ARCHÉOGÉOGRAPHIE

DE LA PLANIFICATION AGRAIRE

EN BOLIVIE ORIENTALE

 

(Département de Santa Cruz de la Sierra)

 

 

La région étudiée est la plaine située à l’est de Santa Cruz, entre Rio Grande et Rio San Pablo, qui, jusque vers 1975, était entièrement occupée par la forêt amazonienne au nord et le début de la formation steppique du Chaco, au sud de la zone. En trente ans, cette vaste région est passée de l’état forestier sans planimétrie à l’état de plaine agricole avec une planimétrie très complexe, et pour laquelle n’existe d’ailleurs pas encore de carte détaillée.

 

Parce que l’arpentage y est lisible à différents niveaux, parce que les formes y sont originales à plus d’un titre, parce que la dynamique surprend par sa forme de rationnalité, parce que les problèmes posés par ce mode d’occupation sont immenses (sociaux et écologiques), la région costitue un « laboratoire » particulièrement intéressant. Une lecture archéogéographique y est possible.

 

1. Processus et techniques d’arpentage

 

Comme le processus de déforestation et de colonisation agraire est diversement avancé selon les secteurs, on trouve à peu près tous les stades.

 

Premiers arpentages

 

Dans cette première partie, on tente de restituer des exemples des premiers arpentages à partir de ce qu’on observe au sud de la zone étudiée.

Vallée du Rio Grande, (Bolivie, Département de Santa Cruz). Image traitée pour faire ressortir les zones sèches et marécageuses.

 

L’image correspond à la partie méridionale de la plaine, à l’est du Rio Grande, à environ 100-120 km au sud-sud-est de la ville de Santa Cruz. Le secteur, immense, n’est parcouru que par des saignées dessinant des pistes et formant des figures géométriques gigantesques. Des recoupements d’orientation montrent que cet arpentage à but forestier inscrit dans le sol des lignes dont toutes ne seront pas morphogénétiques.

 

C’est ce que montre la figure suivante.

 

À l’est du Rio Grande (Département de Santa Cruz), à la latitude de l’agglomération du même nom, Rio Grande.

 

On voit comment la création de longues bandes de défrichement privilégie une orientation, en faisant disparaître à la fois les lignes sinueuses des cours d’eau et certaines lignes d’arpentage liées au développement forestier ou aux premiers tracés de pénétration. Mais on notera comment la grande ligne oblique en cours d’effacement est morphogénétique pour l’orientation des bandes de défrichement du grand quartier situé au centre de l’image. D’ailleurs, si on poursuit cette ligne vers le nord-ouest (voir sur Google Earth), on constate qu’elle est très pérenne. La logique n’est donc pas d’un bloc, un quadrillage contre un autre, mais interpénétrée.

 

La situation de concurrence peut atteindre un haut degré de sophistication, comme en témoigne cet exemple, toujours dans la même zone au sud-sud-ouest de la ville de Santa Cruz. Dans une zone largement forestée, on repère six orientations principales, sans compter des déformations locales affectant les réseaux géométriques. Autrement dit ce n’est pas l’occupation humaine, avec l’habitat et le parcellaire qui induisent le complexité des orientations. Celle-ci est déjà en place au moment où démarrent les défrichements !

 

À l’est du Rio Grande, sur la rive droite de la rivière (Département de Santa Cruz).

 

 

Le plan d’arpentage de la partie nord

 

Au nord de la zone étudiée, le plan de colonisation a été conduit selon une disposition étonnante dont témoigne l’extrait d’image satellitale ci-dessous. Ce qui attire immédiatement l’attention, ce sont les terroirs en forme de fleur (c’est le mot, évocateur, de plusieurs membres de la « communauté Google ») inscrits dans des carrés à marges sombres, c’est-à-dire boisées. Ces terroirs sont les finages de villages de colonisation. On en dénombre 55 de cette forme. À côté de ces formes de même dimension, on repère aussi des villages-rues du type du rang canadien, et des grands ensembles compacts.

L’échelle figurée sur l’extrait d’image représente 40 km, ce qui indique l’importance du phénomène.


 

 

Un premier travail a été de cartographier les principales lignes de l’arpentage, c’est-à-dire les lignes qui ont permis la progression du défrichement et de la colonisation, le choix des centres de villages ou l’axe des villages-rues, ainsi que la délimitation des grandes formes compactes sans villages. La progression s’est faite depuis San Julian, le long de deux axes principaux, d’où sont parties des lignes perpendiculaires.

Les lignes d’arpentage dessinent donc l’équivalent de ce que dans l’Antiquité on aurait appelé une trame de rigores (visées), définissant des limites (lignes d’arpentage, chemins).

 

Essai de restiution des principales lignes d’arpentage dans la plaine au nord-ouest de San Julian, et localisation des agglomérations.

 

 

Une deuxième cartographie a cherché à définir les limites des territoires villageois, en se fondant sur deux indices : les liserés boisiés résiduels qui existent entre deux villages ; les limites rectilignes de contact entre deux finages lorsque le liseré boisé n’existe plus et a été résorbé par le défrichement. On aboutit à la définition d’environ 90 territoires, la plupart carrés, correspondant chacun à un village. Les territoires carrés ont une mesure qui tourne le plus fréquemment autour de 5 km de côté, soit 25 km2 ou 2500 ha.

 

Essai de restitution des limites entre les territoires des agglomérations d’après l’observation des liserés boisés résiduels et des lignes d’arpentage.

 

Les modèles morphologiques

 

Les deux modèles de base de cet arpentage et de cette colonisation peuvent être aisément identifiés.

 

Le rang canadien et ses villages-rues

 

L’un est le rang canadien, traité ici de façon assez contrainte puisque rares sont les rangs qui se développent beaucoup en longueur, alors que dans le rang observable au Canada, il peut s’étendre sur des distances considérables. Il ne faut pas confondre le rang, unité intermédiaire principale du lotissement, avec le ou les villages-rues et les bandes de terres perpendiculaires à la l’axe central qui le consituent.

L’image suivante donne l’illustration de deux rangs parallèles, un peu irréguliers, terminés en ligne biseauté par le contact avec d’uatres unités (et dont l’un est partiellement occupé par un « trait carré »).

 

Deux rangs de type canadien, parallèles.

 

 

Le modèle du « trait carré »

 

L’autre forme est plus originale et consitue la surprise de cette planification. Il s’agit d’un modèle dont on ne connaît que deux exemples au monde, ceux de Charlesbourg et de Bourg Royal à Québec, décrit dans une autre étude de ce site.

Ce modèle est celui que nous proposons de dénommer conventionellement « Trait carré ». C’est une planification qui suppose un village groupé, un espace central libre de construction entouré d’une voie carrée (le fameux Trait carré), puis de bandes de lotissements en forme de pinceau évasé partant du trait carré. Chacune de ces bandes couvre un espace assez considérable et est divisée en parcelles.

L’illustration suivante montre son emploi dans la plaine du Rio Grande.

 

Un terroir de colonisation du type « trait carré » dans la plaine bolivienne.

 

Dans la partie nord que nous avons cartographiée, on compte cinquante « traits carrés », dont 4 sont partiels, proches du demi-trait carré. Mais il faut ajouter cinq autres exemplaires de cette forme un peu plus au sud, soit 55 terroirs de colonisation de ce type.

 

Le plan d’arpentage de la partie centrale et méridionale

 

Cette zone est un patchwork, où se mêlent des formes de plusieurs types : cinq « traits carrés », des rangs canadiens avec leurs villages-rues, de vastes planifications en bandes parallèles.

 

La figure suivante illustre ces deux derniers types.

 

Deux morphologies très différentes. À l’ouest, la colonie de Valle Esperanza et ses marges ; à l’ouest, de grandes et monotones planifications en bandes, séparées par d’étroites bandes forestières.

 

 

Des « rangs » jointifs évoluant vers le damier en quinconce

 

Les rangs canadiens sont jointifs, mais avec des traitements orignaux qui les font évoluer vers un nouveau type, par la disposition en damier et quinconce des hameaux composant la colonie. L’exemple est illustré ci-dessous avec le plan de la colonie de Valle Esperanza et de ses 24 hameaux, et par celle plus récente de Colonie del Norte.

 

Plan de la colonie de Valle Esperanza et de la Colonie Del Norte, d’après Google Earth et Gwenaëlle Pasco.

 

 

Des rangs isolés, de pénétration

 

L’exemple suivant illustre un type de rang de pénétration, bien isolé des autres terroirs par une enveloppe forestière. On peut penser que la progression du défrichement réduira, à terme, cette singularité et changera l’impression actuelle d’isolement.

 

À l’est de San Julian, ce secteur associe plusieurs types planifiés : des rangs de pénétration, assez isolés entre eux par leurs marges boisées ; des divisions par bandes parallèles de grands domaines ; enfin dans le quart sud-est, une colonie par rangs jointifs et villages-rues.

 

 

Les grandes planifications par bandes

 

Principalement à l’est de Valle Esperanza, ce mode de division par grandes bandes devient dominant. L’illustration donnée ci-dessus évoque le contact entre  le rang canadien et la division par bandes.

L’originalité est le choix de laisser, entre les bandes, d’étroites bandes boisées de largeur variable, mais de 10 à 20 m de large minimum, jusqu’à des valeurs de plusieurs dizaines de mètres. Elles ont pour but de lutter contre l’érosion que provoque un défrichement total.

 

 

Ce secteur montre d’immenses étendues sans villages, si ce n’est l’inclusion de quelques colonies sur le type précédent (rang canadien), mais avec quelques habitats dispersés. L’ensemble s’apparente, au moins dans la morphologie, aux grands domaines latifundiaires.

 

 

2. Repères anthropologiques et historiques

 

Sans envisager ici une étude qui serait longue et devrait mobiliser une ample documentation, on suggère quelques pistes pour l’interprétation de ces formes.

 

Un vaste plan de colonisation intérieure

 

La succession des trois images Landsat décrit le développement du projet. Quasiment inexistant en 1975, le défrichement apparaît sur l’image de 1992, avec les rangées de « traits carrés » au nors ouest, et la colonie de Valle Esperanza, notamment.

 

1975 et 1992

  

 

En 2000, vingt-cinq ans après, la colonisation agraire s’est démultipliée.

 

  

Ce plan de colonisation agraire intérieure résulte de la loi de réforme agraire de 1953, qui vise à donner de la terre aux paysans pauvres, à attirer des colons étrangers et à mettre en valeur des zones vierges pour l’exploitation du bois tropical, avant la conversion des terres en terres agricoles tournées principalement vers le soja et le blé.

 

Trois populations différentes participent à l’émigration et au peuplement de ces zones.

 

1. Les Mennonites

 

Ce sont des Anabaptistes (proches des Amisch d’Amérique du Nord) qui au terme d’une histoire compliquée marquée par de nombreux déplacements (on les trouve en Allemagne au XVIe s ; en Pologne et enRussie au XIXe s., puis au Canada à partir de 1870, au Mexique, au Paraguay, au Belize, et enfin en Bolivie), ont négocié avec le gouvernement bolivien, en 1962, la possibilité de fonder des communautés fermées, de type sectaire, disposant de leurs particularismes religieux, culturel (ils parlent le Plaut Dietsch ou plattdeutsch, dialecte allemand ; mais d’autres parlent l’anglais ; très peu l’espagnol) et social.

Les Mennonites de Bolivie viennent soit du Canada (Ontario, Manitoba, Alberta), soit du Paraguay où, depuis 1954, existe une colonisation comparable, soit du Mexique et du Belize (les plus traditionnalistes : « old colonies »). Ensuite, dans le Département de  Santa Cruz lui-même, on connaît des essaimages, avec des colonies nouvelles issues de colonies-mères.

La carte de leurs fondations montre qu’ils’agit des terroirs organisés selon le rang canadien, avec villages ou hameaux-rues. Aucun territoire organisé selon le modèle du Trait carré ne correspond à ces colonies.

Les conditions juridiques sont variables : le plus souvent, colonies sans propriété individuelle et avec responsabilité exclusive de la colonie ; achat individuel de la terre et revente à des particuliers mennonites (exemple dans une autre région bolivienne d’une famille mennonite du Manitoba qui a acheté 15 000 hectares et les revend à d’autres mennonites)  ; possession personnelle (ex : deux frères possèdent la terre de la colonie de Campo Chihuahua).

Carte extraite de l’étude G. Pasco (voir en bibliographie)

 

Les autres communautés

 

Les Asiatiques : un accord entre les gouvernements de Bolivie et du Japon en 1956 favorise l’arrivée de colons japonais qui fondent des colonies (ex. Okinawa 1 sur la rive gauche du Rio Grande ; Okinawa 2).

 

Les Indiens de l’Altiplano forment la dernière catégorie de population. Ce sont eux, semble-t-il, qui ont peuplé les villages du type trait carré. Mais nous avons manqué d’études pour décrire les conditions de leur déplacement et de leur installation locale.

Leur immigration des hauts plateaux vers les terres vides de l’Oriente débute vraiment dans les années 70. Mais ils sont les laissés pour compte de l’inégal accès à la terre puisque dans le Département de Santa Cruz, une douzaine de familles posséderaient encore des centaines de milliers d’hectares.

Depuis 1996, une loi donne à l’Institut National de la Réforme Agraire (INRA) la mission de remettre de l’ordre dans le régime cadastral toujours anarchique. Mais la réforme est laborieuse. Aucun latifundiste n’a été dépossédé.

Le régime communautaire rural, jugé « médiéval et antirévolutionnaire » est aussi dans la ligne de mire des critiques. Ce régime condamne des millions de paysans à la pauvreté. Cependant, face à la perspective d’une révision cadastrale qui pourrait y remédier, certains font valoir que cette opération pourrait, au contraire, consolider et légaliser la concentration des terres productives.

 

 

Un héritage historique original

 

L’examen des formes conduit à relever que deux des formes dominantes du paysage rural sont d’origine canadienne, le rang et le trait carré. Faute d’informations détaillées sur les géomètres qui les ont mises en œuvre, on ne peut dire comment s’est faite la transmission. Sans doute les colons d’origine canadienne ont-ils eu recours à des géométres de ce pays ? Mais si l’on conçoit bien le recours au système du rang, qui fait partie de l’héritage québecois largement connu et assumé, on reste très étonné de l’emploi d’une forme archéologique, celle du trait carré, puisque, à notre connaissance, cette forme n’a été utilisée qu’au XVIIe s. pour deux villages (plus un demi-trait carré), et qu’elle est totalement oubliée depuis.

En outre, et ce n’est pas le moindre paradoxe, ce n’est pas pour les colonies de mennonites que cette forme a été dessinée. Il y a donc un itinéraire orignal et imprévu. C’est par les Mennonites originaires du Canada que le lien a été fait entre les héritages culturels de l’arpentage canadien et la Bolivie, mais ce n’est pas pour eux qu’on a ressuscité la forme rarissime du trait carré.

On peut comprendre que le trait carré ne corresponde pas au mode de vie mennonite, puisque celui-ci rejette la place centrale, ainsi que tout équipement collectif (magasins, cafés restaurant). Le village-rue (le terme de village n’étant d’ailleurs pas opportun) leur convient, dans l’humilité de ses alignements de maisons et de familles, quasiment repliées sur elles-mêmes, comme la colonie est elle-même coupée du monde.

Est-ce pour différencier les colonies mennonites des autres qu’on a adopté le trait carré pour les colonies indiennes ?

Rappelons, pour mémoire, que le trait carré est une forme initialement pensée par les Jésuites de Québec, reprise par l’intendant Jean Talon, et qu’elle l’a été pour mettre en œuvre un ordre de Louis XIV et de Colbert. Ces deux hommes politiques s’étonnaient de la dispersion de l’habitat dans le rang, et ont voulu, de façon très dogmatique, que les colons du Canada adoptent la forme groupée en villages qui était dominante en France. Cette tentative a été un échec, si ce n’est dans les deux fondations de Charlesbourg et Bourg Royal à Québec.

 

3. Transformations écologiques

 

On évoquera, enfin, sans développer, la transformation écologique que cette colonisation massive introduit dans ce vaste espace régional amazonien. L’illustration suivante montre l’ampleur des terres découvertes et fragilisées à la suite du défrichement dans les colonies et les planifications en bandes autour de Valle Esperanza. On a traité en orange et rouge les terres les plus critiques. Le traitement montre également l’effacement de l’héritage hydrographique « naturel », ce qui doit poser de multiples problèmes quotidiens lors de l’exploitation, par la persistance de paléoformes (anciens cheneaux, effondrements, marais, terres hydromorphes).

 

 

C’est la raison pour laquelle on laisse désormais de larges bandes forestières entre les bandes défrichées, pour limiter les effets d’érosion des sols. La figure ci-dessus illustre donc deux modes de planification, l’un très ignorant des effets écologiques à long terme, l’autre tentant d’y remédier, tout en maintenant une forte pression sur le milieu préalable.

 

 

 

 

Bibliographie et liens

 

Article de Bernard CASSEN sur les Mennonites du Paraguay :

http://www.monde-diplomatique.fr/2001/08/CASSEN/15437

 

David KAIMOVITZ et al., Autorités locales et forêts des basses terres de Bolivie, Document RDFN numéro 24b, hiver 1998-1999, Réseau de foresterie pour le développement rural, ODI, disponible sur internet.

 

Gwenaëlle PASCO, La colonisation mennonite en Bolivie, Culture et agriculture dans l’Oriente, coll. Grafigéo, 1999-6, 111 p. disponible sur internet.

 

 

 

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