QUELS MANUELS UTILISER POUR SE FORMER ?

 

PRÉSENTATION DE LA RUBRIQUE

 

 

Cette rubrique a pour but de tenter simplement de répondre à une caractéristique actuelle de l’édition liée à la recherche. Alors que les études se multiplient pour faire l’archéologie des notions et des paradigmes, des objets et méta-objets, alors que les refondations d’objets apparaissent, que les imprécisions des mots et des choses sont de plus en plus fréquemment soulevées, nous ne disposons pas des manuels et synthèses correspondants. C’est une particularité du moment. Le temps de ces travaux de rassemblement n’est pas encore tout à fait venu.

Le décalage éditorial est cependant chaque jour aggravé. On réédite de grandes synthèses qui ont désormais vingt, trente ou même quarante ans (la France rurale de G. Duby et A. Wallon ; l’Histoire du paysage de J.-R. Pitte ; les Structures agraires de R. Lebeau ; sans parler des Caractères originaux de M. Bloch), ce qui se comprend parce qu’il n’y a rien d’autre, pour l’instant, à substituer à ces ouvrages, excellents en leur temps et qui rendent encore bien des services. Ensuite, les jeunes collègues enseignants-chercheurs, qui entrent dans la danse des concours et doivent produire des manuels en toute rapidité (quand ce ne sont pas de simples collages d’articles), n’ont pas le temps d’élaborer le cadre nouveau qui s’imposerait et auquel ils contribuent pourtant quelquefois eux-mêmes par leurs travaux de détail ou de spécialisation. Ainsi, sans qu’on puisse le reprocher aux auteurs parce qu’il est difficile de faire autrement, on a vu récemment des manuels universitaires reproduire les cadres historiographiques inchangés depuis trente ou soixante ans. Que ce soient les ouvrages sur la Gaule romaine, sur les campagnes médiévales, sur les villes et l’urbanisme, les synthèses ne brillent pas par la nouveauté des architectures d’ensemble. Et même sur des sujets plus neufs, où il y a moins de tradition historiographique, il arrive que de premiers travaux n’échappent pas au conformisme.

Les dictionnaires eux-aussi participent du décalage, voire de la béance. Un lecteur qui souhaite savoir ce qu’est une ville, erre entre des pôles incommodes ou même incommensurables. Dans le Pierre Georges (datant des années 70), on dit que c’est un groupement de population ; dans le Brunet (années 90) on explique que c’est une agglomération d’immeubles ; dans le Lévy-Lussault (années 2000) on quitte le niveau matériel pour le pur concept : la ville est « un géotype de substance sociétale fondé sur la coprésence », ou encore, « une option spatiale, un acte géographique ». Chez les archéologues, Henri Galinié définit la ville comme la forme que prend l’urbain à un ou des moments historiques de son développement. Mais chez les Antiquisants spécialistes de Rome, l’entrée ville ne figure pas dans le récent Dictionnaire de Jean Leclant, (alors qu’elle figure pour l’Égypte et le Proche Orient ancien). Où trouver la ville romaine dans cette somme, puisqu’il n’y a rien à “ville”, rien à “urbanisation”, rien à “chef-lieu de cité” ?

Ce n’est pas mieux à l’échelon inférieur. Imaginons un étudiant cherchant à s’informer sur ce qu’est un vicus. Pour certains archéologues un vicus, c’est un village (Philippe Leveau dans Leclant 2005) ; mais d’autres refusent l’assimilation entre le vicus et les agglomérations secondaires (Françoise Dumasy dans Leclant 2005) ; or, pour un historien (M. Tarpin) c’est une forme de la colonisation romaine, une affaire de prise de possession par des citoyens romains dans des situations bien précises : toute agglomération n’est pas un vicus et celui-ci, pour plagier la définition d’H. Galinié, est la forme que prend l’urbain dans certains cas de figure historiques antiques ! Finalement, le Dictionnaire de l’Antiquité de Leclant ignore le mot vicus, qui lui, est pourtant bien antique, alors qu’il donne de la voix à “agglomération secondaire”, et à “village”. On peut comprendre le trouble des jeunes chercheurs qui tentent de se former : le mot antique n’est pas défini pour lui-même, et les entrées indirectes égarent le lecteur en des significations opposées, au point qu’il faut avoir lu M. Tarpin pour savoir que, sur la définition, F. Dumasy est préférable à P. Leveau. Quant au “Leclant”, sur ce sujet du moins, ce n’est plus un Dictionnaire de l’Antiquité, mais un Dictionnaire de la modernisation de l’Antiquité...

 

La synthèse paraît donc difficile, voire impossible. Mais comment pourrait-il en être autrement face à l’ampleur du travail à accomplir ? Il s’agit rien moins que d’écrire une “histoire” des paysages et des milieux géographiques dans laquelle on ne déshybriderait plus, on ne ferait plus appel au nationalisme méthodologique (sauf à en parler comme réalité historiographique), on ne procéderait plus aux seules périodisations de l’historicisme, dans laquelle on reconnaîtrait le temps des matérialités archéologiques et celui des formes planimétriques comme différent du temps des sociétés et des intentionnalités, etc.

Afin d’aider de jeunes chercheurs à gérer ce hiatus assez délicat, cette rubrique entend rappeler les vertus des ouvrages anciens ou moins anciens qu’on est encore en situation d’utiliser et attirer l’attention sur les éléments les plus sujets à caution qu’ils renferment.

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