LE MANUEL DE RENÉ LEBEAU

AUX ÉDITIONS MASSON

 

 

 

 

René LEBEAU, Les grands types de structures agraires dans le monde, 5e éd., ed. Masson, Paris 1995 (1ère éd. 1969), 184 p. 53 figures + XXIII photographies.

 

 

Ce grand classique a été édité pour la pemière fois en 1969. Il est, depuis, régulièrement réédité et constitue l’un des manuels de base des études de structures agraires.

Pour René Lebeau, une structure agraire c’est « l’ensemble de liens durables et profonds entre l’homme et le sol, que traduisent les paysages ruraux. C’est une notion plus large que celles, purement descriptives, d’habitat rural et de morphologie agraire, une notion essentiellement explicative » (p. 11). Selon lui, la structure agraire rassemble l’étude de l’habitat rural, de la morphologie agraire et du système de culture.

 

Le plan de l’ouvrage est le suivant.

 

1. L’aménagement de l’espace agraire

2. Les structures agraires des pays tempérés de l’ancien monde

(habitat rural / grands types d’aménagement agraire / Genèse et transformaton des structures agraires)

3. L’aménagement traditionnel du sol dans les pays tropicaux

(agriculture itinérante / agriculture sèche sédentaire tropicale / agriculture irriguée)

4. Les pays d’agriculture scientifique et mécanisée

(plantations tropicales / paysages de l’agriculture américaine / transformations de la structure agraire en pays socialistes)

 

Cet ouvrage reste irremplaçable, en l’état, par sa vision mondiale des structures agraires. Grâce aux exemples qu’il analyse, on fait connaissance avec des morphologies et des typologies agraires diverses, le type d’économie agraire qu’ils supportent et les types d’évolution qu’on peut être conduit à rencontrer.

Ce livre, en outre, fournit des définitions de base qui ont longtemps guidé les travaux des chercheurs non géographes : finage, terroir, habitat rural, morphologie agraire, système de culture, structure agraire.

 

Quelle lecture critique, aujourd’hui ?

 

L’archéogéographe ne manquera pas d’observer les insuffisances de plus en plus nettes des descriptions proposées, en ce qu’elles sont dépendantes d’un état de l’art à une époque donnée.

L’exemple de la première figure du manuel servira de témoin du travail qu’il convient d’entreprendre.

 

 

Dans un paragraphe consacré à l’impact des Réformes agraires, le texte qui annonce cette figure dit :

« Entre 1807 et 1865 l’État Prussien, à la fois mû par les idées anglaises libérales à la mode et poussé par les féodaux, procéda à une grande Réforme agraire. Les paysans furent proclamés libres ; le finage de chaque commune fut remembré : les nombreuses parcelles minuscules entourant les villages furent groupées en vastes blocs. On en attribua un, en toute propriété, à chaque villageois, qui y bâtit sa maison. Un paysage d’habitat dispersé à vastes blocs de culture individuels remplaça le vieux paysage d’habitat groupé et de petites parcelles (fig. 1) » (Lebeau, p. 15-16).

 

Sans contester le processus qui est décrit et le passage, évident, de l’état avant la Réforme à celui issu de cette Réforme, l’archéogéographe remettra en cause le balancement qui est proposé et qui provient d’une vision téléologique et d’une observation partielle donc discutable. À lire le texte, on s’attend à trouver, pour l’état ancien, une morphologie agraire à petite parcelles, qui évoque, parce qu’on a en mémoire les classiques (Bloch, Dion, Meynier), un état de fragmentation et de subdivision poussés. Or que voit-on, en effet, “avant” la Réforme, sur la figure de gauche ? On voit une morphologie agraire coloniale intégralement planifiée, par grandes bandes dont certaines ont été subdivisées en bandes plus étroites (qu’on peut alors nommer “lanières”). Cinq trames ordonnées organisent l’ensemble du finage, l’habitat de fondation occupant le centre de l’espace rural. À noter, au passage, le corridor hybride, hydroparcellaire, qui sépare le terroir en deux parties. Il est important, pour la bonne lecture de cette figure, de se souvenir qu’on est à l’échelle d’un finage entier.

 

On ne reprochera pas à René Lebeau de ne pas faire l’histoire de ce parcellaire de fondation médiévale. Ce n’est pas son propos. Mais les termes de sa description, influencés par les connaissances de l’époque, aboutissent à gommer le principal. Dans l’évolution visible sur les deux figures, on passe d’une planification géométrique absolue, caractéristique du Moyen Âge, à une espèce d’ « openfield-mosaïque » par gros blocs individuels, répartis dans le finage et à la géométrie un peu plus irrégulière. Or l’opposition qu’il entend mettre en place n’est pas morphologique mais sociale, puisqu’il insiste sur le passage d’une société rurale communautaire et groupée, à une société d’économie agraire libérale dispersée, fondée sur l’affirmation de la propriété.

De la part du géographe, ce qui est intéressant, c’est de voir comment les idées imposent leur filtre au point que la réalité de la planificaiton médiévale (qui devrait être dite, ne serait-ce que d’un mot) n’est pas même mentionnée. Une part de l’héritage a été gommée.

 

On devra donc exercer, tout au long de la lecture et de l’emploi des notions que le livre décrit, un esprit critique certain. On ne manquera pas de prendre de la distance en lisant un paragraphe sur « l’épanouissement médiéval des openfields » (p. 78) alors que la réalité même de l’openfield, selon la vision classique, est remise en cause. De même on relativisera des expressions comme le « bocage Bamiléké » ou les « openfields en pays Sérère », qui sentent bon le transfert univoque des catégories européennes sur des situations non-européennes. Que Lebeau en profite pour universaliser les catégories du bocage et de l’openfield, avec leurs explications (communautaire, individualiste) est une affirmation (p. 113) qu’on pourrait discuter à perte de vue. Cette essentialisation suppose qu’on ait détaché les mots de tous leurs liens avec leur propre histoire, au point qu’openfield et bocage deviennent de pures catégories conceptuelles ? Mais le problème est que les explications sont embarquées dans les valises des mots et qu’on occidentalise ainsi aisément des situations non-occidentales.

 

 

Bibliographie

 

On lira avec intérêt la note de lecture assez critique de Raymond Chevallier, parue dans Études rurales, n° 45, janvier-mars 1972, p. 168-169. Le recenseur regrette une insuffisante prise en compte de l’histoire des paysages, le caractère simplement illustratif de la photographie aérienne et pense que les exemples proposés ne sont pas tous des modèles à suivre (kolkhoze soviétique ou aménagements de l’Ouest américain).

 

GC - juillet 2007

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