Felipe CRIADO BOADO, Del Terreno al Espacio : Planteamientos y Perspectivas para la Arqueologia del Paisaje

(Du terrain à l’espace : exposé et perspectives pour l’Archéologie du Paysage), collection Criterios y Convenciones en Arqueologia del Paisaje CAPA 6, Universidade de Santiago de Compostela, 1999, 82 p.

 

 

 

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L’archéologie du paysage (que l’auteur résume par le sigle ArPa) est une proposition pour étudier la spatialité humaine en archéologie et une approche de l’interprétation du registre archéologique. C’est une stratégie de travail en archéologie, qui permet d’atteindre ce qui, justement, n’est pas du domaine de l’archéologie.

 

Une base théorique spécifique

 

Le travail de l’auteur part d’une vigoureuse prise de position contre la conception humaniste de l’archéologie. Il suggère de la dépasser et propose une conception non pas humaniste mais humaine de l’archéologie. Il dénonce l’idéologie hyperlibérale qui réarme le système de connaissance et il lui paraît essentiel de « démasquer les travestissements humanistes » (desenmascarar los disfraces humanistas) : « le savoir-pouvoir hyperlibéral se fonde une fois de plus dans une récupération de l’humanisme qui réinstaure un certain canon de l’homme comme sujet de l’action, tandis qu’il marginalise les êtres humains concrets » (p. 2). Il dénonce ainsi le tournant subjectiviste du savoir tardomoderne, qui correspond en archéologie au post-processualisme.

 

Théorie de la science et théorie sociale

Nous avons hérité de la Modernité un modèle de savoir qui est fondé sur la collusion de l’empirisme, du positivisme et du fonctionnalisme. En archéologie, les concepts de société compris comme système, de sujet opposé à la nature et au monde objectif, et d’action sociale comprise comme adaptation, indiquent que la nouvelle archéologie, au même titre que l’anthropologie fonctionnaliste ou l’archéologie spatiale, se fonde sur la relation étroite entre la science sociale et le pouvoir bourgeois.

Or la crise du XXe s démontre que cette crise permanente se manifeste dans la difficulté d’expliquer scientifiquement l’interaction entre la société et le monde, et que le résultat est une gigantesque inadaptation entre le milieu et la culture, à une échelle jamais atteinte dans l’histoire. Cette crise a provoqué la réémergence, en archéologie, d’un courant humaniste et néo-idéaliste. Il s’est produit dans les sciences un tournant sociologique, particulièrement notoire dans les disciplines qui étudient les relations entre l’humanité et le milieu physique. Mais alors qu’on devrait se féliciter que l’histoire et la dimension humaine se soient intégrées à la recherche scientifique pour dépasser une vision étroite des problèmes environnementaux qui ne prenait pas en compte la société, nous devons prendre nos distances avec cette stratégie pour diagnostiquer ses limites et son but alternatif.

Parce que ce courant n’a pas su éviter de « tomber dans le piège de l’humanisme » (p. 3), l’auteur revient alors sur sa critique de l’humanisme, en évoquant des penseurs comme Foucault et Bermejo. Il s’agit pour lui de dire que sans le « sujet bourgeois » moderne, sans l’humanisme, on n’aurait pas pu construire cette opération d’ingénierie sociale qui a configuré le système culturel le plus vaste de toute l’histoire. L’homme, en tant que deux ex machina de l’explication, joue désormais le rôle que tenait Dieu dans les Anciens Régimes. Est humaniste tout savoir qui invoque l’homme et l’histoire comme forces autoexplicatives, ce qui n’explique rien. Il faut donc, au lieu de recourir à l’homme, chercher la société, au lieu d’en appeler à l’histoire, reconstruire les forces et les conflits du processus historique. « L’homme [...] est un point dans l’espace, un espace croisé par les relations de pouvoir. Et la façon authentique de traiter la dimension sociale est de découvrir les formes et déterminations de ces relations » (p. 4).

C’est cette stratégie que l’auteur souhaite replacer en archéologie du paysage.

 

 

Une redéfinition du concept de paysage

S’agissant de l’état de le recherche en archéologie, l’auteur critique l’orientation de la discipline uniquement centrée sur les phénomènes réels, qu’il s’agit d’expliquer scientifiquement en se limitant à découvrir la fonction pratique qu’ils remplissent. C’est ainsi qu’on a défini, dans les années 60 et 70, la nouvelle archéologie, l’archéologie processuelle, l’archéologie fonctionnaliste. Dans le cas des sciences du paysage, cela a donné lieu à des approches empiristes et positives. Et quand on a voulu associer archéologie et paysage, cela a donné lieu, dans les années 70 et 80, aux stratégies nommées archéologie spatiale ou écologique, qui prétendent développer une étude archéologique de la relation entre l’homme et le milieu.

L’auteur reproche à toutes ces formes d’archéologie de se complaire dans le réel, de quantifier, expliquer, prédire, manipuler les objets réels, de reproduire les valeurs moderne et positive. Ce sont des empirismes réduits, qui ne savent pas tenir compte de la dimension non visible du monde. Or les sociétés traditionnelles se sont elles aussi occupées de l’espace, mais avec d’autres savoirs, notamment populaires ou analogiques. Or la science positive ne s’occupe que de ce qui a un caractère effectif et physique concret.

Il faut donc redéfinir le concept de paysage pour l’ouvrir à de nouvelles dimensions, et opérer avec lui de façon intégrale. Pour l’auteur, le paysage est « le produit socio-culturel créé par l’objectivation, sur le milieu et en termes particuliers, de l’action sociale tant de caractère matériel que de caractère imaginaire » (p. 5). Cette action sociale est intentionnelle ou non-intentionnelle. Parce que l’homme crée son milieu, parce qu’il est le produit et non pas le fait, on est donc en présence d’une artificialisation du milieu, et ce fait est la caractéristique de ce qu’est l’humanité. L’archéologie du paysage est donc un programme de recherches orienté vers la reconstruction des paysages archéologiques, ou mieux, vers l’étude, avec une méthodologie archéologique, des processus de “culturisation” (culturización) de l’espace tout au long de l’histoire (p. 6).

Le paysage, en tant que produit social, est la conjonction de trois types d’éléments, chacun déterminant une dimension du paysage : la matrice du milieu physique étudiée par la paléoécologie et la géoarchéologie ; le milieu construit, où se produisent les relations entre les individus et les groupes (ici, l’auteur renvoie à Vicent Garcia qui, lui, parle d’archéo-géographie) ; le milieu symbolique ou pensé, base de compréhension de l’appropriation de la nature par l’homme. Cette archéologie totale du paysage se décompose en une archéologie environnementale, une archéologie du paysage social (partie à son tour d’une archéologie sociale) et une archéologie du paysage imaginaire (partie à son tour d’une archéologie symbolique). Une partie des problèmes vient du fait d’avoir centré de façon exclusive sur l’une ou l’autre des orientations pour représenter le tout.

La proposition de l’auteur est de définir une archéologie socio-culturelle du paysage et de penser l’archéologie du paysage comme une stratégie de recherche qui comprenne l’étude de tous les processus sociaux et historiques dans leur dimension spatiale, ou mieux, qui reconstruise et interprète les paysages à partir des objets qui les matérialisent. Donc l’archéologie du paysage (ArPa) est l’inclusion de la pratique archéologique dans l’étude de l’espace. Il s’agit de convertir l’espace en objet de la recherche archéologique.

 

Une méthode de travail

Déconstruction, forme, description, sens

 

Le point de départ

Le thème : utiliser la réalité donnée (l’espace physique) pour créer une nouvelle réalité (l’espace social) au moyen de l’application d’un ordre imaginaire (l’espace symbolique, senti, perçu, pensé).

La question : comment reconstruire cette dimension symbolique, en sachant que le discours archéologique est un discours muet.

Les alternatives : que peut-on dire de plus que ce que disait l’archéologie postprocessuelle sur cette même question ? On peut se fonder sur l’archéologie de la perception (Tilley 1994 et Thomas 1996) qui prétend que par notre perception actuelle nous pouvons accéder au sens original. Dans l’archéologie du paysage cela devient : dans le jeu de perceptions d’un observateur actuel on doit pouvoir trouver le reflet de la signification originale de cet espace.

Les problèmes : éviter le subjectivisme phénoménologique de l’archéologie de la perception, tout en travaillant sur la reconstruction d’une perception du monde.

L’objectif : reconstruire la signification et la symbolique du paysage sans véhiculer notre propre modèle de subjectivité.

La nécessité : passer d’une archéologie qui se pose des questions qui n’intéressent que peu de gens (typologies, chronologies, périodisations), à une autre qui affronte les questions communes aux autres sciences sociales (sens de la vie sociale, construction de la rationalité, essence même de la société et de la culture).

La limite : nous devons accepter de ne trouver qu’un sens faible (sentido debilitado) parce que tout comprendre est impossible. L’auteur prend position contre ce qu’il appelle l’ “interprétation incontinente”, celle qui ne reconnaît jamais le caractère de chaînon que chaque proposition comporte et participe de la “spirale herméneutique”  (Giddens 1982) ou “cercle herméneutique” ou encore “enchaînement des herméneutiques” (Shanks et Tilley 1987).

 

L’apparat méthodologique

L’exposé

S’appuyant sur Foucault, l’auteur entend échapper à l’interprétation en tant que logocentrisme occidental qui renonce à la construction directe du sens. Ses prémisses sont les suivantes. Le paysage est l’objectivation d’une intention, d’un sens et d’une rationalité préalables. La rationalité est le modèle de pensée d’une formation socio-culturelle donnée ; le sens est le contenu symbolique que l’ “instantanéisation” (instantanealización) de ce modèle confère aux choses ; l’intention est l’usage stratégique et contextuel (ou conjoncturel) des sens par une partie des agents sociaux. Ces éléments doivent représenter d’une certaine manière les contours de cette rationalité. Par conséquent on doit pouvoir développer une description du paysage qui déconstruise cette rationalité et permette d’isoler les éléments et leur relations formelles. Le sens doit être imposé par le poids de sa propre matérialité, sans avoir besoin d’un horizon d’intelligibilité qui lui soit étranger.

L’auteur pense que sa proposition théorico-méthodologique n’est pas valable seulement pour l’archéologie du paysage (ArPa), mais aussi pour l’ensemble du registre archéologique, et, spécialement pour l’étude de la culture matérielle.

 

Les propositions

Un espace est une organisation cohérente en rapport avec la représentation idéale du monde que se donne le groupe social considéré. Ainsi l’espace n’est pas indépendant des systèmes de représentations qui le guident : conception de la nature, de l’espace, du temps, de la temporalité et des relations entre les êtres et leur milieu. 

Les sociétés disposent d’un modèle de rationalité, et tout changement de celui-ci implique un changement des formes du paysage social et vice-versa. Ce modèle conduit à l’idée de régularité spatiale, c’est-à-dire un modèle commun d’organisation de l’espace par une formation socio-culturelle donnée. Ce modèle présente divers niveaux d’articulation spatiale : le sauvage, le naturel, le social, le voisin, la communauté, la mort, la vie, l’usage du sol, l’habitat, la production, la maison, le groupe, l’individu... Il y a donc nécessité de disposer d’un mécanisme de zoom, sous la forme d’un modèle méthodologique et interprétatif qui permette les croisements et qui définisse les codes structuraux qui donnent lieu à la régularité spatiale. Les codes structuraux, qui sont des systèmes de conventions, offrent les principes et les normes à partir desquels se matérialisent les systèmes de représentation sociale. Ainsi, sous chaque régularité il y a un code. Et, comme l’explique l’anthropologie structurale, entre les différents codes d’une culture existent des relations de compatibilité structurale.

 

Les outils

Contexte : matrice de variations significatives d’un objet ou phénomène donné (d’après Hodder 1988). Ainsi un contexte peut tout aussi bien être global que local. Ainsi défini le contexte se rapproche beaucoup de la notion foucaldienne de système de savoir-pouvoir ou des notions structuralistes de systèmes de variations  et de codes structuraux.

Description : considérant que les théories scientifiques sont totalement incommensurables, l’auteur accepte la perspective de Feyerabend (1974) selon laquelle ce qu’on peut demander à une théorie c’est qu’elle nous donne une description correcte du monde, c’est-à-dire de la totalité des faits, à travers ses propres concepts.

Déconstruction : deux sens. Le premier est : extraire les niveaux qui constituent une réalité pour découvrir sa morphologie et sa configuration internes. Le second sens est la déconstruction de la Modernité, pour mettre en évidence le fait que le savoir se reconstruit toujours sur le même modèle de subjectivité (le logocentrisme).

Analyse formelle ou morphologique : analyse des formes matérielles concrètes sans introduire un sens qui leur soit étranger. Cela revient à définir les dimensions constitutives de chaque entité formelle : mode d’emplacement dans l’espace ; configuration spatiale concrète ; articulation spatiale de l’espace ; fonction sociale ; visibilité et conditions de visibilité ; mouvement et accès.

Analogie faible : établissement d’une correspondance entre deux phénomènes qui sont suffisamment éloignés entre eux pour qu’on ne puisse pas instaurer une relation d’identité entre eux. Leur rapprochement peut permettre de découvrir une continuité.

 

La méthode

Le processus de travail est celui de l’analyse d’anthropologie structurale, en opposition aux méthodologies objectivistes hypothético-déductives de la nouvelle archéologie et à celles subjectivistes de l’archéologie postprocessuelle.

L’étude est développée en quatre phases, synchroniques et diachroniques. Elle aboutit soit à une interprétation faible, pouvant aller jusqu’au stop making sense (refus de produire du sens), soit à une interprétation forte formulant de nouvelles hypothèses.

 

 

Application

 

La construction d’un paysage monumental

dans le mégalithisme galicien

(fin Ve – mi-IIe millénaire av. J.-C.)

 

 

L’étude de la zone d’Amoedo, où se trouvent une série intéressante de tumulus, donne un exemple de la méthode.

L’analyse physiographique permet de définir des formes élémentaires de l’espace physique. Ensuite, l’élaboration d’un schéma topographique idéal de la zone donne le modèle synthétique de l’espace, c’est-à-dire le réseau de lieux qui s’y trouve. Le modèle définit les emplacements des tumuli et génère un diagramme de perméabilité de l’espace tumulaire. Il est possible de cartographier des relations de symétrie et de faire intervenir les zones de visibilité.

Au terme de l’analyse, l’expression du résultat passe par un schéma topographique idéal, un modèle de distribution, et, enfin, par la représentation schématique du modèle générique idéal du paysage monumental. Dans ce dernier, les lieux sont organisés pour former un espace social fermé, de morphologie circulaire. Le code structural du paysage repose ensuite sur une étude affinée qui permet de découvrir le modèle circulaire d’organisation de l’espace qui est un phénomène de grande importance pour le néolithique européen : ces espaces circulaires réutilisent des espaces naturels et les construisent en espaces artificiels circulaires selon un schéma que l’auteur appelle modèle du point-cercle-ligne-milieu. C’est le code structural du paysage monumental de la région d’Amoedo. En retrouvant ce modèle (que l’auteur dénomme par analogie Gallinita ciega, la petite poule aveugle, qui est le nom d’un jeu) dans l’art rupestre, il y a donc preuve que ce code est basique et qu’il peut se rencontrer dans des expériences et des contextes différents.

 

Liste des figures

 

Analyse physiographique de la zone d’Amoedo et définition des formes élémentaires de l’espace physique.

 

Relation entre les tumulus et la géographie du trafic, avec, en 5.8 le modèle d’emplacement des tumulus.

 

Représentation de la correspondance entre l’emplacement des tumulus et le schéma topographique idéal de la zone d’Amoedo.

 

Représentation schématique du modèle géométrique idéal du paysage monumental.

 

Le modèle du point-cercle-ligne-milieu, représentation schématique du code structural du paysage monumental.

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