ÉTUDE MORPHOLOGIQUE

 

DES PAYSAGES TRAVERSÉS PAR L'A 85

 

ENTRE CORZÉ ET SAINT-PATRICE

 

(Maine-et-Loire et Indre-et-Loire)

 

 

 

 

 

 

 

 

2

 

SYNTHÈSE HISTORIQUE

 

 

 

 

par

 Gérard CHOUQUER, coordonnateur

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Extrait du Document Final de Synthèse, intitulé

« Autoroute A 85. Étude des formes du paysage »,

produit par l’umr 9966 du CNRS à Tours et remis

à la coordination archéologique de l’autoroute A. 85.

Tours - mars 1997

 

 

 

 

 

L'étude dont il est ici rendu compte a permis la mise en évidence de résultats historiques majeurs :

- genèse et dynamique des parcellaires, notamment des réseaux quadrillés et des rapports qu'ils entretiennent avec les autres formes ;

- relation des autres formes de l'occupation du sol avec les réseaux : habitats, principalement ;

- relation de l'homme avec le milieu ligérien dans la longue durée.

Comme le plus souvent, en archéologie, la fiabilité des résultats présentés est très fortement dépendante des conditions d'acquisition des données, que ce soit notre capacité d'analyse critique des données cartographiques (cartes anciennes ou actuelles, à caractère historique ou naturaliste), notre lecture des textes historiques (de plus en plus difficile à interpréter pour les époques très hautes), ou enfin l'état de la documentation de terrain, laquelle dépend de la capacité des fouilleurs à interroger le sol dans la pluralité de pistes qui s'ouvrent à lui. Ces points ont cependant été discutés dans l'introduction méthodologique et nous n'y revenons donc pas systématiquement.

 

 

 

GENÈSE ET INTERPRÉTATION DES RÉSEAUX PARCELLAIRES QUADRILLÉS :

 

 

La mise en évidence de grandes formes parcellaires quadrillées pose un réel problème de lecture et d'interprétation qu'il convient de discuter ici. L'exposé détaillé des bases archéologiques et cartographiques se trouve dans le rapport, pour chacun des différents réseaux évoqués. On se propose donc de réfléchir à la façon de conduire un raisonnement sur ces structures, et à dégager les enseignements historiques — et les interrogations — que l'étude de telles structures apporte.

Nous choisissons de prendre appui sur la zone du Baugeois, en raison de l’existence de deux réseaux imbriqués ( fig. 5).

 

1 - La dynamique diachronique des données parcellaires

 

L'étude des parcellaires entre les hauteurs de Bauné, à l'ouest, et la vallée du Couasnon, à l'est, montre tout d'abord qu'il y a peu ou même très peu de mise en évidence de parcellaires fossiles, dont on n'aurait la trace que sur les photographies aériennes et qui aurient ensuite totalement disparu sans laisser la moindre trace dans le parcellaire actif, par une forme relique ou par une orientation privilégiée. On ne retire donc pas l'impression, à un niveau très général, qu'on serait en présence d'une trame parcellaire récente occultant les traces d'aménagements plus anciens et très différents.

Cette idée est confortée par la mise en évidence, par les fouilles et par l'étude de la relation des fossés fouillés avec le parcellaire dessiné sur le plan cadastral du début du XIXe s., d'une franche pérennité. Cette articulation est évidente lorsque les fouilles mettent en évidence une limite parcellaire estimée médiévale ou moderne (ex : "les Angoues", "Senneçay"). Elle devient, en revanche, encore plus signifiante lorsque les fouilles montrent la fossilisation d'un limite parcellaire estimée antique ou alto-médiévale dans une limite parcellaire du plan cadastral du XIXe s. Quelques exemples :

-le Haut-Soulage, fig. 6 : prolongement exact des limites de l'enclos 3 antique dans le parcellaire du XIXe s. ;

-les Cinq Chemins, fig. 6 : prolongement du chemin alto-médiéval dans une limite parcellaire ;

-les Haies Guérin, fig. 9, fig. 10, fig. 11, relation entre les fossés 2100/2111 antiques et 2119 moderne et la limite du plan cadastral.

L'examen du parcellaire, dans son dessin du début du XIXe s., est donc bien, ici, une source d'information historique, et l'étude de ses formes peut apporter des éléments appréciables à la connaissance de la relation des sociétés agraires anciennes à leur milieu.

 

 

2 - La force de la relation d’isoclinie ou isoclinaison

 

On désigne ainsi la permanence de l'orientation ancienne dans la forme parcellaire actuelle. La mise en relation cartographique des plans de fouille avec le plan cadastral du XIXe s. et les relevés de photo-interprétation, montre une liaison presque constante entre l'orientation des fossés anciens et l'orientation du parcellaire moderne ou contemporain. Ce fait joue tout particulièrement pour le réseau principal de Cornillé-Mazé, mais aussi pour d'autres réseaux ou formes plus localisés.

Dans le détail, on observe que seuls les sites de la Pâture et les Narrières, à Lué-en-Baugeois (fig. 00), offrent de nettes discordances (mais pas pour la totalité de leurs structures, certaines lignes montrant la même orientation que certaines limites parcellaires modernes voisines).

La permanence de l'orientation depuis la fin de la protohistoire et l'Antiquité romaine est donc une donnée principale qui valide complètement ici l'analyse des formes du parcellaire. Autrement dit, les exemples de pérennité observés en fouille démontrent qu’on avait raison de mettre au jour l’existence de trames quadrillées organisant l’espace, et de peser que ces trames étaient d’origine pré-médiévale.

On retrouve ici un fait plus couramment avancé dans les régions méditerranéennes ayant connu la centuriation. Mais les recherches récentes montrent que la France du Nord connaît aussi l’existence de vastes ensembles quadrillés, d’une autre type que les centuriations, mais également d’origine antique (Chouquer (dir.) 1996a et b).

 

3 - Limites du raisonnement sur l’orientation

 

La question se pose de savoir jusqu’à seuil et selon quel protocole on peut exploiter le critère de l’orientation dans l’interprétation d’une forme. Le site des Hayes-Guérin servira d’appui ( fig. 9, fig. 10, fig. 11).

 

Si l’on décompose formellement l’ensemble des informations obtenues par la fouille, on observe que toutes les structures se répartissent entre 5 orientations : NL-3°30’E, 11°E, 14°30’E, 18°30’E, 21°30’E. Les écarts entre elles sont quelquefois très faibles, ce qui rend la distinction délicate, d’autant plus que les limites servant au calcul n’ont pas toujours, une fois le plan de fouille établi, un dessin rectiligne. Les structures curvilignes ou en ligne brisée participent à plusieurs orientations (ex. le fossé 1207-1117 évolue de 11 à 18°E).

L’examen des relations spatiales ne donne pas de réelle cohérence à la répartition des orientations. Elle s’interpénètrent, sans logique apparente. Les datations n’apportent pas non plus d’éclaircissements. Tout au plus peut-on dire que les orientations à 14°30 et 18°30’E existent dans l’Antiquité, dès le début du Ier siècle. Mais l’orientation à 11° est attestée dès la seconde moitié du Ier siècle, soit très peu après les précédentes, alors qu’on n’observe, avant, aucune datation protohistorique, ni, ensuite, aucune autre entre le IIe s. et l’époque moderne. Tout se jouerait-il entre la fin de la Tène et le début de l’époque romaine, et quasi simultanément, au point que le parcellaire n’existerait pas avant cette date, de même qu’il n’évoluerait plus ensuite ? On voit combien cette convergence des datations soulève de problèmes.

Si l’on incruste les données de fouilles sur un plan parcellaire du XIXe s., une relation éclairante surgit ( fig. 9). Le secteur fouillé est situé à un point de jonction entre les deux orientations dominantes du parcellaire (0° et 20° E). Il est compris dans une masse parcellaire qui n’est plus tout à fait inclinée à 20°E, comme l’est la trame plus au nord. D’autre part, il est au contact d’un ensemble de parcelles qui adoptent l’autre orientation dominante (Baugeois 0°). Ainsi, plutôt que de sérier les orientations du site en 5 orientations successives, ce qui paraît n’avoir pas de sens archéologique ni historique, il semble préférable d’envisager un autre schéma.

Depuis au moins l’Antiquité, la zone devait être organisée selon un parcellaire non rigide, dont l’orientation devait évoluer progressivement d’une direction dominante à l’autre, sans doute sous l’effet d’élément morphogénétiques qui ne sont pas connus dans l’emprise de la fouille, mais qu’on peut déduire des environs. On peut ainsi montrer comment le parcellaire antique a évolué vers une structure moderne inspirée des éléments orientés présents sur le terrain, mais en privilégiant le faisceau des orientations les plus à l’est (18 à 21° environ), alors que la structure antique était plus évolutive.

À s’en tenir aux seules données de fouilles, on aurait pu être tenté de dire que le site a d’abord été structuré par une orientation à 14°30’E (pré-augustéen ou augustéen dans le fossé 2105) ; puis qu’une nouvelle orientation à 18°30’E aurait été jetée sur le site dans le courant de la première moitié du Ier s. (datation Tibère-Claude du fossé 1117) ; qu’enfin une nouvelle orientation à 11°E serait apparue avec l’édification de la ferme ou villa maçonnée. Il nous paraît préférable de nous en tenir à l’idée de mise en œuvre progressive d’une structure unique, dont les fouilles montrent qu’elle continue à être inscrite sur le sol au Ier s., et qui témoigne d’une relative souplesse, expliquant l’écart des orientations. Cete lecture ne gomme pas l’importance des évolutions que le site connaît à l’époque antique (par ex. le recoupement de l’enclos protohistorique par un fossé rectiligne).

Cette strusture constitue une charpente parcellaire qui évolue sur la ongue durée. Elle est donc autant l’ossature d’origine du parcellaire médiéval que le parcellaire antique.

 

 

4 - Recherche des sites en rapport avec le réseau principal

 

Le tableau suivant synthétise la relation entre les sites et le réseau, en indiquant la datation la plus haute donnée par la fouille, qu'oin suggère de lire comme un indice d'ancienneté probable de la forme, et les principales phases repérées.

[TF = Tène Finale ; GR = Gallo-romain ; HMA = Haut Moyen Age ; MO = Moderne]

 

SITE

Haut Soulage            TF

les Narrières                            HMA

Cornillé                                                HMA

Haies Guérin            TF            GR

les Angoues                 GR ?

les Brosses                                           Moderne

la Chaussée            TF ?            GR

les Billières                   GR            HMA

Chevriaux                                GR

le Coudray            TF            GR

 

On constate que l'origine des orientations paraît bien se situer dans l'Antiquité au sens large. D'emblée, cependant, il faut introduire quelques remarques critiques.

1 - On est dépendant, à la lecture des rapports de fouilles, de la datation offerte par l'observation du mobilier résiduel le plus ancien trouvé, lors des fouilles, dans le remplissage des fossés. Mais il conviendrait de savoir si les fouilles ont été l'occasion d'observations géoarchéologiques et taphonomiques sur la dynamique d'évolution des fossés. On aimerait savoir si des observations et un discours critiques ont été réalisés qui nous permettraient de savoir que la datation proposée est fiable. A défaut de cet apparat de critique archéologique, on doit prendre les dates proposées avec prudence.

2 - L'abondance et la concordance des datations de la Tène finale et du haut Empire peut poser problème. Si on peut accepter l'idée que cette période représente un moment particulièrement fort de l'édification des campagnes de la Gaule, on doit s'étonner de l'absence de toute information sur les époques plus hautes, où on n'a pas moins de raison de penser que l'occupation du sol devait être réelle. Il faut donc en déduire, si les datations proposées sont convenables, que d'autres formes de délimitation territoriale non fossoyées ont pu être mises en oeuvre, et que l'absence de vestiges fossoyés ne signifie pas vide d'occupation.

 

 

5 - Recherche des sites dont l'orientation est discordante avec celle du réseau principal.

 

En recherchant les sites qui sont en discordance avec l'orientation parcellaire principale, on se propose de voir si ces orientations mises au jour par les fouilles sont à l'origine de parcellaires hérités détectables sur le plan parcellaire du XIXe s. On constate que c'est presque toujours le cas, ces orientations s'inscrivant dans de petits réseaux locaux. On peut donc réaffirmer la force du principe de pérennité des orientations parcellaires.

Mais aucune de ces orientations locales ne correspond à une structure de l'ampleur du réseau principal. Le réseau dit de Baugeois-20°E, se trouve donc ainsi confirmé, par voie de conséquence, dans son rôle de structure principale d'organisation de la forme parcellaire de cette région.

Ce fait nous conduit cependant vers une perception nuancée de l'espace antique et médiéval, qui ne gomme pas les originalités locales, tout en reconnaisant la prégnance du réseau majeur. On peut ainsi restituer un dessin parcellaire ancien jouant, dès l'origine, sur plusieurs orientations, et conjuguant le réseau de Cornillé-Mazé avec plusieurs ensembles parcellaires locaux.

Le tableau suivant donne le relevé de ces orientations locales.

 

 

NOM DU SITE

 

Haut Soulage

 

Cinq Chemins

 

Pâture Baudouin

 

Senneçay

 

Les Brosses

 

La Chaussée

 

Les Aytés

 

 

 

 

 

 

TF

 

 

 

TF

 

TF

 

 

GR

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

GR

 

 

 

 

HM

 

 

 

HM

 

 

 

 

 

 

 

 

MO

FORME ACTUELLE

 

réseau local lié à une voie

idem

 

possible réseau local

 

réseau local

 

idem

 

idem

 

réseau local

 

 

 

 

 

 

 

 

6 - Les parcellaires et le milieu

 

On a dit, dans l'introduction méthodologique, que les procédures de terrain n'avaient pas dégagé d'axe géoarchéologique et taphonomique au niveau des pratiques de terrain, ce qui restreint la qualité des observations qu'on peut faire sur les formes du paysage et leur rapport avec les données du milieu naturel. De même, l'étude coordonnée par N. Carcaud n'a porté, par force, que sur le Val de Loire, puisque les fouilles de la première section étaient totalement achevées au début de ce contrat de recherches et qu'aucune observation de terrain, ni aucun prélèvement, n'étaient plus possibles sur la première section.

Cette situation n'interdit pas, cependant, qu'on réalise quelques avancées dans ce domaine, à partir des enregistrements sédimentaires effectués par les fouilleurs, site par site, et des données géo-pédologiques connues pour le Baugeois.

 

La lecture de l'ensemble des rapports de fouilles ne met pas en avant l'évidence d'une autre hypothèse dominante que celle du drainage, pour rendre compte de la mise en oeuvre et de la réification des parcellaires, et notamment du réseau de Cornillé-Mazé.

La nécessité du drainage est évidemment présente, sur les sols sableux et surtout argilo-sableux. Elle se manifeste par l'abondance des fossés à ciel ouvert répérés dans les fouilles, comme dans la mise au jour de chemins creux dont la fonction de drains autant que de chemins a pu être prouvée. Cette constatation morpho-fonctionnelle reste, cependant, encore trop générale, faute d'enregistrements fins et d'analyses de la dynamique des dépôts sédimentaires.

On peut, néanmoins, faire jouer la diversité des blocs parcellaires orientés — donnée mise en évidence par les fouilles et l'analyse des formes — pour amorcer une perception dynamique de l'occupation du sol. L'exemple du secteur de Mazé est le plus intéressant.

Dans le secteur de Mazé Senneçay, les Brosses, la Chaussée, trois chantiers de fouilles très proches les uns des autres favorisent l'interprétation ( fig. 16). Dans ce secteur, l'orientation parcellaire dominante est celle du réseau de Baugeois-20°E (en vert sur la fig. 5). Cette orientation est attestée par les fouilles de la Chaussée, pour une série de fossés parallèles, peut-être de la Tène Finale, et par les sondages du lieudit les Brosses, pour un chemin médiéval ou moderne.

Mais les fouilles de Senneçay et des Brosses (partie sud) montrent surtout une autre orientation (nord-sud et ouest-est) qui existe depuis la Tène Finale jusqu'au Moyen Age et l'époque moderne. Cette orientation se retrouve dans le parcellaire environnant (en orange sur la fig. 5) et permet d'individualiser une zone spécifique qui correspond tout particulièrement à une zone mal draînée — niveau imperméable repéré à Senneçay (ou "Senecé") ; niveau sablo-argileux sur marnes à la Chaussée —, et qui correspond à ce réseau local que nous dénommons "réseau de Senecé-Azé". Cette orientation parcellaire n'est pas liée à une forme organique : on en a la preuve immédiatement à l'est, puisque le parcellaire suit alors la forme d'un talweg et s'adapte, cette fois, à un fait naturel. En revanche elle semble en rapport avec le réseau parcellaire quadrillé régulier de Senecé-Azé, d'extension limité, dont la fouille de Senneçay et celle des Brosses (sud), montre la matérialisation.

C'est donc un fait naturel qui commande le développement des parcellaires, et nous invite à raisonner en rejetant l'interprétation d'une orientation parcellaire comme étant spécifique d'une phase datée et d'elle seule, et en se méfiant de toute extrapolation. Ici, l'orientation pourrait plutôt être spécifique d'un fait, le drainage.

 

On peut donc, à titre d'hypothèe de travail fondée sur les données conjuguées de fouilles et d'analyse des formes, suggérer la succession suivante :

1 - Phase ancienne (protohistorique) : occupation de la zone humide qui devait présenter des conditions suffisantes pour être mise en valeur et habitée (enclos de la Chaussée), avec peu ou pas de formes fossoyées.

2 - Tène Finale : abandon de l'enclos et régularisation de l'espace rural selon l'orientation du réseau de Cornillé-Mazé, et, peut-être en même temps, mise en place de structures est-ouest dans la partie sud des Brosses. Ainsi, dès la fin de la protohitoire, les deux orientations sont inscrites dans le sol. Ce qui importe, c'est le fait de devoir drainer la zone pour pouvoir l'occuper ou continuer à l'occuper. L'époque est donc celle d'une réification poussée des limites parcellaires, sous l'effet des nécessités du drainage de zones de plus en plus humides.

3 - Époque gallo-romaine : absence de traces identifiées, signifiant que les conditions climatiques de l'époque ne rendent plus nécessaire le tracé de fossés drainants dans la zone humide : ou encore on peut évoquer son utilisation comme prairies humides, ne nécessitant que des clôtures à la surface du sol. Pendant ce temps, de part et d'autre de la zone humide, le parcellaire se construit probablement selon les deux orientations marquées dans le sol. Sans que cette distinction soit systématique, on peut suggérer une préférence du réseau orange pour les zones humides, et du réseau principal pour les pentes et les zones élevées. Ce fait est assez net à l'est du ruisseau du Tary, un peu moins à l'ouest. La villa des Chevriaux orientée comme le réseau vert, est au coeur d'une zone compacte de parcellaire orienté selon cette direction. La relation avec l'habitat devient donc signifiante, même si l'orientation de la villa est logique par rapport à la pente sur laquelle elle est installée.

4 - Phase tardo-antique et alto-médiévale : pour continuer à occuper la zone humide, sans doute en raison d'un excès d'humidité à la suite de nouvelles conditions, ou encore en raison d'une évolution de la nature de l'exploitation du sol (par exemple pour revenir à la culture après une phase pastorale ?), on doit creuser de nouveaux fossés et un chemin creux servant aussi de drain (Senneçay). C'est l'orientation du réseau orange qui est reprise ici.

5 - Phase médiévale : à nouveau l'absence de données ne signifie peut-être pas l'abandon de la zone, mais sans doute un autre mode d'occupation (?). Il faudrait disposer de données archéologiques ou de textes pour pouvoir l'apprécier.

6 - Au Petit Âge Glaciaire, reprise d'une phase très humide et mise en place de nouveaux fossés pour permettre l'occupation. Ces nouveaux fossés respectent l'orientation nord-sud/est-ouest, dominante du réseau de Baugeois-0° dans la zone mal drainée (fouille de Senneçay), mais, en marge de la zone, un chemin (médiéval ou moderne) respecte l'orientation inclinée du réseau de Baugeois-20°E où il se trouve situé (sondage les Brosses nord). On peut penser que c'est à cette époque que les réseaux parcellaires acquièrent la forme définitive que cartographie le plan cadastral napoléeonien.

 

On conçoit donc combien la relation des parcellaires avec le milieu et les faits naturels est capitale pour en comprendre la genèse et la dynamique, et comment elle nous convie à abandonner tout schématisme dans l'approche de la stratigraphie des faits. Les orientations vivent et se pérennisent parallèlement (et en articulation entre elles), aux diverses époques, échappant à une vision stratigraphique des orientations parcellaires qui supposerait que chaque orientation corresponde à une phase historique datée et à elle seule, et qu'elle soit abandonnée lorsqu'une nouvelle orientation est inscrite dans le sol. Le caractère diachronique et heuristique de l'orientation parcellaire est donc ici très net.

 

 

6 - La genèse historique des orientations

 

Il est plus difficile, en l'état de la documentation historique, de réfléchir sur la genèse de ces orientations et les conditions de leur mise en oeuvre. Sur quels faits peut-on s'appuyer ? L’interprétation historique des réseaux quadrillés reste une difficulté.

Alors qu’on est troublé par la régularité et l’aire d’extension des orientations principales, ce qui invite à y lire des réseaux, le traitement de l’information archéologique invite à refuser, en l’état actuel du dossier, d’y voir une construction du parcellaire sur la base d’une trame agraire planifiée. Une telle hypothèse ne rendrait pas compte de l’ubiquité du réseau.

On est donc confuit à admettre la mise en pace dès « l’Antiquité » (protohistoire et époque romaine) d’une trame parcellaire compositie, dans le cadre de réseaux de formation (endogènes), et on de fondation (exogènes, ou planifiés) pour reprendre une terminologie employée par les médiévistes. En l’état actuel du dossier, l’archéologie reste encore assez en retrait sur les possibilités d’apporter une réponse à la question de la genèse des parcellaires de ce type.

Les sources historiques sont encore plus difficiles à exploiter. On pourrait avancer si on pouvait associer un siège de pouvoir à une forme précise. Mais, ici, point de réseau polarisé centré sur un castrum attesté, comme on en connaît ailleurs. En outre on peut s’interroger sur cette nécessité : un pouvoir recourt-il d’office à une projection parcellaire précise ? Ensuite, comment établir cette relation là où n’existe aucune forme, ni réseau « radio-concentrique », ni quadrillage, pour l’affirmer ? Ajoutons que rien, dans les textes, ne semble indiquer, même sommairement, l’existence d’une treprise d’organisation du territoire. Les seuls aménagements sont les créations de digues en irdure de Loire, et la politique des « grands défrichements » des XI-e-XIIe s. Sur ce dernier point, la question mérite d’ailleurs d’être reposée à la lumière des relectures critiques récentes : cette perception est peut-être excessive car elle due au fait que la documentation change de nature.

Dans ces conditions, il paraît vain de chercher à faire jouer des informations historiques d’une autre nature, pour expliquer des phases de création parcellaire.

Prenons un exemple. La dispersion et la densité de l'orientation dominante de Baugeois-20°E ne paraît pas fortuite, et les fouilles ont attesté sa présence en des points du réseau éloignés entre eux. Une série de faits archéologiques attire l'attention sur l'époque antique au sens large, de la protohitoire au début du Moyen Age, cette période pouvant être celle de la matérialisation du réseau dans l'espace agraire. Un indice historique d'existence d'un territoire cohérent, celui de la condita de Mazé, mentionnée en 839, pourrait, à la rigueur, renvoyer à une entité tardo-antique puisque les conditae, en tant que ressorts territoriaux, sont attestées dans les formulaires dès la fin du VIe s. Mais il importe de dire immédiatement que cette relation n'est pas obligatoire et que rien ne dit que le territoire d'un pagus ou d'un locus antiques avait obligatoirement un réseau parcellaire quadrillé propre. En outre rien, dans les textes ne nous informe sur l'extension de la condita de Mazé, et, de plus, il est irritant de ne pouvoir connaître la localisation de la villa Maiminias, la seule qui soit localisée dans cette condita. On aurait eu ainsi une piste pour apprécier l'extension de cette unité territoriale.

 

 

CONCLUSIONS

 

 

L'examen de ce type de réseaux parcellaires, à l'exception de ceux du val de Loire d'Authion soumis à de fortes contraintes naturelles, suggère des conclusions précises d'une grande portée.

 

* Dans ces régions on peut affirmer qu'il y a eu maintien de l'orientation parcellaire sur la longue durée, et que les principales orientations parcellaires repérables dans l'analyse des parcellaires sur le plan cadastral napoléonien ou sur les plus anciennes missions aériennes trouvent leur origine dans l'Antiquité au sens large (Protohistoire ; époque antique et tardo-antique). Ce fait morpho-génétique est favorisé par le fait que la zone étudiée a échappé à une forte redéfinition des formes au Moyen Age, en raison de sa situation marginale par rapport aux points de fixation principaux de l'enchâtellement : Jarzé, Baugé, Sablé, Matheflon, par exemple. D'autre part, dans la région du Val et de sa première terrasse, le morcellement naturel de l'espace en bras, îles et montils, de même que la logique longitudinale induite par la forme du Val, ont interdit que des sites commes ceux de Beaufort ou de Longué développent des formes radiales fortes pouvant réorienter le parcellaire. Ainsi s'explique la permanence des formes quadrillées et même leur accroissement au cours des siècles.

 

* Une autre conclusion concerne la pluralité des orientations parcellaires qui semble être une donnée d'origine. On sait que ce fait — notamment dans les régions méditerranéennes ayant connu les centuriations romaines — suscite des interrogations multiples. Il paraît, avec raison, invraisemblable qu'on ait pu changer autant de fois l'orientation des champs, à l'occasion d'une nouvelle limitation (limitation est le terme générique de ces réseaux parcellaires antiques géométriques qui procèdent d'un réseau de chemins, limites en latin).

Ce que démontrent les fouilles et l'analyse des formes parcellaires du Baugeois, c'est la combinaison des orientations, dès l'Antiquité, pour des raisons fontionnelles diverses, quelquefois très locales : orientation selon une voie de passage obligée sur un rivière (Haut-Soulage) ; selon les nécessités du drainage (nord de Mazé). Point n'est besoin, par conséquent, d'évoquer des raisons historiques qui seraient liées à la situation politique du peuple des Andecaves pour rendre compte de ces variations, ni de les systématiser en réseaux concurrents.

Bien entendu, il se pourrait que des décisions administratives (locales ou générales) puissent avoir eu des répercussions sur la morphologie agraire de ces zones dans l'Antiquité. Mais comme nous ne le savons pas, pour la zone précise qui nous intéresse, il convient d'éviter ce genre d'interprétation, totalement gratuite.

 

 

 

 

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