ÉTUDE DE LA PLANIMÉTRIE DE LA RÉGION DE LUGO (ROMAGNE) À PARTIR DES CARTES ITALIENNES DE

SESTO IMOLESE ET LUGO

 

 

Le document

 

Le document proposé à l’étude est un montage de deux cartes jointives de la couverture italienne au 1/25 000e de l’IGM (Istituto Geografico Militare), dans une édition ancienne datant du milieu des années 1950. Il couvre un assez vaste secteur de la plaine romagnolaise, sur une superficie d’environ 180 km2. La comparaison avec l’image satellitale récente à haute résolution de la couverture diffusée par Google earth (images Digital Globe, Europa Technologies et Terra Metrics) permet de mesurer les évolutions du paysage rural et urbain sur une cinquantaine d’années et d’actualiser le document.

Cependant, la comparaison des deux documents permet de se rendre compte que l’étude de la planimétrie ne peut pas se passer de la carte, car la même information n’est pas aussi aisément repérable sur l’image satellitale, où elle est insérée dans beaucoup d’autres informations et n’est pas, de ce fait, très lisible. L’étude des formes bénéficie donc du travail de sélection et de hiérarchisation des lignes et surfaces planimétrique que les cartographes ont fait pour l’édition de la carte.

Techniquement, l’assemblage a été fait à partir de deux tirages sur papier des cartes, et l’examen du montage fait apparaître une distorsion. Alors que la jointure est exacte au centre des deux bords latéraux (au niveau de la ville de Massa Lombardo), on remarque un décalage grandissant vers le nord et vers le sud, puisque le bord droit de la carte de Sesto Imolese (celle de gauche) est légèrement plus grand que le bord gauche de la carte de Lugo (celle de droite). L’assemblage a été fait à partir du centre des bords, afin que la distorsion soit répartie et non pas accentuée d’un seul côté (nord ou sud).

Cette observation attire aussitôt l’attention sur les limites du document présenté. On ne devra pas faire dire au document plus qu’il ne peut. Il serait, par exemple, vain de fonder une approche métrologique fine sur un document aussi conventionnel. En effet, à la distorsion qui vient d’être dite s’ajoute le côté « empâté » de la représentation des éléments planimétriques, inévitablement grossis pour pouvoir être représentés (alors que sur l’image Google ils sont en taille réelle). S’ajoutent aussi les effets de parallaxe dus à la réalisation du scan. La prise d’une mesure en est affectée d’autant, pour toutes les mesures de précision.

 

Commencer l’analyse par les zonations principales

 

Dans cet espace de plaine d’une grande uniformité (l’exemple est justement choisi pour son apparente absence de déterminisme géographique, puisqu’il n’y a aucun relief), c’est la lecture des réalités planimétriques qui permet de distinguer des différences sensibles.

 

La zonation induite par le dessin des formes : quatre zones

 

1. Une zone apparaît fortement marquée par un découpage orthogonal, le plus souvent exprimé par des carrés identiques dont la mesure tourne autour d’une cinquantaine d’hectares (possibilité d’appréciation en utilisant l’échelle linéaire de la carte). Cette zone couvre environ la moitié de la superficie des deux cartes et s’étend principalement à l’est du Santerno, jusqu’à une ligne San Lorenzo / Maiano Nuove au nord, ainsi qu’à l’ouest de Massa Lombarda, dans le secteur de Cantalupo Selice, où elle dessine une bande régulière sud-ouest / nord-ouest. La caractéristique dominante de cette organisation viaire et parcellaire est l’ubiquité de la mesure du carré, dont le côté peut être apprécié à environ 700 m. et la constance de l’orientation, fixée à 29° à l’est du Nord géographique, représenté ici par le bord latéral de la carte (et qu’on exprime ainsi : NG-29°E). Elle n’est pas dépendante du découpage communal (voir ci-dessous), qu’elle “enjambe” ici ou là sans hésiter.

 

Pratique

Mesurer un carré individuellement n’aurait pas de sens étant donné ce qui vient d’être dit. On risquerait une variation très forte d’un caré à l’autre, renvoyant à la mobilité des formes sur le terrain et aux limites du document. En revanche pour approcher la mesure des carrés on peut limiter cet effet en procédant différemment. On choisit une ligne cumulant une dizaine ou une douzaine de carrés, qu’on mesure à l’aide de l’échelle linéaire donnée en légende, puis on divise par le nombre de carrés. On répète la mesure sur une autre ligne, dans un sens et dans l’autre. On approchera ainsi la mesure théorique du carré avec moins d’approximation que si on a mesuré un seul petit carré (700 m sur le terrain faisant seulement 28 mm sur une carte au 1/25 000e).

 

Avec des paramètres aussi explicites, il n’est pas très difficile de reconnaître le quadrillage d’une limitation romaine, en l’occurence une centuriation . La plaine du Pô est précisément la zone géographique où se constatent les formes centuriées les plus géométriques qu’on puisse encore voir actuellement sur les cartes et les images aériennes (voir l’article plaine du Pô sur Wikipedia qui ne manque pas de relever la présence de la centuriation romaine, et voir la critique de cet article).

 

2. Autour de Massa Lombarda, un parcellaire régulier et aux formes plus nettes que celles de la centuriation (angles vifs, chemin rectilignes) dessine une grille irrégulière, c’est-à-dire sans module uniforme. Les unités sont bien dessinées, dans un espace qui entoure le site de la ville de Massa Lombarda. L’orientation diffère de celle de la centuriation.

 

3. Dans la partie ouest de la cate de Sesto Imolese, une forme agraire différente occupe l’espace de part et d’autre du Sillaro.  Elle est organisée par quatre voies, parallèles à la rivière, d’où partent en épi les quartiers de culture, donnant à cette zone un aspect peigné caractéristique. Les orientations sont relativement variées, dans le respect du pendage et de l’écoulement des eaux.

 

4. Enfin, au nord d’une ligne joignant Villa Seraglio, Zeppa Nuova, San Lorenzo et Maiana Nuove, les formes planimétriques sont moins régulières que dans les autres zones de la carte, avec des tracés plus heurtés. C’est la seule zone des deux cartes qui ne présente pas une homogénéité formelle.

 

Le découpage communal

 

La forme des territoires communaux apporte une information essentielle. La graphie des noms permet de différencier le chef-lieu d’une commune, en caractères droits (Lugo, Massa Lombarda, etc.) et les autres villages ou hameaux, en italiques (Sesto Imolese, San Patrizio, etc.). Schématiquement, trois communes principales se partagent la zone cartographiée : Lugo, Massa Lombarda et, à l’ouest, Castel Guelfo di Bologna, dont le chef lieu est hors du montage. Une petite commune, Sant’ Agta sul Santerno, s’insère entre Lugo et Massa Lombarda. Castel Guelfo est subdivisée avec l’existence du territoire de la commune de Sesto Imolese (aujourd’hui fraction de la commune d’Imolà). Enfin, aux marges de la carte, on observe de petits fragments du territoire de communes extérieures : Bagnacavallo, Fusignano, Conselice, Medicina, Imolà. Il faut recourir à d’autres cartes ou à Google Maps pour les trouver.

En cartographiant les habitats groupés et les églises, on constate que chaque territoire communal est constitué d’un site central et de plusieurs villages, hameaux ou écarts. C’est une structure originale, marquée par la grande taille des communes, mais où cette immensité n’est pas le signe d’une faible occupation, comme cela arrive dans d’autres cas. Ici, le nombre d’habitats actuels disséminés dans l’ensemble de la zone étudiée est considérable.

 

L’espace centurié

 

L’étude des formes planimétriques de l’espace centurié doit commencer par l’étude d’une série de formes intermédiaires qui se trouvent ici en situation d’emboîtement.

 

La trame des axes et les centuries

 

On suggère de mettre en valeur la trame des lignes quadrillées qui définissent le damier des centuries. L’exercice consiste à repérer la zone la plus évidente, à caler une grille pré-établie ou à la dessiner sur la carte à partir de cette zone et à reconnaître, ensuite, l’extension des axes du quadrillage dans l’ensemble de la zone à étudier.

On définit de la sorte la principale des formes intermédiaires de la planimétrie : les centuries. Celle-ci provient du croisement des axes arpentés et réifiés, nommés limites (en latin ce mot signifie chemins, limes au singulier, et il faut toujours le mettre en italique, notamment pour ne pas le confondre avec le mot français “limites”, qui signifie confins) et plus précisément, kardines (pluriel de kardo) pour un sens, et decumani (pluriel de decumanus) pour l’autre sens. C’est leur intersection qui crée les centuries. Sur le montage de cartes on observe la trace de 23 axes SW-NE et de 21 axes transversaux. Il n’est pas possible d’affirmer lesquels sont les kardines, lesquels sont les decumani, car la pratique des arpenteurs romains en ce domaine est d’une grande souplesse : la vraisemblance seule permet de supposer que les axes SW-NE sont les kardines et les autres les decumani. Leur croisement crée environ 110 centuries sur la feuille de Lugo et 35 ou 36 sur celle de Sesto Imolese.

La mesure de l’orientation des axes SW-NE indique une valeur oscillant entre 28 et 29°E. selon qu’on mesure tel ou tel chemin. Mais il est préférable de fixer l’orientation d’une trame en mesurant l’orientation de la grille qu’on y a apposé, et non celle d’un ou deux axes particuliers. Cette pratique permet d’absorber les multiples déformations de détail du cadre arpenté, visibles dans la forme des chemins et des autres éléments planimétriques constituant les axes.

Une recherche conduite au début des années 80 à partir d’une mosaïque des cartes de l’ensemble de la plaine de Romagne entre Cesena et Bologne, a permis d’identifier les différents secteurs de cette vaste centuriation (Chouquer 1981). De légères variations de la taille des centuries et et l’orientation de la trame ont permis de désigner les secteurs. Ici, les centuries situées autour de Massa Lombarda appartiennent à la trame dite de Forum Cornelii (localité antique correspondant au site actuel d’Imolà), tandis que les centuries situées autour de Lugo appartiennent à la trame dite de Faventia (actuelle Faenza). Une différence d’orientation les distingue : 29°E pour la première, 28°50’ pour la seconde. On fixe au cours du Santerno la frontière entre les deux cités antiques, ce que l’étude des formes de la centuriation pourrait contribuer à affirmer.

 

Discussion

Comment interpréter une telle nuance de l’orientation ?

Dans les années 80, on a proposé de lire la différence entre les orientations comme l’indice d’une différence historique, c’est-à-dire intentionnelle de la part des arpenteurs. C’était probablement leur attribuer une précision dont ils étaient bien incapable compte tenu de leurs instruments de mesure et de visée. On peut tout aussi bien songer à un vaste plan d’ensemble unique de la centuriation entre Cesena et Bologne. Cependant cette faible différence, parce qu’elle est une réalité planimétrique, peut renvoyer à la mise en oeuvre pratique de l’arpentage. Il est pensable que la centuration a été réalisée par plages, ce qui expliquerait des variations : on a voulu faire la même orientation, mais d’un gorupe d’arpenteurs à l’autre, on a induit de fines variations. Dès lors il est envisageable, parmi d’autres hypothèses, que ces plages puissent correspondre à des territoires. Dans ce cas la pratique retrouverait une réalité alors qu’il n’y a pas eu intentionnellement désir de varier l’orientation pour différencier les territoires contigus.

 

La subdivision des centuries

 

Malgré la nature du dessin de la carte italienne ancienne, relativement imprécis, des constantes dans le découpage des centuries apparaissent. Un mode de subdivision bien représenté est celui qui consiste à découper la centurie en trois ou quatre bandes, sensiblement égales entre elles. À une ou deux exceptions près, ce mode de découpage est toujours dans le même sens, les bandes étant développées dans le sens NW-SE. À l’intérieur des bandes, le parcellaire est en dent de peigne.

On observe combien ce mode d’organisation est lié à la circulation de l’eau. La pente générale de la plaine est vers le NE, avec un dénivelé situé entre 30 et 8 m environ, ce qui fait une pente assez faible. Le drainage peut donc constituer un vrai problème. On observe que les parcelles sont quelquefois bordées de fossés d’évacuation des eaux, collectés par des drains transversaux plus longs, et aboutissant aux canaux principaux, nommés scoli. On est cependant ici limité par la nature de la carte et il faudrait changer de support, et passer, par exemple, à l’étude de la Carte Technique Régionale (CTR ou CTRN quand elle est numérisée) qui est d’une grande précision.

On observera également un mode de division diagonale dans quelques centuries. C’est le cas de six centuries divisées exactement par la diagonale (autour d’Ascensione et au sud du hameau Bizzano). On observera aussi le cas de ce canal qui, entre la Casa Cigagnani et le lieudit Pilastrino, passe en diagonale d’un rectangle de 2 x 3 centuries. Il est plus que probable que le tracé de telles lignes diagonales (dont la date échappe complètement) s’explique par la présence du cadre de la centuriation.

 

 

 

La division de la commune de Massa Lombarda

 

Une forme incluse dans la centuriation

 

La forme très géométrique des confins de la commune de Massa Lombarda indique que ceux-ci ont été définis en tenant compte des axes de la centuriation romaine. La partie sud de la commune est contenue dans un rectangle d’environ 6 centuries sur 8. Le Scolo Zaniolo, qui forme la limite sud-ouest et ouest suit un kardo et un decumanus. À l’est, une limite communale suit deux centuries (C. Giardino). D’autres tronçons de limites, sans correspondre exactement à des axes de la centuriation, observent son orientation, avec des retours d’angle significatifs. Seules les extension septentrionales de la commune, à Zeppa et Villa Seraglio, échappent à cette géométrie.

 

Deux trames centrales

 

De part et d’autre de la ville quadrillée de Massa Lombarda, on observe deux trames quadrillées.

La trame T1, au nord, est orientée à NG-26°30 E et compte une vingtine d’unités intermédiaires principales, de dimensions variables. Les angles sont de 89° et 91°.

La trame T2, au sud, est orientée à NG-23°30 E et compte une trentaine d’unités formelles, également de surface variable. Les angles sont de 89°30 et 90°30. Cette trame est directement en phase avec l’orientation du plan urbain. T1 et T2 forment deux ensembles jumeaux.

Ces deux trames sont enveloppées de marges au dessin viaire et parcellaire un peu plus irrégulier, ce qui renforce l’impression d’inclusion. Dans ces espaces contenus dans les limites communales, le dessin évolue vers les bandes parallèles.

Le caractère enclavé de la fondation se voit au fait que les liaisons entre Massa Lombarda et les villages voisins ne sont pas directes. Certaines routes partant du centre de la villeneuve s’interrompent aux limites du territoire communal.

 

Un repère historique

 

Massa Sancti Pauli (« le “domaine” de Saint Paul ») est une des possessions de l’abbaye de  Santa Maria in Cosmedin de Ravenne. Ce lieu peu ou pas occupé (?) est donné en 1251, à des colons de Marmirolo, près de Mantoue, fuyant l’oppression d’Ezzelino III da Romano. Après avoir tenté leur chance à Bologne, ils arrivent à Imolà où la commune leur donne un territoire inhabité près de Massa Sancti Pauli. Ils s’installent, bonifient et mettent en valeur les terres. L’acte de 1251 donne le nom de la fondation : Castrum Massae Lombardorum, qui deviendra Massa dei Lombardi.

La forme urbaine et le dessin des deux trames T1 et T2 sont donc l’équivalent du schéma qu’on observe dans d’autres fondations médiévales de même type, comme les bastides aquitaines.

 

 

L’organisation parcellaire des communes de Castel Guelfo di Bologna et Sesto Imolese

 

Sur le montage proposé à l’étude, on voit une portion importante du territoire de la commune d’Imolà, sous la forme de sa fraction de Sesto Imolese, et une petite partie de celle de Castel Guelfo di Bologna. Mais on ne voit pas les deux chefs-lieux, ni quelques unes des formes parcellaires les plus intéressantes autour de Castel Guelfo, lesquelles sont situés sur la carte voisine de Medicina.

Une partie marginale de la fraction communale de Sesto, autour de Cantalupo Felice, est organisée selon la centuriation déjà décrite et nous n’y revenons pas.

Tout le reste, de part et d’autre du Sillaro, autour des villages de Sesto Imolese et Fantuzza, est ordonné en bandes parallèles ou légèrement obliques par rapport à des routes longitudinales, jouant le rôle d’axes structurants. Le développement de ce mode de division est massif, couvrant près de la moitié de la carte de Sesto Imolese. Les bandes ne sont pas des lanières parcellaires, mais des unités intermédiaires d’une assez grande surface, larges souvent de plus de 100 ou 200 m, et longues de plusieurs centaines de mètres jusqu’à 1500 m et même au-delà.

Cette forme est caractéristique des parcellaires de colonisation, par exemple de défrichement ou de conquête de zones marécageuses.

L’examen des formes autour de Castel Guelfo di Bologna, hors de la zone ici étudiée, achève de convaincre qu’on est en présence d’un mode de division systématique et de facture médiévale. Castel Guelfo est une fondation de type bastide ou villeneuve, et participe à un mouvement qui paraît ample dans cette région de la plaine padane.

 

Quant à Imolà, c’est une ville médiévale qui a contribué à l’ocupation et à la bonification des territoires situés au nord et au nord-est de son site.

 

L’étude morphologique détaillée des parcellaires de planification de Massa Lombarda, Castel Guelfo et Sesto Imolese ne peut être poursuivi sur la carte. Il faut recourir à un document plus précis, comme la Carte technique régionale. La méthodologie à mettre en œuvre est décrite dans l’étude de C. Lavigne (2002).

 

 

Prolongements de l’étude morphologique

 

Malgré le recours à des références historiques très précieuses et étalées dans le temps, comme la connaissance de la centuriation romaine et celle des fondations médiévales, l’analyse a été conduite jusqu’ici de façon endogène, c’est-à-dire en tentant de lire et d’interpréter les formes visibles sur le montage de cartes. L’effet pervers est ainsi de laisser penser que l’essentiel de l’histoire de cette région serait présente dans les formes, et qu’il n’y aurait qu’à dévider la pelotte des modèles initiaux et des dégradations de la forme pour dire l’essentiel. Ce n’est évidemment pas exact et on se heurte ici à la question de l’invisibilité partielle ou totale d’autres formes.

Pour corriger cet effet déformant, il convient de mettre en œuvre d’autres approches, susceptibles de constituer, pour cette région, un collectif de formes beaucoup plus diversifié que le recueil des formes et organisations planimétriques qui vient d’être fait.

Cette enquête peut être conduite aisément par le recours aux missions satellitales disponibles. Elle s’exprime par une question à laquelle seront apportées deux réponses : existe-t-il, dans la texture des sols enregistrés par les images aériennes, et non plus cette fois dans les formes enregistrées par la carte, des éléments permettant de diversifier l’information ?

 

La présence de l’eau

 

L’examen de la couverture satellitale disponible sur Google earth attire tout de suite l’attention sur les différences de modelé paysager et les inégalités de la texture du sol. Pour travailler sur cette dimension, une capture d’écran a été réalisée reprenant à peu de choses près la zone comprise par le montage de cartes. Cette image a ensuite été travaillée avec un logiciel courant de traitement d’images (Photo Studio : les manipulations ont consisté en une modification de l’histogramme de répartition des densités lumineuses ; en une modification des rapport entre les trois couleurs fondamentales, vert, bleu, rouge : on a fait ainsi ressortir l’humidité en violet, brun-vert et orange). On obtient une figure automatiquement saturée assez révélatrice.

 

 

 

La différence entre sols de teinte claire et sols de teinte sombre indique le degré d’humidité rémanente du sol et attire l’attention sur les inégalités micro-régionales. L’image montre l’ampleur des zones humides, et leur fort développement, surtout dans la partie ouest du montage.

L’examen de l’image confirme donc la qualité de ces régions, fortement humide et nécessitant une bonification, et apporte un premier outil pour une carte archéogéographique. Concernant l’opposition zonale entre les deux cartes, on peut suggérer qu’il s’agit d’un héritage historique de longue durée. On peut en effet penser que toute la zone d’étude a été instable et marécageuse, et que c’est l’ancienneté de l’occupation et de la régulation du paysage dans certains secteurs (Massa et Lugo), qui explique l’opposition entre la feuille de Sesto Imolese et celle de Lugo. Mais le raisonnement est vite arrêté par le fait que la géométrie étant à peu près partout présente dans les parcellaires, on ne peut pas mettre en rapport la partie est (f° Lugo) avec la rectitude des formes, puisque la partie ouest n’est pas moins divisée et organisée.

L’interprétation suivante attire l’attention sur l’ampleur des informations liées à la paléo-hydrographie.

 

 

La question des traces planimétriques fossiles

 

Une seconde enquête consiste à examiner en détail la couverture satellitale, en zoomant au niveau de la parcelle, afin de voir si des formes disparues n’apparaîtraient pas selon les indices classiques en photo-interpréttion et en propsection aérienne : différentes de couleurs de la végétation, différences de sols, exceptions de détail de la forme parcellaire par rapport à la régularité des formes relevées dans le début de cette étude.

La sélection suivante attire l’attention sur des formes fossiles renvoyant à des fossés parcellaires, quelquefois très rectilignes (immédiatement à l’est de Sesto Imolese), à des paéochenaux, à des enclos probablement signes d’habitat, etc. Chacune de ces formes doit être replacée sur la carte afin d’observer la discordance ou la concordance avec les formes pérennes. C’est un long travail de “documentation” de la carte.

 

Légende des figures : Massa Lombardo, Casarole (échelle 500 m) ; Massa Lombardo, Cortazza (échelle 500 m) ; Massa Lombardo, Cavassona (échelle 500 m) ; Sesto Imolese (échelle 500 m).

 

 

 

 

Ci-après, interprétation des deux derniers extraits.

 

À terme, on peut en attendre des aperçus signifiants sur la dynamique des formes. Par exemple, les quelques cas relevés sur la couverture diffusée par Google earth, indiquent la forte probabilité d’existence d’un paysage totalement masqué par les formes géométriques romaines et médiévales, et renvoyant peut-être à des phases plus anciennes, par exemple de l’âge du Fer.

 

La dynamique des formes romaines et médiévales

Une dernière dimension de l’enquête morphologique consiste à s’interroger, à partir des éléments cartographiés, sur les modes dynamiques qui ont pu être ceux de la centuriation romaine et des divisions médiévales.  Traditionnellement on pose cette question en termes de dégradation. Par exemple, on peut être tenté de dire que les formes antiques sont plus dégradées que les formes médiévales, ce qui explique une moindre rectitude des centuries par rapport aux formes intermédiaires médiévales. Ce n’est pas complètement faux, mais cela pose une question délicate. Doit-on, par exemple, considérer que l’observation des centuries et de leurs divisions régulières en trois et quatre bandes renvoit à un exemple remarquable de conservation du trifinium et du quadrifinium romains ? Peut-on le dire en ces termes ? Cela signifierait que l’inscription des lots assignés aux colons romains aurait été préservée sans changements notables sur au moins vingt siècles ?

On peut au contraire se demander quel est le rythme de construction de la forme dans le temps. Puisque l’eau constitue un problème majeur de cet espace, on peut penser que ce sont les aménagements qui ont progressivement réifié cet espace, sur la base des fortes orientations et déterminations introduites par l’arpentage romain.

 

 

Orientation bibliographique

 

G. Chouquer, « Les centuriations de Romagne orientale. Étude morphologique », MEFRA, t. 93, 1981-2, p. 823-868.

Rinaldo Comba, « Les villeneuves d’Italie du Nord (XIIe-XIVe siècle) », dans Permanence et actualité des bastides, Colloque de montauban, Cahier de la secton française de l’ICOMOS, 9, Paris 1988, p. 19-23.

C. Franceschelli et St. Marabini, « Assetto paleoidrografico e centuriazione romana nella pianura faentina », dans Agri centuriati, 1, 2005, p. 87-107.

Cédric Lavigne, Essai sur la planification au Moyen Âge, Ausonius, Bordeaux 2002.

 

 

Accès privé