles : linéaires (voirie, parcellaire, murs, etc.) et maculiformes (surfaciques).

 

à La photo-identification des éléments actifs = utilisation des photographies comme cartographie. Exs : indication d’ouvrages de références ; historique des parcelles.

 

à La photo-interprétation archéogéographique :

            = association de formes de statuts différents dès la photo-interprétation c'est-à-dire que la forme dirige l’interprétation.

 

2.4.4.      Le report des données archéologiques :

            Elles présentent une valeur informative différente suivant le type d’opération :

 

à Les données archéologiques ponctuelles = carte archéologique, prospections pédestres : elles ne peuvent se traduire que par des points (ex : plaine de Melun-Sénart). A une plus grande échelle on peut cartographier les données des prospections en « plages ».

 

à Les données archéologiques des prospections aériennes : report en formes réelles après redressement.

 

à Les données archéologiques des sondages mécaniques :

            Ils ne laissent apparaître qu’une partie des structures (essentiellement des fossés agraires) è les reporter par sections reliées entre elles uniquement quand leur continuité est évidente ou a été entrevue sur le terrain (grâce à la cohérence des sédiment, aux similitudes des profils, etc.) = restitution.

 

à Les données archéologiques des fouilles :

            L’utilisation des données de fouilles change en fonction de l’échelle de l’étude :

-         à petite échelle, les sites seront exploités sous forme de points car leurs formes ne sont plus lisibles.

-         à grande échelle, les sites doivent être reportés en formes réelles sous forme linéaire (grands fossés, murs, alignements de trous de poteaux) pour permettre une étude de l’insertion des gisements dans leur environnement :

·        Il faut récupérer les données graphiques numérisées et géoréférencées des sites

·        puis redessiner les structures linéaires des gisements archéologiques (à Vert-St-Denis, S. Robert a supprimé les nombreuses fosses pour une meilleure lisibilité à plus petite échelle).

·        enfin, il faut les reporter sur la carte compilée à l’aide du géoréférencement et en se guidant grâce à des points de repère.

 

à Les données de la géophysique

à Les données paléo-environnementales

 

 

3.     Principes d’analyse de la carte compilée 

 

3.1. Les différentes formes et réseaux identifiables sur les documents planimétriques :

            En créant son espace, l’Homme met en œuvre certaines formes dont les plus courantes correspondent à des figures géométriques simples :

-         trame quadrillée orthonormée (planifiée) : ex : Noale.

-         trames quadrillées non orthonormées (réseaux de formation) : ex : Gâtinais.

-         trames étoilées qui relient des pôles d’habitat : ex : Beaugency.

-         trames à organisation circulaire (les plus courantes se développent autour de clairières de défrichement) : ex : Geneston.

-         Bien sûr d’autres types de trames peuvent exister. L’adaptation au relief (ex : Lezoux) ou à l’hydrographie active ou fossile (ex : Sénart, Tours) par exemple fournit de nombreuses formes particulières, plus ponctuelles.

 

            Dans l’ensemble, l’analyse de la carte compilée consistera donc à mettre en évidence les figures les plus évidentes de l’organisation paysagère :

 

            à Les formes et anomalies ponctuelles : à l’échelle d’une ou deux parcelles, elles présentent une forme anormale par rapport aux parcelles environnantes. Ex : carrefours remarquables (St-Denis) = carrefours importants qui ne desservent pas un habitat actif ou des vestiges visibles dans le paysage. Ces carrefours peuvent pérenniser la trace d’un habitat groupé ou d’un point fort du paysage ancien qui a disparu aujourd’hui. Mais cela peut aussi correspondre à un point de passage obligé (franchissement d’un cours d’eau, d’un relief, etc.) provoquant un phénomène de convergence des itinéraires (ex : patte d’oie de Pontoise).

            Il s’agit d’un 1er niveau d’interprétation qui peut être utilisé comme une simple méthode de prospection. En morphologie ces anomalies n’auront de sens que rattachées aux différents réseaux auxquels elles renvoient (réseau de peuplement, de voies, limites territoriales – remparts -, auréoles de défrichement…).

 

            à Le découpage à l’intérieur des masses peut renvoyer à des formes de planification dites « discrètes » (C. Lavigne). 9 nécessaire de faire un relevé total du parcellaire et de mener une analyse métrologique.

 

            à Les réseaux parcellaires et viaires = les limites sur lesquelles s’appuient les parcelles. On axe l’analyse sur la recherche d’alignements remarquables susceptibles de s’articuler entre eux pour former des trames organisées. Les réseaux identifiés sont le plus souvent individualisés par une couleur ou leur orientation (ex : Baugeois 0° et 20°).

            Si les ensembles relativement homogènes et circonscrits paraissent évidents (trames circulaires, parcellaires induits par l’oro-hydrographie), la mise en évidence des trames plus générales requiert un exercice de tri plus complexe. Ainsi, on axera l’analyse sur la recherche d’alignements remarquables susceptibles de s’articuler entre eux pour former des trames organisées.

Dans ces recherches de trames, le calcul automatisé des orientations est très utile : ex sur les bastides médiévales et avec SIG.

 

La mise en évidence de ces linéaments forts du paysage « sacrifie » à deux principes fondamentaux et discriminants :

3.2. Un raisonnement qui porte sur la forme :

= privilégier la cohérence morphologique d’un axe (= son homogénéité et sa continuité) plutôt que le statut ou la fonction des différentes limites qui le constituent. Ex : perduration d’une voie antique dans un alignement remarquable composé à la fois de routes actives, de chemins vicinaux, de haies, etc.

De plus une limite qui n’est plus matérialisée au sol peut encore jouer a posteriori un rôle dans le paysage en perdurant dans une limite administrative ou parce que la disposition du parcellaire qui lui était lié en garde la mémoire (elle agit comme un morphogène). La « tendance » imprimée dans le paysage par la limite peut donc se faire sentir même après sa disparition = uchronie : modalité spatio-temporelle qui imprime une potentialité dans le sol s’exprimant par isotopie, isoclinie et/ou isoaxialité. Cf. la coupe des Malalones pour illustration de cette modalité.

 

3.3.Une exigence de cohérence d’ensemble :

            La mise en relation des différents linéaments doit privilégier une recherche d’articulation d’ensemble. Mais sans utiliser des grilles préformées aux modules des centuriations ce qui oblige à une sélection trop poussée et qui ne peut être justifiée en l’absence de textes sur une colonisation.

            è privilégier une recherche « souple » d’axes proposant une certaine logique de disposition = axes se coupant plus ou moins perpendiculairement et présentant une disposition par bandes parallèles (ex : Baugeois 20°). Les tris peuvent être guidés par l’observation à partir de la carte au 1/25 000e, plus générale.

            Le critère principal guidant la recherche des trames quadrillées est donc l’orientation mais il doit être utilisé avec mesure et dans tous les cas respecter la cohérence interne des limites. En effet c’est la cohérence et la continuité des limites qui apparaissent comme éléments discriminants par excellence.

 

3.4. Quelques clés d’interprétation et de datation :

3.4.1.      Les analogies de forme ou d’agencement formel :

            Une simple comparaison avec des modèles bien connus peut permettre d’orienter l’interprétation.

            La présence de certains types d’anomalies parcellaires connues et parfois documentées par un toponyme évocateur permet de reconnaître par exemple la fossilisation d’anciennes mottes médiévales ou d’amphithéâtres antiques. A plus petite échelle, on reconnaîtra facilement une centuriation romaine caractérisée par un quadrillage orthonormé (mais critère à compléter par d’autres).

 

3.4.2.      La métrique :

            La reconnaissance dans une forme d’une unité de mesure en vigueur à une époque donnée peut permettre de proposer certaines pistes (ex : centuriation). Mais faire attention et vérifier que cette mesure est bien attestée dans les textes et si elle est récurrente è analyse des périodicités.

 

3.4.3.      Les données archivistiques :

            Elles sont utiles pour l’interprétation et la datation de certaines formes dont elles permettent parfois un calage en chronologie absolue. Exs : la date de réalisation d’une villeneuve, de la mise en valeur d’un terroir par défrichement (ex : abbaye de la Roë et plaine de Melun-Sénart), de l’assèchement d’un marais (ex : Montady) ou d’une ancienne vigne (ex : Marcé), etc.

 

3.4.4.      La datation absolue des limites d’un réseau par l’archéologie :

            Cf. le cours sur les sources pour la critique des données archéologiques.

            Le plus souvent on doit se contenter de fouiller les limites agraires ou domestiques isoclines ou perpendiculaires aux morphogènes et non le morphogène lui-même qui a souvent perduré jusqu’à nos jours et n’est donc pas traité lors de l’opération archéologique de sauvetage. + difficultés de la fouille des fossés.

 

3.4.5.      La relation avec les sites archéologiques :

            Exemple du site des Fourneaux à Vert-Saint-Denis (Seine-et-Marne) : occupation de l’Antiquité et du haut Moyen Age (Ier ap. jusqu’au début XIIe). Les occupations antiques et médiévales (site n°170) se développent à l’intérieur d’un enclos dont la forme et l’emprise évoluent mais qui s’inscrit dans l’ensemble parcellaire de la plaine de Melun, zone où le réseau linéaire jaune et le réseau quadrillé violet s’imbriquent en formant une suite de bandes légèrement incurvées. L’enclos s’insère dans une de ces bandes parcellaires è ils présentent la même orientation (isoclinie).

            Attention : la seule isoclinie ne suffit pas pour rattacher un site à un réseau. Une certaine cohérence et d’éventuelles relations doivent être observées. Il peut s’agir d’une relation directe (site relié par une voirie à un axe structurant d’un réseau)  ou indirecte (le site s’inscrit dans une bande parcellaire prenant appui sur un linéament du réseau). L’observation fine de la morphologie du site peut aussi permettre de le mettre en relation avec son environnement à ex de Vert-Saint-Denis : l’enclos reproduit l’incurvation des bandes parcellaires caractérisant le parcellaire de la Plaine de Melun.

            Exemple du site de Bauce à Marcé : observation de continuités morphologiques entre les formes fossoyées de l’occupation et le réseau local (bleu).

 

BIBLIOGRAPHIE DU COURS, DES ILLUSTRATIONS ET REFERENCES COMPLEMENTAIRES :

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-   Chouquer (Gérard), « La morphologie agraire et les paysages de la plaine des Tilles et de l’Ouche (Côte –d’Or) », dans Les formes du paysage, tome 1, Errance, Paris, 1996, p. 32-48.

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-   Marchand (Claire), « Des centuriations plus belles que jamais ? Proposition d’un modèle dynamique d’organisation des formes », Etudes Rurales, n° 167-168, juillet-décembre 2003, p. 93-114.

-   Mennessier-Jouannet (Christine) et Chouquer (Gérard), « Étude des formes paysagères de la région de Lezoux (Puy-de-Dôme) », dans Les formes du paysage, tome 1, Errance, Paris, p. 111-125.

-   Meuret (Jean-Claude), Peuplement, pouvoir et paysage sur la marche Anjou-Bretagne (des origines au Moyen Age), supplément n°4 à La Mayenne : Archéologie et Histoire, Société d’Archéologie et d’Histoire de la Mayenne, Laval, 1993.

-   Noizet (Hélène), Pratiques sociales, représentations de la ville et fabrique urbaine de Tours du IXe au XIIIe : chanoines, moines et laïcs à St-Martin et St-Julien, thèse sous la dir. d’H. Galinié, Université de Tours, 2004.

-   Pinoteau (Caroline), « Changer la carte, c’est changer l’objet », Etudes Rurales, n° 167-168, juillet-décembre 2003, p. 247-262.

-   Robert (Sandrine), Analyse des formes paysagères, l’exemple du plateau de Sénart (Seine-et-Marne), mémoire de maîtrise sous dir. G. Chouquer, Université de Tours, 1995.

-   a/Robert (Sandrine), « Etude morphologique du parcellaire et de la voirie de la région de Beaugency (Loiret et Loir-et-Cher) », dans Les formes du paysage, tome 1, Errance, Paris, 1996, p. 138-147.

-   b/Robert (Sandrine), « Le parcellaire du plateau de Sénart (Seine-et-Marne) », dans Les formes du paysage, tome 1, Errance, Paris, 1996, p. 11-26.

-   a/Robert (Sandrine), « Le relevé du parcellaire ancien sur les cartes et photographies aériennes », dans Les formes du paysage, tome 3, Errance, Paris, 1997, p. 88-97.

-   b/Robert (Sandrine), L’étude des formes paysagères en milieu urbain. L’exemple de Pontoise (Val-d’Oise), mémoire de DEA sous la dir. G. Chouquer, Université de Tours, octobre 1997.

-   Robert (Sandrine), L’analyse morphologique des paysages entre archéologie, urbanisme et aménagement du territoire. Exemples d’études de formes urbaines et rurales dans le Val-d’oise, sous la dir. G. Chouquer, Université Paris 1, novembre 2003, 3 vol.

-   Robert (Sandrine), Traité d’archéogéographie, tome 2. Méthodes et techniques de l’archéogéographie planimétrique, Errance, à paraître.

-   Watteaux (Magali), La résilience des réseaux de formes et la chronologie archéologique. Recherches sur la dynamique des réseaux de formes viaires et parcellaires dans la longue durée, mémoire de DEA sous la dir. G. Chouquer, Université Paris 1, 2002, 2 vol.

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