PLANIMÉTRIES FOSSILES

AU CŒUR DE L’AMAZONIE

(Brésil, Bolivie)

 

Derrière les “géoglyphes” (geoglifos),

d’authentiques formes agraires et

monumentales précolombiennes

 

 

 

 

 

Ce cliché est une capture de Google Earth, dont le contraste a été augmenté, et qui montre un ouvrage de terre mesurant environ 120 m sur 100. On voit deux levées de terres délimitant un large fossé. L’ouvrage est indifféremment recoupé par la clôture actuelle.

Il n’y aurait là rien de bien extraordinaire si nous étions, par exemple, en Angleterre, où des centaines de structures de ce genre sont connues depuis longtemps, illustrant l’importance locale de l’Âge du Bronze et de l’Âge du Fer. Mais, ce qui fait la différence, c’est que ce gisement est situé à Plácido de Castro, un municipe brésilien de l’État d’Acre, à la frontière du Brésil et de la Bolivie. C’est-à-dire en pleine forêt amazonienne, à 2200 km du delta de l’Amazone, à 900 km de Cuzco, dans une zone qu’on croyait seulement occupée par la forêt primaire tropicale et par des tribus sans installations permanentes.

 

HISTOIRE D’UNE DÉCOUVERTE

 

À la date de juillet 2009, les archéologues brésiliens annonçaient l’inventaire de 255 structures dans la partie orientale de l’État d’Acre, que les archéologues proposent de dater entre 900 et 1400 de notre ère. La progression du défrichement les rend chaque jour plus visibles. La carte suivante en donne la typologie et la répartition géographique.

 

Carte de répartition et typologie des ouvrages de terre dans les États d’Acre, Amazonas et Rondônia au Brésil (carte de Rafael Nascimento, publiée dans Pärssinen et al. 1009, p. 1086)

 

 

Mais l’histoire de cette recherche remonte à plus de 30 ans, avec la découverte des premiers ouvrages de terre par le Professeur Ondemar Dias en 1977, dans la région de Boca do Acre. On pensait localement que les structures en terre étaient des tranchées de la Guerre d’Acre ou “Revolução Acreana” (guerre de souveraineté sur la région, entre le Brésil et la Bolivie, à la fin  du XIXe s). Il s’agit de tout autre chose.

Très grand enclos à l’est de Bujari. Échelle linéaire de 500 m.

 

Ensuite, c’est au Professeur Alceu Ranzi qu’on doit la divulgation du résultat des premiers travaux, et l’emploi du terme de “géoglyphes” pour désigner ces enclos.

Aujourd’hui, un programme de recherches associe des institutions universitaires du Brésil (Université fédérale du Para ; Université fédérale d’Acre) et l’Institut ibéro-américain de Finlande.

 

Groupe d’enclos au sud de Senador Guiomard. Échelle linéaire de 500 m. Mission du portail Google Earth.

 

 

LOCALISATION DES FORMES VISIBLES SUR GOOGLE EARTH

 

Les photographies aériennes suivantes permettent de localiser rapidement une cinquantaine de structures visibles, là où le géoportail Google Earth met à disposition des bandes à haute résolution.

La légende des images est la suivante :

- repère jaune : enclos fossoyé certain ;

- repère rouge : zone à planimétrie monumentale ;

- repère blanc : trace ou ouvrage douteux ;

- repère vert : possibles traces de formes planimétriques agraires (ex : limites fossoyées ; groupe de champs bombés du type montículos ou camalhões ; possibles q’ochas ou jardins surbaissés des zones humides).

 

Distribution globale.

Les structures ont été observées dans une zone de 200 km sur 300, principalement dans l’État d’Acre, et dans le Département de Pando en Bolivie. Il est évident que cette observation est complètement dépendante à la fois de la progression du défrichement et de la présence, sur Google Earth, d’images à haute résolution sans lesquelles il n’est pas possible de voir les formes. Localement, pour établir leur inventaire, les archéologues brésiliens utilisent conjointement les missions de Google Earth, les prospections aériennes à basse altitude et les prospections au sol.

 

Localisation globale des structures visibles sur les missions à haute définition de Google Earth. L’échelle linéaire est de 100 km.

 

Zone de Boca do Acre

 

 

 

Zone de Rio Branco

 

Au nord de Rio Branco.

 

À l’est de Rio Branco

 

 

Zone de Senador Guiomard

 

 

 

Au sud de Senador Guiomard.

 

 

Zone de Plácido de Castro

 

 

 

Zone de Pando, en Bolivie

 

Entre Ascención et Todos Santos dans l’État de Pando en Bolivie. Échelle linéaire de 2 km.

 

 

RÉÉVALUATION DE L’HISTOIRE AMAZONIENNE : PLANIMÉTRIE ET ÉCOLOGIE

 

Ces découvertes tout à fait spectaculaires présentent un intérêt considérable. On peut l’exprimer par deux idées complémentaires :

1. Des populations amérindiennes du premier millénaire ap. J.-C. ont provoqué, dans cet espace régional, une occupation dense marquée par la dispersion de l’habitat, et par des échanges avec les peuples contemporains des Andes. Elles ont créé des planimétries à la fois monumentales et agraires. L’interprétation de la plupart des enclos peut renvoyer à la multiplicité des fonctions agraires les plus habituelles : habiter, enclore le bétail, protéger la population, enfin, enterrer les morts. La fonction d’enclos à banquets doit être également présente. Les groupes d’enclos peuvent faire penser aux agglomérations d’enclos caractéristiques de la protohistoire européenne.

2. Cette dense occupation remet en cause, au moins pour cette région, l’idée de forêt tropicale primaire, et montre qu’ici, la forêt visible actuellement est au moins une forêt secondaire, succédant à des milieux ouverts qui restent, évidemment, à mieux caractériser.

 

Planimétries agraires et monumentales

Nous sommes donc très probablement en présence de fermes, de villages à enclos fortifiés, de plantations, d’enclos pastoraux, de lieux de banquets, un certain nombre de lieux étant évidemment marqués par le rapport géométrique très fort que les sociétés prémodernes entretiennent avec le cosmos. Les datations jusqu’ici avancées situent ces constructions entre 900 et 1400 de notre ère. On ignore cependant à peu près tout sur le peuple qui a pu édifier ces structures.

Autour des enclos, certains clichés laissent deviner des éléments de morphologie agraire : allées pour le bétail, voies, fossés, levées de terre faisant limite, étangs. Le relevé suivant en fournit un exemple dans la zone de Senador Guiomard.

 

Capture de la mission du portail de Google Earth, avec renforcement des contrastes.


Planimétries agraires au nord-est de Senador Guiomard.

 

 

L’observation de quelques cas de planimétries à caractère monumental, dans la zone de Boca do Acre, attire l’attention sur les liens possibles des peuples amazoniens avec les peuples des Andes. Le site de Cruzeirinho, le plus spectaculaire de tous, montre une grande place carrée d’où partent deux axes perpendiculaires. L’axe ouest-est prend la forme d’une allée de 40 m de large et s’étend sur plus d’un km, reliant la place centrale à un autre grand enclos également carré situé à l’ouest. Une autre orientation sert à organiser d’autres espaces, dessinant une planimétrie qu’on ne peut qualifier ni de rurale ni d’urbaine, mais de façon plus neutre de “monumentale” dans l’incertitude où nous sommes sur la fonction exacte de cet ensemble.

 

Boca do Acre, site dit Cruzeirinho. Planimétries monumentales dans une zone marquée par un méandre fossile et d’autres zones humides formant corridor. L’échelle linéaire est de 1000 m.

 

Ce que l’examen des images aériennes conduit à penser est qu’au-delà des enclos, ce sont de possibles planimétries agraires et de planimétries monumentales qu’il convient de mettre au jour. La méthodologie reste largement à inventer, dans l’inconnu où nous sommes généralement sur la morphologie agraire des sociétés prémodernes dans ces régions.

 

Zone de possibles champs bombés à l’est de l’agglomération actuelle de Plácido de Castro. Sont-ils à mettre en rapport avec les enclos ?

 

 

Notons que l’examen des couvertures aériennes fournit l’indication de plusieurs états successifs, comme dans cet autre exemple situé près de Boca do Acre, dans l’État d’Amazonas (et qui correspond au site nommé Mustafa 2 dans l’article de Martti Pärssinen et al. 2008). On voit nettement la présence de deux enclos, presque de même format, dont un recoupe l’autre. Les ouvrages de terre se poursuivent aussi à l’ouest de la bande forestière.

 

Boca do Acre (gisement dit de Mustafa 2). Echelle linéaire de 500 m.

 

 

Le mot  “géoglyphes” 

 

L’emploi du terme “géoglyphes” pour désigner ces structures est, évidemment, très discutable. Il a été repris des géoglyphes de Nazca, au Pérou, et il attire ainsi l’attention sur le caractère mystérieux, artistique et sacré que ces structures pourraient avoir. Or il ne s’agit de rien de cela, mais plus banalement de formes planimétriques agraires, et, pour quelques-unes d’entre elles monumentales. Désignerions-nous, aujourd’hui, les champs, les enclos et les villages de telle ou telle société prémoderne par des termes se référant à l’histoire de l’art, à l’ésotérisme et à l’histoire des religions ?

Mieux vaut donc parler, dans les ouvrages et articles scientifiques, d’ouvrages de terres, d’enclos, de fermes, de villages, etc., (tout en discutant le contenu et le bien fondé de ces notions parce que les formes ne sont pas aisément identifiables) et laisser le terme de “géoglyphes” aux spéculations ésotérico-historiques. C’est d’ailleurs par l’expression « estruturas de terra » qu’Ondemar Dias les désigna au début de ses travaux.

 

Mais, même l’emploi du qualificatif “géométrique” peut ouvrir sur des spéculations, si le terme était exclusivement associé à la cosmologie et faisait oublier les finalités principalement agraires de ces structures. D’ailleurs, toute autre structure, quelle qu’elle soit, est également géométrique ! Ce serait, alors, se retrouver dans la situation de populations anciennes qui, sur un immense espace, disposeraient de centaines et de centaines d’enclos pour s’identifier au ciel ou faire des banquets (potlatch) et n’auraient, en revanche, ni villages, ni enclos à bétail, ni formes agraires !

Les formes dont il est question ici ne sont pas une “écriture” mais une planimétrie, ne sont pas à lire exclusivement par leur dimension symbolique, mais aussi pour leur dimension agronomique, et, dans le cas de Boca do Acre, pour leur caractère monumental.

 

Écologie

L’opinion traditionnelle concernant la forêt amazonienne était que les populations précolombiennes y rencontraient un milieu trop hostile pour pouvoir y vivre au moyen d’installations permanentes, susceptibles de modifier durablement le milieu. Le résultat de ces découvertes est de changer radicalement cette ancienne opinion. Il faut admettre les idées complémentaires suivantes :

- le caractère ouvert et construit des milieux amazoniens à l’époque précolombienne ;

- le fait que la forêt amazonienne ne puisse plus ici être considérée comme une forêt primaire ;

- enfin, l’ampleur des changements survenus depuis l’époque précolombienne, avec un retour massif de la forêt !

 

Gérard Chouquer

Avril 2010

 

 

 

 

LECTURES

 

L’ouvrage de référence est désormais :

 

Denise SCHAAN, Alceu RANZI, Marti PARSINEN (éd.), Arqueologia da Amazônia ocidental : os Geoglifos do Acre, ed. EDUPFA, Belem 2008.

 

 

 

On lira avec intérêt le compte rendu de cet ouvrage par Manuel Calado :

http://www.periodicos.ufpa.br/index.php/amazonica/article/view/171/243

 

Article disponible sur le Net

 

Martti PÄRSSINEN , Denise SCHAAN et Alceu RANZI, « Pre-Columbian geometric earthworks in the upper Purus : a complex society in western Amazonia », dans Antiquity 83 (2009), p 1084–1095.

 

 

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