Rapport de Gérard Chouquer sur le dossier

soumis en vue de l'habilitation

par Mr Laurent OLIVIER

 

 

 

Le dossier présenté comprend :

 

Un mémoire original intitulé Des vestiges,  284 p.

Une sélection de publications publiées depuis la thèse de l'auteur, soit entre 1996 et 2004, et comprenant 18 articles.

Un ouvrage qu'il dirige, intitulé : Princesses celtes en Lorraine. Sion, trois millénaires d'archéologie d'un territoire, Jarville 2002, 194 p.

Un projet de publication qu'il dirige, présenté sous la forme d'un CD Rom et intitulé : Le "Briquetage de la Seille". Recherches sur l'impact social et environnemental de l'exploitation intensive du sel dans la vallée supérieure de la Seille.

 

 

Résumé de mon avis

 

Le dossier des travaux de Mr Laurent Olivier, d'un très grand intérêt, peut être présenté devant un jury pour obtenir l'habilitation à diriger des recherches.

 

Il s'agit d'une contribution exceptionnelle à la définition de l'archéologie, à son épistémologie, sa méthodologie et même ses techniques, susceptible d'orienter cette discipline dans une voie actuellement  impensable, mais riche d'avenir.  Il y aura avantage à ce que Laurent Olivier puisse diriger des travaux en ce sens et former de jeunes chercheurs à la conception d'une archéologie de la mémoire des objets et des formes.

Laurent Olivier est un très grand praticien de l'archéologie de la protohistoire, et notamment de l'Âge du Fer (nombreux travaux en bibliographie). Il possède, mieux que personne, les savoirs et les savoir-faire de l'archéologie nomothétique ou spatialiste, avec des analyses de la distribution spatiale des nécropoles hallstattiennes qui posent des questions nouvelles. Il a participé aux grands débats de sa discipline, depuis une vingtaine d'années. Il est donc bien placé, de l'intérieur même de l'archéologie, pour engager une réflexion épistémologique sur cette discipline.

Sa formation et son rayonnement sont internationaux. Il a soutenu une thèse à Cambridge. Il publie aux Etats Unis, en Angleterre, au Brésil, en Allemagne.

 

 

ANALYSE DU MÉMOIRE ORIGINAL

 

Le sujet central des recherches de l'auteur est de tenter de définir le statut de ce qu'il est convenu d'appeler  les vestiges archéologiques. La thèse qu'il défend est que les vestiges archéologiques ont plus à voir avec la mémoire et son fonctionnement, qu'avec l'histoire. Le moyen d'y parvenir est le récit du chemin parcouru par lui depuis l'enfance jusqu'au moment où il a été capable de formuler les questions qui le préoccupent.  Ainsi se comprend la forme donnée au mémoire original écrit pour l'habilitation. De chapitre en chapitre, Laurent Olivier explique ce qu'il a cru comprendre de chacune des étapes marquantes de sa vie, et le rôle que les idées ont pu avoir dans la formation de cet original objet de recherches qui est le sien.

On débouche alors sur deux idées majeures :

- la première est que c'est le défaut de théorie qui fait obstacle à la mise en place d'une véritable discipline archéologique qui inventerait des objets nouveaux ;

- la seconde, mais qui est, en fait, un préalable de la première idée, est que l'histoire de la discipline archéologique n'est pas autre chose que l'histoire des (trois) occasions manquées de sortir du sillon de l'historicisme.

Nous sommes donc invités et fort intelligemment conduits dans un travail d'anthropologie et d'archéologie du savoir archéologique, à l'aide de quelques grands et quelquefois étranges témoins qui sont les rencontres personnelles de l'auteur avec des œuvres ou des pensées marquantes : Walter Benjamin,  Aby Warburg, Bruno Wirtz, Colin Renfrew et Ian Hodder, Bergson, etc., mais aussi avec des lieux : Oradour, Marsal, Cambridge, etc.

 

 

I — L'itinéraire critique

 

1. En appliquant à Clayeures les méthodes d'André Leroi-Gourhan, Laurent Olivier découvre que la chose principale de l'archéologie est… ce qui n'est pas dans Leroi-Gourhan. L'organisation spatiale des vestiges du premier Âge du Fer n'était pas seulement due à l'action des populations de cette époque. Elle était autant le produit de “cette bizarre insistance de la matière à continuer d'exister après avoir été transformée, de cette persévérance des choses à durer” (p. 34). Ainsi, à côté des structures évidentes,  se formaient des structures latentes qui pouvaient être expliquées par le dérangement des choses après leur existence historique.

Mais alors, que faire du principe chronologique sous-jacent à toute l'archéologie de la Protohistoire, à savoir l'approche historico-culturelle qui organise les faits selon une vision historiciste et un schéma diffusionniste ? Cette vision est une conception entre centre et périphérie, qui oppose fondamentalement un foyer (par exemple le foyer de civilisation méditerranéen),  à des marges, barbares mais réceptrices. Le foyer dispense des innovations telles que l'économie de réseaux à longue distance, l'apparition et la diffusion de l'écriture, le développement des villes. Que faire de ce schéma, alors que la réalité qui s'impose est, non pas des identités chrono-culturelles, mais des processus, non pas un macro-horizon de référence historique, mais un micro-horizon de transformation archéologique ? Fallait-il continuer à penser que les changements de la typologie archéologique signalaient automatiquement des changements culturels des populations en question ? Fallait-il continuer à penser que la régression vers le passé était possible, en tournant à rebours les pages du grand livre des archives du sol ?

Le contact avec les travaux de Michael Schiffer, un des tenants de la New Archaeology américaine, lui apporte un élément important : les matériaux archéologiques sont sans cesse altérés et décontextualisés. Il faut donc concevoir une taphonomie dont le postulat de base est que les vestiges sont présents. "Le lieu du passé n'est pas le passé lui-même, mais bien le présent et lui seul".

Ce chapitre esquisse alors une ligne de clivage qui sera exploitée par la suite : seules, la géologie avec Charles Lyell et la paléontologie avec Darwin ont été capables de faire ce saut épistémologique qui consiste à adopter une position actualiste. Les disciplines historique et archéologique sont restées dans la conception "fermée", alors que l'archéologie devrait être la discipline qui étudie l'impact qu'ont sur le passé les choses trouvées dans le monde contemporain.

 

2. Analysant l'archéologie allemande à travers les contacts qu'il a eus, à Mayence, Marburg ou Sarrebruck, Laurent Olivier se pose diverses questions, notamment celle de l'héritage de l'archéologie des années 30 et 40 dans l'archéologie contemporaine. Il découvre, en Allemagne, une "archéologie d'employés", dont la fonction pratique de traitement des vestiges suffit à fonder le discours. Il observe comment la prétendue neutralité de l'archéologie aboutit à une archéologie vidée de toute histoire. Parallèlement, il observe que l'échelon local a du sens en Allemagne, alors qu'il n'en a pas en France, où "le local était toujours ce territoire passif dans lequel s'exerçait l'autorité d'un centre extérieur qui relayait la domination d'un pouvoir lointain, invisible mais aveugle".

Poursuivant son interrogation, L. Olivier se demande pourquoi l'héritage des archéologies d'avant-guerre (celle du IIIe Reich et celle de Vichy) est si fort dans les archéologies française et allemande actuelles. Il démontre que c'est la réduction du travail archéologique à un pur protocole de traitement qui permet d'inventer des faits tangibles et avérés.

La conséquence est que si l'Histoire a perdu son intelligibilité, ce n'est pas seulement en raison des monstruosités des régimes idéologiques du XXe s., mais aussi parce que ces totalitarismes ont inventé un mode de traitement des processus et des faits qui leur a survécu et qui fonde encore l'archéologie contemporaine.

 

3. Grâce à la collaboration avec le mathématicien Bruno Wirtz, Laurent Olivier commence à s'interroger sur la nature du temps. Le contact avec une autre forme de pensée lui permet d'affronter la question des typo-chronologies habituelles de l'Âge du Fer. En bref, contre des formes de raisonnement dominantes qui absolutisent les objets de l'archéologie, Laurent olivier commence à tenter de faire comprendre la nécessité d'autres modes qui étudient des rapports (par exemple les rapports entre les volumes de tumuli) et qui aboutissent à des hiérarchies fondées sur ces rapports et non sur les objets.

Cette phase est importante, car elle lui permet de comprendre que le rejet des mathématiques par la plus grande partie de ses collègues archéologues vient d'une incompréhension sur leur rôle. Beaucoup croient que les mathématiques vont absorber la totalité du champ de l'enquête et résistent sous prétexte que tout n'est pas réductible à une formule mathématique, alors que ce n'est pas la question.

La découverte que la hiérarchie des nécropoles de tumulus du premier Âge du Fer se reproduisait à d'autres échelles de l'espace, l'a conduit à une réflexion plus générale sur la production de ce type de phénomène. Il découvre que ce n'est pas parce que l'habitat est lui-même hiérarchisé que les nécropoles le sont, comme par répercussion. Elles sont hiérarchisées selon un "fascinant" effet d'auto-organisation dans le mode de projection dans l'espace, projection qui s'effectue à toutes les échelles spatiales en même temps. La loi rang-taille (dite d'Auerbach  ou encore de Zipf) est une manifestation intrinsèque d'optimisation. Il y a donc une distribution hiérarchique qui est une création de l'espace tout autant que de l'histoire.

Mais cette distribution est dynamique et sa vitesse de croissance n'est pas constante selon le niveau de hiérarchie du système de formes. La loi permet donc de penser les limites d'un système, comme celui des grands tertres funéraires de l'Europe hallstattienne, voire son effondrement (travaux de Joseph Tainter). Donc, la position dans le temps d'un système archéologique n'est pas donnée en soi. Elle dépend de la vitesse d'évolution du système auquel on a affaire. Il y a donc un temps propre aux vestiges archéologiques, alors que l'opinion courante admet que le temps est extérieur aux objets.

 

4. De son passage à Cambridge, et plus généralement du contact avec l'archéologie anglo-américaine, Laurent Olivier découvre que tout en pratiquant une archéologie de même type que celle des chercheurs processualistes (Colin Renfrew) ou post-processualistes (Ian Hodder), il ne partage ni leurs compétences ni leurs valeurs. Cette considération l'amène à constater que la place de la théorie est radicalement différente. À n'avoir que des points de vue sur les théories, l'archéologie anglo-saxonne finissait par être a-théorique, fonctionnant comme une entreprise pragmatique. Pourtant, ce contact lui ouvre des perspectives intéressantes.

Ce qui faisait la différence avec les positions française et allemande, c'était la perception de l'histoire. Dans le rapport à l'Histoire, les Américains voient la possibilité de comprendre des transformations, avec la faculté d'oubli qui va avec, alors que ce qui nous intéresse c'est de voir les choses se constituer dans la durée, avec la force des héritages et des survivances qui va avec.

La question de la diversité est aussi centrale, puisque les archéologues français et surtout allemands définissent généralement des critères très sélectifs qui reviennent à éliminer la diversité et à constituer des corpus homogènes. Or les temps homogénéisés par des typologies exigeantes finissent par devenir des temps vides.

Avec James Mc Glade, L. Olivier découvre l'échelle des temporalités de l'environnement.  Au-delà de la hiérarchie entre échelle micro, méso et macro, ce qui est intéressant c'est de comprendre le phénomène de percolation et l'instabilité qui se produisent à travers toutes les échelles. Le système est indéterminé, et les processus de changement structurel sont provoqués au passage d'une phase à l'autre (transition de phase), ce qui génère leur propre histoire.

 

 

II — La discipline historique à venir, celle de la mémoire des restes matériels

 

Les chapitres suivants constituent la seconde et principale partie du volume. Il s'agit, pour Laurent Olivier, de mettre à profit tous ces enseignements et analyses critiques en les appliquant à des objets divers qui deviennent autant d'étapes dans le processus de recomposition archéologique qu'il ressent comme indispensable.

 

5. Temps et mémoire. Par l'étude d'un lot de lampes de mineurs il découvre que chaque série d'objets crée son histoire, ou plus exactement que ce sont les attributs de chaque série d'objets qui fabriquent la trajectoire typo-chronologique propre d'une série. Il faut distinguer la position d'un objet dans le temps "vrai" (sa date) de sa place dans le temps typologique ou archéologique (sa datation). Il faut admettre que chaque objet, ou fait, crée sa propre filiation, c'est-à-dire ses passés et ses futurs, comme autant d'histoires possibles. Dès lors, c'est l'unification dans un récit qui est fiction, comme le lieu géométrique abstrait entre des histoires finalement plus "réelles" que le récit lui-même.

Le temps de la matière archéologique est un temps multi-linéaire, le temps permanent de la mémoire. De ce fait il est fondamentalement probabiliste, et des différentes datations auxquelles la matière archéologique se prête, on ne pourra jamais faire une date, unique et référentielle.

 

6. Une archéologie du présent. L'archéologie commence maintenant. L'archéologie du présent est donc toute l'archéologie, parce qu'il n'y a pas d'autres objets que ceux parvenus jusqu'à nous et transformés et parce que nous sommes des observateurs dans le présent. Comme le lui apprend l'exemple d'Oradour, il y a impossibilité de fixer le passé des constructions archéologiques. Le passé continue à exister et à se transformer.

La reconstruction de l'histoire ne peut plus prétendre à la reconstitution mais à la transcription. La mémoire fait exploser le temps conventionnel de l'histoire. Il faut donc proposer des modalités spatiotemporelles nouvelles, venant compléter la synchronie et la diachronie habituelles : l'uchronie, l'hystéréchronie, qu'il emprunte à l'archéogéographie, enfin la prochronie, que Laurent Olivier ajoute à cette liste à partir des idées de Blaise Cendrars, et qui est la capacité de certains événements à entrer en communication entre eux à travers la distance et le temps. L'ensemble de ces outils permet de définir une qualité fondamentale du passé : sa capacité préformatrice du présent.

Tirant les conséquences de ces positons, Laurent Olivier globalise l'idée que l'archéologie peut devenir un nouveau matérialisme historique, celui qui s'occuperait des guenilles de l'histoire, de la même façon que la psychanalyse s'intéresse aux rebuts de l'histoire psychique des personnes. L'histoire de cette mémoire doit devenir la préoccupation centrale, en lieu et place de la reconstitution historiciste.

 

7. Palimpsestes et objets-mémoire. La mémorisation repose sur le principe de l'intermittence ou de la discontinuité de l'information.

C'est le détour par la géologie de Charles Lyell et la paléontologie de Darwin, qui permet de montrer comment la répétition et l'intermittence construisent de l'histoire, comment le travail d'organismes minuscules (les coraux, les vers de terre) fabrique graduellement au cours du temps long des phénomènes extraordinairement massifs, disproportionnés. C'est une explication de l'histoire par l'élémentaire qui s'impose pour rendre compte de restes aussi démesurés que les formations géologiques. Mais c'est aussi un déplacement du lieu de l'histoire, puisque, après eux, le lieu de l'histoire géologique et paléontologique n'est plus seulement dans le passé, mais dans le présent. Dès lors, leur position est plus d'informer le passé que de l'expliquer, ce qui est plus novateur que toutes les théories archéologiques, y compris processuelles, qui cherchent à rendre compte des vestiges tels qu'on les trouve et non tels qu'ils sont devenus.

À la psychanalyse, Laurent Olivier emprunte l'idée qu'un événement historique fondateur ne prend son identité qu'après coup. La mémoire fonctionne comme une réécriture et une réinterprétation des dépôts antérieurs en place dans la personne. Dans l'image donnée par la psychanalyse, l'idée est que le passé est un texte antérieur, un palimpseste, recouvert par un texte actuel, et que ce texte antérieur ne ressurgit que lorsque le texte plus récent a des défaillances. Mais les défaillances ne suffisent pas à rendre lisible le texte ancien. Celui-ci ne se trouve relié au texte récent que lorsque sa structure a été reconnue.

Il en va ainsi en archéogéographie, lorsque la structure actuelle révèle, à travers la fouille ou l'analyse des formes, des éléments de la forme ancienne, mais que nous ne comprenons pas tant que nous n'avons pas connaissance de la structure reliée de la structure ancienne. C'est dans les plis du paysage actuel, ses discontinuités ou ses "défaillances" que nous pouvons avancer. Il y a ainsi, dans une planimétrie, des formes capables d'effacer la mémoire (la forme ancienne), et d'autres incapables de le faire : ces dernières laissent passer, en raison de leurs défaillances et par un mode de reproduction des formes, des informations du passé. Ou mieux encore, elles informent la structure passée, lui donnant forme. Il s'agit donc d'un présent qui construit le passé, et non pas du passé qui reproduit ou se surajoute à un passé intact qui serait dessous. Dès lors la théorie archéologique qui nous fait encore défaut, c'est une théorie des relations entre les écritures, les formes, les signes, les réifications.

Il est intéressant d'observer que Laurent Olivier retrouve alors, à ce point précis de son étude et de recherche d'une théorie de la transcription archéologique, l'équivalent de la théorie de la médiance d'Augustin Berque. Il aurait intérêt à l'évoquer, voire à l'enrichir.

 

8. Les chiffonniers du passé. La différence entre les disciplines "historiographiques" (ou historicistes, celles qui pensent possible de produire un récit linéaire et une reconstitution du passé) et les disciplines de la mémoire porte sur le processus fondamental : successivité pour les unes, réplication pour les autres.

Pour aller au cœur de cette différence et montrer que l'archéologie pense appartenir aux premières alors qu'elle a à voir avec les secondes, Laurent Olivier observe que l'archéologie est un discours sur les créations culturelles des civilisations passées, mais pas une étude du contexte des matériaux enregistrés. La fouille ne fait pas partie de la formation des archéologues. C'est toujours le classement des types d'objets qui fait le cœur de leur formation.

L'intelligence du terrain devrait conduire à une réévaluation de l'archéologie. Laurent Olivier suggère une opposition (non chronologique) entre l'histoire du passé en quelque sorte conscient — qui serait l'Histoire — et l'histoire du passé inconscient, qui serait l'immense domaine de la préhistoire et celui de l'archéologie.

 

9. Tout commence ici. Laurent Olivier aborde le fond de la question du temps. Il postule, sur la base des travaux des philosophes, la crise du temps et la crise de l'histoire. Il montre comment le XXe siècle nous a fait perdre le lien avec un passé transmissible en installant des catastrophes  idéologiques et industrielles qui ont rendu le présent intransmissible, indicible même. Il explore la question d'une transformation perverse des disciplines en archéologie généralisée des ruines de notre présent. Il plaide pour leur transformation en disciplines de la mémoire. Quand nous ne comprenons plus "ce qui arrive", il y a oppression.

Je note que les enseignements que Laurent olivier tire de Walter Benjamin et de ses thèses sur le concept d'histoire (à savoir que la situation de catastrophe est devenue la règle et n'est plus un accident du cours de l'histoire) annoncent ce que les sociologues de la modernité réflexive théorisent sur le thème de la "société du risque" (Ulrich Beck, Bruno Latour).

Le travail archéologique devrait donc être, selon lui, la recherche des correspondances à travers le temps, et non pas exclusivement la laborieuse reconstruction de la succession des phases du passé.

 

10. Une biologie des formes. Ce chapitre enquête sur la notion de survivances. Le soubassement de cette interrogation est l'idée que l'apparition des formes correspondrait à une nécessité, en quelque sorte de nature biologique. Pourquoi, d'une génération d'objets à l'autre, la forme se transmet-elle ? On voit que les explications historiques ou historicistes ne suffisent pas et même ne conviennent pas puisqu'on ne peut tout expliquer par le projet conscient des hommes et des sociétés.

En matière de formes, c'est le temps conventionnel qui fait blocage. On ne peut, en effet, réduire les apparentements et les filiations entre formes à une seule grille de lecture. Il en faut des dizaines et peut-être plus encore, qui ont à voir avec la mémoire et non pas l'histoire. Quelles sont ces grilles, qui les invente ? L'auto-organisation et l'auto-information globales des formes ce seraient donc ceci : lors de l'invention d'une forme nouvelle, celle-ci trouve sa place dans une filiation au moyen d'un dialogue, d'une négociation qui se pose soit en termes de simplification, soit de diversification. Une forme ne trouve sa signification que dans son devenir. C'est le futur qui donne sens au passé, et non le passé lui-même.

Cette présentation rejoint la formalisation que les archéogéographes sont en train d'opérer, en concevant le double cône : celui du processus de constitution des formes survivantes par simplification de la disparité initiale, et celui de la diversification croissante des formes dans le cadre de la forme survivante.

 

11. L'inconscient du temps. Dans ce chapitre, Laurent Oliver théorise ce qu'il a appris du site de Marsal en Loraine. Observant que rien de ce qui est antérieur en gros au XIIe s.  n'est visible, il propose de qualifier cet ancien, parce qu'il est incrusté dans la masse de la structure matérielle actuelle, d'inconscient . Mais il constate que la façon dont la mémoire des sites de Vic, Moyenvic et Marsal se présente est très différente d'un cas à l'autre.

Réfléchissant aux modalités de la transmission, il observe que c'est  la succession des transformations qui crée la possibilité de la transmission, et en même temps qui fait qu'on en sait si peu. Cela le conduit à comprendre que les apparences peuvent être trompeuses, puisque "les formes et les structures archéologiques ne sont pas nécessairement ce qu'elles ont l'air de signifier". 

 

12. Le passé n'est pas une marchandise. Ce chapitre est une réflexion sur le statut actuel de l'archéologie dans la société. L'idée centrale est que la marchandisation de l'archéologie (préventive) conduit à exclure les archéologues de la conception de leur propre discipline. Selon lui, la culture est un produit, et la recherche un (re)packaging. Il met en parallèle l'atomisation de la discipline archéologique, selon des niches qui correspondent à des publics spécialisés, et la recherche d'approches intégrées, de type pluri- ou interdisciplinaires. Selon lui, ces deux aspects sont le produit de l'économicisation de la discipline.

Laurent Olivier dégage la nécessité d'une réévaluation de l'innovation historique.   

 

Conclusions.

Alors que nous savons que l'espace est polythétique, nous avons encore du mal à comprendre que l'espace-temps puisse être de caractère pluritemporel. C'est la crise du temps qui provoque la crise des objets de l'histoire. Or il nous faut une autre conception du temps, même si elle est vertigineuse. Elle est à l'œuvre dans la psychanalyse, l'histoire de l'art, la paléontologie, l'archéogéographie, et se présente comme une "science sans nom".

C'est une discipline de la mémoire, et aussi de l'oubli, car c'est l'enregistrement intégral de la réalité qui déréalise la réalité. Car c'est le manque qui permet de créer du sens entre deux moments distincts dans le temps, parce qu'entre eux il y a tension.

 

 

COMMENTAIRES

 

La lecture du mémoire orignal et des articles et ouvrages joints me conduit à formuler les remarques suivantes.

 

J'invite Laurent Olivier à prolonger son travail dans diverses directions.

 

Je lui suggère, tout d'abord, de continuer à ne pas faiblir devant une attitude actuelle de la communauté scientifique, principalement anglo-française, qui considère que la réflexion théorique est une démarche dont on peut se passer. Le présupposé courant est que l'accumulation ou le travail de terrain suffiraient, et que les bases théoriques viendraient, en quelque sorte, toutes seules. Beaucoup, aussi, se méfient d'une démarche théorique qui jargonne et qui réclame, en effet, un effort. Or la question est simple : ou la réflexion théorique ne débouche sur aucune proposition précise et, dans ce cas, elle est un verbiage qu'on a raison de dénoncer ; ou elle débouche sur des recompositions d'objets, et elle devient la construction consciente d'une représentation nouvelle de la mémoire de la matérialité des choses de l'écoumène historique, et dans ce cas il faut s'y astreindre.

 

Or, précisément, le texte de synthèse et le dossier de publications de Laurent Olivier montrent que des objets nouveaux apparaissent, notamment pour les Âges du Fer, permettant de dessiner des territoires et des dynamiques nouvelles. Il serait donc très souhaitable que Laurent Olivier mette en chantier un chapitre majeur d'une nouvelle histoire, qui développerait les objets qu'il a définis à partir de son travail théorique, et dont il possède les éléments. Parce qu'il serait, plus que tout autre, conscient du risque d'historicisme, il pourrait élaborer une nouvelle forme de "récit", fondé sur l'architecture des temps qu'il a discernée et théorisée, récit dont la forme même (notamment par le fait de partir du présent) exercerait une influence sur l'ensemble de la communauté archéologique, et bien au-delà.

 

L'enjeu est le suivant. Il y a risque que la réflexion qu'il produit soit très vite marginalisée et que Laurent Olivier ne soit pas lu, et encore moins retenu. Dès lors il rejoindrait la petite liste des auteurs que les disciplines connaissent en raison de leur intelligence des choses, mais s'empressent d'oublier pour ne les redécouvrir que cinquante ou cent ans plus tard (Éric Dardel ou Yves Barel, par exemple, en géographie).

Si ce fonctionnement uchro-hystéréchronie de la pensée est une réalité à laquelle on ne peut échapper, il n'en faut pas moins observer qu'il y a, aujourd'hui, possibilité de construire une "discipline" bénéficiant des travaux accumulés tant sur les terrains philosophique, épistémologique, méthodologique et technique. La question devient de nature "politique" : admettre qu'il faut consacrer du temps à cela parce que là est, en partie, l'urgence. La refondation d'un discours sur le passé à partir du présent est une dimension novatrice de la pensée (ouverte, par exemple, avec l'archéologie du savoir de Foucault) dont on mesurera de plus en plus l'ampleur. Laurent Olivier tient une place majeure dans ce dispositif.

 

Enfin, je lui suggère de faire le lien entre son analyse de la mémoire de la matière — conduite (pp. 138-142, principalement) à partir des enseignements de la psychanalyse — et la théorie de la médiance que développe Augustin Berque. Dans l'opposition, tirée de Walter Benjamin, entre teneur de vérité (ce que dit la chose au moment de sa création) et la teneur chosale (ce que devient la chose et le sens particulier qu'elle prend), je retrouve en partie les logiques de prédicat et les logiques de sujet chères à Augustin Berque.

Par exemple, un projet (lequel constitue une bifurcation d'un système de formes plus ou moins bien connu et en devenir) est connaissable lorsqu'il existe une documentation que l'historien peut ériger en source. La connaissance du projet — tentative de restitution d'une représentation qui a guidé un temps tel ou tel — ne dit cependant pas ce qu'est la chose produite, car ce que devient le projet au moment de sa réification et plus encore ce qu'il devient dans sa longue transformission historique, sont du domaine de la mémoire archéologique, ou mieux, archéogéographique. Le prédicat (projet à faire advenir) devient ensuite sujet (matérialité déjà là, ou "en tant que" pour parler comme A. Berque).

La lecture du texte de Laurent Olivier me convainc que la discipline organisatrice des objets spatiotemporels est une espèce de nouvelle géographie dont l'archéologie de la matérialité serait une des dimensions, comme le serait aussi l'histoire, en tant que discipline de mise en récit des représentations successives des hommes et des sociétés, ou l'ethno-anthropologie, comme discipline de compréhension des rapports des hommes à leur espace, etc.


Dans le fond, la page de l'historicisme se tourne subrepticement , du moins en France. Les historiens français avaient pensé gouverner le monde des SHS en organisant à leur profit la pyramide des savoirs, à l'époque de Fernand Braudel et du territoire sans cesse plus expansif de l'historien. Aujourd'hui, devant la panne de l'École des Annales (diagnostiquée par Jacques Revel dès 1989), les historiens sont en passe d'accepter le schéma qui leur est proposé par la philosophie : abandonner l'étude des mentalités pour devenir les praticiens d'une histoire des représentations (Ricoeur 2000). C'est une façon de dire qu'ils ne savent plus comment tenir les fils qui les relient à un "territoire" devenu trop vaste pour eux. Les géographes historiens font la même chose en renonçant à comprendre la signification de la masse des faits que l'archéologie préventive apporte et en réduisant leur propre territoire d'investigation à la civilisation agraire traditionnelle tardo-médiévale et moderne.

S'ouvre donc le nouveau territoire de l'archéologie et de l'archéogéographie, celui qui passe par une recomposition des objets spatiotemporels.

 

Le mémoire d'habilitation doit être publié en tant que tel, comme un essai. Il pourrait être proposé à la Maison des Sciences de l'Homme et aux presses de l'E.H.E.S.S., par exemple.

 

 

Accès privé