Alain BORIE, Pierre MICHELONI et Pierre PINON,

Forme et déformation des objets architecturaux et urbains,

 

École nationale supérieure des Beaux-Arts,

Paris 1978 (2e éd. 1984), 202 p.

 

 

 

 

 

 

 

 

Table des Matières

 

Présentation (p. 5)

 

I - Problématique de la forme (p. 7)

 

II - Système d’analyse des formes architecturales et urbaines (p. 21)

 

III - La notion de « déformation » (p. 45)

 

IV - Analyse des modalités de déformation (p. 81)

 

V - Signification de la déformation (p. 95)

 

VI - Intérêt de la notion de déformation (p. 181)

 

Postface (p. 193)

 

Bibliographie  (p. 165)

 

 

Les auteurs

 

Ils appartiennent à une équipe de recherche nommée Groupe d’Études des Formes Architecturales et Urbaines.

 

 

Intérêt de l’ouvrage

 

Dans le but de développer la qualité de l’analyse des formes urbaines, l’ouvrage propose un parcours architectural et urbain à la recherche de ce que deviennent les formes. D’où l’importance donnée à la notion de “déformation” qui est le fil directeur du livre. La raison est que ces déformations sont négligées :

« Formes d’exception, formes mineures, à première vue, les déformations ne constituent parmi les objets urbains et architecturaux qu’un phénomène comme tant d’autres parmi ceux qu’il serait possible d’analyser. Et si nous avons choisi de les mettre en lumière, c’est avant tout parce que ces formes se trouvent souvent rejetées comme insignifiantes, voire comme mauvaises (ce que familièrement les architectes appellent des “chameaux”) et restent donc négligées dans la plupart des analyses. »

(extrait de l’introduction, p. 5)

 

Autrement dit, les auteurs observent que certaines pratiques architecturales mettent un point d’honneur à écarter toute imperfection géométrique tandis que d’autres les intègrent dans des solutions architecturales sophistiquées.

Les auteurs travaillent dans un milieu professionnel où l’on considère que la forme est le produit d’une conception (Ch. Alexander, De la synthèse de la forme, trad. française, Paris 1971, éd. original Cambidge, Mass, 1964), celle-ci réalisant la synthèse entre un projet et son contexte (surtout compris comme contexte social, beaucoup plus que comme contexte physique). Mais en ajoutant « la forme est la solution du problème », l’affirmation d’Alexander privilégie de fait le projet par rapport au contexte, le programme par rapport à la forme.

Prenant un autre parti, les auteurs préfèrent mettre en avant l’adaptation réciproque qui existe entre des formes et leur contexte humain et physique. L’ouvrage qu’ils proposent est en quelque sorte la recherche de la nature exacte de ce rapport.

 

La situation que les auteurs affrontaient à la fin des années 1970 est intéressante. À cette époque, l’état de l’art était marqué par le poids d’écoles et de théories qui proposaient des analyses de formes dominées par trois grandes conceptions :

1. l’espace est un produit social (rapport de production). « La pratique spatiale d’une société secrète son espace » écrivait H. Lefebvre. Cette théorie aboutit à l’idée que les formes se décalquent exactement sur les structures économiques et sociales, et donc que de la lecture des formes on tirera la compréhension de la structure sociale.

2. la forme est l’illustration de son modèle (rapport de référence). Comme les modèles renvoient aussi aux pratiques sociales dont ils sont le produit, le rapport de référence est la recherche de « modèles formels transmis par le langage, la réalité construite et par la représentation » (Ph. Boudon, La Ville de Richelieu, Paris 1972). Cette théorie postule que l’objet produit est semblable au modèle.

3. l’architecture elle-même est un langage (rapport de signification) et « dans le signe architectural [on reconnaît] la présence d’un signifiant dont le signifié est la fonction que celui-ci rend possible » (Umberto Eco, La structure absente, Paris 1972, première édition Milan 1968). Cette théorie postule que les structures signifiantes sont assimilables aux structures formelles.

 

Dans cette situation, les auteurs doutent qu’on puisse réellement aboutir à une véritable analyse morphologique, car à chaque fois on substituera autre chose à l’objet à analyser : une fois ce sera le groupe social (contexte social déterminant), une autre le sujet concevant (le modèle), une autre enfin le sujet percevant (sémiologie). Ils préconisent donc « d’aller directement aux objets » (p. 13). C’est dans cet esprit qu’il se proposent d’analyser la notion de déformation. Il s’agira pour eux de tenter d’éviter toutes les réductions du concept de forme, que ce soit la réduction de la forme au “contour apparent”, la conception de la forme comme structuration de la matière, ou celle de la forme comme structuration de l’espace. Ils situent aussi leur approche à un moment où la notion d’espace commence à se substituer à la notion de forme, celle-ci étant jugée trop esthétique (NB - chez les géographes, trop idiographique, c’est-à-dire trop descriptive).

 

Parmi les nombreux intérêts de l’ouvrage, le moindre n’est pas la capacité des auteurs à poser les problèmes de l’analyse morphologique. Par exemple, ils repèrent très bien l’importance du problème du « découpage » des objets, « écueil majeur de tout système analytique » (p. 26 et sv). À cette difficulté ils répondent en proposant deux systèmes d’analyse, l’un par “éléments” constitutifs des objets, l’autre par “niveaux constitutifs” des objets.

Autre problème, celui de la représentation qu’on cherche à donner des objets. Lequel choisir : plan, coupe, élévation, axonométrie, etc. ? Pour étudier la déformation, ils se sont vite rendus compte que la représentation en plan révélait le mieux le phénomène.

 

La déformation est au cœur du propos. Ils la situent à la fois dans l’espace et le temps. Dans l’espace, parce qu’elle est à la rencontre entre les formes architecturales et urbaine organiques et les formes architecturales et urbaines géométriques. Les formes déformées apparaissent donc lorsqu’on passe d’une catégorie à l’autre. Par exemple, lorsqu’on applique une géométrie à un espace donné, et qu’on compose avec lui.

Dans le temps, la déformation est liée à la modification de la forme : « La déformation apparaît comme le phénomène par lequel une forme contrariée se modifie. On peut alors supposer qu’à l’origine de chaque forme déformée se trouve une contradiction, un obstacle dans le déroulement naturel de sa formalisation ». (p. 50)

Pour eux, la déformation apparaît dans une situation de contradiction non résolue, qui fait qu’elle se traduit ou “descend” jusque dans les formes, ou encore une situation de tension ou de conflits de formes.

 

Page 98 est affirmé un excellent principe toujours utile à rappeler : « l’analyse morphologique ne permet pas de remonter à toutes les significations des formes ». Ce qui veut dire que l’acte de lecture n’est pas un acte de dévoilement d’une signification ou d’une détermination sociale qui serait limpide à travers la forme produite.

 

Une illustration suggestive

 

Une des forces de l’ouvrage est l’abondance et l’efficacité de son illustration. 218 figures au trait conduisent le lecteur dans la richesse des formes historiques, architecturales, urbaines et quelquefois mêmes paysagères, à travers des plans de ville, d’objets, de monuments, de parcellaires. L’ouvrage propose ainsi un apprentissage par l’exemple, puisque le lecteur peut s’initier à lire la forme et la déforme que le projet ou le temps lui impose, ce qui l’aide à aiguiser son regard pour des observations futures.

 

Commentaires

 

Au-delà des grands mérites de cet ouvrage, les éléments de discussion qu’on peut proposer portent sur plusieurs points.

 

En archéogéographie, nous ne conservons pas la notion de déformation. Nous lui préférons le concept d’hybridation progressive. Parce que nos objets sont planimétriques, « paysagers », géographiques, donc sensiblement différents des leurs, nous ne pensons pas qu’on puisse appliquer telle quelle une théorie aussi marquée par « l’objet architectural et urbain ». La déforme se réfère à une forme, donc à un objet directement issu d’un projet. Le mot connote ainsi un sens de lecture. Parler de déformation indique, malgré toutes les remarques pertinentes et subtiles des auteurs, une valeur. Pourquoi n’inverserait-on pas, en disant que c’est le projet de l’architecte et de l’urbaniste qui est “déformé” parce qu’idéologique, affectif, égotique, totalitaire, etc., et que c’est ce que les populations en font dans l’espace et le temps qui est “formé”, parce que transformé ? Bien entendu, il ne s’agit pas de remplacer un diktat par un autre et cela n’est dit qu’à titre d’exemple, pour faire réfléchir. Il s’agit plutôt, dans notre domaine, de ne pas employer la notion.

En effet, son maintien conduirait à rechercher partout la forme dont la déformation n’est que le reflet, et donc à reconduire les utilisateurs vers la lecture des projets sociaux successifs. C’est justement cela qui a façonné l’historicisme et dont il nous faut sortir. L’exemple suivant l’explique.

 

L’application du programme aux villes antiques de la Gaule, par un des trois auteurs, n’a pas été concluant, ce qui signe une difficulté à mettre en œuvre les excellents principes wdécrits dans l’ouvrage. Déjà, dans l’ouvrage, une page intitulée « architecture romaine et déformation » (p. 127) posait un attendu surprenant, à savoir l’absence presque totale de déformation dans l’urbanisme et l’architecture antiques ! L’application d’un tel principe (inexact) a donné des résultats contestables.

Dans une synthèse de R. Bedon, R. Chevallier et P. Pinon, Architecture et urbanisme en Gaule romaine (Errance, Paris 1988, 2 vol.), le tome 2 est consacré à l’urbanisme et Pierre Pinon y développe une analyse comparatiste qui cherche à prouver que malgré les différences locales, il existe un mode d’organisation des formes urbaines commun à toutes les villes antiques de la Gaule et même au-delà (de Zadar à Leicester, de Cologne à Timgad, dit-il). Pour échapper aux applications douteuses du modèle, Pierre Pinon suggère une problématique explicite. Il critique avec raison la méfiance des historiens et des archéologues envers l’analyse morphologique. Il propose une problématique historique qui ne soit pas l’application d’une idéologie, mais d’une hypothèse vraisemblable et vérifiable. Dans le livre cette problématique est la recherche du plan “colonial” (les guillemets sont de l’auteur) dans l’urbanisme gallo-romain, et la recherche de permanences dues à l’application de la “loi de persistance du plan” jadis énoncée par Pierre Lavedan (Qu’est-ce que l’urbanisme ?, Paris 1926, p. 91 sv). Il y aurait donc un urbanisme programmatique et sa persistance serait assurée par cette loi d’inertie. 

Un atlas d’environ 80 exemples constitue la matière du livre. Les défauts sont vite apparus : l’information archéologique n’est pas prise en compte (il est vrai que cela aurait représenté un travail cartographique titanesque qu’on ne peut conduire que sur quelques exemples) ; il n’y a pas d’analyse morphologique, mais simplement tentative de retrouver un plan quadrillé dans le plan des rues ; les fonds de plan sont uniquement viaires et non parcellaires, et la trame urbaine est ainsi réduite à son squelette avant même son exploitation. Le résultat est très inégal : à côté de sites ne posant pas trop de problèmes (mais déjà connus ou suspectés) la tentative n’apporte que peu de renseignements fiables sur tous les autres sites, plus délicats à qualifier. Pour avoir travaillé sur des exemples comme Besançon ou Chalon-sur-Saône, je peux dire que le résultat est simplificateur de la réalité antique, comme de la transmission et de la transformation dans la durée.

 

On peut donc penser que ce système (c’est le mot des auteurs, qui le préfèrent à méthodologie, bien que leur système ouvre sur une méthodologie de l’étude des formes par la déformation) reste insufisamment critique par rapport aux bases modernes de l’analyse, dès qu’on veut en faire un usage diachronique et de longue durée. Parce que l’urbanisme est une discipline de la modernité, que la notion de ville est une invention récente pour faire pièce au rural et le stigmatiser, que celle d’urbanisme n’apparaît que tardivement et n’est même nommée en tant que discipline avant le XIXe s., parce que la planification est l’implicite d’une discipline (l’urbanisme et l’architecture) qui est fondée sur l’enseignement du projet et la valorisation de l’acte créateur individuel, etc., tout ceci se conjugue pour constituer une série de préalables qu’il est souhaitable de lever dès qu’on veut envisager des situations pré-modernes. La critique est donc d’avoir appliqué une méthodologie unique à des temps historiques variés, là où il faudrait faire varier les méthodologies pour rester au plus près des objets.

 

En conclusion l’ouvrage rendra des services éminents pour s’initier et pour réfléchir à l’analyse des formes. Adapté à un grand nombre de cas architecturaux et urbains, il ne peut, cependant, faire l’objet d’un transfert pur et simple en archéogéographie.

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