Cadastres, paysages et territoire

Théorie et pratique

 

François FAVORY

 

 

Mon activité scientifique s'inscrit, depuis 1972, dans des opérations de recherche conduites à l'initiative d'équipes universitaires associées au CNRS[1] et dans des opérations de prospection-inventaire[2] et de prospection thématique[3] menées en Languedoc oriental et financées par la Sous-Direction de l'Archéologie du Ministère de la Culture. Depuis le début des années 1980, l'axe de ces recherches est constitué par une enquête multiforme sur les structures agraires gallo-romaines en Languedoc oriental.

 

 

I. Un choix : la recherche collective

 

Avant de présenter la démarche que j’ai adoptée depuis une vingtaine d’années, je dois m’expliquer sur une des caractéristiques du dossier soumis au jury. Il comporte en effet des publications personnelles et des contributions rédigées à plusieurs mains. Cette forme de publication correspond à la pratique de recherche qui fut et qui demeure la mienne, depuis les débuts de mon activité d’enseignant-chercheur, au Centre de Recherches d’Histoire Ancienne de l’Université de Franche-Comté (Besançon). J’ai toujours inscrit mon engagement scientifique dans des programmes collectifs soutenus par le Ministère en charge des Universités, le CNRS, l’ex-DGRST, le Ministère de la Culture et, plus récemment, la Commission de l’Union européenne. Ce sont ces programmes collectifs qui m’ont offert le cadre et les ressources financières propres à m’assurer des conditions de recgherche sereines et efficaces. Au moment où il s’agit pour moi de plaider mes compétences scientifiques, je ne peux oublier tous ceux qui m’ont accordé leur confiance et m’ont offert les moyens de travailler. Il m’est difficile de préciser les raisons qui ont conduit des responsables de projet à m’ouvrir leur équipe et à solliciter ma collaboration.

Je présente en conséquence un dossier dont les pièces, ouvrages et articles, illustrent une option de recherche dans le domaine de l’archéologie du paysage. Dans certains cas, ma contribution est explicite lorsque les conditions de publication permettent de distinguer la part des différents rédacteurs. Dans les autres cas, je m’emploierai, dans cette synthèse, à préciser la part de mon travail.

 

De l’étude de l’esclavage à l’archéologie spatiale

 

Il n'est pas inutile de rappeler que mes premières recherches étaient fort éloignées de l'archéologie de espace rural : j'ai soutenu en 1970 un mémoire de maîtrise sur “l'esclavage en Gaule Lyonnaise d'après les sources épigraphiques” (cf. Liste des publications : titre 49) et mon premier sujet de thèse d'État portait sur “L'esclavage en Gaule Cisalpine”, avant de se transformer en un sujet sur “L'analyse du discours polémique antipopulaire chez Cicéron” (titres 15, 50, 51, 53, 57).

Ces sujets m’ont été proposés par Monique Clavel-Lévêque et correspondaient à des thèmes étudiés par l’équipe du Centre de Recherches d’Histoire Ancienne de l’Université de Besançon. Je tiens à rappeler ces faits, car ils précisent ma dette à l’égard de Monique Clavel-Lévêque et de Pierre Lévêque qui m’ont recruté à l’Université de Franche-Comté et m’ont permis d’entrer dans une équipe associée au CNRS. Dès l’origine, mon activité de chercheur s’est développée dans une équipe et s’est investie dans des programmes collectifs. La modification, à deux reprises, de mon sujet de thèse de Doctorat d’État traduit mon adaptation à l’évolution des thèmes de recherche de l’équipe d’Histoire ancienne de Besançon.

Loin d’exprimer un parcours personnel cahotique, ces changements soulignent une des caractéristiques majeures de ma démarche de chercheur : elle ne se conçoit pas en dehors d’une pratique collective, qui me paraît, à l’expérience, un facteur essentiel d’efficacité de l’investigation scientifique et, en tout cas, source de statisfaction personnelle. Car la recherche est pour moi une activité ludique, ce qui explique sans doute que je ne l’ai jamais perçue comme un instrument de carrière. J’ai toujours accordé la priorité à l’élaboration et à l’exécution de programmes de recherche collective, sans me poser la question de savoir comment et en quoi cette activité pouvait servir ma carrière. Maintenant que mes amis me pressent de conclure mon dossier de thèse, je m’interroge sur le sens de cette épreuve.

Pour aller vite, je perçois deux obstacles qui m’ont conduit à retarder l’échéance de ma soutenance. Autant il me paraît concevable d’achever un travail de recherche personnelle, dès lors qu’on estime avoir atteint l’objectif qu’on s’était fixé, et résolu le problème posé, autant j’éprouve une réelle difficulté à soutenir ma part d’un travail collectif. Comment fixer les limites de ma contribution personnelle à ce qui reste une démarche collective, nécessairement nourrie d’apports multiples ? Autre difficulté : comment fixer un terme à une quête inachevée ?

Lorsque j’essaie de traduire en image ma pratique actuelle, faite de projets en cours de réalisation, je me représente un front d’enquêtes particulières, progressant selon des rythmes différents dans une même direction, vers un même objectif : comprendre l’organisation de l’espace rural antique, dans toutes ses composantes, habitat et morphologie agraire, comprendre sa capacité à perdurer partiellement durant deux millénaires.

Le programme est ambitieux et je n’ai jamais eu l’outrecuidance de croire que je pourrais, un jour, atteindre le terme de ma quête. Je ne l’ai même jamais considérée comme une entreprise personnelle. Mon seul souci est de participer à des projets qui me semblent correspondre à cet objectif et à y être utile.

C’est souligner combien a compté pour moi la confiance amicale que m’ont accordée les responsables des différents projets auxquels il m’a été donné de collaborer. On n’est jamais convaincu de ses propres compétences, c’est du moins mon opinion. Ce sont donc les sollicitations de mes collègues qui m’ont permis d’évaluer ce que pouvait être l’intérêt de ma collaboration. Je leur en suis reconnaissant.

J’ai déjà évoqué la part de plaisir que m’apportait l’activité de recherche. Il est une autre dimension de l’activité de recherche qui m’importe : celle de la liberté. Liberté de prendre des initiatives, liberté de choisir ses partenaires scientifiques, liberté de choisir les opérations de recherche auxquelles on décide d’accorder une part de son activité, liberté de choisir les équipes où l’on souhaite travailler pendant un certain temps.

J’ai fréquenté plusieurs équipes. Je considère comme un privilège précieux la possibilité de mettre un terme à une collaboration, dès lors que j’estime ne plus disposer des moyens d’effectuer correctement mes activités de recherche, et de nouer de nouvelles relations au sein d’une équipe différente, sans renoncer à ce qui constitue mon éthique de chercheur.

 

Une pratique plurisdisciplinaire

 

Mon parcours de chercheur a été marqué par un certain nombre de rencontres déterminantes. Elles m’ont progressivement convaincu que mon travail avait quelque utilité dans des projets collectifs. Elles m’ont apporté les impulsions pour aller plus loin, pour aborder de nouveaux chantiers où ma compétence me paraissait peu évidente, pour affronter des corpus de données qui m’étaient peu habituels, voire très éloignés des types de sources classiques fréquentées durant ma formation ou à l’occasion de mes premières recherches.

J’estime, à l’expérience, que l’attraction de ces disciplines nouvelles n’a pu s’exprimer, et influencer ma pratique de recherche, que dans la mesure où leur apprentissage a été suivi par des personnalités stimulantes et attachantes qui m’ont donné la volonté de poursuivre l’effort d’autoformation pour mieux intégrer les informations nécessaires à l’élargissement des problématiques qui s’offraient à moi. Je pense avoir réussi à entrer dans la démarche pluri- ou interdisciplinaire, que réclamaient nombre de projets où j’ai été impliqué, parce que j’ai toujours veillé à respecter les disciplines partenaires. Une collaboration scientifique, pour être durable et féconde, me paraît exiger aussi une certaine qualité des relations personnelles, fondées sur une confiance mutuelle. Tous les chercheurs, que je tiens à évoquer maintenant, sont devenus des amis. J’adopterai, pour ce faire, un ordre chronologique.

J’évoquerai en premier lieu ma collaboration avec Daniel Charraut, qui est devenu, à partir de 1976, mon interlocuteur au Laboratoire d’Optique de l’Université de Franche-Comté, après le départ de Pierre-Yves Baurès, qui avait adapté le filtrage optique des photographies aériennes verticales pour en extraire l’information parcellaire liée à une éventuelle limitation* antique (titre 81 ; Baurès 1977). Daniel Charraut, alors recruté depuis peu au Laboratoire d’Optique• comme chercheur du CNRS, a été chargé par Jean-Charles Viénot et Jacques Duvernoy de prendre en charge la poursuite de notre collaboration. C’est ensemble, et à son initiative, que nous avons conçu la chaîne de traitement automatique des photographies aériennes et l’impression de grilles sur calque synthétique pour faciliter la déctection de limitations antiques sur les cartes topographiques (titres 16 – dossier, vol. I –, 17, 54 et 82). Au début des années 1990, quand l’évolution de l’informatique a permis, par les possibilités nouvelles offertes dans le traitement digital d’image, de filtrer des images numérisées, c’est encore lui qui a accepté de travailler sur les problèmes que je lui avais soumis et qui ne trouvaient pas de réponse appropriée avec le seul filtrage optique (titres 35, 44, 46, 64, 69 : vol. I).

A la même époque où j’amorçais une collaboration durable avec Daniel Charraut, j’ai rencontré Gérard Chouquer qui avait entrepris, à la faveur de la sécheresse estivale de 1976, d’importantes et fructueuses prospections aériennes en Franche-Comté et en Bourgogne (Chouquer 1977, 1979, 1980 éd., 1981). Ces campagnes lui avaient permis de découvrir des vestiges de parcellaires qu’il souhaitait identifier en faisant appel à notre Centre de Recherches. Ce fut l’occasion d’engager une collaboration scientifique qui n’a cessé depuis (titres 1-4, 7-8, 19-21 (I), 24, 27 (II, 1), 29, 38, 46, 54, 55, 68 – I).

C’est lui qui m’a initié à la photo-interprétation et qui m’a encouragé à envisager la dynamique de la morphologie agraire dans une large diachronie, en intégrant les parcellaires protohistoriques et les parcellaires médiévaux dans mon approche de l’archéo-histoire des parcellaires. Cette vision élargie m’a conduit à réfléchir sur le processus de pérennisation des formes agraires antiques, ce qui était la condition méthodologique pour élaborer des outils analytiques adaptés à la reconnaissance et à l’extraction de l’héritage des périodes antiques et médiévales dans les représentations cartographiques et les enregistrements photographiques du paysage contemporain. Il m’a donc aidé à acquérir l’autonomie dans un registre de la recherche archéomorphologique qui s’est avéré essentiel pour progresser dans mes recherches en Languedoc oriental. Il m’a permis aussi, en me sollicitant, en même temps que Jean-Pierre Vallat, lors de nos séjours communs à l’École Française de Rome[4], de contribuer à l’enquête sur les limitations romaines de l’Italie centro-méridionale, m’entraînant à cette occasion dans le corpus gromatique et plus particulièrement dans les libri coloniarum (titres 2, 16 – I).

Au total, ce travail commun a stimulé mes propres recherches et accru mon assurance aussi bien dans l’exploitation des documents planimétriques et photographiques que dans celle des textes techniques des arpenteurs romains.

Le développement des opérations de filtrage optique a été aussi l’occasion de rencontrer Jean-Luc Fiches, alors chargé de recherche au CNRS, rattaché au Centre Camille Jullian de l’Université de Provence (Aix-en-Provence). Je l’ai accueilli à Besançon en 1980 lorsqu’il nous a confié le soin de filtrer plusieurs centaines de photographies aériennes du Languedoc oriental. Cette opération visait à établir la documentation préalable à une recherche systématique sur les limitations romaines de la cité de Nîmes, qu’il entreprenait avec le concours de Jacqueline Soyer, géographe photo-interprète, ingénieur au CNRS (Fiches, Soyer 1983). Cette rencontre a été décisive pour le développement de mes recherches en Languedoc oriental. Jean-Luc Fiches fut en fait, parmi les archéologues, le promoteur le plus actif, avec Michel Passelac, en Languedoc occidental et Thierry Odiot, en moyenne vallée du Rhône, de la convergence entre l’archéomorphologie* et l’archéologie (Fiches 1987). Ce n’est pas par hasard que ces trois chercheurs s’employèrent à fonder le projet collectif interrégional “L’occupation des sols en Narbonnaise, de la conquête romaine au Moyen-Age” (Fiches 1987 ; titre 61), subventionné au sein du programme H13 “Terroirs et uillae”, puis H11 “Terroirs, productions et établissements ruraux gallo-romains” du Conseil Supérieur de la Recherche Archéologique (Direction du Patrimoine du Ministère de la Culture), et à élargir l’assise régionale de ses travaux[5]. Plus tard, cet intellectuel collectif, capable de conjuguer les efforts d’universitaires, de chercheurs du CNRS, d’archéologues des Services Régionaux de l’Archéologie, d’archéologues contractuels de l’AFAN, d’archélogues amateurs et d’étudiants, va constituer le potentiel du GDR 954•, dirigé depuis sa création, en 1990, par Jean-Luc Fiches.

Jean-Luc Fiches m’a donc introduit dans le milieu des archéologues, au début de la décennie 80, et m’a permis de nouer nombre de collaborations avec les équipes intéressées par les limitations antiques et par l’étude des parcellaires (séminaires à Montpellier, à l’Université Paul Valéry, en 1980 et à la Direction régionale des Antiquités Historiques, en 1983, ainsi qu’à Aix-en-Provence, au Centre Camille Jullian•, en 1981). Je lui dois aussi une rencontre majeure pour l’ancrage de mes travaux d’archéomorphologie dans une pratique pluridisciplinaire de terrain. Jusqu’en 1985, le Languedoc oriental était pour moi une réalité un peu lointaine, perçue exclusivement en vision verticale, à différentes échelles, sur des photographies aériennes, des cartes topographiques, des plans cadastraux. A cette époque, j’avais contribué, avec Gérard Chouquer et Monique Clavel-Lévêque, à restituer plusieurs centuriations concernant les plaines du littoral languedocien (titre 20 – I). Mais je n’avais aucune approche du terrain et ne disposais pas de données archéologiques susceptibles de peupler et d’animer les limitations que nous avions ientifiées. Jean-Luc Fiches m’a donc mis en contact avec Claude Raynaud à l’occasion d’un séminaire du collectif H13 (Donzère, décembre 1984) et nous a offert ainsi l’occasion d’une collaboration immédiate, en suscitant notre participation au 110e Congrès national des Sociétés savantes qui se tenait l’année suivante à Montpellier (1985) : ce fut la première opportunité de croiser les données archéomorphologiques et les données archéologiques de la plaine de Lunel et de Mauguio (Hérault), collectées et élaborées par Claude Raynaud et ses amis du Groupe archéologique des cantons de Lunel et de Mauguio (titre 58 – II, 1).

Cette rencontre m’avait été également recommandée par Jean-Luc Fiches pour approfondir l’approche statistique de l’habitat gallo-romain avec un potentiel de sites archéologiques plus fourni, plus cohérent et plus élaboré que celui du Beaucairois (Gard), qui avait retenu notre attention à l’occasion de la préparation de la monographie sur Ugernum-Beaucaire (Bessac et al. 1987 ; titre 26 – II, 1). C’est réellement Claude Raynaud qui m’a initié à certains aspects de l’investigation archéologique et aux règles qui président à l’élaboration de la documentation fournie, entre autres, par les artefacts collectés en prospection. Nous avons engagé nos premières prospections systématiques en 1986 et n’avons cessé depuis de nous retrouver chaque année sur le terrain. Je considère comme un privilège inestimable l’opportunité que m’a offerte Jean-Luc Fiches de travailler avec un chercheur rigoureux, entreprenant, ouvert à des problématiques nouvelles et reconnu comme un spécialiste incontesté de la datation des céramiques romaines et médiévales. Je bénéficiais désormais de la collaboration qui me permettait d’envisager un élargissement important de la documentation accessible pour aborder l’histoire de la structure agraire en Bas-Languedoc.

Le travail entrepris à l’initiative de Jean-Luc Fiches sur l’habitat gallo-romain du territoire d’Ugernum-Beaucaire a été l’occasion d’entreprendre une analyse multivariée* pour tenter de dégager une typologie de l’habitat en liaison avec quelques données relatives au milieu et au paysage anthropisé. Cette approche nous a été suggérée par la découverte des possibilités offertes par l’analyse factorielle des correspondances*, à laquelle m’a initié Jean-Jacques Girardot, maître de conférences de Sciences Économiques à l’Université de Franche-Comté, au cours d’un cycle de séminaires que j’ai suivi pendant deux années consécutives (1984-1986). Jean-Jacques Girardot est le concepteur du logiciel ANACONDA, qui permet d’appliquer, sur un micro-ordinateur de type Macintosh ou PC, l’analyse factorielle des correspondances et la classification ascendante hiérarchique* à un tableau de données acccessible sur un tableur* de type EXCEL. Au-delà de sa contribution logistique, Jean-Jacques Girardot nous a incités à améliorer toujours plus notre travail d’élaboration des descripteurs archéologiques et environnementaux et nous a formés à l’utilisation de son logiciel d’analyse, puis au maniement du gestionnaire de base* de données archéologiques qu’il a mis au point sous HyperCard (ArchéoOutils puis ArchaeBase) (titres 26 (II, 1), 37, 63 (II, 1), 103 – annexe 5).

Dès la première année de prospection entreprise avec Claude Raynaud (1986), j’ai rencontré Pierre Poupet, géologue-pédologue et archéologue, ingénieur au CNRS (UPR 290• puis UMR 154•, Lattes). Il m’a été donné ainsi de bénéficier d’une initiation substantielle aux rudiments des Sciences de la Terre, sur le terrain lors de nos prospections communes et au bureau, lorsque nous avons co-rédigé un certain nombre d’études sur le finage* de plusieurs sites languedociens (titres 3, 30 (II, 1), 40 (II, 2), 62 – I). Nos chemins se sont quelque peu écartés, sans que le contact amical soit rompu. Je garde la nostalgie de ces échanges intenses et exigeants, qui m’ont considérablement appris sur la géomorphologie, l’hydrologie, les processus sédimentaires et érosifs, la dynamique des sols, les pratiques culturales et les aménagements agraires. Partageant la même passion pour l’histoire et l’ethnographie des sociétés rurales traditionnelles, le même respect pour les pères de l’ethnographie rurale française (Charles Parain, Henri Georges Haudricourt, Gaston Roupnel, Georges Henri Rivière et d’autres), nous nous sommes enrichis mutuellement de nos cultures respectives. Pour ma part, je lui reste redevable de l’accès à un champ disciplinaire, à un lexique, à des nomenclatures et à une documentation qui demeure souvent largement hors de portée de mes compétences, mais le peu que j’ai appris à ses côtés me permet de dialoguer de manière intelligible avec les spécialistes des Sciences de la Terre, de leur faire comprendre nos besoins en archéologie agraire, de susciter leur intérêt et de construire des relations de travail solides et durables.

En même temps que se distendaient les rapports de travail avec Pierre Poupet, le programme européen Archaeomedes (1992-1994)[6] m’offrait l’opportunité de maintenir un contact actif et fécond avec les sciences du sol, car il importait d’élaborer l’information pédologique nécessaire à la constitution d’un Système d’Information Géographique* et Archéologique. Ce fut l’occasion de découvrir et d’apprécier Jean-François Berger, jeune chercheur de talent, compétent, enthousiaste et de commerce agréable, ce qui n’est jamais superflu dans une pratique interdisciplinaire. Son efficacité dans le travail collectif procède aussi bien de qualités personnelles assez étonnantes que d’une double formation, en Archéologie et en Sciences du Paléoenvironnement. Même si son domaine de compétences ne recouvre pas à l’identique celui de Pierre Poupet, sa collaboration a contribué à atténuer fortement les conséquences du retrait progressif de ce dernier de nos équipes pluridisciplinaires.

C’est à Thierry Odiot que je dois cette rencontre miraculeuse. Je connais Thierry Odiot depuis que Jean-Luc Fiches m’a invité à participer à mon premier séminaire du Collectif H13 “Occupation du sol en Gaule narbonnaise”. C’était en décembre 1984, à Donzère (26), en terre tricastine, c’est-à-dire dans le domaine de Thierry Odiot. J’ai découvert un personnage sympathique, fascinant, discret mais redoutablement efficace, capable de fédérer, dans la bonne humeur et avec une autorité souriante, toute une cohorte d’étudiants et d’amateurs enthousiastes, armés de copies du cadastre de la centuriation B d’Orange projeté par les soins de G. Chouquer sur la carte topographique à 1/25000. Et j’ai assisté, stupéfait par les résultats et séduit par la sérénité tranquille des auteurs du tour de force, à la présentation d’une enquête multiforme —prospections au sol, prospections aériennes, carto- et photo-interprétation— visant à étudier les effets structurants et pérennes de la centuriation sur le paysage rural et la péohydrographie du Rhône et de ses affluents tricastins. C’était une entreprise résolument pionnière, qui bousculait avec une grande fraîcheur les rapports encore frileux entre archéomorphologues et archéologues. Cette démarche était le fruit d’une complicité et d’une collaboration déjà très active entre Thierry Odiot et Gérard Chouquer, inaugurée dans l’étude du territoire antique de Valence (26) (Chouquer, Odiot 1984), dont je percevais les fruits et mesurais l’exemplarité. Depuis, la conduite de Thierry Odiot n’a pas varié et je considère son parcours avec admiration. Ses qualités professionnelles, scientifiques et humaines lui ont valu d’être recruté récemment par l’AFAN• comme coordinateur des opérations archéologiques sur le tracé du TGV Méditerranée. J’ai la chance insigne de travailler avec lui depuis le premier contrat Archaeomedes et je n’ai jamais enregistré le moindre sujet de déception dans notre partenariat. Il compte pour moi autant que Jean-Luc Fiches et Claude Raynaud dans le champ scientifique que constitue l’archéologie de la structure agraire gallo-romaine du Midi méditerranéen.

Je viens d’évoquer à plusieurs reprises le programme européen Archaeomedes. Cette entreprise scientifique correspond à une période faste de ma carrière d’enseignant-chercheur, puisque c’est à ce moment que j’ai obtenu un détachement de deux années au CNRS, grâce à l’appui des responsables du Centre de Recherches Archéologiques du CNRS, Françoise Audouze et Jean-Luc Fiches, qui ont vigoureusement plaidé pour mon rattachement à l’unité d’archéologie spatiale du CRA• (1993-1995). J’ai consacré la majeure partie de mon temps de chercheur CNRS à la coordination et à la réalisation de plusieurs opérations de ce programme qui relevaient de ma compétence et qui étaient consacrées à l’étude de la dynamique de l’habitat antique en moyenne et basse vallée du Rhône, de la conquête romaine à la fin du Ve s. J’en garde un souvenir ébloui, du fait même de ce que peut apporter une pleine disponibilité pour l’activité de recherche quand on est passionné par cette dernière, et de ce que représente concrètement une recherche entreprise avec des ressources financières conséquentes. Je n’aurais pas connu ausi vite les attraits d’un tel cadre de travail sans Sander Van der Leeuw, alors professeur d’Archéologie à l’Université de Cambridge, concepteur et responsable du programme Archaeomedes. C’est lui qui m’a invité à occuper la place qui me fut assignée dans cette entreprise. Il saura expliquer, éventuellement, pourquoi il a fait appel à moi. Je sais ce que je lui dois. Alors que je souffre d’un handicap consternant dans l’expression orale des langues étrangères, il m’a entraîné dans un tourbillon de rencontres avec des chercheurs étrangers, provoqué des échanges avec des chercheurs de disciplines variées et m’a permis, avec d’autres, d’accéder à des moyens puissants, tant financiers que technologiques et méthodologiques. C’est grâce à lui et à son opiniâtre et conquérante énergie que j’ai pu, au nom du collectif d’archéologues réunis à cette fin, utiliser rapidement, sans subir le handicap habituel des retards administratifs et budgétaires, des Systèmes d’Information Géographique capables d’accueillir et de combiner des bases de données géographiques numérisées, disponibles sur le marché, et des informations spatialisées et géoréférencées, digitalisées à notre initiative. Il serait injuste de n’évoquer que les capacités organisatrices et logistiques de Sander Van der Leeuw. Ce serait faire injure à une intelligence et à une culture humaniste qui ont nourri et stimulé nombre de séminaires dont je suis sorti avec la conviction profonde d’être un peu plus intelligent et, en tout cas, avec la volonté de fréquenter de nouveaux champs de réflexion et de suivre des pistes inédites.

Le programme Archaeomedes m’a permis aussi de bénéficier pleinement, avec mes autres collègues, des compétences et du savoir faire de deux géographes, ingénieurs en télédétection satellitaire, François Pierre Tourneux et Philippe Cour, dont j’avais déjà sollicité les services pour traiter des scènes satellitaires SPOT et Landsat Thematic Mapper représentant le Languedoc oriental (titre 62 – I). Je garde un grand souvenir d’une séance de travail de quelques heures, qui nous a réunis, Pierre Poupet, François Pierre Tourneux, Philippe Cour et moi-même, au début du programme Archaeomedes (juin 1992). Il s’est agi, dans ce court laps de temps, de délimiter les zones géographiques pour lesquelles nous disposions de fichiers de sits archéologiques, afin de préparer la collecte des bases de données numérisées, et de définir le protocole de travail qui devait nous permettre, selon un calendrier très strict — nos deux interlocuteurs représentaient toute la force de travail de la société UNISFERE, dont les ressources proviennent des contrats qu’ils réussissent à obtenir —, d’atteindre les objectifs fixés par le programme Archaeomedes aux archéologues et historiens : dans quelle mesure, selon quelles modalités et dans quels délais la dynamique du système de peuplement antique exprime-t-elle l’évolution du milieu environnant qui peut être attractif ou dissuasif ? Les moyens techniques et les méthodes mis en œuvre, assez sophistiqués, devaient nous permettre de renseigner de manière homogène et cohérente l’environnement de l’ensemble des 934 sites gallo-romains réunis pour l’opération. Dans cette relativement brève séance, François Pierre Tourneux et Philippe Cour ont réussi non seulement à définir le champ de leur compétence et donc à fixer les charges des autres partenaires, mais à anticiper sur les obstacles méthodologiques que devait nécessairement engendrer, pour des non-initiés, le recours à un Système d’Information Géographique, et donc à résoudre nombre de questions que nous étions bien en peine de formuler correctement au moment où leur substance s’imposait dans toute sa nouveauté.

Comment aurait-on pu fixer des objectifs ou définir des axes de travail au SIG à une date où l’outil et ses ressources étonnantes nous étaient encore largement méconnus ? Je leur dois l’essentiel de ce que je sais sur la télédétection, domaine où il est illusoire de prétendre se former à partir de la littérature spécialisée. Je me garderai d’oublier, dans cet hommage, Philip Verhagen, géographe néerlandais, ingénieur en Système d’Information Géographique à la société RAAP, à Amsterdam, avec qui j’ai été amené à collaborer pour les opérations de digitalisation des cartes topographiques et thématiques, pour l’homogénéisation des informations contenues dans des documents de nature variée ou à légende différente et pour l’extraction des données nécessaires à notre approche. Grâce à ces échanges, j’ai beaucoup appris sur la discipline de travail et la rigueur qu’exige le traitement des données spatialisées intégrées dans un SIG•, sur l’architecture d’une telle base de données, sur les traitements qu’elle autorise et, ce qui n’est pas mince, j’ai découvert les vertus du Fax pour surmonter l’obstacle de la distance (titres 66 (III, 1) et 104 – III, 2).

Le programme Archaeomedes m’a offert également l’occasion d’entrer en contact avec les collègues géographes de l’équipe PARIS•, dirigée par Denise Pumain. La rencontre entre les archéologues et géographes français impliqués dans le programme régional concernant la vallée du Rhône a eu lieu véritablement lors d’un séminaire tenu à Valbonne, en septembre 1993. La mutuelle décopuverte de nos problématiues respectives, qui ouvrait des perspectives de recherche commune, fut trop tardive pour que le collaboration souhaitée s’engage et porte ses fruits dans les délais trop brefs qui nous séparaient de la fin du contrat (juin 1994), chacune des équipes devant mener, dans l’urgence habituelle, ses propres travaux à leur terme. En revanche, rendez-vous fut pris pour la suite. L’opportunité de travailler ensemble s’est concrétisée dans un projet de publication, conçu par Denise Pumain et Sander van der Leeuw, pour livrer à un public composite d’archéologues, d’historiens et de géographes, l’essentiel des résultats du programme Archaeomedes obtenus à propos de la vallée du Rhône. La collaboration dure maintenant depuis fin 1994 et va se traduire dans la publication d’un ouvrage collectif chez Economica, dans la collection Anthropos (titre 5). Cette expérience, en cours, m’a beaucoup marqué. J’ai été conduit, du fait de ma disponibilité relative, due à la deuxième année de mon détachement au CNRS, de la proximité de Besançon par rapport à Paris et de mon intérêt pour le contenu même de cette collaboration, à assurer, au nom des archéologues, la liaison avec les collègues géographes dans la plupart des réunions tenues à Paris, et à organiser le travail des archéologues impliqués avec moi dans cette aventure, Jean-Luc Fiches et Claude Raynaud, auxquels il convient d’ajouter Jean-Jacques Girardot, sollicité pour établir la base de données archéologiques et effectuer une analyse des données. En effet, outre les chapitres présentant la méthode suivie et les résultats obtenus par chacune des équipes, il a été décidé de terminer l’ouvrage par un chapitre composé à deux mains, en unissant les compétences des deux équipes sur une région offrant le niveau documentaire requis pour une telle collaboration. Le choix s’est porté sur le Languedoc oriental, pour des raisons expliquées dans l’introduction du chapitre 5 de l’ouvrage, présenté dans ce dossier. Malgré les efforts déjà consentis pour intégrer de nouvelles données dans la base Archaeomedes — 165 sites de Vaunage ajoutés aux 112 sites du Lunellois —, il a fallu encore élargir spatialement et chronologiquement la base archéologique étudiée en commun avec nos partenaires géographes. Il importait en effet de disposer d’une documentation la plus cohérente possible du point spatial, en comblant les vides entre la Vaunage et le Lunellois, en limitant au maximum les secteurs non renseignés pour éviter des ruptures dans la continuité spatiale et en intégrant les deux métropoles régionales, Nimes et Montpellier, nécessaires aux géographes pour ancrer leur analyse de l’évolution du réseau urbain, à une échelle micro-régionale peu adaptée à leurs outils analytiques. Par ailleurs, il fallait assurer la continuité chronologique de l’information, pour être en mesure de suivre l’évolution du système de peuplement régional de la conquête romaine à la fin du XXe s. C’est dire combien ces échanges ont été intenses, exigeants et exaltants. J’ai surtout travaillé avec Lena Sanders, chercheur au CNRS, et Hélène Mathian, ingénieur au CNRS, toutes deux statisticiennes de formation. Elles ont eu bien du mérite à travailler avec un chercheur si peu à l’aise dans la statistique et je leur en suis profondément reconnaissant.

Je me bornerai à signaler ici ce que m’a apporté la participation à cette œuvre commune. L’analyse projetée sur le Languedoc oriental a amené les deux équipes à découvrir les méthodologies pratiquées dans les deux champs disciplinaires et à mesurer les spécificités de deux approches et, finalement, de deux conceptions de l’espace, où tout diffère : données, descripteurs, lexiques, échelles d’analyse, traitements statistiques, nettement plus sophistiqués et rigoureux que les outils traditionnellement privilégiés par les archéologues. Pour faire court, et pour illustrer ce constat, je rappellerai simplement que les géographes utilisent des bases statistiques cohérentes fournies par l’IGN• et l’INSEE• pour étudier l’évolution démographique et pour caractériser les agglomérations étudiées : classifications socio-professionnelles, culturelles, fiscales, etc., formes et niveaux de revenus, de propriété et de production, montant et orientation des investissements, richesses dégagées par secteurs productifs, types de loisirs, taux de scolarisation, résultats par établissements, etc. Qu’on imagine leur désarroi lorsqu’il a fallu concevoir le relais entre nos données lacunaires, discontinues, superficielles et leurs données statistiques ! Ce fut véritablement le choc de deux cultures.

Tout contribuait donc à rendre l’opération difficile. Mais notre volonté d’aboutir et une certaine dose d’enthousiasme nous encourageaient à aller de l’avant, malgré les obstacles : l’expérience conditionnait l’avenir de nos collaborations à venir. Un des premiers obstacles à dépasser résidait dans la méconnaissance, de la part de nos collègues géographes spécialisées dans l’étude des réseaux de villes, des réalités de l’habitat dispersé et, plus largement, de l’habitat rural. Le second obstacle, plus profond, qui est apparu progressivement dans le déroulement du travail, c’est la différence de conception de l’espace anthropisé. Les géographes avec qui nous travaillons s’affranchissent totalement du milieu dès lors qu’il n’est pas traduit en variables statistiques. Autrement dit, il s’est avéré que la topographie, le substrat, les ressources naturelles ne constituaient pas d’emblée un ensemble de facteurs significatifs pour appréhender l’organisation de l’habitat et l’évolution de ses réseaux. L’espace est conçu comme le champs de relations, de forces et d’interactions, toutes mesurées, entre des unités géographiques, des lieux dotées de caratéristiques également exprimées par des valeurs chiffrées. Leurs cartes ignorent les courbes de niveaux et toutes autres considérations inutiles comme le réseau hydrographique, le couvert végétal, les sols, etc. C’est cette approche, quelque peu désincarnée, qui conduit, par exemple, à représenter une France quadrillée, défigurée et boursouflée par la technique de l’anamorphose, qui exprime sous forme de modèle, par exemple, la réalité des distances entre Paris et les différentes villes françaises, selon la qualité et la fréquence des dessertes ferroviaires ou aériennes : la grille se contracte le long des segments correctement et rapidement desservis et se dilate sur les segments qui le sont mal ou insuffisamment (Brunet 1987, 102-104). Il fallut nécessairement opposer une certaine résistance pour défendre et conserver les informations indispensables à la compréhension des phénomènes étudiés. Mais, ce qui m’a énormément intéressé, c’est de tenter de comprendre la vision de mes collègues et de m’inscrire dans leur démarche, “pour voir”, pour en découvrir les aspects innovants par rapport à ma culture et à mes savoir faire, pour y glaner des éléments stimulants pour nos propres recherches en archéologie spatiale, pour me familiariser avec des méthodes qui m’étaient totalement inconnues. En outre, le travail avec Lena Sanders et Hélène Mathian a contribué à enrichir mon éducation dans un double registre : celui de la rigueur dans l’élaboration et le traitement des données, dans le prolongement des apprentissages suivis auprès de Daniel Charraut et de Jean-Jacques Girardot, et celui du discours, dans le prolongement des multiples expériences d’exportation et de vulgarisation scientifique entreprises à l’occasion des publications chez Errance et dans les revues Archeologia ou Mappemonde, et lors des dialogues interdisciplinaires. L’obligation d’être concis et clair pour être compris, dans un premier temps, de mes partenaires géographes, et, ensuite, du futur lectorat, l’obligation aussi de conceptualiser les phénomènes mis en valeur, m’ont contraint à de nombreux exercices de réécriture qui, comme on le sait, permettent en fait d’affuter l’argumentation et de privilégier l’essentiel.


II. L'ARPENTAGE AGRAIRE ANTIQUE, dans la THÉORIE ET LA PRATIQUE

 

II.1.1. Genèse d'un engagement

Aussi loin que remontent mes souvenirs sur l’attractivité de l’Histoire, j’y trouve un goût prononcé pour les sociétés rurales traditionnelles, antérieures à la diffusion de la traction motorisée, l’outillage, l’habitat rural, les pratiques culturales, les paysages agraires. L’étude de l’esclavage ne m’apportait pas réellement un éclairage sur la structure agraire antique, alors même que l’agriculture et l’élevage, dans certaines régions du monde romain, recouraient massivement à la main d’œuvre servile. C’est que l’analyse exploitait des données littéraires ou épigraphiques, dont le discours ignorait grandement cette sphère d’activité pourtant essentielle. Il est vrai que le programme de recherche du Centre de Recherches d’Histoire ancienne de Besançon portait exclusivement sur l’œuvre de Cicéron et sur le corpus des orateurs attiques, et ne sollicitait pas encore à l’époque les textes des agronomes latins. Je n’avais guère de chance de trouver là matière à satisfaire ma curiosité. Les tentatives de formalisation théorique du mode de production esclavagiste auxquelles je me suis employé avec Jacques Annequin et Monique Clavel-Lévêque (titres 6, 14, 18, 76) m’ont donné la possibilité d’intégrer les rapports sociaux agraires dans cette approche et de fréquenter la littérature scientifique consacrée au travail servile dans la production agro-pastorale. A l’époque, le sujet intéressait surtout les historiens des Pays de l’Est, dont nous assurions la traduction des travaux, entre autres, ceux de J. Kolendo, spécialiste du travail à bras et du colonat africain (Kolendo 1980), de V.I. Kuziscin, spécialiste de l’évolution de la propriété italienne (Kuziscin 1982 ; 1984), d’E.M. Staerman, spécialiste de l’esclavage romain (Staerman 1975) ; J. Vogt (Vogt 1965-1974) et M.I. Finley (Finley 1960, 1975, 1979, 1981, 41-62). Mais, on en conviendra aisément, la documentation valorisait les seuls textes agronomiques, des extraits de textes littéraires et quelques textes épigraphiques, tant il est vrai qu’il est difficile et périlleux de surexploiter les données archéologiques fournies par la fouille d’établissements ruraux et d’extrapoler à partir des vestiges découverts pour tenter une lecture des rapports sociaux de production et identifier la part du travail dépendant (Leveau et al. 1993, 190). C’est à l’initiative des historiens, historiens du droit romain et archéologues italiens regroupés dans le Gruppo du studio di Antichistica de l’Istituto Gramsci que s’organise de manière active, au début de la décennie 80, la prise en compte des données archéologiques dans la caractérisation de la formation économique et sociale de l’Italie romaine (Giardina, Schiavone 1981)[7].

Mon intérêt pour l'archéologie des paysages agraires s'est précisé et a pu se concrétiser à l'occasion d'un programme de recherche sur la détection des limitations agraires romaines engagé, dans le cadre d'une Action Thématique Programmée du CNRS sur le “Traitement des images”, par le Centre de Recherches d'Histoire Ancienne de l'Université de Besançon (ERA 520 : dir. P. Lévêque), avec le concours du Laboratoire de Physique Générale et Optique de la même université (LA 214 : dir. J.-Ch. Viénot). Mon rôle a consisté à modéliser le type de structure que devaient extraire les physiciens en traitant des photographies aériennes verticales à l'aide d'un banc de filtrage optique utilisant les ressources d'un faisceau lumineux émis par un laser (titres 1, 15, 18, 19, 81, 82). J'ai été amené, dans cette activité dont P. Lévêque m'avait confié la charge, à coopérer avec Pierre-Yves Baurès, ingénieur de l'École Supérieure d'Optique et allocataire de recherche du CNRS, de 1974 à 1976 (titre 81), puis avec Daniel Charraut, ingénieur en Optique et chercheur au CNRS (titres 35, 44, 46, 64, 69 (I), 82).

Comme je l’ai déjà précisé dans l’évocation des multiples rencontres qui ont marqué et influencé mon parcours de chercheur, cette activité m'a conduit progressivement à nouer des relations avec des chercheurs spécialisés dans l'archéologie des paysages et intéressés par la méthode du filtrage optique des photographies aériennes : entre autres, Gérard Chouquer, chargé des prospections aériennes en Bourgogne et Franche-Comté, qui entrera ensuite au CNRS (titres 1, 54, 55), et Jean-Luc Fiches, chercheur CNRS, qui nous fit traiter plus de 300 photographies aériennes concernant le territoire de la colonie de Nîmes (Fiches 1983).

 

II.1.2. Élaboration de méthodes d'extraction de l'information viaire et parcellaire isocline

J'ai contribué, avec Gérard Chouquer et Daniel Charraut, à mettre au point les outils techniques qui ont permis au Centre de Recherches d'Histoire Ancienne de Besançon de réaliser les progrès que l'on sait dans la détection et l'identification des limitations grecques et romaines en Gaule méridionale, grâce à l'automatisation du banc de filtrage optique, désormais appliqué à de vastes séries de photographies aériennes, à l'intensification de la photo-interprétation et à l'exploitation accrue des cartes topographiques dont nous avons amélioré l'efficacité en recourant à des grilles transparentes, reproduisant, à des échelles variées, sur calque synthétique stable (Mylar), des réseaux de limites parallèles, quadrillés ou rectangulaires, respectant la métrologie agraire grecque et romaine, et tracées automatiquement par le Laboratoire d'Optique de Besançon, puis par le Centre de Calcul de l’Université de Franche-Comté (titres 1, 16, 64 (I), 82).

 

II.1.3. Reconnaissance de centuriations en Gaule méridionale

L’équipe de Besançon, constituée initialement de G. Chouquer, M. Clavel-Lévêque et moi-même, a reconnu et caractérisé, morphologiquement et spatialement[8], l’essentiel des centuriations qui sont à son actif entre 1976 et 1983, date de la publication de l’article collectif qui fournit un premier tableau raisonné des centuriations de Gaule narbonnaise (titre 20 (I) ; cf. Benoit 1985 ; Chouquer 1993). J’ai, pour ma part, reconnu et effectué la projection cartographique de plusieurs centuriations établies dans les parties basses, occidentales et médianes, de la cité de Nîmes, correspondant à la plaine littorale du Languedoc oriental, entre l’étang de Thau et la bordure occidentale de la Costière de Nîmes (longitude de vauvert, 30). Il s'agit plus précisément, d’ouest en est, des réseaux dénommés conventionnellement “Montpelliérais A”, “Montpelliérais B”, “Sextantio-Ambrussum” et “Litoraria” (titres 4, p. 144-145 ; 20 (I), 25, 27, 28, 30, 33 (II, 1), 39, 40 (II, 2), 58, 59, 65).

 

II.1.4. Identification de limitations romaines en Italie centro-méridionale

Dans le même temps, j'ai mené, avec Gérard Chouquer, une enquête sur les limitations romaines archaïques, tardo-républicaines et impériales de l'Italie centro-méridionale (titres 2, 16, 21 à 23 (I) : cf. 3-4), à l'occasion de plusieurs séjours à l'École Française de Rome que m'a permis l'obtention d'une bourse, de 1980 à 1983. Nous avons saisi cette opportunité pour approfondir le rapport entre les données textuelles léguées par l'Antiquité (Gromatici ueteres ou Corpus agrimensorum Romanorum) et les formes d'organisation parcellaire anciennes fossilisées dans le paysage contemporain, telles que le représentent les photographies aériennes et la carte topographique à moyenne échelle.

Outre la reconnaissance et la caractérisation de plusieurs réseaux de la Campanie (titres 2 et 16 – I), mon rôle a consisté à effectuer la traduction de textes latins comportant des informations sur l'organisation des territoires italiens conquis par Rome et réunis dans le corpus des gromatici veteres (Blume 1848) ou corpus agrimensorum Romanorum (Thulin 1913). Notre travail collectif, mené avec Jean-Pierre Vallat, alors pensionnaire de l'École Française de Rome, a débouché sur une synthèse publiée en 1987 dans la Collection de l'École (titre 2 ; cf. 19, 21 (I), 24).

 

 

II.1.5. Modélisation de la morphologie parcellaire antique

Cette expérience nous a conduit, Gérard Chouquer et moi, à élargir et à approfondir le travail de modélisation des formes agraires antiques engagé depuis 1974 : les résultats obtenus en étudiant les limitations italiennes nous ont permis de confirmer et d'enrichir les hypothèses formulées par d'autres spécialistes, comme André Déléage (Déléage 1934) ou Focke Tannen Hinrichs (Hinrichs 1974), qui ont su attirer notre attention sur des formes de division agraire moins connues que la centuriation à unités carrées ou rectangulaires : la scamnation, la strigation, la division par iugera, par praecisurae ou par lacineae, qui trouvent leur origine dans la plus haute histoire de la République romaine (titres 19, 21 (I) et 24). J'ai rédigé à cet effet un article synthétique publié dans les actes de la Table ronde de Besançon “Cadastres et espace rural. Approches et réalités antiques” (titre 56 – I). Nous avons réuni, dans deux ouvrages publiés par les éditions Errance, la somme des résultats accumulés en 15 années de recherche en commun (titres 3 et 4).

 

II.1.6. Traduction des sources gromatiques antiques

En 1986, j'ai conçu et rédigé au nom du Centre de Recherches d'Histoire Ancienne de Besançon (UA 338) une demande de crédits auprès de la Mission à la Recherche du Ministère de l'Éducation nationale, au titre du “prolongement international de la recherche”, dans le cadre du Plan quadriennal de la recherche de l'Université de Franche-Comté, afin de favoriser la création d'un groupe de recherche pluridisciplinaire international, réunissant des latinistes, des philologues, des historiens et des historiens du droit, pour traduire, commenter et publier les traités majeurs du corpus gromatique : ce projet a finalement été retenu par le Ministère en 1988. J'ai animé les réunions du groupe de traducteurs[9] de 1986 à 1992 et assuré sur ordinateur la composition du texte et des notes du traité de Siculus Flaccus, De condicionibus agrorum, en vue de sa publication, qui eut lieu à la fin de l’année 1992 (titre 9).

J'avais déjà, auparavant, contribué à la traduction des extraits du Liber coloniarum que nous avons publié dans l'ouvrage consacré aux cadastres de l'Italie centro-méridionale (titre 2, p. 65-85), en fournissant la traduction initiale qui a été soumise à la révision des autres auteurs. J'ai réitéré ce type de travail pour l'analyse, effectuée avec Monique Clavel-Lévêque, des textes gromatiques mentionnant des opérations successives d'arpentage dans un même territoire (titre 60 (I), p. 131-137). Enfin, j'ai été amené à traduire un grand nombre de passages du corpus gromatique pour l'ouvrage sur les arpenteurs romains que j'ai rédigé avec Gérard Chouquer (titre 4).

J’ai poursuivi cette activité de traduction en étudiant, avec des collègues rattachés au GDR 926 “Paysages antiques et Atlas des cadastres de Gaule”, Antoine Gonzalès, agrégé d'Histoire et docteur en Histoire Ancienne, Jean-Yves Guillaumin, professeur de Latin à l’Université de Saint-Étienne et Philippe Robin, maître de conférences de Latin à l’Université de Franche-Comté, les textes du corpus gromatique relatifs aux bornes d'arpentage ainsi que les vignettes qui illustrent certains de ces documents. La publication des résultats de cette entreprise fait l’objet d’une chronique régulière dans la Revue Archéologique du Centre de la France, depuis 1994 (titres 47-48 – I). Les aléas liés aux tensions suscitées par mon initiative du côté de mon ancienne formation de recherche (GDR 926), m’ont obligé à reconsidérer mes collaborations et je compte poursuivre cette opération de recherche avec le concours de Pierre Jaillette, maître de conférences d’Histoire ancienne à l’Université de Lille et spécialiste des questions agraires dans la législation du Bas-Empire et de l’Antiquité tardive (Jaillette 1994, 1995) et Anne Roth-Congès, chercheur au CNRS (UMR 154). A terme, quand nous aurons terminé la traduction et le commentaire des sections tardives du corpus gromatique consacrées au bornage, l’objectif est de préparer une synthèse sur le sujet, qui mettra en regard l’information livrée par les textes et les vignettes gromatiques et les témoignages archéologiques et épigraphiques. Ce projet a fait l’objet, à l’automne 1994, d’une demande de soutien auprès du département des Sciences de l’Homme et de la Société du CNRS, dans le cadre du programme “Édition, traduction et commentaire de textes grecs, latins et orientaux” dirigé par Pierre Judet de la Combe (annexe 1). Malheureusement, cette initiative originale mise en place à l’initiative de l’ancienne direction du département SHS a sombré dans la restructuration opérée par la nouvelle direction du département. Pour autant, je n’ai pas renoncé à poursuivre ce projet qui prend place dans le programme de recherche du GDR 954 “Archéologie de l’espace rural méditerranéen”.

Comme je le souligne dans la demande soumise au CNRS, la traduction commentée des textes relatifs au bornage agraire s’inscrit dans une entreprise de longue haleine, que nous avons engagée dans les années 1980 et qui vise à faciliter l'accès des étudiants et des chercheurs spécialisés dans l'archéologie de l'espace rural, à la littérature gromatique latine et à des ouvrages majeurs publiés sur le sujet en langue étrangère. Cette initiative prolonge donc mes autres travaux de traduction, et prend place aux côtés de la traduction, par Daniel Minary, de l'ouvrage de Focke Tannen Hinrichs, Die Geschichte der gromatischen Institutionen, dont j’ai assuré le contrôle (titre 7), de la traduction, par Jacqueline Gaudey, traductrice scientifique au CRA, de la synthèse en russe d'Alexandre N. Chtcheglov, Polis et chora. Cité et territoire dans le Pont-Euxin (titre 8), que j’ai éditée à Besançon, avec Gérard Chouquer et Évelyne Gény, et de la traduction récente, par Jacqueline Gaudey, de l’ouvrage d’Oswald A. W. Dilke, The Roman land surveyors (titre 11), que j’ai éditée à Sophia Antipolis.

 

Textes gromatiques et scansion de l’activité agrimensoriale

Quand on examine la chronologie des productions gromatiques, méticuleusement étudiée par L. Toneatto (1988), on ne manque pas d’être frappé par une évolution qui permet de distinguer des phases de rédaction intensive liée à un contexte qui sollicite et justifie cet intérêt pour la pratique agrimensoriale.

La première phase est singulière, dans la mesure où elle ne suscite pas de textes techniques, des traités gromatiques, mais essentiellement des témoins épigraphiques qui constituent une partie notable des premières inscriptions gromatiques : il s’agit de la phase initiée par la loi agraire de Tib. Sempronius Gracchus, fermement appliquée par la commission triumvirale qu’elle a contribué à mettre en place et dont l’activité est attestée par plus d’une dizaine de bornes retrouvées en Italie, plus une découverte à Carthage. S’ajoutent à ce corpus les textes épigraphiques qui se réfèrent aux décisions de la commission triumvirale soit pour les confirmer, soit pour en limiter ou en annuler les effets : le milliaire de Popilius Laenas, en Lucanie (CIL, I2, 638 = Warminghton 1979, 150-151), la lex agraria de 111 (CIL, I2, 585 = Warminghton 1979, 370-437), la borne du gouverneur de Cisalpine, M. Terentius Varro Lucullus, qui rétablit à l’époque de Sylla (82/81 av. n. è.) le bornage de la commission gracchienne dans l’ager Gallicus (CIL, I2, 719 = Warminghton 1979, 174-175, n° 29).

La seconde phase significative correspond à l’exécution des assignations massives suscitées par la loi agraire de César (59 av. n. è.), que poursuivent et élargissent les triumvirs. Pour l’essentiel, cette activité sera créditée à Octave-Auguste qui en revendiquera le mérite, en masquant les initiatives spécifiques de ses collègues, singulièrement Marc Antoine, dont E. Gabba a souligné la contribution, surtout en Italie (Gabba 1953). Après Actium, Octave, surnommé Auguste à partir de 27 av. n. è., va entreprendre une vaste et massive campage d’assignations pour installer les vétérans des dizaines de légions levées par les triumvirs en incorporant de nouveaux contingents de colons dans d’anciennes colonies, en établissant d’autres groupes dans des municipes italiens et en fondant un nombre impressionnant de colonies (voir infra). Cette entreprise entraîne un effort sans précédent d’enquêtes préalables, d’achats et d’échanges de terres, d’opérations d’arpentage, de division de terres et d’archivage des opérations effectuées (Nicolet 1988, 133 sq. ; Moatti 1993 ; Moatti 1994 ; Nicolet 1994). Il n’est pas contestable que cette phase est particulièrement riche d’actes pratiques, de réalisations sur le terrain, d’innovations techniques et archivistiques dignes d’être rappelées, signalées et commentées dans les traités postérieurs. Car le caractère singulier de cette effervescence gromatique est de n’avoir laissé que peu de textes originaux, mais nombre de références sollicitées et révérées dans les traités de l’époque flavienne et antonine et dans les compilations du IVe s.

La troisième phase est la plus riche en productions textuelles, techniques et juridiques, sur l’ensemble des activités gromatiques. Elle s’étend de l’époque flavienne à celle des Sévères, sans que les dates des traités soient toujours précises ni la personnalité de leurs auteurs connue (Toneatto 1988, 20-22). On y rattache, actuellement, la plupart des grands traités classiques : Frontin, le seul auteur dont on connaisse quelques éléments de la carrière (rédaction dans les années 70-90, mort vers 103-104), Hygin (vers 98-102), Balbus (entre 102 et 106), Hygin l’arpenteur ou pseudo-Hygin (entre Frontin et 235), Siculus Flaccus (entre la fin du règne de Domitien et l’institution des provinces italiennes par Diocltien, en 290-291), Agennius Urbicus (comme Siculus Flaccus), les traités attribués au pseudo-M. Iunius Nipsus (avant la fin de la dynastie des Sévères). Cette concentration, surtout à l’époque flavienne et à celle des deux premiers antonins, mérite examen. On peut sans conteste mettre en relation une partie de cette production avec l’activité censoriale de Vespasien et de ses deux fils (Hinrichs 1989, 135 sq.). Le contrôle des terres publiques et la récupération des subsécives indûment occupés par des possesseurs oublieux de leurs devoirs fiscaux (vectigal) a représenté un énorme travail de collecte des archives oficielles et privées et de contrôle sur le terrain : vérification des limites, des superficies, des bornages. On peut estimer que cette intense activité en Italie et dans les provinces a mobilisé un grand concours d’équipes d’arpenteurs et d’experts juridiques, capables à la fois de débrouiller l’information livrée par les documents d’archives, les livres, les plans, les bornes inscrites et les marques anépigraphes, et de mener les opérations de contrôle sur le terrain avec l’aide de nombreux techniciens, employés subalternes et artisans de divers corps de métiers, pour les opérations d’arpentage et de bornage (carriers, tailleurs de pierre, lapicides, etc.).

La quatrième phase correspond à la politique de rénovation fiscale entreprise par Dioclétien et la tétrarchie et poursuivie par Constantin et sa dynastie[10]. On s’emploie, sous le règne de Dioclétien, à “entreprendre dans tout l’Empire des opérations gigantesques de recensement des populations et d’arpentage des terres” (Chastagnol 1982, 373) et à tenter de mettre à jour les archives cadastrales du haut Empire : c’est, en Gaule, le nouus census évoqué par le Panégyrique VIII.

Le caractère rigoureux et systématique des recensements est particulièrement bien illustré par le témoignage de Lactance à propos du recensement effectué en Bithynie en 306-307, quand Galère est Auguste : “On mesurait les champs motte par motte, on dénombrait les pieds de vigne et les arbres, on enregistrait ls animaux de toute espèce, on notait individuellement les noms de hommes ; dans chaque cité, on rassemblait la population de la ville et de la campagne ; toutes les places étaient remplies de familles entassées en troupeaux ; tous étaient présents avec leurs enfants et leurs esclaves” (De mortibus persecutorum, 23).

Les registres du cens et les matrices cadastrales sont révisés selon un rythme quinquennal, conforme à la plus haute tradition, en 297, 302, 307 et 312, puis tous les quinze ans (indictions). J’ai avancé l’hypothèse, partagée par mes collègues de l’équipe de Besançon, que l’époque avait pu connaître des opérations d’arpentage et de division agraires, susceptibles de justifier l’existence de réseaux nouveaux dans certaines régions du Languedoc pourvues de plusieurs centuriations (Favory 1989 = titre 30 (II, 1), 263). Je mettais en relation de telles entreprises avec les opérations de réfection et de bornage de la voie domitienne attestées par une dizaine de milliaires entre Arles et Narbonne, disposés sous Tetricus, Dioclétien, Galère, Maxime Daia, Constantin, Constantin et Licinius, Julien (König 1970, 60-62, François, Landes 1990). Même si de nouvelles limitations ne sont peut-être pas à l’ordre du jour — mais il n’a pas d’argument qui s’y oppose —, la rénovation de l’impôt foncier passe alors par une définition fine de l’assiette fiscale (Déléage 1945 ; Cérati 1975), combinant une unité de surface dont la valeur contributive varie selon la qualité du sol et son usage agro-pastoral, et une unité abstraite, dont la valeur contributive varie en superficie selon la qualité du sol et son utilisation.

En Syrie, le iugum équivaut ainsi à 5 jugères de vignobles, ou à 20 jugères de terres arables, ou à une plantation de 225 oliviers en plaine, ou de 450 en montagne, ou à 40 jugères de terrains montagneux, de moindre valeur, ou à 60 de terrains de troisième qualité, encore plus médiocre (Livre de droit syro-romain, art. 121 ; Chastagnol 1982, 373 ; cf. Lefort et al. 1991, 18).

Dans une partie de l’Empire, on estime en iuga et l’impôt s’appelle iugatio, ailleurs, comme en Gaule, on estime en capita et l’impôt s’appelle capitatio : en 311, Constantin exempte la cité des Éduens de 7000 capita sur les 32000 qui sont comptés pour l’ensemble du territoire (Panégyrique VIII). Cette évaluation permanente, périodique, des potentialités agrologiques et fiscales des terres exige l’intervention d’un corps spécialisés de géomètres ou arpenteurs, dont l’activité est largement attestée en Égypte (Lefort et al. 1991, 17-18) et évoquée dans les constitutions impériales et dans la littérature gromatique (De Ruggiero 1895, 368). Au Bas-Empire, le corps des arpenteurs est strictement organisé et hiérarchisé, sous l’autorité du primicerius mensorum (Cth, VI, 34, daté de 405), avec une classe supérieure, celle des cadres scientifiques chargés de diriger les opérations d’arpentage et de former les géomètres, appelés auctores, togati ou togati Augustorum et qualifiés du titre de uiri perfectissimi, età à un rang inférieur, une classe subalterne, composée de techniciens chargés des opérations de terrain, les mensores, ou mensores agrorum ou agrimensores.

C’est dans ce contexte que sont sollicités, compilés, abrégés et commentés les archives cadastrales du principat et les traités gromatiques datant du Bas-Empire. Le témoin le plus illustre de cette activité de dépouillement est l’abrégé connu sous le nom conventionnel de liber coloniarum I ou liber regionum I, rédigé à l’époque de la dynastie constantinienne, dans la première moitié du IVe s. (Toneatto 1983, 42, n. 86 ; Grelle 1992, 75). C’est à cette époque du Bas-Empire qu’est constitué le corpus agrimensorum (romanorum), c’est-à-dire entre la rédaction du liber coloniarum I et la rédaction du premier manuscrit livrant le corpus, l’Arcerianus B, daté de la fin du Ve s. ou du début du VIe s. Le corpus a une fonction  : c’est un manuel pédagogique, destiné à la formation des arpenteurs du Bas-Empire. On a réuni à cette fin des traités de l’époque classique, qui avaient déjà cette fonction, des extraits de textes juridiques (lois agraires, code théodosien), des extraits de traités d’arpentage rédigés par des arpenteurs de l’époque, des catalogues techniques. Progressivement, le corpus va s’enrichir de nouveaux textes : le premier catalogue alphabétique des descriptions de domaines ruraux (Casae litterarum A, fin Ve s.-déb. VIe s.), des extraits de Boèce, Arith. et de la traduction latine des Éléments euclidiens (fin Ve s.-déb. VIe s.), de Cassiodore, De artibus… (déb. VIe s.), du De iugeribus metiundis (VIe s.), des extraits des Origines d’Isidore de Séville (VIe-VIIe s.).

 

 

II.2. Bilan critique de 20 années de recherches archéomorphologiques

 

Je me suis toujours efforcé, avec mes différents partenaires scientifiques, à ne pas tarder dans l’élaboration et l’interprétation des données et à publier aussi rapidement que possible les résultats de nos travaux. D’une part, parce que les règles du financement de la recherche exigent des rapports annuels ou bi-annuels et qu’il est inutile de multiplier les retours sur l’élaboration des données. D’autre part, parce que le travail collectif et l’interdisciplinarité imposent la circulation de l’information : autant veiller à ce que cette information soit correctement présentée et intelligible. La démarche n’est pas sans danger, bien entendu, car elle oblige à revenir sur ses propres hypothèses et à corriger des propositions antérieures, ce qui n’est pas du goût des personnes attachées à un étrange principe : un texte, daté, une vérité, définitive. Mais son intérêt est de provoquer ou d’encourager le débat sur les diverses questions suscitées par les méthodes et les résultats des recherches récentes sur la structure agraire antique et médiévale.

Les réactions critiques permettent de pointer les interrogations majeures, qui touchent à de multiples aspects de l’histoire agraire et qui élargissent assez logiquement la discussion à d’autres champs historiques : histoire politique et institutionnelle, histoire du droit foncier, histoire de la colonisation, histoire du paysage.

Comme l’essentiel de ma production sur les limitations a été publié et que j’en connais les échos, positifs ou négatifs, l’état actuel du débat me permet de donner ici mon opinion sur un certain nombre de questions.

Les travaux de l’“équipe de Besançon”, comme on dit, n’ont pas manqué de réactualiser, de renouveler ou d’engendrer un certain nombre d’interrogations de la part de chercheurs peu voire pas du tout convaincus par nos résultats, ou attachés à des certitudes anciennes. Par ailleurs, l’engouement pour la recherche des “cadastres” antiques, c’est-à-dire, pour l’essentiel, des centuriations romaines, encouragée par les travaux et les appels à l’action des pionniers des années 50 et 60, R. Chevallier et M. Guy, puis par nos travaux, a contribué à multiplier les découvertes, aboutissant dans certaines régions méridionales, singulièrement en Languedoc, à un réel engorgement de réseaux, peu acceptable par les gens raisonnables. Cet encombrement crée des tensions entre les producteurs de résultats eux-mêmes, occasionnant une littérature à accents polémiques qui n’est pas de nature à rassurer les non-spécialistes, déjà portés au doute. Et, de fait, quand un inventeur de réseau plaide pour l’existence d’une limitation, celle qu’il a identifiée, en niant l’existence d’une autre, de même orientation, découverte par un autre chercheur, qui croire ? C’est cette confusion, irritante pour les archéologues confrontés aux vestiges de parcellaires découverts en fouille, qui a conduit les responsables de l’UPR 290 et du SRA de Languedoc-Roussillon à provoquer une table ronde à Lattes, le 25 mars 1992, pour tenter de dégager un catalogue des réseaux connus et reconnus par la communauté scientifique et de les baptiser par des appellations acceptées et à utiliser par tous (Cadastres et occupation du sol, RAN, 26, 1993, p. 11-178).

On peut assez bien cerner les questions soulevées par les résultats de nos recherches sur les limitations antiques.

Les premières puisent dans le catalogue des idées reçues :

- il n’est de limitation, entendre centuriation, concevable que dans le cadre des colonies romaines. Ce postulat a l’avantage de restreindre le champ des découvertes recevables à l’espace de la seule Gaule méridionale, qui regroupe les colonies romaines localisées dans le territoire national.

- proposition liée à la précédente : on ne saurait évoquer de centuriation en dehors de la colonisation, au sens étroit du terme, celui de déduction coloniale et d’assignations de terres. Ce qui, chez d’aucuns, pose d’emblée la question de la vraisemblance des réseaux reonnus dans d’autres territoires de cités que les territoires réputés et assurés coloniaux, et ce qui, chez d’autres, confrontés à la même réalité observée, occasionne la production d’hypothèses variées sur l’histoire de ces cités, sollicitée pour fournir des faits et des contextes favorables à l’hypothèse d’une déduction coloniale ou à d’assignations viritanes.

Dès lors qu’on conteste l’existence d’une limitation antique, ce qui se conçoit tout à fait, se pose tout de même le problème de la nature des vestiges observés : que voit-on et à quoi correspond ce que l’on voit ? Question qui peut être résolue par une autre forme de critique, celle qui s’interroge moins sur l’objet que sur la méthode utilisée. Nous ne réussissons à voir que ce que notre imagination ou notre idéologie nous conduit à trouver dans un espace en réalité vierge des structures que nous croyons y découvrir.

Je regrouperai les différentes critiques dans plusieurs thèmes que j’aborderai successivement, en essayant de respecter la progression des problèmes posés, depuis l’identification même d’un réseau jusqu’à son interprétation historique.

 

II.2.1. Questions de méthode

 

On ne peut douter qu’il existe dans le monde et dans notre Europe des aménagements agraires de grande ampleur, comme l’a opportunément souligné O.A.W. Dilke quand il met en prespective les réalisations antiques : l’Antiquité gréco-romaine n’a pas le monopole de la ligne droite et de l’angle droit (Dilke ***). Quand donc est-on autorisé à identifier dans un réseau de lignes du paysage les vestiges d’une limitation antique ? J’ai eu l’occasion, comme Gérard Chouquer et Monique Clavel-Lévêque, d’expliciter à plusieurs reprises le dispositif analytique mis en œuvre par l’équipe de Besançon. Je n’y reviens pas puisque ce dossier contient les articles qui en détaillent les outils et la démarche exploratoire (titres 1, 16, 64 – I).

Je résumerai ici les étapes marquantes de ma propre pratique, chacun d’entre nous valorisant ou privilégiant telle ou telle forme d’!investigation sans se priver des ressources des autres outils. Du fait même de l’originalité et de la densité de l’histoire agraire française, qui ont permis, dans la plupart des régions, de conserver jusqu’en plein XXe s. une morphologie agraire combinant les héritages des siècles antérieurs, et grâce à l’excellence des cartes topographiques du territoire national réalisées à l’initiative du pouvoir central dès le XVIIIe s., ce qui a encouragé la naissance d’une culture spécifiquement française du levé topographique et de la projection cartographique, qui continue à s’exporter, nous disposons, en France, d’une couverture cartographique à moyenne échelle de qualité, fiable, propre à autoriser un dépouillement préalable des linéaments structurant un paysage.

 

La carte topographique

C’est à partir de ce support documentaire que j’ai effectué en priorité, seul ou avec Gérard Chouquer, les repérages initiaux des réseaux potentiellement antiques. Je rappellerai ici ce que j’ai souligné dans plusieurs articles : le carte topographique sélectionne l’information représentée et code cette information avec des signes conventionnels. Elle contribue de la sorte à valoriser ce qui constitue la structure d’un réseau éventuel de limites plus ou moins bien pérennisés.

 

La photographie aérienne et le filtrage optique

La photographie aérienne, dont nous avons consommé des centaines d’exemplaires, nous permet, par principe, c’est-à-dire du fait même de sa nature documentaire qui révèle tout ce qui est visible dans un paysage en visée verticale, de confirmer ce premier niveau d’information livré par la carte topographique, en soulignant la densité et la fréquence des masses parcellaires respectant la même orientation que les linéaments identifiés sur la carte topographique. Le filtrage optique nous a servi à vérifier, d’une part, l’extension d’un tel phénomène parcellaire et, d’autre part, à repérer l’existence d’autres directions dominantes du parcellaire. J’y reviendrai puisqu’on aborde là la question controversée de la “superposition” de plusieurs limitations dans un même territoire.

Disons-le tout net : le filtrage optique fait fantasmer comme, dans d’autres contextes, l’outil informatique[11].

Certains de ceux à qui nous en avons donné l’accès l’ont considéré comme une panacée et en ont fait un usage contestable, au plan du discours, en lui conférant des capacités d’identification et d’authentification auxquelles ne peut prétendre l’outil : “voilà ce que donnent l’image filtrée, on y reconnaît très bien la centuriation romaine”. Non, on y constate une sélection de tracés, plus ou moins denses, à identifier, qui présentent la particularité de partager, plus ou moins, la même inclinaison dans deux directions associées à 90°. Tout le travail d’interprétation reste à faire.

Pour d’autres, les observateurs critiques, le recours à l’outil que nous sommes sensés pratiquer systématiquement et de manière quasi-maniaque serait une preuve implicite de la fragilité de nos outils d’enquête[12]. Il est vrai que le filtrage, par définition, qu’il soit le fait d’un traitement optique ou numérique, supprime de l’information et mutile l’image du paysage soumise au filtrage, ce qui doit constituer, pour cette catégorie de critiques, le signe tangible que nous nous éloignons de l’objet à étudier, en voie de dissipation dans de machiavéliques manipulations.

 

II.2.2. Critique d’un discours critique sur la méthode

 

Si on élargit le champ de la critique portant sur les questions de méthode, il me paraît qu’on peut fédérer les points abordés en deux groupes.

 

II.2.2.1.Un discours exigeant, une pratique qui l’est moins

Je distingue déjà les critiques formulées par les chercheurs qui travaillent comme nous, nécessairement avec les mêmes documents que ceux que nous utilisons, et pour l’essentiel avec les mêmes outils : des grilles transparentes reproduisant à l’échelle du document catographique analysé, généralement les feuille à 1/25 000, différents modèles de la structure recherchée, et la photo-interprétation. Pour une partie d’entre eux, ces chercheurs travaillent dans les mêmes régions que celles que nous étudions et tentent de singulariser leur production par une pétition de principe sur la qualité et la rigueur de leur démarche méthodologique, à l’occasion de notes peu aimables à notre égard. Ce discours convenu a eu son mentor, Jean Benoit, avec qui nous avons eu de longues discussions. Il nous reprochait fondamentalement d’aller trop vite en besogne et de produire trop d’hypothèses de réseaux : pour résumer, la critique portait plus sur la quantité produite que sur la qualité de la méthode utilisée[13].Lorsqu’il est apparu que ce type d’introduction devenait une habitude, j’ai estimé nécessaire de faire une mise au point, d’autant que les premières manifestations de ce type émanaient de collègues qui avaient fréquenté nos stages de formation, soit comme stagiaire, soit comme formateur. J’en rappelle le contenu, publié en introduction à mon étude sur l’environnement de Lattara (titre 28 – II, 1) :

 

“Quel que soit le qualificatif qu'on lui donne, l'archéologie du paysage est en train de conquérir un statut majeur dans la science historique (Leveau 1984 ; Fiches 1987 ; Zadora-Rio 1987) et, comme telle, donne lieu à des débats sur la pertinence des méthodes utilisées et sur la valeur de leurs résultats. Il en est ainsi de l'usage que le Centre de Recherches d'Histoire Ancienne de Besançon fait des techniques empruntées à la physique et à l'informatique : en particulier, on ne manque pas de s'interroger sur sa capacité à produire, de manière prolifique donc suspecte, des trames cadastrales à dimensions variables, qui encombrent désormais le cadre jusqu'alors relativement paisible des cités de Narbonnaise et de l'Italie centrale (1).

Rapidité d'analyse et abondance de résultats impliquent, pour l'étude de la trame paysagère, le choix d'échelles qui enlèveraient finalement beaucoup de crédibilité à nos restitutions cadastrales : c'est qu'on a du mal, généralement, à conjuguer des niveaux d'information différents, puisqu'il faut articuler, dans une vue synoptique et dialectique, des structures intermédiaires (le réseau des axes cadastraux) qui régissent l'organisation du paysage à une échelle telle que seul l'examen de la carte topographique et des missions aériennes les rend perceptibles, et des structures parcellaires (morphologie agraire induite par le cadastre antique) et ponctuelles (événements archéologiques), dont la révélation et l'analyse sont assurées avec le concours d'autres instruments et méthodes. Mais il serait injuste de reprocher à l'équipe de Besançon de survoler l'Empire romain en se contentant d'exploiter la cartographie ou les missions aériennes à grande et moyenne échelle : ce serait ignorer ce qui constitue, dans la réalité des recherches engagées, une pratique exigeante, multiforme, combinant toutes les approches possibles dans une région donnée. Le statut de la documentation commande en effet la nature de l'approche qu'elle autorise : à informations variées et inégales, selon les régions étudiées, démarches adaptées donc différentes ; en outre, chaque itinéraire particulier, dans une région donnée, instruit et enrichit la recherche collective. Ces travaux s'inscrivent dans un processus cognitif que n'interrompent aucunement les nécessaires publications qui informent, rapidement, à une étape du travail, en courant le risque d'être dépassées, complétées et contredites par les résultats de l'étape suivante.

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(1) Cf. Benoit, 1985, 26-30 ; France 1986, 76-77 ; de même, plus récemment, Benoit 1986, 80-81. Les deux auteurs, qui exploitent par ailleurs largement les travaux de Besançon, présentent nos techniques de décryptage, en saluent l'apport mais s'interrogent sur la pertinence de notre pratique en soulignant des limites que nous n'avons cessé de regretter à longueur de publications, parues bien avant leurs articles : d'autant que ces limites tiennent à l'essence même des documents utilisés et à l'information archéologique, deux domaines dont la responsabilité nous échappe. Nous ne prisons guère, en outre, d'être présentés comme des fanatiques de la seule centuriation, alors que nos recherches ont contribué fortement à réhabiliter les autres formes cadastrales romaines et à modéliser les systèmes cohérents protohistoriques: on s'en convaincra en se reportant à notre ouvrage collectif sur l'Italie centro-méridionale (Chouquer 1987). Enfin il est agaçant de recevoir des leçons de méthodes apparemment conçues pour des demeurés, puisqu'elles intègrent nos techniques, notre démarche, notre modélisation de la recherche : serions-nous les seuls à ne pas vouloir et savoir en tirer profit ?

Ces reproches nous paraissent d'autant moins fondés que nos travaux et résultats sont largement accessibles à la communauté scientifique, par l'intermédiaire de publications nombreuses et de stages de formation fréquents : ils suffisent à prouver la complexité de notre recherche, nos exigences théoriques et méthodologiques, et notre souci permanent de croiser toutes les informations disponibles. A ce point du débat, ce ne sont donc plus les outils et les méthodes qui comptent : les techniques et les concepts sont largement diffusés, grâce en particulier à nos soins. C'est bien plutôt la capacité des individus ou des équipes à produire des résultats : ce sont eux qui méritent discussion.”

 

Les épigones de Jean Benoit se sont emparés de son discours pour l’ériger en emblème de leur production, affiché avec ostentation dans chacune de leur publication[14]. Pour autant, ces chercheurs n’utilisent pas le filtrage optique dont ils peuvent difficilement critiquer les résultats et travaillent fondamentalement comme nous pour effectuer leurs relevés sur carte, se bornant, de toute évidence, à opérer des relevés sectoriels sur photographies aériennes pour démontrer la densité parcellaire du réseau étudié. Dans ce cas, le débat ne porte plus sur l’objet désigné — la méthode —, mais sur d’autres considérations, moins avouables, qui tiennent aux conditions de l’existence scientifique. Quand on a l’habitude de pratiquer ce type de recherche, on est un peu confondu, c’est le moins qu’on puisse en dire, par la multiplication et par l’extension déraisonnables des réseaux en Languedoc et en basse vallée du Rhône que chacun s’emploie à proposer. On a la nette impression que pour exister, il faut créer des réseaux, nombreux, donc inédits, et immenses. La multiplicité et l’hypertrophie de l’emprise géographique des réseaux encouragent les spéculations historiques et offrent à un objet somme toute ingrat une scène valorisante : celle de la grande histoire, l’histoire politique et institutionnelle, puisqu’un même réseau peut embrasser des territoires aux statuts différents, le territoire dépourvu de statut clair partageant le sort gromatique d’un territoire colonial et se trouvant ainsi doté d’un rang et d’une dignité ignorés par les sources traditionnelles et explicites (textes, inscriptions, monnaies). Cette compétition juvénile et imprudente peut conduire à des confusions plutôt cocasses, mais qui sont trop peu relevées, singulièrement au sein des jurys chargés d’évaluer ces travaux.

 

Deux noms pour un même réseau

On vient de voir surgir deux réseaux qualifiés, l’un, réseau Orange D et le second, Orange E. Ces deux réseaux embrassent la même région, même si leur extension respective diffère. Orange D développe le réseau de ses limites des Alpilles aux collines du Tricastin, et des contreforts des Préalpes, à l’est, à la rive droite du Rhône, à l’ouest. Son inclinaison est estimée à N 17° O et son module de 20 actus à 705 m (El Hasroufi 1994a et b). Orange E s’étend d’Avignon aux collines du Tricastin et de la rive gauche du Rhône à Carpentras (Assénat 1994-1995). Son inclinaison est estimée à N 14° O et son module de 20 actus à 705 m. La parenté de l’orientation et l’identité de la valeur du module ne sont pas fortuites : il s’agit du même réseau parcellaire et ses deux inventeurs le datent soit de la fondation coloniale d’Orange dont l’urbanisme antique comporte des axes structurants respectant cette orientation, soit de la période antérieure. Il faut reconnaître à M. El Hasroufi l’antériorité de l’invention (El Hasroufi 1985 ; M. Clavel-Lévêque 1989b, 225, n. 3)[15] et M. Assénat assume la responsabilité de la confusion, puisqu’elle reconnaît, p. 44, n. 11, l’existence d’un réseau Orange D évoqué par M. Clavel-Lévêque (Clavel-Lévêque 1991). Il est vrai que la cartographie, à très petite échelle, des limites théoriques de ce réseau dans la publication de M. Clavel-Lévêque (ibid., fig. 1), et le silence entretenu par ailleurs sur ses caractéristiques morphologiques, voire sur son existence[16], jusqu’à la publication de 1994 (El Hasroufi 1994), ne permettaient guère à M. Assénat de vérifier l’identité de sa découverte avec le réseau Orange D. Mais la région concernée et l’inclinaison du réseau des limites sur les cartes synthétiques produite par M. Clavel-Lévêque (1991 et 1989, fig. 42, p. 258 ; cf. Clément, Peyre 1991, 126)[17] auraient dû l’inviter à une plus grande prudence et à solliciter des informations auprès des intéressés.

Un autre cas mérite qu’on s’y arrête. Il s’agit de la confusion entre le réseau centurié dénommé Nîmes A et le réseau inventé par A. Pérez et dénommé Forum Domitii B (fig. 2.2.1). J’ai été amené, pour les besoins de l’analyse consacrée au territoire de l’oppidum du Castellas, à Murviel-lès-Montpellier, à résumer ce qu’on savait d’un réseau que je n’ai pas découvert mais dont je suis amené périodiquement à commenter les manifestations parcellaires dans mes enquêtes microrégionales.

 

“La centuriation Nîmes A, réseau énigmatique et passionnant à plus d'un titre. Il s'agit en effet d'une des plus grandes centuriations du Languedoc, puisqu'elle s'étend de Beaucaire (Ugernum), sur le Rhône, à Murviel. Elle est inclinée à 30°30' à l'ouest du nord géographique et se développe en respectant une périodicité de 20 actus  équivalant à 704 m. On l'a longtemps considéré comme un réseau assez précoce, en raison de la modestie de son module et de l'organisation interne de ses centuries dans la Vistrenque (Gard), qualifiée de scamnatio in centuriis  (Chouquer 1983, 93, fig. 2). Plus récemment, à la suite de l'analyse conduite par J. Benoit sur le parcellaire urbain de Nîmes, on a pu le mettre en relation avec deux trames pré-augustéennes de l'urbanisme antique, d'orientation voisine (trame verte : Ng-31°50' O et trame violette : Ng-28°50'O ; Benoit 1981, p. 88). Il pourrait donc s'agir d'un réseau césarien (Christol 1987-1988, p. 90-92) ou césaro-triumviral, postérieur en chronologie relative au réseau Sextantio-Ambrussum  (Favory 1988, p. 23-25 ; 1989 ; 1991), ce qui n'aurait rien d'étonnant quand on connaît le goût des triumvirs pour les vastes réseaux conçus pour accueillir de nombreux vétérans.

Repéré à l'origine par J.-L. Fiches et J. Soyer grâce au filtrage optique, avec une inclinaison à N-32° O (Fiches 1983, p. 261-262), et calé par les soins de G. Chouquer qui en a fourni la première restitution des limites reconnus jusqu'à la longitude de Mauguio (Chouquer 1983), ce réseau a été confié à M.-J. Ouriachi qui vient d'en vérifier l'extension jusque dans le bassin de Montbazin, en identifiant de remarquables vestiges entre Saussan et Murviel.” (titre 33 (II, 1), 103-105).

 

Comme on le vérifie, j’ai pris soin, dans cette courte présentation synthétique, à donner les références des ouvrages et articles où la chronologie de ce réseau était débattue. Dans sa thèse, A. Pérez évoque rapidement son existence dans sa présentation des “cadastres parfaitement identifiés” (1995, 82), renvoie à mon seul article sur le territoire de Murviel, ce qui est court, et conclut, sur cette seule référence : “Après avoir avancé une datation très précoce (du fait surtout de sa petitesse de son module), on évoque maintenant une œuvre césaro-triumvirale, sans beaucoup de précisions.” Le manque de précisions que regrette ici A. Pérez se mesure à son manque de curiosité. Mais là n’est pas le problème que je souhaite aborder.

A. Pérez connaît donc l’existence d’un réseau, sa nature, son orientation, son module, son emprise géographique. Quand on aborde l’organisation parcellaire d’une région, il importe de s’assurer de la traduction cartographique des réseaux déjà connus. A vouloir procéder rapidement, on risque fort de présenter comme inédite la substance d’un réseau déjà connu et de multiplier inutilement, par redondance, une même information. C’est le cas de l’extension qu’il donne à son réseau Forum Domitii B entre le Lez et le Vidourle, où le parcellaire influencé par le réseau Nîmes A (N géographique 30°30’ O) est requis pour démontrer la matérialité du réseau identifié dans le bassin de Montbazin et incliné à N 36° O. Ce qui aboutit à produire des exemples cartographiques censés illustrer l’influence des deux réseaux à partir du même ensemble parcellaire. Ainsi, dans la plaine de Lunel et de Mauguio, entre Mudaison et Candillargues, le même parcellaire prouve, selon l’équipe de Besançon, l’influence du réseau Nîmes A (fig. 2.2.2 et 3) et, selon A. Pérez, celle du réseau Forum Domitii B (fig. 2.2.4). Dans ce cas, A. Pérez n’a pas reconnu une double évidence qui saute aux yeux : celle de l’intervalle de 20 actus qui sépare deux chemins et qui invite à tester un calage sur eux (fig. 2.2.5), et une autre, qui est celle de l’inclinaison parcellaire dominante, pauvrement représentée sur la carte IGN d’une région dépourvue de clôtures, mais éclatante sur les photographies aériennes ou sur les plans cadastraux. J’ai présenté l’étude morpho-métrologique et archéologique de ce cas de figure à trois reprises, en 1992 et 1993 (titres 35 (II, 1) ; 36 (II, 2), p. 101 ; 64 – I) et le secteur a servi de zone-test pour la recherche automatique de périodicités que j’effectue avec D. Charraut. De même, M. Assénat, qui travaille avec A. Pérez, retient ce secteur pour l’analyse des contacts entre les réseaux Sextantio-Ambrussum et Nîmes A (1991, pl. X = fig. 2.2.6).

 

Un même nom pour deux réseaux différents

A noter que la confusion de substance se double ici d’une confusion d’appellation. Forum Domitii B désigne également un réseau découvert par Gérard Chouquer (N 23°30’ E, 20 actus = 707 m) (Chouquer, Favory 1992, 142-143) et reconnu parallèlement par A. Pérez qui a proposé, de son côté, de l’appeler Béziers D (N 23° E dans l’ouest biterrois et N 24° à Montpellier, 20 actus = 708 m), en lui donnant une plus grande extension occidentale, jusqu’à l’Aude (Pérez 1990b) : cf. Chouquer 1993, 94, s.u. Béziers D. A ce propos, J.-L. Fiches a noté avec perspicacité que l’extension orientale du Béziers D d’A. Pérez pourrait fort bien revendiquer un statut autonome et un nom spécifique, dans l’extension réduite que lui a reconnue G. Chouquer (Fiches 1996) : en effet, A. Pérez cale son réseau Béziers D sur le tronçon de la voie domitienne, entre Béziers et Cessero, qui constitue la diagonale d’un chapelet de centuries (fig. 2.2.-7). Or il ne relève pas que la construction du réseau Forum Domitii B proposée par G. Chouquer repose sur un principe identique, puisqu’elle s’appuie sur deux tronçons disjoints de la voie domitienne, dans le bassin de Montbazin, formant la diagonale d’assemblages de 2 centuries sur 5 (fig. 2.2.-8). Peut-on accepter l’hypothèse d’un réseau unique mais d’origine différente ?

 

Les charmes du gigantisme

Prenons un autre exemple. J’ai constaté que le réseau que j’ai le plus étudié, dans une région que j’ai prospectée avec Claude Raynaud entre 1986 et 1990, celui de la centuriation Sextantio-Ambrussum, qui est apparemment trop étroitement contenu dans la plaine de Lunel et de Mauguio, prenait brusquement la poudre d’escampette, et franchissait le Rhône pour déployer ses limites jusqu’au-delà de la Durance et jusqu’à Aix-en-Provence. M. Assénat, auteur de cette amplification géographique (Assénat 1991), a nécessairement rencontré les mêmes conditions problématiques d’analyse qu’Antoine Pérez a connu lorsqu’il a exporté un réseau “narbonno-toulousain” (sic) jusqu’à l’Osse, en Armagnac et même, par fragments, jusqu’aux portes de Bordeaux (Pérez 1986, 125). Cette proposition étonnante et hasardeuse d’un réseau couvrant 250, voire plus de 300 km si l’on intègre l’extension vers Bordeaux, de part et d’autre d’une frontière provinciale, a été publiée dans la Rrevue Archéologique de Narbonnaise, apparemment peu effarouchée par l’hypothèse et par les conditions mêmes de son élaboration. Il est en effet matériellement impossible de réaliser un assemblage unique et cohérent de cartes topographiques à 1/25 000 pour de telles distances. Autrement dit, les pratiquants de ce type d’exercice opèrent par sondages[18] et vérifient si l’inclinaison du réseau repéré dans une région est attestée dans d’autres régions, sans que soit assurée la cohérence et la continuité géographique du modèle quadrillé des limites.

Dans un article publié en 1993, je rappelle que le réseau centurié Sextantio-Ambrussum, compte sans doute, au total, 48 kardines et 31 decumani, soit une pertica hypothétique de 800 centuries environ, si l'on tient compte des secteurs dépourvus de traces pour des raisons topographiques ou hydrographiques, c'est-à-dire 400 km2. Il s'agit, relativement, d'un petit réseau, dont l’extension, d’est en ouest, n’excède pas 35 kilomètres. Son étude requiert pourtant un assemblage de 8 cartes à 1/25.000, soit plus de 2 m2 à étaler sur une table, ou un assemblage — théorique — de plus de 350 feuilles cadastrales au 1/2.500 ! (Charraut-Favory 1993, = 64 – I ).

G. Chouquer, qui avait préalablement étudié les réseaux hypothétiques des régions concernées, n’a eu aucune peine à démontrer que la grille proposée par A. Pérez englobait des réalités fort distinctes par leur inclinaison et par la valeur métrique de leur module de 20 actus (Chouquer-Favory 1992, 135). En outre, un mathématicien britannique, J.W.M. Peterson, passionné par les problèmes d’identification automatique d’un réseau “limité”, par des méthodes informatiques, a démontré, dans le cas de ce réseau, la variation de l’azimut des limites et l’impossibilité d’intégrer dans une même grille, caractérisée avec l’inclinaison et le module linéaire que lui donne A. Pérez, les éléments planimétriques retenus et présentés dans ses cartes.

J. Peterson a conçu en effet un logiciel capable, à partir d'un point de référence initial constitué par un carrefour remarquable et incontestable du carroyage antique supposé et à partir d'une définition précise de son inclinaison et de son module linéaire, de calculer les coordonnées cartésiennes de tous les carrefours théoriques d'un réseau cadastré au sein du carroyage kilométrique correspondant au système de projection adopté, ce qui offre un moyen efficace de vérifier la pertinence d'un calage et de l'extension qui en est proposée (Peterson 1988).

En limitant simplement le contrôle à trois cartes contiguës (2445 E : Lézignan-Corbières, 2546 O : Narbonne, 2446 E : Ferrals-les-Corbières), soit un espace de 25 km d’est en ouest, entre Narbonne et Olonzac, il relève une différence d’inclinaison de plus de 3°,30 entre les modèles quadrillés réputés structurer les limites relevées et cartographiées par l’auteur, si l’on retient son hypothèse de module. La meilleure approximation serait obtenue avec un module de 20 actus équivalant à 700 ou 701 m, valeurs inconnues à ce jour. Et dans ce cas, la différence angulaire atteindrait 0°,6 dans une même carte. Pour J. Peterson, il est impossible de mettre en correspondance, dans une même grille, les figures 2 (région de Lézignan-Corbières) et 3 (région de Narbonne) de l’article d’A. Pérez[19].

A. Pérez lui-même a renoncé à conserver cette restitution absurde. On retrouvera la partie orientale de ce réseau orienté, en 1986, à N 30°30’ E, pour un module de 20 actus = 705 m, dans le réseau Narbonne D, centuriation dont le cardo est orienté à N 32° 20’ E (pérez 1995, 107) ou N 32° E (ibid., 188). Après avoir été présenté comme un “cadastre interprovincial”, “peut-être le plus vaste retrouvé en Gaule” (Pérez 1986, 125), le réseau réduit à des dimensions intelligibles “offre la particularité de rester cantonné à l’intérieur des limites du teritoire de sa cité d’origine, et même de coïncider à peu près avec ce que l’on sait de ses frontières, de sorte qu’il mérite, plus que tout autre, le qualificatif de pertica narbonnaise” (Pérez 1995, 108). Je n’ai pas lu, dans le discours d’A. Pérez, si prompt à délivrer des leçons de méthode et de rigueur, la moindre ligne justifiant le rétrécissement, à 55 km, de son premier réseau, étendu à 250/300 km.

 

En ce qui concerne la restitution proposée par M. Assénat pour son extension outre-Rhône du réseau Sextantio-Ambrussum, je me bornerai à préciser que lors d’une séance de travail commune sur la région de Nîmes, à partir d’un assemblage de cartes couvrant la région de Montpellier au Rhône, G. Chouquer, J.-L. Fiches et moi avons vérifié, une fois de plus, l’impossibilité de trouver une extension de ce réseau au-delà du Vistre. En revanche, on a confirmé, à cette occasion, une autre orientation parcellaire, mesurée à NL 26° O environ, donc proche, à 3° 30’ tout de même, de celle du réseau Sextantio-Ambrussum, et que J.-L. Fiches et J. Soyer ont très tôt identifiée comme un réseau antique qu’ils ont dénommé Nîmes C (Fiches, Soyer 1980, 261-262 ; Fiches 1993, 102). Les récents travaux de reconnaisssance archéomorphologique effectués sur photographies aériennes, par R. Gonzalès-Villaescusa et G. Chouquer, dans la région de la Costière nîmoise traversée par le tracé du TGV “Méditerranée”, ont démontré l’emprise de ce réseau (Chouquer 1995 ; Chouquer, Gonzalès Villaescusa 1995). Le problème est qu’on ne peut, actuellement, lui attribuer un modèle de structure et qu’on ne saurait, en tout état de cause, le qualifier de centuriation (fig. 2.2.-9). Une série d’observations archéologiques effectuées au sud de Nîmes, au lieu-dit Viol du Plan, confirment par ailleurs l’existence de séries de fossés parallèles comblés au Ier s. av. n. è. et inclinés entre NL 21°30’ et 24°30’ O. :

- à Viol du Plan 1, à la salle Omnisports, L. Vidal et H. Petitot ont identifié un système antique, orienté à NL 31°35’ O, constitué de deux fossés perpendiculaires et d’un chemin empierré scellant deux fossés parallèles distants de 5,5 pieds, comblés au Ier s. av. J.-C. (Vidal, Petitot 1992, 311 ; Vidal 1993, 349 ; Vidal 1994, 44 et 56) ;

- à Viol du Plan 2, au Palais des Congrès, à l’est du site précédent, le chemin empierré est prolongé par un réseau de quatre fossés quasi-parallèles dont l’un, comblé dans les deux premiers tiers du Ier s. av. J.-C., est incliné à NL 24°30 O (Vidal 349-350).

- par ailleurs, la fouille des habitats du Mas de Vignoles et du Gouffre des Bouchers (Compan et al. 1993, 2-3), distants de 400 m, et situés à 1100-1200 m au sud de Viol du Plan, ont révélé un réseau de fossés comblés dans le dernier quart du Ier s. av. J.-C. et dont l’orientation est estimée à NL 23° O[20].

Au total, ce réseau qui est observé dans la Vistrenque et sur le plateau-terrasse de la Costière de Nîmes et dont l’existence antique semble prouvée par des systèmes de fossés comblés au Ier s. av. J.-C. et observés au sud de l’oppidum, peut être mis en relation, selon J.-L. Fiches, avec l’orientation de la “structure marron” mise en évidence par J. Benoit dans l’urbanisme de Nîmes (Benoit 1981), à condition de vieillir cette structure, et avec des éléments de la ville préromaine (tronçon du rempart du IIIe s. av. j.-C.) et tardo-républicaine (voirie découverte Place J. Guesde et au Carré d’art). Pour l’heure, au vu du dossier archéologique et du fait même qu’il est impossible de caler un réseau de limites, J.-L. Fiches propose de considérer ce réseau, à la structure problématique, comme un “système parcellaire” préromain (Fiches 1995, 36).

Il n’y a donc pas d’extension du réseau Sextantio-Ambrussum au-delà de la basse vallée du Vidourle, du Rhôny et du Vistre, et la restitution de M. Assénat n’est pas recevable. En outre, il apparaît, à l’examen de ses relevés, qu’elle englobe dans son modèle de grille des éléments planimétriques du Comtat relevant du système Orange D/E : on s’en convaincra en comparant El Hasroufi 1994 (A), 369, fig. 5 et Assénat 1994-95 (B), 41, fig. 2a ; A, 365, fig. 2 ; 368, fig. 4 et B, 42, fig. 2b et pl. VIa.

 

II.2.2.2. Du rigor à la linea, de l’alignement sur le terrain à la ligne sur la carte

 

Je viens d’évoquer des problèmes qui sont sources de confusions multiples et qui contribuent, à mon sens, à dévaloriser la recherche sur la reconnaissance, sur cartes à échelle réduite, de la morphologie agraire d’origine antique.

Les questions d’orientation et de module ne se posent quasiment pas, actuellement, dans la recherche sur les réseaux parcellaires protohistoriques et médiévaux, faute d’éléments de modélisation de ces paramètres : ce qui ne signifie pas qu’il n’y a pas de problèmes, bien entendu. Mais il faut reconnaître que les variations d’orientation et de module ne sont pas le fruit d’une volonté perverse des chercheurs, soucieux de se distinguer à tout prix. Les valeurs relevées varient en fonction de l’espace analysé : plus l’espace est vaste, plus l’assemblage des cartes est compliqué et aléatoire, et la variance des mesures tend à s’accroître. Il est impossible de fixer l’inclinaison d’un réseau de limites — on donne conventionnellement l’azimut des axes alignés dans la direction du nord-ouest au nord-est, qualifiés traditionnellement, sauf mention textuelle antique contraire, ce qui n’est pas rare[21], de cardines — dans le cadre d’une seule carte topographique. Il faut nécessairement prendre en compte les extrémités du système identifié et, pour être assuré d’obtenir la meilleure correspondance entre les éléments cartographiés qui fondent l’identification de la structure et le modèle de limitation retenu (la grille). C’est l’inclinaison de la grille qui livre l’inclinaison du réseau et non l’orientation de tel ou tel fait linéaire pérennisant un limes antique. Il suffit, pour se convaincre de la validité de cette règle, de consulter la représentation du même fait sur le plan cadastral communal à grande échelle (généralement 1/2500) et de considérer la sinuosité de son tracé. On comprend que la difficulté à caler une grille, c’est-à-dire effectuer un choix de module et d’orientation du quadrillage ou du réseau unidirectionnel retenu, va s’accroître proportionnellement à la taille de l’assemblage de cartes réalisé pour étudier le système parcellaire cohérent observé.

 

Comment orienter une grille ?

 

La carte topographique de la France mentionne trois nords : le nord magnétique, celui qu’indique l’aiguille aimantée d’une boussole, le nord géographique qui, avec son vis-à-vis au sud, est situé sur l’axe de rotation du globe et le nord Lambert, qui indique la direction du quadrillage Lambert. Le nord Lambert ne se confond avec le nord géographique qu’au niveau du méridien de Paris, méridien de référence pour la cartographie française (méridien origine) : partout ailleurs, le nord Lambert s’écarte du nord géographique, à droite pour l’est de la France et à gauche pour l’ouest.

Les archéomorphologues sont habitués à donner l’orientation de leurs réseaux par rapport au nord géographique, le plus commode, parce qu’il est matérialisé par le tracé des méridiens au milieu et sur les bords latéraux de la représentation cartographique. Le travail en collaboration avec les archéologues les a conduits, à l’initiative de J. Benoit (1983 ; 1985, 27, n. 6), à fournir des orientations par rapport au nord Lambert, afin de faciliter les comparaisons avec l’inclinaison des faits linéaires découverts en fouille, structures bâties, chemins, limites agraires, fossés. On nous reconnaîtra le mérite d’avoir invité et habitué les inventeurs de réseaux à préciser l’orientation des systèmes découverts par leur soin (Chouquer, Favory 1980 = titre 1, 54-56), même si cet effort de rigueur et de clarification est allé trop loin en donnant l’illusion qu’on pouvait préciser un azimut au-delà de la valeur médiane de l’intervalle minimal donné par les graduations portées sur l’instrument de mesure[22]. On peut donc, pour un rapporteur gradué au demi-degré, donner un azimut approché au quart de degré, mais ce souci de précision s’avère rapidement illusoire quand on aborde des réseaux allongés en longitude, d’est en ouest.

 

Le problème des réseaux à grande extension longitudinale

 

Le problème est simple dans sa manifestation, compliqué dans son interprétation et inquiétant dans ses implications pour la validation des résultats. Quand on pose une grille parfaitement quadrillée (module géométrique constant), sur un assemblage de cartes étendu en longitude, on constate que l’inclinaison mesurée à l’ouest de l’assemblage est différente de celle mesurée à l’est, ce qui ne manque pas de déstabiliser l’observateur et l’amène à s’interroger sur l’adaptation de l’outil au document utilisé. Un réseau constant, une orientation qui varie : est-ce bien le même réseau ? Ce problème s’est imposé à notre équipe, moins en vallée du Rhône, où les réseaux sont allongés dans l’axe de la vallée, qu’en Languedoc, où les réseaux s’étirent globalement parallèlement au littoral. Quand l’amélioration des outils d’enquête a permis d’étudier de grands réseaux, il a fallu composer avec ce phénomène. Le problème s’est posé à d’autres, surtout ceux qui inventent de grands réseaux en amalgamant des réseaux de moindre extension (Pérez 1995, 79, n. 1 ; 89, n. 48 ; Assénat 1991, 43).

Il m’est apparu que nous ne pouvions poursuivre ce type d’enquête sans nous interroger sur le statut documentaire de la carte topographique.

On sait que la carte topogaphique est une représentation. C’est-à-dire que les topographes ont dû résoudre l’épineux problème consistant à représenter sur un plan une portion incurvée de la surface du globe terrestre, le géoïde, modélisé sous la forme d’un éllipsoïde. Cette opération implique de recourir à un système de projection ou de représentation établissant la correspondance entre les points de l’éllipsoïde et les points du plan. Il existe de très nombreux systèmes de projection, mais aucun n’est parfait, et aucune projection n’est fidèle. On distingue les représentation équivalentes qui conservent les aires au détriment des angles et des longueurs et les représentations conformes, qui conservent les angles. La carte topographique de la France à 1/25000 a été établie en projection conique conforme dite “de Lambert”. Afin de réduire à des valeurs négligeables l’altération des longueurs, la France a été divisée en 3 zones, plus une accordée à la Corse, passant chacune par l’intermédiaire d’un cône différent, dont le sommet est situé sur l’axe des pôles et qui est tangent à l’éllipsoïde. La France méridionale est ainsi cartographiée dans la zone Lambert III, au sud de Saint-Étienne, entre 50G50 et 47G80 de latitude. Dans ce type de représentation, les méridiens sont représentés par des droites concourantes, les parallèles par des portions de cercles, ce qui ne facilite pas la mesure des coordonnées géographiques. C’est pour cette raison qu’on a superposé au système des méridiens et des parallèles un quadrillage kilométrique, le quadrillage Lambert, comportant sa propre inclinaison et son propre système de numérotation des lignes, marquées par des amorces en marge et dont les croisements sont représentés à l’intérieur de la carte par des croisilllons (Doc. Phot. 1969 ; IGN 1973;  ; Duranthon 1978 ; Marguot-Duclot 1978 ; CNDP 1981 ; IGN 1986).

En mai 1991, j’ai sollicité l’avis de J.-C. Dupuis, Ingénieur géographe, responsable de la Catothèque de l’IGN à Saint-Mandé, lequel a interrogé à son tour R. D’Hollander, Inénieur général géographe honoraire et vice-président de l’Association Française de Topographie (D’Hollander 1976). De leur avis, circonstancié mais ardu aux yeux du non-spécialiste, il ressort “qu’un quadrillage de centuriation romaine parfait, observé sur le terrain par grands alignements, est bien représenté sur la carte au 1/25 000 ou au 1/50 000 par un quadrillage lui-même graphiquement parfait, les altérations de longueur dues à la projection Lambert étant graphiquement négligeables” (R. D’Hollander, lettre du 8 janvier 1992). J.-C. Dupuis conclut aussi un courrier en assurant que “la carte de France donne toute garantie de capacité à reproduire les régularités” que nous étudions (29 mai 1991).

Le problème est le calibrage des altérations affectant la longueur des alignements. Les altérations sont négligeables pour des réseaux n’excédant guère 50 km d’extension : l’erreur est estimée à 1/10 000, très inférieure aux déformations du support papier de la carte.

Par ailleurs, en ce qui concerne le tracé des limites, il convient de tenir compte des corrections pratiquées par les topographes (D’Hollander 1976, 22), pour passer de la courbe obtenue sur le terrain en maintenant un alignement constant (loxodromie) et la droite tracée sur la carte (corde). R. D’Hollander démontre que lorsqu’on utilise une grille quadrillée sur un assemblage de cartes, on la place sur la corde AIB alors que l’implantation a été faite selon l’arc AJB.

 

 

On commet ainsi l’erreur IJ = 48,30 m sur une distance de 50 km[23], soit la valeur de la flèche entre l’arc et la corde, erreur sensible à l’échelle de 1/25 000, soit presque 2 mm (R. D’Hollander, 29 mai 1991). Autrement dit, il faudrait travailler avec des grilles incurvées, mais dont la courbure des lignes devrait être adaptée à l’extension en longitude du réseau : ce qui suppose de connaître l’extension du réseau avant même d’utiliser la grille… Il faut souligner ici que ces problèmes sont compliqués par l’ignorance où nous nous trouvons en ce qui concerne la méthode pratiquée par les arpenteurs de culture topographique romaine pour maintenir leurs alignements sur de longues distances, au-delà de la visée directe (orthodromie).

Les principes régissant la réalisation des cartes topographiques de la France à moyenne échelle, utilisées pour caler un réseau, interviennent aussi dans l’orientation donnée à un limitation de grande extension dans le sens est-ouest, du fait de la convergence des méridiens. En mars 1991, j’en prenais la mesure en procédant, avec M.-J. Ouriachi, au calage du réseau Nîmes A, élargi pour intégrer de nouvelles observations : nous notions, pour la direction des cardines, les azimuts suivants d’ouest en est :

cartes Nîmes 3-4 et 7-8                         Ng 30° O

cartes Lunel 1-2 et 5-6                           Ng 30°30’ O

cartes Montpellier 5-6 et Sète 1-2          Ng 30°40’ O.

Nous avons choisi, à cette époque, de donner un azimut moyen, 30°30’. De leur côté, G. Chouquer et J.-M. Malvis constataient les mêmes variations dans l’orientation du réseau Nîmes B. A. Pérez et M. Assénat arrivaient également au même constat. L’enjeu de ces variations est d’apprécier le rapport entre leur amplitude et la cohérence d’un réseau : quel est l’azimut au-delà duquel, pour une distance donnée, on doit renoncer à la poursuite du réseau étudié et admettre qu’on a affaire à un autre système parcellaire, une autre cohérence ? J’ai soumis pour avis à R. D’Hollander le cas du réseau Sextantio-Ambrussum étendu jusqu’en Provence par M. Assénat. Il a calculé, sur la carte à 1/100 000, que la distance entre Castelnau-le-Lez et Carpentras s’élevait à 101,56 km, soit un écart angulaire, à partir du centre de la Terre, de plus d’un grade. La direction du Nord géographique fait un angle de 1°,0960 à Castelnau et de 1°,8789 à Carpentras. Les deux méridiens de ces villes font un angle de convergence de 0°,7829. Ce qui est la différence d’azimut qu’on devrait relever aux extrémités du réseau hypothétique reliant ces deux localités. M. Assénat otient une différence de 1°30’ ou 1°,5 (22°30’ - 21° : 1991, 43), ce qui est trop important. R. D’Hollander, qui a tendance à douter de la capacité des arpenteurs romains à maintenir des alignements sur de longues distances (cf. ex contrario, Adam 1982), sans recourir à des réorientations astronomiques[24], met ce résidu au compte à l’accumulation des erreurs opératoires des arpenteurs (R. D’Hollander, 8 janvier 1992). Comme je l’ai démontré plus haut, je suis plutôt d’opinion à mettre cette différence d’azimut au compte de la démarche de M. Assénat, qui ne peut en aucun cas établir et prouver la continuité géographique du réseau qu’elle restitue[25].

 

II.2.2.2. Le contrôle archéologique d’une limitation

 

Le second niveau de critique porte moins sur la méthodologie de carto- et photo-interprétation que sur l’absence de contrôle sur le terrain.

A priori, cette critique apparaît fondée. A l’examen, la proposition est ambiguë. Que signifie le contrôle sur le terrain des vestiges d’un réseau parcellaire antique ? Ce qui informe sur l‘origine antique d’un système vaire et parcellaire cohérent, ce sont les caractères mêmes qui fondent cette cohérence : orientation constante d’un réseau d’axes parallèles scandé par les périodes d’un système métrologique identifié comme antique. Une route groudronnée ou une haie vive appréhendée en vision horizontale ne nous dira absolument rien de son rôle dans la pérennisation d’un limes antique. C’est la vision verticale qui peut lui assigner cette fonction. Il y a donc une véritable confusion sur le statut de l‘enquête archéomorphologique de la part de ceux qui s’inquiètent, s’étonnent ou interdisent que l’on publie les caractéristiques d’un réseau sans avoir préalablement établi la carte archéologique de la région concernée par ce réseau.

Notre ouvrage sur les strigations/scamnations et les limitations de l’Italie centro-méridionale a donné lieu, de ce point de vue, à quelques interpellations, dont la plus indignée est certainement celle de L. Quilici (Quilici 1994). En addendum à une “brève compilation des études consacrées à la centuriation (sic) en Italie centrale”, L. Quilici s’emploie à expliquer en une quarantaine de lignes, développées dans une longue note (ibid., 130-131, n. 35), pourquoi il n’a pas cru utile d’évoquer nos résultats. Après avoir noté, avec une réprobation implicite, le recours à la “technique mécanique” du filtrage optique, il revient à plusieurs reprises sur la nécessité d’une longue et minutieuse vérification sur le terrain et sur le caractère nécessairement hypothétique de nos “hypothèses non contrôlées sur le terrain”. En note, il signale ainsi que les campi Tiberiani, où nous prétendons avoir reconnu une centuriation, a fait l’objet de recherches approfondies, c’est-à-dire une carte archéologique, qui n’ont révélé aucune trace d’un tel réseau. Ces recherches de topographie antique conduites, entre autres, par L. Quilici lui-même et S. Quilici Gigli, ont donné lieu à plusieurs monographies parues dans la Forma Italiae (Quilici 1972, Quilici, Quilici Gigli 1980, 1986, 1993), dont nous avons utilisé la matière des volumes parus au moment où nous menions notre enquête (Quilici 1972, De Rossi 1979), et se poursuivent dans le cadre d’un programme Latium vetus soutenu par l’Istituto per l’archeologia etrusco-italica du CNR (Quilici Gigli 1994, 135 et 142). Nous retrouvons dans la réaction épidermique de L. Quilici, sur fond de nationalisme chatouilleux, les incompréhensions sinon l’hostilité de certains archéologues français qui, au début de nos travaux sur les limitations antiques, ne pouvaient admettre que l’on puisse offrir une information relative à l’Antiquité, obtenue apparemment sans difficulté dans le calme serein d’un bureau, sans être préalablement passé par la prospection ou la fouille archéologique. Il est évident que l’on oppose artificiellement et inutilement des documentations d’origine et d’élaboration différentes qui sont faites pour se rencontrer et se combiner. Et nous n’avons jamais eu la prétention, en développant ce travail d’investigation carto- et photographique en liaison avec les notices du Liber coloniarum, de clore la géographie historique du Latium.

En réalité, ceux qui nous invitent ainsi à ne publier nos résultats qu’après le contrôle sur le terrain, souhaitent que la publication des réseaux s’inscrive dans la publication globale de la restitution du paysage antique, comme une information complémentaire à celle de la carte de l’occupation du sol et de l’habitat.

Tel n’est pas notre propos dans toutes nos enquêtes, puisque, dans certains cas, nous nous bornons à la seule étape d’identification de la morphologie agraire, à la demande des archéologues eux-mêmes. Dans ce cas, l’identification des faits linéaires et des systèmes parcellaires ainsi que les restitutions des réseaux limités sont à considérer comme des hypothèses relatives à une dimension du paysage étudié, la morphologie agraire, et en partie seulement. Gérard Chouquer a multiplié ce type d’intervention auprès des équipes d’archéologues en charge des évaluations et des investigations archéologiques sur les tracés des voies autoroutières et ferroviaires et dans les chantiers urbains (Louvre, Besançon, Melun-Sénart). Pour ma part, je m’en tiens à la région qui me sert de laboratoire depuis le début des années 1980, le Languedoc oriental, et j’essaie d’y articuler la morphologie agraire avec les données de prospection relatives à l’habitat et ses annexes.

La critique outrancière de L. Quilici n’est pas recevable de ce point de vue, ni dans la forme, ni dans le contenu, puisqu’il interprète et décrit comme une théorie globale et définitive de l’histoire rurale de l’Italie centro-méridionale ce qui se présente comme une série d’hypothèses sur l’évolution de l’organisation parcellaire des terres conquises par Rome.

 

 

 

 

II.2.3. Limitation romaine ou parcellaire protohistorique ?

 

Tout réseau orthonormé correspond-il à une centuriation romaine ? Ne doit-on pas interpréter certaines limitations méridionales, beaucoup trop nombreuses pour justifier leur existence et leur multiplicité dans l’histoire de l’empire, comme des réseaux pré-romains ? A priori, je ne suis pas hostile à une telle hypothèse : j’ai pris soin, dans le prolongement de la réflexion d’E. Sereni, de souligner le rôle des sociétés protohistoriques dans l’élaboration progressive de formes agraires géométriques.

Dans le prolongement de sa soutenance de thèse, où Ch. Goudineau l’a fortement encouragé à travailler sur les réseaux protohisoriques, et à la suite de la découverte de formes parcellaires reconnues par photo-interprétation et datées par la fouille, G. Chouquer a plaidé avec la vigueur et l’enthousiasme qu’on lui connaît le dossier des parcellaires gaulois du Midi. Quelque peu agacé par la multiplication ininterrompue des réseaux centuriés languedociens, il a posé le problème de leur identité romaine. J’ai réagi avec non moins de vigueur à cette proposition, qui me paraissait prématurée et dangereuse. Prématurée parce qu’on ne peut échanger ce qui correspond à un modèle connu contre une réalité qui en est dépourvue. Dangereux, parce qu’on risquait fort d’encourager la production frénétique de réseaux protohistoriques, dont l’écho “médiatique” me semblait assuré au moment où se joue, à mon sens,  la crédibilité des travaux portant sur les centuriations méridionales. J’ai donc exprimé, en avril 1995, mes réserves à G. Chouquer dans un texte dont j’ai adressé aussi une copie à J.-L. Fiches, également destinataire du projet d’article. J’en donne ici la substance.

“En guise de réponse épidermique à certains développements de l'article de Gérard sur “Les racines antiques des paysages”,

destiné à la Revue d'Histoire des Sociétés rurales

 

Une part importante de l'argumentation de Gérard porte sur l'usage abusif, selon lui, du modèle de la centuriation dans l'interprétation des formes régulières relevées dans les paysages contemporains. Sous les réseaux identifiés abusivement comme centuriation se cacheraient des réseaux indigènes, c'est-à-dire gaulois, pré-romains. J'ai peur que Gérard, qui s'engouffre avec enthousiasme dans la recherche sur les parcellaires gaulois, aiguillonné dans cette voie par Ch. Goudineau, ne jette l'enfant avec l'eau du bain. Avant de rejeter la centuriation, dont il a lui-même contribué à fonder le succès, il convient de bien pointer les défauts, non pas du modèle, mais de la recherche elle-même. Ces remarques valent pour la Gaule méridionale qui pourrait recéler des réseaux indigènes non reconnus comme tels.

Il faut que je précise, avant d'aller plus avant, que je ne repousse pas la possibilité que de soit-disantes centuriations soient en fait des réseaux indigènes. Mais je demande que l'on procède à l'inventaire des cas précis, calmement et fermement, et qu'on les nomme. Sinon, à jeter le doute sur tous les résultats sans distinction, sans discrimination, ne risque-t-on pas de discréditer toute notre production depuis 1974 ? Je m'y refuse et je m'opposerai à un procès en sorcellerie. Quels sont les défauts dont souffre la recherche sur les limitations antiques, c'est-à-dire, en Gaule narbonnaise, essentiellement des centuriations ?

 

I. La recherche sur les limitations antiques se développe actuellement selon deux voies qui se recoupent, ici ou là :

1°) un inventaire “à la hussarde” des trames où, trop souvent, le carroyage théorique des limites restitués, par sa forme prégnante sur l'œil du lecteur non averti et non spécialiste, abuse et organise dans une structure cohérente des faits aléatoires[26]. Dans certains cas, les réseaux présentés acquièrent une extension démente (le “Narbonno-toulousain” d'A. Pérez, le Sextantio-Ambrussum revu par M. Assénat).

2°) une démarche lente, prudente et patiente, consistant à digérer longuement la matière parcellaire et paysagère — dans tous les registres de la stratification qu'elle représente[27] — de limitations tôt reconnues et identifiées, c'est-à-dire représentant, dans des régions surexploitées du point de vue de la recherche morphologique à vue, la/les strate(s) la/les plus prégnante(s) et sans doute la/les plus significative(s). C'est ce à quoi je m'emploie et ce que fait Gérard et ses collègues archéologues sur la centuriation Orange B, en terre tricastine. Il me paraît injuste de confondre dans une même approche critique les différents niveaux, qualitativement distincts, de la recherche sur les limitations romaines.

II. Comment s'est développé le discours sur-interprétatif que dénonce Gérard ? Selon plusieurs pistes. En voici quelques unes. Gérard en est un des promoteurs malheureux, en tout bien, tout honneur. Et nous avons relayé et donné du crédit à certaines de ses intuitions. Il ne s'agit pas de dresser un inventaire exhaustif, mais de donner des exemples.

• Ainsi, le fait de rechercher systématiquement le lien chronologique entre des tissus urbains, réputés antiques ou confirmés comme tels, partiellement, par la fouille, et l'espace alentour. En recherchant naïvement, par là, des indicateurs chronologiques pouvant inscrire les trames rurales dans un cadre historique signifiant et justificatif. M. Clavel-Lévêque et A. Pérez sont assez caractéristiques de ce mode de raisonnement, que les travaux sur Nîmes peuvent, par ailleurs, contribuer à renforcer, si on n'y prend garde. Il suffit de voir la fonction fondatrice que revêtent les résultats de J. Benoit, et les conséquences qu'on en tire pour les trames rurales isoclines, ou à peu près, dans l'argumentation historique de l'évolution du statut de la cité, chez M. Christol et Ch. Goudineau (Christol, Goudineau 1987-1988), ainsi que dans les discours de M. Assénat et des archéologues de Nîmes (Célié et al. 1994).

• Autre dimension de la recherche qui a conduit à des abus : l'utilisation chronologique de certaines caractéristiques formelles, comme le découpage de la centurie (scamnatio in centuriis), proposé par Gérard et dont M. Clavel-Lévêque et d'autres se sont emparés pour identifier les formes précoces de division d'un territoire, voire même les formes indigènes récupérées dans une limitation romaine ; ou le mode de découpage per quadrifinium (= modus triumviralis, donc indicateur chronologique) ; ou la nature des regroupements en saltus de 4, 9, 16, 25 centuries, etc.

Ce qui est en cause dans ce type d'approche, c'est la tentation d’une appréciation et d’une lecture dogmatiques de formes, somme toute banales, de division et d'agrégation des centuries. Et, à toutes les époques où l'on a établi des centuriations, les possibilités d'innovation morphologique étaient plutôt réduites ! Une centurie de 200 jugères, soit environ 50 ha, doit nécessairement être subdivisée et parcellisée pour offrir les unités parcellaires adaptées aux cultures, aux plantations, aux pâturages. Peut-on s’affranchir du cadre géométrique de la centurie et produire d’autres formes régulières que des carrés et des rectangles ? Ce qu'il convient de faire, c'est de dresser l'inventaire des formes, de leur variété ou du respect strict de formules en nombre limité, en un même lieu.

En ce qui concerne le modèle de la scamnationou strigatio in centuriis, il me semble que les réserves que j’ai avancées dans le séminaire du 19 février 1991 (Favory 1991, 218-219) commencent à porter leurs fruits (cf. El Hasroufi 1994b, 364 et 367). M. Clavel-Lévêque prend aussi du recul, en critiquant la remarque excessive de Gérard dans la monographie sur Augusta Tricastinorum (Chouquer 1992, 142), mais tout en restant attachée à la capacité des formes laniérées in centuriis à pérenniser de éléments de la strate indigène (Clavel-Lévêque et al. éd. 1994, 24-25). Cela dit, j'observe qu'elle considère la strigatio/scamnatio comme une forme spécifique de la centuriation, ce qui n'est pas juste, et de limitation, ce qui l'est (ibid., p. 24). A bien y réfléchir, je pense que l'utilisation de la formule scamnatio in centuriis pour ne qualifier qu'un mode de découpage des centuries est une absurdité, dont il va falloir se défaire. La scamnation et la strigation sont des formes de limitation au même titre que la centuriation : il faut donc choisir ! En fait, si on veut rendre compte de la parcellisation poussée, dense, des centuries — ce qui, généralement, amène ses amateurs à utiliser la formule en question —, il vaudrait mieux parler de laciniatio — néologisme ! — ou de praecisio in centuriis. Je n'oublie pas que l'expression se trouve dans le liber coloniarum, ce qui lui confère une authenticité, mais c'est uniquement dans le livre II — transmis par les seuls manuscrits du IXe s. (Palatinus et Gudianus) et indigne de foi selon Th. Mommsen dont on connaît la dureté excessive du jugement (Mommsen 1852, 157, 167 sq. : 1895, 281[28]) —, dans trois notices du Picenum (La 255, 17-18 ; 257, 5 et 26). En général, dans les listes plus classiques, per strigas ou per scamna est associé, par la conjonction de coordination et, à per centurias (La 230, 8 ; 231, 10) : on retrouve la combinaison dans le liber II : La 259, 19 ; 260, 10). Ce type d'énoncé, plus conforme à l'indépendance des notions et des faits qualifiés, renvoie à la coexistence, au sein d'un même territoire, de deux modes de division agraire. Je serais tenté d'attribuer la confusion per strigas et scamna in centuriis au caractère tardif de la rédaction du liber II, entre le VIe et le IXe s., très loin des réalités décrites. C’est à confirmer.

Quand à l'analyse de J.-P. Vallat (Vallat 1979, 993-994), elle est d'une confusion extrême, mêlant centuries rectangulaires et strigatio/scamnatio authentique et allant même jusqu'à invoquer le témoignage d'Hygin l'Arpenteur pour livrer l'exemple d'une scamnatio et d'une strigatio utilisée dans la subdivision de la centurie de 200 jugères, alors que l'Arpenteur est en train de proposer le fameux mode de découpage pour terres arcifinales qu'il offre comme alternative à la centuriation à réserver, selon lui, aux colonies romaines (La 204, 16—208, 4) : ce qui prime chez l’arpenteur, c'est l'agrégation d'unités rectangulaires qui va donner, in fine, miraculeusement, des unités carrées, des centuries qu’il dénomme quadrae pour ne pas dire centuriae… (cf. mon analyse de ce passage, dans Favory 1983, 126-130).

Je rappelle aussi, pour mémoire, l'usage excessif de la valeur métrique du module de 20 actus comme indicateur chronologique, ce qui n'enlève rien aux mérites de l'intuition de Gérard dans l'analyse du dossier des centuriations de Romagne orientale (Chouquer 1981b, 861-862). On a déjà eu l'occasion de relativiser nous-mêmes la signification chronologique de ce fait authentique.

 

III. Autre perversion dans le protocole de la recherche, promise à un grand développement : le mode d'exploitation des données livrées par les textes gromatiques. Leur révélation et leur clarification relèvent pour moi d'une longue quête, désintéressée du point de vue de ses retombées archéomorphologiques, d'une information qui doit s'offrir à la recherche historique et archéologique, et non pas justifier une thèse. Le détournement des textes se vérifie dans une volonté, naïve voire infantile, en tout cas agaçante, de retrouver, dans les réseaux qu'on étudie, l'application stricte des techniques ou des procédures d'arpentage décrites par les traités d'arpentage. Comme si les textes avaient le pouvoir de donner de la crédibilité à des résultats dont on n'est, finalement, jamais sûr. C'est une constante, quasi-maniaque, dans les démonstrations de M. Clavel-Lévêque, qui déteint sur les chercheurs qui travaillent avec elle. Il suffit de considérer l'utilisation de cette technique de validation par l'équipe actuelle du GdR 926 qui se réfère ainsi constamment, de manière incantatoire, comme à un bréviaire, au traité de Siculus Flaccus, parce que c'est le seul traité traduit, et parce qu'ils ne connaissent pas, de toute évidence, les classiques où il y a des passages traduits (Déléage, Le Gall, Castagnoli…) ou qu'ils ne se sentent pas autorisés à citer nos Arpenteurs, que par ailleurs ils utilisent (“Et c'est bien ce que montre Siculus Flaccus…” ; “le témoignage de Siculus Flaccus est formel sur ce point”, etc.)[29].

Or, dans la plupart des cas, la comparaison des situations, d'une part observées par l'archéologue et l'historien et, d'autre part, décrites par l'expert antique en arpentage, montre en fait la difficulté, sinon l'impossibilité, de tirer des conclusions pratiques des sources textuelles par rapport au problème posé. Ainsi, pour en rester à un exemple simple et le plus fréquemment rencontré par les archéologues, la comparaison des largeurs de limites fouillés avec le catalogue de mesures livrées par le corpus gromatique montre que, dans la réalité, ce sont des contingences pratiques, fonctionnelles, qui assignent une largeur donnée à un limes[30]. Il s'opère donc, dans la construction paysagère, un décalage entre la norme fixée par la loi agraire, dont témoignent les textes gromatiques, et le statut matériel établi par l'usage.

De même, quand on étudie les textes relatifs aux bornage, on mesure combien un certain modèle de borne, caractérisé par des dimensions définies, un certain matériau, une certaine forme, et même un certain signe gravé, peut se rencontrer dans de multiples cas de figures, et aussi bien dans une limitation que dans le bornage privé, hors du contexte d’une limitation : ce qui fait sens, ce n'est pas la borne en soi, c'est la combinaison sur le terrain de plusieurs signes (nombre de bornes juxtaposées, articulation avec d'autres signes, éminemment périssables, emplacement des bornes par rapport à un édifice, un cours d'eau, un arbre, etc., intervalles entre les bornes, etc.). Si on ne trouve qu'une borne, et si elle est anépigraphe, ce qui est le cas le plus fréquent, il sera téméraire d'en tirer une interprétation assurée, ce qui n'interdira pas, bien sûr, de formuler des hypothèses. Mais l'hypothèse a ses limites.

Je me suis toujours défié de cette tendance, et ce, d'ailleurs, dès l'interprétation par Gérard, dans sa thèse de IIIe cycle (Chouquer 1982, 226, 229), du cas emblématique de la subdivision de la centurie de Iader/Zara (Dalmatie). Il y reconnaissait l'application du modèle d'organisation proposé par Hygin l'Arpenteur pour les terres arcifinales, soumises au vectigal : animé d’une sorte de démarche intégriste, cet arpenteur entend protéger la forme centuriée, qu'il souhaite curieusement voir réservée aux seuls territoires coloniaux, assignés à des Romains. Ainsi, les territoires vectigaliens seraient marqués par un découpage de statut distinct, parce qu'inférieur du point de vue morphologique ! Rêve peu raisonnable de théoricien dogmatique, d'autant moins crédible que son mode de découpage compliqué revient à reconstituer une centurie ! J’ai déjà évoqué le cas de figure à propos du texte de J.-P. Vallat. Malheureusement pour la démonstration de Gérard, Iader était une colonie romaine fondée par Auguste. On ne pouvait donc invoquer pour une centurie de cette colonie romaine un mode d'arpentage prévu pour des terres indigènes soumises à vectigal. Il suffisait de décrire la forme observée, mais ne pas l'identifier par un texte qui ne la concerne pas. Ce qui est notre devoir, c'est de dresser patiemment le bilan des faits découverts et observés, en s'astreignant à les considérer pour ce qu'ils sont, les pièces d'un puzzle qui pendra sens plus tard.

Depuis ce coup de cœur juvénile, daté, je le répète, on a vu se développer le discours sur les constructions géométriques par triangulation et application du théorème de Pythagore [31], promu par les deux chercheurs antagonistes du Biterrois, M. Clavel-Lévêque (1991b et 1992) et A. Pérez (1995, 60-65), qui rivalisent dans la production illimitée de cas de figures emblématiques.

M. Guy, après une enquête minutieuse sur les orientations des limitations reconnues (Guy 1993), conclut à une possibilité restreinte de cas de figure et explique cette particularité par les techniques simples d’orientation pratiquée dans l’Antiquité : orientation par la corde ou par la tangente, c’est-à-dire le rapport des deux longueurs mesurées sur les côtés d’un angle droit qui établit la direction de l’hypothénuse. La simplicité des procédures mises en œuvre et le nombre limité des orientations ainsi bâties à partir d’un azimut de référence constant et pratique à établir, celui de la méridienne, invitent, selon lui, à la plus grande prudence quand on prétend

1°) agréger entre eux des parcellaires isocines, mais sans continuité géographique, et les interpréter commes vestiges d’un même réseau

2°) attribuer à la démarche volontariste des arpenteurs ou à une initiative politique donnée, le rapport harmonieux entre deux réseaux ou entre un réseau et une structure orientée, comme une route ou un monument, alors que chacune des structures a pu avoir sa direction établie par une méthode d’orientation absolue, l’astronomique, sans volonté d’orienter l’une par rapport à l’autre. Il n’y a donc pas d’autre signification aux articulations remarquables voie-centuriation, réseau urbain-limitation rurale, exprimée par des fractions simples, que leur genèse commune, fondée sur “la formule des tangentes d’angles qui sont somme ou différence d’angles construits sur des rapports simples”.

Comme toute hypothèse, l’hypothèse roborative et iconoclaste de M. Guy n’exclut pas la possibilité d’une pratique d’arpentage qui permet la construction de réseaux à partir d’un fait linéaire primordial qui va servir de base d’arpentage en tant hypothénuse de centuries ou de groupes de centuries. Ce qu’il conteste, c’est qu’on attribue systématiquement à une technique d’arpentage cohérente et à une démarche volontaire ce qui n’est qu’une coïncidence fortuite. A mon sens, il faut prendre toute la mesure de l’interpellation de M. Guy et aborder avec cautèle les modèles d’articulation géométrique entre une voie et une limitation. En tout cas, leurs partisans ne peuvent plus ignorer la mise en garde de M. Guy.

 

IV. Malgré tout, après ces quelques observations sur certains défauts de la recherche sur les limitations romaines, je serais enclin à me méfier d'une approche hypercritique, non fondée sur des démonstrations, de tous les résultats enregistrés à ce jour. Ma nature m'incite à me défier de tous les enthousiasmes excessifs. L'identification des réseaux dits “indigènes” réclament la même démarche, lente et progressive, de modélisation, formelle, métrologique, spatiale, que celle que nous avons suivie pour la recherche des centuriations et autres formes de limitation romaine.

La comparaison des systèmes connus et de leur modèle formel, doit porter sur tous les aspects des structures étudiées. Si l'on interprète un réseau, identifié jusqu'alors comme centuriation, comme un réseau indigène, il faut le démontrer et avancer des arguments.

Une question à ce propos. A-t-on les mêmes certitudes que pour les limitations romaines en ce qui concerne l'emprise spatiale (aire géographique) et territoriale (aire politique) des réseaux indigènes ? Sont-ils capables — en a-t-on fait la démonstration ? — d'embrasser d'aussi vastes espaces que les centuriations et le contexte politique le permet-il ou l'impose-t-il ? Capables s'entend ici du point de vue de la capacité d'une société à assurer une rigidité formelle et métrologique à une structure qui est le fruit d'une volonté impérialiste. Il me paraît difficile de faire l'économie d'une étude rigoureuse des conditions et des limites de la structuration cohérente de l'espace indigène, du moins à l'échelle des limitations romaines avec qui ces réseaux indigènes pourraient se confondre.

J'inviterais donc Gérard à aborder paisiblement la grande confrontation pacifique entre les modes de structuration des paysages de la Province et ceux des paysages de la Chevelue. Sans vouloir, à tout prix, mesurer le degré de romanisation et en fixer les limites provinciales, il ne m'est pas indifférent de réfléchir à ce que signifient, pour les communautés indigènes de la seule Province, l'installation, dès le Ier s. av. n. è., des colonies romaines — les seules de la Gaule, avant que s'installent les colonies du limes rhéno-danubien et de son arrière-pays helvète —, et la diffusion du droit latin avec son corollaire, la promotion au statut de colonie latine de certains chefs-lieux de cités (Chastagnol 1987 ; 1995, p. 113-129 ; Christol 1994). L'enquête reste à faire sur les effets de cette normalisation statutaire, de ce processus d'intégration politique, sur les territoires concernés[32].

Je ne prétend pas fixer un cadre contraignant à l'interprétation ; je me borne à poser le décor et j'invite à y réléchir.”

 

Gérard Chouquer a bien voulu prendre en compte ces considérations dans la rédaction de son article, à laquelle il a tenu à m’associer. A considérer les parcellaires dont il présente le système (Chouquer 1995, 38-40, fig. 2 à 5) et qui ont pu être datés, par l’investigation archéologique, de l’époque protohistorique, on mesure le décalage, du strict point de vue morphologique, entre les limitations méridionales et les réseaux indigènes. Leur existence, c’est évident, ne peut être mise en doute : il reste à cerner leurs caractéristiques.

 

II.2.4. La datation des limitations

 

La datation d’un réseau est un art difficile et périlleux.

Autant il est possible, au prix d’un long travail de carto- et photo-interprétation, de caractériser la morphologie, la métrologie et l’emprise spatiale d’une limitation à partir de ses vestiges les plus évidents, les plus nombreux, les plus longs (limites pérennisés) ou les plus denses (parcellaires hérités), autant il est difficile d’en proposer une datation. Encore convient-il de préciser ce qu’on entend par datation. Ce que recherche l’historien avec une obstination un peu vaine, à l’expérience, c’est la datation de l’initiative politique qui a entraîné les opérations d’arpentage (alignement des rigores/limites, bornage provisoire des limites et des unités de division du territoire arpenté) et d’assignation (délimitation et répartition des lots). Ce que date l’archéologie, quand l’opération est possible, c’est la période relative de construction d’un chemin, la durée relative de sa fréquentation, la datation large d’une terrasse, la date approximative du comblement d’un fossé, tous éléments isoclines avec une limitation, sans être nécessairement limes actuarius (limite de centurie). On recherche donc la date d’une initiative, de l’acte fondateur d’une limitation, et on a affaire aux formes de matérialisation du paysage “limité”. On conviendra qu’il peut y avoir un décalage plus ou moins important entre les opérations d’arpentage et la réification du projet dans la construction du paysage rural créé à partir des lignes implantées par les arpenteurs. On a bien affaire à deux logiques et à deux temporalités. J’utilise souvent, lorsque je présente cette succession des opérations à un auditoire, l’exemple des aires pavillonaires ou des zones commerciales ou industrielles. Le promoteur ou l’aménageur fait procéder à la délimitation, par des géomètres, des lots ou des îlots proposés à la vente ou à la location ; il fait installer les conduites de fluides (adduction d’eau, d’électricité, lignes téléphoniques, évacuation des eaux usées) et les bornes de connection. Il crée la matrice d’un paysage virtuel. Certains lots seront rapidement occupés, d’autre non. C’est ainsi que je me représente l’occupation progressive de l’espace délimité par les arpenteurs. Il fallait aménager la voirie principale (limites de centuries) et secondaires : lignes de subdivision des centuries, chemins d’accès aux lots, en cas d’assignations, aux habitats et aux annexes agro-pastorales, aux parcelles dans tous les cas. Il importait, dans le même laps de temps, de veiller à garantir la mémorisation in situ des actes de l’arpentage : remplacer progressivement les jalons de bois (metae), disposés durant l’arpentage, par des bornes en pierre (termini), plus ou moins façonnées, gravées ou non, ce qui en soi représentait du travail et le recours à des corps de métier spécialisés et variés. Il fallait des bornes pour baliser le réseau officiel des limites, qui stabilisaient la division en centuries et qui étaient dûment archivés dans la forma. Ces unités, localisées dans la pertica par leur coordonnées alphanumériques (DD ou SD I, II, III, etc.  ; UK ou KK[33] I, II, III, etc.) constituaient la seule référence spatiale du cadastre, au sens d’archives foncières (l’équivalent de nos sections cadastrales), et le cadre des assignations, l’outil de gestion de l’ager publicus, des subsécives, des terres tributaires et des terres exemptées de l’impôt, des terres concédées. Quand à l’activité agro-pastorale, il importait de fixer les limites des lots, des domaines insérés dans la centuriation, des terres publiques accessibles contre un vectigal ou une scriptura, des parcelles elles-mêmes. Si on peut concevoir des opérations d’arpentage relativement rapides[34], il n’en va pas selon le même rythme pour la construction du paysage agraire. Or, ce sont justement les éléments du paysage agraire que découvre, et peut éventuellement dater, l’investigation archéologique.

Une autre voie est suivie par mes collègues pour tenter de rapporter les limitations à des faits datés par l’histoire ou par l’archéologie : il s’agit d’explorer la documentation fournie par l’urbanisme des agglomérations, villes capitales de cités ou agglomérations créées après la conquête, et par l’implantation et l’orientation de l’habitat dispersé. Sans méconnaître l’intérêt de la démarche, je reste prudent sur ses résultats et je m’interroge sur la pertinence de la méthode. La voirie et le parcellaire d’une agglomération peuvent, en théorie, observer une orientation similaire à celle d’une limitation : c’est le cas d’espèce le plus beau selon Hygin l’arpenteur qui se réfère à la colonie d’Ammaedara, en Afrique, où l’urbanisme et la limitation rurale ont la même origine gromatique et les mêmes axes majeurs. Le problème se complique quand on a affaire à un urbanisme composite, structuré selon plusieurs directions : un parcellaire urbain peut être contemporain d’un parcellaire rural isocline, peut le précéder, peut s’y conformer quand l’urbanisme se déploie dans une campagne déjà limitée, ce qui est mon interprétation de la morphogenèse de l’urbanisme antique de Lunel Viel et de l’urbanisme médiéval de Lattes. Comment trancher  ?

J'ai tenté, sans succès, faute d'une réflexion suffisante sur les descripteurs adéquats, d'étudier le rapport entre l'implantation des sites du Lunellois et les limitations gallo-romaines reconnues dans cette région. Dès 1985, en entamant ma collaboration avec Claude Raynaud, j'ai souhaité croiser les données ponctuelles archéologiques qu’il m’avait libéralement fournies, avec des informations relatives au paysage antique : position et distance de chacun des établissements par rapport aux linéaments et carrefours majeurs du carroyage des limites des trois centuriations que j’avais alors identifiées dans la plaine de Lunel et de Mauguio (Favory et al. 1985 = 58 (II, 1), 164-166). J’avais distingué 5 formes d’implantation significatives, par rapport à chacun des 3 réseaux étudiés :

A. au croisement de limites

B. sur un limes

C. au bord d’un limes (moins de 50 m)

D. à une distance comprise entre 50 et 100 m

E. sur ou au bord d’une limite ou d’une voie existante, parallèle à un limes actarius.

J’ai entrepris de soumettre le tableau obtenu (sites en lignes, caractères situationnels en colonnes) à une analyse statistique, en recourant à l'Analyse Factorielle des Correspondances, praticable à cette époque sur micro-ordinateur APPLE IIe grâce au logiciel ANACONDA écrit par l’ami Jean-Jacques Girardot, alors assistant de Sciences Économiques à l'Université de Franche-Comté. Mais les résultats n’ont rien donné de concluant, faute de pouvoir discriminant des descripteurs choisis. Je ne renonce pas à reconduire une telle approche, mais en modifiant radicalement les variables. Il me paraît déjà qu’il faut renoncer à mélanger limites théoriques, c’est-à-dire non pérennisés dans le paysage et limites conservés. Cette précaution tient compte du fait que j’ai acquis la conviction qu’une centuriation nouvelle ne recouvrait pas uniformément la limitation antérieure mais structurait des secteurs qui avaient échappé, pour des raisons diverses (secteurs exemptés, parcellisation avortée, etc.), à la parcellisation développée à partir du premier réseau de limites. En outre, je ne crois pas que la position d’un établissement par rapport à un limes ou un carrefour de limites constitue un critère signifiant pour dater le réseau de limites, du moins pour déterminer un terminus post quem. Un établissement tardo-antique peut choisir de s’implanter près d’une voie pour des raisons fonctionnelles : que cette voie s’avère être un ancien limes de centuriation matérialisé sous cette forme, n’ajoute aucune autre signification particulière aux motivations pratiques des occupants qui ont recherché la proximité de cette voie. Et on ne peut utiliser cette articulation spatiale comme un critère chronologique. Enfin, si je tiens à rééditer cette approche, c’est que je souhaite prendre en compte une autre variable, sans renoncer au rapport avec les vestiges du réticulé de la limitation. Il me paraît décisif de caractériser l’insertion d’un établissement ou d’un réseau cohérent d’habitat (cohérence spatiale, synchronie) au sein d’un contexte parcellaire rapportable à l’une ou l’autre des limitations reconnues dans le secteur concerné. Il reste à définir les modalités de la description de cette articulation morphologique et fonctionnelle : identité du parcellaire, densité des limites, cohérence spatiale et extension, chronologie et densité des épandages de tessons accompagnant les fumures des champs, etc.)

 

Les critères morphologiques

Au départ, lorsque notre équipe a reconnu la plupart des centuriations languedociennes signalées dans l’article collectif de 1983 (Chouquer et al. 1983 = titre 20 – I), le modèle de datation élaboré par G. Chouquer pour étudier le cas singulier des centuriations de Romagne orientale nous a offert un critère commode de chronologie relative. La variation de la valeur métrique du module de 20 actus était considérée comme un indicateur chronologique explicite : les petits modules (704-705 m) caractérisaient les centuriations les plus précoces et les grands modules les réseaux tardo-républicains et impériaux (Chouquer 1981, 861 ; Chouquer et al. 1982, 851-852). La démonstration, efficace dans l’étude des centuriations de Cispadane alignées le long de la voie émilienne, réitérée, avec nombre d’exceptions à la règle, dans l’analyse du dossier portant sur les réseaux de l’Italie centro-méridionale, s’avéra rapidement difficilement exportable au cas languedocien. Ce n’est pas un débat théorique qui a contesté les principes de la démonstration, mais l’approfondissement même de la recherche selon deux voies étroitement liées : la prise en compte des données archéologiques et les observations effectuées, à partir de documents représentant le parcellaire contemporain (XIXe-XXe s.) à grande échelle, sur les formes de contact entre ensembles parcellaires rapportés à des centuriations différentes. C’est donc la collaboration avec les archéologues et le retour sur une documentation plus riche, plus dense, à l’échelle de l’approche archéologique, qui nous a conduits à réévaluer la signification chronologique de ce caractère morphologique.

Avant de poursuivre cette question, je dois faire part de mes interrogations sur le fait même de ce phénomène singulier. Il n’est pas évident de trouver une explication rationnelle à un phénomène aussi étrange, non par sa matérialité, mais par ce qu’il présuppose de cohérence spatio-temporelle du contexte technique au sein d’un empire antique. L’acceptation de notre hypothèse première supposait que l’on fût prêt à admettre une élévation progressive, par phases simultanées et dans tout l’Occident, de la valeur du pied monétal. Comment expliquer une telle évolution et sa globalisation spatiale ? Nous n’avions pas inventé le fait : depuis longtemps, on a noté la variation de la valeur du pied monétal (cf. Favory 1983 = titre 56 (I), 112, n. 202), F. Hultsch se prononçant pour une réduction au cours de l’empire, jusqu’à une valeur de 29,42 cm, dès la fin du IIe s. (Hultsch 1882, 97). Le problème est celui de la fragilité du système de détermination de la valeur du pied monétal. Les acquis de la métrologie antique se fondent pour l’essentiel (Chouquer, Favory 1995 = titre 68 (I), 21-24)

— d’une part sur des mesures effectuées sur des monuments, qui sont éventuellement décrits dans les textes (la colonne trajanne de 100 pieds de hauteur), ou dont on analyse le corpus des mesures pour en restituer le système et le module

— d’autre part sur la valeur des étalons gravés sur des tables de mesures placées dans les marchés (Hallier 1994, 2112-3 ; bibliographie, 2118-9) ou sculptés sur des bas-reliefs métrologiques.

Si les étalons fixés sur des monuments publics pour des motifs tout à fait pratiques sont dignes d’intérêt, mais malheureusement en nombre limité, B. Slapsak nous invite à nous défier des mesures relevées sur les étalons sculptés sur les bas-reliefs métrologiques, dont la fonction symbolique l’emporte sur la fonction utilitaire (Slapsak 1993).

Quand aux monuments, chacun est un objet singulier et je doute qu’on puisse systématiser et généraliser à l’époque les observations métrologiques propres à son architecture. L’examen des règles en bronze ou en os, mesurant un pied ou un demi-pied, décourage toute tentative d’esquisser une quelconque évolution, à quelque échelle qu’on veuille se situer, de la valeur du pied. En outre, pour en revenir à la valeur de l’actus et du module de 20 actus, on voit mal comment les variations d’un outil d’artisan[35], fruit d’une production artisanale, peuvent trouver un écho dans la valeur des outils de mesure de l’arpenteur, perche de 10 pieds ou cordeau. Ce qui m’a toujours paru curieux, c’est la simultanéité du phénomène, très perceptible dans une même carte topographique, avec une évidence croissante quand on l’examine dans un assemblage de cartes : il faut admettre, ce qui ne va pas de soi à mes yeux, que l’ensemble des instruments de mesure de l’équipe d’arpenteurs chargée d’une limitation présentaient la même valeur (métrique)…

M. Guy vient d’apporter une contribution originale au débat en niant tout simplement l’existence d’une variation du module de 20 actus. Ce n’est pas la valeur du module des centuriations qui varie, ce sont les cartes topographiques qui sont altérées du fait des déformations qui affectent leur support papier, ainsi que les photographies aériennes dont on connaît les déformations affectant de plus en plus gravement la périphérie de l’image. Dans un article illustré par plusieurs tableaux convaincants (Guy 1996), M. Guy démontre, à partir de ses cartes personnelles, que le module de 710 m, soit 2400 pieds de 0,297 m, qui demeure pour lui le seul module classique acceptable, se mesure entre 708 m et 706,45 m sur des cartes françaises, au 1/25 000 et 1/20 000, vendues sous forme de rouleaux, et jusqu’à 692,25/685,15 m pour une carte de Narbonne vendue pliée ! Le pliage introduit une erreur supérieure à 2 % sur le quadrillage géométrique. Dans le cas le moins altéré, la déformation atteint 0,4 %. La profusion des centuriations au module mesuré à 706 m serait l’expression de l’altération moyenne qui affecte les cartes, soit 0,5 %. L’évaluation des photographies donne un diagnostic encore plus dramatique. Une fois encore, la démonstration de M. Guy est imparable. Le problème est de connaître la date d’achat de ses cartes, l’usage qu’il en a fait (certainement intense à lire la production sur les régions concernées), leur forme de stockage. C’est une chose que d’apprécier les performances d’une carte neuve et une autre de les évaluer après plusieurs années ou plusieurs décennies de bons et loyaux services. Enfin, cette mise au point argumentée de M. Guy, explicitement formulée en référence à nos travaux et à nos propositions chronologiques, ne nous concerne pas, en ce sens que nos calages ont été opérés sur des cartes éditées sur un support synthétique inaltérable et indéformable, réalisé par le Service des Unités déconcentrées de l’IGN, qui nous a également fourni les grilles nécessaires au calage des différentes centuriations étudiées par nos soins au début des années 1980[36] . Nous avons nous-mêmes effectué le calage et la fixation des grilles sur les fonds topographiques dans les locaux de l’IGN, qui a ensuite réalisé les films combinant carte et grille pour chacune des feuilles analysées[37]. La variation de la valeur du module de 20 actus n’est donc pas une fiction produite par la rétraction du papier. Le problème de la nature de ce phénomène, de sa cohérence spatiale ou chronologique, reste donc entier et on ne peut s’en affranchir par des arguments de ce type.

L’ouverture des grands chantiers languedociens a contribué à livrer de nombreux faits susceptibles d’éclairer la datation des lignes de force[38] des parcellaires encore actifs, pérennisant l’orientation et la métrologie des réseaux antiques. Je pense, entre autres, aux orientations dominantes de l’urbanisme antique de Nîmes, à l’urbanisme du bourg antique de Lunel Viel, calibré par la centuriation Sextantio-Ambrussum, à l’environnement parcellaire de l’oppidum de Lattara, à la structuration du quartier bas d’Ambrussum et, en dernier lieu, aux ensembles parcellaires mis au jour sur le site de Dassargues, à Lunel.

Dans l’étude de l’environnement de l’oppidum de Lattara (1988 = titre 28 – II, 1), puis de celui d’Ambrussum (1989= titre 30 – II, 1), j’ai constaté que la chronologie relative des contacts entre parcellaires générés par les diverses centuriations de la cité de Nîmes, qui ont structuré la plaine languedocienne entre le bassin de Thau et le Rhône, contredisait les certitudes fondées sur la variation de la valeur métrique du module de 20 actus et sur les premières interprétations morphohistoriques. Il faut souligner que l’interprétation morphohistorique n’est pas mon fort. Je dois même préciser que je me défie de cette démarche, beaucoup trop aléatoire et actuellement incontrôlable, du fait de l’absence de débat réel entre les auteurs qui font varier la chronologie d’une centuriation de plusieurs décennies. Je me suis volontairement tenu en retrait de ce jeu de plus en plus confus confus en m’investissant dans la carte archéologique du Languedoc oriental, qui me paraissait de nature à apporter d’autres éclairages sur la question : j’y reviendrai.

Je m’en suis aussi expliqué avec l’ami Claude Raynaud, en novembre 1990, à propos d’un compte rendu critique de ma contribution à l’ouvrage collectif édité par J.-L. Fiches sur le quartier bas d’Ambrussum (Fiches 1989 ; titre 30 (II, 1) ; Raynaud 1989b, 112-112). Je me permets d’exposer ici la teneur de ce courrier que C. Raynaud m’a proposé de publier dans une sorte de tribune au sein de la revue concernée, ce que j’ai refusé car sa publication n’ajoutait rien à la démarche qui m’animait. Ce courrier m’a donné l’occasion de mettre en cohérence les différentes questions que me posaient alors la datation des centuriations et m’a confirmé dans l’idée qu’il était urgent de tenir un séminaire sur ces problèmes (il aura lieu en janvier 1991, à Besançon).

 

“J'ai lu avec attention ton compte rendu du volume édité par Jean-Luc sur Ambrussum : j'ai été surpris d'y découvrir un ensemble de considérations qui marquent tes distances avec mes hypothèses, ce qui est ton droit le plus absolu, mais sans qu'on n'en ait jamais débattu, ce qui me paraît plus étrange, d'autant que ce texte avait été largement diffusé dans l'équipe et inclus dans le rapport adressé à la DRAH en décembre 1988. Je crains qu'à la lecture d'un tel compte rendu on conclue à la légèreté de mon raisonnement : or il ne me paraît pas loyal de susciter chez le lecteur une telle appréciation pour un travail — qui m'est cher comme tu le sais — en cours depuis 7 ans, dont 5 à tes côtés. Et je me demande ce que pourront penser ceux qui savent que nous travaillons ensemble : ce texte tend à donner une image singulière de nos rapports de travail. Il est possible, et j'en tiendrai compte dans ma longue réponse moins justificative qu'explicative de ma façon d'opérer, que telle n'ait pas été ton intention : mais l'essentiel ici est de témoigner la façon dont j'ai compris et ressenti ce compte rendu en ce qui concerne la partie qui m'incombe.

Je pense que l'approche des centuriations qui intéressent la région qui réunit nos efforts mérite un débat clair et net, car si je reste assez discret sur cette question dans nos rapports de travail, sans chercher à imposer mon point de vue ni réclamer que l'on évoque à tout propos cette réalité paysagère, je souhaite fortement que le discours de l'équipe sur cette donnée de l'archéologie du paysage soit aussi exigeant que la rigueur adoptée pour la collecte et l'interprétation d'autres données.

Une fois précisées les conditions qui me paraissent nécessaires à la conduite d'un débat ouvert et efficace, je suis tout à fait disposé à discuter de mes hypothèses de datation de la centuriation Sextantio-Ambrussum, adoptées en commun avec Gérard Chouquer depuis 1983 (Chouquer et al. 1983). Il importe, en prélable, de souligner un aspect épistémologique qui me motive depuis longtemps : c'est la redoutable question des critères de datation d'une centuriation, sur laquelle j'ai demandé la tenue d'un séminaire de notre équipe bisontine, qui aura lieu en janvier 1991. C'est, je te le rappelle, cette question qui a justifié mon investissement en Languedoc et mon attachement à la cohésion et à l'activité de notre équipe. Si j'étais assuré de mes hypothèses, crois-tu que j'aurais consenti ces efforts ? Ce que je recherche, c'est le moyen d'obtenir la datation absolue de différents éléments de la limitation qui m'intéresse. “Différents éléments” : en effet, même si on réussit à dater par la fouille tel ou tel limes  ou fossé isocline avec notre réseau, rien ne pourra nous autoriser à dire que nous tenons là une structure contemporaine de l’arpentage du réseau. Nous saurons que le cadastre est peut-être contemporain, en tout cas antérieur à cette structure dont il a déterminé l'inclinaison, voire justifié la localisation par rapport à la trame des limites. C'est ainsi que, comme tu le sais, j'interprète l'urbanisme orthogonal du Lunel Viel gallo-romain. Je reviendrai sur cette démarche. Il est donc vrai que cette question des critères de datation d'une limitation mérite d'être débattue, et c'est ce que j'aurais fait à ta place.

Si on lit ce que j'ai écrit à ce propos, on pourra vérifier que je mobilise plusieurs types de données — premier niveau de débat — et que je tente de les croiser — deuxième niveau de débat —, pour proposer des hypothèses de datation nécessairement relative — troisième niveau de débat. Ces trois niveaux de débat sont eux-mêmes sous-jacents dans ton compte rendu puisque tu évoques le réseau Nîmes A qui me semble paré — tant dans l'article de Martine Assénat (Assénat 1989, 100) que dans ton texte— d'une solidité à différents plans, y compris celui de la datation, qui m'étonne : je crois en connaître la cause, qui tient au rôle de Jean Benoit dans la promotion indirecte de ce réseau, un des rares réseaux calés par l’équipe de Besançon auquel il avait accordé du crédit, dont l'inclinaison concorde avec celle d'une des trames urbaines antiques identifiées par ses soins quelques années auparavant et datées en chronologie relative comme une trame pré-augustéenne (la trame “verte”, Benoit 1981). Je dois donc constater que les hypothèses de J. Benoit bénéficient d'un crédit qu’on nous compte parcimonieusement. Singulièrement, on ne me paraît pas mesurer assez que, dans cette affaire, tout son article du Bulletin de l'École Antique de Nîmes  repose sur la méthode de la chronologie relative, ce que lui avait d'ailleurs violemment et injustement reproché, à un séminaire d'Aix-en-Provence[39], Paul-Albert Février qui est totalement fermé à ce type de méthode. Discutons par conséquent de cette méthode, également active dans la démarche d'un Éric Vion (1989).

Pourquoi me permets-je d'avancer la période césaro-triumvirale pour dater la centuriation Sextantio-Ambrussum  ? Je suis parti — et, je le rappelle, c'est une approche datée (Chouquer et al. 1983) — de nos critères morphologiques, c'est-à-dire fondés sur des réalités formelles que nous avons cru pouvoir caractériser, modéliser et dater, à partir des observations efffectuées sur les réseaux italiens : valeur intrinsèque du module linéaire (ici, 20 actus  = 706 m) et comportement de la pertica (extension) par rapport aux réalités territoriales et géopolitiques antérieures et à l'emprise des peuples et des ressources. De ce strict point de vue morphologique, nous avons proposé d'identifier, et ce dès 1983, ce réseau comme un réseau typique de l'époque césaro-triumvirale : je le rappelle dans le volume édité par Jean-Luc, p. 261.

A partir de là, et dès 1985 — date du début de notre collaboration à l'occasion du 110ème Congrès des Sociétés Savantes de Montpellier (Favory et al. 1985 = titre 58 – II, 1) —, j'ai engagé ce long et patient processus de collecte des données à la fois purement archéologiques et planimétriques, avec toi, avec notre équipe, pour affiner la chronologie de ce réseau : c'est l'objectif que je m'étais désormais assigné, en adoptant une démarche originale par rapport à la pratique des collègues de mon équipe. Or tu n'accordes pas suffisamment d'attention aux arguments qui ont fondé, dans cet ouvrage (Fiches éd. 1989), mes propositions de confirmation de la datation antérieurement fondée sur les seuls critères morphologiques : tu contestes la pertinence de mes conclusions en regard de deux réalités qui s'opposent implicitement à cette datation trop haute selon toi :

1°) rien ne confirme une colonisation agraire massive antérieure au milieu du Ier s. de n. è. : sous-entendu, une question : “à quoi aurait servi une trame rurale vide pendant près d'un siècle” ? et une certitude : “qui dit centuriation dit colonisation massive et immédiate, c'est-à-dire un investissement humain cohérent capable de construire les éléments du paysage qui s'organise à partir du Ier s. de n. è.”.

2°) l'existence d'un autre réseau, la centuriation Nîmes A, inclinée comme la trame pré-augustéenne de l'urbanisme nîmois (selon les restitutions, entre NL 32° et 33° 30’ O ; trame “verte”, NL 33° O : Benoît 1981, 88), et mise en relation avec l'hypothèse récente d'une déduction coloniale latine vers 45-44 (je pense que tu utilises l'article de M. Christol et Ch. Goudineau, Gallia, 1987-1988, aux p. 90-92) : tu proposes en conséquence de décaler la succession des réseaux. Je reviendrai sur ces deux points.

Comme tu ne discutes pas mes arguments archéologiques, je les rappelle donc :

a) les indices d'une intervention de l'époque césarienne dans l'aménagement du tronçon rectiligne de la voie Domitienne, decumanus majeur sinon en titre du moins dans les faits, jusqu'à l'entrée méridionale, fouillée, de l'oppidum  d'Ambrussum  : j'utilise là les données publiées par Jean-Luc, je ne les invente pas (entre autres, Ambrussum  et la voie Domitienne, RSL, 46, 1980, p. 132-147 : voir Fiches 1989, p. 153-154, et note 31 sur le quartier bas).

b) l'inclinaison étrange du bâtiment du Sablas (quartier bas de l’oppidum), bizarrement mais parfaitement isocline avec le réseau que j'étudie, alors que rien ne le justifie : or ce bâtiment est daté, soigneusement, par l'équipe de Jean-Luc : troisième quart du Ier s. av. n. è. Je conclus donc, à partir de ces coïncidences morphologiques, p. 261 du volume, que l'orientation primitive et durable de ce bâtiment “entretient avec l'orientation des decumani du Sextantio-Ambrussum  un rapport trop étroit pour qu'il soit fortuit”, formulation reprise mot pour mot par Jean-Luc dans la conclusion, p. 269, dont tu te félicites qu'elle soit plus prudente à propos de la datation de ce réseau : cette remarque aussi n'est pas très gentille à mon égard, d'autant que je n'ai jamais cessé de travailler avec Jean-Luc sur ces questions “cadastrales” et que c'est lui qui m'a fourni mes premiers repères chronologiques fondés sur l'archéologie et invité à rédiger les pages relatives à cette question.

Par conséquent, si on admet, en pure chronologie relative, que le bâtiment construit dans les années 30 (p. 269) s'appuie sur une orientation existante, on peut conclure que cette donnée archéologique confirme , en ce lieu, notre hypothèse de datation jusqu'alors fondée sur les seuls critères morphologiques : c'est mon unique argument archéologico-morphologique pour faire remonter le réseau à cette date. Le lecteur qui en restera à ton texte ne le saura pas. Il est vrai qu'il serait beaucoup plus confortable de le dater de l'époque tibério-claudienne pour l'articuler sans peine avec l'irruption de l'habitat en dur.

Revenons aux faits qui te paraissent s'opposer à une datation si haute.

1°) rien ne confirme une colonisation agraire massive antérieure au milieu du Ier s. de n. è. : sous-entendu, à quoi aurait servi une trame vide pendant près d'un siècle ? D'accord avec toi pour partager, à l'heure actuelle, cette interrogation : mais elle ne me gêne pas pour concevoir l'existence d'un réseau arpenté sans création simultanée, immédiate, d'un habitat en dur. Car se pose déjà la nature d'un habitat antérieur au milieu du Ier s. de n. è., dépourvu de ces matériaux pérennes et, on le sait, beaucoup plus difficile à repérer (Meffre 1988)[40], surtout quand il est recouvert par l'habitat en dur du Haut-Empire : tant qu'on n'a pas fouillé qu'en dire ? M. Passelac en a identifié dans le Lauragais (Passelac 1983) ; il en existe un sous le quartier ouest du village antique de Lunel Viel[41], sous la uilla de Pardigon 2 (Cavalaire, Var) et sous celle des Prés-Bas (Loupian, Hérault)[42]. Quelle est la probabilité pour ce type d'habitat d'apparaître en dehors de la fouille ? On pourrait d'ailleurs extrapoler cette même question de l'habitat rural dispersé antérieur au milieu du Ier s. de n. è. à une autre échelle : à quoi a servi la conquête de la Transalpine jusqu'à l'éclosion de l'habitat repérable, en Languedoc oriental, vers les années 50 de notre ère ? A quoi ont servi les terres confiquées par Fonteius aux peuples de Transalpine (Cicéron, Pro Fonteio, 11 sq.) ? Mais, même en admettant, je le répète, la pertinence de ton interrogation, pourquoi cet argument qui s'oppose à une datation haute du Sextantio-Ambrussum  ne serait-il pas opératoire contre une datation également haute, et à la même date, du réseau Nîmes A ?

J'aborde donc momentanément l'obstacle n° 2 : il existe déjà un autre réseau césarien, la centuriation Nîmes A. L'article de M. Christol et de Ch. Goudineau va sans nul doute contribuer à donner du crédit au rapport chronologique de ce réseau avec la déduction coloniale latine qu'ils fixent à 45-44 av. n. è. (Christol, Goudineau 1987-1988, 90-92). Mais si on accepte leur datation, à quoi aura donc servi ce grand cadastre, qui s'étend au moins de Nîmes au Lez, jusqu'à l'apparition de l'habitat gallo-romain du milieu du Ier s. ? Pourquoi seul le réseau Sextantio-Ambrussum aurait-il besoin de descendre dans les années 50 de notre ère, pour se conjuguer alors avec les données archéologiques sur l'habitat gallo-romain ?

Je constate en outre que tu fais appel, pour contester mon audace, à des référents qui me paraissent, en toute logique, tout aussi peu fondés, ce qui n'enlève rien à la pertinence des questions qu'ils posent. Il me semble très difficile d'affirmer, pour les raisons déjà mentionnées plus haut, que le pays est “à peu près vide d'hommes” à l'époque césaro-triumvirale, sans en fournir les preuves. Est-on sûr d'avoir eu les moyens d'en vérifier l'existence ou l'absence ? Que faire, pour la région qui nous occupe, des épandages et des artefactts isolés tardo-républicains : s'est-on penché sérieusement sur cette question ? Peut-on se satisfaire, à leur propos, d'une explication sommaire, comme celle qui proposerait d'y voir des céramiques tombées, jetées et abandonnées au cours du transport de produits entre les débarcadères lagunaires et les oppida  de la garrigue ?

Ce que je sais désormais et depuis peu, après avoir écouté ce qu'a pu dire Hervé Pomarède à Loupian, c'est qu'au Mas de Vignole leur équipe a identifié deux fossés isoclines avec l'orientation du Sextantio-Ambrussum, si je tiens compte de l'orientation signalée, et comblés dans le dernier quart du Ier s. av. n. è., et qu'au Gouffre des Bouchers ils ont dégagé deux structures linéaires fossoyées, avec du mobilier italique et massaliote, comblées à la fin du Ier s. av. n. è., également isoclines avec l'orientation du Sextantio-Ambrussum. Ces informations méritent la plus grande attention, car si ces faits s'avèrent exacts, on pourra concevoir une extension de la limitation reconnue en Lunellois vers Nîmes : on aurait affaire à un vrai et indubitable cadastre nîmois, développé à partir de Nîmes ! Je dois donc ressortir mes grilles et franchir encore plus résolument le Vidourle. Tout ceci s'annonce excitant ![43]

Par ailleurs ta réflexion sur l'inadéquation entre le manque de bras que tu supposes dans cette plaine littorale assez déserte, et le labeur qu'implique au contraire le développement d'un réseau centurié me paraît manquer de souci dialectique : le réseau des limites  n'existe, immédiatement après le travail de l'équipe des arpenteurs, que sous la forme de jalons (metae ) puis de bornes plus pérennes (termini en bois — lignei — ou en pierre — petrosi, silicei, etc. —) balisant les alignements, à l'image des bornes de géomètres balisant aujourd’hui une parcelle arpentée ou des piquets rouges ou oranges des tropographes de l'Équipement marquant l'emprise des travaux à effectuer. C'est le processus même de la colonisation agraire qui va réifier, concrétiser le paysage respectant la norme de la centuriation (inclinaison, orthogonalité, périodicités), sous la forme de voies rurales et régionales, de canaux, de limites parcellaires isoclines, de fermes ou villages ainsi que de sanctuaires et nécropoles, implantés en tenant compte de la viabilité générée par la limitation et éventuellement orientés sur l'inclinaison du réseau. Tout ceci mérite d'être modélisé de manière encore plus fine, mais tenons-nous en au cas exemplaire de l'urbanisme du Lunel Viel gallo-romain[44] ou au cas de la nécropole fouillée par Valérie Bel au Valladas, à Saint-Paul-Trois-Châteaux (Bel, Benoit 1986). Lorsque le volume des DAF sortira (cf. Favory, Fiches éd. 1994), tu pourras mieux mesurer ce décalage entre, d'une part, l'initiative politique et l'opération d'arpentage préliminaires à la création d'une limitation et, d'autre part, la mise en œuvre de la colonisation agraire concrétisée dans la construction d'une morphologie agraire nouvelle, en lisant le travail de G. Chouquer et de Th. Odiot sur le Tricastin structuré par le cadastre augustéen[45] Orange B. On y voit l'habitat progresser, depuis la colonie, vers le nord et vers l'ouest, en direction du Rhône, depuis le règne d'Auguste jusqu'au début du IIème s.[46], ce qui n'a pas manqué, dans l'introduction au volume rédigée avec Jean-Luc, de me rappeler l'exemple de la colonisation en plusieurs vagues opérée à Merida (colonie augustéenne d'Emerita ), en Lusitanie. Je cite notre introduction :

“Le processus de la colonisation agraire ainsi caractérisé au plan archéologique offre une étonnante démonstration de l'application, en terre gauloise, d'une formule de front pionnier à étapes expérimentée dans la colonie augustéenne d'Emerita  (Mérida), en Lusitanie, où, nous dit Agennius Urbicus,

"en raison de l'ampleur des terres, on a réparti les vétérans le long de la frontière, comme des bornes, mais très peu autour de la ville et près du fleuve Anas : on avait laissé le reste pour le remplir plus tard. On a, pas moins, effectué une seconde et une troisième assignations : pourtant, toute la superficie des terres n' a pu être vaincue par la distribution, et il en resta, non assignées." (Th 44, 9-15 : Lachmann attribue, à tort selon Thulin, ce passage à Frontin 51, 23-52, 4)[47].

En fait, il faut admettre qu'une opération de centuriation n'est que l'ouverture d'un grand chantier qui, par son existence, appelle et attire la main-d'œuvre qui mettra en œuvre progressivement le programme d'aménagement rural sous-tendu par la trame qui en fixe les ambitions territoriales.

A ce propos, je crois n'avoir jamais suggéré l'idée d'une colonisation au sens de déduction de colons civils ou militaires pour expliquer la genèse de cette centuriation : j'ai, bien au contraire, toujours insisté sur l'objectif économique et géo-politique de cette initiative, comme des autres, pour conquérir et maîtriser les terres agricoles contre l'action des eaux courantes et stagnantes. Je n'ai d'ailleurs aucune certitude dans le domaine de l'identité de ceux qui ont effectué ce travail et qui ont défriché et cultivé les terres basses, édifié et occupé les habitats que nous repérons : mais la dernière chose à laquelle je pense, aujourd'hui, c'est une déduction militaire, faute de documents explicites (inscriptions, textes), ce qui ne veut pas dire que je l'exclus. Mais je pense déjà aux indigènes, car ils sont déjà sur place et que ce sont eux qui ont dû coloniser les terrasses et le lit majeur du Vidourle, à partir de l'oppidum  conçu comme pôle de conquête de nouveaux terroirs dans le cadre d'une nouvelle logique techno-productive stimulée par la conquête, pour parler vite. Il me semble bien, à te lire, que ce sont eux qui ont construit et habité l'agglomération de Lunel Viel calibrée dans le réseau des limites (Raynaud 1990, 67 ; 282). C'est Jean-Luc, et non moi, qui suggère l'idée d'une éventuelle présence d'éléments allogènes à Ambrussum, avec son Pilatus  gravé sur un tesson de campanienne antérieur à 10 av. n. è. (Fiches 1989, conclusion, p. 270 : “ce nom de Pilatus témoigne de la romanisation précoce d'un indigène ou de l'installation d'un Italien”.

Ces précisions me permettent donc d'insister sur une confusion qui me semble sous-jacente dans ton texte et que nous nous efforçons de lever dans nos textes bisontins parce qu'elle est très répandue en France : la confusion entre assignations agraires et déduction coloniale. Si on a du mal à concevoir une déduction de colons sans distributions de terres, on peut en revanche trouver, dans l'histoire agraire de Rome, de très nombreux cas d'assignations sans fondation coloniale : on en donnera de nombreux exemples dans les deux ouvrages à paraître chez Errance (cf. Chouquer, Favory 1991 et 1992 = titres 3 et 4). Il n'est donc pas nécessaire de faire coïncider à tout prix la date d'une limitation et la date d'une fondation coloniale : l'histoire de l'Italie tardo-républicaine est truffée de telles situations attestées dès le début de la République (assignations viritanes). C'est dire qu'on peut concevoir une opération de limitation sans déduction  : pourquoi n'en aurait-il pas été ainsi à Nîmes, à cette époque, dans une partie de son territoire ? En outre, par principe, l'attribution du droit latin à une cité n'implique pas nécessairement une fondation coloniale, ni même la création d'un municipe latin : certes, ce n'est pas le cas à Nîmes où le monnayage NEM COL  atteste l'accession de l'oppidum volque à ce statut colonial — je constate, toutefois, que les spécialistes promènent cette promotion entre 40-30 (M. Christol) et 30-20 (M. Py, J.-L. Fiches et J.-C. Richard) : Christol, Goudineau 1987-1988, 96, n. 38. Mais cette déduction coloniale a pu respecter la finalité de ce statut transitoire et n'être qu'une décision à caractère honorifique, favorisant à terme l'intégration de l'élite indigène dans la citoyenneté romaine, sans apport de colons, civils ou militaires (Humbert 1981 ; Chastagnol 1987)[48]. Cela dit, je ne rejette aucune de ces hypothèses pour l'identification et la datation du réseau qui m'occupe, et je plaide toujours, dans les débats de Besançon ou mes discussions avec Jean-Luc, l'importance de la période césaro-triumvirale en Transalpine, soit de 45 à la naissance du Principat (en 27-23). Il a pu alors se passer beaucoup de choses (y compris dans le domaine de la politique agraire contradictoire des triumvirs) et pas forcément durables dans ce contexte de guerre civile : ce n'était manifestement pas une période propice au développement harmonieux des campagnes gallo-romaines, et le secteur est assez agité avec ses diverses déductions militaires (Narbonne, Béziers, Arles, Orange, etc.).

C'est ainsi que je suis assez enclin, encore aujourd'hui, et depuis mon travail sur Lattes, à rajeunir le réseau Nîmes A, daté par mes collègues bisontins de l'époque fontéienne (circa  —74 : Chouquer et al. 1983) en raison de ces caractéristiques morphologiques “archaïsantes” dont je ne partage pas la pertinence pour l'une d'entre elles — le mode de subdivision qualifié de scamnatio in centuriis —, pour le caler après le réseau Sextantio-Ambrussum et avant le réseau Nîmes B, nettement augustéen selon l’avis unanime des chercheurs[49] et d'une inclinaison proche de celle de la trame urbaine augustéenne de Nîmes (structure “rouge” de J. Benoit). Mais je suis prêt aussi à concevoir la simultanéité de deux centuriations contiguës dans un premier puis imbriquées dans un second pour des raisons qui m'échappent encore. En effet, dès 1985, dans une étude toujours inédite, Gérard a montré comment le réseau Nîmes A, qu'il avait repéré en Vistrenque et en Vaunage et qu'il avait proposé de dater de l'époque fontéio-pompéienne, s'étendait en fait jusqu'à Sextantio et au Lez, en développant un type d'organisation en saltus de 3 x 3 centuries, décalés selon les secteurs, individualisant ainsi plusieurs étapes dans le développement régional du réseau : il proposait de qualifier cette extension occidentale, outre Vidourle, de réseau Nîmes A' :

“Dans le Lunellois, la morphologie change radicalement et ce qui l'emporte cette fois à l'examen, c'est le caractère assez profond du découpage de la centurie en 4 carrés égaux de 10 actus  sur 10. On aurait donc ici, toujours pour la même orientation, une morphologie agraire caractéristique, et bien documentée par les textes, puisque le module de 10 x 10 actus  correspond au modus triumviralis, appliqué en Italie à Terracina  ou encore dans la centuriation du moyen Volturne à Telesia  et Allifae... Ainsi pour cette micro-région à l'ouest du Vidourle, la centuriation présenterait les caractères principaux d'une assignation triumvirale, avec un découpage original de la centurie et la distribution de lots de 50 jugères."

On pourrait donc fort bien concevoir la création simultanée, à l'époque césarienne, du réseau A en deça du Vidourle et du Sextantio-Ambrussum au-delà, puis une extension du Nimes A outre-Vidourle, à l'époque triumvirale, avec décalage de ses saltus  confirmé par Marie-Jeanne Ouriachi dans son calage initial d'août 1990.[50]

 

Dernière remarque qui me paraît nécessaire à souligner : il nous faut admettre que, dans le débat entre chronologie absolue et chronologie relative, la datation fondée sur la stratigraphie comporte sa propre part de fragilité et elle est tributaire de sa propre histoire[51]. En effet, et tu ne le soulignes pas, le texte dont tu as rendu compte date exactement de 1987 : tu te rappelles sans doute que j'en avais présenté des images à Lattes lors du séminaire de la DRAH du Languedoc-Roussillon sur l'archéologie aérienne le 2 mars 1988 et lors de la table ronde organisée avec Ph. Leveau, le 5 mars 1988. A l'époque de la rédaction, et les notes de travail manuscrites sur la "chronologie relative des systèmes cadastraux par l'analyse de l'emprise parcellaire " dont je t'ai adressé une copie, ainsi qu'à Jean-Luc, en 1986 ou 1987, en témoignent, il apparaissait que :

1°) le site de Lunel Viel avait livré des indices d'occupation augustéenne repérés dans l'îlot sud : je citais dans mes notes un large extrait de ton rapport de 1982, p. 31, en indiquant d'ailleurs, à la suite de remarques de Jean-Luc, que cette datation pouvait être remise en cause sous peu.

2°) que le quartier gallo-romain du Sablas avait été mis en place vers le début du Ier s. av. n. è. (rue, îlot et ruelles situées à l'est : Guide ARALO, Caveirac 1982, p. 52) ; que le portique de la place traversée par la Domitienne était daté par P. Gros de la seconde moitié du Ier s. av. n. è., etc.

On sait bien que, depuis, certaines de ces datations ont été précisées et donc corrigées, mais mon raisonnement s'appuyant sur ces données n'a pu bénéficier à temps et automatiquement de ce recalibrage chronologique. On peut donc me reprocher mon intrépidité, j'en conviens ; mais ta rédaction laisse entendre que je disposerais d'arguments pour identifier différents types de sites d'époque augustéenne distribués de manière significative  — là aussi, il y a matière à débat — par rapport au réseau. Je ne soutiens pas cela — et je pense notamment aux nécropoles —, je dis simplement que ce réseau réussit à régir la distribution des sites gallo-romains à partir de la période augustéenne, sur la base des indices mentionnés plus haut, et ce, pourrait-on dire, jusqu'à nos jours dans la mesure où ce réseau a généré une strate paysagère toujours active, même transformée. Je ne prétends donc pas que nous disposons de tous les types de sites dès l'époque augustéenne, et je rappelle à nouveau sur quoi se fondait alors l'argument augustéen, étant donné l'importance de l'urbanisme régulier de l'agglomération de Lunel Viel articulé à la centuriation.

On pourrait ajouter à ces considérations sur la fragilité intrinsèque de cette part de l'archéologie du paysage qui apparaît la plus solide, que notre propre pratique nous invite à la prudence : j'en veux pour preuve le destin singulier du site de L'Aube de Servière qualifiée dans notre contribution des DAF de "modeste villa " et dont la fouille révèle désormais l'exacte nature, tout à fait autre (aire de battage aménagée avec les matériaux d’une habitation détruite). Allons-nous pour autant nous interdire toute analyse à partir de données dont nous savons la nature partiellement fallacieuse (sur la nature exacte du gisement, sur sa fonction exacte, sur son étendue exacte, sur la chronologie exacte de l'implantation, de l'occupation, de l'abandon, etc., etc.) et nous astreindre au silence tant que nous n'aurons pas fouillé chacun des habitats identifiés ? Doit-on s'interdire de réfléchir à haute voix, ou sur le papier, à la chronologie de structures peu propices à une fouille systématique, comme une centuriation, qui nous fournira éventuellement la date de matérialisation d'un limes bien après l'opération initiale d'arpentage ou la date de fonctionnement d'une limite parcellaire isocline édifiée une décennie après ce terminus, voire même deux, trois siècles ou plus ? Et si la démarche te paraît incertaine, sinon irritante vu l'instabilité du terrain que nous sommes contraints de fouler en l'absence de certitudes appuyées sur la fouille, par quelle autre faut-il la remplacer ?”

 

Je ne reviendrai pas sur les difficultés spécifiques à la datation d’un réseau parcellaire, puisque d’autres viennent d’en rappeler toutes les embûches, même s’ils n’en tirent pas les mêmes enseignements dans leur démarche analytique (Fiches 1993 ; Pérez 1995, 197-205).

Au risque de décevoir le jury, je ne fournirai pas non plus de nouvelles hypothèses pour un impossible tableau chronologique des centuriations de la plaine languedocienne comprise dans la cité de Nîmes. J’essaierai de prendre position par rapport à des hypothèses récentes révisant telle ou telle proposition antérieure de datation que j’ai assumée avec le collectif de recherche de Besançon ou que j’ai éventuellement contribué à nuancer. Je n’ai donc pas la prétention de reconstruire un tableau original portant mon sceau.

Cette prise de position se fonde sur la conception que je me fais du rôle des limitations romaines, que je considère, avant tout[52], comme des structures d’aménagement agraire plus que comme des signes politiques. C’est parce qu’elles ont donné naissance à une trame parcellaire qu’on peut en retrouver des vestiges, deux millénaires environ après leur arpentage. C’est donc dans l’évolution de la structure agraire que l’on retrouvera les motifs des opérations successives de limitation : il s’agit d’une recherche collective dont la temporalité peut difficilement être contenue dans le calendrier d’une thèse. Si l’on retrouve des vestiges de limitations différentes dans une même région, c’est aussi parce que chacun des systèmes reconnus a été capable d’organiser la morphologie agraire de secteurs cohérents : au moins un tènement, généralement plusieurs tènements contigus.

La succession de deux limitations ou plus, dans une même région, doit être bien comprise et ne pas être envisagée de manière dramatique. Une opération nouvelle de limitation n’efface pas la limitation antérieure : sinon, on ne reconnaîtrait pas des vestiges de deux systèmes. Elle permet, à mon sens, d’organiser la mise en valeur de terroirs abandonnés à la friche ou à la forêt ou trop hydromorphes pour ne pas décourager l’exploitation agricole de paysans isolés. Pourquoi ne pas avoir alors structuré les secteurs économiquement déprimés ou non exploités à partir de la limitation existante ? C’est à mon avis la bonne question, qui permet sans doute d’articuler un problème purement agraire à une initiative politique, qui cherche à se manifester avec éclat et durablement[53]. La notion de renormatio, que nous avons contribué à diffuser largement, est ambiguë, dans son acception et dans l’usage qu’on en fait. Elle ne devrait pas entraîner l’image d’un bouleversement radical d’un paysage déjà limité, mais suggérer le complètement de la morphologie agraire. C’est ainsi que s’offre la juxtaposition de blocs parcellaires plus ou moins vastes, qui expriment par leur cohérence morphologique leur appartenance à l’héritage de deux limitations ou plus.

 

 

 

 

 

II.2.5. Le cas des réseaux ruraux “nîmois”

 

Comme dans d’autres cités méridionales, la datation des réseaux ruraux intéresse nombre de chercheurs : le problème n’est plus limité aux seuls morphologues, il est devenu l’affaire des archéologues et des historiens, qui interviennent dans la discussion. Nîmes ne déroge pas à la règle et les débats relatifs à l’organisation de son vaste territoire y sont aussi ardents que ceux qui concernent les territoires de Narbonne, Béziers, Arles, Orange et Valence (la liste n’est pas limitative).

 

La centuriation Nîmes A

Si l’on considère la dynamique des hypothèses depuis le début des années 1980, on constate qu’un réseau réputé “nîmois” est particulièrement mis à contribution : il s’agit de la centuriation Nîmes A. C’est la mobilité de sa chronologie qui occasionne les modifications des hypothèses relatives à la datation des autres réseaux, singulièrement celle de la centuriation Sextantio-Ambrussum, qui m’intéresse au premier chef. Le tableau des réseaux nimois est relativement stable, à l’exception d’un réseau-ludion qui est animé d’un mouvement incessant. Ce n’est donc pas le dispositif des arguments de datation du réseau Sextantio-Ambrussum qui a changé et suscité la modification de cette datation, ce sont certaines modifications de datation du réseau Nimes A qui contribuent à chasser le réseau Sextantio-Ambrussum de l’époque qui lui était assignée jusqu’alors.

Quels sont les facteurs qui ont motivé le changement de datation du réseau Nîmes A ? Plusieurs démarches analytiques ont convergé pour faire du réseau A un réseau précoce.

1°) On a longtemps souligné sa prétendue structure “scamnée” ou “strigée” qui plaidait pour une datation haute. Comme je l’ai déjà signalé, cette hypothèse, fondée sur la traduction parcellaire du réseau en Vistrenque, ne tient pas si on ne prend en compte que cette seule caractéristique morphologique, laquelle s’explique par le réseau dense de limites parcellaires fossoyées chargées de drainer les terrains hydromorphes de la vallée du Vistre, entre les collines de la Garrigue nîmoise et le plateau-terrasse de la Costière. A partir de ce constat (“morphologie précoce”), M. Clavel-Lévêque a considéré le réseau Nîmes A comme un des réseaux précoces de la Transalpine, au même titre que les réseaux Narbonne a, Béziers B, Nîmes A, Orange D et Valence C (Chouquer et al. 1987, 39-40 ; Clavel-Lévêque 1989b, 220 et 225). Sans ignorer les effets morphogénétiques dictés par la division centuriale, que j’ai évoqués au séminaire de Besançon en janvier 1991 (Favory 1991, 218-219), elle vient de confirmer son interprétation du réseau B de Béziers comme une scamnatio in centuriis, typique d’une centuriation précoloniale (Clavel-Lévêque 1995, 65).

2°) D’autre part, ce réseau a été articulé, morphologiquement et ce, du strict point de vue de l’orientation, avec un des réseaux urbains mis en valeur par J. Benoit dans la ville de Nîmes, la “structure verte”, caractérisée en chronologie relative comme un réseau pré-augustéen, parce qu’antérieur à la “structure rouge” (Benoit 1983, 88). Les historiens et les archéologues, accordant le large crédit que l’on sait aux méthodes et aux conclusions de J. Benoit (voir plus haut), se sont emparés de cette articulation pour suggérer l’hypothèse d’une limitation précoce liée aux modifications du statut politique de la capitale des Volques arécomiques. En résumé, cette limitation constituerait le cadre rural de la déduction coloniale opérée à Nîmes, à une époque qui varie selon les chercheurs.

Les premiers qui ont suggéré cette piste, M. Christol et Ch. Goudineau, proposent de dater le noyau urbain pré-augustéen de Nîmes (structure verte) de l’époque de l’accession de Nîmes au statut de colonie latine, qu’ils placent dans les années 45-44 av. n. è. Une seconde déduction aurait eu lieu après la bataille d’Actium et avant 25 av. n. è., pour installer des contingents gréco-égyptiens : la “structure violette”, qui agrandit et restructure l’urbanisme du noyau initial avec une orientation voisine (NL 30° O : Benoit 1983, 78 et 88), pourrait correspondre à cette seconde vague de colons (Christol, Goudineau 1987-1988, 101).

Des archéologues de Nîmes ont repris cette hypothèse d’une double déduction et ont articulé trames urbaines et mutations du parcellaires agraire en périphérie de la ville dans une chronologie plus haute (Célié et al. 1994, 389) : la première déduction se placerait juste après 100 ou, au plus tard, juste après la lex provinciae de 75 av. n. è. et s’exprimerait dans les bouleversements, datés, enregistrés dans le parcellaire rural à la périphérie de l’oppidum, et dans l’apparition d’un premier noyau urbain en plaine (“structure verte”). Une seconde déduction, la césarienne, correspondrait à l’une des trames urbaines identifiées par J. Benoit, au choix. Ces dernières hypothèses, fortement inspirées par les observations archéologiques, n’intègrent pas l’évolution institutionnelle de Nîmes au début du Principat.

La première à avoir affirmé la liaison morphologique et chronologique entre le réseau rural Nîmes A et l’urbanisme pré-augustéen identifié par J. Benoit est M. Assénat, dans le style lapidaire qui fait son charme : après avoir attribué à Pompée l’initiative de la centuriation Nîmes A “qui ne peut être que précoce” (sic), et qu’elle situe dans le contexte des confiscations de terres évoquées par Cicéron (Font., V, 12 et VI, 13) et des prélèvements opérés sur les terres ou les revenus des Arécomiques au bénéfice de Marseille, signalés par César (BC, I, 35, 3-4), elle met en relation ce réseau rural avec la forte proportion de Pompeii dans l’onomastique nîmoise, témoins de l’installation d’une clientèle, et avec l’essor urbain concomittant de l’oppidum, marqué par la “structure verte” de J. Benoit : “notre cadastre [rural] n’organise-t-il pas, en effet, le plan de la première ville romaine ?” (Assénat 1991, 52).

Pour sa part, J.-L. Fiches a proposé un tableau chronologique synoptique, indiquant en lignes les réseaux synchrones et en colonnes les régions se succédant entre l’Aude et la moyenne vallée du Rhône, où il assigne au réseau Nîmes une datation césarienne, en liaison avec la promotion de Nîmes au statut de colonie latine et en articulation morphologique avec l’urbanisme pré-augustéen de J. Benoit.

 

La centuriation Sextantio-Ambrussum

Dans ces conditions, le réseau Sextantio-Ambrussum tendait à encombrer une période déjà riche d’un réseau et il s’est vu repousser vers une datation plus haute ou plus basse[54] : en 1991, nous proposions un tableau du même type (Favory 1991 = titre 31 (I), 223), où le réseau Sextantio-Ambrussum occupait le créneau chronologique qui était le sien depuis l’article de 1983 : période césaro-triumvirale (Chouquer et al. 1983). Le réseau Nîmes A lui succédait dans le temps, immédiatement, au regard des observations que j’avais pu faire en chronologie relative et qui tendaient à montrer que, dans la région de Lattes, les lignes de force des vestiges du réseau Nîmes A s’appuyaient sur les éléments de la structure du réseau Sextantio-Ambrussum ou les recouvraient (Favory 1988 = titre 28 (II, 1), 23-25), et que le même phénomène était observé dans le territoire de Murviel dans les rapports entretenus par ce réseau avec le réseau Forum Domitii A (Favory 1991 = titre 33 (II, 1), 105-107).

La même année, en 1991, Le réseau Sextantio-Ambrussum vieillit brutalement en même temps qu’il franchit le Rhône pour gagner les terres provençales. M. Assénat, auteur de cette prodigieuse extension qui englobe, comme je l’ai déjà souligné, plusieurs réseaux, situe cette version renouvelée et élargie de la centuriation à la fin du IIe s. av. n. è. en produisant trois arguments pour justifier cette datation haute :

1. le tracé rectiligne de la voie domitienne entre Sextantio et Ambrussum, qui constitue l’épine dorsale du système reconnu entre le Lez et le Vidourle : tracé qu’on ne peut parfaire ce qui signe donc son ancienneté ;

2. l’orientation des deux axes de l’urbanisme antique de la colonie d’Aix-en-Provence, fondée à date haute, apparentée à l’orientation du réseau rural ;

3. le fait que le réeau rural épargne la région de l’Étang de Berre, inclus dans la chôra de Marseille : le réseau est donc antérieur aux expropriations césariennes qui ont suivi la prise de Marseille.

Comme on le mesure, ces arguments sont suffisamment flous et flexibles, sinon abusifs et controuvés, pour promener librement le réseau Sextantio-Ambrussum sur plus d’un demi-siècle.

La voie domitienne, comme beaucoup de voies antiques et médiévales, réputées ou obscures, peut présenter, localement, plusieurs tracés (Fiches 1985, 137 ; 1996, 60). Le Chemin des Romains (camin romieu), le Chemin de la Monnaie, autant de désignations transmises depuis le Moyen Age pour nommer des portions diverses et quelque fois parallèles d’un itinéraire plurimillénaire. Il est risqué d’affirmer le caractère nécessairement précoce d’un tronçon rectiligne. Les occupants de Sextantio et d’Ambrussum n’ont pas attendu les Romains pour aménager un chemin reliant leurs oppida (Fiches 1981, 155). En outre, on sait par Polybe que les Romains sont intervenus sur un itinéraire reliant Emporion, en Catalogne, et le Rhône, en y plaçant des bornes tous les huit stades, à une période située entre la deuxième guerre punique et le milieu du IIe s. av. J.-C. (Ebel 1976, 62-63 ; Goudineau 1978, 686-687) : nul doute qu’il devait desservir les deux oppida. Quel tracé avait-il ? On n’a pas encore réussi à dater la voie domitienne : de ce point de vue le milliaire de Cn. Domitius Ahenobarbus découvert à Treilles et daté conventionnellement des années 118-117 av. J.-C.[55] ne peut autoriser, si ce n’est par extrapolation abusive, à résoudre les questions liées à la chronologie des tracés et des phases de construction de la chaussée identifiée ici ou là, par l’enquête archéologique ou archéomorphologique (Clément, Peyre 1991, 48 et 55-57). Pour la région qui nous intéresse, une fouille récente, à Saturargues, a révélé dans une des coupes deux niveaux de circulation antique à la même longitude, aménagés à même le substrat et distants de 9 m environ (Rinaldi, Roger 1991, 7). Comme souvent dans un tel cas, on n’a pu dater précisément ces deux segments de chaussée appartenant à la même voie. Lequel est le plus précoce ?

En ce qui concerne l’urbanisme d’Aix-en-Provence, il est complètement abusif de rapporter les segments de voie retrouvés en fouille

1°) à une croisée d’axes directeurs très largement extrapolés[56]

2°) à l’organisation du castrum installé par le consul de 124, vainqueur des Salyens, C. Sextius Calvinus.

Même si on s’interroge sur son statut initial (poste militaire — phroura : Strabon, IV, 1, 5 ; colonie latine)[57], il n’est pas douteux qu’on a établi sur le site d’Aix un établissement avant la fin du IIe s. ( Rivet 1988, 212-218). Mais cette certitude historique, malheureusement encore dépourvue de toute confirmation archéologique, interdit absolument d’attribuer à cet hypothétique établissement militaire le plan urbain suggéré par la fouille de segments de la voirie antique.

L’essentiel, ici, est en fait d’obtenir de ce réseau, décrit en quelques pages expéditives largement occupées par des cartes (41-43), matière pour un large tour d’horizon historique (43-53) susceptible de lui fournir un sens dans les entreprises de pacification conduites par Rome dans les territoires arécomique et salyen, à partir de la fin du IIe s. av. n. è. (51) et de l’inscrire dans le concert des initiatives mariennes, très à la mode chez les partisans des réseaux à “morphologie archaïsante” (Pérez 1995, 253-255, qui s’appuie sur Hermon 1972 et 1975 et Christol 1987 ; Clavel-Lévêque 1995, 85, qui se réfère à Hermon 1972 et 1993, 224-226 : cf. aussi Hermon 1975, 1982, 1986). La fréquence relativement élevée des occurrences du gentilice Marius dans la cité des Arécomiques (17 contre 2 pour la cité de Béziers et 5 pour celle de Narbonne : Christol 1987, 212-213) est l’argument décisif aux yeux d’A. Pérez pour attribuer une datation marienne au réseau Sextantio-Ambrussum (Pérez 1995, 255). M. Assénat utilise le même argument onomastique pour confirmer la datation pompéienne du réseau Nîmes A (Assénat 1991, 52), en s’appuyant sur le dénombrement effectué par D. Roman (1987, 101-102). En quoi l’existence d’une clientèle marienne, puis pompéienne, parmi les Volques arécomiques, ce qui est le propos des deux historiens cités, prouve-t-elle l’établissement d’une limitation due à l’initiative de chacun des deux imperatores, à moins d’admettre qu’ils ont assigné des terres à des Volques dans le territoire volque ? Et sans doute à des notables volques, car on peut estimer que ce sont des membres de l’élite indigène qui ont reçu le gentilice avec le privilège de la citoyenneté[58] : ont-ils réellement besoin de lots de terres ? Ce serait, en vérité, une étrange conduite de la part des deux imperatores. A jongler de la sorte avec les réseaux ruraux sur fond d’histoire politique, on risque de proposer des interprétations complètement absurdes.

Dans le tableau présenté par J.-L. Fiches en 1993 (Fiches 1993, 103), le réseau Sextantio-Ambrussum est désormais placé sur la même ligne que les réseaux réputés les plus précoces (Béziers B, Forum Domitii A, Nîmes C et Orange D), même si l’auteur s’interdit, à juste titre, de préciser la période correspondant aux différentes lignes du tableau, si ce n’est le changement d’ère.

Un autre argument imposait, si l’on attribuait au réseau Nîmes A la période césarienne, de remonter la chronologie du réseau Sextantio-Ambrussum : il importait que la région fût structurée à haute époque et point laissée vide de limites. Argument de bon sens pour ceux qui envisagent l’harmonie de l’espace conquis dans la succession ininterrompue de quadrillages, mais qui ne m’a pas convaincu. Je reste donc attaché à mes conclusions des années 1988-1991 et je refuse de suivre les mouvements erratiques des réseaux nîmois, dès lors qu’ils sont insuffisamment argumentés. Je partage la démarche de J.-L. Fiches qui a pris l’initiative, en 1995, de réunir les architectes, les topographes, les historiens archéomorphologues et les archéologues travaillant sur Nîmes et ses campagnes, en leur demandant d’instaurer un collectif de travail et d’établir des règles rigoureuses de levé des faits linéaires et de mesure de leurs orientations, pour favoriser une circulation rapide et une intégration efficace de l’information produite par les uns et les autres.

La substance des hypothèses avancées sur la chronologie des réseaux urbains et ruraux de Nîmes mérite examen, car il y a des articulations qui semblent aller de soi alors que je les estime peu vraisemblables.

On ne voit pas pourquoi les modifications de la structure agraire, envisagée au plan du réseau viaire et de la morphologie agraire, même en leur reconnaissant une forte amplitude, devraient supposer un changement du statut politique de Nîmes. De plus, il faut s’entendre sur le syntagme déduction coloniale. Il suggère, dans l’usage implicite qu’en font les promoteurs des hypothèses examinées ici, la fondation d’une colonie avec installation de colons, donc assignation de lots de terre[59]. C’est une hypothèse envisageable, mais l’installation de colons n’est pas à l’ordre du jour de la promotion d’un oppidum indigène au statut de colonie latine. On ne saurait attribuer à l’octroi d’un titre honorifique, celui de colonie latine, les implications foncières d’une déduction coloniale en faveur de citoyens romains, civils ou vétérans. Nîmes accède à un statut, le droit latin[60], qui réserve à l’élite indigène capable d’accéder aux magistratures supérieures de la cité, le privilège du droit romain, la citoyenneté romaine pour eux-mêmes et leur descendants (Strabon, IV, 1, 12 ; Humbert 1981, 218-219 ; Jacques, Scheid 1990, 233-234 et 237 ; Chastagnol 1995, 116)[61]. Le titre de colonie n’ajoute rien à ce privilège, si ce n’est qu’il souligne et confirme le rang de Nîmes comme capitale des Volques arécomiques, rang qui sera magnifié par l’adtributio des 24 oppida volques : désormais, le privilège de la citoyenneté est réservé aux seuls magistrats exerçant dans les institutions de la capitale (Christol, Goudineau 1987-1988 ; suivis par Chastagnol 1995, 123). L’octroi d’un tel privilège implique nullement l’installation de colons ni, par conséquent, l’arpentage d’une limitation chargée de leur fournir des lots de terre. Quand M. Christol et Ch. Goudineau mettent en relief le lien entre une promotion politique de Nîmes et une trame urbaine destinée à accueillir des colons, ils ne peuvent pas ne pas penser à leur installation dans les campagnes nîmoises : mais ils ne le précisent pas. En tout cas l’idée a fait son chemin chez ceux qui ont pris la mesure de cette articulation ainsi soulignée. Chez d’autres chercheurs, on a la nette impression que le réseau Nîmes A, ou le Nîmes B, réputé augustéen, est considéré comme un autre signe du rang supérieur octroyé à la capitale nîmoise, indépendamment de toute considération économique, à l’égal des monuments offerts par la famille impériale aux Nîmois.

Je conclus de tout ce dossier qu’il est urgent d’aborder la chronologie du réseau Nîmes A, du réseau Sextantio-Ambrussum et des autres réseaux de la cité, indépendamment de l’évolution du statut politique de Nîmes. Par ailleurs, devant l’impossibilité de dégager des critères de datation assurés des caractéristiques morphologiques des réseaux ruraux nîmois, je suis d’opinion à laisser le chantier de leur datation ouvert. Il convient de poursuivre la collecte et l’élaboration des données archéologiques, d’affiner l’analyse du système de peuplement et de tenter de cerner les phases de la mise en valeur des différents terroirs. C’est là, dans le croisement des faits archéologiques et des faits archéomorphologiques que se trouvent, à mon avis, les ressources documentaires qui nous permettront ce construire des hypothèses de datation des réseaux ruraux en harmonie avec l’évolution de la structure agraire, plus qu’avec l’évolution du statut de la cité de Nîmes. Ce verdict, temporaire, serait différent dans le cas d’une déduction coloniale de citoyens romains, assortie d’assignations : ce n’est pas le cas à Nîmes.

 

II.2.6. Quelles sont les finalités d’une limitation ? cadre d’assignations coloniales ou viritanes, outil de rationalisation de l’espace rural ?

 

Les recherches conduites sur les réseaux centuriés identifiés dans le territoire des Arécomiques et de la colonie latine de Nîmes posent donc avec acuité le problème des raisons qui ont motivé l’arpentage de grandes superficies de la plaine littorale et des premiers bassins de la garrigue. J’ai manifesté clairement les réserves qui étaient les miennes face aux hypothèses qui lient nécessairement les opérations d’arpentage aux impératifs d’une politique d’assignations en faveur de colons allochtones.

Ce doute, dont j’ai souligné les fondements méthodologiques généraux, s’est progressivement cristallisé dans l’approche particulière de la morphogénèse de la plaine de Lunel et de Mauguio, qui constitue le cadre géographique de la centuriation Sextantio-Ambrussum et d’une partie des centuriations nîmoises de plus grande extension (Nîmes A, Nîmes B). Rien, dans le maigre dossier épigraphique disponible sur la région comme dans le corpus textuel, dont il n’est pas nécessaire de détailler l’insigne indigence, ne témoigne sur une éventuelle installation de colons[62]. Pourtant, comme on le verra plus loin, la carte archéologique prouve l’installation et le développement d’un système de peuplement dense à partir du milieu du Ier s. ap. J.-C. Qui sont les occupants des habitats qui se diffusent en plaine jusqu’au littoral lagunaire ? Sans doute plus des paysans indigènes que des colons romains, comme le suggèrent la modestie et la simplicité de leur architecture, tant dans les villages que dans les fermes dispersées, et la forte proportion de familles pérégrines celtiques dans la population représentée dans la nécropole de Lattes[63]. Même si on n’a pas les moyens de dater les réseaux centuriés qui structurent fortement la morphologie agraire de la plaine, il n’est pas douteux que l’habitat rural dispersé et les agglomérations avérées ou hypothétiques, qui signent la mise en valeur des terroirs où ils sont implantés, entretiennent une relation fonctionnelle, pratique, sinon morphologique (orientation, position par rapport aux limites, etc.), avec les centuriations qu’on a reconnues dans le même espace.

 

Avant tout, un élément de la structure agraire

Dans cette perspective, qui est celle de la mise en place d’une structure agraire nouvelle, au sens large du concept — habitat, morphologie agraire, système de culture et d’élevage —, la centuriation peut prendre sa place, celle d’un outil pratique d’aménagement de l’espace à mettre en valeur, avec une sémantique plus économique que politique. S’interroge-t-on sur l’initiative politique qui a suscité la création massive et synchrone d’un ensemble cohérent d’établissements ruraux ?

On a compris, à l’expérience, qu’il était important, dans l’analyse des réseaux d’habitats et l’interprétation des phases qui scandent le système de peuplement, de s’affranchir de la périodisation propre à l’évolution politique et institutionnelle, sans en ignorer bien entendu les rythmes et les effets spécifiques. Le fonctionnement et les transformations de la superstructure étatique ont une temporalité propre qu’il est impossible d’appliquer mécaniquement à l’évolution de la structure agraire et de la sphère économique. L’évolution du système de peuplement enregistre — on ne peut le nier — les initiatives des différents niveaux de pouvoir, impérial, provincial, local, qui peuvent contribuer à initier, accélérer ou freiner certains processus. Mais les rapports sociaux de production, compliqués par la conquête, la structure communautaire des groupes indigènes, les choix économiques des uns et des autres, les contraintes du marché sensibles dans les productions spéculatives comme la viticulture, la céréaliculture, l’élevage, les traditions techno-productives et les capacités contrastées, selon les communautés, à intégrer de nouvelles formes de production, tous ces facteurs exercent leur propre action — ou rétro-action — dans l’organisation de la production et dans les orientations adoptées et suivies par les acteurs économiques. Comment peuvent se concevoir, dans ce contexte, les choix qui se manifestent d’une part dans l’essor d’un certain type d’habitat, avec une diffusion maximale qui tend à remplir l’espace disponible et une structuration en réseaux hiérarchisés, d’autre part dans la construction parcellaire ? Cette construction parcellaire peut-elle être appréhendée indépendamment de l’habitat ? Je ne le pense pas.

Au risque de surprendre, je ne considère donc pas d’emblée comme une hypothèse absurde de concevoir une opération d’arpentage et de limitation d’un territoire comme une entreprise indépendante d’un programme d’installation de colons, quel que fût leur statut, vétérans ou civils. Ce fut un des mérites majeurs de notre travail sur les réseaux de l’Italie centro-méridionale que de nous avoir offert l’opportunité de vérifier que les limitations romaines n’étaient pas réservées aux seules colonies romaines, ce qui demeurait encore la conviction naïve d’historiens peu informés du contenu des textes gromatiques. Comme je me suis chargé, plus particulièrement, de réunir les ressources documentaires relatives aux différentes cités dont nous étudions l’organisation du territoire, pour tenter de reconstituer le contexte historique susceptible d’éclairer les interventions agraires, j’ai pu comparer l‘information elliptique livrée par les notices stéréotypées des libri coloniarum avec les sources littéraires et les témoignages épigraphiques. Il s’est avéré que les interventions de l’État romain avaient concerné des territoires de tout statut : colonie romaine, colonie latine, municipe, préfecture, terres tributaires. De même, nous avons bien noté qu’il était vain d’attribuer à un type de territoire un type de limitation et que le vœu exprimé par Hygin l’arpenteur souhaitant que l’on réservât un modèle spécifique de division aux terres arcifinales, longuement et lourdement décrit à la fin de son traité, ne fut de toute évidence jamais appliqué.

 

Retour sur la signification historique des limitations romaines

 

E. Gabba, dans la recension de notre ouvrage sur les limitations de l’Italie contro-méridionale, aborde également le problème de la signification et de la fonction des systèmes parcellaires mis en place par Rome, sur des bases analytiques que je ne partage pas toujours nécessairement : mais E. Gabba est un historien particulièrement bien informé sur la question des déductions militaires de la fin de la République (Gabba 1976b) et sur les assignations triumvirales (Gabba 1953, 1971). Comme je suis convaincu, comme lui, que la phase césaro-triumvirale est une phase décisive pour la compréhension des transferts de terres, j’accorde une attention toute particulière à la traduction, dans le paysage, des initiatives agraires des triumvirs, singulièrement d’Antoine et d’Octave, ce dernier plus particulièrement chargé des assignations en faveur des vétérans césariens (App., BC, V, 3 , V, 22 ; SuEt., Aug., 13). Brossant le tableau des opérations d’arpentage liées à l’évolution de l’histoire agraire de l’Italie romaine, il distingue les phases historiques et les lieux où eurent lieu des assignations et les contextes où cette politique ne lui paraît pas vraisemblable (Gabba 1989, 568-570). Ce qui le conduit à envisager d’autres pistes de réflexion pour interpréter les programmes d’arpentage encore lisibles dans le paysage.

Il retient ainsi les assignations opérées dans les colonies latines, où se retrouvent les formes les plus antiques et les moins sophistiquées de division agraire, les divisions destinées à accueillir des assignations viritanes, les ventes questoriennes et les locations effectuées sur l’ager publicus. Ensuite intervient la mutation agrimensorique opérée à l’occasion de la colonisation de la Cisalpine, essentiellement la Cispadane, aux IIIe et IIe s. av. n. è., quand les mensores peuvent déployer de vastes systèmes à grandes unités carrées ou rectangulaires (cf. Gabba 1992, 405). Dans le même temps, l’Italie centro-méridionale connaît une pause, tandis que progesse l’occupatio privée de l’ager publicus. La loi agraire de Tib. Gracchus va interrompre ce processus et les opérations d’arpentage reprennent avec énergie à l’initiative de la commission agraire triumvirale qui affiche son mandat et les résultats de sa mission sur les bornes retrouvées dans plusieurs régions de l’Italie, pour l’essentiel dans la partie méridionale. E. Gabba s’interroge sur le statut des terres concernées par l’action de la commission agraire : s’agit-il uniquement de l’ager publicus ou également de terrains contigus ? Ensuite, il n’est pas douteux pour lui que les assignations de vétérans, de Sylla à Auguste, ont eu lieu dans des territoires arpentés, car il n’est pas concevable, selon lui, d’offrir à des soldats exigeants des terrains à délimiter et à défricher[64] : de fait, les textes gromatiques évoquent bien l’ager adsignatus cultura[65]. C’est pour cette raison que les assignations tardo-républicaines furent effectuées dans des territoires coloniaux.

Obnubilé par le cas italien et par la qualité des terrains promis et destinés aux vétérans, E. Gabba s’autorise une lecture très optimiste des formules mentionnées par les gromatici[66] et néglige ici, par ailleurs, une dimension importante de l’histoire agraire du Ier s. av. J.-C. qu’il a pourtant soulignée ailleurs, à propos des distributions syllaniennes (Gabba 1976b, 44-47) : les assignations s’opèrent, avant Actium, dans un contexte de guerres civiles et sanctionnent les cités vaincues ou ralliées à l’adversaire. Le cas est patent dans la politique agraire de Sylla (Hinrichs 1989, 69-77 ; Gabba 1976b, cit.) et les notices du Liber coloniarum consacrées à des cités qui ont reçu des contingents de soldats syllaniens mentionnent, de manière significative, la terme d’occupatio, dont la connotation militaire n’est pas douteuse (Clavel-Lévêque, Favory 1989 = titre 60 (I), 119-122 ; Botteri 1992, 47-48 ; Moatti 1992, 60). De même la liste des 18 cités choisies par les triumvirs de 43 pour installer les vétérans de César recense des territoires distingués plus pour leur réputation d’opulence que pour leur statut et leurs formes de parcellisation. F.T. Hinrichs soutient même, mais à mon avis de manière excessive, que le critère essentiel du choix fut, selon lui, l’absence d’un réseau de limitation et surtout l’absence d’assignations antérieures pour éviter les risques de procès ultérieurs avec les anciens propriétaires (Hinriches 1989, 66). Selon J.-P. Vallat, “il n’y a que Crémone et Mantoue où la colonisation se fit dans des territoires déjà colonisés et objets de divisions d’arpentage[67]. Ailleurs, la centuriation est surtout triumvirale ou augustéenne” (Vallat 1995, 56). L’examen des 7 cités concernées dont Appien livre le nom donne en tout cas la répartition suivante :

4 anciennes colonies latines[68], trois du IIIe s., Ariminum (ager Gallicus), Beneventum (Samnium) et Venusia (Apulie), une postérieure à la 2e guerre punique, Vibo Valentia (Bruttium) ;

1 colonie romaine très récente, déduite par César, Capoue (Campanie)

1 ancienne cité fédérée, municipe romain depuis la Guerre sociale, Nuceria (Campanie)

1 citée fédérée, Rhegion (Bruttium).

A part Ariminum, toutes ces cités sont localisées dans l’Italie méridionale.

E. Gabba ne croit donc pas possible d’identifier, comme nous l’avons proposé, des limitations spécifiques liées à des assignations augustéennes en Italie centro-méridionale : on a, selon lui, installé les vétérans dans des limitations déjà en place. En revanche, il suggère de lier les limitations césariennes et post-césariennes au programme de municipalisation de l’Italie après la Guerre sociale, qui va durer plusieurs décennies et s’achever à l’époque augustéenne. En Italie centro-méridionale, le processus a dû concerner les cités qualifiées d’oppida par le liber coloniarum : Gabba signale bien que certaines sont mentionnées avec un contexte syllanien, mais il précise que le terme revient aussi dans les textes législatifs de l’ère césarienne (Gabba 1989, 570). De même, en Transpadane, où les centuriations sont des initiatives post-césariennes, la structuration des territoires n’a pas pour objectif des assignations de terres, mais elle correspond à une rationalisation de l’espace en voie d’urbanisation et de municipalisation : la limitation est un instrument d’intégration lisible dans le paysage des communautés en voie d’intégration dans la romanité.

Même si je trouve le propos de l’auteur un peu expéditif sur les réseaux reconnus en Italie centro-méridionale[69], l’approche est originale et singulièrement stimulante pour aborder le cas des cités gauloises de la Transalpine intégrées dans le droit latin, comme le furent leurs consœurs de la Transpadane de 89 à 49. Si on admet ce point de vue, il n’est pas absurde de penser que César, gouverneur des deux Gaules, la cisalpine et la transalpine, à partir de 58, ait pu concevoir des formules d’intégration identiques pour les deux provinces, même avec une chronologie décalée. L’attribution du droit latin à la Transalpine en est une manifestation éclatante, comme la constitution de la Ve légion Alouettes (Alaudae) à partir des 22 cohortes d’alarii levées dans les cités de Gaule méridionale (Rambaud 1987, 183 ; 530-534 ; Goudineau 1992, 222), dont les vétérans reçoivent la citoyenneté romaine (SUET., Iul., 24, 2). César réédite en Gaule ultérieure une pratique déjà adoptée en Transpadane : le recrutement de Gaulois de droit latin qu’il s’autorise, pressé par le contexte et l’urgence, à organiser en légions[70].

Soucieux de distinguer plusieurs séquences intensives de “cadastration” dans la seconde moitié du Ier s. av. J.-C., A. Pérez vitupère contre l’usage excessif, selon lui, de l’expression “phase césaro-triumvirale”, trop présente dans la littérature “cadastrale” : il lui reconnaît une qualité, celle de respecter l’indécision de certaines hypothèses chronologiques, mais un défaut rédhibitoire, celui d’avoir trop servi d’“alibi commode à d’incessantes manipulations chronologiques” (Pérez 1995, 246, n. 329 ; cf. 199 et 240).

Malgré cette leçon, je conserve pour ma part l’expression parce qu’elle me permet d’accorder à une quinzaine d’années, couvrant la période qui s’ouvre avec la fin de la guerre civile et se clôt avec la bataille d’Actium, les initiatives agraires destinées à satisfaire les revendications des vétérans de César. A. Pérez sous-estime la part de l’activité consacrée par les triumvirs, essentiellement Marc Antoine et Octave, à l’installation des légions césariennes (ibid., 240, n. 269), mais c’est en ignorant les faits, les événements, les troubles, les mutineries et la guerre de Pérouse que cette politique occasionne ainsi que les textes qui s’en font l’écho.

En outre, les Gaules transalpines sont des terres césariennes qui attirent les triumvirs, pour y rappeler au combat les légionnaires césariens déduits dans les colonies romaines et pour y lever de nouvelles troupes[71]. La Gaule Transalpine et la Chevelue, conquise de fraîche date, ont été successivement placées sous l'autorité de chacun des triumvirs : Lépide, gouverneur de la Transalpine en 44 et 43, Marc Antoine et ses lieutenants, gouverneurs de la Chevelue en 44 et 43, puis de toutes les Gaules transalpines de 42 à 40, Octave et ses légats, à partir de 40 (Broughton II). Il est manifeste qu’on manque de données précises sur les éventuelles assignations effectuées en Gaule transalpine en dehors des déductions coloniales opérées du vivant de César puis par les triumvirs. Mais on ne manquera pas de souligner que, même dans ce domaine, l’incertitude prévaut en ce qui concerne la chronologie exacte des opérations, même si les historiens s’accordent sur un certain nombre d’hypothèses.

 

L’époque césaro-triumvirale, un contexte contradictoire, riche de mutations

 

L'époque césaro-triumvirale, donc l’époque couvrant la dictature de César et le triumvirat, est celle où la Gaule méridionale reçoit l'essentiel des déductions coloniales romaines, effectuées au bénéfice des vétérans de César et des triumvirs.

Tib. Claudius Nero, le père de Germanicus et du futur empereur Tibère, mandaté par César (SUET., Tib., 4, 1), déduit, entre l'automne 46 et mars 44, des vétérans de la Xe légion à Narbonne (seconde déduction), et de la VIe légion à Arles (Broughton, II, 294 ; selon Gayraud 1981, 177-181, fin 45, début 44). En 43, L. Munatius Plancus, partisan d’Antoine, en installe deux plus au nord, à Lyon[72] et à Augst.

Entre la dictature césarienne et la fin du triumvirat, on déduit des vétérans de la VIIe légion à Béziers, de la IIe à Orange et de la VIIIe à Fréjus ainsi que des cavaliers (?) à Nyon, sur les bords du Léman (Moreau 1972, 309 ; 333 ; 347 ; Goudineau 1980, 91 ; Gascou 1982).

Voici le tableau des fondations coloniales établi récemment par M. Christol (1994).

 

Liste de Pline (pour la Transalpine : NH, 3, 37)

 

a) dans la description géographique :

Titulature épigraphique

 

Narbo Martius Decumanorum colonia

Colonia Iulia Paterna (Claudia) Martius Decumanorum

(118 av. n. è. et déb. 44 av. n. è.)

 

Forum Iulii Octauanorum colonia quae Pacensis appellatur et Classica

Colonia Octauanorum Pacensis Classica Forum Iulii

(entre 31 et 27 av. n. è., selon Gascou 1982)

 

b) dans la description administrative et chronologique, selon Christol 1994, 54 :

 

Arelate sextanorum

Colonia Iulia Paterna Sextanorum Arelate

(46 av. n. è. : Christol 1994, 54, n. 32)

Baeterrae septimanorum

Colonia (Victrix) Iulia Septimanorum Baeterrae

(36-35 av. n. è. : Christol 1994, 54, n. 33)

Arausio secundanorum

Colonia Iulia Firma Secundanorum Arausio

(36-35 av. n. è. : Christol 1994, 54, n. 33)

in agro Cauarum Valentia

(entre 36-35 av. n. è. et 37-41 de n. è., selon Christol 1994, 54-55).

 

En toute hypothèse, il n’est pas audacieux de concevoir, dans ces territoires, la réalisation d’une centuriation pour répartir les lots aux vétérans, quand une telle opération d’arpentage était nécessaire, c’est-à-dire en l’absence d’une limitation antérieure, comme à Narbonne, déduite depuis 118 av. n. è.

Dans le même temps où il installe ses vétérans, César accorde le droit latin aux communautés de Transalpine[73]. Il octroie le titre de colonie latine à certaines capitales indigènes[74], dignes d'être ainsi distinguées : Nîmes (Christol, Goudineau 1987-1988, p. 95-96, n. 38)[75], peut-être Vienne, dont les colons sont chassés par les Allobroges à la mort de César et installés à Lyon, dans une colonie romaine, par L. Munatius Plancus, en 43 (hypothèse de Goudineau 1986). C’est à cette époque que seraient fondés les fora portant le gentilice Neronis, et attestés par l'épigraphie comme colonie latine :

Carpentorate, colonia Iulia Meminorum, si on l'identifie avec le Forum Neronis des Memini (Ptolémée, II, 10, 8 : Rivet 1988, 283-285) ;

Luteua, ou Forum Neronis (Rivet 1988, 160-161).

En tout cas, selon M. Christol, c'est à cette époque que seraient fondés les fora pour développer la culture de la cité : Forum Iulii, Forum Voconi, Forum Neronis (Carpentras et Lodève), peut-être même Forum Domitii, à Montbazin (34), si l'on retient l'hypothèse, peu vraisemblable, d'une fondation à l'époque césarienne, mais par un de ses adversaires politiques les plus acharnés, L. Domitius Ahenobarbus[76] (Pérez 1990, 217).

Entre 44 et 27 seraient promues les colonies latines portant la titulature Iulia (Christol 1992, 44 ; Chastagnol 1995, 117) :

Apt (Apta Iulia : colonie attestée dans CIL XII, 695, 1114, 1116, 1118, 1120)

Carpentras (colonia Iulia Meminorum : CIL XII, 1239)

Carcassonne (praitor C(oloniae) I(uliae) C(arcasonis), CIL XII, 5371 ; C(olonia) I(ulia) K(arkasone), sur un milliaire, ILGN, 656 ; König, n° 261) ;

Ruscino ? (Christol 1992, 42-43).

Cavaillon[77] et Antibes[78], surnommées dans leur monnayage Lepida, seraient des colonies promues par Lépide durant son gouvernement de la Transalpine entre 43 et 40 av. n. è.

Après 27, seraient fondées les colonies latines portant la titulature Iulia Augusta (Christol 1992, 44 ; Chastagnol 1995, 117) :

Aix (colonia Iulia Augusta : CIL XII, 705 : Gallia, 16, 1958, 401-402)

Avignon (colonia Iulia Augusta Avennio : Christol 1992)

Riez (colonia Iulia Augusta Apollinarium : CIL XII, 3291, 4082) et peut-être quelques autres.

Ces innovations institutionnelles, conformes à l’axe de la politique d’intégration politique conduite par César en Transpadane, ne peuvent pas ne pas avoir eu d’effets analogues à ceux qu’on enregistre en Italie septentrionale et ne pas s’être accompagnées de mesures destinées à développer l’urbanisme des oppida et à rationaliser l’organisation de l’espace rural. Il s’agit donc de concevoir un contexte, sans doute mouvant, contradictoire et conflictuel, vu les péripéties de la guerre, où s’opèrent des assignations dans les territoires coloniaux peuplés de vétérans légionnaires et, peut-être, ou plutôt sans doute, des assignations au bénéfice des troupes d’auxiliaires, dans d’autres territoires : on ne sait malheureusement rien de ces mesures spécifiques, dans la mesure où les textes ne précisent que rarement le statut des soldats installés dans les terres qu’on leur a attribuées[79].

 

Comparaison avec la Gaule Transpadane

 

Revenons au cas de la Gaule Transpadane qui nous offre un contexte politico-ethnique comparable. Comme la Transalpine, les communautés gauloises de Transpadane offrent des contingents d’auxiliaires à César, qui saura les remercier, à l’instar des Opitergini qui, en récompense de leur concours en 49[80], voient leur territoire augmenté de 300 centuries[81]. E. Gabba soutient, avec ses collègues italiens spécialistes des limitations de Cisalpine, que les limitations de Transpadane n’ont pas pour objectif les assignations de terre en faveur de colons, mais qu’on doit les rapporter au processus de restructuration complète des communautés indigènes, au plan politico-territorial, agraire et urbain, engagé à partir de 89. Les centuriations participent à la rupture culturelle imposée par les Romains au même titre que le dispositif politico-institutionnel du droit latin et que l’urbanisation des bourgs indigènes[82]. S’ajoute à cette dimension civilisatrice, au sens étymologique du mot, bienvenu pour qualifier cette politique d’intégration progressive dans la citoyenneté romaine, la dimension pratique et fonctionnelle des limitations, largement et remarquablement démontrée par les équipes italiennes (Tozzi 1972 et 1974 ; Regoli 1983 ; Mattiolo 1984 ; Baggio 1984).

Ainsi, par exemple, l'étude de la morphologie agraire de la plaine vénitienne a permis ainsi à l’équipe pluridisciplinaire animée par B. Marcolongo, géologue au CNR, d'obtenir des résultats spectaculaires en Vénétie, région profondément marquée par les limitations romaines, qui fondent partiellement l'orientation, la régularité du tracé et la périodicité du réseau des voies de communication, héritées des limites, et des limites parcellaires. La carto- et la photo-interprétation, confirmées par les contrôles archéologiques et les données toponymiques, avaient permis jusqu'alors d'individualiser huit ensembles centuriés, distribués entre les fleuves Brenta, à l'ouest, et Isonzo, à l'est (Marcolongo et al. 1978 : 148). L'enquête conduite à partir de la télédétection satellitaire par B. Marcolongo et M. Mascellani, sur une zone d'environ 8000 km2, a permis de reconstituer, à l'est du Piave, 88% des kardines et decumani, inconnus auparavant et, à l'ouest du même fleuve, 65% des kardines et 74% des decumani. Outre une extraordinaire dilatation de l'information, la méthode apporte une contribution inestimable à la modélisation du processus de réification d'une limitation romaine : les vestiges de la morphologie agraire proprement antique et enfouie dans le sol, qui apparaissent sous forme d'indices pédographiques et hydrographiques, sont constitués de voies, de chemins ruraux et de cours d'eau artificiels qui commandent la distribution géométrique et homogène du parcellaire agraire. Les grands systèmes de tracés identifiés avec les centuriations antiques coïncident avec d'importantes structures hydrogéologiques : paléoconoïdes, lignes directrices de l'écoulement des eaux souterraines, zones d'accumulation des eaux souterraines, etc. Il est donc possible de montrer que les limitations rurales développées ici par les Romains aux IIe et Ier s. av. n. è. s'inscrivent dans un vaste projet d'aménagement du territoire, où les limites furent chargés, entre autres fonctions, d'assurer l'assainissement des zones palustres, en structurant le système de drainage des eaux de pluies et des eaux de sources. Cette fonction de conquète des terres, fondée sur une très précise adaptation aux conditions hydrogéologiques de la région que les limitations tentent de maîtriser, contribue à expliquer la remarquable conservation de l'orientation et de la structure du parcellaire, induites par ces limites, à la fois chemins et canaux (Marcolongo, Mascellani 1978 ; Marcolongo 1988 : 173-184 ; voir également Mengotti 1979). Récemment (Marcolongo 1992), B. Marcolongo a complété ce dossier, en étudiant de nouveau la centuriation de Trévise (Furlanetto 1984), dont il propose d'accroître l'aire d'extension jusqu'au Piave et au sud-est de Trévise, et de modifier le module (21 x 20 actus au lieu de 21 x 21 actus admis jusqu'ici).

Pourtant, il est avéré aussi que des assignations de vétérans eurent lieu dans les territoires de l’Italie septentrionale, au-delà du Pô, Transpadane, Vénétie, Istrie. L. Keppie recense près d’une dizaine de colonies déduites au-delà du Pô entre 47 et 14 av. n. è.

Ateste (Este), Augusta Praetoria (Aoste), Augusta Taurinorum (Turin), Brixia (Brescia), Cremona (Crémone), Iulia Concordia (Concordia Sagittaria), Parentium (Porec), Pola (Pula), Tergeste. Une partie de ces territoires ont livré des témoignages épigraphiques de vétérans qui y furent installés à cette époque : Ateste (27), Brixia (1), Cremona (5), Parentium (1), Pola (1). En outre, on compte une inscription de vétéran à Bergomum (Bergame). Dans le détail, L. Keppie distingue :

— peut-être des installations césariennes à Parentium de vétérans de la IXe légion (Keppie 1983, 56-57, 202-203)

— des assignations triumvirales, après la bataille de Philippes (42 av. n. è.), à Iulia Concordia, Tergeste et Cremona, dans laquelle sont attestés des vétérans des IIe, Xe et XVe légions (ibid., 64-65 ; 190-192)

— des assignations augustéennes, après Actium (31 av. n. è.) (ibid., 78) : vraisemblables à Brixia (Xe et IIe légions : ibid., 192-195), assurées à Ateste (6 vétérans de la Ve et 6 de XIe légions, 3 de la IVe Macedonica, 2 de la XIIe, 1 de la IXe, XIVe, XVe et XIIXe ainsi que des prétoriens des cohortes I et II : ibid., 195-201), éventuelles à Augusta Taurinorum (ibid., 205).

Comment s’articulent ces assignations avec les limitations reconnues en Transpadane ? Selon L. Bosio, la centuriation de Iulia Concordia peut être rapportée à la période triumvirale, quand Octave est sommé par les vétérans victorieux à Philippes de procéder sans retard aux assignations promises par les triumvirs dans leur pacte de 43 av. n. è. L’opération aurait eu lieu au même moment que la fondation de la ville (Bosio 1965-66, 195 sq. ; 1984, 30)[83]. Contradictoirement, la cité la plus prodigue en témoignages épigraphiques, Ateste, n’a pas fourni de vestiges explicites de limitation (Baggio Bernardoni, Zerbinati 1984, 147-148). Pour le reste, L. Bosio estime que les centuriations de Vénétie remontent soit à la période qui suit l’octroi du droit latin à la Transpadane —les réseaux construits parallèlement à la via Postumia, aménagée en 148 av. n. è. pour relier Genova et Aquileia (Bosio 1984, 18-19)[84] —, soit à l’extrême fin de la République (ibid., 21), dans le prolongement de l’intégration de la Transpadane à l’Italie romaine[85], et que leur finalité, comme on l’a déjà rappelé, est plus orientée vers l’intégration de l’espace et des communautés, la rationalisation des pratiques agraires, la valorisation du milieu que vers l’accueil de contingents de vétérans. A mon sens, on peut dépasser cette distinction un peu tranchée entre deux objectifs, en remarquant que l’un peut fort bien servir l’autre, dans la mesure où les vétérans représentent un facteur d’acculturation non négligeable. Ce qui est rassurant, ou désespérant, pour la recherche française, c’est de constater que des centuriations aussi relativement bien conservées restent difficiles sinon imossibles à dater, malgré un contexte épigraphique moins ingrat que le nôtre de ce point de vue (inscriptions mentionnant des vétérans, bornes gromatiques inscrites).

 

 

 

Éléments pour un hypothétique tableau des assignations césariennes et triumvirales en Gaule méridionale

 

Peut-on, à l’instar du dossier italien exploité si efficacement par L. Keppie, proposer un tableau des assignations césariennes et triumvirales en Gaule méridionale ?

On a vu qu’un accord se dégageait entre historiens sur le calendrier vraisemblable des déductions coloniales en faveur des légionnaires, avec une phase césarienne, à laquelle il faut joindre la fondation de la colonie de Lyon par L. Munatius Plancus, et une phase triumvirale, octavienne, datée des années 36-35. Pour autant, les installations de vétérans n’ont jamais cessé, depuis la fin de la guerre civile[86] entre césariens et pompéiens (Munda, 45 av. n. è.) jusqu’à la période de démantèlement d’une grande partie des légions sous les armes, après Actium (31 av. n. è.). Par ailleurs, toutes les assignations de terres ne se sont pas opérées dans le cadre des déductions coloniales[87].

On peut distinguer quatre grandes phases d’assignations, mais sans oublier que la revendication de terres est constante chez les vétérans de César puis des triumvirs : les phases correspondent chacune à la période qui suit des événements où les vétérans réclament avec force, voire violence, ce qu’ils estiment âtre leur dû. De ce point de vue, il y a bien une unité de la revendication, fondée sur les promesses faites par César, confirmées à la fois par ses assassins et par ses héritiers politiques, et périodiquement rappelées par les vétérans à l’issue des combats victorieux, qui scandent la geste triumvirale (Levi 1933 ; Homo 1941, 1-17 ; Rossi 1959 ; Syme 1967, 98 sq. ; Parain 1978 ; Jacques, Scheid 1990, 8 sq.).

 

1°) La première phase s’ouvre avec la fin de la guerre civile : en 45 et 44, César fait déduire par ses officiers, légats ou préfets (Moatti 1993, 17)[88], des colonies en Afrique (Carthage), en Grèce (Corinthe), en Gaule Transalpine (Narbonne, Arles)[89] et assigne des terres en Italie (Campanie, Apulie, Samnium, Étrurie, Ombrie, Picenum, Istrie). Dans ce cas, il les installe sur des terres confisquées à ses ennemis tués, sur le domaine public encore disponible (Volaterrae), sur des terres appartenant à des municipes (Arpinum, en Cisalpine, Atella) (Nicolet 1977, 140-141 ; Keppie 1983, 49-58). Au total, selon Suétone, il aurait réparti 80 000 citoyens dans des colonies outremer (Caes., 42, 1)[90].

A cette phase, il faut adjoindre les initiatives des deux Antoine, Marcus et Lucius, et de P. Cornelius Dolabella pour poursuivre le programme d’installation des vétérans après l’assassinat de César. Aux Ides de Mars, à la veille du départ de César pour sa campagne contre les Daces et les Parthes, pour laquelle il a mobilisé un corps expéditionnaire énorme de 16 légions (APP., BC, II, 110), un grand nombre de vétérans se trouvent à Rome, les uns, récemment licenciés, pour se faire inscrire dans les colonies en projet, les autres, déjà déduits dans leurs terres, de retour à Rome pour saluer César lors de son départ (APP., BC, II, 119). Les vétérans qui viennent d’apprendre la mort de leur général sont déterminés à obtenir leur dû. Appien décrit leur multitude, installés dans les temples et dans les enclos sacrés, rangés sous leur étendart et aux ordres de celui qui doit les conduire dans leur colonie, prêts à se vendre à quiconque puisqu’ils ont tout vendu leurs biens avant leur départ (BC, II, 120)[91]. Antoine comme Brutus leur promettent de confirmer les mesures déjà prises et de concrétiser fidèlement les projets d’assignations de César (APP., BC, II, 133-134 ; 140-141). Et lorsque le Sénat ratifie les décisions de César, les magistrats désignés pour déduire les colonies de vétérans font confirmer par un autre sénatus-consulte les concessions de terres promises (APP., BC, II, 135). Une lex agraria proposée par Marc Antoine et Dolabella est adoptée en juin 44, qui met en place une commission septemvirale, présidée par L. Antonius (Broughton II, 332-333). Son activité en Campanie va déclencher les foudres de Cicéron qui stigmatise violemment les commissaires dans ses Philippiques (Favory 1981, 99, n. 147). Il accuse Antoine d’avoir déduit une seconde colonie à Casilinum, d’avoir donné des terres de Leontium, en Sicile, à Sex. Clodius (Phil., II, 43), d’avoir réparti des terrains de la campagne romaine (semurium, Phil., VI, 14, et près de Tusculum : Cic., Att., 15, 12, 2 ; 16, 3, 1). Antoine et son frère ont assurément assigné des terres à Capoue, Calatia et Casilinum (Cic., Phil., II, 100 ; V, 10-11, 23 ; Att., 16, 8 ; App., BC, III, 40). Dion Cassius évoque aussi des distributions de terres dans les marais pontins (45, 9), ce qui prouve qu’on pouvait oublier de réserver aux vétérans les meilleures terres[92] : en fait, il s’agit d’appliquer un projet de César visant à drainer les marais et à les peupler (Suet., Caes., 44, 3 ; Hinrichs 1989, 65, n. 57). La lex agraria Antonia est finalement abrogée en janvier 43 (CIC., Phil., 6, 14 ; 11, 33) et le consul C. Vibius Pansa promulgue une loi pour confirmer les déductions coloniales de vétérans (Cic., Phil., 13, 31) : ce sont les dernières lois agraires de la République. Les triumvirs ne soumettront pas aux comices les décisions prises en faveur des vétérans aux termes de leur pacte de Bologne (Moatti 1993, 9).

 

2°) On rompt momentanément avec la politique césarienne lorsque les événements opposent Antoine et Octave qui revendiquent chacun l’héritage politique de César. Les deux concurrents font le tour des colonies italiennes des vétérans de César pour solliciter leur concours militaire : Octave reçoit le soutien d’evocati recrutés dans les installations de Campanie, de la légion de Mars établie à Alba (Fucens) et de la IVe légion (CIC., Phil., 3, 6 ; 4, 6 ; APP., BC, III, 45). Antoine enregistre de son côté le soutien des VIIe, VIIIe et IXe légions, installées en Campanie et dans le Picenum (CIC., Fam., 10, 3 ; APP., BC, III, 66 ; 72). Après la bataille de Modène (avril 43), où Antoine est contraint à la fuite, Octave procède à des assignations confiées à un décemvirat en faveurs des vétérans vainqueurs (APP., BC, III, 89).

Après cet intermède conflictuel, le pacte triumviral, scellé à Bologne à l’automne 43[93], va accélérer le processus des assignations agraires et en aggraver les effets : on en connaît les échos en Italie, mais le silence des provinces ne doit pas faire illusion. Les triumvirs dressent une liste de 18 cités italiennes florissantes pour accueillir les vétérans (APP., BC, IV, 3). Par ailleurs, les proscriptions, en frappant l’élite sénatoriale et équestre (Syme 1967, 185 sq. ; Nicolet 1977, 141 ; Hinard 1985), occasionnent un transfert considérable de biens fonds dont une partie est vendue au profi du trésor triumviral. Il n’est pas douteux qu’une partie des propriétés confisquées aux proscrits tués, ou encore vivants, et à leur famille sont distribuées aux partisans des triumvirs ou vendues à vil prix (DION CASS ., 47, 14 ; 16 ; 17) : on peut concevoir qu’on y ait également installé des vétérans.

C’est après Philippes (octobre 42) que les vétérans, mobilisés pour venger César et châtier ses assassins, font entendre leurs revendications et réclament les terres promises dans les 18 cités italiennes (APP., BC, V, 12 ; DION CASS., 48, 9). Antoine et Octave licencient tous les soldats qui ont achevé leur temps de service : 8000 choisissent de continuer à servir et sont organisés en cohortes prétoriennes (APP., BC, V, 3). Selon Appien, commentant le discours d’Antoine aux cités grecques et asiatiques qui avaient soutenu Brutus et Cassius, Antoine ne mentionne que 28 légions à récompenser, soit plus de 170 000 hommes (BC, V, 5), alors que les effectifs des triumvirs s’élevaient à 43 légions lorsqu’ils leur promirent des terres et des primes (BC, V, 6). Dans le contexte tendu et le compromis fragile inaugurés par le pacte triumviral, s’affrontent les revendications pressantes des vétérans et les protestations des communautés expropriées ou menacées de l’être (SUET., Aug., 13, 4)[94]. Le récit d’Appien montre clairement les difficultés rencontrées par Octave pour déduire les vétérans en colonies : les soldats exigent d’être répartis dans les 18 cités d’Italie retenues initialement par le triumvirat, ce que contestent les intéressées. Les vétérans empiètent sur les propriétés voisines de leur lot, s’emparent des meilleurs terrains, font de la surenchère car ils savent que les triumvirs ont besoin d’eux, tout en souhaitant la consolidation du nouveau régime qui peut leur garantir la confirmation de leurs nouvelles propriétés. Appien précise également qu’Octave leur distribue des terres, des immeubles urbains, de l’argent (BC, V, 13). C’est à cette époque que Virigile est la victime des expropriations opérées dans le territoire de Mantoue pour servir les vétérans établis dans la cité voisine de Crémone (VERG., Ecl., I et IX) : ses propriétés auraient été réparties entre 60 vétérans (Probus, p. 5 K)[95].

Au terme de son enquête dans les sources littéraires, L. Keppie ajoute aux cités mentionnées par Appien (Capoue, Ariminum, Bénévent, Nuceria et Venusia)[96] Ancona, Bononia, Cremona, Hispellum, Pisaurum, peut-être Teanum et Asculum ; les témoignages épigraphiques plaident pour des installations assurées à Luca, Firmum, probables à Aquinum, Concordia et Tergeste, incertaines à Hadria (1983, 63).

Cette tension se complique de la compétition ouverte entre les triumvirs, surtout entre Octave, chargé après Philippes d’installer les vétérans[97] (Broughton II, année 42), et Antoine, dont les partisans manifestent leur crainte de voir le seul Octave enregistrer les bénéfices politiques et militaires de cette politique en faveur des vétérans[98]. Ces derniers, ils l’ont prouvé depuis les Ides de Mars, représentent une force redoutable et décisive pour l’accès au pouvoir qui se joue désormais dans les affrontements militaires. Pendant qu’Antoine part collecter des ressources pour le triumvirat dans les provinces orientales, son frère, Lucius, consul en 41, et son épouse, Fulvie, exploitent le mécontentement et les angoisses suscités en Italie par la progression des assignations agraires (DION CASS., 48, 6-7 ; APP., BC, V, 12 ; 22 ; 43 ; cf. V, 67), et déclenchent les hostilités contre Octave, après l’échec des tentatives de réconciliation que refusent les soldats soucieux de voir se poursuivre les distributions de terres (guerre de Pérouse, 41-40 av. n. è.). Outre ses propres forces consulaires (6 légions), Lucius reçoit le renfort de 11 légions d’Antoine commandées par Calenus (APP., BC, V, 24) et le soutien des cités menacées d’expropriations (V, 27) ; Octave dispose de 4 légions et de ses cohortes prétoriennes (V, 24). Lucius lève des troupes parmi les colonies de vétérans installées par son frère, Marc Antoine (V, 31) : on sait que deux légions ont été déduites par Antoine à Ancône (V, 23).

Après la guerre de Pérouse, remportée par Octave, les distributions de terres se poursuivent, sous la pression des soldats qui menacent de se mutiner (DION CASS., 48, 30). Le traité de paix signé par Octave, Antoine et Sextus Pompée, à Pouzzoles (39 av. n. è.) prévoit même d’élargir aux vétérans qui ont servi sous les ordres de ce dernier, les récompenses accordées aux vétérans des triumvirs (APP., BC, V, 72 ; DION CASS., 48, 36). Ce pacte, qui réjouit les troupes lassées de la guerre civile, les inquiète toutefois puisqu’il prévoit le retour conditionnel des exilés, qui pourront récupérer leurs biens et le pardon aux proscrits qui ne pourront toutefois en récupérer que le quart : les vétérans déjà installés sur des terres partiellement rétrocédées à leur propriétaire antérieur craignent de se voir, à terme, contester la pleine propriété de leurs biens (APP., BC, V, 74)[99].

 

3°) La troisième phase débute après la victoire remportée par les triumvirs sur Sex. Pompée, à Nauloque (septembre 36 av. n. è.). Aussitôt, Octave doit faire face à une mutinerie des vétérans (40 légions se trouvent en Sicile), qui réclament les mêmes récompenses que celles qui furent accordées aux vétérans vainqueurs à Philippes (APP., BC, V, 128). Il licencie 20 000 soldats et les installe en Sicile, Libye (BC, V, 129) et “dans les colonies de Gaule” (DION CASS., 49, 34)[100]. Il achète aussi des terres aux Capouans[101] et les dédommage en leur octroyant des terres à Cnossos en Crète et un aqueduc (VELL., II, 81, 2 ; DION CASS., 49, 14 ; Chouquer et al. 1987, 223-224). En outre, Rhegium doit accueillir des colons et reçoit à ce titre le qualificatif Iulia, mais non le rang de colonie (Keppie 1983, 71). Pour le reste de l’Italie, des assignations sont vraisemblables à Tuder, Puteoli, Blanda et Locri (ibid., 72).

 

4°) La quatrième phase d’assignations massives démarre après la victoire navale d’Actium (sptembre 31) et la défaite définitive de Marc Antoine. On perd le témoignage précieux et précis d’Appien et on doit déplorer le silence des sources, tant littéraires qu’épigraphiques, sur les assignations agraires et les déductions coloniales, hormis le cas déjà évoqué de la colonie d’Ateste, en Vénétie. Pourtant on sait que les troupes d’Octave et celles d’Antoine, amalgamées après le combat et partiellement regroupées à Brindes, se mutinent pour obtenir leur congé et leurs récompenses (SUET., Aug., 17, 5) : Dion Cassius précise qu’Octave, instruit par les soulèvements qui avaient suivi la victoire de Nauloque, avait veillé à agir promptement en congédiant les vétérans légionnaires et dispersé les autres troupes, trop nombreuses. Mais ses propres vétérans refusent un congé sans récompense et se mutinent (CASS DIO, 51, 3). Octave, à la poursuite d’Antoine, revient en Italie durant l’hiver 31-30, retrouve, avec les délégations des assemblées et des ordres venues de Rome à sa rencontre, ses soldats. Il leur distribue de l’argent et ne donne des terres qu’à ceux qui n’ont cessé de le servir fidèlement : pour ce faire, il disperse les populations des cités qui ont soutenu Antoine et offrent leurs villes et leurs territoires à ses vétérans[102]. Pour dédommager les communautés expropriées, il en installe certaines à Dyrrachium, à Philippes et ailleurs, achète à d’autres les terres dont il a besoin ou leur promet de l’argent à ce titre (DION CASS., 51, 4 ; Gabba 1976, 50, n. 248).

On retrouve, en partie, l’écho embelli et dédramatisé de cette politique concomittante d’assignations et d’expropriations, plus ou moins dédommagées, dans les Res gestae d’Auguste (Étienne 1989, 103-115) :

RG, 3 : sur les 500 000 citoyens romains qui lui ont prêté le serment militaire, un peu plus de 300 000 ont été établis dans des colonies nouvelles ou renvoyés dans leurs municipes d’origine. Tous ont reçu de l’argent ou des terres.

RG, 16 : en 30 et 14 av. n. è., il a versé 600 millions de sesterces d’indemnités aux municipes italiens pour les terres distribuées à ses colons et 260 millions pour les terres localisées dans les provinces. Il se vante d’être le premier à avoir procédé ainsi pour établir des colonies militaires en Italie et dans les provinces. Il a distribué pour 400 millions de primes aux vétérans libérés en 7, 6, 4, 3 et 2 av. n. è. et renvoyés dans leurs municipes.

RG, 17 : il a donné, sur son patrimoine, 170 millions de sesterces pour le trésor militaire destiné à financer l’octroi des primes de démobilisation aux vétérans.

RG, 28 : il a envoyé des colonies militaires en Afrique, en Sicile, en Macédoine, dans les deux Espagnes, en Achaïe, en Asie, en Syrie, en Gaule narbonnaise, en Pisidie. Il a fondé 28 colonies en Italie, qui comptent parmi les villes les plus peuplées et les plus connues (cf. SUET., Aug., 46).

Après avoir discuté les nombres avancés par Auguste et commentés par ses exégètes, L. Keppie estime à 50 000 au plus le nombre de vétérans établis en Italie à l’occasion des assignations opérées après Actium (1983, 75) et livre une liste des 28 colonies italiennes concernées (ibid., 77). Des déductions ont pu être opérées à cette époque sur la côte maurétanienne, en Afrique, à Patrae, Beritus et Alexandria Troas (ibid., 80).

 

L’ultime phase d’établissements eut lieu au milieu du principat d’Auguste, autour de 14 av. n. è., en Italie centro-méridionale, comme l’attestent les notices du Liber coloniarum pour la Campanie et le Latium (Chouquer et al. 1987, 252-254). L. Keppie met la modestie des installations italiennes, pour autant qu’on puisse réellement les restituer, ce qui reste difficile faute de témoignages plus abondants et plus explicites, au compte de l’absence d’Auguste et des principaux membres de la famille impériale à cette époque : Auguste est en Gaule et n’en revient pas avant juillet de l’an 13, Agrippa effectue une tournée dans les provinces orientales tandis que Tibère et Drusus sont occupés par une campagne militaire en Rhétie. L’effort principal serait consenti par Auguste pour l’établissement en Gaule et en Espagne des vétérans des armées des provinces occidentales[103], pendant qu’Agrippa ferait de même à l’est pour les vétérans de l’armée du Danube et de l’armée d’Orient (Hardy 1920, 191-192 ; Keppie 1983, 85).

 

L’examen des phases d’assignations triumvirales et leurs aléas s’avère riche d’enseignements pour notre propos. Même s’il nous manque des données précises sur les assignations effectuées pour les vétérans légionnaires hors du cadre colonial en Gaule Transalpine, le contexte même de ces assignations ouvre des possibilités pour bâtir des hypothèses sur ce qui a pu se passer dans cette province, comme dans d’autres. Les sources textuelles focalisent l’attention sur le cas italien, ce qui ne saurait étonner puisque c’est l’Italie que revendiquent les vétérans pour leurs établissements et que c’est en Italie que s’exprime avec force plaintes et gémissements les réclamations des cités expropriées.

On retrouvera le même phénomène sous les Flaviens, lorsque Vespasien puis son fils Titus exigeront le retour des subsécives[104] dans le domaine de l’État et réclameront aux cités de l’empire le montant du vectigal qui aurait dû être perçu auprès des occupants de ces terres. Les traités gromatiques qui, pour l’essentiel, datent de cette époque et du IIe s. (Toneatto 1993), se font l’écho de l’émotion occasionnée par cette politique dans les municipes italiens, qui obtiendront satisfaction du dernier des Flaviens, Domitien, lequel accordera à leurs possesseurs la concession gratuite et sans doute perpétuelle des subsécives (Chouquer, Favory 1992, 30-33).

Le sort particulier de l’Italie qui occupe une place insigne dans la correspondance et dans les Philippiques de Cicéron, puis dans les récits histiriques (Appien, Dion Cassius), ne doit donc pas faire oublier le sort des provinces qui ont dû accueillir nombre de déductions coloniales et d’autres formes d’assignations.

La seconde information tient au cadre légal des opérations, ou plutôt à l’absence de cadre légal, si ce n’est la pratique Lex Titia, qui couvre l’ensemble des actes du triumvirat (Moatti 1993, 9). Il ne s’agit pas, de ce point de vue, d’une innovation institutionnelle : les triumvirs inscrivent leurs initiatives agraires dans un processus inauguré par les dictateurs Sylla et César. On n’a donc pas de chance de trouver des échos des débats consacrés la discussion de projets de loi agraire des triumvirs. Ce qu’il importe de retenir, c’est que les pleins pouvoirs qu’ils se sont octroyés par la force, autorisent les triumvirs à utiliser tous les moyens pour arriver à leurs fins. La propagande augustéenne veillera à légaliser a posteriori la politique agraire d’Octave, comme elle s’emploiera à gommer les initiatives spécifiques de Marc Antoine. L’absence de contrôle du Sénat et des comices permet de rompre avec les pratiques en vigueur sous la République pour la décision de déduction coloniale ou d’assignations viritanes, le choix des territoires concernés, le recrutement des colons, leur installation et, faut-il le préciser, les opérations agrimensoriques. Cette capacité d’improvisation, qui engendre tant d’abus aussi bien de la part des triumvirs et de leurs préfets ou légats que de la part des vétérans installés, est bien soulignée et dénoncée dans les récits d’Appien et de Dion Cassius.

Je ne prétends pas que des assignations ont nécessairement eu lieu dans la cité de Nîmes, mais je veux simplement souligner que le contexte triumviral, plus qu’un autre, le permettait, indépendamment du statut colonial attribué à titre honorifique à l’oppidum de Nîmes. Selon moi, le problème de la datation des réseaux nîmois reste entier. Toutefois, je suis assez enclin, on l’aura compris, à explorer l’interprétation proposée par E. Gabba pour les centuriation de Transpadane, et accorder, au moins à certains réseaux nîmois, une finalité plurifonctionnelle, liée à la diffusion du droit latin : dynamiser et systématiser l’intégration des communautés arécomiques, organiser l’espace rural et favoriser l’émergence et la diffusion d’un type nouveau d’habitat, encourager et rationaliser la conquête de nouveaux terroirs, au-delà des terrains traditionnellement privilégiés par les communautés indigènes, et développer et élargir les capacités de la production agro-pastorale pour l’adapter aux exigences de la fiscalité romaine et des échanges pratiquées à l’échelle de la province et de l’empire.

Je pense que la période césaro-triumvirale représente, pour la Gaule transalpine comme pour d’autres provinces occidentales, une phase majeure de l’intégration provinciale, particulièrement innovante et, en même temps, sans doute très contradictoire. On peut concevoir que les guerres civiles, quasiment ininterrompues de 49 à 31 av. n. è. (guerre entre césariens et pompéiens, puis guerre entre républicains et césariens, puis guerre entre triumvirs), aient retardé ou compromis l’application des mesures insitutionnelles (diffusion du droit latin) et la concrétisation des distributions agraires en faveur des vétérans légionnaires et des troupes auxiliaires. C’est tout à fait plausible quand on considère les initiatives des triumvirs pour mobiliser à nouveau les vétérans de César déjà établis dans leurs colonies. Ces levées permanentes de troupes ont dû handicaper le processus de colonisation et en diffèrer les effets sur l’organisation des campagnes, selon un modèle nouveau d’occupation et de mise en valeur. C’est peut-être aussi dans les aléas de cette période troublée qu’il faut éventuellement rechercher les causes du blocage temporaire du processus de diffusion de l’habitat, dans la plaine de Lunel et de Mauguio, alors que la Vaunage toute proche, à proximité de Nîmes, poursuit une croissance continue :

 

 

Mais, comme toute guerre, les guerres civiles ont contribué à modifier, de manière plus ou moins importante, certaines donnes de la sphère économique et sociale : transferts de propriétés, à l’occasion des proscriptions (Rostovtseff 1988, 39) et des expropriations pour effectuer les assignations (Gabba 1976, 49), création ou renforcement d’une classe de petits et moyens propriétaires (Gabba 1976, 51 ; Keppie 1983, 131), conquête de terres nouvelles par les vétérans (Keppie 1983, 130-131), augmentation en volume et multiplication des émissions monétaires, stimulées par la demande en solde et en primes de démobilisation des nombreuses légions (Crawford 1964 et 1970 ; Garlan 1972, 203 ; Burnett 1988, 92) et par la décentralisation des initiatives et des lieux de frappe monétaire (ibid., 30)[105].

Même si on continue de s’interroger sur la diffusion réelle de l’économie monétaire dans l’empire (Burnett 1988, 89 sq. ; Garnsey, Saller 1994, 101 ; Rebuffat 1996, 83 sq.), on ne peut douter de l’impact de la circulation monétaire stimulée par les distributions de numéraire aux soldats[106] et aux vétérans (AUG., RG, 15-17) et par la répartition de l’énorme butin égyptien[107] (Burnett 1988, 108 ; 110).

En outre, on s’accorde à souligner la place particulière assignée aux provinces occidentales dans l’accueil d’une forte émigration italienne, jusqu’alors traditionnellement dirigée vers l’Orient, avant qu’intervienne la sanglante riposte de Mithridate (Gabba 1976, 49 ; Rostovtseff 1988, 41, n. 32). Même si on ne peut encore mesurer concrètement cet apport démographique, on peut en imaginer les effets qualitatifs au plan de la romanisation, ou plutôt d’une acculturation polymorphe, véhiculant des modèles économiques et sociaux d’une Italie romaine ou en voie de romanisation.


III. ARCHÉOLOGIE DE L'ESPACE RURAL LANGUEDOCIEN

 

 

III.1. Morphologie agraire et habitat rural gallo-romain en Languedoc oriental

 

Parallèlement aux activités que je viens de présenter, alliant recherche fondamentale sur la littérature gromatique et enquêtes régionales en Gaule méridionale et en Italie centro-méridionale, j'ai ressenti le besoin de vérifier dans une région déterminée les effets structurants des limitations romaines sur la voirie rurale, sur la morphologie parcellaire et sur la distribution de l'habitat antique puis médiéval.

Les recherches que j’ai menées, avec le concours méthodologique de G. Chouquer, m’ont conduit à relever une sorte de défi : constituer le paysage, l’espace aménagé par les sociétés humaines, comme un objet historique, un document aussi estimable que les textes. Sauf cas exceptionnel, on est souvent confronté, dans la géographie historique, à une pauvreté sinon une quasi-absence de textes antiques explicites sur la région étudiée. On est rapidement convaincu que les témoignages de portée générale, relatifs à une province entière, et que les inscriptions éparses n’apportent guère de secours à qui veut comprendre ce qui s’est passé dans l’espace agraire, avant que les textes médiévaux n’apportent quelques éclairages sur des localités et des pièces de terre dans le haut Moyen Age. C’est donc sous la contrainte des déficits documentaires que l’on est amené à considérer l’épaisseur historique accumulée et sédimentée dans le paysage, à partir des images qu’en offrent les documents cartographiques et photographiques.

L’expérience particulière des limitations italiennes et du travail effectué à petite et moyenne échelles sur les centuriations du Languedoc oriental m’a amené progressivement à poursuivre l’enquête sur la structure agraire romanisée, c’est-à-dire soumise à la norme romaine, concrétisée dans une morphologie régulière. Cette recherche s’est déployée selon plusieurs axes, étroitement articulés. La découverte du contenu des traités du corpus gromatique et du Liber coloniarum m’a encouragé à approfondir le travail de modélisation de la limitation romaine, non pas simplement dans le registre des formes produites, mais aussi dans le découpage des unités intermédiaires de grande superficie (centuries, strigae, scamna) jusqu’à l’échelle de la parcelle cultivée.

 

 

 

 

III.1.1. La mémoire parcellaire

 

Les recherches sur les formes de pérennisation des limitations romaines dans la cité de Nîmes, qui nous autorisent à proposer des restitutions de réseaux à partir des linéaments les plus puissants et les mieux conservés, m’ont démontré que le parcellaire offrait le meilleur potentiel de formes conservées, une meilleure capacité de résistance que les lignes majeures du réseau (limites actuarii), par son inertie, par ses compétences isomorphes, par la direction de ses limites, par sa relative stabilité métrologique.

Depuis que Gérard Chouquer m’a initié à l’archéomorphologie, je suis fasciné par la capacité de la morphologie agraire de conserver la mémoire des aménagements passés. C’est cette qualité, cette compétence commémorative des limites parcellaires et de la voirie rurale qui permet la recherche des limitations antiques dans la documentation planimétrique et photographique. Après avoir consacré plusieurs années à caractériser les limitations antiques en Languedoc oriental et en Italie centro-méridionale, je disposais d’un dossier asez fourni sur les caractères morphologiques et métrologiques des limitations (Favory 1983 = titre 56 – I). Dans le même temps, cette fréquentation de certaines réalités de l’occupation du sol m’invitait à tenter d’articuler les données morphologiques avec l’habitat et la voirie rurale. Mon tempérament — je ne me sens à l’aise que dans un terrain que je connais bien —m’a conduit à restreindre l’espace soumis à cette enquête à une région où je pouvais être assuré de réunir une documentation copieuse, tant dans la représentation des paysages (cartes et photographies aériennes) qu’au plan de la carte archéologique. J’ai donc choisi de m’installer dans le laboratoire languedocien, grâce à Jean-Luc Fiches qui m’en a ouvert les portes (pl. 3.2.-I et II).

Je présenterai successivement les travaux que j’ai consacrés à l’étude du parcellaire languedocien et du système de peuplement de cette région, en précisant toutefois que ces recherches ont été menées de front.

 

III.1.1.1. Les enjeux de l’étude du parcellaire rural

 

Aborder l’information parcellaire, c’est en fait affronter une information foisonnante, d’une richesse qui décourage rapidement les outils et les méthodes d’investigation traditionnels. En même temps, c’est une information décisive, car elle recèle des caractéristiques formelles et métrologiques qui permettent d’identifier les vestiges d’une limitation antique. Après avoir épuisé les ressources du dépouillement à la main et de l’enquête à vue, je me suis tourné vers les traitements numériques d’images, avec le concours de deux laboratoires de l’Université de Besançon : le Laboratoire d’Optique (D. Charraut) et UNISFERE (Ph. Cour et F.P. Tourneux).

Très tôt, j'ai acquis la conviction que l'analyse morphologique d'une limitation romaine, ou de toute autre forme de morphologie agraire concertée et régulière, ne pouvait se passer d'une approche du parcellaire lui-même, au-delà des alignements remarquables qui s'imposent à première analyse. C’est ainsi que l’expérience avortée de l’analyse statistique appliquée à l’étude du rapport entre limites et sites dans la plaine de Lunel-Mauguio, que j’ai évoquée plus haut; a prouvé finalement que la question n’était pas pertinente. Ce qui pérennise la forme et la métrologie centuriales, c’est le parcellaire, même dans les centuriations italiennes, globalement mieux conservées, où la limitation est plus préservée par la division et la structure parcellaire que par le réseau des limites actuarii.

L’analyse du parcellaire est nécessairement longue et complexe, puisqu’elle s’effectue à partir de documents cartographiques à grande échelle et de photographies aériennes. Mais elle fournit d'importants compléments d'information sur le mode de division dominant adopté dans les unités de division agraire : on sait par les textes gromatiques que, dans le cadre d'une centuriation romaine, il peut s'agir d'une formule classique comme celle du trifinium ou du quadrifinium, c'est-à-dire un découpage de la centurie par tiers ou par quart appliqué globalement à l'aire centuriée, à l'image des grands ouvrages centuriés d'Italie septentrionale. Les arpenteurs pouvaient toutefois opérer différemment, en sectorisant le mode de subdivision, adoptant ici le quadrifinium, là une division par cinquièmes de centurie, ailleurs une division par tiers, comme le démontrent les formes multiples de subdivision pratiquées dans les centuriations tunisiennes.

Le débat est ouvert et il n'a pas pour seul objet de restituer la structure formelle intime de la limitation : l'approche globale du parcellaire doit permettre d'éclairer l'origine d'une partie importante des mécanismes de structuration des territoires communaux au cours du Moyen Age, au niveau de la constitution des quartiers de culture, ou tènements, et de la voirie rurale, dont les recherches ont déjà permis de mesurer le rapport étroit à la structure paysagère antique.

L'analyse métrologique d'un parcellaire contemporain isocline avec une centuriation antique a été tentée par l'équipe de Besançon (GDR 926 et GDR 36) dans plusieurs programmes[108], fondés sur l'exploitation de relevés effectuée à la main à partir de photographies aériennes et de plans parcellaires : dans deux cas, on a fait appel à un traitement statistique conduit avec le concours de l'informatique (R. Compatangelo et F. Favory).

 

III.1.1.2. Analyse à vue du parcellaire conformé par la centuriation Sextantio-Ambrussum

 

Dans une région-test localisée à l'ouest de Lunel, j'ai procédé à un relevé systématique de toutes les formes parcellaires et viaires isoclines avec les deux directions orthogonales de la limitation antique Sextantio-Ambrussum, en reportant les résultats dans une même centurie modèle, offrant de ce fait une vision synoptique de la distribution spatiale des formes de division parcellaires obéissant à l'orientation du réseau antique, et de leurs éventuels regroupements, tant en latitude qu'en longitude, pouvant renvoyer à des formes de division dominantes des centuries. Comme les subdivisions peuvent différer, en nature et en nombre, selon qu'elles s'appuient parallèlement sur les decumani  ou les kardines, j'ai différencié les relevés effectués dans un sens et dans l'autre.

J'ai veillé, en même temps, à ce que la méthode utilisée permette de mesurer l'impact du réseau antique sur la morphologie agraire ultérieure, en liaison avec la topographie. Pour ce faire, j'ai effectué les relevés et projeté leurs résultats dans six centuries emblématiques, dans le cadre de bandes parallèles à l'axe majeur de la centuriation — constituée ici par une importante voie régionale romaine, la voie domitienne —, comportant chacune deux rangées de centuries en latitude, sur 8 centuries en longitude. J'ai pu ainsi effectuer les relevés depuis le rivage d'une lagune fossile (rive nord de l'Étang de Mauguio), à 0 et 1 m NGF, jusqu'au premier decumanus  au nord de la Domitienne, dans le secteur des collines tertiaires occupées par la garrigue. Au total, cette enquête m'a amené à visiter l'espace correspondant à 95 centuries, soit 4735 ha, restituées sur un assemblage à 1/10 000 des relevés cadastraux réalisés au 1/5 000 par la Compagnie Nationale d'Aménagement Régional du Bas-Rhône et du Languedoc, au début des années 60.

 

Approche analogique de la densité parcellaire

J'ai obtenu ainsi 6 centuries modèles, élaborées sous la forme de deux graphiques, l'un compilant les tracés parallèles aux decumani, l'autre les tracés parallèles aux kardines, et présentant de manière commode la densité respective, et leur répartition dans le cadre centurial, des limites parcellaires isoclines avec la limitation romaine, selon les différentes latitudes du réseau, qui correspondent à une élévation progressive de la topographie, depuis la zone palustre jusqu'aux coteaux de la garrigue.

L'examen à l'œil nu des relevés synthétiques m'a permis d'établir deux informations majeures :

1°) chaque secteur délimité pour chacune des opérations de relevé, dont on a souligné la cohérence au plan topographique, offre une égale densité de traces dans les deux directions, décumane et cardinale, du réseau antique ;

2°) l'impact de la centuriation évolue selon la topographie, avec une très nette différenciation entre :

d'une part, les zones qui tendent à la marginalité, sans ignorer pour autant la présence du réseau centurié, et que constituent le secteur de la plaine littorale, au contact des palus (relevé n° 1), et le secteur du piedmont de la garrigue, de part et d'autre de la Domitienne (relevé n° 6) ;

et, d'autre part, le secteur de la plaine compris entre l'altitude de 2 à 3 m et celle de 25 m NGF (relevés n° 2 à 5).

Au terme de ce premier décryptage de la densité parcellaire, j'ai été en mesure de vérifier que l'influence du réseau “Sextantio-Ambrussum ” était la plus efficace dans la zone même où sont le plus massivement implantés les sites du haut Empire, que ce soit sous la forme de l'habitat dispersé, villae, fermes plus modestes, annexes agricoles, ou de l'agglomération rurale (Lunel Viel).

 

La structure parcellaire

L'examen, à l'œil nu, de ces centuries synoptiques a révélé d'emblée des regroupements et d'évidentes périodicités signalées par des accumulations significatives de tracés correspondant au cinquième, au quart, au tiers ou à la moitié des centuries (titre 27 – II, 1) : mais la densité, la qualité et le comportement de l'information linéaire imposaient le recours à l'outil statistique, donc aux traitements numériques effectués avec le concours d’un micro-ordinateur.

 

III.1.1.3. Du traitement analogique d'images aériennes au traitement numérique

 

Pour pouvoir soumettre cette information à des traitements numériques, il a fallu la numériser en enregistrant les 6 relevés avec une caméra vidéo électronique. On a procédé ensuite à la détection et à la mesure automatiques des périodicités structurant les tracés dans chacun des 6 centuries synoptiques, en leur appliquant un traitement numérique, utilisant l'analyse spectrale de Fourier et opéré sur un micro-ordinateur compatible IBM. Ces opérations ont été conduites par deux chercheurs du Laboratoire d'Optique de Besançon qui ont conçu, à ma demande, avec le concours financier du GdR 926 et du GdR 36, le logiciel utilisé à cette occasion : Daniel Charraut, avec qui j'avais déjà eu l'occasion de collaborer pour le filtrage optique des images aériennes, et Hervé Perrin, étudiant de DEA, qui a soutenu un mémoire consacré à cette expérience (Perrin 1990).

Les premiers résultats ont confirmé, au niveau de la trame parcellaire, mes hypothèses sur l'existence de cette centuriation romaine et ont bouleversé radicalement les certitudes admises jusqu'alors sur l'origine des paysages de la plaine languedocienne, largement créditée au seul compte du Moyen Age et de l'époque moderne (Sion 1940 ; Daumas 1951-2).

A l'issue de cette expérience conduite en 1989-1990, notre objectif était d'automatiser complètement la chaîne de traitement, depuis la numérisation de l'image jusqu'à son filtrage directionnel puis analyse spectrale appliquée à l'image filtrée, sans passer par une élaboration manuelle de l'information. Il s'agissait donc, fin 1990, de concevoir un logiciel intégrant l'ensemble des opérations, depuis la saisie directe de l'information jusqu'à l'extraction et l'identification des périodicités. On disposait alors des deux critères morphométrologiques dont la combinaison assure l'identification d'un cadastre antique. Cette nouvelle approche a conduit à la mise au point d'un logiciel spécifique, élaboré par Daniel Charraut et par un autre étudiant de DEA de Physique Optique, Philippe Jourdain, qui, encadré par nos soins, a repris, amélioré et prolongé les résultats d'Hervé Perrin (Jourdain 1991).

Nous avons entrepris, avec Daniel Charraut, d'élaborer un logiciel de traitement d'images “portable”, c'est-à-dire utilisable sur n'importe quel micro-ordinateur de type PC, doté d'une mémoire suffisante pour traiter des images, mais sans être obligé d'y implanter la carte graphique et le logiciel encombrant et onéreux utilisé jusqu’alors (PC SCOPE, de la société I2S). Cette carte graphique et ce logiciel sont encore actuellement nécessaires pour les opérations de digitalisation et de gestion des images numérisées, prélables à leur traitement par le logiciel de filtrage directionnel (ADIR) et de calcul des périodicités (APER).

Ce nouveau développement du programme est pris en charge par le Centre de Recherches Archéologiques du CNRS : ce fut une de mes premières contributions à l'Unité de recherche en “Archéologie spatiale” qui s'est créée à Valbonne en 1992 et à laquelle je participe. Grâce au concours financier du CRA, une version du programme d'extraction des périodicités a été mise au point en langage C, durant l'année 1993, par un physicien vacataire au Laboratoire d'Optique, Bernard Cretin. Une version Windows est en cours de réalisation, pour améliorer l'ergonomie du logiciel : l'opération est assurée, lentement, par des étudiants de maîtrise d'informatique de l'Université de Besançon, qui choisissent ce travail dans le cadre du projet qui est pris en compe pour la validation de leur année de formation (chaque année, depuis octobre 1993).

 

III.1.2. Traitement numérique d'images satellitaires sur le Languedoc oriental

 

Il s'agit pour moi, depuis la fin 1988, d'intégrer ce nouveau type d’images dans un ensemble documentaire déjà riche et varié (voir infra, § III.2.1.), où les images du paysage, anciennes et récentes, sont sollicitées de manière convergente pour livrer les éléments d'une reconstitution des trames paysagères édifiées durant les différentes phases chronologiques qui retiennent notre attention : Antiquité gallo-romaine, Moyen Age et temps modernes. Cette entreprise de longue haleine procède en conjuguant les informations iconographiques — données cartographiques, photographiques et numériques — avec les données textuelles et la carte archéologique (Raynaud 1989).

Les scènes satellitaires sont utilisées ici à la fois :

– comme images du paysage capables de représenter de vastes ensembles paysagers, dont l'échelle est adaptée à l'étude de la macrostructure paysagère : valorisation d'alignements révélant le tracé de voies fossiles et les vestiges des axes de cadastrations antiques, isochromatisme des secteurs comportant une cohérence géologique, pédologique et phytographique, tant du fait de la nature du substratum et de son rapport à l'eau que du fait de l'occupation du sol (unités isophènes) ;

– comme bases de données pouvant livrer, en utilisant les ressources du traitement d'images numérique (filtres divers, analyses statistiques, etc.), des informations originales sur l'histoire des sols, de l'hydrologie et de la morphologie agraire.

L'exploitation des scènes SPOT et Landsat a été jusqu’à présent réalisée par UNISFERE, société spécialisée dans la télédétection [109]. Les deux ingénieurs qui m’ont apporté leur concours, Philippe Cour et François Tourneux, entretiennent des rapports scientifiques étroits avec le Laboratoire de Géographie Physique de l'Université de Besançon (URA 908) : ce sont eux qui effectuent les manipulations de fichiers et les réglages capables de répondre aux questions que nous leur posons.

 

III.1.2.1. Approche du paléo-environnement

Plaine de Lunel-Mauguio (Hérault)

Le traitement d'une scène SPOT, acquise en mode multispectral[110], a permis, en décembre 1988, d'obtenir un premier ensemble de résultats, archivés sur 96 diapositives dont une partie a été exploitée, pour une première publication, par interprétation de clichés tirés sur Cibachrome (titre 62 – I). Cette première approche de la télédétection satellitaire a été poursuivie, en mars 1990, par le traitement d'un quart de scène Landsat (TM 5, 7 canaux), dont quelques unes des 86 diapositives ont été utilisées dans la publication de 1992 (ibid.).

 

Vistrenque et Vaunage (Gard)

Depuis, j'ai effectué deux autres séances de traitement du quart de scène Landsat :

– l'une en mars 1992, avec Marie-Jeanne Ouriachi, pour étudier la vallée du Vidourle, du Rhôny et du Vistre (Vistenque), entre la Vaunage et la petite Camargue, dans le cadre de la prospection thématique que nous conduisons dans cette région ;

– l'autre en juin 1992, avec Pierre Poupet, pour étudier l'environnement d'un site portuaire protohistorique fréquenté par les Grecs et occupé jusqu'à l'époque gallo-romaine (le site de Rhodanousia ?, mentionné par les textes ), localisé à Espeyran, commune de Saint-Gilles, dans un secteur qui a déjà fait l'objet de sondages et d'une campagne de prospection aérienne particulièrement riche.

Durant la même séance, on a étudié la vallée du Vistre au sud de l'agglomération nîmoise, objet d'un programme intensif de prospection-inventaire animé par Pierre Poupet, depuis 1991, et la dépression de la Vaunage, au cœur des garrigues nîmoises, intensément exploitée aux époques protohistorique, gallo-romaine et alto-médiévale (Parodi 1987 ; Poupet 1990) : c'est une région que nous avons commencé à prospecter en 1993, en prélude au programme pluriannuel de prospection-inventaire qui doit se dérouler de 1994 à 1998.

 

L'investigation que je mène avec mes collègues à partir de ces images est donc orientée vers des secteurs à haute densité archéologique, identifiée par prospection au sol, fouille, photo- et carto-interprétation.

Le traitement des scènes satellitaires est particulièrement adapté pour révéler les caractéristiques et anomalies pédologiques des secteurs concernés, en différenciant déjà les sols drainés et les sols hydromorphes correspondant à des dépôts soit palustres, soit alluviaux, et à des bassins mal drainés.

Les traitements permettent, dans ce domaine, de bien distinguer, par un éventail de couleurs spécifiques :

– les sols appartenant à des vallées alluviales fossiles, marquant le lit de cours d'eau détournés durant l'ère historique, ou à des étangs ou lagunes colmatées, à la suite de processus naturels ou de l'intervention humaine ;

– les alluvions et les sédiments palustres déposés sur des paléosols et indiquant le tracé de rivages lagunaires ou le tracé de cours d'eau fossiles ;

– les dépôts alluviaux ou palustres constamment ou temporairement immergés.

 

L'ensemble de ces informations autorise une cartographie fine :

– des rivages maritime et lagunaires anciens, ainsi que des vallées alluviales ou des étangs fossiles : cette approche a pu être validée en comparant les résultats obtenus et la carte pédologique au 1/100 000 de l'INRA (Arnal 1984).

– du tracé des vallées fossiles correspondant à des cours d'eau, importants ou non, détournés de leur cours initial pour protéger des habitats menacés par leurs crues, pour alimenter des cours d'eau canalisés, conduisant à une rivière ou à un fleuve navigable, à un étang ou à la mer, et desservant des sites portuaires, ou pour alimenter des moulins ou les fossés d'une enceinte fortifiée urbaine, médiévale et moderne ;

– des vestiges de terroirs cultivés dans l'Antiquité et correspondant aujourd'hui à des sols dégradés de garrigue, lessivés et dépourvus de leurs horizons supérieurs en raison de leur mobilisation à la suite de leur exploitation agricole dès la protohistoire : nous espérons caractériser la signature radiométrique — combinant la nature des sols résiduels et celle du couvert végétal particulier qui les colonise —, de ces secteurs déjà bien individualisés au plan pédologique par l'enquête fine menée par P. Poupet (Poupet 1989 ; 1990).

Par ailleurs, nous cherchons à améliorer l'image des contours parcellaires et des alignements constitués par la voirie et les limites parcellaires, marquées ou non dans la morphologie agraire actuelle, à la fois en exploitant les ressouces de traitements statistiques (ACP*) et en valorisant les contours par filtrage numérique (filtres statistiques, comme le filtre de Kirsch, appliqués au premier canal de SPOT : Robin 1995, 209). Si la résolution limitée des images satellitaires n'offre pas toujours les meilleures conditions pour une telle approche, les traitements et la combinaison de leurs résultats devraient permettre d'améliorer l'information initiale des images et de favoriser la révélation d'alignements majeurs, isoclines avec des cadastres antiques déjà identifiés par d'autres approches.

Enfin, nous ne renonçons pas à rechercher par télédétection les vestiges d'habitats enfouis, à large emprise au sol. Les traitements entrepris jusqu'à présent pour tenter de valoriser leur empreinte n'a pas fourni de résultat concluant : il faut signaler que les sols des régions étudiées jusqu'ici, sauf dans certaines vallées alluviales comme celles du Vistre et du Rhôny (titre 63), n'ont jamais révélé, en prospection aérienne ou en photo-interprétation classique, d'anomalies révélatrices de sites connus par ailleurs (titre 24). On peut donc conclure, en l'état actuel de notre expérience, que la nature pédologique des sédiments colmatant ces sites peut, dans certaines régions, s'opposer à la révélation des habitats, tant en photo-interprétation à altitude basse et moyenne, qu'en télédétection satellitaire : mais il n'y a pas de réserve pour les éléments du paysage linéaires et fossoyés, nettement dessinés sur les missions verticales et les images obliques à basse altitude.

 

Sans être un pratricien de la télédétection, puisque je me borne à assister les ingénieurs qui effectuent les traitements en précisant mes vœux et en évaluant à l’écran l’efficacité des résultats obtenus par rapport aux questions posées, je m’attache à en estimer l’intérêt pour l’archéologie de l’espace rural et à encourager son utilisation.

C’est le sens de mon activité de rapporteur au sein du comité ISIS, au Centre National d’Études Spatiales (CNES), qui examine et retient les dossiers présentés par les équipes de recherche qui souhaitent bénéficier de la possibilité d’acquérir des scènes satellitaires SPOT à prix réduit. J’y suis chargé d’expertiser les demandes présentées au titre de l’archéologie et, comme rapporteur secondaire, celles qui sont concernent la géographie urbaine.

Par ailleurs je m’emploie, avec J.-L. Fiches et S. van der Leeuw, au sein de l’unité d’archéologie spatiale du Centre de Recherches Archéologiques, à développer l’activité de formation du Centre thématique de Formation Permanente de cet organisme sur les thèmes de la télédétection satellitaire et des traitements numériques de l’image et de l’information géoréférencée (SIG).

Cet engagement qui vise à explorer des méthodologies nouvelles largement diffusées dans certaines disciplines connexes de l’archéologie, comme la géographie physique et humaine, les sciences de la terre, les sciences de la nature et de l’environnement, nous a amenés en 1994 à soumettre, auprès du programme de Télédétection du département des Sciences de l’Homme et de la Société du CNRS, un projet de recherche sur le contexte paléohydrographique du Tricastin et de la Valdaine, que je coordonne avec Sander van der Leeuw. Ce programme de recherche, qui a été retenu par le comité scientifique de l’appel d’offre lancé en automne 1994, a pour objectif de tester la télédétection satellitaire sur une thématique d’archéologie du paysage solidement étayée par les travaux de l’équipe pluridisciplinaire du Tricastin et de la Valdaine, coordonnée depuis de nombreuses années par Thierry Odiot, pour l’archéologie, et Gérard Chouquer, pour l’archéomorphologie.

Leur problématique a été profondément renouvelée et enrichie par l’approche géo-archéologique de Jean-François Berger et Cécile Jung, doctorante en archéologie. Ces deux jeunes archéologues, actuellement contractuels de l’AFAN pour les opérations en cours sur le tracé du TGV Méditerranée dans le sud de la Drôme et le nord du Vaucluse, entre Montélimar et Orange, sont plus particulièrement chargés d’étudier les fossés fossiles révélés par les différentes investigations archéologiques en cours.

L’enquête à partir de l’imagerie satellitaire est effectuée avec le concours d’Ibtissem Tounsi, docteur en Géographie, avec une thèse soutenue sur un thème lié à la télédétection, et chercheur associé au laboratoire de télédétection Géosystèmes (Université de Brest-CNRS, URA 1518). la méthode retenue est l’exploitation conjointe de 3 scènes Landsat Thematic Mapper (TM), enregistrées à des dates différentes pour mieux repérer et étudier les contrastes hydro- et hygrométriques, et de deux scènes radar, correspondant à un type d’acquisition de l’information radiométrique différent de celui du capteur TM (un signal actif est émis par le satellite vers le sol qui en restitue une partie variable selon sa nature, le type du substrat sous-jacent, les obstacles rencontrés par le signal radar) : mais ces scènes sont encore difficiles à interpréter. Une première série de résultats a été présentée en mai 1996, à l’occasion des Journées de la Télédétection en Sciences humaines tenues au siège du CNRS à Paris (2-3 mai 1996 ; annexe 8). Une seconde série de résultats, plus abondante, a été acquise en septembre 1996, par I. Tounsi assistée par C. Jung, qui a déjà effectué un travail de photo-interprétation classique sur le tracé du TGV Méditerranée en Tricastin et Valdaine pour identifier la voirie fossile et les réseaux parcellaires antiques et médiévaux. Le travail a été effectué sur des classifications thématiques opérées sur les trois scènes Landsat désormais géoréférencées, c’est-à-dire superposables entre elles et projetables sur la cartographie de l’IGN.

 

 

III.2. L’habitat rural antique et médiéval en Languedoc oriental

 

L’enquête consacrée à la reconnaissance des limitations de l’Italie centro-méridionale nous avait quelque peu laissés sur notre faim, du fait de la difficulté d’approfondir, de manière cohérente et systématique, l’étude du rapport entre les limitations et l’habitat rural. En revanche, notre pratique en France nous permettait d’aborder ce rapport.

Pendant que G. Chouquer développait ses recherches en ce sens dans la moyenne vallée de la Saône, dans l’Oscheret et le Finage jurassien, ainsi qu’en moyenne vallée du Rhône, en Tricastin, dans le cadre institutionnel et financier de programmes de prospection aérienne agréés et soutenus par le Ministère de la Culture, je m’efforçais de suivre la même démarche en Languedoc oriental, à partir de 1985. L’objectif était de constituer une carte archéologique de l’habitat gallo-romain, pour être en mesure d’étudier ses rapports avec les limitations romaines. Le moyen d’investigation privilégié par G. Chouquer était la prospection aérienne et la photo-interprétation, bien adaptées aux régions qu’il avait pris l’habitude d’explorer depuis la sécheresse spectaculaire de 1976. J’ai entrepris l’enquête en Languedoc avec son concours et rassemblé à cet effet un fond documentaire varié, photographique et cartographique. Mais les résultats se sont avérés insuffisants, sinon décevants pour atteindre les objectifs que je me fixais. En outre, le repérage des sites révélés par les anomalies phytographiques, pédographiques, microtopographiques, parcellaires et viaires ne fournissait aucune datation capable de renseigner sur la dynamique de l’habitat et de permettre l’analyse de ses rapports avec les limitations romaines. Ce que je connaissais de la carte archéologique représentait un état lacunaire et déséquilibré du système de peuplement. Il fallait dresser la carte archéologique de la région avant de poursuivre dans cette voie.

Grâce à l'entremise de Jean-Luc Fiches, responsable à l'époque du chantier de fouille sur l'oppidum d'Ambrussum (Villetelle, Hérault) et qui fut mon avisé et amical conseiller dans cette démarche, j'ai engagé, à partir de 1985 (titres 58 (II, 1), 86), une collaboration étroite et durable avec Claude Raynaud, archéologue contractuel avant d'entrer au CNRS comme chargé de recherches, et animateur de fouilles sur le site urbain antique de Lunel Viel (Hérault) et de prospections au sol dans les environs (Amblard 1985).

On se rappelle que j’ai rencontré Cl. Raynaud en décembre 1984. Notre première campagne de prospection au sol démarrait en février 1986. Notre collaboration s’est construite dans le respect mutuel de nos spécialités et en veillant à nous former réciproquement aux compétences de l’autre, moins pour se substituer au partenaire que pour mieux comprendre son objet, son discours et sa méthodologie. Pour ma part, je me suis investi dans une activité qui m’était inconnue mais qui s’avérait d’une importance essentielle pour comprendre le fonctionnement et la taphonomie des limitations reconnues entre Montpellier et Nîmes. J’ai donc participé avec Cl. Raynaud aux campagnes de prospection archéologiques que nous avons organisées chaque année depuis 1986. Loin de m’écarter du thème de recherche qui m’avait conduit dans le Languedoc, l’enquête archéologique m’introduisait dans l’intimité de la structure agraire dont je n’avais envisagé jusqu’alors, que la morphologie parcellaire. La prospection systématique, telle que nous l’organisons, interroge tous les aspects de la structure agraire passée, sédimentée dans le paysage que nous parcourons.

Notre curiosité et notre vigilance se sont progressivement aiguisées au contact enrichissant et formateur des spécialistes de l’enquête archéomorphologique (G. Chouquer), de la géologie, de la pédologie, de la sédimentologie, de la géomorphologie (P. Poupet, P. Ambert, H. Arnal, G. Fabre), que nous avons invités à participer à nos pérégrinations et sollicités pour expertiser les faits qui nous paraissaient de nature à susciter leur intérêt. Dès que les moyens accordés par la direction du Patrimoine du Ministère de la Culture nous ont permis de prendre en charge ses frais d’analyses en laboratoire, nous avons offert à ces collaborateurs la possibilité d’effectuer les traitements requis pour approfondir le contenu des données collectées. A cette fin, nous avons dû consentir les efforts nécessaires pour comprendre les exigences méthodologiques et la démarche analytique de nos partenaires.

En 1986, j'ai sollicité et obtenu du Ministère de la Culture le financement d'un programme pluriannuel de prospection aérienne archéologique en Languedoc oriental (titres 84-86) qui s'est transformé, en 1987, en programme pluriannuel de prospection-inventaire archéologique dans les communes des cantons de Lunel et de Mauguio, dans l'Hérault, animé avec Claude Raynaud (titres 32, 34 (II, 1), 36, 40-42 (II, 2), 67, 88, 89, 91, 93, 94, 98, 99).

Cet espace, situé pour l'essentiel dans la plaine littorale languedocienne, porte partiellement l'empreinte des trois centuriations dont j'ai calé le réseau des limites sur fonds cartographique au 25000e et dont j'assure l'étude depuis 1980 (Sextantio-Ambrussum, Montpelliérais A et B), ainsi que celle de deux autres centuriations nîmoises, découvertes et étudiées par Jacqueline Soyer, Jean-Luc Fiches et Gérard Chouquer, avec le concours ponctuel de deux doctorants qui ont abandonné depuis leur recherche, Jean-Michel Malvis et de Marie-Jeanne Ouriachi : les réseaux “Nîmes A” et “Nîmes B”.

 

III.2.1. La plaine de Lunel et de Mauguio : un gisement documentaire exceptionnel par sa richesse et sa diversité

 

Des données archéologiques fiables, de la Protohistoire au Moyen Age

Au plan historique et archéologique, l'occupation de cette région de plaine adossée aux collines de la garrigue montpelliéraine (fig. 3.2.-1), est polarisée à l'époque protohistorique par trois oppida, qui continueront à se développer après la conquête sous forme d'agglomérations gallo-romaines, jusqu'à la fin du haut Empire : l'un, Lattara, est une agglomération portuaire localisée en bordure de lagune et occupée du VIe s. av. n. è. jusqu'à la fin du Haut-Empire (Arnal 1974 ; LATTARA, 1 à 9) ; les deux autres sont implantés sur le piedmont des collines calcaires, à un point de franchissement des deux fleuves majeurs de la région, le Lez (Sextantio, occupé du VIe s. av. n. è. au IIe s. de n. è.) et le Vidourle (Ambrussum, occupé du IIIe s. av. n. è. au III s. de n. è. : Fiches 1982, 1986, 1989, 1996), où ils constitueront des relais d'étape pour la voie Domitienne.

Depuis le début des années 1980, deux de ces oppida font l'objet (Ambrussum, Lattara/Lattes, chantier-école national) de fouilles programmées qui fournissent aux recherches régionales d'utiles références pour l'identification et la datation du mobilier trouvé durant les prospections et dans les fouilles (fig. 3.2.-2). Ces données sont complétées par celles que livrent depuis 1980 les fouilles du village de Lunel Viel, occupé sans interruption du Ier s. de n. è. jusqu'à aujourd'hui (Raynaud 1984a et b, 1990, 1991; Raynaud-Roger 1990) et, depuis 1992, celles du site de Dassargues (Lunel), décapé progressivement sur plusieurs hectares de superficie : notre équipe, conduite par Catherine Mercier et Claude Raynaud, y a déjà reconnu, installées dans un parcellaire gallo-romain antérieur, généré à partir de trois centuriations régionales, plusieurs fermes de l'Antiquité tardive, d'occupation brève mais prolongées ensuite par un village alto-médiéval, chef-lieu de paroisse dont on a retrouvé l'église, avant de disparaître du fait de l'attraction du castrum féodal de Lunel (Garnier et al. 1992 a et b, Garnier et al. à paraître, Mercier et al. 1993, Mercier 1994, Mercier-Raynaud 1995, Mercier à paraître).

 

Une collection micro-régionale de données quantifiables et datées, sur le paléo-environnement antique et alto-médiéval

Les fouilles extensives conduites sur ces quatre sites emblématiques d'une occupation antique (deux sites protohistoriques de longue durée, un perché, un lagunaire, un village gallo-romain de plaine, occupé depuis sans interruption, des fermes de l'Antiquité tardive) ont pour objectif principal l'étude du développement des habitats dans une perspective diachronique. Avec l'ouverture de l'archéologie aux Sciences de la Nature, les équipes pluridisciplinaires réunies à l'occasion de ces chantiers se sont également donné pour but d'explorer le plus grand nombre de pistes de recherche, en intégrant à la démarche archéologique une étude très poussée des problèmes concernant l'environnement, c'est-à-dire des conditions géo-pédologiques, géographiques et écologiques de l'implantation et de la vie de ces agglomérations, des conséquences de la pression de l'homme sur le milieu environnant et de l'évolution de ces données durant les périodes d'occupation respectives des différents sites.

Ces fouilles ont produit une masse considérable de données exploitables dans cette optique. Toutes les procédures adéquates ont éte progressivement mises en place sur les chantiers pour permettre une observation et un prélèvement minutieux des micro- et macrorestes informant sur le paléo-environnement (pédologie, anthracologie, palynologie, malacologie, conchyliologie, carpologie, ostéologie, ichtyologie, etc.). Après l'expérience pionnière menée sur la fouille du quartier bas d'Ambrussum (Fiches 1989), l'équipe de Lattes a élaboré, dans le cadre d'une ATP "Archéologie métropolitaine", une méthodologie et une problématique générale de l'étude des rapports de l'homme et de l'environnement. Cette première approche a été centrée sur l'expérimentation. Les documents, prélevés en stratigraphie, dans des contextes sédimentaires interprétés, sont désormais datés avec une précision atteignant le quart de siècle, voire moins dans les cas les plus favorables (LATTARA, 2, 1989).

C'est dire que les prélèvements disponibles sont désormais fiables et qu'ils permettent l'exploitation systématique de ces données sur l'environnement fournies par la fouille. C'est également cette rigueur dans l'acquisition des données destinées aux analyses qui autorise des comparaisons efficaces et productives entre les sites.

Les données collectées concernent les différents systèmes, ou sphères, en interaction dans l'environnement :

– le substrat, par le biais des paléosols mis au jour au sein du sédiment archéologique, des comblements des paléofossés, de l'ensemble des matériaux transportés par l'homme sur le lieu de son habitat;

– la sphère végétale, par l'intermédiaire des charbons de bois, des macro-restes (grains et noyaux) et des pollens (Lattara, 5, 1992);

- la sphère animale, constituée par les espèces domestiquées, les espèces prélevées par la chasse et la pêche (Lattara, 8, 1995), et la malacofaune.

Ces données s'ajoutent aux informations déjà recensées à l'occasion de sondages ou de fouilles antérieures et s'enrichissent désormais régulièrement des observations et relevés effectués, depuis 1986, par nos équipes de prospection et de fouilles, sensibilisées sur le thème du paléo-environnement et de ses enjeux pour la compréhension de la structure agraire antique et médiévale. On dispose ainsi de faits précis et datés :

– sur les rapports entre la terre et l'eau, dans ce milieu original où ces deux éléments se disputent l'espace (titre 28 (II, 1) ; Delano-Smith 1979 ; Ambert 1986 ; Ambert 1992a ; Ambert-Chabal 1992 ; L'Homer 1987), sur l'évolution du lido qui sépare la lagune de la mer et des graus qui maintiennent la communication entre elles (Ambert 1992b), sur les variations de la ligne de rivage nord des étangs littoraux, sur la maîtrise et la conquête des terres hydromorphes et palustres, sur la reconstitution de l'environnement, notamment à travers l'exploitation des ressources végétales et animales : plages fossiles (sites lagunaires : par exemple, plage de La Rallongue, à Lansargues, datée du VI s. av. n. è.) ; abandon de villages prolongé, dû à la remontée des eaux (sites lagunaires) ; atterrissement de la lagune (sondages à Saint-Sauveur, Lattes),

– et sur le paysage rural par la mise en évidence

de paléosols (Le Verdier et les Horts, à Lunel-Viel ; Claouse-Les Lanes et Dassargues, à Lunel ; Ambrussum-Le Sablas, à Villetelle) ;

de fossés et de parcellaires fossoyés antiques et médiévaux (Ambrussum-Le Sablas, à Villetelle ; Les Horts, Le Verdier, à Lunel-Viel ; Aires de Saint-Jacques et motte castrale, à Mauguio ; Claouse-Les Lanes et Dassargues, à Lunel ; Cabane de Tonnerre, à Mauguio ; Chemin de la Monnaie, à Saturargues ; Les Plantiers à Mudaison) ;

de tranchées de plantation antiques (Lunel Viel, quartier central, Dassargues, à Lunel, La Mougère de Vauguière, à Mauguio ; Las Planas, à Mudaison) ;

de recouvrements sédimentaires, produits par une mobilisation brutale des sols, indice d'un déséquilibre écologique — déforestation, abandon de cultures, alluvionnements intenses, etc. — (Le Verdier, à Lunel-Viel ; Claouse-Les Lanes, à Lunel ; Ambrussum-Le Sablas, à Villetelle ; Chemin de la Monnaie, à Saturargues) ;

de remontées des encroutements carbonatés (localement appelé taparas) lors des labours, dépourvue de mobilier antique, ce qui constitue un indice sûr de zones vierges d'habitat ;

de zones d'épandage pour la fumure, datées par le mobilier roulé et usé qu’on y trouve disséminé (Wilkinson 1982).

 

Une concentration exceptionnelle de cartulaires médiévaux et de cartes modernes

Au Moyen Age, la région est soumise à l'autorité des comtes de Mauguio, dont la motte castrale, originale dans le contexte languedocien, a été fouillée par notre équipe au début des années 1990 (titre 34 – II, 1), à celle des comtes de Montpellier et à celle, de moindre envergure, des barons de Lunel : chacune de ces familles a légué des archives de grand prix (Millerot 1880 ; Germain 1884-1886 ; Malvis 1988 ; Parodi 1992). La tutelle de ces féodaux doit composer avec l'influence prégnante de plusieurs autorités ecclésiastiques puissantes, exerçant leur pouvoir idéologique, politique et économique sur tout le Bas Languedoc oriental, comme permettent de bien le mesurer les cartulaires de leur siège : évêchés d’Agde (Terrin 1969), de Maguelone (Rouquette 1912-27 et 1921-27) et de Nîmes (Germer-Durand 1874), abbayes de Gellone (Saint-Guilhem-le-Désert, Alaus et al. 1898), d'Aniane (Cassan-Meynial 1900), de Psalmodi (inédit : AD Gard, H 106 ; cf. Loys 1679, Florençon 1983), de Franquevaux et de Saint-Gilles (Goiffon 1884). A l'époque moderne, la documentation textuelle médiévale trouve un prolongement précieux dans les compoix terriens des paroisses, certains illustrés de plans parcellaires (Le Roy-Ladurie 1957 ; Soboul 1958).

Au total, cette région du Midi languedocien se singularise par l'abondance et l'extraordinaire richesse de ses cartulaires médiévaux et de ses compoix : ces textes constituent un fonds documentaire d'une valeur inégalée pour étudier la dynamique du peuplement, l'évolution du paysage rural et des modes d'exploitation de l'environnement, la genèse de la microtoponymie (Thomas 1865 ; Germer-Durand 1988 ; Hamlin 1983 ; Florençon 1983 ; Parodi 1983 ; 1987 ; 1992).

Cette contribution des textes à la description des formes d'occupation du sol depuis le haut Moyen Age jusqu'à l'époque moderne se trouve heureusement complétée par une cartographie particulièrement abondante à partir du XVIIe s.

Alimentée au début du XVIIe s. par les cartes exigées par la conduite des opérations militaires contre les Réformés, elle s'enrichit ensuite

des levés des géomètres pour les grands travaux exécutés dans la province, et singulièrement dans la zone lagunaire, comme le canal de Sète au Rhône et les aménagements des deltas du Lez et du Vidourle,

des cartes réalisées à l'occasion de la guerre des Camisards (fin du XVIIe-début du XVIIIe s.),

puis des cartes des diocèses réalisées à l'initiative des États du Languedoc, et de la carte de Cassini (De Dainville 1961 ; Landes 1986).

 

III.2.2. Carte archéologique des cantons de Lunel et de Mauguio (Hérault)

 

De 1986 à 1990, j'ai organisé et encadré, avec Claude Raynaud, les multiples campagnes annuelles de prospection systématiques (2 à 3 par an) qui nous ont permis de constituer progressivement la carte archéologique des deux cantons étudiés (fig. 3.2.-3 : n° 2 et 3), en recensant tous les établissements identifiables au sol ou par photo-interprétation, depuis les stations préhistoriques (aires de taille paléolithiques, habitats et aires d'activité néolithiques et chalcolithiques : Garrido 1990 ; Jallot 1994) jusqu'aux habitats protohistoriques, gallo-romains classiques, tardo-antiques, alto-médiévaux et médiévaux (titres 32, 63, 86, 89, 91, 93, 94, 98, 99 ; Raynaud 1988, 1989).

L'activité de prospection qui a requis, pendant les 5 années du programme, l'essentiel de notre énergie, a été combinée avec la prospection aérienne (campagnes de Gérard Chouquer en juin et septembre 1986 et 1987 : titres 85, 95), la télédétection satellitaire, à partir de 1988 (titre 62 – I), la photo-interprétation classique appliquée à des missions aériennes verticales effectuées par l'IGN et les forces aériennes alliées, lors des opérations de 1944[111] (titres 28, 30, 33 – II, 1), l'étude des textes médiévaux et modernes, l'exploitation des plans cadastraux du XIXe s. pour la mise en valeur des anomalies parcellaires et l'histoire de la morphologie agraire, la recherche sur les microtoponymes révélateurs de l'évolution du couvert végétal, de l'exploitation agro-pastorale des sols et de l'habitat disparu, l'identification et l'analyse des paléosols, des fosses et des fossés comblés et enfouis, en vue d'y repérer les marques de l'anthropisation.

Cette recherche pluridisciplinaire a bénéficié de la rencontre, dans cette région du Languedoc oriental, de plusieurs spécialistes qui ont accepté de coopérer avec nous pour faire progresser rapidement les connaissances sur l'occupation du sol, appréhendée dans la longue durée – de la préhistoire au Moyen Age –, et pour expérimenter la combinaison de techniques propres à générer l'information, à en croiser les données et à élaborer des outils d'inventaire et d'archivage, facilitant la consultation des informations relatives à un événement archéologique ou à un lieu précis. Il convient de préciser que la plupart des chercheurs engagés dans cette collaboration sont de jeunes chercheurs qui ont pu ainsi exploiter les données accumulées collectivement à l'occasion des prospections et des fouilles, pour mener à leur terme leurs travaux pour l'obtention d'une maîtrise, d'un DEA ou d'une thèse, dont nous avons assuré l'encadrement aux côtés des professeurs de Besançon, d'Aix-en-Provence et de Paris qui ont bien voulu recevoir leur inscription[112].

 

En 1989, Claude Raynaud et moi-même avons présenté une demande de crédits auprès du comité d'ATP “Grands projets d'Archéologie métropolitaine” qui a retenu notre projet de recherche sur l'“Espace rural et l'habitat dans la plaine montpelliéraine, durant l'Antiquité et le Moyen Age”. Ce crédit important (100 000 F annuels), acquis pour les années 1990-1991 et reconduit en 1992, a permis à notre équipe de disposer des moyens nécessaires pour confier aux spécialistes des Sciences de la Nature qui collaborent avec nous[113] les analyses des prélèvements opérés depuis plusieurs années dans les unités stratigraphiques des différentes fouilles effectuées sur les habitats, les tombes, les silos et les limites agraires fossoyées des périodes antique et médiévale (titre 91).

En effet, à partir de 1989, nous avons incité nos jeunes collègues à prendre en charge plusieurs chantiers de fouilles sur des sites repérés en prospection et accessibles à la fouille ou menacés par des constructions diverses, afin de préciser notre connaissance du petit habitat dispersé gallo-romain et alto-médiéval (fermes, annexes agraires) et des parcellaires connexes :

1989 : fouille d'une modeste dépendance agraire du Ier s. de n. è. au Cros des Anèdes, à Lunel (Malvis 1989 ; Roger 1993) ;

1990 : fouilles d'une aire d'ensilage tardo-antique aux Pelets et d'une aire de battage du haut Empire à Lunel Viel (Malvis 1991) ; fouille d'un parcellaire tardo-républicain et impérial, connecté à un habitat précoce, aux Lanes, à Lunel (Malvis 1990, 1991 : titre 65 – II, 2) ; fouilles sur la motte castrale de Mauguio et sur un site agraire, constitué d'un parcellaire, d'une aire d'ensilage et d'un tout petit habitat du haut Moyen Age, aux Aires de Saint-Jacques, à Mauguio (Parodi 1991).

1991 : fouille d'une limite parcellaire antique et médiévale en bordure de la voie Domitienne, au Chemin de la Monnaie, à Saturargues (Rinaldi 1991, 1991b : titre 65 – II, 2) ; fouille d'un habitat gallo-romain aux Bouillens, à Vergèze (Roger 1991) ; fouille d’un habitat chalcolithique découvert en prospection (Jallot 1994).

1992 : fouille extensive d'un parcellaire gallo-romain, de fermes tardo-antiques et du secteur ecclésial et cimetérial d'un village alto-médiéval, à Dassargues, à Lunel (Garnier et al. 1992a, 1992b).

1993 : fouille d'une vaste excavation comblée dès l'Antiquité (mare ?) et de limites agraires fossoyées, à l'emplaccement d'un habitat supposé, repéré en prospection, aux Plantiers, à Mudaison (C. Mercier : titre 65 – II, 2).

Poursuite et fin de la fouille de Dassargues (titre 65 ; Garnier et al. à paraître ; Mercier et al. 1993 ; Mercier 1994 ; Mercier, Raynaud 1995 ; Mercier, Raynaud à paraître).

Fouille d’une annexe agraire à Vauguière (Mauguio, 34), comprenant un petit bâtiment de quelques m2 mais d’architecture soignée et une aire de stockage composée d’une soixantaine de dolia disposés en plein champ, sans dispositif de couverture ; fouille partielle d’un (Roger 1993).

1995 : fouille d’un bâtiment gallo-romain, d’une maison des XIIIe-XIVe s. proche d’une nécropole et d’un parcellaire, à proximité d’un habitat médiéval doté d’une église (Saint-Félix de Sinistrargues, à Saint-Sériès, 34), qui s’est installé au cœur d’une uilla tardo-antique (Mercier 1995) ; fouille d’un habitat chalcolithique à Las Planas, à Mudaison (Jallot 1994).

 

En 1990, au terme du programme quinquennal de prospection-inventaire, nous avons sollicité et obtenu de la Sous-Direction de l'Archéologie une “aide à la préparation d'une publication” synthétique sur les données que nous avons accumulées (titre 98). Pour l’essentiel, nous avons veillé à publier rapidement les résultats archéologiques et les premières élaborations d’archéologie spatiale. Il est prévu de terminer le tapuscrit consacré aux résultats des analyses paléo-environnementales dans le courant de l'année 1996 et de le confier à la Revue Archéologique de Narbonnaise.

Nous envisageons en outre de publier une synthèse spécifique à nos travaux sur le littoral lagunaire (cf. titre 62).D'ores et déjà, nous avons rédigé une synthèse sur l'habitat gallo-romain, parue en 1994 dans le tome 8 des Mélanges P. Lévêque (titre 41 (II, 2) ; cf. 42, 67), qui complète les synthèses sur l'occupation néo- et chalcolithique, rédigée par M.-Ch. Garrido pour son mémoire de maîtrise (Garrido 1990), et sur l’occupation médiévale, rédigée par A. Parodi pour sa thèse de doctorat (Parodi 1992) ainsi que l’étude consacrée au territoire de Lunel par J.-M. Malvis, pour son mémoire de DEA (Malvis 1988). En outre, une analyse diachronique a porté sur le rapport de l’habitat du Lunellois avec l’eau, courante ou stagnante (Ripollès-Burdens 1994).

 

III.2.3. Études de cas : habitat groupé et territoire, des oppida aux villages médiévaux

 

Parallèlement à mes activités dans le programme de prospection-inventaire en Lunellois, j'ai effectué, à la demande des archéologues responsables de chantiers de fouille[114], des enquêtes micro-régionales sur la morphologie de l'habitat antique et médiéval et sur la structuration de l'espace agraire environnant des oppida de Lattara (Lattes), d'Ambrussum (Villetelle) et du Castellas à Murviel-lès-Montpellier (Hérault). J’ai réédité l’exercice sur un village médiéval disparu, dont les contours sont fossilisés par une anomalie parcellaire (Saint-Denis de Genestet : titres 27 (II, 1) et 48c – II, 2), et, plus récemment, sur une église disparue, Saint-Côme, à Montpellier, peut-être liée à un établissement du haut Moyen Age (titre 48b – II, 2).

Dans tous les cas, j'ai veillé à apprécier et à mesurer l'impact structurant des limitations gallo-romaines sur l'urbanisme et sur la morphologie viaire et parcellaire, en étudiant son évolution, quand l'histoire ultérieure du site le permettait, jusqu'à l'époque médiévale puis moderne. J'ai mené ces enquêtes en combinant toutes les ressources documentaires disponibles — relevés de fouilles, textes antiques et médiévaux, toponymie, photo- et carto-interprétation — et en croisant les données de l'archéologie du paysage et de la géographie historique avec les données environnementales relatives au substrat (géologie, pédologie et géomorphologie) et à l'évolution du couvert végétal, guidé dans cette démarche par Pierre Poupet, archéologue-pédologue, ingénieur au CNRS (titres 20, 22 (I), 24).

Je compte poursuivre ce type d'approche dans le cadre des travaux engagés par le programme collectif de recherche sur “L'Habitat groupé gallo-romain et les agglomérations secondaires en Languedoc-Roussillon” (Programme H 12 du CSRA, dir. J.-L. Fiches) : je dois à ce titre étudier, avec C. Raynaud, l'environnement spatial des oppida de Villevieille, près de Sommières, de Nages et de Mauressip, en Vaunage (30).

 

 

III.3. Carte archéologique des vallées du Vidourle, du Rhôny et du Vistre (Gard)

 

III.3.1. D'un programme de prospection thématique (1991-1993)…

 

Au terme du programme de prospection-inventaire dans les cantons de Lunel et de Mauguio, j'ai décidé de poursuivre cette activité de prospection de l'autre côté du Vidourle, dans les cantons de Vauvert et d'Aigues-Mortes (fig. 3.3.-3 : n° 7 et 8), auprès de Marie-Jeanne Ouriachi, qui fut mon étudiante à l'Université de Franche-Comté et dont j'ai assuré, avec M. Clavel-Lévêque, la tutelle d'une thèse sur la centuriation dénommée “Nîmes A”, aujourd’hui abandonnée

Cette prospection thématique, engagée à partir de 1991, a adopté la même démarche pluridisciplinaire que celle qui a animé les opérations de prospection-inventaire conduites dans la plaine de Lunel et de Mauguio. On a donc procédé à une investigation fondée sur l'exploitation d'un corpus de données variées : carte archéologique, établie par prospection au sol et prospection aérienne (titres 95 à 97), cartes topographiques anciennes et récentes, cartes thématiques — géologique, géomorphologique et pédologique —, photographies aériennes, images satellitaires traitées, textes antiques et médiévaux.

Notre intérêt pour cette région se justifiait déjà par les menaces qui pèsent sur son patrimoine archéologique, du fait de l'extension rapide des lotissements à la périphérie des agglomérations comme Aimargues ou Vauvert, ce qui contribue à masquer les vestiges du ou des sites primitifs qui ont donné naissance au village actuel, et du développement des grandes voies de communication le long du littoral (élargissement ou construction de routes desservant les stations balnéaires du littoral ; projet de construction d'un tronçon du TGV “Méditerranée” reliant Avignon à Montpellier, réduit en 1995 à un tronçon Avignon-Nîmes : cf. Chouquer 1995).

Au plan strictement scientifique, ce programme se justifiait aussi par l'existence de travaux approfondis portant sur des secteurs périphériques : le Lunellois, sur la rive droite du Vidourle (voir plus haut), le canton d'Aigues-Vives, partiellement documenté par les prospections ponctuelles de J.-P. Brun (Brun 1982 et 1990), la Vaunage, au nord (Parodi et al. 1987 ; Poupet 1990a), et la ville de Nîmes, au nord-est (Goudineau 1976 ; Benoit 1981 ; Christol 1987-88 ; Archéologie à Nîmes 1990 ; Veyrac 1990).

Notre recherche se proposait donc, dans un premier temps, de compléter les connaissances régionales afin d'élargir les possibilités d'une synthèse archéologique et historique, à l'est du Vidourle. Cette région offrait en outre un intérêt majeur pour la reconnaissance de l'emprise sur le paysage de plusieurs centuriations de la colonie latine de Nîmes, qui y ont laissé de nombreux et puissants vestiges (Chouquer 1983 ; Chouquer 1992) : la centuriation “Sextantio-Ambrussum”, cadastre spécifique de la plaine de Lunel et de Mauguio, dont l'extension atteint la longitude de Codognan, et les centuriations “Nîmes A” et “Nîmes B”, dont les alignements parcourent les vallées du Vistre, du Rhôny et du Vidourle, avant de se poursuivre plus à l'ouest, jusqu’au-delà du Lez, vers l'entrée du bassin de Montbazin. Enfin, à l’occasion des fouilles de Dassargues, un réseau a été mis en évidence par un parcellaire dont on a reconnu l’extension dans la plaine alluviale du Vidourle, du Rhôny et du Vistre (réseau Litoraria : centuriation ? titres 65 et 71 – I). Nous nous intéressions tout particulièrement à la manière dont ces aménagements successifs, de grande ampleur, ont structuré le réseau viaire et influencé la répartition de l'habitat antique, puis médiéval (fig. 3.3.-.

Par ailleurs, le secteur étudié présentait une cohérence historique incontestable, qui s'exprime dans les chartes du haut Moyen Age où la région est dénommée Litoraria.

 

Une terre wisigothique

La Litoraria, "la région du littoral", qui désigne la partie du territoire de Nîmes comprise entre la Vaunage (Vallis Anagia) et la mer, apparaît dès 898 dans une charte du Chapitre de l'église cathédrale de Nîmes. Selon A. Parodi (Parodi 1983), cet espace, qui n'apparaît jamais avec le titre de viguerie (vicaria), pourrait pourtant avoir constitué une subdivision de comté. La Litoraria semble donc bien constituer une réalité administrative incontestable durant le haut Moyen Age et sans doute auparavant : au plan religieux, cette spécificité de l'organisation de l'espace se vérifie dans l'existence, à la fin du Moyen Age, d'un "archiprêtré des Goths" dont le chef-lieu est localisé à Aimargues. En outre, la géographie historique de la petite Camargue garde l'empreinte de la présence wisigothique dans plusieurs qualificatifs toponymiques significatifs (Germer-Durand 1988) : fines Gothiae, fossa gothica (autrement dit la roubine Bosoenne, ou canal du Bourdigou, branché sur le Rhône de Peccaïs : L'Homer 1987, p. 49 ; Cabot 1991, p. 21), “Sylve Godesque” (sylva Gotica, XIe s.), Saint-Laurent d'Aigouze (de Goza, XIV-XVe s., pour de Gotia,"de Gothie"), etc.

 

Un territoire de Psalmodi

La Litoraria va connaître un nouveau dynamisme avec le développement du domaine de Psalmodi. Cette abbaye, implantée au VIIIe s. et active jusqu'à sa destruction au XVIe s., s'est constitué un domaine temporel très important dont l'extension est attestée par les nombreux actes rassemblés dans le cartulaire de Psalmodi, encore inédit à ce jour, mais dont P. Florençon a révélé la richesse pour l'archéologie et l'histoire du peuplement dans cette partie du Languedoc (Florençon 1983).

Cet établissement, qui s'inscrit dans le chapelet des “abbayes du sel” (F. Benoit), source d'importants revenus et de pouvoir pour qui en contrôle la production et le commerce, bénéficie du double avantage que lui confère son implantation sur une légère éminence environnée d'eaux lagunaires, qui servent de voie de navigation pour les échanges entre la vallée du Rhône et le littoral languedocien d'une part, et entre la mer et l'arrière-pays cévénol d'autre part, et qu'on peut exploiter en marais salants. D'abord lieu de refuge pour les moines fuyant les Wisigoths, il devient centre de pouvoir en raison de l'attribution de nombreuses églises rurales et autres revenus aux occupants du monastère. Ces donations ont concerné les territoires de nombreuses villae médiévales dont nous avons localisé avec précision l'emplacement de l'habitat d'une partie d'entre elles ainsi que celui d’autres établissements médiévaux (fig. 3.3.-3 et 4): villa Sanctus Remigius (Mas de Saint-Rémy, à Aimargues : titre 96), villa Malapelles (St-Roman, localisé au château d’Andron, à Aimargues (annexe 2), villa Veneranicus (Mas Saint-Michel, à Aimargues : titre 97), Saint-Saturnin de Nodels (Mas Rousseiller-La Condamine, à Aimargues : titres 96), villa Margines (tènement de Saint-Antoine, au Cailar : Chouquer 1995), villa Missignacum (habitat disparu de St-Gilles le Vieux, à Aimargues, dont les abords ont été partiellement fouillés en 1995, dans le cadre des opérations archéologiques sur le tracé du TGV “Méditerranée”), villa Tellianum (La Jasse d’Isnard, à Aimargues : titres 96-97), prieuré de Saint-Pastour, à Vergèze (titre 97), Saint-Vincent de Doulouzargues (Mas de Pébra, au Cailar : titre 97), etc. Nous nous efforçons, par l'étude des textes et par la prospection au sol, déjà très productive de ce point de vue en 1991 et 1992, de reconstituer l'organisation de l'espace rural alto-médiéval, qui peut fournir un cadre de compréhension de l'évolution antérieure. Une première tentative de synthèse a pu être tentée sur la constitution du grand territoire d’Aimargues, progressivement enrichi par l’absorption des territoires des paroisses alentour (titre 97 = Raynaud 1992, 31-35 : annexe 3 ; cf. Raynaud 1995, 9-10). Ces résultats ont été exploités par G. Chouquer pour argumenter son évaluation des vestiges parcellaires concernés par le tracé du TGV “Méditerranée” (Chouquer 1995).

 

Un réseau dense de chemins antiques et médiévaux

De plus, la Litoraria présentait un grand intérêt du point de vue des axes de communication : en effet, l'ensemble des voies terrestres et fluviales qui traversent la région mettent les zones septentrionales et la vallis Anagia (la Vaunage) en relation directe avec le littoral (Clément 1983). Certains itinéraires anciens sont déjà connus (fig. 3.3.-5) : le camin romieu, de Nîmes à Montpellier, le chemin salinié qualifié de "chemin des marais", ou "chemin poissonnier" ou encore "chemin vaunajol", reliant la mer aux Cévènes, et conduisant ici de Calvisson à Aigues-Mortes, la via vacaressa, de Nîmes à Aigues-Mortes, et, bien sûr, la via domitia. Mais il convenait d'en restituer les divers tracés. Par ailleurs, il fallait rechercher d'autres parcours possibles, afin d'approcher au plus près la réalité du rapport voies-habitat. Dans ce cadre précis, nous comptions poser le problème de la réutilisation, comme support d'itinéraires tardo-antiques et médiévaux, des limites (axes cadastraux) des différentes centuriations romaines qui ont structuré le territoire de la cité de Nîmes et dont nombre de vestiges sont particulièrement vigoureux dans le secteur étudié.

 

L'énigme de Vauvert

Au nord-est de la zone, le castrum médiéval de Vauvert constitue une énigme toponymique. On lui attribue au moins trois noms dont l'origine demeure problématique : Veyrunes ou Virunes, attesté dès le XIe s., chef-lieu de la paroisse Saint-Sauveur-de-Védrines (pour Vérines), dont l'église est ruinée en 1570 et dont l'origine du nom peut remonter à la protohistoire, Virinn[ae]  étant mentionnée dans l'"inscription géographique" de Nîmes (CIL XII, 3362) ; Poscheriae, nom donné au castrum dès le XIe s., et Vallis Viridis, qui a donné Vauvert, à partir du XIVe s. (cf. Cabot 1995, 87 sq.). Nous ignorons si ces différentes dénominations se rapportent à un habitat unique — on peut en douter en ce qui concerne les Virunes, à considérer les résultats de la prospection (titres 96-97) —, auquel cas il s'agirait de l'évolution complexe et heurtée de la dénomination d'une même localité, ou si ces appellations correspondent à des habitats différents, ce qui est plus vraisemblable[115].

 

Une terre attractive

Pareille question nous a inévitablement conduits à nous interroger sur les modifications de l'implantation humaine sur le long terme. Les premières campagnes de prospection (1991-1993) nous ont permis de mettre en évidence, outre une station préhistorique en plaine et un habitat chalcolithique localisé sur une éminence dans le lit majeur du Vistre, de nombreux habitats antiques et médiévaux, tant groupés que dispersés, curieusement abondants et concentrés dans des secteurs choisis en raison de l'empreinte laissée par l'habitat disparu dans le réseau viaire et la morphologie agraire (carrefour remarquable ou anomalie parcellaire), la toponymie et l'habitat dispersé actuel pérennisant l’établissement disparu : il se confirme donc bien que la Litoraria a constitué très tôt une région attractive. Encore faut-il remarquer que les gros établissements identifiés (villae ou petites agglomérations) sont généralement dépourvues d’installations annexes et on recense trop peu d’habitats de taille moyenne. Il reste donc à rapporter ces lacunes, quand on a effectué une prospection systématique, à des phénomènes de recouvrements sédimentaires qui ont progressivement colmaté les vallées et les micro-dépressions, ce qui ne peut surpendre dans une vallée qui voit converger trois anciens fleuves lagunaires, au crues brutales et dévastatrices : ce paysage remodelé par des dépôts alluviaux massifs, singulièrement depuis le Moyen Age comme le prouvent les observations d’H. Arnal sur le site de Dassargues, en bordure des alluvions du Vidourle, a effacé une grande partie du paysage antique et ne consent à révéler que les implantations effectuées sur des micro-reliefs ou sur la crête des interfluves, massivement occupés par les établissements médiévaux qui masquent également les éventuelles occupations antiques auxquelles ils ont succédé.

La poursuite de nos travaux dans ce secteur, singulièrement dans la Petite Camargue et sur les cordons littoraux (Pinède de Saint-Jean), devrait nous permettre de compléter notre vision de l'implantation de l'habitat rural et de son évolution dans cette partie du territoire nîmois (mode de distribution de l'habitat, évolution du peuplement, dessertes locales et régionales, accès aux ressources de l'environnement, rapport aux cours d'eau et à la zone palustre, etc.). Cette recherche dégagera de nouvelles données, soigneusement localisées et datées, ce qui améliorera nécessairement la compréhension de l'aménagement agraire d'un ensemble qui se présente comme un large corridor mettant en contact des réalités géographiques aussi différentes que la garrigue, au nord, la costière nîmoise, à l'est, les palus et le littoral de la petite Camargue, au sud.

 

III.3.2. … vers un programme pluriannuel de prospection-inventaire (1994-1998)

 

A l'occasion du développement du programme européen “Archaeomedes” (voir plus loin, § 4.2.), Claude Raynaud et moi-même avons intégré dans la base de données archéologiques réunies pour être croisées avec des données spatiales numérisées et digitalisées, le fichier des sites alors connus en Vaunage (165 sites). Nous avons donc collecté les informations disponibles et accessibles durant l’année 1993 et complété le fichier en effectuant des prospections de contrôle durant l'été et l'automne de cette même année, ce qui nous a permis d'accroître le nombre de sites repérés. L’effort consenti à cette occasion et ses résultats plus qu’encourageants nous ont décidés à élargir le programme de prospection de la Vistrenque en y intégrant la Vaunage et la moyenne vallée du Vidourle, ce qui nous permet de travailler selon un vaste transect géographique, allant des collines de la garrigue à la zone palustre du delta du Vidourle. Nous avons demandé et obtenu, à cette fin, une autorisation de programme quinquennal de prospection-inventaire (1994-1998).

 

Ce programme, en cours de réalisation, doit nous permettre d'atteindre plusieurs objectifs.

1. Il est destiné tout d'abord à compléter la campagne quinquennale consacrée aux cantons de Lunel et de Mauguio, en poursuivant l'enquête, jusqu'alors limitée à la plaine, dans les collines de la garrigue et dans la moyenne vallée du Vidourle, jusqu'à Sommières. Il s'agit donc de terminer la prospection des communes septentrionales du canton de Lunel, anciennes “villettes” de la baronnie de Lunel : Boisseron, Saint-Christol, Saint-Sériès, Saturargues, Saussines, Vérargues, Villetelle (Hérault).

Les travaux en cours de part et d'autre de l'axe emprunté par les moyens de transport rapides (autroute A9, future ligne TGV) rendent cette enquête particulièrement urgente dans les communes fragilisées par les projets induits par ces aménagements : bretelles d'accès, ouvrages d'art, déviation et élargissement des voies existantes, programmes de constructions diverses actuellement à l'étude.

2. Notre programme vise également à poursuivre la prospection de la partie orientale, gardoise, au-delà du Vidourle, de la plaine de Mauguio et de Lunel, que nous avons engagée en 1991 et 1992 et qui a essentiellement porté sur la partie septentrionale et médiane du vaste territoire d’Aimargues, hormis quelques incursions ponctuelles dans des communes limitrophes. On retrouve évidemment, dans cette région de glacis, le problème lié à la densification des voies de communication rapide et à ses effets induits, avec le projet, à terme, de la ligne TGV, dans le nord du canton de Vauvert. Un récent projet de gazoduc, entre Saint-Martin de Crau et Cruzy, va concerner localement la Vistrenque, la vallée du Rhôny à l’entrée de la Vaunage et la vallée du Vidourle.

3. Il s'agit enfin de compléter l'enquête engagée par différentes équipes ou prospecteurs isolés, particulièrement actifs et compétents dans leurs secteurs, singulièrement en Vaunage, dans le bassin de Combas et aux abords du massif du Bois des Lens. Il reste à fédérer ces compétences, à élaborer l’information et à favoriser sa publication.

 

Le cadre géographique

 

L'originalité du projet tient déjà à l'ampleur géographique du terrain d'enquête, qui peut apparaître démesurée. Il faut bien tenir compte du fait que certains secteurs ont déjà été prospectés, ce qui constitue un acquis très précieux pour les zones désormais construites, rongées par l'érosion[116] ou livrées à la friche par la déprise agricole : il s'agit alors, lorsque c'est encore possible, de contrôler certaines découvertes qu'ont bien voulu nous signaler leurs inventeurs[117] pour confirmer et préciser les informations existantes sur l'emprise d'un site et la datation de son mobilier.

Pour le reste, nous adaptons la technique d'enquête à la nature du terrain à parcourir et à la sensibilité des secteurs en fonction des limites à l'investigation et des menaces qui pèsent sur leur patrimoine archéologique, ce qui nous a conduit à définir des priorités dans la chronologie des campagnes annuelles : en 1993 et 1994, nous avons effectué la prospection systématique de tous les secteurs visibles du grand territoire communal de Calvisson, nourri du démembrement des paroisses alentour au cours du Moyen Age et à l’époque moderne et dont le chef-lieu constitue la plus grosse agglomération de la Vaunage (titre 100). En 1995, nous avons poursuivi l’enquête au nord, en prospectant la commune de Saint-Côme et Maruéjols, et au sud-est de Calvisson, en prospectant la commune de Boissières (titres 101 et 102). En 1996, nous avons prospecté en totalité des communes de Nages et de Saint-Dionisy, et, partiellement, les communes de Clarensac et de Congénies.

 

Ce qu'il faut souligner dans la dimension géographique de la zone retenue, c'est le fait qu'elle réunit les différents types d'unités géographiques qui caractérisent le Languedoc oriental, alors que les campagnes de prospection du Lunellois et de la Vistrenque avaient privilégié la plaine (fig. 3.3.-6). On trouve du nord au sud :

 

a) les ultimes reliefs des garrigues calcaires sous-cévenoles, culminant entre 200 et 300 m. Au sein d’une topographie adoucie de plateaux et de collines, propre à un aplanissement généralisé, se dessine en creux le milieu des bassins et des vallées qui entaillent assez profondément les anciennes surfaces d'érosion et dont on imagine assez l'intérêt pour l'implantation des activités humaines et les échanges entre les communautés agro-pastorales.

L'un de ces bassins est une forme de relief appalachien, postérieure au façonnement de la surface fondamentale d'érosion (Fabre 1984, p. 7) : il s'agit de la macro-combe de la Vaunage, située entre Nîmes et Sommières, qui se présente comme une vaste dépression dont l'altitude moyenne varie entre 60 et 40 m et qui résulte d'une inversion de relief (Poupet 1990, p. 390), à l'instar du bassin de Murviel-lès-Montpellier. Elle est due à l'érosion du cœur d'un dôme anticlinorial de roches tendres (marnes et calcaires argileux du Valanginien), surmontées par des calcaires durs de l'Hautérivien inférieur, sur lesquelles se sont implantées, du Bronze Final au second Age du Fer, les agglomérations protohistoriques qui cernent le bassin (Roc de Gachonne, La Font du Coucou, La Liquière, Mauressip, Roque de Viou, les Castels, à Nages : synthèse dans Py 1990). La dépression est tapissée par des formations dues à l'érosion, des colluvions datées du Mindel au Würm et constituées de cailloux calcaires, pouvant être localement cimentés par du calcaire en masses bréchiques (“sistres”) et de limons en lits alternés (Berger 1974, p. 9-10). S’y sont développés des sols bruns calcaires, souvent affectés par des problèmes d’hydromorphie, à des profondeurs variables et aux causes multiples.

Guilhem Fabre, directeur de recherche au CNRS, géographe spécialiste des karsts du Languedoc oriental (Fabre 1980), auteur de la carte géomorphologique du Languedoc oriental (Fabre 1984), a bien voulu rejoindre notre équipe et conduire une étude spécifique sur la topographie de la combe (microreliefs de la plaine et modelé des versants) et sur l’hydrographie superficielle et souterraine. C’est que l’aménagement des pentes durant l’Antiquité protohistorique et gallo-romaine et leur impact sur les processus érosifs suscitent un débat très excitant (Sapin 1981 ; Poupet 1990).

 

b) l'extrémité sud-ouest du plateau-terrasse de la Costière du Gard, limitée ici par un talus profondément découpé par l'érosion (Vauvert), et séparée des garrigues par la dépression de la Vistrenque, aux pieds de Nîmes.

 

c) la partie orientale de la plaine de Mauguio et de Lunel, qui s'étend au pied des garrigues et de la Costière jusqu'aux étangs et marais littoraux de la Petite Camargue, à l'extrémité occidentale du delta du Rhône (Le Cailar, Saint-Laurent d’Aigouze) ;

d) la zone littorale, constituée ici par le milieu instable des multiples deltas qui convergaient vers l'Étang de Mauguio, derrière le cordon littoral sableux (branche occidentale du Rhône, Vistre, Rhôny, Vidourle).

A l'ouest de la Litoraria, après le franchissement de la cluse de la Roque d'Aubais taillée dans la crête des calcaires valanginiens, le Vidourle étale le large éventail de ses alluvions entre Lunel et Aimargues, relayées jusqu'au piedmont de la Costière par celles de la Cubelle, du Rhôny et du Vistre. S'y sont développés des sols d’apport alluvial, à forts caractères d'hydromorphie dans les anciens deltas. Ils occupent massivement sinon exclusivement l'espace au sud d'Aimargues, entre Lunel et la Costière.

Le Vidourle est un petit fleuve côtier, qui descend des Cévennes mais dont la plus grande partie du bassin versant est dans les garrigues. Ses crues, les “vidourlades”, sont redoutables (Gaussen 1937 ; fig. 3.3.-7) et son delta est d'autant plus large que son cours, erratique, se perdait durant l'Antiquité et le haut Moyen Age dans la zone palustre, à l'instar des cours d'eau voisins qui venaient compliquer la hiérarchisation de son embouchure dans l'Étang de Mauguio. Son endiguement sera progressif, longtemps freiné par les revendications contradictoires des communautés riveraines et des autorités laïques ou ecclésiastiques concernées par l'exploitation des basses terres et des palus. On sait qu'au Moyen Age (on s'en soucie dans un texte daté de 1299[118]) on canalise son cours de Gallargues à Marsillargues, puis jusqu'à la Terre de Port, propriété, à Saint-Laurent d'Aigouze, du marquis de Calvisson, d'où il gagnait l'Étang de Mauguio et le canal de la Radelle, qui n'est que le cours canalisé d'un bras occidental du Rhône, le Rhône de Canavère. Au début du XIXe s., la branche sud de ce delta maîtrisé est prolongé par un canal jusqu'à l'Étang du Repausset et à la Grande Roubine d'Aigues-Mortes, au Grau du Roi, pour rejoindre la mer (Daumas 1951, 217-220 ; Ambert 1986, 23 et 28, n. 10 ; Poupet 1990, 407 ; Ambert 1992a, 1992b, Ambert-Chabal 1992 ; titre 62 (I), p. 80-81).

Le Vistre, nettement moins puissant que son voisin, a été rejeté au pied de la Costière de Vauvert par les alluvions du Vidourle. Son lit naturel, le vieux Vistre, au cours sinueux, a été doublé par un lit nouveau, un canal à sections rectilignes achevé au milieu du XVIIIe s. qui se jette dans le canal de la Radelle. Le Vistre est devenu artificiellement l'affluent du Vidourle, comme ont été asservis au Vistre le Rhôny, en amont du Cailar, et la Cubelle, à hauteur de la pointe d'Anglas.

C'est dire que ces dépôts alluviaux massifs sont très récents (Arnal 1984, 16), occupés dans la zone littorale par des sols alluviaux à forts caractères d'hydromorphie, puis par des sols hydromorphes minéraux ou peu humifères, à gley, salés, voire par des sols salins à pseudogley de surface, à proximité de Psalmodi et de l'étang de Mauguio. En même temps, c'est souligner le caractère nécessairement particulier des prospections à conduire dans ce type de milieu, de drainage et de conquête agricole encore plus récents et de stabilisation très artificielle. On compte y pratiquer des prospections sélectives, par transects, pour tester l'efficacité d'une telle investigation et pour y repérer l'existence éventuelle de gisements lagunaires installés sur des “îles”, des paléoreliefs désormais colmatés, à l'instar de l'abbaye de Psalmodi et de l'habitat antique qui l'a précédée, ou du hameau protohistorique de Port Vielh, daté du VIIe s. av. n. è. (Gutherz 1976 et Py 1990, p. 50, fig. 23 et 301-302).

 

Un contexte agricole propice à la prospection

 

La prospection embrasse quatre “régions agricoles”, au sens que donnent à ce concept les agronomes, c'est-à-dire une région dont la cohérence est définie par la similarité des caractéristiques physiques et agronomiques (De Ravignan 1990, 38). Au nord-ouest, les Soubergues ou “coteaux”, au nord de Lunel ; au nord-est, les garrigues et leurs bassins ; au milieu, la plaine viticole du Bas-Languedoc, y compris le plateau-terrasse de la Costière du Gard ; au sud et au sud-est, les palus de la Petite Camargue (ibid., p. 40-41) (fig. 3.3.-6).

Pour l'essentiel, le paysage oppose les reliefs occupés par la garrigue et les champs ouverts de la plaine, de la Costière, des coteaux cultivés en vigne et des bassins de la garrigue. L'utilisation des terroirs est variée. Au nord-ouest, les terroirs de coteaux portent un vignoble bénéficiant de l'appellation d'origine “Coteaux du Languedoc”. Au nord-est, outre-Vidourle, commence le domaine de l'appellation “Costières du Gard”, dont les vignobles bordent notre zone de prospection à l'Est (fig. 3.3.-8). Entre ces deux zones à production de qualité, la vigne continue à dominer un paysage, où elle tend toutefois à régresser au fur et à mesure que l'on descend vers le littoral (fig. 3.3.-9). Au sud de la RN 113, les emblavures, les oléagineux, l'arboriculture fruitière et les productions maraîchères ont remplacé la vigne. C'est souligner le fait que les zones cultivées n'opposent pas d'obstacles particuliers à la prospection systématique telle que nous l'avons toujours pratiquée, à condition de multiplier les campagnes annuelles pour profiter des saisons où la visibilité est optimale.

Cela dit, nous avons pu nous convaincre, durant ces trois années de prospection, de l'urgence d'une intervention dans les secteurs de piedmont, atteints par une érosion spectaculaire dans les pentes incisées par des ravins très profonds et particulièrement instables (Vaunage) et par la déprise agricole, qu’on observe également en plaine, aux abords des villages gagnés par l'habitat pavillonnaire, les équipements sportifs et de loisirs, les zones d'activité économique.

 

Enjeux historiques

 

On trouvera, en annexe 4, un texte de C. Raynaud rédigé pour le programme Archaeomedes en vue de brosser un tableau historique de l’occupation de la Vaunage. Il me paraît inutile de recommencer l’exercice, même si le bilan, dressé en juin 1994, au moment où débutaient nos prospections systématiques, ne prend pas en compte les résultats de notre enquête. Mais, en l’état, cette synthèse offre un constat éloquent des travaux nombreux, et de qualité, effectués dans une région très attractive pour l’archéologie, l’histoire et la géographie historique.

Si on compte, dans cette abondante production, beaucoup d’articles et de monographies livrant les résultats des recherches conduites en Vaunage, ces éclairages sur certaines phases du peuplement (préhistoire : Roger 1986 et 1992 ) et sur certaines formes d'habitat, essentiellement les oppida de l'Age du Fer (Garmy 1976, 1979 ; Py 1978, 1990 ; Py et al., 1984), ainsi que les premiers inventaires de données archéologiques et textuelles sur les périodes historiques (Pottrain 1974 ; Aliger 1965, 1980, 1982 ; Bessac et al. 1979 ; Bessac 1993), soulignent le contraste avec de vastes zones d'ombre : phases de peuplement peu connues comme l'Antiquité tardive et le haut Moyen Age, secteurs géographiques non prospectés, imprécisions ou lacunes de la carte archéologique qui interdisaient, jusqu’alors, toute synthèse sur la dynamique du peuplement depuis le second Age du Fer et sur les étapes de la conquête des terres. En bref, on en conclut que la Vaunage n’est occupée que dans sa périphérie et sur ses marges, les oppida protohistoriques occupant les sommets périphériques, les fermes antiques et les villages antiques et médiévaux colonisant les bas de pente. Trois années de prospection ont déjà ruiné cette perception caricaturale de l’occupation de l’espace. Mais il reste à promouvoir une réflexion d’ensemble sur l’évolution du système du peuplement, sur la structuration des terroirs et sur l'organisation des systèmes agraires. Il convenait donc de partir des connaissances anciennes, déjà contrôlées par P.-Y. Genty et l'équipe du projet Occupation des Sols en Gardonnenque, et de les compléter en systématisant l'enquête pour obtenir une carte archéologique homogène[119], reliant et intégrant les secteurs déjà pourvus d'informations. La collecte systématique des données, déjà achevée pour la moitié occidentale du bassin, se poursuit vers l’extrémité nord-orientale, la plus affectée par l’habitat pavillonnaire en pleine expansion à la périphérie de l’agglomération nîmoise, avec le concours d’un étudiant nîmois, inscrit à la MST de Toulouse, Olivier Boyer. Un certain nombre de chantiers s’offrent à l’équipe :

– caractérisation de l’occupation protohistorique, dont l’habitat perché est relativement bien connu tandis que l’occupation de plaine est ignorée.

Un travail de maîtrise va être engagé sur ce thème par une étudiante de Besançon qui a participé à plusieurs de nos campagnes de prospection, Laure Nuninger, en intégrant les données inédites déjà disponibles sur les établissements découverts en plaine. Elle bénéficiera du soutien de deux spécialistes de la céramique protohistorique, M. Py, directeur de recherches au CNRS, qui a beaucoup fouillé dans cette région, et L. Sauvage, contractuel de l’AFAN, qui participe ponctuellement à nos prospections.

- analyse du processus de romanisation dans une région fortement marquée par l'occupation protohistorique et où deux agglomérations protohistoriques jouent un rôle essentiel au premier siècle de la conquête (Mauressip, Nages).

– individualisation des différentes phases du peuplement gallo-romain : il s’agit d’en mesurer les rythmes singuliers, en comparant les créations, les maintiens, les abandons d'habitat, de préciser les modalités de la dispersion ou du regroupement de l'habitat, en parallèle avec l’étude des formes d'expansion territoriale, en essayant de proposer, comme nous l'avons fait pour le Lunellois, une évolution des réseaux d'habitats aux différentes époques : c’est ce que nous venons de tenter dans le chapitre 5 de l’ouvrage rédigé avec les géographes de Paris, en mettant en valeur le rôle des oppida indigènes dans la diffusion de l’habitat dispersé gallo-romain (titre 5) ;

– caractérisation du processus de “médiévalisation”, à l'instar de ce que nous avons déjà tenté pour la Vaunage et la plaine et Mauguio et de Lunel (Parodi 1987 et 1992) : part de l'héritage antique, nature des habitats capables de perdurer, formes de transition, rythmes et formes de la formation villageoise, dont le paysage actuel porte encore la forte empreinte, mise en place et évolution des réseaux d’habitat, compliquées par le jeu contradictoire des ambitions féodales et ecclésiastiques. Dans cette partie du travail, la confrontation entre les textes livrés par les cartulaires ecclésiastiques et les données de prospection est du plus grand intérêt, comme l'ont déjà démontré les travaux d'A. Parodi, que prolonge et élargit aujourd’hui les travaux plus récents de C. Mercier, doctorante et allocataire de recherche à l’université de Provence, qui étudie ces processus dans la basse et moyenne vallée du Vidourle.

Nous envisageons, par ailleurs, de poursuivre en Vaunage et en Litoraria l’investigation approfondie, par la fouille, de certains établissements, singulièrement les petits établissements de plaine dont il faut éclairer la nature et les fonctions : il a été ainsi possible, grâce à la compréhension d’un viticulteur, propriétaire du gîte rural qui accueille notre équipe lors des prospections en Vaunage, de fouiller un petit établissement rural du haut et bas empire, découvert ce printemps aux Espériau, à Nages (fouille de C. Raynaud).


IV. Habitat et milieu géographique : croisement des données archéologiques et spatiales

 

 

IV.1. Typologie et hiérarchie de l’habitat rural

 

Dès 1985, en entamant ma collaboration avec Claude Raynaud, j'ai souhaité croiser les données ponctuelles archéologiques avec des informations relatives au paysage antique. Comme je l’ai déjà signalé plus haut, j'ai tenté, sans succès, faute d'une réflexion suffisante sur les descripteurs adéquats, d'étudier le rapport entre l'implantation des sites du Lunellois et les limitations gallo-romaines reconnues dans cette région (cf. titre 58 – II, 1), en recourant à l'Analyse Factorielle des Correspondances.

 

IV.1.1. Typologie de l'habitat antique du Beaucairois (Gard)

 

Cette expérience inaboutie m’a permis toutefois de me familiariser avec cet outil et cette méthode statistique et nous a conduits, Jean-Luc Fiches et moi-même, à appliquer la méthode à un corpus d'une cinquantaine de sites du Beaucairois, en cours d'étude pour la publication collective sur l'antique Beaucaire, Ugernum. (Bessac et al. 1987). Nous avons, avec le concours de Jean-Jacques Girardot, affiné progressivement les descripteurs archéologiques et paysagers fournis par Jean-Luc Fiches et ses collègues archéologues et effectué les analyses statistiques dont les résultats ont été publiés dans la synthèse sur Ugernum et dans Gallia (titre 26 – II, 1).

 

IV.1.2. Typologie de l'habitat antique et médiéval et dynamique du peuplement en Lunellois

 

Cette première tentative de typologie des habitats antiques rapportés à leur contexte topographique, pédologique, parcellaire et viaire, a été suivie d'une seconde analyse, appliquée à un corpus d'une trentaine de sites du Lunellois occidental, dans le cadre d'une étude collective sur la structuration du territoire de la commune de Lunel Viel et de ses marges. En tenant compte des acquis et des limites de l'étude du Beaucairois, nous avons réussi, avec Anne Parodi et Claude Raynaud, à affiner les modalités, ou caractères, des descripteurs archéologiques, entre autres en élargissant le spectre diachronique de l'étude, qui prend en compte les sites tardo-antiques et médiévaux, et en distinguant la date d'implantation et la durée d'occupation, et à diversifier les descripteurs paysagers, en créant trois nouveaux descripteurs pour le rapport au réseau viaire et en mesurant l'impact du site sur le paysage ultérieur, tant dans la toponymie que dans une anomalie parcellaire ou viaire (titre 40 – II, 2). Cette approche a été récemment encore améliorée à l'occasion d'une analyse appliquée à plus de 100 sites gallo-romains des cantons de Lunel et de Mauguio, datés de la conquête au Ve s., où nous avons créé un descripteur nouveau, celui des terroirs, répartis en 7 modalités, en combinant les catégories topographiques et géomorphologiques avec les unités de sols (titre 41 – II, 2).

 

 

IV.2. Recherche sur les causes naturelles et anthropiques de la mobilité de l'habitat antique dans la vallée du Rhône

 

Cette approche a été dynamisée, de 1992 à 1994, par un projet de recherche financé par la communauté européenne,Understanding natural and anthropogenic causes of soil degradation and desertification in the mediterranean basin, dirigé par Sander van der Leeuw, professeur à l'Université de Cambridge. Il s'agissait d'étudier les phénomènes de dégradation des sols, d'aridification et de désertification affectant certaines régions de l'Europe méditerranéenne, en essayant de mesurer l'impact spécifique des facteurs naturels (péjoration climatique occasionnée par un réchauffement de l'atmosphère, dégradation des sols due à des modifications du substrat) et de la pression anthropique perceptible dans l'exploitation intensive des sols cultivés ou des pâtures, l'abaissement de la nappe phréatique par exploitation excessive et dispendieuse de l'eau, la déforestation massive des bassins versants, facteurs de déséquilibres écologiques irréversibles et de crises érosives brutales, l'assèchement des terres hydromorphes et l'atterrissement des palus, etc.

Dans le cadre d'une enquête concernant plusieurs zones choisies en Grèce (Épire et Argolide), en Espagne (bassin de Vera) et en France (vallée du Rhône), en raison de leur situation emblématique, tant par leur fragilité à des modifications climatiques que pour les conséquences repérables de processus de dégradation engagés dès l'Antiquité, Sander van der Leeuw nous a confié, à Jean-Jacques Girardot et moi-même, le soin d'animer une réflexion sur la “Mobilité de l'habitat antique” au sein du projet pluridisciplinaire consacré à la “Vallée du Rhône”. A cette fin, nous avons réuni[120] les collègues archéologues[121] regroupés dans le projet collectif “Occupation du sol en Narbonnaise dans l'Antiquité et le Moyen Age”[122], dont j'ai assuré la coordination de 1986 à 1989 (titre 61), et dans le GDR 954 “Archéologie de l'espace rural méditerranéen”, dirigé par Jean-Luc Fiches et dont j'anime l'opération de recherche “Territoires”[123]. L'objectif était de soumettre les fichiers de sites (934 sites retenus, au total[124] : fig. 4.2.-1), homogénéisés à cet effet, à des traitements statistiques (Analyse Factorielle des Correspondances, Classification Ascendante Hiérarchique) en vue de dégager les éléments d'une typologie et de comprendre, autant qu'il était possible, les facteurs de disparition ou de pérennisation des habitats antiques en fonction de leur contexte paysager et du contexte historique. Pour ce faire, nous avons combiné des descripteurs purement archéologiques (superficie, matériaux de construction, mobilier, actvité attestée, date d'implantation, durée d'occupation, occupation antérieure sur le site, etc.) et des critères environnementaux (topographie, pédologie[125], pente, orientation de la pente, répartition des différents types de pentes alentour, niveau d’ensoleillement du site et alentour, distance à l'eau, densité des chemins alentour, impact paysager, etc.).

Nous avons entrepris de cerner l'environnement des sites en utilisant les ressources des données altimétriques numérisées par l’IGN et de la télédétection[126] afin de constituer une partie de l'information qui fut exploitée par différents descripteurs paysagers. Pour ce faire, des scènes Landsat couvrant les secteurs retenus en raison de l'information archéologique déjà disponible (Languedoc oriental : plaine de Lunel-Mauguio, Vaunage, Uzège ; Vallée du Rhône : Alpilles, Haut Comtat, Tricastin, Valdaine) ont été corrigées et redressées avec le carroyage Lambert fourni par le “modèle numérique de terrain” (MNT) réalisé par l'IGN, puis enrichies par les coordonnées Lambert des sites repérés (fig. 4.2.-2 et 3). L'opération a été confiée au laboratoire UNISFERE, auprès duquel j’ai représenté le programme “Archéomedes”[127]. Un premier niveau de traitement a livré une classification des sites retenus en fonction du contexte topographique local, mesuré par le pourcentage et l'orientation de la pente à l'emplacement du site : cette approche a été réitérée sur les pentes situées alentour dans un disque d’un kilomètre de rayon. Ces données ont permis de calculer l'énergie solaire reçue à l'emplacement du site et, en moyenne, dans un rayon de 1 km alentour.

UNISFERE a poursuivi son étude en caractérisant le contexte radiométrique des sites, qui mesure l'énergie électromagnétique émise, diffusée ou réfléchie par les objets situés à la surface terrestre. On a pu, à ce niveau, déjà différencier les sites en fonction du substrat et des terroirs occupés, du couvert végétal environnant, de l'hygrométrie et de l'hydromorphie, etc., envisagés dans un rayon de 1 km. Pour l’essentiel, cette information a permis de distinguer les zones sèches des zones humides, et de préciser l’emprise des secteurs en eau et des secteurs à sols humidesL Les résultats du traitement effectué avec les canaux de l’infrarouge moyen de Landsat TM ont été corrigés, sous forme de masques, par les données fournies par la base européenne de données satelltaires Corine Land Cover (fig. 4.2.-4).

Par ailleurs, nous avons eu la charge d'organiser l'enrichissement progressif d'une base de données qui, à l’origine devait utiliser les ressources du système d'information archéologiques ARCHIS[128], mis au point par le  Service national d'enquêtes archéologiques des Pays-Bas (ROB)[129], connecté à un Système d'Information Géographique géré par par le RAAP d'Amsterdam[130]. Nous avons organisé la collecte et confié à cet organisme les diverses catégories d'informations qui permettent de croiser les données archéologiques avec les données géographiques et paysagères, soit parce qu'elles étaient livrées par la cartographie thématique disponible ou par les bases de données numérisées existantes — géologie, pédologie, végétation, pluviométrie, ressources en eau, BD Carto de l'IGN —, soit parce que les traitements effectués par UNISFERE et par le RAAP étaient en mesure de produire de nouveaux descripteurs environnementaux[131]. Dans les faits, il n’a pas été possible de recourir au système ARCHIS, mais la base de données archéologiques a pu être exploitée par des tris à plat et des tris croisés, réalisés grâce à un gestionnaire de données mis au point par J.-J. Girardot avec le logiciel HyperCard (ArchaeBase 1994, annexe 5). A partir de ces comptages, j’ai tenté d’analyser, avec C. Raynaud, l’évolution de la diffusion de l’habitat rural, caractérisé par  l’essor du Ier s. av. J.-C. et surtout du Ier ap. J.-C., une phase de rétraction à partir du IIe s. et une seconde phase de diffusion aux IVe et Ve s. (titres 104 (III, 2), 19-54, et 5 (III, 1).

Outre ma participation au processus de collecte des données archéologiques, au travail d’homogénéisation de leur description, au choix des descripteurs archéologiques et géographiques, à la définition de leur structure interne, j’ai animé un groupe de travail sur l’homogénéisation de l’information pédo-agrologique pour permettre sa gestion et son exploitation dans le SIG développé à Amsterdam (titre 104, 115 sq.).

Nous avons pu opérer une première analyse factorielle sur les seuls descripteurs archéologiques – les descripteurs géographiques étant eh cours de calcul – durant l’été 1993. J’ai présenté ses résultats au cours du workshop organisé à Valbonne en septembre 1993. J’ai procédé à l’interprétation des résultats de l’analyse factorielle des correspondances pour proposer et commenter la typologie des établissements gallo-romains avec J.-J. Girardot et C. Raynaud (titre 104, 54 sq.).

Ensuite, nous avons croisé la typologie archéologique et situationnelle* des établissements avec la typologie topographique et sitologique* et la typologie des fçnages englobant les sites (combinaisons de terroirs), toutes deux établies par UNISFERE, à partir de leurs propres travaux et des calculs effectués par Philip Verhagen sur le SIG qu’il a développé à Amsterdam (RAAP). Cette analyse multivariée, que nous qualifions dans le rapport Archaeomedes d’Analyse factorielle générale, a donc consisté à croiser, par cette méthode statistique, les typologies fournies par 3 analyses facorielles différentes : chacun des établissements retenus pour cette analyse générale, soit 865 sur les 934 livrés par les collègues archéologues, c’est-à-dire tous les sites pour lesquels nous disposions d’une information complète, au plan topohgraphique et pédologique[132], se trouvait donc caractérisée dans chacune des 3 typologies calculées ; autrement dit chacun des sites était décrit par 3 variables : sa classe archéologique, sa classe topo-géographique, sa classe pédo-agrologique.

Les résultats complexes de cette Analyse factorielle générale sont exposés en détail dans le rapport Archaeomedes (titre 104, 169 sq.) et résumés dans la communication que j’ai présentée au nom de mes collègues aux journées d’Antibes d’octobre 1994 (Favory et al. 1995 = titre 66 (III, 1).

J’ai coordonné l’activité d’un groupe de travail sur l’évaluation des compétences agrologiques des sols par l’agronomie romaine, à partir des témoignages de Columelle et de Pline l’Ancien : cette enquête lexico-sémantique a été engagée pour tenter de vérifier si les variations de tarifs de location des terres attestées dans le cadastre B d’Orange ont un rapport avec les qualités des sols concernés et avec les contraintes qui limitaient éventuellement leur exploitation agricole (pierrosité excessive, texture trop argileuse, trop sableuse, hydromorphie plus ou moins profonde, plus ou moins durable, capacité de rétention en eau insuffisante, etc). Cette approche a été développée avec Marie-Pierre Zannier, doctorante en Histoire ancienne, qui a effectué le dépouillement des textes agronomiques antiques (titre 104, 73-113), et avec Thierry Odiot et Jean-François Berger, pour établir un catalogue des sols du Tricastin concernés par les contrats de location des terres publiques mentionnés dans certaines centuries du cadastre B d’Orange. Il s’agissait de comparer la typologie agrologique des sols issue de l’exploitation des textes agronomiques antiques et la typologie des sols du Tricastin établie à partir des classifications pédo-agrologiques actuelles, puis de croiser cette information avec les données chiffrées livrées par les contrats du cadastre B (superficie des terrains proposés à la location, tarifs de location). Cette approche a été effectuée en recourant à une analyse factorielle dont j’ai assuré l’interprétation (titre 104, 235 sq.).

 

Un des prolongements inattendus de l’expérience Archaeomedes, dont j’ai déjà souligné la profonde influence qu’elle a exercée sur ma pratique scientifique, a été l’opportunité d’engager une collaboration intense et durable avec les géographes de l’équipe PARIS (URA 1243 du CNRS, Paris I), spécialisés dans l’analyse spatiale des réseaux urbains. Bien qu’ils fussent nos partenaires implicites dans l’approche du système de peuplement dans la vallée du Rhône, étant chargés d’analyser son évolution aux XIXe et XXe s., nous n’avons pu concrétiser cette collaboration dans le cadre trop bref du premier projet Archaeomedes (1992-1994). Après la remise de nos rapports respectifs, en juillet 1994, nous avons décidé de réunir nos efforts sur un projet commun de publication, à l’initiative de Sander van der Leeuw, coordinateur du projet Archaeomedes, et de Denise Pumain, responsable de l’équipe PARIS.

Il s’agissait d’offrir à un lectorat large, composé d’archéologues, d’historiens, de géographes, de sociologues et autres spécialistes de Sciences humaines, les résultats majeurs du programme Archaeomedes sur la vallée du Rhône. Le travail en commun a porté sur la rédaction de la plupart des chapitres de cet ouvrage à paraître chez Economica/Anthropos (collection Villes), pour en faciliter la lecture aux non-spécialistes de la discipline à l’origine de tel ou tel chapitre particulier. Mais il nous a paru essentiel de tenter une approche commune sur un cas expérimental, celui du Languedoc oriental, où la richesse et le niveau d’élaboration du dossier documentaire permettait une collaboration efficace et productive.

Nous avons donc essayé de présenter et d’interpréter l’évolution du système du peuplement dans la très longue durée, de la conquête romaine au XXe s., ce qui représentait une expérience inédite, aussi bien pour les archéologues, jusqu’alors contenus dans la documentation relative aux établissements antiques et médiévaux, que pour les géographes, traditionnellement attachés à l’analyse statistique des dénombrements démographiques et des bases factuelles disponibles à partir du XIXe s.

Chacune des équipes a dû faire un bout de chemin l’une vers l’autre pour assurer la continuité chronologique de la base de données constituée à cette effet (annexe 6). En outre, comme je l’ai déjà souligné au début de cette synthèse, chacune des équipes a dû consentir un effort d’acculturation pour comprendre le discours et les exigences de l’autre et prendre la mesure des données et des méthodes d’analyse utilisées par l’équipe partenaire.

Les archéologues ont tenté d’apprivoiser les méthodes les plus actuelles de l’analyse spatiale tandis que les géographes spécialistes de la dynamique des interactions au sein des réseaux urbains découvraient l’habitat rural dispersé et les agglomérations secondaires, et l’épaisseur chronologique et historique des faits et ds processus dont ils analysent la phase ultime.

Le chapitre qui suit donne la substance du chapitre rédigé avec les géographes : j’ai assuré avec Claude Raynaud, dont la contribution est précisée, la rédaction des passages consacrés à la présentation de la base de données, à la structuration des descripteurs que nous avons mis au point pour cette analyse et à l’expoitation des résultats des différents traitements statistiques qui en ont permis l’exploitation. L’analyse factorielle des correspondance a été réalisée par Jean-Jacques Girardot, après un contrôle de la base par Lena Sanders et Hélène Mathian. L’évaluation de la significativité des descripteurs a été effectuée par Lena Sanders (annexe 7) tandis qu’Hélène Mathian opérait une classification des établissements en croisant quatre variables retenues pour leur pouvoir discriminant, effectuait la cartographie automatique des différents résultats obtenues et élaborait un modèle de réseaux d’habitat à partir des différentes classifications réalisées par les deux équipes.


V. L’évolution du système de peuplement en Languedoc oriental

 

 

Cette approche est consacrée à l’évolution d’un système de peuplement dans la longue durée. Une durée nettement plus longue et plus continue que celle qui a été retenue dans le premier programme Archaeomedes, où les archéologues ont analysé une base de données relatives à l’habitat occupé entre la conquête romaine et la fin du Ve s. (annexe 6), et où les géographes ont étudié l’évolution récente du peuplement de la vallée du Rhône, aux XIXe et XXe s. (chap. 4). L’apprentissage mutuel des outils et des méthodes des uns et des autres nous a incités à envisager une collaboration active pour analyser ensemble l’évolution du système de peuplement depuis la mise en place de l’habitat gallo-romain, à partir de 120 av. J.-C., jusqu’à la période actuelle.

Les conditions d’une telle aventure se trouvaient réunies en Languedoc oriental, où nous disposions d’une base de données archéologiques sur l’habitat antique et médiéval. On a repris le fichier des établissements antiques enregistrés dans la base Archaeomedes (Lunellois, 119 et Vaunage, 165) et on l’a élargi à de nouveaux établissements antiques découverts depuis 1992 et aux établissements médiévaux, soit un total de 679 établissements (annexe 6 ; fig. 5.-1).

 

Les enjeux historiques d’une étude de l’habitat sur la longue durée

(Claude Raynaud)

Enracinée dans la perception du peuplement des campagnes françaises, l'importance de l'héritage antique nourrit depuis près de deux siècles les études de géographie historique. Bénéficiant de la fameuse "paix romaine", les gaulois conquis auraient alors accédé à la plénitude de leurs moyens et jeté les bases d'un peuplement durable, particulièrement dans les régions méditerranéennes qui lui seraient redevables d'une large part de leur paysage. Sans craindre le paradoxe, cette vision historique fait ensuite la part belle aux ravages et à l'hémorragie démographique de la "période barbare", qui aurait détruit l'empire sans gommer cependant le soubassement antique. Sur ces décombres d'un passé grandiose, la société féodale aurait ensuite, avec sa vitalité un peu rugueuse, conforté la trame du peuplement et occupé les dernières mailles vacantes. A l'orée du second millénaire, se seraient ainsi fixés les cadres qui depuis lors rythment le territoire: village, bourg, et, sortant de sa longue létargie, la ville dominatrice.

 

A peine schématique, ce raccourci fait évidemment l'économie des progrès considérables accomplis sur le territoire de l'historien, singulièrement depuis un demi-siècle. Sous l'influence bénéfique de l'école des Annales, la recherche a su s'affranchir du carcan évènementiel pour promouvoir l'étude de la culture matérielle et des structures sociales, sur le terrain et dans le temps long. C'est dans ce courant que s'inscrivent depuis le début des années 1980 de nombreuses études sur le peuplement, associant de plus en plus étroitement l'exploitation des documents écrits aux avancées de l'archéologie rurale et de l'analyse des paysages. Longtemps attachés exclusivement à l'étude de corpus de textes ou à la fouille de grands habitats, dans une perspective qualitative, ces travaux ont désormais inversé la tendance en prenant pour cadre des micro-régions au sein desquelles ils tentent de rassembler et de maîtriser la plus large documentation, développant ainsi l'analyse quantitative.

En plein essor, ces recherches mettent à mal les poncifs évoqués plus haut, mais ces résultats sont-ils connus hors de la sphère des praticiens et de leur entourage scientifique ? A défaut d'une large synthèse, qui serait encore prématurée, l'étude de la plaine littorale et de ses marges, entre Nîmes et Montpellier, permet d'évoquer les principaux résultats des travaux, non seulement dans les campagnes languedociennes, mais encore dans de nombreuses régions du bassin méditerranéen.

 

Le cadre géographique et historique

(François Favory)

Le cadre retenu est polarisé par deux capitales, toutes deux chefs-lieux de diocèse depuis le Moyen Age, et chefs-lieux de préfecture, l’une d’origine protohistorique, Nîmes, la seconde d’origine médiévale, Montpellier (fig. 5.1). L’enquête porte sur la plaine languedocienne, densément peuplée et traversée par de grandes voies de communication depuis l’Antiquité, et qui s’étend depuis le littoral lagunaire jusqu’aux garrigues basses, dont les bassins, de part de d’autre de la vallée du Vidourle, abritent un tissu serré de villages et de mas, souvent d’origine ancienne.

L’enjeu était d’assurer la transition de l’information entre, d’une part, une documentation archéologique, complétée à partir du IXe s. par une documentation textuelle, celle des chartes médiévales, et, d’autre part, les premières séries statistiques démographiques disponibles, datées de l’extrême fin du XVIIIe s.

 

 

5.1. Du terrain à la constitution d'une base de données diachroniques

 

Collecte de l’information et mise en place d'une base de données archéologiques

La documentation archéologique est la seule, pour l’habitat antique et médiéval, à pouvoir assurer une datation de l’occupation, au demi-siècle près pour l’antique, au siècle près pour le médiéval. Le choix de la région a été dicté par la richesse, la qualité et la diversité des données archéologiques réunies en Languedoc oriental, condition requise pour suivre l’évolution du peuplement sur deux millénaires. Cet acquis est le fruit d’un effort collectif, consenti par nombre d’érudits et d’équipes durant tout ce siècle, avec une intensité particulière de la recherche depuis une quinzaine d’années, grâce au concours financier des collectivités locales, du Ministère de la Culture et du CNRS. Cette synthèse provisoire est un hommage à la quête patiente et opiniâtre de tous ces passionnés d’archéologie, de géographie et d’histoire. La rigueur des datations se fonde, entre autres, sur les résultats des fouilles conduites sur les sites urbanisés de trois oppida qui ont perduré, avec des fortunes diverses, après la conquête (Lattara-Lattes, Ambrussum et Nîmes) et d’un village créé ex nihilo au Ier s. (Lunel Viel).

La région du Languedoc oriental se distingue par la richesse de ses archives foncières médiévales et modernes. A partir du IXe s., la documentation archéologique, nettement plus limitée pour le haut Moyen Age que pour l’antiquité, trouve un renfort inestimable dans les cartulaires* des établissements et des autorités ecclésiastiques[133] et dans les archives des grandes maisons seigneuriales (les Guilhems, comtes de Montpellier et les Gaucelms, barons de Lunel). A l’époque moderne, la documentation médiévale trouve un prolongement précieux dans les compoix* immobiliers des paroisses, dont certains sont illustrés de plans parcellaires (Le Roy Ladurie 1957 ; Soboul 1958).

Cette contribution textuelle, rarement attestée ailleurs avec une telle richesse, est complétée par une cartographie régionale, particulièrement abondante à partir du XVIIe s. C’est à Cassini que revient la charge de dresser la Carte des États du Languedoc, dont les feuilles paraissent en 1780, peu après ou en même temps que celles de la Carte de la France (Montpellier : 1778, Nîmes : 1780) (De Dainville 1961, 128 sq.).

Le temps et les compétences nous ont fait défaut pour exploiter la matière dense et complexe des compoix, qui est loin d’être homogène et synchrone. Dans l’urgence, le relais entre les données antiques et médiévales, plus qualitatives que quantitatives, et les premiers dénombrements démographiques complets du XVIIIe s. (feux*, 1709 et 1774 ; personnes, 1790), a été assuré par l’information livrée par la carte de Cassini. Cette carte nous livre en effet l’habitat groupé et dispersé, codé selon une classification fonctionnelle et statutaire. Les codes graphiques distinguent l’habitat actif et l’habitat abandonné, en ruine, les fermes, les biens nobles, les établissements religieux, les hameaux, les villages chefs-lieux de paroisse, les bourgs et les villes (fig. 5.1.-1). Nous envisageons, dans une étape ultérieure de cette recherche collective, d’intégrer dans la base les mas* édifiés à partir du XVIe s. (Lhuisset 1980, 59) et les mazets* qui vont coloniser par milliers les terroirs cultivés entre le XIXe s. et la première moitié du XXe s. (Lhuisset 1980, 77)[134].

L’élaboration de la base de données archéologiques n’a pu être effectuée de manière homogène sur l’ensemble de la région étudiée : il est des communes dont le territoire visible, hors garrigue, a été systématiquement prospecté, d’autres partiellement, d’autres ponctuellement (fig. 5.1.-2). Il importait pourtant de prendre en compte l’habitat groupé dont l’origine médiévale était attestée et datée par les textes, pour ne pas créer de vides préjudiciables à l’analyse spatiale et pour clore l’espace analysé en y incluant les deux métropoles régionales, Nîmes et Montpellier. S’ajoutent à ces agglomérations des sites antiques ou médiévaux isolés, reconnus par prospection ou par fouille, à l’occasion de travaux édilitaires, routiers ou ferroviaires, mais localisés dans des communes ou des secteurs non encore prospectés systématiquement.

 

 

Description de l’habitat et du milieu environnant

La constitution de la base de données décrivant les sites antiques et médiévaux est le fruit de longues réflexions et expérimentations quant au choix des descripteurs et de leurs modalités. L'ensemble des descripteurs décrivent l'habitat d'une part et le site d'implantation d'autre part.

Dans cette opération, nous avons dû, avec Claude Raynaud, renseigner les deux ensembles de descripteurs, alors que, dans le programme Archaeomedes, les seconds provenaient de calculs opérés à partir d'un SIG, exploités conjointement par deux laboratoires spécialisés (RAAP à Amsterdam et UNISFERE à Besançon), qui ont fourni une information homogène sur des facteurs difficilement traitables à la main. Comme nous avons augmenté le nombre des établissements analysés et dilaté l’espace géographique pris en compte, nous n’avons pu utiliser ces résultats, valables pour une partie de la base de données. Nous avons donc renoncé aux descripteurs géographiques conçus pour le programme Archaeomedes en fonction des compétences du SIG, et nous en avons défini de nouveaux, moins nombreux et moins ambitieux, que nous pouvions renseigner à la main.

Par ailleurs, tandis que la structure de la base de données avait été conçue, dans le cadre du programme Archaeomedes, pour décrire des établissements antiques, son extension à la description des sites médiévaux a imposé de repenser certaines définitions de modalités, afin d'y éliminer toute connotation chronologique. Ainsi, la base de données archéologiques sur l’habitat antique constituée dans le programme Archaeomedes (119 établissements dans le Lunellois et 165 dans la Vaunage) a été élargie d'une part à de nouveaux établissements antiques découverts depuis 1992 et, d'autre part, aux établissements médiévaux. L'étude présentée ici porte donc sur 679 établissements décrits de manière homogène par des descripteurs présentés ci-dessous et qu’on peut regrouper selon 5 thèmes (tableau 5.1). Le détail des modalités de chacun des descripteurs est donné dans l'annexe en fin du chapitre 5.2.2.

 

Tableau 5.1: Descripteurs de la base de données archéologiques

 

 

Classes de descripteurs

 

 

Descripteurs

 

 

 

archéologiques

- Matériaux de construction (MAT)

- Mobilier (MOB)

- Activité (ACT)

- Statut (STA)

- Superficie (S)

chronologiques

- Date d'implantation (DAT ou IMP)

- Durée d'occupation (OCC)

 

historiques

- Occupation antérieures et legs (ANT et LEG)

- Statut au XVIIIe s. (carte de Cassini) (CAS)

- Statut actuel (PSG)

environnementaux

- Relief et sol (TER)

- Altitude (ALT)

 

situationnels

- Distance à la voirie (VIA)

- Nombre de chemins menant au site (ITR)

- Nombre de relations directes avec les autres sites (REL)

 

- Espacement (MIND)

- Poids du voisinage (POID)

 

 

Les descripteurs archéologiques. Ils livrent des caractéristiques propres aux habitats telles que superficie, niveaux de matériau et de mobilier, type d'activité et de fonction. L’élargissement chronologique du fichier nous a conduits à ajouter un descripteur relatif au statut symbolique et fonctionnel de l’établissement, en distinguant les établissements selon l’existence d’un cimetière, d’un lieu de culte ou d’une fortification.

 

Les descripteurs chronologiques. Il s'agit de la date d'implantation des établissements et de leur durée d'occupation. Sans renoncer au découpage semi-séculaire pour l’enregistrement de la date de création des établissements antiques, nous avons appliqué un découpage séculaire homogène à l’ensemble des établissements (17 classes), l’habitat médiéval ne pouvant, à l’heure actuelle, faire globalement l’objet d’une datation plus fine. Il est important de souligner que la durée d’occupation des établissements d’origine antique et médiévale a été appréciée par rapport à la durée effective de la fonction initiale de l’habitat: Autrement dit, une agglomération antique ou médiévale qui perd son statut d’habitat groupé pour se pérenniser sous la forme d’un mas encore occupé aujourd’hui, est codée disparue en tant qu’agglomération, mais sa pérennisation sous une autre forme est enregistrée par les descripteurs dits "historiques", retracant les héritages d'une occupation au XVIIIe s. et aujourd'hui.

 

Les descripteurs historiques. Ces descripteurs donne une mesure du degré d’anthropisation du milieu environnant à la création du site, et une mesure de l’héritage de cette occupation de cet établissement au XVIIIe siècle et de nos jours.

Le premier descripteur est fourni par l'addition des durées d’occupation en siècles de tous les établissements occupés antérieurement à la création de l’établissement considéré, dans un rayon de 500 m centré sur le site. Cette approche permet de mesurer si le nouvel établissement a pu bénéficier de l’investissement consenti par d’autres exploitations agro-pastorales antérieures ou contemporaines, mais de création plus précoce, ou s’il a dû affronter un espace vierge ou, du moins, peu fréquenté et peu aménagé. Une occupation dans le siècle précédant la nouvelle création est différenciée d'une occupation antérieure au siècle précédant cette implantation. Les établissements identifiés dans des communes ou des secteurs qui n’ont pas encore fait l’objet d’une prospection systématique et qui ne disposent pas encore de carte archéologique complète n'ont pu être renseignés pour ce descripteur . Ces lacunes documentaires, codées comme telles, influent sur les fréquences absolues et relatives des variables propres à ces deux descripteurs. Ce cas concerne moins de 10 % des établissements recensés dans la base.

Par ailleurs, deux descripteurs paysagers ont été introduits pour décrire les marques dans le paysage. Le premier a été mis au point pour des analyses antérieures, circonscrites à l’habitat antique et médiéval de la plaine de Lunel et de Mauguio. Il a pour but de mesurer le degré de pérennisation de l’habitat considéré dans le paysage contemporain, depuis l’absence totale de signe jusqu’au niveau le plus élevé de perduration sous la forme d’un habitat actuel, en passant par des signes dénotant la localisation d’un habitat disparu (toponyme, anomalie parcellaire, monument isolé). Le deuxième descripteur a été conçu pour exploiter au mieux l’information livrée par la carte de Cassini. Ce descripteur donne, pour le XVIIIe s. des informations similaires à celles qui mesurent le degré de pérennisation de l’habitat antique et médiéval au XXe s. (Influence sur le paysage). Il offre un instantané dans le processus de pérennisation ou d’effacement durant la deuxième moitié du XVIIIe s.

 

Les descripteurs environnementaux. En ce qui concerne la description de l’espace environnant, nous nous en sommes tenus à deux critères certainement peu satisfaisants mais qui ont le mérite de suggérer le paysage choisi par les fondateurs de l’établissement. Il s’agit de l'altitude, et d’un descripteur combinant le contexte topographique et le sol dominant autour du site. Celui-ci permet de distinguer les contextes de plaine selon qu’ils offrent des sols bruns épais ou des sols fersiallitiques, les contextes littoraux, avec sols bruns ou sols alluviaux quand on se trouve au débouché d’une vallée, les contextes de coteau avec sols bruns peu épais ou sols fersiallitiques, les vallées alluviales et les sommets.

 

Les descripteurs de situation. L’expérience acquise en archéologie spatiale a démontré le fort pouvoir discriminant du rapport à la voirie pour distinguer les classes d’établissements et fonder la modélisation des réseaux d’habitat. La mesure de la distance à la voirie et le dénombrement des dessertes aboutissant au site ont été effectués à partir du plan napoléonien et de la carte topographique de l’IGN au 1/25000, en ne retenant que les voies actives, qui incluent les chemins ruraux mais excluent les voies récentes. Ce choix documentaire se justifie par les résultats des recherches archéologiques et archéomorphologiques entreprises sur le réseau viaire du Languedoc oriental, qui ont démontré la part de l’héritage antique et médiéval dans le réseau des communications actuelles. Un second type de descripteur exploite les dessertes recensées pour dénombrer les établissements contemporains directement connectés à l’établissement considéré. Ce descripteur permet de mesurer le degré d’articulation de l’établissement au réseau d’habitats contemporains.

Ces critères sont généralement fortement corrélés avec la durée d’ocupation des établisssements : plus un habitat dure, plus il est mesure de tisser son propre réseau de dessertes, de diversifier ses activités et de multiplier ses échanges. Plus il densifie ses relations avec d’autres habitats, plus il est en mesure de profiter de la circulation des produits et des informations et d’accroître sa capacité à durer.

 

 

Les problèmes méthodologiques posés par l'analyse des dynamiques de localisation de l'habitat

(Hélène Mathian, Lena Sanders)

D’un point de vue méthodologique, les données archéologiques, bien que relevant spécifiquement de problèmes spatio-temporels, présentent certaines particularités qui nous ont obligés à faire des compromis, et dont nous voulons nous expliquer pour une meilleure compréhension des méthodes utilisées et des interprétations qui s’en suivent.

Dans la base de données constituée ici, la dimension temporelle n’existe pas au sens où les géographes ont l’habitude de l’utiliser. En effet on pourrrait définir de manière schématique deux grandes problématiques dans l’approche dynamique des phénomènes spatiaux :

– soit on étudie des unités spatialement stables (qui garde leur intégrité dans leur localisation et leur définition géométrique), mais dont les caractéristiques évoluent dans le temps. La dimension temporelle s’exprime alors de manière implicite par le biais du changement des descripteurs et l’on étudie des séries chronologiques.

– soit on étudie des événements dont les localisations évoluent dans le temps, on analyse alors des processus spatiaux. Le temps et l’espace sont liés, et l'on étudie l’évolution des couples (temps-espace).

Les données dont nous disposons pour cette étude impose une problématique qui s’inscrit entre ces deux approches. Les établissements représentent tout à la fois des événements localisés qui apparaissent et disparaissent, et des unités spatialement stables au cours de leur durée de vie (fig. 5.1.-3 à 8). Mais on n’a pour les établissements qu’une description “résumée” de leur niveau de fonctionnalité pendant leur “existence”. Le temps est aplati, et on ne peut, comme il est d’usage dans le cas d’analyse dynamique, introduire la dimension temporelle de manière implicite. La dimension temporelle n’existe que par le biais de la diachronie entre les établissements. Nous avons choisi de “simuler” cette dynamique de deux  manières. Soit en introduisant le temps de manière explicite comme descripteur (date d’implantation, durée d’occupation), et en travaillant sur les inter-relations entre les descripteurs (analyse dynamique verticale). Soit en travaillant sur des instantanés (description de l’ensemble des établissements existant pour chacune des périodes) et en analysant l’évolution des relations spatiales (analyse des dynamiques horizontales). Chacune des deux approches permet d’analyser simultanément le changement des inter-relations entre niveaux de fonctionnalité et entre établissements.

 

 

5.2. Le système du peuplement en Languedoc oriental

 

 

5.2.1. Dynamique du peuplement de la conquête romaine à la fin du Moyen Age.

(Claude Raynaud)

 

Rupture, continuité, transition ? Les étapes du peuplement dans la région du Lunellois

La question du passage du monde antique au monde médiéval porte l'un des courants majeurs de l'analyse du peuplement au cours du premier millénaire. Longtemps perçue en termes d'opposition et de rupture, l'évolution apparaît avec plus de nuances depuis que l'on dispose d'une documentation précise, sous l'effet conjugué d'un réexamen des textes relatifs à l'habitat du haut Moyen Age et de considérables progrès des datations archéologiques.

Cette accumulation des données s'avère particulièrement productive sur le littoral autour de l'étang de l'Or, entre Lunel et Mauguio, où s'expriment les traits dominants du peuplement régional. Dans ce territoire de 30 km2, les 150 établissements enregistrés et soumis à une enquête poussée, sur le terrain et dans les textes, restituent les étapes de l'occupation avec un grand luxe de détails, depuis les agglomérations ayant polarisé l'essentiel de la population, jusqu'aux modestes installations agricoles qui marquent l'extension et la hiérarchisation des systèmes agraires. La matrice d'occupation des sites ainsi élaborée met en lumière la dynamique du peuplement (fig. 5.2.-1).

 

Première surprise (qui n'en est plus une pour le spécialiste), la conquête romaine ne bouleverse pas immédiatement l'organisation rurale, dominée par la communauté établie sur l'oppidum d'Ambrussum depuis le IIIe siècle av. n. è. Dans son enceinte de pierre sèche, l'habitat groupé conserve sa fonction organisatrice en déployant un réseau de relais agraires, fermes ou simples aires liées aux travaux ou au stockage, éléments d'un système agraire que l'on suppose encore dominé par une gestion communautaire. L'évolution se fait jour seulement dans les dernières décennies avant le changement d'ère, avec l'installation de premières maisons hors les murs de l'oppidum, au pied de la colline. Dans le même temps, les vallées côtières et le littoral des étangs, délaissés depuis plusieurs siècles, connaissent une occupation ponctuelle et éphémère, aucune de ces installations ne survivant plus d'une génération. L'idée s'impose ainsi d'une tentative de colonisation agricole accompagnée de défrichements et du déploiement d'une première trame cadastrale par l'administration romaine. Pour des raisons encore mal cernées, problèmes politiques, fléchissement démographique, cet élan tourne court dès le règne d'Auguste qui voit disparaître la quasi totalité des établissements, Ambrussum assurant seul la transition avec la phase suivante.

C'est donc en termes de rupture que l'on peut décrire l'élan nouveau qui se manifeste au milieu du Ier siècle de l'ère, lorsque naissent 66 établissements nouveaux, densité de peuplement sans commune mesure avec la trame antérieure. Un siècle et demi après la conquête, voilà enfin un peuplement gallo-romain ! Cette croissance rurale, qui modifie certainement le paysage dans des proportions inédites, s'inscrit pourtant elle aussi dans la précarité. Plus de la moitié de ces créations nouvelles n'atteindront pas le siècle suivant, les deux tiers étant désertées avant la fin du IIe s., les trois quarts au IIIe siècle. L'agglomération d'Ambrussum fut de ceux-là qui ne survécurent pas aux mutations de la période impériale. On discute encore des causes de cette "crise" qui, avec des nuances dans son ampleur et dans ses étapes, toucha toutes les provinces de l'empire. Crise politique, crise agraire et effondrement du système esclavagiste, crise démographique, impact des premières migrations des peuples barbares ? Une part infime d'établissements parvint à se maintenir jusqu'au Moyen Age et un seul, l'agglomération de Lunel-Viel, se fixa jusqu'à nos jours.

 

L'idée reçue de "l'héritage antique" convient mieux à la phase suivante, les IVe et Ve siècles manifestant un vigoureux essor avec la création d'établissements nouveaux, sensiblement moins nombreux qu'au début de l'ère mais combien plus durables. Paradoxalement, ce "bas empire" longtemps perçu comme l'agonie d'une civilisation, affirme un bel équilibre, les deux tiers des habitats réussissant à se maintenir jusqu'au haut Moyen Age, certains même jusqu'au XVe siècle. Parmi les 17 villages actuels du littoral, 5 plongent leurs racines dans cette strate tardo-antique qui s'affirme ainsi comme une véritable vague fondatrice du peuplement littoral. Avec 18 habitats durables, le semis évoque déjà une polarisation territoriale qui s'est prolongée jusqu'à nos jours, par delà les vicissitudes du Moyen Age.

Le VIe s. voit s'amorcer une longue dépression, avec la désertion de nombreux établissements. Le déclin s'accentue aux siècles suivants, sans toutefois que l'on en cerne précisément les ressorts. On invoque souvent les premières attaques de la peste, mentionnée à plusieurs reprises dans la Gaule du Sud-Est, ou un resserrement de la production agricole et un tarrissement des échanges, mais les recherches demeurent insuffisantes et aucun de ces arguments n'emporte totalement la conviction. Paradoxalement, les temps du royaume wisigothique puis de la conquête franque révèlent aussi des signes de continuité, avec quelques créations nouvelles à côté des pôles anciens toujours vivaces. Elimée, la trame du peuplement tient encore.

Le Xe s. ouvre une phase de turbulences, d'abord marquées par de nombreuses créations jusqu'au XIe s. La période féodale marque un vigoureux essor du peuplement, notamment en investissant les dernières zones vacantes dans les collines et l'arrière-pays, ou en multipliant les points d'occupation en plaine. L'élan semble fléchir au XIIe siècle avec de nombreux abandons qui touchent aussi bien d'antiques habitats occupés depuis le IVe s., que des créations récentes, dont les deux tiers sont désertés avant d'atteindre deux siècles d'existence. Sous de tompeuses apparences, cette décrue masque en fait l'affirmation de la société féodale qui parvient à encadrer le monde rural et à le regrouper dans de nouveaux pôles: gros villages et bourgs seigneuriaux. A l'initiative du pouvoir militaire, émergent alors les bourgs castraux de Mauguio, Lunel, Vauvert et quelques autres. Au terme d'une compétition impitoyable, la moitié des anciens villages disparaîtront ainsi, les plus proches du castrum étant les premiers touchés. Seuls survivront jusqu'à nos jours quelques villages d'origine antique ayant bénéficié d'un solide ancrage territorial, ainsi que les villages nouveaux liés à la mise en valeur des garrigues, espaces cloisonnés propices à l'émiettement.

Après d'ultimes et rares abandons aux XVe et XVIe siècles, la trame n'a plus changé jusqu'à nos jours. A l'heure du bilan, on jugera des contributions de chaque période par le nombre des villages actuels qui leur doivent naissance: un seul pour le Ier siècle (Lunel-Viel), cinq pour les IV et Ve s. (Saint-Nazaire-de-Pézan, Candillargues, Valergues, Saturargues, Saint-Aunès), huit pour les X et XIe s. (Mudaison, Marsillargues, Boisseron, Lansargues, Lunel, Mauguio, Saint-Geniès, Saint-Just) et trois pour le XIIe s. (Vérargues, Saint-Christol, Villetelle). Encore ces chiffres ne rendent-ils pas totalement justice aux IV et Ve siècles, moment crucial qui a vu éclore le réseau le plus durable, seulement ébranlé par l'élan féodal. On corrigera cette distorsion à travers l'exemple de Lunel, castrum d'un puissant baron qui a fondé son succès en absorbant quatre habitats établis depuis le bas empire, et en reprenant à son compte l'espace agraire et économique bâti par ces communautés anciennes. Indéniablement, le succès du castrum seigneurial doit autant à l'héritage qu'il a su capitaliser qu'à son propre dynamisme, et l'on peut se demander si une telle entreprise politique - il s'agit d'accaparer le pouvoir  sur la terre et les gens - aurait aussi bien réussi dans une zone vide auparavant.

 

Peuplement ou population ? Les embûches d'une démographie archéologique

 

L'analyse des processus de peuplement dans la longue durée se trouve confrontée à la disparité des données, qui deviennent précises et régulières seulement durant la période pré-révolutionnaire. Rien pour l'Antiquité et le haut Moyen Age, quelques chiffres ou quelques séries localisées pour le bas Moyen Age et la période Moderne, comment comparer tout cela ? Il faut s'en tenir aux plus faibles dénominateurs communs, le nombre des lieux habités d'une part, leur superficie d'autre part, données les moins difficiles à mesurer d'égale façon pour les différentes périodes. Assoiffé de chiffres, l'homme contemporain pourra se raccrocher à quelques repères: après bien des discussions, les historiens proposent 6000 à 9000 habitants à Montpellier au XIIe siècle, 30 000 au début du XIVe siècle.

Dans le commentaire de la dynamique de peuplement, le terme de densité plusieurs fois utilisé ne doit donc pas faire illusion. En l'absence d'un dénombrement de population, il s'agit plutôt de diffusion ou de dispersion du nombre de sites occupés, la véritable densité d'occupation restant hors d'atteinte d'une telle approche au sein de laquelle chaque établissement compte pour 1, quelle que soit sa superficie. On doit dès lors s'interroger sur le sens des évolutions perçues : telle phase à occupations nombreuses exprime-t-elle l'accroissement démographique ou seulement la prédominance de l'habitat dispersé ? Au contraire, la baisse du nombre de sites occupés traduit-elle une décrue de la population ou un regroupement de l'habitat ? Ces questions invitent à construite une seconde courbe, calculée sur la surface occupée par les différents établissements, et susceptible de traduire plus fidèlement une densité de peuplement.

Un tel exercice se heurte à de redoutables écueils : la superficie des habitats n'étant pas connue avec une égale précision durant toute leur durée d'existence, le calcul de la courbe nécessite un certain nombre d'extrapolations et de pondérations faisant intervenir de nombreux paramètres. Autre problème : la surface bâtie n'est pas seulement fonction de la densité de peuplement mais répond aussi à des critères culturels et techniques. Il suffira pour s'en convaincre de comparer le plan des maisons du début de l'époque romaine, qui s'étalent de plain pied autour de grandes cours et de vastes pièces d'apparat, avec les demeures médiévales où les pièces se tassent et se superposent sur plusieurs étages. Alors que dans la maison médiévale la surface habitable correspond à peu près à la surface bâtie et mesurable par l'archéologue, l'espace habité se réduit à la moitié, au tiers, voire au cinquième de l'espace aménagé dans de nombreuses maisons antiques, à la ville comme à la campagne. A niveau social équivalent, l'aristocrate gallo-romain et le seigneur médiéval expriment leur rang selon des modes de représentation et de consommation de l'espace radicalement opposés. Si de tels comportements s'atténuent dans les classes modestes, réduites à un habitat plus sommaire, ils s'exacerbent au contraire dans le projet urbain, de sorte que la ville romaine de Nîmes occupe au début de l'empire une superficie 5 fois supérieure à celle de la ville médiévale, pour une population qui devait être sensiblement équivalente. Ces contrastes traversent les âges et on peut les illustrer de nos jours en comparant la surface d'une favela, d'un quartier pavillonnaire ou d'un vieux village européen, avec leur population effective.

En tenant compte de ces irréductibles problèmes documentaires, il reste à apprécier la signification des données topographiques, ordres de grandeur qui n'atteignent jamais la précision d'une véritable statistique. La carte archéologique entre Nîmes et Montpellier, 679 sites occupés à différentes périodes et couvrant au total une surface de 475 ha, éclaire les difficultés d'une exploitation en termes quantitatifs d'une information d'ordre plutôt qualitatif.

 

Groupé ou dispersé ? Structure et cycles de peuplement

 

La confrontation du nombre d'établissements avec la surface occupée, siècle par siècle, révèle en première analyse une certaine corrélation entre ces deux approches. Confondues durant la période romaine et le haut Moyen Age, les deux tendances se séparent seulement, mais définitivement, à partir du XIIe siècle avec le tassement du nombre de sites et la longue croissance de la surface occupée (fig. 5.2-2).

 

Fig. 5.2.-2. Evolution du nombre d'habitats, de la surface brute et de la surface pondérée pour le haut empire.

 

Des contrastes aparaissent lorsque l'on pondère de façon approximative l'hypertrophie des trois premiers siècle de notre ère, en divisant par deux la surface occupée. La relation entre le nombre de sites et la surface occupée prend alors plus de sens, en opposant des situations différentes. Selon que domine alternativement le nombre de sites occupés ou la surface occupée, s'afirment des tendances à la dispersion ou au groupement du peuplement. Cette seconde tendance domine la fin de l'Age du Fer et les premiers temps de la conquête, tandis que le début de l'empire est marqué par une tendance à l'émiettement, le nombre d'établissements atteignant alors son record absolu, inégalé à ce jour. Toute la période antique s'inscrit dans ce même modèle, malgré un certain tassement des courbes, qui se rapprochent pour se rencontrer au VIe siècle.

Tentons maintenant une lecture démographique de ces tendances. On pourrait envisager une vive croissance jusqu'au Ier siècle de notre ère, avec le doublement de la population régionale en trois siècles, mouvement qui semble plus acceptable qu'un accroissement par 5 ou par 10 que suggèreraient la courbe des sites ou des surfaces non pondérées. Par la suite, les courbes laissent envisager une décrue plus ou moins dramatique selon l'aspect envisagé, et à tout le moins un retour, au IIIe siècle, au niveau antérieur à la conquête. L'Antiquité tardive reproduit ensuite un cycle analogue, marqué par la succession en trois siècles d'un essor subit et d'un déclin rapide, comme si le peuplement et les systèmes agraires qui en forment l'assise, butaient sur les mêmes limites structurelles ou techniques.

On pourrait donc caractériser ces cycles antiques par leur précarité, dont témoigne le florilège des désertions d'habitat constatées par l'archéologie. Cette précarité vient nuancer la haute densité de peuplement traditionnellement mise en exergue, densité qui sera rapidement égalée par le peuplement médiéval, et définitivement surpassée dès le XIIIe siècle.

S'ouvrent ensuite, du VIIe au IXe siècle, des temps incertains pour lesquels l'archéologie reste démunie en regard de l'identification des habitats et des exigences de la datation. Déficit réel de la démographie, suivi d'une longue phase d'atonie ? Probablement, mais on ne peut non plus négliger la disparition de nombreux habitats sous les villages médiévaux, dont ils portent les germes.

En dominant à nouveau le tableau aux X et XIe siècles, la courbe du nombre de sites évoque un nouvel émiettement du peuplement, sous-tendu par une croissance régulière de la surface occupée. Voilà le début d'un nouveau cyle, celui-ci de longue haleine puisqu'au premier temps de la conquête agraire que signale cette dispersion, succède un regroupement que signale la chute rapide de la courbe des sites, dès le XIIe siècle. Après ce recentrage, l'essor se prolonge sur une durée sans précédent et ne faiblit pas avant le XIVe siècle. Le décalage croissant des deux courbes tout au long du Moyen Age affirme la dimension urbaine du processus, avec les métropoles bien sûr, mais aussi les gros bourgs seigneuriaux. A Lunel, à Mauguio, à Sommières, la campagne s'urbanise à nouveau, évoquant le réseau des bourgades gauloises avant le naufrage du IIIe siècle.

Essor démographique indéniable, que les textes, enfin réapparus, viennent éclairer et confirmer, mais aussi soubressauts violents que les courbes archéologiques ne perçoivent pas. Pestes et disettes du milieu du XIVe siècle saignent de nombreux villages qui s'en remettront péniblement, après le long étiage du XVe siècle. Vers 1500, à Nimes et à Montpellier la moitié des maisons demeurent vides. Paradoxalement, si grandes que soient les crises, le maillage territorial résiste durablement, villes et bourgades s'emplissent à nouveau jusqu'à la saignée des guerres de religion, dans les dernières décennies du XVIe siècle. La démographie régionale demeurera marquée jusqu'à la Révolution par ce puissant flux démographique, périodiquement et brutalement mis à bas par des crises agraires ou frumentaires, exprimant autant d'impasses techniques et de blocages sociaux.

 

 

5.2.2. Hiérarchie du système du peuplement en Languedoc oriental

(François Favory)

 

Hiérarchie et évolution différenciée de l’habitat

Les 679 établissements répertoriés dans la base présentent une grande variété de situations, tant au plan des caractéristiques propres, des conditions d'environnement et de situation dans lesquels ils sont établis que du contexte historique dans lequel ils se sont développés. Face à cette diversité, il s'agit de mettre en évidence l'existence éventuelle de régularités : y a-t-il par exemple des ressemblances systématiques entre les établissements établis aux mêmes périodes ? des contraintes similaires en termes d'environnement ou de situation induisent-elles des établissements aux mêmes spécificités ?

Afin de répondre à des questions de ce type, de rechercher des correspondances privilégiées entre les contextes historique, sitologique et de situationnel des établissements, et d'aboutir à une typologie des établissements qui tienne compte simultanément de l'ensemble de ces critères, nous avons effectué une analyse de classification automatique sur l'ensemble de tous les établissements. Elle a permis de distinguer six classes d’établissements, aux effectifs fortement contrastés, puisqu’une seule classe regroupe plus de la moitié des établissements (classe A). Les classes se regroupent en deux grandes classes faisant apparaitre très nettement la chronologie des implantations (pl. 5.2-I à VI).

 


Fig. 5.2-3. Courbes des créations d’établissements et des occupations par siècles

 

 

Fig. 5.2.-4. Évolution des effectifs des classes A à C (AFC-CAH)

 

* A partir du XVIe s., on ne considère que l’évolution des établissements d’origine antique et médiévale qui ont été capables de perdurer.

 

 

 


Le système de peuplement antique: profusion et concentration

 

Classe A (343 sites). Les petits établissements antiques pionniers, peu durables, annexes agro-pastorales et aires techniques.

La classe A, la plus nombreuse puisqu'elle concentre 51 % des établissements, rassemble les plus petits de taille, d’architecture légère, de mobilier modeste, dominés par les vases destinés au stockage : ils sont presqu’exclusivement antiques (97 %)[135]. Ils n’ont laissé aucun héritage de leur existence, généralement fugace, les trois quarts n’atteignant même pas le siècle d’existence. Ils ne sont pratiquement jamais connectés au réseau de communications. Ils accompagnent les deux grandes phases de créations de l’habitat qui caractérisent le système de peuplement antique : les trois quarts sont implantés aux Ier s. av. et Ier s. ap. J.-C. et 15 % aux IVe et Ve s. Aucun établissement antique de cette classe ne dépasse le VIIe s., qui n’en compte plus que deux, et aucun site médiéval ne survit au XIIe s.

Ce sont des sites pionniers, puisqu’aux trois quarts ils s’installent dans un espace vierge d’occupation antérieure et à 86 % sur un site vierge. Ce sont donc bien, majoritairement, des établissements qui balisent la progression de la conquête de l’espace agro-pastoral, qui semble démarrer avant même la conquête (5 % des sites). On peut les considérer comme des points d’appui à l’exploitation de terroirs nouveaux : locaux et aires techniques, dédiés aux fonction d’abri, de stockage (on y trouve 44 % des établissement attestant cette activité), de transformation, de logement temporaire. Leurs terrains de prédilection sont les terroirs de plaine et de coteau occupés par des sols bruns.

 

Classe B (150 sites). L’habitat antique et alto-médiéval peu durable : fermes, villae, hameaux et villages.

La classe B regroupe 22 % de l’effectif. Ce sont des établissements de taille petite ou moyenne, correspondant à des fermes-résidences à architecture de pierre, certaines confortables, mais assez peu durables: près de 8 sur 10 n’atteignent pas les trois siècles d’existence. Près des trois quarts sont antiques, le reste correspondant à des créations du haut Moyen Age. Ce sont aussi des habitats pionniers, occupant des sites vierges d’occupation, ou abandonnés depuis plus d’un siècle, au sein d’un espace vierge d’occupations antérieures, ou peu occupé. Une minorité d’entre eux disposent d’un cimetière et 7 % abritent un établissement de culte. Ce sont des habitats de plaine, de coteau et, dans une moindre mesure, des habitats installés sur le littoral lagunaire (17 %). Ils entretiennent un excellent rapport à la voirie, sont majoritairement bien desservis et correctement connectés au réseau d’habitats contemporains. Pour autant, ils n’ont pas laissé de marques durables dans le paysage. Leur sort est consommé dès le Moyen Age, qu’aucun ne réussit quasiment à franchir : ils ne sont que 4 à figurer dans la carte de Cassini comme habitats isolés (3 %).

On recense parmi ces habitats d’authentiques villae antiques, dont nombre d’établissements à vocation portuaire implantés sur le littoral lagunaire, des fermes plus modestes, des habitats tardo-antiques pérennisés comme villae carolingiennes, des hameaux qui n’ont jamais accédé au statut de chef-lieu de paroisse, des chefs-lieux de paroisse. On a donc affaire à des habitats qui auraient pu polariser la création villageoise médiévale, ce qu’ont réussi certains d’entre eux, mais pour peu de temps.

Alors que l’évolution des effectifs des modestes installations de la classe A scande les deux phases du système de peuplement antique, l’évolution de la classe B, moins spectaculaire, signe la contribution des fermes, des villae et des hameaux aux trois phases majeures de diffusion de l’habitat : les deux antiques et celle du haut Moyen Age. Globalement, leur abandon ne peut être imputé à des crises, économiques et démographiques, puisque l’évolution concomitante des habitats des trois dernières classes (D, E et F) montre la lente émergence de pôles de peuplement capables de concentrer progressivement la population rurale, pour des raisons à la fois économiques, sociales, politiques et idéologiques. Malgré leur contribution décisive à la stabilisation du système du peuplement, ces habitats médians, relais de l’initiative agraire, placés hiérarchiquement entre les annexes agro-pastorales et les pôles de réseaux, villae antiques, agglomérations antiques et médiévales, devront s’effacer devant des habitats aux compétences plus larges, plus diversifiées, et à l’attractivité irrésistible, quels qu’en soient les facteurs et les modalités : compétence économique, hégémonie sociale et symbolique, initiative seigneuriale ou ecclésiastique (émergence des bourgs castraux de Mauguio, Lunel, Calvisson, polarisation autour d’une église, etc.).

 

Classe C (44). Les établissements opportunistes antiques, bien insérés dans le réseau d’habitat, mais peu à moyennement durables.

La classe C est une classe contrastée, tiraillée entre le groupe des petits établissements modestes au statut précaire et celui des grands établissements durables, généralement les agglomérations. On y trouve en effet des établissements de toutes tailles, de toutes qualités architecturales — avec un quart d’habitats très confortables. Mais ce sont exclusivement des sites antiques, à l’exception d’un établissement du XIIe s., plutôt précaires, puisque deux tiers d’entre eux n’atteignent pas les deux siècles d’occupation. Ce sont pourtant des habitats qui réunissent les conditions d’une durabilité pluriséculaire : excellent rapport à la voirie et bonne insertion dans le réseau des habitats contemporains, mais ils ont tous disparus et aucun n’est mentionné dans la carte de Cassini. Ils n’ont quasiment pas laissé de trace dans le paysage. Ils ont disparu dès le VIIe s., à trois exceptions près : d’une part le village de la Grande Cabane, à quelques centaines de mètres d’Aimargues, trop proche de ce chef-lieu pour réussir à subsister au-delà du XIe s., mais qui en outre n’a jamais obtenu le statut de chef-lieu de paroisse et, d’autre part, le village de Miech-Camp, chef-lieu de paroisse concurrencé par le bourg de Mauguio qui absorbe sa population au XIVe s. Quant à l’unique création médiévale du lot, c’est un cas un peu particulier, le château de Calvisson, qui n’a jamais réussi à regrouper l’habitat à sa périphérie et qui est démantelé en 1575.

Plus d’un tiers d’entre eux sont des habitats protohistoriques, parmi lesquels on recense les oppida d’Ambrussum et de Mauressip. On a donc, dans ce cas, des agglomérations fortifiées, sur site de hauteur, qui ont été abandonnées au profit d’une ville basse. On recense aussi nombre de sites lagunaires précoces.

Ce sont, pour la moitié de l’effectif, des établissements opportunistes : 18 % d’entre eux réoccupent un emplacement abandonné dans le siècle précédent, ce qui représente la moitié des établissements de ce type. Et le tiers de la classe réoccupe un site occupé plus d’un siècle auparavant. Mais, en même temps, cette classe rassemble des établissements pionniers, puisque 68 % d’entre eux s’installent dans un espace vide d’occupation antérieure. Le site a plutôt tendance à les attirer, à condition que l’environnement ne soit pas trop fréquenté. Ce sont donc des conquérants de l’espace agraire. Mais il faut compter aussi avec le poids singulier des établissements littoraux, qui représentent plus du quart de l’effectif, et dont l’environnement est déjà occupé par une large proportion de terres immergées ou palustres, donc dépourvues, par contrainte, d’occupation. En même temps, cette caractéristique sitologique explique la présence de certains de ces sites modestes et précaires, valorisés par leur haut niveau de dessertes, puisque ce sont des ports et des débarcadères, en contact avec les installations semblables jalonnant le littoral.

 

 


La genèse du système de peuplement moderne et contemporain : maturation et concentration progressives

 

 

Fig. 5.2-5. Évolution des effectifs des classes D à F (AFC-CAH)

 

* A partir du XVIe s., on ne considère que l’évolution des des établissements d’origine antique et médiévale qui ont été capables de perdurer.

 

 

Classe D (61 sites). L’habitat durable, majoritairement médiéval, déclassé par le processus de concentration.

La classe D rompt avec les évolutions propres aux trois premières classes. Si elle connaît une décrue régulière à partir du XIIe s., elle a été capable de porter 13 % de son effectif total jusqu’à cette fin du XXe s. Elle regroupe 9 % des sites étudiés. Ils sont de taille plutôt moyenne, et correspondent à des établissements confortables ou à l’architecture soignée. Il s’agit d’habitats plutôt alto- et centro-médiévaux*, mais l’on recense 18 % de créations entre 50 et 100 ap. J.-C. et 18 % aux IVe et Ve s. Ce sont des établissements plutôt durables, dont plus de la moitié résistent plus de cinq siècles. On y trouve une bonne proportion d’établissements opportunistes, puisqu’un quart réoccupent un site occupés dans un passé lointain et que 43 % s’installent dans un milieu déjà exploité antérieurement ou à proximité d’habitats contemporains d’origine ancienne. Ce sont majoritairement des sites de plaine et de coteau, qui entretiennent un excellent rapport à la voirie, ce qui les connecte quasiment tous au réseau d’habitats.

Près des deux tiers ont résisté jusqu’à nos jours, avec des fortunes variées : 15 % sont toujours des agglomérations, 44 % sont pérennisés sous la forme d’un mas. Aucun n’est représenté comme bourg ou ville dans la carte de Cassini, mais cette classe rassemble 10 % des paroisses actives, 83 % des paroisses en ruine, 62 % des chapelles, 83 % des hameaux, 80 % des fermes et des biens nobles.

On peut définir cette classe comme celle des chefs-lieux de paroisse médiévales disparues ou déclassées, donc victimes du processus de concentration qui a profité aux deux dernières classes. Sur 8 rescapés, on compte aujourd’hui un village (Valergues) et deux hameaux (Pondres, à Fontanès, et Solorgues, à Nages) d’origine antique.

 

Classe E (45 sites). Les villages médiévaux, toujours actifs

La classe E regroupe 7 % des sites. Ils sont de taille moyenne, pour l’essentiel créés durant le haut Moyen Age et le Moyen Age central (78 %), et attestent une architecture soignée et décorée (généralementent spécifique à l’église). Leur durée de vie est toujours supérieure à 4 siècles et pour 95 % d’entre eux supérieure à 5 siècles : les trois quarts existent encore comme habitats groupés. Leur rapport au réseau de communications est excellent. Ce sont les sites pionniers du Moyen Age, à 69 % installé sur un site vierge et à 71 % dans un espace vierge ou peu occupé. Ce sont des sites longtemps résistants : la carte de Cassini les recense à 87 % comme des paroisses actives et, aujourd’hui, on y compte 76 % de villages ou hameaux et 18 % de mas.

On peut les caractériser comme la classe des villages médiévaux qui ont perduré jusqu’à l’actuel. Quatre agglomérations actuelles datent de l’Antiquité : trois villages (Saint-Nazaire de Pezan, Satutargues et Saint-Aunès), et un hameau, Bizac, à Calvisson.

 

Classe F (36 sites). Les agglomérations d’origine variée et de statut élevé : capitales et chefs-lieux majeurs actuels.

La classe F (5 % de l’effectif) regroupe les établissements de grande taille : un tiers d’entre eux sont égaux ou supérieurs à 5 ha et un tiers compris entre 2 et 5 ha. Leur date d’origine est variable : 11 % datent de l’époque protohistorique, 17 % de la seconde moitié du Ier s. ap. J.-C. et 69 % de l’Antiquité tardive et du Moyen Age. Ce sont des sites opportunistes : un quart d’entre eux s’implantent sur un site anciennement occupé et près de la moitié s’installent dans un espace déjà occupé et exploité. Une des caractéristiques majeures de ce groupe est le statut d’habitat fortifié, pour près des trois quarts de l’effectif. Pour autant, ils n’occupent jamais de site de hauteur, à une exception près : ce sont majoritairement des habitats de plaine (sur sols bruns, 28 %), de coteau (sur sols bruns, 44 %) et de littoral (sur sols alluviaux, 14 %). Leur rapport à la voirie et leur niveau de relations avec l’habitat contemporain sont excellents.

Tous ont perduré, à une exception près, celle de Substantion, l’antique Sextantio, oppidum occupé depuis 800 av. J.-C., siège du diocèse de Maguelone du VIIIe au XIe s., détrôné par Maguelone puis par Montpellier. 92 % ont résisté sous la forme d’une agglomération. On y recense le quart des paroisses actives représentées sur la carte de Cassini ainsi que tous les bourgs et toutes les villes. Cette classe acquiert sa stabilité dès le Moyen Age central, à peine perturbée par quelques aléas anecdotiques, comme l’abandon du village de Lattes pendant un siècle. Sur 33 agglomérations pérennisées, 8 sont d’origine antique, dont 3 antérieures à la conquête romaine : une capitale départementale, Nîmes, un chef-lieu de canton, Sommières, cinq villages (Caveirac, Clarensac, Lattes, Lunel Viel, Nages) et un hameau (Sinsans, à Calvisson).

 


ANNEXE : DESCRIPTEURS DES ÉTABLISSEMENTS

 

 

DESCRIPTEURS ARCHEOLOGIQUES

 

Matériaux de construction :

absence de matériaux (architecture légère)                                           Mat0              47         7%

terre crue et tuiles                                                                                      Mat1              46         7%

moellons, moellons et tuiles                                                                    Mat2            354       52%

+ mortier, tuileau, brique, enduit peint                                                   Mat3              65       10%

+ mosa•que, éléments de décor (corniche, moulure)                           Mat4            167       25%

 

Mobilier :

conteneurs (amphore, dolium, silos)                                                     Mob1             10         1%

+ vaisselle                                                                                                   Mob2           543       80%

+ sculpture (ronde bosse, chapiteau, frise décorée), épigraphie       Mob3           126       19%

 

Activité :

aucun témoin                                                                                             Act0             622       92%

stockage (plus de 50% de dolium ou d'amphore)                                Act1               27         4%

artisanat                                                                                                      Act2               30         4%

 

Statut :

avec nécropole                                                                                          Sta1                47         7%

sans nécropole                                                                                          Sta2              492       72%

lieu de culte (attesté par vestiges, texte, hagiotoponyme2)                Sta3              107       16%

établissement fortifié                                                                                Sta4                33         5%

 

Superficie :

moins de 0,1 ha                                                                                          S<.1              189       28%

moins de 0,3 ha                                                                                          S<.3              185       27%

moins de 0,5 ha                                                                                          S<.5                48         7%

moins d’1 ha                                                                                               S<1               158       23%

moins de 2 ha                                                                                             S<2                 52         8%

moins de 5 ha                                                                                             S<5                 32         5%

5 ha et plus                                                                                                 S>5                 15         2%

 

 

DESCRIPTEURS CHRONOLOGIQUES

 

Date d'implantation 1 (découpage demi-séculaire) :

avant la conquête                                                                                      Imp0               42         6%

de la conquête à 50 av J.-C.                                                                     Imp1               36         5%

de 50 à 1 av J.-C.                                                                                        Imp2               27         4%

de 1 à 50                                                                                                      Imp3               71       10%

de 50 à 100                                                                                                  Imp4             233       34%

de 100 à 150                                                                                                Imp5                 1         0%

de 150 à 200                                                                                                Imp6                 0         0%

de 200 à 250                                                                                                Imp7                 7         1%

de 250 à 300                                                                                                Imp8                 1         0%

de 300 à 350                                                                                                Imp9               38         6%

de 350 à 400                                                                                                Im10               50         7%

de 400 à 450                                                                                                Im11               19         3%

de 450 à 500                                                                                                Im12                 3         0%

 

Date d'implantation 2 (découpage séculaire, le demi-séculaire étant impossible pour le Moyen Age) :

avant conquête et Ier s. av. J.-C.  Dat0                                                  105              15%

Ier s. ap. J.-C.                                                                                              Dat1             304       45%

IIe s.                                                                                                             Dat2                 1         0%

IIIe s.                                                                                                           Dat3                 8         1%

1IVe s.                                                                                                         Dat4               88       13%

13Ve s.                                                                                                         Dat5               22         3%

VI e s.                                                                                                          Dat6                 6         1%

VIIe s.                                                                                                          Dat7                 4         1%

VIIIe s.                                                                                                         Dat8                 3         0%

IXe s.                                                                                                           Dat9               26         4%

Xe s.                                                                                                            Da10               52         8%

XIe s.                                                                                                           Da11               33         5%

XIIe s.                                                                                                          Da12               21         3%

XIIIe s.                                                                                                        Da13                 2         0%

XIVe s.                                                                                                        Da14                 3         0%

XVe s.                                                                                                          Da15                 0         0%

XVIe                                                                                                            Da16                 1         0%

 

Durée d'occupation :

moins d'un siècle                                                                                       Occ1             307       45%

de 1 à 2 siècles                                                                                           Occ2             132       19%

de 2 à 3 siècles                                                                                           Occ3               48         7%

de 3 à 4 siècles                                                                                           Occ4               41         6%

de 4 à 5 siècles                                                                                           Occ5               21         3%

de 5 siècles à 10 siècles                                                                            Occ6               72       11%

de 10 à 15 siècles                                                                                       Occ7               40         6%

plus de 15 siècles                                                                                      Occ8               18         3%

 

 

DESCRIPTEURS HISTORIQUES

 

Occupation antérieure :

non renseignée                                                                                          NR                  51         8%

aucune                                                                                                        Ant0             484       71%

dans le siècle précédant la création du site                                           Ant1               17         3%

antérieure au siècle précédant la création du site                                Ant2             127       19%

 

Valeur de l'occupation antérieure (legs dans un rayon de 500 m) :

non renseignée                                                                                          NR                  62         9%

aucun legs                                                                                                  Leg0             409       60%

moins de 5 siècles                                                                                     Leg1             133       20%

de 5 à 10 siècles                                                                                         Leg2               68       10%

10 à 20 siècles1                                                                                           Leg3                 7         1%

 

Statut dans le paysage actuel :

aucune trace dans le paysage                                                                 Psg0             501       74%

toponyme rattachable à l'habitat (hors hagionyme)                            Psg1               25         4%

anomalie parcellaire et/ou paysagère                                                     Psg2               20         3%

édifice, monument isolé (y compris religieux)                                       Psg3                 4         1%

toponyme rattachable à l'habitat et anomalie et/ou édifice                 Psg4               15         2%

habitat maintenu, dispersé                                                                       Psg5               38         6%

habitat maintenu, groupé (hameau, village, ville)                                 Psg6               76       11%

 

Carte de Cassini :

établissement disparu                                                                               Cas1             545       80%

ferme, métairie, bien noble, tour, château3                                             Cas2               25         4%

hameau                                                                                                        Cas3                 6         1%

chapelle, chapelle ruinée ou chapelle et château4                                Cas4               13         2%

paroisse en ruine                                                                                       Cas5               12         2%

paroisse active                                                                                           Cas6               59         9%

bourg                                                                                                           Cas7               13         2%

ville                                                                                                              Cas8                 6         1%

 

 

 

 

 

DESCRIPTEURS ENVIRONNEMENTAUX

 

Terroir et sol :

plaine, sols bruns calcaires épais (Arnal 23 à 26)                                 Ter1              235       35%

plaine, sols fersiallitiques peu lessivés (Arnal 35 à 43)                       Ter2                32         5%

plaine, sols fersiallitiques très lessivés (Arnal 44 à 50)                       Ter3                22         3%

littoral, sols bruns calcaires épais (Arnal 23 à 26)                                Ter4                31         5%

littoral, sols d'apport alluvial (Arnal 9 à15)                                            Ter5                46         7%

coteau, sols fersiallitiques (Arnal 35 à 50)                                             Ter6                17         3%

coteau, sols bruns calcaires peu épais et sols d'érosion                   

(Arnal 18 à 22 et 64)                                                                                  Ter7              266       39%

vallée alluviale, sols d'apport alluvial (Arnal 8 à 14)                            Ter8                  9         1%

sommet, sols d'érosion associés à d'autres sols, lithosols                 Ter9                21             3

 

Altitude

 

 

DESCRIPTEURS DE SITUATION

 

Distance à la voirie :

traversé par une voie                                                                                Via1              134       20%

au bord d'une voie                                                                                    Via2              237       35%

à moins de 100 m d'une voie                                                                    Via3              262       39%

à plus de 100 m d'une voie                                                                       Via4                46         7%

 

Nombre de chemins menant au site :

aucun                                                                                                          Itr0                254       37%

1                                                                                                                   Itr1                  15         2%

2                                                                                                                   Itr2                158       23%

3 à 5                                                                                                             Itr3                117       17%

plus de 5                                                                                                     Itr4                135       20%

 

Relations linéaires avec les autres sites :

aucune                                                                                                        Rel0              416       61%

1                                                                                                                   Rel1                92       14%

2 à 5                                                                                                             Rel2              103       15%

plus de 5                                                                                                     Rel3                68       10%

 

______________________________________________________

1. Il a été inutile d’ajouter d’autres classes.

2. Hagiotoponyme : toponyme fondé sur un nom de saint : par exemple, Saint Laurent d’Aigouze.

3. Établissements regroupés pour éviter une dispersion de ces formes dispersées de pérennisation d'un établissement antérieur. Tous ces codes ont été rencontrés dans l'enquête.

4. Ce qui est en jeu ici, c'est l'existence de la chapelle comme éventuelle forme de pérennisation d'un ancien chef-lieu de paroisse.


[5.3. Processus de compétition et de hiérarchisation : les conditions de durabilité de l’habitat (voir annexe 7)]

 

5.4. Système de peuplement, réseaux et territoires, de l’Antiquité à l’actuel

 

 

réseaux locaux

 

5.4.1.Les réseaux gallo-romains

(F. Favory)

 

La vaunage constitue certainement le cadre le plus approprié pour tenter de modéliser l’évolution des réseaux d’habitat sur la longue durée. La documentation y permet, entre autres, d’engager l’enquête dès la fin de l’indépendance gauloise, au IIe s. av. J.-C. et de mieux percevoir les effets de la conquête romaine et les modalités de la diffusion de l’habitat gallo-romain.

 

5.4.1.1. Les réseaux républicains (fig. 5.4-1) : amorce de la diffusion du peuplement, à l’initiative des habitats indigènes.

 

La diffusion de l’habitat gallo-romain semble, en l’état actuel de la documentation, encore en cours d’élaboration pour une partie de la Vaunage, s’opérer à partir de trois pôles protohistoriques, deux oppida et une implantation au statut mal défini (hameau ?) (.

 

L’agglomération indigène de Mauressip s’est avérée capable de développer son réseau d’habitats et d’annexes agraires bien avant le changement d’ère, en deux vagues successives (une vingtaine d’établissements). La première vague colonise un large front jusqu’à 2700 m de la ville basse, comme si l’oppidum souhaitait affirmer ainsi les limites de son territoire vivrier. La seconde vague de créations, entre 50 et 20 av. J.-C. comble ainsi l’espace délimité par des établissements au statut varié, dont deux majeurs qui vont assurer la pérennité du système de peuplement auprès de l’agglomération. Les deux annexes agraires  implantés vers 20 av. J.-C. sur le piedmont sud de la Liquière, hors de la maîtrise visuelle des habitants de l’oppidum, pourraient constituer un dispositif du front sud du territoire de Mauressip, comme l’établissement créé à la même époque au Mas d’Escattes, à 3800 m de la ville. Mais la distance importante ainsi que l’isolement relatif de ces établissements suggèrent de les interpréter comme des installations plus autonomes.

 

Le réseau de l’oppidum de Nages/Anagia se développe également dès le IIe s. et au Ier s. av. J.-C., à la fois en piedmont (3 petits établissements) et vers le sud : d’une part le long de l’itinéraire qui conduit vers le littoral — on peut y distinguer une ferme et des annexes agraires —, d’autre part, au pied de la butte de Boissières. A partir de la conquête, la mise en culture des coteaux de Nages et de Boissières s’intensifie, comme le démontre l’extension des zones d’épandage agraire* à forte densité d’amphore italique. Outre la poursuite de l’occupation du piedmont, renforcée par 3 nouveaux établissements, deux options se dessinent nettement, avec une implantation durable dans le secteur des Fonts, au nord de Boissières, inaugurée par deux petits établissements, et une implantation isoléee outre-Rhôny, suivie de la création de l’établissement de Girondelle Haute.

L’implantation des fermes et des annexes agraires s’effectue clairement le long de trois itinéraires desservant l’oppidum : on a déjà évoqué le premier d’entre eux, qui conduit vers le littoral, en suivant le pied des coteaux ; les deux autres se dirigent chacun vers un point de franchissement du Rhôny et permettent de gagner les terroirs de l’interfluve du Grand Poujoulas et de communiquer avec les autres habitats indigènes.

 

Un troisième réseau se développe à partir de deux établissements protohistoriques installés côte à côte, sur les pentes sud-est de la colline du Bosc, face à l’entrée de la Vaunage. Il s’agit d’installations d’un type inédit, de taille modeste, établis sur des coteaux, que l’on rapproche plus volontiers d’habitats dispersés ou de hameaux. Au milieu du Ier s. av. J.-C., deux établissements sont créés sur les coteaux plus au sud, respectivement à 500 m et à 1100 m.

 

Cette première phase de diffusion de l’habitat gallo-romain, de la conquête à Auguste, est donc nettement placée sous le contrôle des habitats protohistoriques, qui polarisent les réseaux souvent amorcés dès le IIe s. av. J.-C. Cette maîtrise progressive des coteaux et de la plaine par les communautés indigènes, et à leur initiative, s’affirme symboliquement par la diffusion concomittante des tombes à armes celtiques qui balisent la progression de la conquête des terres (Fiches 1989, 213-218) : à Nages, deux d’entre elles et une nécropole jalonnent un arc de 600 m, qui se déploie à 900 m de la ville basse, de part et d’autre de l’itinéraire méridional qui constitue l’axe de la diffusion de l’habitat dispersé le plus précoce. Une autre tombe a été retrouvée au pied de la butte de Boissières (Py 1990, 317), à moins de 500 m des habitats qui s’installent sur le piedmont.

 

 

 

 

 

 

V.4.1.2. Les réseaux d’habitat de la seconde moitié du Ier s. : prolifération des établissements et maîtrise de l’espace disponible

 

Au Ier s., s’affirme une nouvelle organisation de l’espace agraire, réparti entre les réseaux polarisés par une agglomération, qu’elle soit d’origine protohistorique ou de création récente, et les réseaux structurés par des établissements isolés, qu’on qualifiera par commodité de villae, mais qui méritent d’être caractérisés plus finement, quand on pourra en fouiller certains.

 

Les réseaux polarisés par une agglomération (fig. 5.4.-2)

 

Mauressip : le structuration du réseau d’habitat s’appuie sur des établissements républicains (7) et s’enrichit de nouvelles installations, habitats et annexes agraires (3 entre 1 et 50 et 5 entre 50 et 100). L’innovation majeure, dans le dispositif du peuplement, est l’émergence de deux établissements mal cernés, puisqu’ils sont masqués par un bâti villageois mais dont le statut d’agglomération antique est suggéré par le nombre d’inscriptions qu’on y a retrouvées, émanant de familles différentes : Sinsans/Sincianum, actuel hameau de Calvisson, au sud, et Clarensac/Clarentiacum, à l’est. Dans les deux cas, la forme du toponyme d’origine latine indique que l’agglomération a pu se développer à partir d’un établissement isolé qui a légué le nom de son propriétaire. L’apparition de ces deux villages, à peu de distance de l’agglomération d’origine préromaine (entre 2 et 2,5 km), va contribuer à polariser des réseaux indépendants de l’attraction de Mauressip et à restreindre son territoire.

Dès lors, se pose le statut des habitats placés entre ces nouveaux pôles et Mauressip. La durée d’occupation de quelques uns d’entre eux et leur capacité à perdurer après l’abandon de l’agglomération de Mauressip encouragent à les considérer comme des points d’appui solides du système de peuplement. Si deux d’entre eux résistent environ deux siècles, les trois autres assurent la continuité de l’habitat penant quatre siècles et plus. Il est donc possible que certains de ces établissements aient pu disposer de leur propre réseau d’annexes agraires : pour autant, peut-on parler de domaines échappant à la tutelle territoriale de Mauressip, du moins tant qu’existe l’agglomération ? La documentation disponible ne permet pas de trancher, ni même d’affiner la structuration de l’espace environnant l’agglomération. La situation tend à s’éclaircir quand l’agglomération est abandonnée dans le courant du IIe s. L’occupation de l’espace se poursuit  à l’initiative de quatre établissements. A partir du IIIe s., un nouveau venu s’affirme comme un candidat sérieux à la polarisation du secteur (Ardéjan/Arderancum), jusqu’à l’émergence des pôles du haut Moyen Age (Maruéjols et Saint-Côme).

 

Nages : la diffusion de l’habitat gallo-romain dispersé est fortement marqué par l’influence de l’agglomération qui semble manifestement en maîtriser les étapes. Sur une dizaine d’établissements actifs au Ier s., la moitié ont été implantés avant le changement d’ère, à l’initiative de la communauté villageoise indigène car aucun établissement n’est de taille à se substituer à elle pour animer le réseau des annexes agraires qui s’installent à ses pieds. Au Ier s., sont créés quatre établissements qui s’apparentent à des petites villae, le cas de Solorgues étant toutefois difficile à caractériser plus finement en raison du bâti actuel qui en masque l’empreinte. La plus éloignée de l’agglomération n’en est distante que de 1300 m. C’est dire combien la communauté de l’oppidum contrôle les nouvelles formes d’exploitation agro-pastorales. Ces fermes-relais de l’agglomération suffisent à l’équipement de l’espace agraire , car on ne recense quasiment pas d’annexe agraire, à l’exception d’un petit établissement.

 

Plaisance (Calvisson) : Le réseau de Plaisance colonise le piedmont de Roc de Gachone à partir du milieu du Ier s. Il faut sans doute y rattacher les autres établissements de plaine de la même époque (3 ou 4). Le réseau couvre plus de 100 ha[136]. Il ne perdure pas au-delà de 150, à l’exception de la tête du réseau, l’agglomération de Plaisance/Védian/Bitilianum.

 

Bizac (Calvisson) : le réseau de Bizac/Bitiacum (fig. 5.4.-2, K), établissement durable créé vers 50, se diffuse sur la crête de l’interfluve du Grand Poujoulas qui domine de 10 à 15 m les lits du Rhôny et du ruisseau de Calvisson. Pour l’essentiel, le réseau se déploie au sud de l’établissement (villa ou agglomération ?) sur 1,5 km2, pour une durée très brève qui n’excède pas pas le demi-siècle. Seul un petit établissement, localisé à 280 m de la tête du réseau, accompagne l’habitat de Bizac jusque vers 200.

 

 

Les domaines de uilla

 

Moulin de Laure (Saint-Dionisy) : au nord de la colline de Nages/Roque de Viou, en revanche, dans un espace qui échappe à la maîtrise visuelle des habitants du village de Nages, on assiste à la mise en place d’un réseau typique du Ier s. (H), avec un pôle durable, la villa du Moulin de Laure, qui s’installe vers 50, accompagné de 3 annexes agraires (soit un espace sous contrôle d’une trentaine d’hectares), voire 6 si on lui rattache 3 petits établissements pouvant également dépendre d’un autre établissement majeur, mais moins durable, à Langlade. Quel que soit leur nombre, les annexes liées au fonctionnement de la villa du Moulin de Laure sont abandonnées vers 100, au terme d’un demi-siècle d’activité. Dès lors, la villa du Moulin de Laure va assurer seule l’exploitation de ce secteur de piedmont jusque vers l’an mil (villa Veum), où elle s’efface au profit du nouveau centre de peuplement, le village de Saint-Dionisy.

 

Les Fonts (Boissières) : appuyé sur le petit établissement pionnier des Fonts, une villa s’installe au début de l’ère à 150 m de lui, renforcée par un petit habitat de piedmont, niché dans une vallée sèche, à 500 m au sud. L’ensemble du dispositif couvre une quarantaine d’hectares, mais seule la villa poursuit son existence au-delà du Ier s. (M).

 

Girondelle Haute (Calvisson) : le réseau polarisé par l’établissement de Girondelle Haute n’est pas facile à délimiter, en raison de l’existence de deux autres établissements de statut analogue, à 400 et 700 m, et de la profusion de petits établissements alentour (J). Nous avons choisi de fonder la cohérence de ce réseau sur la chronologie plutôt précoce de son développement, puisque plusieurs petits établissements sont créés avant 50 ap. J.-C., et ont donc pu être fondés à l’initiative des occupants de la villa de Girondelle Haute, sans doute originaires de l’oppidum de Nages comme on l’a suggéré plus haut. C’est pour cette même raison que nous serions tentés de lui rattacher les deux annexes de campeyroux, certes distantes de 1350 m, mais créées au début de l’ère et placées à proximité de la voie reliant Mauressip au littoral, dans le prolongement de l’extension du domaine vers le nord (établissements de Pierre Blanche et de Caveyrargues). Ce réseau couvre environ 85 ha. Seuls les deux établissements les plus grands réussissent à durer au-delà du Ier s.

 

Traversière Haute (Calvisson) : le réseau de Traversière haute, à peine plus tardif, colonise la rive droite du Rhôny, en amont du pont romain d’Arnia. Il couvre une dizaine d’hectares (I).

 

Mas d’Escattes (Calvisson) : l’établissement républicain est renforcé par deux établissements au début de l’ère. Le réseau, qui occupe une vingtaine d’hectares, est abandonné vers 100 (N).

 

Bois de Calvisson (Calvisson/Aigues-vives) : un réseau piloté par les établissements de Molières Hautes et Piot de l’Aze se développe, à partir du milieu du Ier s., en piedmont de la colline à l’est (3 établissements) et au nord-ouest (deux annexes agraires), peut-être au nord-est, en plaine, vers le ruisseau de Calvisson (fig. 5.4-2, Le Bosc). Ce réseau, qui couvre environ 3 km2 , disparaît pour l’essentiel vers la fin du Ier s. et seul l’établissement des Molières Hautes résiste jusqu’au milieu du IIe s.

 

Entre le Roc de Gachone et le massif de la Liquière (Calvisson), trois réseaux au moins vont organiser les vallons du ruisseau de Calvisson et de la Font du Coucou, à partir du milieu du Ier s. Trois ou quatre pôles structurent ce déploiement en piedmont, complété à l’ouest par le réseau du Mas d’Escattes et au nord par le réseau de Sinsans. C’est l’ensemble des coteaux méridionaux et orientaux du massif de la Liquière qui sont ainsi occupés, marquant la progression du système de peuplement gallo-romain vers le territoire de Mauressip. Une autre caractéristique distingue ces réseaux : c’est la proportion des établissements qui perdurent au-delà du demi-siècle et qui témoignent d’une meilleure résistance que celle manifestée généralement par les petits établissements du Ier s.

Un premier réseau s’organise à partir de l’établissement de Largellier pour mettre en valeur la rive gauche du ruisseau de Calvisson et les coteaux (G). Deux autres pôles structurent le réseau qui s’établit au débouché du vallon de la Font du Coucou : Ournèzes Bas et Couyran (F)[137]. De l’autre côté du ruisseau, un autre réseau se déploie à partir de l’habitat de Carroux Bas (E). Plus au nord, le pôle de Sinsans/Sincianum organise la mise en valeur du piedmont septentrional de la Liquière, incisé par le réseau hydrogaphique de la Font Serrière (D).

 

Il est donc clair, à considérer l’emprise géographique de ces réseaux du Ier s., que la mise en valeur entreprise à l’initiative des nouveaux pôles de développement agraire occupent l’espace disponible entre les anciens territoires des oppida indigènes et le secteur du Bosc. Les nouveaux réseaux privilégient les coteaux en piedmont de colline et la crête d’interfluve entre le Rhôny et le ruisseau de Calvisson. Vers le nord, les réseaux occupent massivement les coteaux peu exploités auparavant et marquent l’expansion du système de peuplement gallo-romain vers Mauressip, de même que les réseaux de la crête d’interfluve se déploient en face de Nage.

 

 

V.4.1.3. Les réseaux du bas Empire (fig. 5.4-3) : rétraction et redéploiement limité

 

Au IIIe s., l’habitat gallo-romain a perdu les trois quarts des établissements occupés ou fréquentés au Ier s., au terme d’un processus rapide qui a occasionné l’abandon de plus de la moitié d’entre eux dès le IIe s. Or ce siècle, celui des Antonins, représente l’âge d’or du haut Empire, ce qui invite à relativiser la signification de ce phénomène, qui affecte prioritairement les petites fermes et les locaux techniques. Les réseaux sont littéralement dépouillés de leur substance au terme d’un processus de restructuration. Pour l’essentiel, les réseaux du haut Empire se réduisent, au IIIe s., à leurs pôles. Mais on enregistre aussi des disparitions totales et des abandons de terroirs, certes en nombre limité, comme dans les secteurs du Bosc et de Carroux Bas.

Le réseau de Bizac (K), l’un des plus féconds en créations, s’est complètement dissout et seul le pôle perdure, peut-être sous la forme d’une agglomération capable de concentrer avec une telle vigueur la population rurale alentour. A peu de distance, au nord, se maintiennent aussi les trois grands établissements de Girondelle Haute, Girondelle Basse et Traversière haute, des villae également dépouillées de leurs annexes agraires (G).

Le même phénomène s’observe dans les réseaux de structure analogue, de Plaisance/Védian, de Largellier, d’Ournèzes et de Couyran et, plus au nord, de Sinsans (Calvisson, F, E, D).

Au pied de Mauressip, la grande agglomération protohistorique désormais abandonnée, le peuplement est polarisé par une sorte de ligne de résistance à la désertion constituée par les établissements de Maruéjols/Marojol, Moulin à Vent (A), Plantades et Ardéjan/Arderancum (B), que complète plus à l’est l’agglomération gallo-romaine de Clarensac.

Du côté de Nages, l’agglomération d’origine protohistorique perdure selon toute vraisemblance, flanquée du hameau de Solorgues/Saravonicum, au sud-est (I), et de la villa  Veum (Moulin de Laure), au nord. Près de Boissières, la villa des Fonts assure également seule la continuité du peuplement.

La plupart de ces établissements appartiennent à la classe B dégagée par l’analyse multivariée, c’est-à-dire des établissements résistants mais dont le destin est contenu dans l’Antiquité. Seules s’en distinguent les agglomérations, avérées ou hypothétiques, grandes ou petites, qui seront capables de polariser durablement le peuplement et de s’affirmer comme chefs-lieux de paroisse dans le haut Moyen Age : Nages, Clarensac et Sinsans (classe F), Bizac (classe E), Solorgues (classe D).

 

Aux IVe et Ve s., quelques réseaux tendent à se reconstituer, mais avec une économie de moyens par rapport à la diffusion du Ier s., qu’expriment à la fois un nombre moindre de créations et un phénomène important de réoccupation de sites abandonnés à la fin du Ier ou au IIe s.

Ces réoccupations et les créations manifestent un intérêt quasi-exclusif pour les terroirs de coteau, particulièrement net au pied du Bois de Minteau, entre Boissières et le Rhôny (L), au pied des collines du massif de la Liquière, entre le ruisseau de Calvisson et Sinsans (E, D), et aux abords de la colline de Mauressip (B). En revanche, les établissements anciennement implantés sur l’interfluve entre le Rhôny et le ruisseau de Calvisson se suffisent à eux-mêmes pour organiser l’exploitation des terroirs alentour, mais ils sont abandonnés dès la fin du IVe s. : faute d’adaptation à de nouvelles normes et formes de production que semble traduire leur incapacité à reconstituer un réseau ? Seul Bizac va résister dans ce secteur (K), en s’enrichissant sans doute de ces abandons.

 

 

V.4.1.4. Jalons pour une modélisation de la structure de l’habitat antique

 

Au terme de cette description des réseaux antiques de la Vaunage, se dégagent quelques éléments structurants du système de peuplement antique et de son évolution sur six siècles (tableaux).

 

La phase républicaine : polarisation villageoise de source indigène

Dans une première phase, celle qui s’articule autour de la conquête romaine (entre 150 et 50 av. J.-C.), la diffusion de l’habitat s’opère clairement à l’initiative des établissements protohistoriques. Le territoire ainsi délimité par les établissements dépendant des oppida couvre entre 5 à 10 km2 [138], sans tenir compte des terroirs situés sur les collines et occupés aujourd’hui par la garrigue. A côté de ces territoires polarisés par une agglomération, le réseau modeste du Bois de Calvisson témoigne d’une autre forme d’appropriation et d’exploitation de l’espace, à l’initiative d’un centre de peuplement polynucléaire moins important, mais qui préfigure le modèle de diffusion du haut Empire.

 

Le haut Empire (Ier s.) : polarisation villageoise et polarisation domaniale

Le haut Empire voit en effet le développement spectaculaire d’un nouveau modèle d’organisation de l’habitat, où les réseaux polarisés par un bourg* (oppidum) ou un village de création récente, doivent composer avec des réseaux polarisés par un établissement isolé. Ce nouveau modèle de diffusion, composite, a pour effet d’embrasser une plus grande proportion de l’espace disponible pour les activités agro-pastorales. Les territoires hypothétiques couvrent entre 2 et 5 km2 pour une agglomération tandis que les domaines maîtrisent un espace compris entre 15 et 150 ha. L’émergence de nouvelles agglomérations à peu de distance des oppida indigènes (2 à 3 km) suggère une répartition de l’espace entre plusieurs communautés villageoises, même si on peut accorder aux anciennes agglomérations protohistoriques un prestige politique et idéologique que souligne, entre autres, la fréquentation des monuments religieux édifiés sur les hauteurs désertées par l’habitat ancien. Il faut également admettre que ce partage accorde une place éminente aux domaines qui tendent à imposer leur autonomie par rapport à l’agglomération voisine. Dotés de leur propre réseau de fermes-relais et d’annexes agro-pastorales, les domaines affirment dans les faits leur maîtrise de l’espace contre l’emprise territoriale de l’agglomération.

 

Fin du haut Empire (IIe s.) et bas Empire : concentration des réseaux

 

Si les réseaux du premier siècle enregistrent rapidement un abandon massif d’établissements secondaires, c’est au profit des domaines qui concentrent le peuplement et les activités de production, de transformation et de stockage. Lorsque la crise du IIIe s., dont on cerne mal encore les caractéristiques économiques et sociales, entraîne l’abandon de certaines agglomérations protohistoriques (ici, Mauressip) et de quelques domaines, le peuplement se regroupe dans les habitats qui résistent : villages et domaines. Les réseaux du Ier s. sont réduits à leur plus simple expression : l’essentiel des pôles sont là. Il est difficile, dans ces conditions, de spatialiser leur emprise territoriale. Aux IVe et Ve s., c’est chose possible quand les habitats diffusent à nouveau leurs fermes et leurs annexes agraires alentour : les réseaux apparaissent néanmoins nettement plus réduits que ceux du Ier s. et certains domaines en sont apparemment dépourvus. Il est vrai que le petit nombre d’établissements dépendants interdit, en l’état actuel de la documentation archéologique, de proposer une délimitation de l’espace hypothétique contrôlé par les habitats de cette période. L’occupation de l’espace est moins ambitieuse et privilégie les terroirs de coteau alors que d’autres terroirs semblent négligés. En revanche, cette phase offre l’opportunité de faire apparaître de nouveaux domaines qui polariseront le peuplement de l’Antiquité tardive et du haut Moyen Age et qui seront capables de s’imposer comme chefs-lieux de paroisse (Minteau-Razy/Radicum).

 

 

V.4.1.5. Évolution du réseau des pôles antiques

 

Comme on vient de le mesurer, l’identification des pôles de réseaux d’habitat agraire durant l’Antiquité gallo-romaine n’est pas chose aisée, quand on est réduit à la seule information archéologique et que se pose la question des rapports hiérarchiques entre l’agglomération et les villae alentour. On peut tenter toutefois de proposer les éléments d’une évolution du réseau des pôles, de la conquête au Ve s., et de prolonger l’examen jusqu’à nos jours pour y évaluer la part de l’héritage antique. Nous avons croisé, pour cette approche micro-régionale, les résultats de l’analyse multivariée, de la classification calculée à partir des variables Taille de l’établissement, nature des matériaux de construction, Nature du mobilier, Statut, et de l’enquête chronologique et sitologique appliquée aux groupements locaux d’établissements.

• Au Ier s. av. J.-C., le système de peuplement est polarisé par un petit nombre d’établissements d’origine indigène, deux agglomérations avérées et un hameau hypothétique, auquels s’ajoutent des petites installations isolées au statut mal défini.

 

Tableau 5.4. -I. Les pôles du Ier s. av. J.-C. en Vaunage occidentale

 

Variable hiérarchique (1)

Établissement

Statut

Classe

CAH (4)

 

 

Antiquité

Moyen Age

fortification

XXe s.

 

1

Nages

oppidum

paroisse (2)

commune

(3)

F

2

Mauressip (Saint-Côme)

oppidum

 

 

C

3

Le Bosc 1-2

hameau ?

 

 

 

A

 

(1) Calculée à partir des variables Taille, Matériaux, Mobilier et Statut. (2) Chef-lieu de paroisse. (3) Chef-lieu de commune. (4) Classification ascendante hiérarchique sur toutes les variables.

 

• Au Ier s. ap. J.-C., les deux agglomérations indigènes doivent composer avec 5 nouveaux établissements promis à une longue durée, jusqu’à nos jours pour 4 d’entre eux, et dont le statut d’agglomération est suggéré par le contexte épigraphique et toponymique : Bizac/Bitiacum, Clarensac/Clarentiacum, Sinsans/Sincianum, Solorgues/ Saravonicum, Védian/Bitilianum. Les 4 premiers établissements énumérés, les plus durables, se répartissent dans les classes qualitativement supérieures de l’analyse multivariée (D, e et F), tandis que le dernier, le moins durable, appartient à la classe B, celle-là même qui rassemble les villae constituant la seconde catégorie de pôles. On en recense 13 de cette classe, auxquels nous sommes enclins à ajouter 4 établissements de la classe A, capables d’organiser un réseau d’après notre enquête chrono-topographique.

Au total, on dénombre 24 pôles vraisemblables, dont certains ont pu structurer un réseau spécifique emboîté dans un réseau de statut plus élevé (territoire d’agglomération).

 

 

Tableau 5.4-II. Les pôles du Ier s. ap. J.-C. en Vaunage occidentale

 

Variable hiérarchique

Établissement

Statut

Classe

 

 

Antiquité

Moyen Age

fortification

XXe s.

CAH

2

Clarensac

agglomération ?

paroisse

 

commune

F

4

Sinsans (Calvisson)

agglomération ?

paroisse

 

hameau

F

1

Nages

agglomération

paroisse

commune

F

3

Bizac (Calvisson)

agglomération ?

paroisse

 

hameau

E

7

Solorgues (Nages)

agglomération ?

paroisse

 

hameau

D

5

Mauressip (Saint-Côme)

agglomération

 

 

C

8

Goffrèges 1 (Clarensac)

villa

 

 

 

B

38

Largellier 3 (Calvisson)

villa

 

 

 

B

21

Couyran 1 (Calvisson)

villa

villa Coiranum

 

 

B

11

Font d'Aran (St-Côme)

villa

 

 

 

B

6

Plaisance (Calvisson)

agglomération ?

 

 

 

B

9

Moulin de Laure/Vieux (St-Dionisy)

villa

villa Veum

 

 

B

29

Les Fonts 1 Boissières)

villa

 

 

 

B

16

Girondelle Haute 3 (Calvisson)

villa

 

 

 

B

40

Girondelle Basse (Calvisson)

villa

 

 

 

B

39

Moulin à Vent (St-Côme)

villa

 

 

 

B

22

Oulières 1 (Nages)

villa

 

 

 

B

28

Maupas 1 (Calvisson)

villa

 

 

 

B

34

Ournèzes Haut (Calvisson)

villa

villa Orondinces ?

 

 

B

17

Grassette 2A (Langlade)

villa

 

 

 

B

27

Pierre Blanche 2 (Calvisson)

villa ? ferme ?

 

 

 

A

24

Tourette Basse (Calvisson)

villa ? ferme ?

 

 

 

A

23

Coste Basse 1A (Calvisson)

villa ? ferme ?

 

 

 

A

14

Traversière Basse (Calvisson)

villa

 

 

 

A

21

Ournèzes Bas I (Calvisson)

villa

villa Orondinces ?

 

 

A

26

Piot de l'Aze 4 (Aigues-Vives)

villa ? ferme ?

 

 

 

A

33

Plantades 1 (St-Côme)

villa ? ferme ?

 

 

 

A

15

L'Estrade 3 (St-Côme)

villa

 

 

 

A

32

Rivières 1A (St-Côme)

villa ? ferme ?

 

 

 

A

36

Minteau 3 (Calvisson)

villa ? ferme ?

 

 

 

A

37

Artillon 4 (Calvisson)

villa ? ferme ?

 

 

 

A

19

Miyan (Nages)

villa

 

 

 

A

25

Homèdes 1 (Clarensac)

villa ? ferme ?

 

 

 

A

12

Girondelle Haute 5 (Calvisson)

villa

 

 

 

A

13

Pesquiers 1 (Nages)

villa

 

 

 

A

20

Pierre Blanche 1 (Calvisson)

villa ? ferme ?

 

 

 

A

18

Maruéjols 1 (St-Côme)

villa

 

 

 

A

31

Crousettes 1 (St-Côme)

villa ? ferme ?

 

 

 

A

30

Moulon 1 (Clarensac)

villa ? ferme ?

 

 

 

A

35

Pierre Blanche 3 (Calvisson)

villa ? ferme ?

 

 

 

A

 

Tri sur la colonne Classe de l’analyse multivariée

 

• Au Ve s., si les réseaux ont tendance à être beaucoup plus resserrés, en nombre d’installations dépendantes comme en espace maîtrisé, le nombre des pôles varie peu : le réseau des agglomérations semble stable, à l’exception de l’abandon de Mauressip. D’ailleurs, globalement, sur 23 pôles recensés pour cette époque, on compte 13 maintiens et 3 réoccupations pour 7 créations. Les pôles relevant de l’habitat dispersé se répartissent majoritairement dans la classe B de l’analyse multivariée (8 sur 14). Le système de peuplement a évolué qualitativement (diffusion limitée au sein des réseaux locaux), mais sa structure hiérarchique (agglomérations, villae, annexes agraires) et spatiale reste stable pour l’essentiel, les disparitions de pôles étant compensées par de nouveaux établissements occupant les mêmes terroirs.

On saisit mieux cette relative stabilité quand on suit l’évolution du réseau de pôles au-delà de l’Antiquité.

 

 

Tableau 5.4-III. Les pôles du Ve s. en Vaunage occidentale

 

Variable hiérarchique

Établissement

Statut

Classe

CAH

 

 

 

Antiquité

Moyen Age

fortification

XXe s.

 

1

Nages

agglomération

paroisse

commune

F

3

Clarensac

agglomération ?

paroisse

 

commune

F

5

Sinsans (Calvisson)

agglomération ?

paroisse

 

hameau

F

4

Bizac (Calvisson)

agglomération ?

paroisse

 

hameau

E

2

Minteau 5-6 (Calvisson)

villa ? agglomération ?

paroisse

 

 

D

6

Saint-André (Congénies)

agglomération ?

paroisse

 

 

D

8

Solorgues (Nages)

agglomération ?

paroisse

 

hameau

D

7

Plaisance (Calvisson)

agglomération ?

 

 

 

B

9

Moulin de Laure/Vieux (St-Dionisy)

villa

villa Veum

 

 

B

11

Carroux Haut 5 (Calvisson)

dépendant de 17 ?

 

 

 

B

12

Grassette 2B (Langlade)

villa

 

 

 

B

14

Labadier 3 (Calvisson)

villa

 

 

 

B

15

Carroux Bas 3B (Calvisson)

villa

 

 

 

B

17

Couyran 1 (Calvisson)

villa

villa Coiranum

 

 

B

19

Ournèzes Haut (Calvisson)

dépendant de 10 ?

villa Orondinces ?

 

 

B

20

Ardéjan 1 (St-Côme)

villa

village

 

 

B

23

Les Fonts 1 (Boissières)

villa

 

 

 

B

26

Largellier 3 (Calvisson)

villa

 

 

 

B

10

Ournèzes Bas 1 (Calvisson)

villa

villa Orondinces?

 

 

A

13

Maruéjols 1 (St-Côme)

villa

 

 

 

A

16

Les Martines 3B (Calvisson)

dépendant de 26 ?

 

 

 

A

18

Mas d'Escattes (Calvisson)

villa

 

 

 

A

21

Care Haut 1-5 A (Calvisson)

dépendant de 15 ?

 

 

 

A

22

Homèdes 1 (Clarensac)

villa

 

 

 

A

24

Vaché 1 (St-Côme)

villa

villa Bruus ?

 

 

A

 

Tri sur la colonne Classe de l’analyse multivariée

 

Au XIe s., le réseau des pôles s’est fortement concentré et homogénéisé, puisqu’il compte 13 agglomérations chefs-lieux de paroisse — 7 d’origine antique, 6 créations de l’Antiquité tardive ou du haut Moyen Age —, auxquelles s’ajoutent quelques agglomérations plus modestes et de statut inférieur, villages sans église ou hameaux (6).

 

 

 

 

Tableau 5.4-IV. Les pôles du XIe s. en Vaunage occidentale

 

Variable hiérarchique

Établissement

Statut

Classe

CAH

 

 

Antiquité

Moyen Age

fortification

XXe s.

 

2

Nages

agglomération

paroisse

commune

F

3

Congénies

 

paroisse

commune

F

5

Clarensac

agglomération ?

paroisse

 

commune

F

7

Sinsans (Calvisson)

agglomération ?

paroisse

 

hameau

F

11

Calvisson

 

paroisse

 

commune

F

6

Bizac (Calvisson)

agglomération ?

paroisse

 

hameau

E

8

Saint-Dionisy

 

paroisse

 

commune

E

9

Boissières

 

paroisse

 

commune

E

10

Saint-Côme

 

paroisse

 

commune

E

1

Livière

 

paroisse

mas

D

4

Minteau 5-6 (Calvisson)

 

paroisse

 

 

D

12

Saint-André (Congénies)

agglomération ?

paroisse

 

 

D

13

Solorgues (Nages)

agglomération ?

paroisse

 

hameau

D

14

Couyran 1 (Calvisson)

villa

villa Coiranum

 

 

B

16

Ardéjan 1 (St-Côme)

villa

village

 

 

B

17

Artillon 7 (Clavisson)

 

hameau ?

 

 

B

18

Roc de Gachone (Calvisson)

 

hameau

 

 

B

19

Plaisance 3 (Calvisson)

 

village ?

 

 

B

15

Vaché 1 (St-Côme)

 

villa Bruus ?

 

 

A

 

Tri sur la colonne Classe de l’analyse multivariée

 

Au XVe s., il ne subsiste que 8 chefs-lieux de paroisse, dont 7 sont les chefs-lieux des communes actuelles. Parmi ces rescapés, on ne compte que deux agglomérations antiques, l’une d’origine préromaine (Nages) et l’autre, création du Ier s. (Clarensac).

 

 

Tableau 5.4-V. Les pôles du XVe s. en Vaunage occidentale

 

Établissement

Statut

Classe

CAH

 

Antiquité

Moyen Age

fortification

XXe s.

 

Calvisson

 

paroisse

 

commune

F

Nages

agglomération

paroisse

commune

F

Congénies

 

paroisse

commune

F

Clarensac

agglomération ?

paroisse

 

commune

F

Saint-Dionisy

 

paroisse

 

commune

E

Boissières

 

paroisse

 

commune

E

Saint-Côme

 

paroisse

 

commune

E

Maruéjols

 

paroisse

 

hameau

E

 

Tri sur la colonne Classe de l’analyse multivariée

 

 

 


Fig. 5.4.-5. La stabilité de l’occupation à partir du XVIe mérite d’être nuancée par la prise en compte des créations de mas et de mazets modernes et contemporains. A partir de cette date, le diagramme se borne à représenter l’évolution des établissements créés durant l’Antiquité et le Moyen Age.

 

 

 

V.4.2. Les réseaux médiévaux

(Claude Raynaud)

 

Le VIe siècle marque un nouveau palier avec la chute rapide du nombre d'établissements, densité qui décroît encore au siècle suivant pour se stabiliser ensuite autour du tiers de l'effectif tardo-antique. Le phénomène prend la même ampleur que la décrue des II et IIIe siècles et présente la même ambiguité, entre l'interprétation conjoncturelle (dégradation politique, démographique ?) et l'explication structurelle (mutation de la structure agraire, de l'habitat ?). Trois siècles durant, la trame se distend et l'on demeure bien en peine de cerner ce qui subsiste de l'ancienne organisation spatiale et ce qui pourrait annoncer les mutations à venir.

Longtemps silencieuses, les sources écrites foisonnent à partir du IXe siècle et éclairent le statut et la hiérarchie des établissements, dont l'analyse ne repose plus exclusivement sur les critères archéologiques qui dominaient l'étude des réseaux antiques. On pourrait craindre qu'un tel enrichissement documentaire ne fausse les comparaisons avec la période romaine, tant les contrastes frappants entre les deux périodes imposent l'évidence d'un système de peuplement radicalement nouveau. Typologie des établissements, spatialisation des hiérarchies, densité de peuplement, tout a changé entre le VIIe siècle, où l'on perd le fil, et le IXe où l'évolution est à nouveau perçue.

 

V.4.2.1.Redistribution spatiale aux Xe et XIe s. : les réseaux de l'âge féodal

Un nouvel élan se fait jour au IXe siècle, avant de culminer au XIe s. à un niveau sensiblement égal à celui du Ve siècle. Ce nouveau palier révèle une forte proportion d'établissements durables et de taille moyenne (classes D et E de l'analyse multivariée), accompagnés par une frange plus restreinte d'installations modestes et éphémères (classe B). Voici atteint le plus faible taux de hiérarchisation spatiale, à tel point que, sauf quelques exceptions, il reste bien difficile de cerner les relations de dépendance et la polarisation territoriale. Cet assemblage singularise nettement la période, qui emprunte au système de peuplement antique la fréquence des petites installations, relais agraires ou fermes, mais amorce un processus nouveau : le regroupement de l'habitat autour de l'église ou du château.

L'évolution se déroule dans un cadre territorial désormais décrit par de nombreux textes  la villa, le mot ne désignant plus le domaine aristocratique comme dans l'Antiquité, mais le finage d'une communauté rurale. On relève alors un maillage dense d'unités territoriales de 500 à 800 hectares, surfaces bien supérieures à celles des réseaux antiques. La Vaunage demeure un bon observatoire du réseau de peuplement, avec une quinzaine de villae de rang sensiblement égal, autour desquelles on peut noter trois types d'évolution (fig. 5.4. 4). En majeure part, l'occupation apparaît déjà polarisée dans le chef-lieu des villae, hormis le cas de Calvisson où quatre établissements annexes se déploient à distance de l'église et du château, sur des coteaux qui nécessitaient peut-être une remise en état après une phase de déprise agraire. Plus au Nord, l'exemple de Saint-Côme offre une troisième situation où le regroupement tarde à se faire, le chef-lieu de la villa carolingienne étant désaisi de sa fonction au profit du site de l'église Saint-Côme, qui attirera progressivement la population et lèguera son nom au village médiéval. Dans ce cas, les points de la carte n'illustrent pas proprement un réseau hiérarchisé, mais une translation du pôle de peuplement, effet d'une politique de l'évêché de Nimes qui tend à imposer l'église comme nouveau lieu de regroupement des hommes. Ailleurs, à Calvisson par exemple, un château fait concurrence à l'église et va tenter de capitaliser à son entour la population et l'initiative agraire. Depuis les alentours de l'an mille, partout fleurissent ces châteaux bâtis par des militaires entreprenants qui accaparent l'essentiel du pouvoir laïc, échappé des mains de l'administration royale.

Ecclésiastique et militaire, des forces nouvelles sont à l'œuvre, mais leurs entreprises n'émergent pas encore dans le système de peuplement, qui reste dominé par le maillage des temps carolingiens.