À propos de la rationalité

des agronomes antiques

 

 

Compte rendu de lecture de la thèse de :

Marie-Pierre ZANNIER, Paysages du grand domaine et normes agronomiques de Caton à Pline l’Ancien. Représentations de l’espace et « bonne mesure », thèse, 3 volumes (491 + 534 + 210 p) , Université du Maine, décembre 2007.

(thèse dirigée d’abord par Monique Clavel-Lévêque à l’Université de Besançon, puis par Rita Compatangelo-Soussignan à l’Université du Maine)

 

Le sujet de thèse qui a été proposé à Marie-Pierre Zannier par sa première directrice de thèse, portait sur « normativité et paysage régulier chez les agronomes latins ». De ce cadre, Marie-Pierre Zannier ne pouvait guère complètement s’échapper, s’il l’avait fallu et si elle l’avait voulu. Règle académique oblige ! Pourtant, le texte final porte un autre titre, signe d’une inflexion.

Ce commentaire du travail de Marie-Pierre Zannier entend serrer au plus près l’épistémologie de la thèse, les raisons de cette inflexion et réfléchir à la nature des résultats qu’elle propose. Plusieurs points seront successivement abordés. Quels présupposés les termes majeurs du titre sous-entendent-ils ? On verra ainsi que M.-P. Zannier a commencé à effectuer un subtil déplacement — à savoir un abandon progressif d’une attitude moderne et réflexive, sous-tendue par la place donnée aux notions de norme et de paysage dans le projet initial de la thèse, au profit d’un analogisme de plus en plus affleurant dans la conduite de la réflexion —, et obtenu ainsi des résultats majeurs qui nuancent et contredisent certains discours habituels.

Mais je dirai aussi qu’il est possible, désormais, de poursuivre ce déplacement afin d’en tirer de plus substantiels profits.

 

 

Quelques points préalables : les mots du titre

 

Les notions de « paysage du grand domaine » et celles de « représentations de l’espace » sont-elles opportunes ?

 

Chacun le sait, la notion de paysage, telle qu’elle apparaît à la fin du Moyen Âge et à la Renaissance est délicate à employer pour les espaces des sociétés prémodernes. Certes on peut toujours employer le mot, comme le proposent des archéologues, des écologues et des géographes, au sens trivial qu’il a acquis depuis la fin du XIXe s., en désignant ainsi les structures matérielles visibles à la surface du sol, physiques et humaines, dont la combinaison produit ce que les géographes regroupent sous les termes d’oro-hydrographie et de planimétrie. Certes, M.-P. Zannier s’attache à décrire et à analyser de nombreux aspects des espaces agraires qui relèvent de cette définition (I, p. 262-490 ; Annexes, p. 33 sq.). Toutefois tel n’est pas, globalement, son propos. En effet, ayant affaire à des textes, à de véritables discours structurés et orientés, elle entend parler du paysage comme représentation du réel (I, 3 et 13-18) – c’est-à-dire du paysage esthésique, entendu au sens large, les agronomes romains allant jusqu’à faire de la campagne cultivée un motif de délectation, lors même que leur regard est tout intéressé et bien au-delà du « sensible » (notamment I, p. 169-172 et 258 ; II, p. 352-358).

À la recherche du ou des mots qui pourraient traduire cette notion, puisque paysage est un mot inconnu de l’Antiquité gréco-romaine, M.-P. Zannier suggère une série d’équivalents ou de concepts associés par les auteurs considérés à la vision et à la représentation de l’espace rural : spectaculum (I, p. 54 ; II, p. 332-333), delectatio (I, p. 170), voluptas (I, p. 170-171) et surtout, en se fondant sur la grille analytique du fundus proposée par Varron, forma et species (I, p. 214-228). L’idée de Varron est que ce qui est beau, délectable, bien formé (par exemple une plantation en quinconce) favorise le rendement. Mais ce n’est là que la forme déterminée par les techniques agricoles et le respect de la « juste mesure » des intervalles entre plants et rangées. De fait, forma est un concept bifurqué : « forme » issue de la culture et « forme naturelle ». C’est à cette dernière que l’auteur des Res rusticae consacre le plus long développement, la décrivant comme la rencontre entre des aptitudes physiques et climatiques et les stratégies, pas seulement productives, des entrepreneurs agropastoraux (I, p. 224-225). Forma serait donc le meilleur terme, le plus dense quand on se réfère la définition complexe de Varron, pour désigner le « paysage fondiaire » - encore que M.-P. Zannier prenne soin d’assortir son hypothèse d’un point d’interrogation et d’indiquer le caractère singulier de cette forma varonienne (I, p. 224-226).

 

Ayant ainsi examiné de près l’environnement verbal de la forma, M.-P. Zannier s’attache ensuite à situer sa fonction dans la structure générale du livre I des Res rusticae (I, p. 226-228). Dès lors, elle suggère (I, p. 228), ce qui mérite examen, que la forma du domaine peut s’intégrer idéalement dans une plus vaste forma, dans cette Italia picta, image de l’Italie dont la description constitue le préambule du premier dialogue et que les personnages placent non moins idéalement au centre de la carte d’Eratosthène (cf. aussi I, p. 249-251). Or, derrière ce raisonnement, subsiste une vision autosimilaire qui, si elle était démontrable, offrirait un argument majeur à la thèse du paysage normé qui formait l’un des présupposés de départ. Mais on mesure combien il faut transférer de notions modernes simplement pour en permettre les termes.

 

La norme est-elle une notion antique fondamentale dont on puisse faire l’axe d’une recherche ?

La constitution d’une chaîne analogique a-t-elle pour but de dire une norme ? Oui si on lui donne le sens de proportion, de mise à échelle ou mise en rapport. De façon beaucoup plus délicate à établir si on lui donne le sens naturaliste de « normatif », réduire à une abstraction.

 

Se livrant à une étude approfondie du concept à partir des définitions classiques issues des analyses d’E. Durkheim, M.-P. Zannier expose les caractères particuliers que la norme, selon elle, empruntent dans les traités d’agriculture des Romains, et les fonctions qu’elle est censée y assumer. C’est dire que le concept est appliqué au fonctionnement même du discours des agronomes latins, lequel tout à la fois décrit et prescrit, de façon plus ou moins péremptoire, des procédures et des règles, notamment des règles de gestion, d’organisation et d’aménagement des fundi ruraux. Définissant la nature générale d’une littérature marquée par un processus de formalisation de plus en plus affleurant, la norme ne saurait pourtant s’appliquer - car telle est sa vocation dans ces écrits à vocation pratique – sans être douée d’une capacité d’adaptation et d’évolution qui est à la mesure des enjeux de sa diffusion dans une aire élargie par la conquête (I, p. 186). De fait, les écrivains agronomes en sont bien conscients, les normes ne seront bonnes ou mauvaises qu’en fonction des fins, forcément variés et variables selon les situations et les circonstances, voire selon les objectifs et les stratégies des propriétaires et des exploitants agricoles (I, p. 157-158 ; 258-259). D’un point de vue conceptuel, la norme serait par conséquent assimilable à un repère, à un « idéal régulateur », d’après l’expression empruntée à V. Jankelevitch (1978).

 

Même s’il ne s’agit que de l’une des facettes d’une norme plurielle dans ses expressions et domaines d’application, il est beaucoup plus difficile de suivre M.-P. Zannier lorsqu’elle suggère à son propos le concept de normalisation en reprenant la définition de G. G. Granger (citée p. 156, note 200) : la normalisation « consiste toujours à projeter sur la diversité qualitative fluctuante de la matière... un réseau rigide dont les mailles délimitent des entités fixées comme représentant... ce qui a valeur signifiante ». Le lien est fait ici, dans le droit-fil de la première problématique de la thèse, entre l’angle droit, le paysage régulier, la normalisation (on sait que norma en latin veut dire équerre), et, en définitive, ce qui apparaît comme une forme de liaison totale de l’espace par la grille. Les connaissances accumulées et l’archéologie du savoir sur la centuriation invitent aujourd’hui à plus de prudence : les réseaux antiques contraignants ont bel et bien existé, et les historiens peuvent en commenter les coercitions politiques, administratives, sociales et économiques, mais, ce qui domine le plus souvent, c’est la fragmentation de l’espace antique et non son unification universelle dans le cadre de la grille. L’erreur des Modernes est souvent de vouloir plus ou moins consciemment lier la coercition à l’aspect stéréotypé de la forme. C’est aux commentateurs modernes des centuriations et à eux seuls qu’on doit ce basculement des descriptions des trames quadrillées dans cette normativité qui aurait fait les délices de Michel Foucault s’il avait pu s’emparer de ces textes et de leur vocabulaire souvent amphigourique.

 

Il y avait ici une opportunité pour prendre de la distance avec ce type de littérature - d’autant que, plus loin, lorsque qu’elle entreprend une analyse systématique de « l’inventaire » des objets et des phénomènes qui nourrissent la description des paysages des domaines agropastoraux, M.-P. Zannier souligne précisément le caractère le plus souvent fragmenté, morcelé, de ces représentations de l’espace (I, p. 363-364).

 

Je relève au passage que l’abus de la notion de norme conduit M.-P. Zannier à quelques maladresses, comme de définir la chrorographie : « géographie régionale dotée d’une fonction programmatique et normative » (I, p. 202). Elle reprend ici les termes d’une étude de F. Prontera (2006, p. 77), mais celui-ci écrit que la chorographie acquiert cette portée dans un contexte particulier. Étymologiquement, la chrorographie est la description d’un pays, d’une terre, d’une région. Plus bas M.-P. Zannier rappelle d’ailleurs cette acception (I, p. 218, n. 87). C’est une liste, absolument pas un projet. La définir ainsi serait une modernisation ! Sauf à dire que toute connaissance, quelle qu’elle soit, serait normative. On admettra seulement que tout savoir étant susceptible d’une utilisation à diverses fins, la trame descriptive du fundus, que M.-P. Zannier relie à l’approche chorographique, peut fournir un outil d’évaluation et de mise en situation de leurs projets aux entrepreneurs agropastoraux (I, p. 219).

 

Pourquoi donc ne pas admettre complètement ce concept de normativité ? Parce que l’analogisme méthodologique est la réponse antique à la segmentation du monde, et parce que l’adossement de proche en proche des éléments segmentés est la bonne méthode pour constituer les liens. La méthodologie analogique n’a pas de raison d’être sans une profonde conscience de cette segmentation. Or la norme (en mode naturaliste) est un concept intégrateur et transformateur qui unifie par l’abstrait et non pas relie, qui intègre et non pas assemble.

J’observe, à la lecture de la thèse, que le mot norme n’a pas de champ sémantique riche chez les agronomes, malgré la récurrence de termes qui entretiennent un certain rapport avec cette notion (ordo, disciplina). En revanche, modus-moderatio en a un, remarquablement mis en évidence par M.-P. Zannier, et rappelé par l’idée de « la bonne mesure » incluse dans le titre général (I, p. 160, 193 ; II, p. 10-19, 211-212, 217-223, 227, 234, 327-333, 372 et sv).

 

La qualification « agronomique » offre-t-elle le cadre de la réflexion ? Agronomos, en grec, désigne le magistrat chargé de l’administration rurale. Mais ce n’est qu’au XVIIIe s. que le mot acquiert le sens qu’on lui donne lorsqu’on parle des agronomes latins en tant que spécialistes de l’agriculture. Il y a donc une part d’anachronisme, inévitable et conventionnelle, dans l’emploi du terme. Il ne faut pas voir Caton, Varron ou Columelle comme des agronomes au sens actuel et technique du terme, pas même des physiocrates (I, p. 88-96). De ce point de vue, M.-P. Zannier ne force jamais les comparaisons. Dont acte.

 

Avec ces trois remarques sur les mots-clés du titre, j’ai souhaité relever combien ils comportaient, a priori, de modernité et combien ils présentaient le risque de conduire vers une transformation des contenus des textes agronomiques anciens. Le risque me paraît avoir été évité.

 

 

Une thèse sur les mots, les concepts et les chaînes qui existent entre eux.

 

Je ferai comprendre ce qu’est cette thèse en relevant justement ce qu’elle n’est pas. Elle n’est pas une thèse sur la relation entre des idées et des faits de terrain, entre des éléments textuels et des éléments archéologiques ou morphologiques. Son but n’est pas la mise en regard de ces deux plans, mais, au contraire, une réflexion sur le “modèle” qui transparaît à la lecture des textes agronomiques antiques. 

M.-P. Zannier n’a donc pas fait une thèse sur le latifundium, mais une thèse sur le juste fundus, entendu comme type intellectuellement construit, à partir de connaissances et d’expériences acquises par les auteurs qui en parlent. Elle n’a pas, de même, conduit une thèse concernant l’effet de ces normes agronomiques sur la réalité des domaines et des exploitations agraires antiques, mais, plus simplement, une recherche sur la définition de ces “normes”.

Donc assez souvent quand M.-P. Zannier veut tenter de faire des liens avec le “réel”, notamment historique et archéologique, elle est conduite à éprouver des décalages. Par exemple, il s’avère inutile de tenter une comparaison entre le module d’évaluation du domaine varronien et le domaine viticole fouillé aux Girardes en vallée du Rhône (II, p. 86). Sans doute l’exposé sur le modus catonien et le modus varronien participe d’un effort légitime pour identifier et situer les réalités extérieures, les repérages temporels et spatiaux qui conditionnent ou étayent l’acceptabilité des éléments du modèle prôné, dans ses aléas. Toutefois, à cet égard, il s’avère aventureux de tenter de relier le domaine de la région de Venafrum décrit par Caton et la strigation qu’on pense avoir repéré dans la plaine puisqu’on ne sait pas où ce domaine se trouve (II, p. 92-93).

 

Il serait donc vain d’empoigner toute l’histoire économique et sociale de Rome, en Italie et dans les Provinces, pour évaluer le travail de M.-P. Zannier car ce dont il s’agit est plus “étroit”, tout en étant déjà fort vaste : dire les critères et comprendre le ou les modèles que les agronomes proposent pour ordonner le savoir.

La thèse, il ne faut pas en sortir, est discursive, en ce sens qu’elle s’intéresse aux mots des agronomes et aux notions que ces mots véhiculent. Elle n’est ni historique ni archéologique, stricto sensu. En revanche elle peut apporter à l’histoire et à l’archéologie de précieux matériaux.

 

 

Une avancée pour comprendre l’analogisme antique

 

Réfléchissant sur le terme central de ratio, M.-P. Zannier rappelle (I, p. 177) que, dès 1933, A. Yon avait bien vu le caractère analogique du terme. Travaillant sur le De agricultura de Caton, cet auteur expliquait, dans une étude lexicographique, que ratio signifie rapport, proportion, puis compte, calcul et rapport géométrique. C’est un mot de l’analogisme.

L’analogisme antique repose non pas sur une mais sur de nombreuses dualités : un pullulement d’éléments organisés par une série de structures bi-polaires (Descola 2005). Ici quelles sont-elles ? Ce sont, par exemple, le froid et le chaud, le sec et l’humide. Mais d’autres oppositions traversent les textes des agronomes, diversifiant l’exposé. Il y a le dense et le rare, le plat et la pente, le jour et la nuit, le vocal et le muet, le sain et l’insalubre, le jeune et le vieux, etc.

Pour comprendre ces éléments dispersés que des oppositions multiples ne suffisent pas à organiser, il faut des passerelles. L’imitation en est une. J’apprécie beaucoup le schéma qui montre comment le couple spatial “dominus-voisin” trouve son équivalent dans le couple temporel “fils-agriculteurs plus anciens” (II, p. 39). L’exemple est pertinent pour la compréhension des modes de raisonnement de l’analogisme. Il existe ainsi des mises en rapport successives qui finissent par dire les contenus. Tel est le cas du rapport entre le modus fundi et la familia (II, p. 40).

 

Dans ce mode de pensée, il faut des prises pour comprendre les réalités et leur exposé occupe de nombreuses pages de la thèse. La nécessité d’enclore constitue une de ces prises sur l’infinie somme des différences. Que disent les agronomes ? Je n’ai rien de commun avec mon vilicus, ni celui-ci avec mes esclaves, ni ceux-là avec mes boeufs, ni mes bœufs avec mes agneaux, ni mes agneaux avec les chemins, ni ceux-ci avec les bornes, ni mes limites avec celles mon voisin, etc. Mais je réunis tout ceci par des formes d’enclôture : l’ambulatio, la lustratio (perlustrare = passer en revue, examiner, parcourir), et je crée des concepts qui favorisent cette prise comme celui d’harmonie (II, p. 217, 284 et sv., 302).

Si je dois faire avec des lieux éloignés, je les réunis par un lien qui peut être physique : c’est ainsi que la voie, le parcours de transhumance, la linea reliant deux éléments de bornage, etc. acquièrent une fonction de liaison dans la conception de l’espace du domaine (II, p. 179, 269).

 

L’un des points forts de la thèse réside dans l’examen des mots, quelquefois même les radicaux des mots, pour constituer les articulations des enchaînements de notions. J’invite le lecteur à réfléchir avec elle à ces éléments majeurs que sont amb- (II, p. 319-320) et mod- (II, p. 217) et qui donnent de riches séries sémantiques autour de termes comme ambulatio, modus, moderatio, etc.

Je trouve également utile de tenter, comme elle le fait, d’échapper au piège des mots modernes. Quand elle utilise le terme de fondiaire pour disposer d’un adjectif se rapportant à fundus (ce qui se retrouve dans d’autres études : Testart 2005), elle évite ainsi d’employer le mot de “foncier” dont la charge moderne et actuelle est forte, et pervertit le sens.

 

 

La ratio analogique : la problématique de fond

 

Nous voici donc au cœur de la rationalité antique. M.-P. Zannier l’évoque longuement (I, p. 158 et sv ; II, p. 220), notamment lorsqu’elle décrit le raisonnement enthymématique des auteurs qu’elle étudie, et qui n’est autre qu’un analogisme méthodologique. Il s’agit de rapprocher des contraires, de constituer le raisonnement par la proximité de lieux, selon des procédures logiques telles que la définition (definitio), la division (divisio), la comparaison (comparatio), la correspondance (coniunctum), la ressemblance (similitudo) (I, p. 110-112). Or, dans l’analogisme, la différence caractérise autant le monde des physicalités que celui des intériorités (Descola 2005). Rien de commun, donc, avec le mode de la rationalité moderne, de type naturaliste, qui postule l’existence de lois unifiant la nature, face à des représentations culturelles au contraire incroyablement diverses et changeantes : une nature et des cultures.

 

Nous sommes donc parvenus à l’axe de la thèse, à ce qui peut en constituer la problématique véritable : devant la multiplicité des existants, devant l’irréductibilité de leur être ontologique et l’impossibilité de discerner des lois communes, même cachées (celles dont la découverte fait aujourd’hui le miel des scientifiques dans l’ontologie naturaliste), le savant de l’Antiquité dégage non pas un modèle intégré mais un schéma de recomposition des continuités susceptible d’éviter l’atomisation des existants. Sur quoi le fonde-t-il ? Sur l’ensemble de ces éléments que M.-P. Zannier mobilise sous le vocable de norme et que je regrouperais plutôt sous l’expression de “modes ou de critères d’établissement de la continuité”, ce qui n’est pas pareil. Cette continuité peut être réalisée par des voies cosmologique, géographique,  “religieuse” (rituelle), symbolique, etc. Elle en donne maints exemples dans sa thèse : on renverra en particulier à l’image du chœur cyclique chez Columelle et au rite lustral des suovetaurilia chez Caton, interprété comme l’établissement/rétablissement du cadre d’expression des pouvoirs du dominus-pater familias (II, p 271-326 ; 335-341). À chaque fois, le savant antique fait appel à des couples pour organiser les différences de façon à donner des trames de correspondances qui vont finir par relier, attirer, joindre ce qui paraissait injoignable parce que pulvérisé. On connaît les quatre éléments opposés par couples (froid et chaud ; sec et humide) qui sont des référents classiques de toutes les sociétés prémodernes. Le très intéressant schéma qu’en donne M.-P. Zannier (I, p. 247) peut également être présenté autrement, afin de faire ressortir la constitution de la chaîne des relations qui s’établissent dans un rapport de proche en proche, qui ne montre aucune réduction de l’un à l’autre, comme ce serait le cas dans l’ontologie naturaliste.

 

 

 

C’est ici que surgit très bien, à mon sens, le vrai sujet de la thèse. En fait de recomposition des continuités, les agronomes de l’Antiquité offrent diverses figures qui, à tour de rôle, apportent une réponse à la question. Chez Caton il s’agit d’un almanach rustique, forme que l’auteur exploite pour ordonner les éléments. Chez Varron, d’une puissante exploration des analogies étymologiques à travers une description dialoguée du domaine rural. Chez Columelle, de la fabrication d’un domaine-type. Chez Palladius, d’un calendrier annuel et d’un récit chronologique, mais dans le cadre de domaines radicalement différents de ceux de ses prédécesseurs (I, p. 76-79, 121-133). On trouverait d’autres figures ou variations chez Virgile et Pline l’Ancien.

Que ce que nous appelons norme aujourd’hui, c’est-à-dire coercition et contraintes de toutes sortes (y compris intellectuelles avec la mesure ou le symbole), apparaisse chez tel ou tel, c’est une évidence. Que ce que nous nommons aujourd’hui idéologie et qui correspond aux différents contextes sociaux et politiques transparaisse de ces textes est encore une réalité. Que ce que nous nommons paysage aujourd’hui, c’est-à-dire la conscience d’une distance d’avec les réalités géographiques et du plaisir que cette distance procure, est également démontrable à partir des textes eux-mêmes. M.-P. Zannier le fait. Mais ni la norme, ni l’idéologie, ni le paysage, en tant que concepts récents, ne peuvent, à mon sens, servir à qualifier fondamentalement les textes agronomiques, parce que ceux-ci ne sont pas modernes, n’ont pas été écrits par des Modernes, c’est-à-dire ne reposent pas sur un dispositif qui isole les représentations comme un plan à part, mobile et changeant, alors que celui des matérialités, organiques et minérales, serait uni par une même légalité de base. On n’a pas à se demander si les auteurs antiques ont pu être modernes, et éventuellement à quelle dose ils l’auraient été. Ils ne l’ont pas été et le dualisme fondamental et unique de la Modernité (unité de la nature vs diversité des cultures) leur est, sauf erreur de ma part, complètement inconnu. Ou alors, si on pense le contraire, il faut le démontrer, et décrire ce que peut être le passage de l’analogisme au naturalisme dans l’Antiquité.

 

 

Alors, que se passe-t-il à la fin de la République ?

 

Voici une des avancées majeures de la thèse. Le Ier s. est, grosso modo, le siècle de l’invention du mythe de la centuriation originelle. Idée à laquelle les Romains eux-mêmes ne croyaient pas puisque la tradition annalistique développe un tout autre discours que celui de l’agronomie (excellent développement au début du tome II de la thèse). Tandis que les Annalistes tentent une histoire de l’ager publicus, les agronomes, tout à leur construction rationnelle, tentent une similitude entre le module devenu banal de la centurie de 200 jugères et l’unité d’évaluation du domaine, qui doit, selon Varron être de 200 jugères et non plus de 240 comme Caton le préconisait deux siècles plus tôt. L’analyse de ce débat entre les deux agronomes occupe le chapitre 2 de la 3e partie (II, p. 46-116).

Cette analyse démontre tout d’abord que la définition de cette unité d’évaluation agronomique n’a rien à voir avec la taille des domaines réels. Elle démontre surtout que pour étayer l’idée d’une similitude, Varron a besoin du discours sur les origines. Il le fait, fidèle à sa méthode, par des analogies lexicales formant chaîne dans le temps, dont les médiateurs sont les bina iugera, le jugerum, l’heredium, la centurie, réunis dans un discours sur l’origine romuléenne de la centurie, et dans lequel la charrue déjà évoquée par Caton joue également un rôle fondateur.

Cette idée, qui a déjà été exprimée par Emilio Gabba, donne lieu, dans la thèse, à l’exposé d’une des plus puissantes chaînes analogiques de similitudes qu’on puisse trouver dans la littérature agronomique antique (II, p. 105-106).

Voici donc repris et explicité par les enchaînements lexicographiques une idée forte : la construction artificielle d’un discours sur l’origine de la centuriation. Le matériau est ici exposé pour ruiner la tentative de chercheurs actuels de redonner de la vigueur à ce mythe, par exemple lorsqu’on prétend que la centuriation serait d’origine et qu’elle aurait été détruite pas la scamnation/strigation.

Les éléments du mythe sont connus : le rôle de la charrue dans la fondation comme dans la destruction de l’urbs ; le fait que tout paraisse se jouer autour de l’espace entre deux sillons, cette striga, stria ou strigya ou encore ce scamnum, qui forment une bande de terrain allongée et peu large située entre deux micro-fossés rectilignes appelés lirae. Comme il y a polysémie et déplacement du sens des mots dans l’Antiquité elle-même (autour de termes comme striga et scamnum) et comme il y a des inversions remarquables de sens à l’époque moderne (elle donne l’exemple de “sillon” qui désignait à l’origine l’étendue entre deux raies de labour et qui a transité au micro-fossé lui-même ; II, p. 129), je suggère à M.-P. Zannier de reprendre ce dossier par le fil conducteur lexicographique qu’elle manie si bien et de nous expliquer ce qui se passe, à la fin de la République et au début de l’Empire, autour de la scamnation et de la strigation et qui entre bien comme élément dans la construction du mythe des origines.

 

 

Conclusion

 

Les attendus initiaux de cette recherche étaient les suivants : les textes agronomiques proposent des modèles renvoyant à une normativité ; cette normativité a à voir avec l’intense régularisation qui s’empare des paysages centuriés ; les textes agronomiques accompagnent le développement de la villa esclavagiste ; les élites de cette époque savent prendre de la distance et fonder ainsi une notion de paysage que M.-P. Zannier propose d’appeler “paysage fondiaire” ; les grands principes d’organisation de l’agronomie sont permanents et c’est cela qui fonde le modèle ; enfin les traités peuvent avoir transformé l’expérience et le regard collectif en structurant la campagne de façon nouvelle.

 

Au terme de l’enquête, ce qui ressort de l’analyse extrêmement fouillée de la thèse, ce sont d’autres points :

- les critères retenus par les auteurs agronomes pour ordonner les connaissances fonctionnent par couples et chaînages, selon le mode de l’analogie ;

- à aucun moment on ne saisit, semble-t-il, de mode naturaliste de pensée, parce que l’idée qu’il puisse exister une unité de fond entre toutes les physicalités n’est jamais dite ;

- quelques aspects proches de la Modernité doivent être relevés : tendance à la dissociation moderne chez les élites (sens du recul, de la distance, de la délectation) ; tendance à l’organisation autosimilaire des figures de la pensée (par l’emboîtement) ;

- l’agronomie de la fin de la République, avec la figure centrale de Varron, constitue un des terrains de fabrication d’un mythe des origines ;

- l’effet normatif éventuel des critères décrits dans les réalités économiques et sociales de l’époque resterait à évaluer par une nouvelle enquête qui ferait le lien entre la description du modèle et les matérialités connues par d’autres documents, notamment archéologiques.

Sur le plan théorique la thèse contribue enfin à poser une question de fond qui ouvre sur de nouvelles et passionnantes recherches : comment un collectif analogique, en l’occurrence le collectif analogique antique, évolue-t-il et vers quoi évolue-t-il ?

 

Une thèse qui, sur une base aussi contrainte, suggère autant de pistes de renouvellement me paraît être une réelle réussite.

 

Gérard Chouquer

 

Bibliographie du compte rendu

 

Berque 2000 — Augustin BERQUE, Écoumène. Introduction à l'étude des milieux humains, coll. Mappemonde, Ed. Belin, Paris 2000.

Chouquer 2003b = Gérard CHOUQUER, L'espace des sociétés antiques, entre projet et expérience, Etudes Rurales, juillet-décembre 2003, n° 167-168, p. 69-92.

Descola 2005 = Philippe DESCOLA, Par-delà nature et culture, ed. Gallimard, Paris 2005, 641 p.

Foucault 1966 = Michel FOUCAULT, Les mots et les choses, Gallimard, Paris 1966, 402 p.

Foucault 1969 = Michel FOUCAULT, L'archéologie du savoir, nrf, Gallimard, Paris 1969, 288 p.

Moatti 1993 = Claude MOATTI, Archives et partage de la terre dans le monde romain (IIe s. av.-Ier siècle après J.-C.), coll. de l’École Française de Rome n° 173, Rome 1993.

Moatti 1997 = Claudia MOATTI, La raison de Rome. Naissance de l’esprit critique à la fin de la République, Seuil, Paris 1997, 480 p.

Testart 2005 = Alain TESTART, Éléments de classification des sociétés, éd. Errance, Paris 2005, 162 p.

 

Accès privé