Rapport de soutenance de la thèse de  doctorat de :

 

WATTEAUX Magali,

 

La Dynamique de la planimétrie parcellaire et des réseaux routiers en Vendée méridionale. Études historiographiques et recherches archéogéographiques

 

sous la direction de Gérard Chouquer Directeur de recherche au CNRS.

 

            Le jury était composé de :

Daniel PICHOT, professeur d’histoire médiévale à l’Université de Rennes 2, président, Gérard CHOUQUER, directeur de recherche au  CNRS, directeur de thèse,

Maria da CONCEICAO LOPES, professeure à l’Université de Porto-Coïmbra, rapporteur

Joëlle BURNOUF, professeur d’archéologie médiévale à l’université de Paris 1,

Anne NISSEN-JOBERT, maître de conférences à l’Université de Tours, rapporteur.

 

La candidate fait une présentation de son travail. De façon très claire, elle expose sont projet, ses difficultés et la méthodologie mise en œuvre, pour résumer brièvement les principales conclusions de son enquête. Elle prend soin de replacer sa recherche dans le contexte de l’archéogéographie et en montre les apports pratiques mais aussi théoriques.

 

Le président donne d’abord la parole à Mme Anne  Nissen-Jaubert.

La thèse de Magali Watteaux se caractérise par une construction cohérente et pertinente déclinée en trois volumes. Le premier volume contient le texte (561 p.), Le second les annexes regroupant la bibliographie (69 p.), 221 figures, 16 tableaux ainsi que des transcriptions partielles des mémoires de l’ingénieur Claude Masse commentant les cartes qu’il avait élaborées dans l’Ouest de la France au début du XVIIIe s. Le troisième volume, intitulé Atlas archéogéographique, constitue le corps planimétrique et analytique de l’étude. Il s’agit d’un travail original composé de 149 cartes relatives à la fenêtre d’étude. Elles sont les fruits d’une carte compilée exploitée dans le cadre d’un SIG. Les documents planimétriques qui ont nourri le SIG sont exposés très clairement dans le texte et dans le tableau 11 du volume 2. Presque toutes les cartes de l’Atlas archéogéographique sont des productions entièrement originales. Le restant est constitué de documents planimétriques ou des clichés de vues aériennes retravaillés par Magali Watteaux, qui utilise le SIG dans un croisement réfléchi et argumenté des données en fonction des problématiques ancrées dans sa spécialité archéogéographique.

Le texte ainsi que les nombreuses illustrations et cartes originales acheminent le lecteur à travers un développement historiographique et méthodologique de grande qualité avant de l’engager dans l’enquête consacrée aux formes paysagères en Vendée méridionale. La fenêtre d’étude couvre environ 600 km² et recouvre trois types de paysages. Le Marais Poitevin constitue les franges sud, les plaines calcaires la partie centrale et les sols marqués par une hydrologie chevelue celle du Nord.

Le volume de texte, d’une lecture très agréable, se décline en trois parties distinctes : l’introduction, – historiographique et épistémologique – est intitulé l’Archéologie du savoir et pose les cadres de l’étude ; la seconde partie intitulé Archéogéographie des réseaux routiers et de la planimétrie parcellaire dans le Sud-Vendée présente et argumente les analyses archéogéographiques des cartes de l’atlas. La troisième partie, Discussions et perspectives de recherche, développe l’apport des résultats acquis et les problématiques futures qui s’en dégagent. Enfin, une conclusion générale termine le volume rappelant brièvement les principaux résultats de l’enquête.

Le bocage vendéen et son origine constituent le départ de l’enquête. Cependant Magali Watteaux indique d’emblée que le bocage est un système agraire surdéterminé. Une surdétermination qui ne résulte pas seulement des paradigmes des chercheurs mais aussi des associations idéologiques qui amènent à considérer le bocage comme un paysage agraire originel et traditionnel. Les Chouans des bocages et les Républicains des plaines illustrent clairement ce propos. L’attention est attirée sur l’embocagement de la Période Moderne sans exclure des formes bocagères anciennes. L’affirmation de François Sigaut qui relie le bocage à un outillage de fer est reprise. Cette relation, qui n’est pas le fait de Magali Watteaux, risque toutefois de créer un nouveau paradigme négligeant les capacités sylvicoles de l’époque néolithique ainsi que les discussions qui divisent les chercheurs sur les raisons du fort déclin de l’orme, qui pour les uns seraient le fait d’une parasite tandis que d’autres y voient des émondages trop forts de cet arbre. Lors de la soutenance, Magali Watteaux a répondu qu’il fallait sans doute nuancer le lien entre le fer et le bocage mais qu’il ne fallait pas non plus confondre la haie avec le bocage.

Le développement de l’état de la recherche et la formulation des problématiques révèlent la grande maturité intellectuelle de Magali Watteaux, qu’elle confirme amplement dans les analyses et les approches méthodologiques au fil de son enquête. La partie l’Archéologie du savoir décline les recherches sur l’occupation du sol et son articulation avec les trames parcellaires et les réseaux viaires. Les sites d’habitat et leurs composants tels les enclos, les fossés et parfois les tronçons de voies constituent les principaux apports archéologiques. Magali Watteaux souligne ici la différence des informations reportées dans les inventaires archéologiques – qualifiées de sitologiques – ponctuelles par nature alors que les archéogéographes raisonnent par réseaux. L’importance des orientations est fortement soulignée. Elles se maintiennent ainsi souvent sur la très longue durée, même si l’implantation précise des tracés peut varier au fil du temps. Ces observations ne sont pas utilisées pour soutenir un discours continu et périodisant. L’accent est mis sur les dynamiques et les interactions constantes. Ces observations et les analyses suivantes s’appuient sur les résultats d’autres recherches archéogéographiques : celles de Gérard Chouquer bien sûre mais aussi les travaux de Gaëlle Robert et Claire Marchand ont également nourri les analyses qui en même temps font preuve d’une grande autonomie chez la candidate.

La présentation historiographique de l’archéologie et de l’histoire médiévale fait une large place aux paradigmes qui ont marqué les approches des campagnes médiévales que ce soit ceux qui portent sur l’archéologie des habitats et la naissance du village ou ceux qui ont caractérisé les débats sur les planifications médiévales : les parcellaires radioconcentriques que de nombreux chercheurs ont fortement lié à la planimétrie médiévale, d’abord sous forme d’observations furtives par plusieurs historiens et géographes avant qu’Armelle Querrien ne saute le pas pour les interpréter comme un système parcellaire développé dans le cadre de planifications médiévales. Plusieurs autres chercheurs ont lié ce type de parcellaire à la période médiévale tout en critiquant fortement les travaux d’Armelle Querrien. Magali Watteaux plaide de manière convaincante pour délaisser le concept de parcellaires radioconcentriques au profit de celui de parcellaires radioquadrillées. Un choix terminologique qui laisse une place plus importante à l’auto-organisation des parcellaires et qui dilue le lien systématique avec le Moyen Âge ouvrant ainsi la possibilité d’une approche diachronique de la mise en place de ces formes morphologiques.

Les datations des structures archéologiques reposent selon l’expression de Magali Watteaux sur « un principe de confiance » En ce qui concerne, l’habitat du haut Moyen Âge, Magali Watteaux reprend la chronologie publiée par Édith Peytremann qui avait terminé son travail avant l’élaboration d’une chrono-typologie régionale de la céramique des Pays de Loire, qui a considérablement modifiées les datations des sites. Cet écueil, qu’il faudra corriger, ne modifie toutefois pas le fond du travail qui, en réalité, adopte des marges chronologiques larges à partir des cas d’études individuels.

La partie historiographique accorde une place particulièrement importante aux recherches médiévales, tandis que l’Antiquité paraît quelque peu en retrait bien que l’auteur souligne que le mobilier recueilli dans les fossés parcellaires essentiellement date de l’époque gallo-romaine. La vivacité voire les polémiques sur les planifications médiévales sont atténuées dans une volonté d’aller au fond du questionnement et des origines possibles des désaccords. Pour Magali Watteaux, l’échelle d’étude est ici décisive. Les vestiges archéologiques et leur intégration dans les parcellaires sont, par nature, cantonnés à une très grande échelle avec le risque d’accorder trop d’importance aux décalages des tracés qui se révèlent de faible importance quand ceux-ci sont observés sur une petite échelle comme le font plus volontairement les archéogéographes. L’importance des jeux d’échelle est ainsi fortement soulignée. L’étude prend soin de traduire cette observation par la mise en œuvre en s’appuyant sur des examens détaillés des sites archéologiques (43) qui intègrent l’enquête avant d’adopter une échelle d’analyse moyenne et petite pour faire ressortir leur place dans les trames parcellaires et viaires.

Les analyses archéogéographiques portent à la fois sur des entités parcellaires et sur les réseaux viaires. L’état de la recherche met en avant les rôles pionniers de Marcel Gautier et d’Eric Vion. Les branches viaires des agglomérations sont utilisées selon la méthode d’Éric Vion pour proposer une hiérarchisation entre les centres selon qu’ils sont locaux (< 5 branches), régionaux (< 8 branches) ou supra-régionaux (> 10 branches). Magali Watteaux note ici – à juste titre - que ces tris numériques, conçus pour le transport terrestre, sous-estiment les agglomérations près des voies navigables et proposent de pondérer les résultats pour les sites portuaires en ajoutant des branches « virtuelles ». Le tri numérique des branches viaires révèle des décalages intéressants : Doué-la-Fontaine qui ne comptait que 1801 habitants en 1801 mais dont l’importance durant le haut Moyen Âge est bien connue, apparaît ainsi comme un centre régional. D’autres approches sont tentées pour comprendre les paysages et d’en préciser la nature. La candidate tente ainsi de renouer avec la toponymie, non pas dans une approche chronologique obsolète, mais en démontrant un lien fort intéressant entre les microtoponymes  le fief fortement liés à la viticulture.

Au fil de ses analyses, Magali Watteaux démontre clairement que le parcellaire seul ne permet pas de conclure à un paysage bocager. Les petites parcelles ne sont pas forcément entourées des haies et les plus grandes peuvent être subdivisées sans que le cadastre, document fiscal, en tienne compte. La dissociation entre le bocage et le parcellaire permet aussi de démontrer que les petites parcelles, qualifiées de bocagères se retrouvent, avec des densités différentes, sur l’ensemble de la fenêtre d’étude. La plantation des haies sur les limites n’est ni systématique ni confinée à une période précise, même si les paysages bocagers pour beaucoup remontent à l’époque moderne. Autre découverte importante, la trame de ce parcellaire montre une forte corrélation avec les vestiges de La Tène indiquant que les axes et le principe du système parcellaire, qualifié de Réseau rouge, remonte à la fin de la Protohistoire. Par rapport à la forte représentation des sites dans le corpus archéologique, le haut Moyen Âge parait curieusement absent dans la mise en place des parcellaires et des réseaux viaires. Cela amène Magali Watteaux à conclure sur l’importance de l’auto-organisation durant cette période. Les habitats apparaissent en effet s’intégrer et s’adapter à des trames viaires et parcellaires existantes qui seront adaptées, transformées et transmises en fonction des besoins locaux.

L’examen des trois volumes et la richesse des échanges lors de la soutenance de thèse ne laissent aucun doute sur l’ampleur des connaissances, la finesse méthodologique et les capacités scientifiques de Magali Watteaux. La thèse constitue incontestablement un apport original et novateur non seulement pour les études spatiotemporelles mais aussi pour la compréhension de l’implantation des habitats en constantes interactions avec les réseaux viaires et les systèmes parcellaires. Son travail apporte de nouvelles connaissances décisives non seulement sur la fenêtre d’étude mais aussi pour les recherches morphologiques et archéogéographiques en général.

 

La parole est ensuite donnée à  Gérard  Chouquer, directeur de la thèse.

Le parcours de la candidate mérite d’être souligné. Magali Watteaux vient de l’archéologie —  mais aussi de l’histoire qu’elle a étudiée jusqu’à la Licence et dont elle reconnaît qu’elle lui a donné d’excellentes bases méthodologiques et rhétoriques —  et elle fait la démonstration, au terme de sa thèse, de sa réelle capacité à faire aussi de l’épistémologie et de la géographie, construisant un champ et des objets véritablement hybridés.

Elle doit ceci à une série de conditions qui ont été celles des six années écoulées. Son expérience d’enseignante à Paris I, comme monitrice, ATER, et enfin vacataire, paraît avoir été déterminante dans l’appropriation de savoirs multiples. Elle a notamment assuré le cours magistral d’archéogéographie en enseignant une matière neuve pour laquelle on ne dispose pas encore de manuels qui guideraient l’enseignant dans sa progression et la recherche de la documentation. Ses cours sont, pour l’essentiel, disponibles depuis deux ans sur le site de l’archéogéographie, où ils contribuent à la diffusion des savoirs.

 

Le bilan de cette expérience est simple : Magali a dû prendre en pratique presque deux ans supplémentaires et cela a retardé la conclusion de la thèse, mais, en échange, le niveau des connaissances et la maturation sont là. La somme des questions historiques qu’elle maîtrise, des méthodes de travail qu’elle met en œuvre et des technologies de recherche qu’elle utilise est la preuve de l’intérêt de cet itinéraire.

Sa participation aux séminaires de l’équipe d’archéologies environnementales comme sa participation, en 2008, grâce à un financement de l’École Doctorale, à cette expérience originale d’ouverture vers l’extérieur qui se nomme « le nouveau chapitre de la thèse » sont les autres conditions de réalisation de sa recherche.

 

La thèse est une contribution à la construction collective d’une discipline nommée archéogéographie, terme composé, inventé peut-être ou tout au moins utilisé pour la première fois en France par le médiéviste Robert Fossier. Cette thèse est même, après celles de Cécile Jung, Cédric Lavigne, Claire Marchand, Sandrine Robert, la cinquième grande thèse produite explicitement dans ce champ de recherches. Elle est avec ses 333 planches (149 cartes et 184 figures), la plus cartographique de toutes !

— On pense, généralement, que le plus difficile en archéogéographie c’est la théorie. Ce n’est pas le plus simple en effet. Mais, lorsqu’on lit la thèse de Magali Watteaux on constate qu’un travail patient en vient à bout et permet d’intégrer des notions, au premier abord un peu inhabituelles, et qui deviennent relativement vite familières au lecteur. Magali Watteaux possède à la fois un goût et une capacité pour aborder les questions théoriques et épistémologiques. C’est la raison pour laquelle elle est invitée à collaborer au second tome du traité d’archéogéographie, celui qui traite de l’épistémologie des disciplines géohistoriques et où ses compétences s’avèrent très précieuses. Cette information prouve que Magali Watteaux est déjà impliquée dans les développements futurs de son travail de recherche.

— Cependant, la question la plus difficile, celle qui est au cœur de l’entreprise archéogéographique, celle sur laquelle on la jugera très légitimement, c’est celle de ses objets. Or c’est là que la thèse apporte beaucoup : bénéficiant de nombreux travaux antérieurs qu’elle cite abondamment, Magali Watteaux fait la démonstration, à une échelle régionale que les thèses précédentes n’avaient pas abordées à cette hauteur, que les notions de trame parcellaire, de réseaux routiers, de corridors hydroparcellaires, sont de véritables objets dynamiques pour lesquels on peut mobiliser l’information habituellement répartie en classes disciplinaires à des fins de recomposition. Et on découvre, à l’échelle de la fenêtre d’étude, que chaque information résonne à deux ou plusieurs échelles différentes. Jusqu’ici, on pensait par exemple, qu’une fouille archéologique qui met au jour des structures de l’Âge du Fer appartenait à l’Âge du Fer, et créait un objet de l’Âge du Fer nommé selon ce qu’on avait trouvé, ferme indigène, voie protohistorique, parcellaire laténien, etc. Jusqu’ici on pensait que la fouille mettait au jour des objets francs, c’est-à-dire circonscrits dans l’espace, et périodisés dans le temps, pour reprendre le terme approprié. C’est évidemment légitime.

Dans ce domaine, un premier apport de l’archéogéographie c’est de nommer le phénomène et de l’insérer ainsi dans un ensemble plus vaste : par exemple, de voir le phénomène de l’émergence de la planimétrie à l’âge du Fer, principalement. Or voilà un acquis simple, presque une trivialité intellectuelle : sans étude de la planimétrie, le phénomène ne s’installe pas car la succession des découvertes de l’archéologie préventive et de l’archéologie aérienne, découvertes non reliées entre elles, n’aboutit pas à ce constat. Cela aboutit même quelquefois à des constats de fonctionnement purement autarcique. Parce qu’on croit que les unités sont isolées, on les interprète comme étant des isolats....

Mais la même fouille met au jour également d’autres objets, à la forme et à la temporalité différentes, cette fois dans une autre résonance historique : l’objet de l’âge du Fer participe à la construction dans la durée, de structures planimétriques, la trame parcellaire et le réseau d’habitat. Si la ferme indigène gauloise est une création de l’archéologie, si la structure de bocage est une création de la géographie, si le régime agraire est une construction d’historien, la construction de la trame ou du réseau dans des spatiotemporalités que Magali Watteaux fait découvrir est un objet neuf d’archéogéographie.

 

Ce qu’on comprend, à lire ce travail, c’est que les différents plans ne sont pas sans relation. On pense quelquefois que le point de vue disciplinaire est exclusif des autres, et que l’autonomie des plans devrait être l’horizon de la recherche, sans rien derrière que l’absence totale de sens transversal. Magali Watteaux démontre le contraire.

 

Mais la thèse est aussi une réalisation personnelle et, en quelques sorte, une première. Ce travail n’est pas la reproduction pure et simple d’un travail conçu par d’autres, mais bien la part personnelle que Magali Watteaux apporte à une construction collective. Et cette part personnelle est celle-ci : pour la première fois, dans une analyse régionale de grande ampleur par la masse des matériaux mis en œuvre, une chercheuse nous donne à voir ce que signifie réellement une théorie des associations et des conflits de formes dans un espace de référence, par un déploiement systématique et cartographique des liens — aux deux sens du terme cartographique, géographique et métaphorique —. On peut s’en rendre compte en soulignant la différence entre les deux thèses d’archéogéographie les plus importantes dans la généalogie du travail de Magali Watteaux : Claire Marchand avait théorisé dans sa thèse le phénomène d’auto-organisation et posé les bases de son emploi en archéogéographie, éclairant des concepts qui étaient nouveaux et délicats à manier. Sandrine Robert, dans la sienne, avait jeté des ponts entre trois disciplines (archéologie, urbanisme et aménagement du territoire) et théorisé des outils majeurs comme la carte compilée, ou des liens comme la relation local-global, pour déboucher sur une réflexion sur le temps en archéogéographie. Aussi bien  chez l’une que chez l’autre, ce n’était pas rien ! Mais ni l’une ni l’autre, et ce n’est pas un reproche on s’en doute, n’avaient pris en charge un espace géographique de référence pour l’interroger intégralement du point de vue de ses formes comme l’a fait ici Magali Watteaux.

Ici, dans la fenêtre d’étude, tout le planimétrique est utilisé. Et tout ou presque s’avère porteur d’héritages invraisemblables.

Signe du progrès scientifique de l’archéogéographie, progrès qui passe, comme chacun sait, par une opération intellectuelle de réduction, le titre de la thèse de Magali Watteaux ne comporte aucun de ces termes collecteurs qui reconduisent généralement les travaux sur les chemins de la rhétorique : ni paysage, ni environnement, ni territoire, ni espace ne sont ici appelés à l’aide pour parler des vrais objets de la thèse. C’est sans doute déconcertant, parce qu’on sent bien que ce n’est pas une abdication loin de là, mais un passage obligé ! On sent bien que c’est la condition minimum pour faire exister de nouveaux objets. En le comprenant et en l’intégrant, Magali Watteaux démontre sa maturité épistémologique.

 

La thèse comporte ensuite des développements techniques particulièrement intéressants, qui reposent sur la capacité de la candidate à inventer, tester et améliorer les outils théoriques de l’archéogéographie.

— La grille dite des itinéraires théoriques, qui est une grille rhumboïdale, issue des travaux  d’Éric Vion sur les tris numériques, et qui avait été formalisée dans la thèse de Sandrine Robert, mais dont on a ici un emploi méthodologique raisonné et critique, il serait souhaitable que Magali Watteaux réalise, avec Sandrine Robert, un développement théorique de cet outil qui donne lieu ensuite à une publication originale.

— La cartographie des collecteurs avec l’application que Magali Watteaux en a donnée pour le bocage (fig. 16) est neuve. Pour la première fois on voit comment mettre en œuvre une cartographie des liens et des associations, justifiées ou non, qui construisent un concept ayant valeur de collecteur. La réalisation d’une telle cartographie des liaisons suppose une somme assez vaste de lectures et de réflexions. Ensuite, on voit apparaître dans certains liens ou certains espaces du graphique, la possibilité de faire surgir de nouveaux objets, en quelque sorte des objets cachés par le collecteur et son fonctionnement intégrateur.

— Le log archéogéographique (fig. 184) ou Tableau systémique des logs qui est une proposition neuve d’articulation des connaissances. Là encore, Magali Watteaux doit y travailler et en exploiter l’idée sous la forme d’une réflexion théorique originale. Pourquoi ? Parce que la question la plus importante pour faire émerger les objets archéogéogaphiques est celle de la discontinuité. On pense généralement qu’une série discontinue est une difficulté documentaire. C’est légitime à une certaine échelle de phénomènes. Mais comprendre une dynamique, et même la dynamique des dynamiques, c’est, entre autres choses, comprendre pourquoi des sociétés changent leurs instruments, leurs formes, les mots pour le dire, et c’est donc faire de la discontinuité le révélateur et le matériau de l’étude. Ente le planimétrique, l’écrit, l’archéologique, le paléo-écologique, le géoarchéologique, il y a des dynamiques documentaires qui ne sont pas uniquement le fruit du hasard de la conservation des documents, mais bien des changements qui signifient quelque chose. Le tableau systémique de la dernière figure (184) le dit de façon raisonnée. Il fonctionne avec des vides, des ruptures, des contradictions éventuelles, mais il articule en associant les différents logs.

 

Mme Maria de Conceiçao Lopes intervient ensuite.

Dans les trois volumes qui forment la dissertation de doctorat intitulée La Dynamique de la planimétrie parcellaire et des réseaux routiers en Vendée méridionale. Études historiographiques et recherches archéogéographiques, Magali  Watteaux développe des études historiographiques et archéogéographiques et construit une documentation cartographique dont le résultat se traduit par une augmentation décisive des connaissances nouvelles sur les formes paysagères en Vendée méridionale, dans une fenêtre d’étude qui couvre environ 600 km2 et recouvre trois types de paysages.

Considérant la méthodologie et les résultats obtenus dans ces travaux historiographiques et archéogéographiques, on peut affirmer que ces connaissances auront un impact définitif sur les recherches morphologiques en général, même pour ceux qui s’interrogeraient sur le profit de ce genre d’études hors de France, dans des régions où on ne dispose pas d’une documentation aussi exceptionnelle qu’en France, et tout particulièrement quelque chose de semblable au cadastre napoléonien. C’est que l’approche spatiotemporelle et la compréhension de l’implantation des habitats en constante interaction avec les trames viaires et les systèmes parcellaires se présente comme une réponse au potentiel de connaissances que ces approches peuvent permettre, indépendamment de la plus ou moins grande richesse de la documentation.

Le premier volume, intitulé Archéogéographie des réseaux routiers et de la planimétrie parcellaire dans le Sud-Vendée. Études historiographiques et archéogéographiques constitue le corps du texte. Ce volume, réparti en trois parties 1.Archéologie du savoir, 2. Archéogéographie des réseaux routiers et de la planimétrie parcellaire dans le Sud-Vendée, 3. Discussions et perspectives de recherche,  distribuées en 573 pages illustrées de figures, articule de façon cohérente les options méthodologiques et épistémologiques dans lesquelles s’inscrit la réflexion sur la documentation disponible et celle créée et énonce de façon intelligente les conclusions auxquelles le travail a conduit et les pistes futures qu’il laisse ouvertes.

La maturité évidente de la réflexion, pour laquelle la candidate reconnaît avoir bénéficié des travaux de Gérard Chouquer, Claire Marchand et Sandrine Robert, entre autres, se lit dans l’argumentaire avec lequel les problématiques, qui se croisent entre elles, sont traitées. Dès le début du travail, c’est du bocage vendéen dont il s’agit, et ensuite c’est une thématique très présente tout au long de l’étude. Affirmant qu’il s’agit d’un système agraire surdéterminé, en raison des paradigmes des chercheurs et des associations idéologiques censées établir son originalité et son patrimoine génétique, Magali Watteaux présente les instruments formels qui permettent de discuter la pertinence de cette problématique selon d’autres présupposés et de percevoir, en démontrant que le processus d’enclôture du Bocage vendéen paraît ne commencer qu’à la période moderne sur l’impulsion des nobles et des élites en relation avec le développement des métairies, qu’il y a un savoir de fait qui a conditionné toute la vision de cet important objet d’étude.

Dans une discussion forte sur la relation entre archéologie et histoire, à propos de paradigmes comme la naissance du village aux environs de l’an mil, ou des parcellaires médiévaux de dessin radioconcentrique, elle a montré, également,  la nécessité de discuter les paradigmes qui marquent les études médiévales, et le besoin d’évoquer d’autres éléments de débat, si souvent ignorés par l’histoire.

Mettant l’accent sur l’importance de l’insertion des travaux de l’archéologie préventive dans la construction des systèmes de peuplement, elle ouvre la porte, par exemple, à la participation du haut Moyen Âge à ce processus, dont il a été longtemps éloigné.

L’analyse archéogéographique traite ensuite des parcellaires et des trames viaires. La méthodologie fine, le travail minutieux, à diverses échelles, laissent transparaître la rigueur et l’exhaustivité de la recherche de la documentation disponible et la possibilité de créer une nouvelle cartographie qui soit en adéquation avec les évidences observées.

Si l’importance des analyses multiscalaires apparaît avec toujours plus d’évidence quand elle analyse morphologiquement les trames de chemins et viaires et les itinéraires et les interactions qui s’organisent entre eux, l’incontournabilité des analyses spatiotemporelles, libérées des périodisations des historiens, émerge dans les analyses de la planimétrie du parcellaire, rendant indispensable de mettre en discussion l’approche des relations entre les vestiges archéologiques et le parcellaire et la pertinence des échelles d’étude.  

La démonstration selon laquelle le parcellaire, en lui-même, s’avère insuffisant pour faire la démonstration de l’existence d’un paysage bocager est claire, et en présentant des parcelles dites bocagères avec différentes densités et le fait qu’elles ne puissent pas être rapportées à une unique période, rend impraticable, une fois pour toutes, la possibilité de coupler une forme paysagère et une date. Les fortes relations du parcellaire dit “réseau rouge” avec les vestiges de La Tène sous-entendent la possibilité d’une origine protohistorique des axes principaux.

La discussion et les perspectives qui font la troisième partie du volume resituent et éclaircissent les problématiques principales que ce travail a abordées et introduisent la nécessité de convoquer de nouveaux objets, ceux qui se fondent sur la dynamique plutôt que sur les actes, qui répondent au temps long plutôt qu’à la période, qui préfèrent le contenu plutôt que le dessin, appelant de nouveaux “actants” jusqu’ici éloignés de la “production” des parcellaires.

Le troisième  volume, intitulé Atlas archéogéographique, est un document exceptionnel. Composé de 149 cartes en grande majorité originales, résultant de la carte de compilation  analysée sous SIG, il est un support fondamental à la compréhension et à la démonstration du volume 1.

Inscrite dans la démarche archéogéographique, et concernant une région ce qui peut aisément en faire une légitime étude de cas, la thèse de Magali Watteaux, profondément redevable de la diversité des échelles d’analyse où l’espace et le temps ne sont pas séparés, et rapportée à un temps de l’histoire qui est celui de la vie des faits et non des périodes historiques, constitue un moment important dans la production de connaissances sur la période médiévale et un important et définitif apport aux efforts pour reconnaître l’archéogéographie comme une discipline très bien outillée, théoriquement et méthodologiquement, pour étudier les formes des paysages. 

 

 

Le président donne ensuite la parole à Joëlle Burnouf.

Joëlle Burnouf tient tout d’abord à exprimer tout le plaisir, la satisfaction, bref le bonheur, qu’elle a eu à travailler depuis 2002  avec  Magali Watteaux comme « jeune collègue » monitrice d’abord puis ATER de l’UFR 03 mais aussi combien elle a apprécié de l’avoir à ses côtés avec tous les autres « jeunes chercheurs médiévistes» de Paris 1-UFR03 dans la préparation, la réalisation de 2004 à 2007 et la tenue de MEP 2007 (Médieval Europe Paris congrès européen des archéologues médiévistes septembre 2007) qu’elle avait accepté d’organiser à la demande du comité permanent européen de cette manifestation. Elle a assuré avec dynamisme et patience tous les types de tâches que requiert cet exercice et toujours avec son si lumineux sourire et sa bonne humeur.

Le collègue est un personnage important de la vie quotidienne, et en ce moment particulièrement important de changement du statut des jeunes chercheurs (des doctorants) ceux qui sont entré dans les études doctorales avant cette réforme auront eu une expérience précieuse qui risque bien de ne plus exister dans les années à venir. Dans le cas des jeunes il faut à la fois les former, les encadrer leur apprendre le métier (avec le CIES) mais aussi les embûches et les chausses trappes, bref les « affranchir » sur ce qui se passe de l’autre côté du bureau, il faut aussi les protéger (ou au moins tenter de le faire).

Magali Watteaux a assuré pendant toutes ces années des enseignements (CM et TD) dans les modules « archéologie de l’espace rural médiéval», « archéogéographie », « archéologie du paysage », « archéologie des techniques » à tous les niveaux du cursus et surtout elle a organisé et assuré un encadrement méthodologique des étudiants de maîtrise (master 1) pour la préparation à l’élaboration d’un mémoire de recherche : méthodologie mais aussi sorte de tutorat personnalisé. Ces tâches, elle en est bien consciente ont été pour elle particulièrement chronophages mais elle l’espère formatrices. Ce fut dans tous les cas une collaboratrice efficace, ingénieuse et inventive avec qui il lui a été particulièrement facile et agréable de travailler. 

Le quatrième chapitre de la thèse,  s’il ne figure pas dans le dossier, ce qui est normal, est seulement pour elle l’occasion de signaler à quel point cette expérience peut permettre de valoriser les sciences humaines ce qui dans le contexte actuel de recomposition idéologique est particulièrement important, il est aussi l’occasion de découvrir comme ce fut son cas à quel  point nombre de métiers sont demandeurs des compétences et des qualités des chercheurs de ces disciplines.

 

 

Joëlle Burnouf poursuit ensuite sur la thèse elle-même. Elle ne revient pas en détail sur la construction des volumes évoquée par les rapporteurs. Elle souligne que le remarquable « atlas » a réclamé des milliers d’heures de travail, de numérisation d’abord, de la documentation utilisée, puis de mise en forme de la cartographie, enfin de la présentation des cartes. Le résultat est remarquable.

Le volume de texte, corps de la démonstration de l’argumentation et des positions de thèses est d’une lecture très agréable, il se décline en trois parties distinctes : l’introduction, – historiographique et épistémologique – est intitulé l’Archéologie du savoir et pose les cadres de l’étude ; la seconde partie intitulé Archéogéographie des réseaux routiers et de la planimétrie parcellaire dans le Sud-Vendée présente et argumente les analyses archéogéographiques des cartes de l’atlas. La troisième partie, Discussions et perspectives de recherche, développe l’apport des résultats acquis et les problématiques futures qui s’en dégagent. Enfin, une conclusion générale conçue comme une discussion scientifique expose les résultats de l’enquête, les limites et les développements possibles. Les conclusions par chapitre, sections et parties qui scandent le volume sont particulièrement bien venues et permettent à chaque pas d’avancer dans la synthèse et la discussion et de suivre la pensée de l’auteur.

Joëlle Burnouf déclare qu’elle souhaite consacrer ses observations à certains des aspects qui lui paraissent non seulement parfaitement novateurs mais aussi féconds pour l’avenir du travail réalisé par Magali Watteaux dans sa thèse. Toute la première partie intitulée « archéologie des savoirs » constitue (comme on le dit dans le domaine de l’environnement) « un seuil d’irréversibilité » : il y aura désormais un avant et un après ce travail. Magali Watteaux fait définitivement le point sur les théories qui ont conduit la recherche depuis quarante ans en matière de modèles explicatifs du monde rural médiéval : le mutationnisme et très jolie expression « l’ombre d’un XIe siècle démiurge » (quel art du titre !), avec son cortège de surinterprétations et, surtout comme elle le met bien en évidence, de sous interprétations, la question du village, celle des pratiques agraires et partant des paysages ruraux. Son travail de déconstruction-reconstruction est remarquable tout en étant élégant et respectueux des apports analytiques des études passées : inutile de « tuer les pères et mères » elle se situe « ailleurs » et c’est bien. Elle pose comme incontournable aujourd’hui dans toute recherche, la prise en compte de la longue durée et des héritages auxquels elle ajoute pour des secteurs où jusque là ce n’était guère usité : la mobilité (sauf chez les géographes fluviaux cf Bravard et Carcaud ). Elle fait un sort aux couples (à 2 ou à 3) infernaux : « ager/saltus/sylva » (comme dans d’autres secteurs où on a bien du mal à sortir d’autres trilogies « aula/camera/capella », « église/château/village ») ; elle fait observer que la question des défrichements a été mal posée par méconnaissance (ou non prise en compte) des héritages et montre que le « castrum » doit être désormais vu comme la fin d’un processus et non comme un commencement, bref elle sort enfin de cet « espace paradigmatique construit à travers des topoi anthropofixistes ». Elle fait un grand ménage dans le vocabulaire, « les mots pour le dire » (Bourdieu) et tente avec succès de remettre en ordre le foisonnement du vocabulaire et des concepts.

Dans les apports majeurs Joëlle Burnouf souligne la confirmation de la « bifurcation » du XIIe siècle et la mise en parallèle faite par la candidate avec le « boom » urbain. Dans le processus de la « fabrique de l’urbain » (cf H Noizet) l’état observé par les archéologues trouve un parallèle dans le monde rural avec « l’embourgagement » (elle risque avec malice le néologisme qu’elle livre à la sagacité critique de Magali Watteaux). Elle salue aussi la « réhabilitation » de cette réalité archéologique nommée par défaut par les historiens « intercalaire » (ce qui est normal puisque hors de l’habitat groupé il n’y avait pas de salut !). Elle  retient aussi cette affirmation de la « géographicité » : logique du lieu (chère à Michel Lussault in l’Homme spatial Le Seuil 2007), logique géographique et diachronique, donc la dimension géographique des recherches archéologiques dans toute sa force.

Ce qui a par-dessus tout à la fois séduit et convaincu Joëlle Burnouf est la réflexion épistémologique conduite par la candidate et la construction de ses positions de thèse. A cet égard la figure 174 qui représente la modélisation du renversement épistémologique sur les sujets qu’elle étudie est à la fois particulièrement claire et convaincante ; elle réussit à rendre compte de ce que, dans le domaine de l’environnement, on appelle « le changement du changement » ce qui jusqu’ici était un concept plus usité dans les sciences inhumaines que dans les sciences humaines (cf Van der Leeuw) : les processus sur la longue durée, les temporalités variées de chacun des systèmes et les bifurcations qu’elle observe rendent compte de ce « changement du changement ». Sa réflexion sur les temporalités est tout à fait exemplaire (cf S Jay Gould « aux racines du temps » chez Grasset 1990 édition originale 1987) et les conséquences qu’elle en tire (figure 183) sur « la mémoire des formes » et la « résilience parcellaire ». Elle montre là son étonnante labillité dans le maniement et l’usage pertinent des concepts.

L’apothéose de sa réflexion de synthèse est sans conteste l’analyse systémique qu’elle présente de manière très didactique dans la série des tableaux (volume 2, N°13,14,15,16) et le « log » (figure N°184) qui donne bien à voir « le changement du changement ». Cette construction systémique permet de comprendre les échelles de temps et d’espace auxquels fonctionnent les réalités observées mais aussi de mettre en évidence les limites des documentations et de rendre compte de manière subtile des gradations dans les phénomènes.

Joëlle Burnouf engage ensuite la discussion avec la candidate sur trois points : en premier lieu la question des « fossés », de leur fouille, de leur interprétation et de la manière de les « dater ». Magali Watteaux a fort bien exposé cette question complexe et pour Joëlle Burnouf le moment est venu de mettre autour d’une table ceux qui ont travaillé et réfléchi sur ce sujet, ce qu’elle l’engage à organiser ; en second lieu elle discute avec elle les concepts de « front pionnier » et ses développements en histoire médiévale en France (cf Charles Higounet) et de « romanisation » dont l’histoire est désormais connue (cf Christian Goudineau). Enfin elle propose également de réexaminer la question des « landes » aujourd’hui mieux connue, pour la France, par les travaux des botanistes depuis une dizaine d’années (cf travaux du laboratoire archéosciences de Rennes) c’est un champ de recherche qui devrait permettre de mieux comprendre les paysages ruraux du passé. Sur tous ces points la candidate répond avec beaucoup d’aisance et de finesse et montre une grande culture bibliographique.

Joëlle Burnouf termine la discussion en félicitant la candidate pour cet excellent travail qui ouvre tant de nouvelles perspectives de recherches dynamiques pour l’avenir et l’encourage à prendre l’initiative sur tous les sujets nouveaux qu’elle a commencé à développer.

 

 

Daniel Pichot prend la parole en dernier en tant que président.

En tout premier lieu, il remercie G. Chouquer de l’avoir invité à participer à cette soutenance de thèse. Il veut y voir l’intérêt porté réciproquement  entre Rennes et Paris aux travaux menés sur le monde rural et le paysage. Cette satisfaction ne va cependant pas sans appréhension, même si l’archéologie et les archéologues l’intéressent beaucoup, il n’est pas de la corporation et ses compétences trouvent assez vite leur limite. Cependant, c’est la concrétisation d’une exigence d’un domaine commun de recherche, la collaboration des disciplines lui paraît hautement souhaitable et c’est dans cet esprit qu’il s’est consacré à la lecture du travail de Magali Watteaux.

Il affirme son intérêt et son admiration pour la thèse présentée. Ce qui saute aux yeux de prime abord, c’est la qualité du travail technique et, malgré souvent une très grande complexité technique, l’élégance du récit qui plus est, pratiquement dépourvu de coquilles. Un beau travail mais qui, bien plus, se révèle une grande recherche.

D. Pichot désire dire d’abord les qualités de cette thèse en soulignant ce qui constitue à ses yeux les apports les plus neufs et les plus fructueux avant de soumettre un certain nombre de choses moins à la critique qu’au débat.

La démarche d’abord assure la cohérence et la solidité des conclusions en s’inscrivant strictement dans un cadre archéogéographique appuyé sur un travail de cartes et les résultats de l’archéologie. Si les cartes sont souvent originales et passionnantes telles celles de Masse, le bilan archéologique demeure en retrait et le chantier de l’autoroute n’a pas comblé toutes les espérances, ce qui accentuait les difficultés. Cependant, appuyée sur une solide assise bibliographique M. Watteaux a pu, grâce au SIG, élaborer une carte compilée, source de ses interrogations et de sa démarche. Si le SIG n’est pas vraiment une nouveauté, elle montre ce qu’un travail patient, certes, mais surtout une utilisation logique et une interrogation appropriée et souvent novatrice peuvent apporter comme conclusions. En ce sens, sa démarche est  remarquable et l’atlas montre toutes les facettes de son talent et de sa pratique de chercheuse.

Le plan adopté est solide et séduit par sa logique qui conduit à une progression effective. Elle commence par un long bilan historiographique que ses publications antérieures avaient esquissé mais qui trouve ici son plein épanouissement.  Dans une longue « archéologie du savoir », elle « déploie les controverses », en clair, fait un bilan critique des recherches sur le bocage. Sur 140 pages se déploie un tableau  qui est le digne pendant du travail de S. Leturcq sur l’open field mais avec évidemment des approches différentes. La synthèse brasse une masse considérable de travaux organisée thématiquement et passée au crible d’une sévère critique. Mr Pichot en retient, outre l’excellente connaissance de la situation de la recherche en ce domaine, la prise en compte générale d’un système global, devenu un« vaste collecteur », faisant du bocage un concept surdéterminé. Sans revenir sur la richesse de la démonstration, il faut souligner la mise en évidence d’un certain nombre d’impasses anciennes ou plus récentes. Mr Pichot ne peut qu’approuver cette vision historique du bocage. Le paysage rural est une longue histoire, un héritage sans cesse remanié dont les composantes évoluent  à leur propre rythme. Il n’y a pas bocage mais embocagement. Sans doute  s’est-on comme souvent en histoire polarisé sur le thème des origines souvent paralysant.

Au passage, M. Watteaux, fait écho aux travaux d’A. Antoine sur la légende noire du bocage à laquelle a succédé aujourd’hui une légende dorée, le repoussoir réactionnaire est devenu symbole identitaire. Ce côté politique et passionnel, assez étranger à l’open field  est une réalité forte qui imprègne le climat de la recherche. Si le bocage à l’ancienne découlait largement d’une chouannerie mythifiée par des historiens républicains, aujourd’hui il devient un emblème écologique et urbain. Cela n’est pas sans répercussion sur l’organisation actuelle des programmes de recherche. En ce domaine, l’analyse aurait même pu être poussée plus loin.

Est abordée ensuite la question du village dont M. Watteaux refuse de voir, à la suite de E. Peytremann, la naissance  autour de l’an mil et celle de l’habitat dispersé où Mr Pichot s’est retrouvé. Viennent alors les acquis récents ou possibles des sciences paléoenvironnementales dont on peut légitimement attendre beaucoup. Il faut passer ensuite sur beaucoup de choses fort intéressantes pour aboutir à la conclusion nette que la recherche a besoin de redéfinir ses objets, à moins d’aboutir  à  une impasse, le cas vendéen avec ses oppositions classiques, commodes mais peu opératoires en constituant un excellent exemple.

Ensuite commence l’enquête vendéenne. Un long exposé critique sur les sources cartographiques et archéologiques pourrait servir à beaucoup de chercheurs , M. Watteaux explique l’élaboration de la carte compilée en soulignant son utilité et ses limites. Ensuite la recherche se consacre au réseau routier. Le thème retient assez peu souvent le chercheur en raison sans doute d’un travail assez fastidieux et ingrat. En s’appuyant sur la distinction tracé trop souvent privilégié et itinéraire, sont reconstitués des réseaux et l’animation des espaces.

Une section consacrée à la planimétrie parcellaire revient plus directement au paysage dont sont éclairés brillamment un certain nombre d’éléments. Refusant de se positionner sur une période privilégiée, M. Watteaux adopte un temps long et des analyses à multiples échelles, ce qui  éclaire d’un jour nouveau des paysages souvent considérés comme illisibles, la « grande trame rouge » organise la structuration de l’espace et dépasse le clivage plaine-bocage, ce qui est extrêmement intéressant. La thèse s’achève par une 3e partie logique, lue comme une vaste conclusion qui constitue un bilan et en même temps un véritable programme de recherches futures.

Sur bien des points on ne peut que suivre l’auteure, bien des hypothèses séduisent et incontestablement, ce travail aide à lire le paysage et la proximité recherchée de la plaine et du bocage est bien souvent utilisée avec pertinence. Cela conduit à la discussion moins critique que constructive. Mr Pichot retient quelques points seulement, plus particulièrement dans la première partie pour des raisons évidentes.

La crise par bien des côtés est la suite logique des progrès de la recherche. M. Watteaux se montre d’ailleurs très prudente dans ses critiques et fort mesurée. Les hypothèses dépassées ont souvent été à la base de la recherche actuelle. Sans défendre des conclusions que l’on ne peut partager aujourd’hui, il faut reconnaître la puissante vision d’A. Meynier qui a fait vraiment émerger le bocage dans le champ de la recherche. Le paradigme de la naissance du village a peut-être été moins une impasse qu’on ne le croit. Certes le village de l’an Mil n’est plus guère retenu et la longue durée  lui convient bien. Par contre, l’on doit à R. Fossier le concept d’encellulement, concept globalisant qui aide à penser la société féodale, même si l’on ne partage pas sa vison radicalement mutationniste. Le village groupé peut en être le témoin mais le village éclaté sous une autre forme, aussi. Nous avons besoin de concepts qui permettent de penser la complexité et la globalité.

La mise à l’écart, justifiée des documents d’archives soulève des difficultés pour la datation de l’embocagement. La naissance du bocage, c'est-à-dire la multiplication des clôtures et, en conséquences, la différenciation des paysages ruraux est difficile à situer en l’absence d’enquête paléoenvironnementale et sans textes. M. Watteaux adopte, non sans raison, le modèle de la Gâtine voisine et ses métairies du XVIe siècle. Le rôle des grands paraît fort et la haie est sans doute un moyen de faire échapper leurs terres aux usages communs. Au vu des quelques textes connus pour la région, il se pourrait que le processus se soit enclenché un peu plus tôt, il faudrait vérifier. Par contre, ce mouvement pose la question de la différenciation des paysages et de l’habitat. Si la trame générale peut recouvrir des espaces aujourd’hui différenciés, quels en ont été les facteurs en dehors du sous-sol, objet favori des géographes anciens. Les différences sociales, les structures de la seigneurie sont difficiles à invoquer. On doit s’interroger.

Enfin, les territoires paroissiaux sont assez peu évoqués et dans une certaine mesure à juste titre. Leur constitution cependant s’insère bien dans la périodisation à bien des égards intéressante. La rupture de 1100 correspond  au succès de l’entreprise grégorienne et au succès de l’inecclesiamento. Même si archéologues et historiens ne peuvent avoir toujours les mêmes problématiques, la question vaudrait d’être posée.

Ces interrogations se placent plus dans le prolongement de l’enquête qu’elles ne se posent en termes de contradiction. Le dialogue engagé doit se prolonger pour de futures recherches fructueuses. En conclusions, Mr Pichot ne peut que réitérer ses propos initiaux mais après les avoir assis sur une analyse de ce travail.  La Vendée a trouvé son archéographe mais surtout la connaissance de l’Ouest et de ses paysages  a progressé. Au-delà, les acquis méthodologiques et la qualité de la réflexion générale laisse penser que cette excellente thèse a tout pour faire un livre remarquable.

 

M. Watteaux a tout au long de la soutenance répondu avec précision et clarté aux remarques questions et observation, concourant largement à la qualité des débats.

Après en avoir délibéré, le jury a attribué à la thèse la mention très honorable avec félicitations du jury à l’unanimité.

             

 

 

Rapport sur les félicitations

 

En raison de la qualité de la thèse, le jury a engagé le débat réglementaire pour l’éventuelle attribution des félicitations. Il a été unanime pour voter à bulletin secret ces félicitations. Tous les membres se sont accordés pour reconnaître les très grandes qualités méthodologiques de la thèse et l’originalité ainsi que la nouveautés des apports tant théoriques que pratiques.

Ils tiennent à souligner aussi, la très grande maturité acquise par la candidate qui lui a permis de fournir un travail extrêmement réfléchi et d’asseoir très solidement ses conclusions.

Enfin, et ce n’est pas le moindre des mérites de la candidate, la qualité de l’écoute et des réponses fournies au cours de la soutenance ont renforcé les impressions dégagées par la lecture de la thèse mais ont aussi  fortement contribué à la valeur de la discussion, faisant de cet exercice universitaire un débat intellectuel de haute qualité.

 

  Daniel Pichot

Accès privé