LA PLANIFICATION AGRAIRE

DE MARMELAR

EN ALENTEJO

 

 

 

Observations générales sur la répartition des terres au Portugal à partir du XIIIe s.

 

Dans le sud du Portugal, à partir du XIIIe s., la Reconquête chrétienne s’accompagne d’une assignation ou redistribution de terres faisant suite à des arpentages et des divisions spécialement effectués à cette occasion. Les historiens du Portugal médiéval, qui connaissent bien le phénomène, attirent l’attention sur « la mise en place d’une répartition organisée des terres » (Rau 1982 ; Boisselier 1999, p. 538) au moyen d’un système nommé sesmarias. On appelle ainsi des distributions réglementées de terres, l’équivalent des Repartimientos d’Espagne, mais il s’agirait de repartimientos simplifiés.

Les sesmarias constituent un mode d’appropriation paticulièrement important car il témoignerait du niveau élevé d’organisation des communautés coloniales. Bien entendu, on peut se douter que certaines donations en sesmarias ont pu couvrir des appropriations de fait.

 

Dès le début du XIIIe s. on repère la présence de fonctionnaires chargés de la répartition du sol, les sesmeiros. Le système permet notamment au souverain de conserver la propriété de terres (dites regalengum / reguengos). Selon Stéphane Boisselier, « sans aller jusqu’à des opérations aussi complexes que les repartimientos, les territoires sont donc soumis dès le début à un partage en quelques blocs, attribués immédiatement aux conquérants présents, au “quint” royal et aux institutions religieuses ou gardées en réserve pour être retaillées postérieurement en lots pour les futurs colons » (p. 540).

De l’avis des spécialistes, la documentation écrite est assez rare et ne permet pas de dresser un tableau de l’ensemble de ces opérations. On mesure donc mal le degré de diffusion de cette réalité agraire originale. Comme l’observe St. Boisselier, ce procédé est contraignant, car il est employé sous la pression d’une collectivité nouvelle, et il n’est pas favorable au maintien du parcellaire antérieur.

 

D’intéressants problèmes se posent quant aux unités de subdivision, cavalarias et peonarias, qui sembleraient, dans le sud et malgré leurs noms, désigner des quantités de terres sans rapport avec la qualité des occupants. St. Boisselier ajoute : « il semble d’ailleurs que les paysages agraires nés des sesmarias forment un parcellaire régulier, voire une véritable cadastration, notamment dans les régions du Tage et en  Algarve où sont employées des mesures arithmétiques de la terre (astil et arançada). »

 

La question du statut juridique n’est pas moins intéressante. Comment les colons possèdent-ils leurs terres ? On pense que le statut est allodial, ou sous la forme de tenures simples sans aucune condition de cens et sans autre contrainte que l’obligation de résidence et de culture. Ensuite, que sont les donations ad forum, ou les accensements collectifs ad populandum ?

 

 

L’apport de l’analyse des formes : l’exemple de Marmelar

 

Sous réserve des résultats d’une étude détaillée qui reste à conduire, l’observation des formes des villages de l’Alentejo suggère des pistes et hypothèses de travail intéressantes.

 

Dans le cas de Marmelar, village situé au nord de la région de Beja, les formes sont particulièrement explicites. Une grande partie du territoire entourant le village de plan quadrillé est divisé selon le mode en trames et en bandes qui est caractéristique des planifications médiévales (Lavigne 2002). La principale subdivision est une trame (t 1) en très longues bandes parallèles et incurvées, dont la longueur varie entre 3000 et 3250 m environ. Elle occupe environ 3,15 km2, soit environ 315 hectares. Dans le détail de l’observation de la largeur des bandes, une mesure de 40-42 m environ revient régulièrment, ce qui donnerait, pour la trame t 1 la possibilité d’y installer 25 bandes de 40-42 m de large sur 3000 à 3200 m de long environ. Chaque bande aurait donc environ 12,5 hectares de superficie : elle forme donc plus une unitié intermédiaire qu’une “parcelle”. Cette mesure n’est qu’une moyenne des observations à partir de l’état actuel du parcellaire visible, et ne constitue pas une information historique. Il faudrait pouvoir disposer de mesures comparatives et de documents médiévaux pour avancer sur ce terrain. En outre, l’unité qu’est la bande peut être une unité d’arpentage et non pas d’assignation. Il serait particuièrmeent aventureux de conclure que la bande constitue une unité d’assignation.

Une trame t 2 (d’environ 100 ha), aux limites relativement floues, et un très petite trame t 3 complètent cette division. Dans la trame t 2, les quelques bandes bien individualisées mesurent entre 12 et 16 ha, soit une mesure voisine de celle des très longues bandes de la trame t 1. Ce sont en tout environ 320 ha qui ont fait l’objet de divisions systématiques selon un mode semblable en longues bandes.

 

 

Retrouvez cette interprétation sur Google Earth.

 

Conclusion

 

En écho aux observations de Stéphane Boisselier, on est loin, ici, des immenses divisions agriares de Murcie ou autres exemples du Levant espagnol. Mais la planification n’en est pas moins très nette, bien que l’état initial soit difficile à reconstituer.

Une étape préliminaire du travail de recherche consiste à inventorier les planimétries qui montrent des indices de division agraire en trames et en bandes et qui pourraient correspondre à des assignations médiévales. La documentation morphologique pourrait ainsi apporter un complément à la documentation écrite.

 

Retrouvez d’autres exemples dans la photothèque

 

 

Bibliographie

 

Virginia RAU, Sesmarias medievais portuguesas, Lisboa 1946 (réédition 1982).

 

Stéphane BOISSELIER, Naissance d’une identité portugaise. La vie rurale entre Tage et Guadiana de l’Islam à la Reconquête (Xe-XIVe siècles), Estudos Gerais, Série Universitaria, Imprensa Nacional, 1999, 712 p.

 

Cédric LAVIGNE, Essai sur la planification agraire au Moyen Âge, Ausonius, Bordeaux 2002.

 

(GC - juillet 2007)

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