Analyse de la forme

du village de Saint-Aubin (France, Jura)

 

 

 

Le gros village de Saint-Aubin présente une structure très originale que l’examen de la carte au 1/25 000e, donnée en annexe de l’exercice, met en évidence. Du sud-est au nord-ouest on observe :

- un quartier de plan lâche, nommé le « Pâquier de Chaux » ;

- un quartier aggloméré, de forme ovale, où se trouvent la mairie, l’église le cimetière et qui forme le centre du village actuel ;

- un quartier de plan digité organisé autour d’un carrefour au lieudit « Sainte Anne ».

À ces trois éléments, il faut ajouter des urbanisations ponctuelles : en direction de la gare et de la voie ferrée ; un lotissement à Villequin ; un autre à Corvée Pierre, etc. Au total, le village de St-Aubin, qui est en fait une espèce de bourg rural, de 1758 habitants en 2010, s’étend sur plus de 2,7 km dans sa plus grande extension sud-est/nord-ouest. C’est considérable et la traversée en voiture, le long de la D 468, donne toujours l’impression d’un village interminable.

L’examen de l’agglomération sur Google Earth conforte cette lecture, en montrant également que les lotissements les plus récents accroissent sensiblement l’éclatement de la trame bâtie. L’explication tient, évidemment, à la mise à disposition ou non du foncier pour créer de nouvelles parcelles à lotir.

 

Partant de cette description géographique de base, l’observation de la trame viaire apporte un élément original qui permet de poser la question directrice à découvrir et à exploiter dans cet exercice. On observe, en effet, que le principal carrefour de routes et de chemins ruraux ne converge pas au centre du bourg, dans l’ovale repéré, mais au nord-ouest, au lieudit Ste Anne. Pourquoi ce décalage ? Quant au quartier sud-est, dit du Pâquier de Chaux, il donne lieu à une convergence confuse de voies, sans véritable point central. Comment se fait-il que le centre présumé ancien du village, là où se trouvent l’église, la mairie, le cimetière et le site de l’ancien château, n’ait pas attiré les voies et que le carrefour principal (celui qui de nos jours a donné lieu à l’installation d’un rond-point) soit “extérieur” ?

On postule alors que cette situation s’explique par une série d’héritages. Comme on ne dispose pas d’une “histoire de saint-Aubin” qu’il suffirait de lire pour trouver le fil conducteur du développement topographique du bourg et qui nous donnerait la solution de cette “anomalie”, c’est dans une lecture approfondie de la forme planimétrique (c’est-à-dire la forme des voies, des champs, du réseau hydrographique retravaillé par les hommes, des boisements résiduels, de l’habitat, etc.) qu’on va tenter de suggérer des pistes d’interprétation possibles. On verra aussi que l’information archéologique — celle issue des prospections aériennes, de la photo-interprétation des missions verticales de l’IGN et des couvertures satellitales,  et celle issue des prospections au sol, très développées sur le territoire de cette commune — contribue à poser les termes d’une “problématique”.

 

Dans la suite de l’analyse, je me réfère au schéma d’interprétation ci-dessous, et au renvoi de lettres

 

 

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Fig. 1 - Interprétation d’ensemble du cliché de 1953.

 

Le bourg central (A et B sur la fig. 1)

 

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Fig. 2 - Le bourg central de Saint-Aubin sur Google Earth (mission de 2006)

 

 

Sa lecture et son interprétation sont une des clés de compréhension de la situation originale de Saint-Aubin. Il s’agit d’une initiative des seigneurs du lieu qui ne sont rien moins que Philippe de Vienne et sa femme Agnès, fille du comte palatin de Bourgogne, Hugues. Saint-Aubin est la dot d’Agnès à l’occasion de son mariage avec Philippe de Vienne (mort en 1303) en 1259. Dès lors, l’initiative des seigneurs sera de développer le site parce qu’il est une étape importante sur la route du sel qui va de Salins (aujourd’hui Salins-les-Bains en Franche-Comté) à Dijon et de faire concurrence à Chaussin, une autre étape importante sur une autre route parallèle. La bourgade se développe donc pendant la seconde moitié du XIIIe s., et elle reçoit sa charte de franchise en 1293.

Si la charte nous apprend qu’on est en présence d’une entreprise de développement d’une agglomération, l’analyse du plan du centre du bourg nous donne un élément supplémentaire d’appréciation puisque la régularité du dessin parcellaire suggère un véritable lotissement sur un plan d’ensemble, au sein d’un enclos formé par la dérivation de la petite rivière du Cleux.

 

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Fig. 3 - Lecture des formes viaires et parcellaires du bourg.

 

                              

 

Le plan du bourg se caractérise par la régularité de l’orientation du parcellaire et par la disposition des parcelles à partir d’un canevas de rues parallèles et perpendiculaires. Pour le lire correctement, il faut néanmoins faire abstraction de la rue rectiligne (de A à D, en violet sur la figure 1) qui va du centre du bourg à la gare ferroviaire et qui est une création de la seconde moitié du XIXe siècle. Cette nouvelle rue a occulté une rue plus ancienne et dont le tracé était coudé, comme le montre l’évolution de l’orientation du parcellaire.

De façon hypothétique, je propose un schéma de planification qui pourrait avoir servi de guide pour le lotissement. La fondation s’est encore accrue, au nord, de l’important château sur motte (B sur la figure 1) qui semble avoir été édifié en 1345 ou peu avant.

 

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Fig. 4 -Essai de schématisation du lotissement médiéval

 

 

Quel était l’état de ce site avant le lotissement et la fondation de la villeneuve ? C’est une inconnue que la seule analyse de la forme ne permet pas de résoudre. On connaît des gisements antiques (protohistoriques et romains) à l’intérieur de l’enclos délimité par le Cleux. Mais on ne sait rien de l’occupation qui aurait pu exister pendant plus d’un millénaire. La seule hypothèse est que l’entreprise de lotissement suppose que les terrains étaient disponibles et que l’occupation antérieure ne devait pas être trop contraignante.

 

 

Le faubourg de Sainte Anne (E  sur la figure 1)

 

Dans ces conditions, n’y avait-il pas un autre site d’habitat ? C’est ici que l’analyse du faubourg Ste Anne prend place car l’ensemble des informations suggère que le site est le lieu d’un habitat du haut Moyen Âge qui a pu précéder le village du XIIIe siècle.

Les informations dont on dispose sont les suivantes :

— existence d’un important carrefour de voies. La logique est celle-ci : seule l’existence de ce carrefour (E) a pu attirer les voies et les chemins, ce qui explique que lors de la fondation du village du XIIIe s. (A), la trame des voies était déjà fixée et qu’elle n’a pas été bouleversée par cette fondation tardive.

— existence d’une série d’enveloppes centrées sur le site de Ste Anne et qui suggèrent la forme d’un terroir radio-concentrique. La carte de la figure 1 résume toutes les informations concernant ces formes. Pour les suggérer, je m’appuie : sur des lignes (ex. celles autour du site de Ste Anne ; ou encore la ligne R, à l’est de la plus grande zone) ; sur des pattes d’oie (la présence d’une patte d’oie suggère un passage obligé là où il y a convergence des chemins, par exemple un pont sur une rivière, une porte, une ouverture dans un enclos), convergences qui sont particulièrement nombreuses (F, G, H ; puis P et M pour les plus significatives).

— enfin, des indices archéologiques, puisqu’on a trouvé une zone de concentration de céramiques du haut Moyen Âge près du carrefour (Rothé 2002, p. 620-621).

Je pose donc l’hypothèse que le site de Sainte Anne, au nord-ouest du village, est le lieu d’un habitat du haut Moyen Âge sans doute encore occupé à l’époque de la fondation du bourg du XIIIe siècle. Cette hypothèse expliquerait la présence du carrefour principal, que le bourg du XIIIe siècle n’aurait pas réussi à capter à son avantage. Les hypothèses d’enclos que la figure 1 résume sont envisageables, mais, évidemment, à prendre avec prudence.

 

Le parcellaire (fig. 1)

 

Sur la figure 1, on a figuré en orange une orientation parcellaire qui paraît dominante et qui est indépendante des concentrations que réalisent les habitats médiévaux. Elle renvoie, en fait, à une orientation largement présente dans cette partie de la plaine du Finage et qui pourrait transmettre une organisation antique du parcellaire et de la voirie.

Cette observation conduit à penser que le terroir de Sainte Anne peut être qualifié de radial, en raison de l’étoile des chemins, de concentrique, en raison des enveloppes qui peuvent avoir été matérialisées par des chemins et des haies végétales, et de quadrillé, en raison de la forme dominante du parcellaire hérité de l’Antiquité et transmis jusqu’au remembrement de la seconde moitié du XXe siècle. De quoi damner les auteurs typologies courantes !

 

 

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La dynamique des habitats sur site du Mazeret et de Chaux

 

En complément et en dehors de l’exercice proposé (parce que la documentation nécessaire pour le faire n’était pas proposée dans l’intitulé de l’exercice), un dernier commentaire s’impose concernant la mobilité de l’habitat entre l’Antiquité et le Moyen Âge.

En effet, au sud-ouest du quartier actuel du “Pâquier de Chaux”, le site de Chaux attire l’attention en raison de son importance entre l’Antiquité et le Moyen Âge. Il est noté sur la carte de Cassini comme « Chapelle de la Chaux », dans une zone de marécages et de friches qui accompagne le cours de la Sablonne, autre petite rivière locale qui coule du nord-est vers le sud-ouest.

 

::Image 1.png

Fig. 5 - La Chapelle de Chaux sur la carte de Cassini

 

Il s’agit d’une zone exceptionnelle, et bien connue par diverses formes d’enquête archéologique et archéogéographique, pour laquelle on peut décrire le déplacement progressif de l’habitat depuis l’époque antique jusqu’à l’époque moderne. La carte suivante résume la localisation des différentes étapes connues de ce déplacement, de l’Antiquité à l’époque moderne et actuelle.

 

::Image 9.png

Fig. 6 - Le déplacement de l’habitat de l’Antiquité à nos jours au sud-est de Saint-Aubin : les gisements d’époque romaine sont en rouge, les gisements altomédiévaux en vert, et l’habitat moderne et actuel en jaune.

 

Le gisement antique, connu sous le nom de Mazeret, est une espèce de concentration de grands entrepôts et de bâtiments divers dont des thermes, dont j’ai réalisé les premières photographies aériennes en 1976.

 

Mazeret-est-1976.jpg

Fig. 7 - Un des grands bâtiments à fonction d’entrepôt de l’ensemble du Mazeret (cliché G. Chouquer 1976).

 

On ne sait pas bien nommer ce genre de site, qui n’est ni une villa rurale courante, ni une agglomération avec des rues, mais une espèce de vaste horreum, dans lequel on rencontre au moins quatre sinon cinq grands entrepôts.

 

::Fondiaire-Saône:Image 10.png

Fig. 8 - État des connaissances sur le gisement dit du Mazeret à Saint-Aubin.

 

Le lecteur intéressé pourra se reporter au site de Google Earth, où il verra sans difficulté l’un de ces bâtiments (celui du NE du site, ci-dessous), particulièrement évident sur une mission de 2006.

 

::horreumNE.jpg

Fig. 9 - Un autre bâtiment-entrepôt du gisement du Mazeret, d’après une mission de 2006, actuellement visible sur Google Earth. Le plan est très précis, malgré la perte de définition à ce niveau de zoom : le bâtment mesure 46,6 m de long. Échelle de 51 m.

 

Conclusion

 

Le cas de Saint-Aubin offre un exemple de croisement productif entre des informations historiques, des informations morphologiques tirées de l’analyse du parcellaire et de la voirie, et des informations archéologiques. Si l’on accepte de donner à l’information morphologique (celle qui provient de l’analyse des formes planimétriques) un statut aussi intéressant que celui qu’on convient d’ordinaire de donner aux textes d’archives et aux découvertes archéologiques, on peut alors proposer des éléments qui entrent en articulation avec d’autres connaissances. Ici, la présence d’un carrefour décalé et la régularité du plan de la partie centrale du bourg, sont les deux éléments qui ont attiré l’attention et qui sont à l’origine d’une proposition de lecture de la dynamique de l’habitat sur 2000 ans dans cette région.

 

 

Gérard Chouquer, juillet 2013

 

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Bibliographie

 

Gérard CHOUQUER, Histoire d’un paysage de l’époque gauloise à nos jours, Entre Bourgogne et Franche-Comté, ed. Errance, Paris 1993, 120 p.

 

Marie-Pierre ROTHÉ, Le Jura 39, collection Carte archéologique de la Gaule, Paris 2001, (la notice sur Saint-Aubin se trouve aux pages 614-630).

 

Géoportails consultés :

 

Portail Géofoncier de l’Ordre des Géomètres-Experts

http://public.geofoncier.fr/

 

Google Earth

 

Flash Earth

 

Topomapper

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