LECTURE ARCHÉOGÉOGRAPHIQUE D’UN FAUBOURG

SEPTENTRIONAL DE LA VILLE DE QUÉBEC (CANADA)

 

 

 

 

Le document à analyser est une image de la couverture satellitale diffusée par Google earth (scène fournie par Europa Technologies et Digital Globe) centrée sur un des faubourgs septentrionaux de la ville de Québec (Canada). La surface proposée à l’examen couvre environ 24 km2.

 

L’urbanisation

 

Le secteur présente la particularité d’être situé au contact de trois unités : la banlieue pavillonnaire de Québec, les champs cultivés et la forêt. Le compartimentage de l’espace est marqué par deux éléments : une profonde saignée réalisée pour le passage de lignes à haute tension au nord-ouest, et une autoroute ponctuée de deux échangeurs au sud-ouest.

La densité du tissu pavillonnaire est variable, et le niveau d’équipement en grandes surfaces, usines, entrepôts, terrains et salles de sports est très faible ici, ce qui peut expliquer une moindre érosion des formes. On devine le début d’une telle zone urbanisée dans l’angle sud-est de l’image.

 

Les formes

 

L’originalité de l’image est l’existence de trois formes anciennes pérennisées dans le tissu urbain, qui renvoient à trois anciens villages de colonisation.

 

 

Bourg Royal

 

On commencera la description des formes par le quartier de Bourg Royal, en raison de sa netteté. L’interprétation des formes met en évidence cinq éléments parfaitement emboîtés entre eux :

- une enveloppe carrée de 2400 m environ de côté, délimitant un espace de 576 hectares environ ;

- un axe de symétrie orienté nord-ouest / sud-est ;

- une voirie et un parcellaire rayonnants subdivisant une grande partie de l’espace et dont on peut penser qu’ils ont concerné la totalité dans des phases plus anciennes ;

- des rues de forme concentrique ;

- enfin un carré central de 300 m environ de côté, en position orientée et concentrique par rapport à l’enveloppe carrée et partagé par l’axe de symétrie.

 

De l’examen des formes on retire nettement l’impression que l’urbanisation sous forme de lotissements par pavillons a agi sur le dessin parcellaire préexistant à la fois en le respectant et en le transformant. Nombre de rues nouvelles respectent les axes du parcellaire rayonnant. Mais, dans le quartier oriental de Bourg Royal, le lotissement devient quadrangulaire et le dessin rayonnant est perdu.

 

Charlesbourg

 

Dans une situation beaucoup plus urbanisée et transformée qu’à Bourg-Royal, le quartier de Charlesbourg présente la même organisation. Elle est, cependant, plus délicate à observer.

- l’enveloppe carrée est mal conservée et son dessin se perd dans les autres éléments planimétriques. On identifie le côté nord-ouest car il est dans le prolongement d’une rue en position axiale de Bourg-Royal (Boulevard Jean Talon E). À partir de là, on reconstruit par le raisonnement plus qu’on ne les observe les trois autres côtés du carré, en sélectionnant parmi les rues ou les lignes planimétriques celles qui peuvent correspondre. On obtient une forme légèrement rectangulaire de 2250 m environ sur 2600 environ.

- le carré central est très bien conservé. La rue qui le délimite porte le nom de « Trait carré ». Mais on observe un léger gauchissement de l’orientation par rapport à l’orientation de l’enveloppe.

- il n’y a pas de rue axiale définissant la symétrie ;

- les lignes radiales sont assez visibles, sauf dans la partie nord-est et est du site.

- enfin, il n’y a pas ou très peu de lignes concentriques.

On n’en finirait pas de noter les cas où l’urbanisation interrompt la régularité présumée de la forme.

L’urbanisation de Charlesbourg est récente : dans les années 1950 et 1960, c’est encore un village peu peuplé au parcellaire rural très fortement rayonnant.

 

Auvergne

 

Immédiatement au sud de la 66e rue de Charlesbourg, des discordances du dessin parcellaire et viaire indiquent la présence d’un héritage dans la forme. Le relevé suggère l’amorce d’un petit groupe de lignes radiales et de quelques lignes concentriques (figure ci-dessous). C’est très peu de choses par rapport aux formes plus spectaculaires des deux sites précédents, mais la netteté des discordances est malgré tout suffisante pour attirer l’attention. Cependant, force est de reconnaître que sans un guide historique (dont il va être question), ce relevé de discordances resterait délicat à interpréter.

 

                     

 

 

Le dossier historique

 

Les trois sites correspondent à trois fondations du XVIIe s. Sans entrer dans le détail du dossier historique très intéressant qu’on peut réunir à ce propos, il convient de fixer quelques repères.

 

Une intention idéologique et une réalisation géométrique originale

 

L’idée de bâtir de tels villages est une réaction devant la nature et les effets du peuplement dispersé du rang canadien.

« L'une des choses qui a apporté plus d'obstacle à la peuplade du Canada a esté que les habitans qui s'y sont alez establir ont fondé leurs habitations où il leur a plu, et sans ce précautionner de les joindre les unes aux autres, et faire leurs défrichemens de proche en proche pour mieux s'entresecourir au besoin. Ils ont pris des concessions pour une espace de terres qu'ils n'ont jamais esté en estat de cultiver par leur trop grande estendue [...]. »

(mémoire du roi pour servir d'instruction à Talon, 27 mars 1665)

En 1663, le roi de France ordonne le regroupement de la population en villages ou hameaux. L’historien E. Deville l’exprime ainsi : « Cet état de choses ne convenait pas au roi ; ses sujets en France habitaient des villages, ce qui était la bonne maière de vivre et ses sujets au Canada devaient se conformer avec soumission à cette coutume bien établie du royaume ».

 

Leur fondation est due à la conjonction de trois intentions : celle des Jésuites, assimilateurs et évangélisateurs, propagateurs d’un modèle de réduction (qu’on connait bien en Amérique latine) et qui sont, depuis 1626, possesseurs de la seigneurie Notre Dame des Anges sur laquelle les trois villages seront édifés ; celle de Louis XIV et de Colbert qui imaginent le peuplement du Canada sur la base idéologique de la situation française ; enfin la volonté de réalisation de Jean Talon, premier intendant français du Canada. Il est vrai aussi qu’un des motifs est la défense des colons face aux populations indigènes : cette défense passe pour plus facile quand la population est groupée que si elle est dispersée selon le système du rang.

 

Deux formes

 

L’analyse conduit à restituer deux réalités, qui viennent d’être présentées comme concurrentes, mais qui se trouvent ici associées.

 

1. À la base de l’organisation planimétrique, existe un lot qui entre dans le cadre du rang canadien. Il s’agit d’une unité de lotissement qui se dirige de la rive gauche du Saint-Laurent en direction de la forêt des Laurentides. La seigneurie des Jésuites couvre une lieue de front et quatre lieux de profondeur. C’est une large portion d’espace en forme de grande bande transversale par rapport au fleuve. La juxtapostion suivante montre un plan de la seigneurie en 1754 (réalisé par Ignace Plamondon), et la même portion d’espace dans la couverture satellitale.

 

 

2. Le lotissement villageois vient en incrustation dans la seigneurie sous la forme de deux villages (Charlesbourg et Bourg-Royal) et d’un demi-village (Auvergne, ou Petite-Auvergne). Il est mis en œuvre par les Jésuites pour la première fois à Charlesbourg.

En optant pour le lotissement radial inscrit dans un carré, avec l’église au centre dans une parcelle réservée, le plan des Jésuites renvoie à une vision centralisée classique dans la France du XVIIe s.

Le plan comprend un village, dessiné à partir d’un carré de 5 arpents réservé pour l’église, le presbytère et le cimetière. La terre communale, réservée au pacage des bestiaux des habitants, est circonscrite par un chemin carré dit « trait quarré ». C’est de ce chemin que partent les quarante concessions de terres de 40 arpents chacune, formant un lotissement radial original, lui-même contenu par un carré d’ensemble qui forme la limite du site. Le plan de la fondation est donc une variante typologique de ce que les archéogéographes appellent aujourd’hui la forme ou plan radioquadrillé , constitué ici de deux carrés concentriques et d’un parcellaire radial.

Un lot agraire est une longue parcelle en pinceau qui mesure environ un demi-arpent de front sur le chemin du Trait quarré, et 4 à leur autre extrémité. En février 1665 une trentaine de ces lots sont concédés à des censitaires tenus de construire leur habitation le long du chemin public. Au sud est réservé un espace pour la forêt publique, qui sera d’ailleurs rapidement loti, ce qui achève de compléter la rose des parcelles assignées. En 1666, le village compte 112 habitants.

La même année, le village de Petite-Auvergne est créé sur ce modèle mais le manque d’espace disponible ne permet d’envisager qu’une demi-forme, en outre moins réglière que le modèle de Charlesbourg.

Jean Talon crée le 3e village, dit Bourg Royal, en “empruntant” des terres aux Jésuites, et en s’attribuant l’idée originale de la forme. Il répète exactement le modèle du Trait carré (appelé à Bourg Royal  “Trait de Tracy”) et du lotissement radial.

 

Le document suivant, qui est une carte parcellaire de 1709, due à Gédéon de Catalogne, illustre de façon intéressante l’insertion des trois villages dans l’ensemble des quartiers de lotissement plus uniformes. On notera son inexactitude puisque le côté nord de Charlesbourg devrait correspondre à l’axe médian de Bourg Royal, ce qui n’est pas le cas. Ce plan n’est pas géoréférencé, et son intérêt est un figuré du parcellaire avec les noms des attributaires ou censitaires des terres des différentes seigneuries.

 

 

 

L’évolution du parcellaire

 

Les documents historiques permettent de suivre l’évolution du parcellaire sur trois siècles et demi. La première observation est que le plan qui vient d’être décrit a été conservé jusque vers les années 1960-1970. On possède des photographies aériennes des années 60 qui montrent le village de Charlesbourg encore sans urbanisation (ci-dessous).

 

La division intérieure du Trait carré de Charlesbourg et son appropriation individuelle sont décidées au début du XVIIIe s., mais tardent à être mises en œuvre. En 1730, un plan indique que le carré central est toujours indivis. Ce « droit de trait quarré » ou de « demi trait quarré » est perpétué jusqu’à la fin du XVIIIe s. Ce n’est que dans les premières décennies du XIXe s. que le lotissement intérieur du Trait carré devient effectif.

À Charlesbourg, le plan cadastral de 1872 indique que les parcelles du village ont conservé la forme radiale du lotissement originel, tout en connaissant quelques évolutions de détail : subidivisions longitudinales ou transversales de lots. Les irrégularités les plus nettes apparaissent au contact des voies principales.

C’est l’urbanisation (« l’étalement urbain ») de la seconde motié du XXe s. qui transforme véritablement les sites des trois villages, dans des degrés variables. La principale observation est que c’est seulement à ce moment que se mettent en place des rues circulaires et concentriques, faisant localement évoluer la forme vers un plan radioconcentrique circulaire. Ce phénomène est surtout visible à Bourg-Royal. Une autre observation est que les lotissements contemporains quadrillés sont destructeurs des héritages.

 

Archéologie du bâti : un autre mode de transmission

 

Le document ci-dessous est un relevé publié par la Canadian Underwriters Association qui recense l’état du bâti ancien en 1963. Ce plan a été simplifié et seul le bâti en matériaux traditionnels a été figuré. Un assez grand nombre de maisons expriment l’héritage du village de colonisation dans le bâti et la nature des matériaux du bâti traditionnel.

 

(D’après Brunel, Légaré et Fiset, 2005)

 

 

Bibliographie

 

Suzel Brunel (dir), Denyse Légaré (rédaction), Benoît Fiset (cartographie), Étude de caractérisation de l’arrondissement historique de Charlesbourg, Commission des biens culturels du Québec, avril 2005, document en pdf de 39 p., disponible sur internet ( www.cbcq.gouv.qc.ca/charlesbourg.html).

E. Deville, « Radial hamlet settlement schemes », Journal of the Town Planning Institute of Canada, Ottawa 1923, II, p. 9.

François-Xavier Garneau, Histoire du Canada, II, 8e édition, 2002.

Philippe et Geneviève Pinchemel, La face de la terre. Éléments de géographie, Armand Colin, 3e éd. 1988 (1994), p. 30-35.

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