Introduction générale

Magali WATTEAUX

 

La résilience des réseaux de formes

et la chronologie archéologique.

Recherches sur la dynamique des réseaux de formes viaires et parcellaires dans la longue durée

 

mémoire de DEA sous la direction de G. Chouquer,

2 vol., Université Paris 1, 2002

 

 

 

Introduction générale

 

L’étude des formes du paysage et, d’une manière plus générale, l’étude de l’espace ont été jusqu’à aujourd’hui envisagées sous différents angles de vue (historique, géographique, écologique, etc.) mais sans jamais en considérer la spécificité spatio-temporelle et dynamique. En particulier, les démarches traditionnelles de l’étude du paysage ancien (géohistoire, morpho-histoire) ne permettent plus de fournir les questions et les outils à une réflexion sur les dynamiques spatiales. Au contraire, la morphologie dynamique marque une rupture en proposant de nouveaux questionnements et concepts pour l’étude de ces formes à partir de la prise en compte de leur dynamique et de leur fonctionnement systémique.

Elle a en particulier manifesté une attention nouvelle à un objet morphologique connu mais négligé jusqu’à présent, les réseaux de formation. Lorsqu’on les étudie sur la carte, le plan cadastral et les photographies aériennes ils offrent l’image de réseaux fortement aboutis, cohérents et continus mais dont les datations apportées par l’archéologie montrent qu’ils ressortent à de nombreuses périodes. Il s’agit en effet de réseaux de formes qui ne sont pas planifiés mais qui se structurent tout au long de leur existence selon des phases de jeu et de rejeu des formes. Mais, jusqu’à présent, les études sur les formes du paysage de type morpho-historique ont toutes porté sur des réseaux qu’elles tentaient de rattacher à une décision politique et/ou un événement historique particulier par l’application de modèles préconçus et détachés de la réalité physico-sociale du paysage. En élargissant le champ de la recherche morphologique par la « revalorisation » des réseaux de formes non planifiés et par la prise en compte du caractère hybride des formes, la morphologie dynamique a posé les bases d’une nouvelle démarche et a permis de remettre les paysages « ordinaires » au centre de la réflexion. Les formes ne sont désormais plus seulement des objets socio-historiques du paysage mais des objets physico-éco-sociaux.

La morphologie dynamique a également permis de démontrer, grâce à la confrontation  de ses résultats avec les données archéologiques, la résilience qui caractérise ces réseaux, c'est-à-dire leur capacité à perdurer malgré les multiples changements qui l’affectent. Ces données archéologiques permettent donc d’étudier la datation, la fonction et la matérialité des réseaux ainsi que leur évolution dans le temps et l’espace. Les grands chantiers d’archéologie préventive constituent alors des dossiers privilégier pour apporter des éléments de réponse sur ses questions car ils investissent des surfaces importantes avec des moyens techniques et financiers considérables et apportent énormément de données grâce aux nomnbreuses fouilles mises en eouvre. En raison même de la résilience des formes et des réseaux de formes, l’analyse morphologique ne peut être que diachronique. Les réseaux se construisent en effet dans la longue durée et il ne saurait être question de les périodiser lorsque les données archéologiques et paléoenvironnementales ne le permettent pas. C’est donc sur la dynamique de leur évolution dans la longue durée que nous comptons nous interroger à partir de l’étude des données morphologiques en confrontation avec celles fournies par l’archéologie.

 

Afin de rappeler de quelle manière les différentes disciplines, sciences humaines et sciences de la vie et de la terre, ont traité la dimension spatiale du paysage nous ferons dans une première partie un rapide aperçu historiographique présentant les différents conceptions du paysage et de l’espace qui ont prévalue depuis la constitution des sciences modernes à la fin du XIXe siècle jusqu’à la fin du XXe siècle. On peut déjà signaler que les termes de paysage et d’espace sont souvent interchangeables dans la réflexion et les études menées dans le cadre de ces discipline alors que l’espace désigne une réalité différente parce que plus générale : « milieu géographique où vit l’espèce humaine ». Cela dénote une extrême polysémie du mot paysage, voire une certaine confusion. Le paysage est en effet un terme aux nombreuses définitions que les différents disicplines se sont soit appropriées en lui donnant une définition plus ou moins stricte, le plus souvent bien plus complexe que celle fournie par les dictionnaires comme le Petit Robert qui désigne le paysage comme une « partie d’un paysage que la nature présente à un observateur » ; soit l’on directement mis de côté pour dépasser cette polysémie extrême et l’ambiguïté qui en découle. Personnellement, nous retiendrons la définition ordinaire du terme désignant l’ensemble des formes et des modelés visibles à la surface du sol, c'est-à-dire selon un sens assez voisin de celui de morphologie. Néanmoins, le paysage relève des problématiques spatiales au sens large car il est englobé dans la notion d’espace ou encore celle de milieu, plus anthropocentriste.

            Dans un second temps, nous exposerons les principes et concepts de la morphologie dynamique qui propose un nouveau point de vue sur l’étude des formes du paysage et plus généralement sur la place que doit occuper l’espace dans les recherches sur le paysage ancien.

Enfin, nous appliquerons ces réflexions morpho-dynamiques dans une étude de cas sur la commune de Marcé dans le Maine-et-Loire qui offre l’avantage, entre autres, d’être située à proximité immédiate du tracé de l’A85 sur lequel une étude de morphologie menée sous la direction de Gérard Chouquer et Anne Dodd-Opritesco a permis de préciser les nouveaux concepts de résilience des réseaux de formes et a mis en évidence l’existence de deux réseaux de formation d’ampleur importante.

 

 

 

 

 

 

1ère partie :

 

Aperçu  historiographique  de  la problématique  spatiale  dans  les sciences  humaines  et les sciences de la vie et de la terre

 

 

 

 

 

 

 

Chapitre 1 :

Fixité du paysage et « aspatialité » de la nature 

 

1.             Le paysage : fondement de l’Ecole française de géographie

1.1.            Apparition du paysage en géographie à la fin du XIXe siècle :

1.1.1.                  Développement du goût pour les paysages « concrets » :

L’intention délibérée d’évoquer les paysages apparaît dans la littérature au XVIIIe siècle mais ce n’est que dans la seconde moitié du XIXe siècle que se développe le goût du paysage concret. Les rentiers français développent alors, suite aux « Gentlemen voyageurs » du XVIIIe siècle, le goût du tourisme et publient des récits de voyage qui donneront naissance dans le dernier tiers du XIXe siècle aux collections de guides de voyage présentant les régions et départements afin de mieux faire connaître aux touristes les paysages pittoresques rencontrés (LE DU, 1997, p.21). Le développement de la discipline géographique dans la seconde moitié du XIXe siècle est donc porté par une demande sociale, avide de paysages variés et nouveaux, d’où leur place importante dans les ouvrages de géographie à cette époque.

1.1.2.                  Elisée Reclus : un précurseur de l’Ecole française de géographie :

Après la défaite de 1871, le contexte politique français favorise cet intérêt naissant pour la diversité des paysages en mettant en avant, pour le public et les scolaires, la beauté des régions françaises afin de développer un attachement à la patrie idéalisée. Parallèlement, la découverte de nouveaux territoires dans le cadre de la colonisation exige une connaissance et une compréhension précises de ces milieux mal connus et très différents du contexte européen (LE DU, 1997, p.21). La Géographie Universelle en 19 volumes d’Elisée Reclus, un des précurseurs de l’Ecole française de géographie, et publiée de 1875 à 1894, donne justement à la description des paysages un rôle indispensable au déploiement de stratégies géopolitiques. Il y inaugure une géographie littéraire qui allie la description des paysages à la recherche d’explications des structures et des phénomènes qui les sous-tendent (la disposition géographique explique les faits historiques) sans que le paysage occupe pour autant une place centrale, pour lui-même. Les analyses paysagères, comme le seront celles de l’Ecole géographique française, n’obéissent donc à aucune règle méthodologique et ne sont pas, de ce fait, généralisables (BERTRAND, 1984, p.219).

1.2.            Paul Vidal de la Blache et le « possibilisme » de Lucien Febvre :

1.2.1.                  Vidal de la Blache contre le déterminisme mécaniste des géographes allemands :

Depuis le XIXè siècle, la géographie s’est érigée en science autonome de l’histoire et ses fondateurs, en particulier allemands, en ont fait une écologie humaine, c’est-à-dire une science de la nature ayant pour finalité l’explication de la distribution des hommes à la surface de la Terre en fonction de leur adaptation aux conditions naturelles.

Paul Vidal de la Blache (1845-1918) est le premier géographe universitaire français et le fondateur de la géographie française moderne (fondateur en particulier des Annales de géographie en 1891). Une de ses principales particularités, voire la plus importante au regard de son influence sur les travaux en histoire et géographie menés jusque dans les années 1960, est d’avoir pris ses distances avec le déterminisme mécaniste initié par les géographes naturalistes allemands Humbolt, Ritter, Haeckel et Ratzel au milieu du XIXe siècle et alors largement répandu en France et dans les pays anglo-saxons. Pour ces géographes, l’objet de la géographie était en effet d’étudier « l’influence fatale de la nature » (Ritter, cité par SCHEIBLING, 1998, p.12) sur les sociétés humaines avec de lourds sous-entendus ethniques et politiques. Au contraire, pour Paul Vidal de la Blache, la recherche de la causalité naturelle, entendue comme la part de la nature dans l’explication des faits humains, ne signifie pas que l’effet soit toujours le même pour l’homme car celui-ci garde sa liberté et sa capacité d’adaptation. C’est pourquoi il démontre à plusieurs reprises, à l’aide d’exemples précis, que les grandes civilisations passées ou actuelles, se sont développées indépendamment des milieux naturels où elles ont éclos mais qu’elles en utilisaient les éléments naturels. Il réfute donc le déterminisme naturel simpliste mais met en place un déterminisme géographique promis à un grand succès (SCHEIBLING, 1998, pp.14-15).

En effet, ce schéma a ensuite été vulgarisé et amplifié par Lucien Febvre, historien, avec la notion de « possibilisme » traduisant un déterminisme relatif, qui aura un impact très important sur le mouvement historique français et en particulier dans ses rapports avec l’Ecole géographique française. Par ce schéma, il donne en quelque sorte la caution des historiens à l’école de Vidal de la Blache en légitimant son déterminisme géographique (SCHEIBLING, 1998, p.14). Ainsi, pendant un demi-siècle ce « possibilisme » constitue l’une des pierres angulaire de l’interprétation historique et géographique. Dans les grandes thèses de géographie régionale de la première moitié du XXe siècle, l’analyse des rapports entre les sociétés et les conditions naturelles se trouve alors conduite avec beaucoup de logique à l’intérieur de ce système de pensée qui permet toutes les nuances (BERTRAND, 1975, p.50).

1.2.2.                  Le problème de l’unité de la géographie :

Cette nouvelle approche introduit une apparente contradiction dans la discipline géographique qui se met alors en place. En effet, d’une part Vidal de la Blache affirme que la géographie fait partie des sciences de la nature : « la géographie a pour mission de rechercher comment les lois physiques et biologiques qui régissent le globe se combinent en s’appliquant aux diverses parties de la surface de la terre » (cité par SCHEIBLING, 1998, p.14). Mais d’autre part, la finalité de sa géographie est humaine (« écologie humaine ») puisqu’il s’agit d’étudier les lois de répartition des hommes à la surface de la terre et leurs relations avec le milieu naturel (les « genres de vie »). Cependant, cette finalité ne fait pas de la géographie une science de l’homme pour autant : « La géographie n’est pas la science des hommes ; elle est celle des lieux » et « l’influence du milieu garde le dernier mot » (cité par SCHEIBLING, 1998, p.15). La géographie est donc restée par la suite une science naturelle tout en s’intéressant de plus en plus à l’homme ce qui a fait naître une contradiction entre géographie humaine et géographie physique. Cette ambiguïté constante sur la place de l’homme dans la géographie engendrée par l’attitude possibiliste s’exprimera alors de manière aiguë lors du débat sur l’unité de la géographie française entre son volet humain et son volet physique. Cette contradiction ne pouvait en effet aux yeux des géographes de l’école vidalienne se résoudre que dans l’idée d’une géographie science de synthèse à deux composantes, une « discipline carrefour » (Ib., pp.22-23).

1.3.            Le paysage est le point de départ de toute analyse géographique :

1.3.1.                  Le « Tableau de la géographie de la France » selon Vidal de la Blache : une description pseudo-paysagère :

Dans sa conception de la géographie, l’étude des paysages, plus qu’un outil pédagogique privilégié, représente pour Vidal de la Blache le point de départ de toute analyse géographique. Ce sont les traits du paysage qui permettent de caractériser les régions géographiques. Il place donc de ce fait l’observation de terrain à la base de toute réflexion. Mais l’étude des paysages repose aussi et surtout sur un quadrillage serré à base d’analyses historiques, de références géologiques et climatiques, de recherches personnelles sur les reliefs, enfin sur des enquêtes et des calculs statistiques. Il s’agit donc d’une description enrichie, en quelque sorte « pseudo-paysagère » (BERTRAND, 1984, p.220). C’est selon cette démarche qu’il dresse en 1903 un monumental tableau géographique, homogène, exhaustif et littéraire : le Tableau de la géographie de la France en guise d’introduction à l’Histoire de France d’Ernest Lavisse. Mais cette description ne s’en tient le plus souvent qu’à l’apparence des choses et les données présentées laissent dans l’ombre les infrastructures et leurs fonctionnements. Pour G. Rougerie et N. Beroutchachvili, cela s’explique peut-être par le fait que la géographie française a été très liée à ses débuts à l’histoire (Vidal de la Blache et ses contemporains étaient historiens de formation). Elle aurait ainsi plus retenu ce que Vidal de la Blache appelait la « scénerie » que les décors de la scène : « Dans la mesure où l’étude privilégiée des genres de vie fait de la géographie une science sociale, l’intérêt des apparences sensibles du paysage ne paraît pas s’imposer au point d’en faire l’objet d’une étude en soi. » (ROUGERIE, 1991, p.33).

1.3.2.                  Le paysage est profondément ancré dans la géographie régionale :

Cette conception du paysage est au cœur de la géographie régionale que Vidal de la Blache a très largement défendue et mise en œuvre et qui va connaître un large succès dans les cinq décennies suivantes. Cette géographie « monographique » est pour lui un moyen de mettre en garde contre le risque de généralisation lié à la géographie générale. Le type de région choisi pour mener cette étude est la région naturelle définie par son unité topographique, lithologique, géologique et climatique qui commandent la végétation. A cette échelle, l’étude régionale se confond alors avec l’analyse des paysages étudiés sur le terrain et avec les cartes. Mais cette approche de la géographie limite en fait l’analyse des paysages car comme le souligne fort justement G. Bertrand, « en s’ingéniant à faire ressortir l’"individualité" régionale, la description s'enferme dans l’"exceptionnalisme" et bloque toute tentative de conceptualisation du paysage, tout effort pour s'élever jusqu'à des lois générales » (BERTRAND, 1984, p.220).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

2.             Le « passif » de l’héritage vidalien en géographie et en histoire 

2.1.            Prédominance des études régionales et ruralistes :

2.1.1.                  Domination de géomorphologie dans l’étude des paysages :

Jusque dans les années 1950, le « dogme vidalien » règne quasiment sans partage. Ainsi, l’étude des paysage est largement pratiquée aussi bien en géographie physique qu’humaine : « toute la géographie est dans l’analyse du paysage » (Max Sorre, 1913, cité par LE DU, 1997, p.22). Cette étude du paysage est néanmoins presque exclusivement abordée sous l’angle géomorphologique. En effet, la géomorphologie domine l’école géographique française et constitue la branche géographique qui permet alors d’étudier les paysages ruraux, la disposition de l’habitat, etc. Cette « perversion morphologique » est la conséquence même de la logique de Vidal de la Blache qui plaçait la nature comme préalable à l’organisation de l’espace terrestre (SCHEIBLING, 1998).

2.1.2.                  Domination de la tonalité ruraliste et régionaliste dans les études sur les paysages :

La tonalité ruraliste l’emporte jusque dans les années 1950 et toutes les régions françaises sont couvertes par des thèses « à la mode vidalienne ». Ces études s’attachent à définir les types de paysages ruraux (géographie physique), de maisons rurales (géographie humaine) parallèlement aux historiens qui commencent à se pencher sur l’histoire rurale. En plaçant le paysage au cœur de la discipline géographique un rapprochement s’était en effet opéré avec l’histoire puisque le paysage rural est « un mariage entre la nature et l’histoire, le produit d’une synthèse entre les sciences de l’homme et les sciences de la nature. » (SCHEIBLING, 1998, p.21). C’est pourquoi Les caractères originaux de l’histoire rurale française (1931) de Marc Bloch sont resté un classique dans la formation des géographes. Mais la géographie française est alors tombée dans un autre travers, le « ruralisme », lié à des positions idéologiques protectionnistes de l’entre-deux-guerres, conséquences du retard de l’économie française (SCHEIBLING, 1998, p.21). G. Bertrand constate en effet que cet engouement pour les paysages correspond en fait à un blocage idéologique et politique : les géographes comme les historiens continuent à décrire les paysages traditionnels et l’histoire de la France rurale alors même qu’ils commencent à être bouleversés par la première révolution industrielle et urbaine. Ainsi, ils n’en retiennent que leurs traits permanents qui enracinent la société française dans un paysage considéré comme stable et dans la continuité d’une histoire nationale (BERTRAND, 1984, p.220). Leurs études ignoraient donc l’action des sociétés sur leur environnement naturel, effaçant la dynamique interne du géosystème où l’homme est un élément actif (POUPET, 1988, p.44).

Et en effet, bien qu’il y ait une profusion d’ouvrages dans la première moitié du siècle faisant référence au paysage, dans aucun on ne songe à ériger le paysage en thème de recherche en soi. C’est une des conséquences du possibilisme qui, postulant qu’il n’existe pas de déterminisme naturel, a permis de considérer l’espace comme une variable non pertinente et comme un cadre neutre. C’est pourquoi la définition du paysage est rarement approfondie : elle est considérée comme allant de soi. Ainsi, tantôt le paysage est le reflet des sociétés humaines et par l’influence qu’il exerce sur le monde vivant, l’homme est partie intégrante du paysage, tantôt le paysage est restreint à la physionomie du milieu physique. Cette polysémie du terme devient alors rapidement incompatible avec la volonté qui émerge à la fin des années 1950 d’affermir les bases de l’analyse géographique sur une démarche scientifique, et donc sur des objets bien définis. Ainsi, Roger Brunet fait remarquer en 1974 que « comme le mot région, le mot paysage finit par ne rien signifier » (cité par LE DU, 1997, p.23).

 

Cet héritage vidalien se traduit aussi en histoire, comme en géographie, par la prédominance de l’étude régionale et ce particulièrement des années 1950 à 1970. L’historien Lucien Fevbre prônait la démarche régionaliste parce qu’il estimait que la collecte d’informations multiples et la qualité des données recueillies ne s’accommodaient que du cadre monographique, seul compatible avec les forces du chercheur solitaire. Pour lui, il convenait d’avoir un nombre suffisant de monographies avant de passer à l’étude d’ensemble par comparaison minutieuse des monographies. Il s’opposa en cela à la jeune école sociologique qui reprochait aux géographes vidaliens de sortir du domaine propre de la géographie et surtout de s’enfermer dans un cadre trop étriqué masquant les relations explicatives véritables (BOURDELAIS et LEPETIT, 1986, pp.19-20). Cet enracinement régional des historiens ne signifiait cependant pas nécessairement attention à l’espace. En effet, le plus souvent l’objet d’étude des historiens n’est pas l’espace en lui-même, la région, mais bien l’histoire qui s’y donne à lire. D’ailleurs la justification du choix de la région est le plus souvent triviale : l’auteur habite dans à proximité ou par commodité scientifique (BOURDELAIS et LEPETIT, 1986, p.19). Ainsi, la majorité des historiens sacrifiaient-ils à l’introduction géographique sans s’y attarder.

 

Entre ces deux points de vue, Max Sorre emprunte une voie qui fera succès. Tout en  restant fidèle à Vidal de la Blache parce qu’il ne rejeta pas le cadre territorial limité, il donna satisfaction aux sociologues en choisissant un grand nombre de sites. La région doit donc permettre de multiplier les comparaisons et l’observation des répétitions ailleurs. Cette démarche « comparatiste » a été reprise par les grandes études d’histoire. Mais l’espace n’apparaissait toujours pas comme une variable principale. Même si l’espace est considéré par les historiens comme le milieu de vie des hommes, la relation entre celui-ci et son environnement est une relation à sens unique : l’histoire est donc celle de l’émancipation partielle ou totale de l’homme à l’égard des contraintes du milieu (BOURDELAIS et LEPETIT, 1986, p.21).

2.2.            L’espace selon Fernand Braudel : temps long et fixité du cadre géographique :

L’héritage vidalien est particulièrement important en histoire car Lucien Fevbre a opté dès le début pour les méthodes de l’Ecole française de géographie contre celles de la sociologie durkheimienne. Son « parti pris vidalien » s’est exprimé entre autres par la fondation des Annales, avec Marc Bloch, en 1929 sur le modèle des Annales de géographie de Vidal de la Blache. Cette tribune importante de la recherche en histoire a en effet joué un rôle de relais entre la publication des grandes thèses de géographie vidalienne et les historiens. Cela explique donc, ainsi que la double formation des historiens en géographie, la façon dont les historiens ont conçu l’espace jusqu’à très récemment (BOURDELAIS et LEPETIT, 1986 ; SCHEIBLING, 1998).

Fernand Braudel en particulier a occupé une place charnière entre la géographie et l’histoire telle que la concevaient L. Febvre et M. Bloch. Par rapport à la pratique historique traditionnelle alors en œuvre il a introduit une coupure épistémologique très importante en promouvant l’échelle du « temps long » en opposition au temps court de l’événementiel, omniprésent et omnipotent dans les études historiques. Ce dernier empêchait selon lui, et avec raison du reste, de prendre en compte le développement structurel des civilisations dans la longue durée. Par ailleurs, il portait, plus que tout autre historien, un grand intérêt à la géographie[1] et, en tant que fidèle disciple de Lucien Febvre et directeur des Annales, il fut fortement attiré et marqué par les conceptions vidaliennes qui ignoraient totalement la dynamique du milieu et considéraient le paysage comme un cadre de vie fixe et neutre des sociétés (SCHEIBLING, 1998, p.124). Dans un article en 1958 F. Braudel explique en effet que les cadres géographiques sont des « prisons de longue durée », tout comme les réalités biologiques, les cadres mentaux, les contraintes de la productivité, etc. mais plus évidentes (cité par CHOUQUER, 2000a, p.18). Et il termine en affirmant « la fixité surprenante du cadre géographique des civilisations » (Ib.).

Il s’est donc opéré chez Fernand Braudel une rencontre entre la géographie et le « temps long » de l’histoire presque immobile qu’il mettait sur le devant de la scène pour un long moment. En particulier, les civilisations étudiées par l’historien ne pouvaient se comprendre que dans le temps long et dans leur cadre géographique. Dans sa Méditerranée au temps de Philippe II (1949) il tente pour cette raison de démêler dans l’espace et le temps ce qui est essentiel à la compréhension de la civilisation méditerranéenne au-delà du simple tableau géographique d’introduction (LEPETIT, 1986). Il voulait en effet se détacher des traditionnelles introductions géographiques aux études historiques sous forme de tableaux réducteurs et affirmer que la géographie était au cœur même de l’histoire. C’est d’ailleurs en raison de cette conviction qu’il propose le terme de « géohistoire » pour remplacer la traditionnelle géographie historique et en faire la véritable histoire totale (HIGOUNET, 1975b, p.6).

Mais s’il veut mettre la géographie au cœur de la réflexion historique, l’espace n’en reste pas moins assujetti à la dimension temporelle car il lui permet d’introduire l’échelle du temps long en histoire : la géographie « aide à retrouver les plus lentes des réalités structurales, à organiser une mise en perspective selon la ligne de pente de la plus longue durée. » (cité par BOURDELAIS et LEPETIT, 1986, p.24). L’espace permet en effet de dégager ce qui est « répétition, lenteur, permanence » (Ib. ; LEPETIT, 1986, p.1189). Ainsi, le vocabulaire qu’emploie Braudel pour parler de l’espace est tout entier chronologique et il est toujours associé à l’échelle historique du temps long. La géographie et la notion de temps long deviennent donc des outils de l’historien pour servir son récit des permanences conçues comme postulats de départ. C’est cette perversion de la géographie et du temps long, que G. Chouquer appelle le « paradigme braudélien de la permanence », qui sous-tend les recherches affirmant la pérennité des cadres territoriaux de la civitas romaine au diocèse médiéval ou encore le caractère génétique et fondamental des paysages ruraux (CHOUQUER, 2000a, p.20).

En promouvant ce temps long et les permanences du milieu, Braudel a donc vidé de sa substance le rapport entre le temps de l’historien et l’espace du géographe et construit une histoire « semi-immobile » (Ib.). Cette vision fixiste et déterministe du milieu a perduré jusqu’à ces dernières années où elle est depuis sérieusement « écornée » par l’association entre la géoarchéologie et les sciences de la vie et de la terre qui a, dans le cadre de certaines études, restituer aux relations des hommes avec leur milieu une dynamique spatio-temporelle bien loin du paysage immuable de la géographie vidalienne et de l’histoire immobile braudélienne. Cependant, il convient de rappeler qu’il reste encore beaucoup à faire dans ce domaine et que les conceptions classiques de l’espace sont également celles de nombreux paléo-environnementalistes.

           

 

 

 

 

 

 

 

3.             La dimension « aspatiale » de la nature dans les sciences de la vie et de la terre 

3.1.            L’écologie ou l’étude d’une nature atemporelle, aspatialisée et ananthropique :

L’écologie ne « pense l’espace » que depuis une petite vingtaine d’années. Auparavant, elle ne prenait pas en compte l’espace dans l’analyse de ses objets et dans sa réflexion.

3.1.1.                  Définition de l’écologie :

L’écologie se définit actuellement comme la science visant « à établir les lois régissant non seulement les rapports entre les êtres vivants et leur environnement physico-chimique, mais aussi les relations développées entre les organismes » (BARNAUD et LEFEUVRE, 1992, p.69). C’est pourquoi Bourlière la définit en 1965 comme « une économie et une sociologie de la nature » (cité par BARNAUD et LEFEUVRE, 1992, p.69).

Etymologiquement, elle vient de l’association des mots grecs oikos et logos ce qui signifie science de l’habitat. C’est Haeckel, un biologiste allemand, qui propose en 1866 le terme d’écologie pour désigner « la science qui étudie les relations des êtres vivants avec leur milieu » (Ib.). D’un point de vue historique, l’écologie est donc fortement enracinée dans les sciences naturelles. Son développement doit en effet beaucoup aux naturalistes, en particulier les botanistes, de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle, qui ouvrent la voie en formulant les premiers concepts écologiques. Dès 1900, H.C. Cowles est cependant à la tête de file de la première génération des biologistes se présentant comme des écologistes à part entière (Ib., pp.70-71). Cette origine explique l’intérêt porté en écologie à l’individu, les populations et les groupements d’espèces – résultant de principes issus de la botanique et de la zoologie – plutôt qu’à l’analyse des niveaux supérieurs d’organisation comme c’est le cas dans les autres disciplines qui adoptent une démarche systémique (Ib., p.73).

3.1.2.                  Evolution historiographique des objets d’étude de l’écologie :

Au cours de son histoire, les objets d’étude de l’écologie se sont progressivement complexifiés, de l’individu au paysage, en relation avec le développement des sciences et des technologies. L’écologie change ainsi peu à peu d’objet scientifique en élargissant son champ d’investigation : étude des espèces – ou populations – considérées dans leurs relations avec le milieu physique environnant (autécologie) puis analyse des structures et du fonctionnement des groupements d’espèces – ou communautés – (synécologie ou biocinétique recouvrant la biologie des populations et l’écologie des communautés), étude des relations entre ces communautés et leur environnement par l’analyse de la circulation, des transferts et de l’accumulation d’énergie et de matières (écologie des écosystèmes), étude de la biosphère et enfin prise en considération de systèmes complexes intégrant l’homme et ses activités (BUREL et BAUDRY, 2000, p.5).

On assiste à l’introduction de l’homme en écologie seulement à partir de la fin des années 1960. En effet, en zone tempérée, l’application des notions de « groupement » et de « population » pose dorénavant le problème de l’impact des activités humaines (exploitations et transformations des milieux) et de sa mesure car, alors que jusqu’à présent on supposait admis l’équilibre de la nature, les études portant sur l’influence ont démontré l’importance des perturbations anthropiques (BARNAUD et LEFEUVRE, 1992, p.78).

3.1.3.                  L’écosystème : un concept clé mais abstrait, homogène, atemporel et aspatial :

L’écosystème[2], qui constitue un des concepts clés de l’écologie, aurait pu donner à l’écologie une dimension spatiale mais les écologues lui accordent en fait une valeur d’unité homogène et/ou une densité fonctionnelle plus ou moins délimitée (étang, forêt, savane) afin d’élaborer des modèles quantitatifs parfois éloignés de la réalité qui permettront de donner une large portée aux résultats. L’écosystème est alors considéré comme un spécimen abstrait, homogène, sans lieu et sans histoire, excluant en fait l’homme (BARNAUD et LEFEUVRE, 1992, pp.78-79). La plupart des chercheurs ont en effet considéré que les écosystèmes étaient spatialement homogènes, et n’étaient pas structurés dans l’espace afin d’évacuer dans la mesure du possible le facteur complexe des « activités humaines » (BAUDRY, 1986 ; BARNAUD et LEFEUVRE, 1992). Certains géographes les ont donc considéré de ce fait comme « adimensionnels » et ont eu du mal à l’adopter comme modèle.

3.2.            L’agronomie ou l’absence de dimension spatiale dans l’activité agricole :

3.2.1.                  Définition et historique de la science agronomique :

François Sigaut fait remonter, comme la majorité des agronomes[3], l’agronomie à l’Antiquité et à la poésie d’Hésiode et de Virgile[4] qui, entre autres, célébraient l’agriculture. Tous les textes traitant de l’agriculture jusqu’à la naissance de la science agronomique moderne présentent des préoccupations que F. Sigaut résume en quatre points : le didactisme (le plus répandu), les intentions rationalisantes (expliquer les pratiques agraires, les perfectionner en fonction des connaissances ; cette orientation a conduit aux sciences agronomiques modernes) et moralisatrices (idéologie de la terre charriant de nombreux clichés positifs, voire exaltants, ou négatifs), et le souci de comprendre les activités agricoles par la manière dont elles forment système (SIGAUT, 1995, p.205). Mais jusqu’à la seconde moitié du XIXe siècle il ne s’agissait pas d’une science agronomique telle qu’on l’entend aujourd’hui mais d’une connaissance scientifique. La première voie dans laquelle s’est développée l’agronomie scientifique au sens actuel du terme est selon F. Sigaut celle de la description des agricultures régionales qui bénéficie parallèlement du développement des sciences expérimentales à partir du XVIIè siècle. La pensée agronomique scientifique moderne ne se développe cependant réellement qu’à partir de la seconde moitié du XIXè siècle avec Liebig. Il propose de subtiliser à la pratique « fourrages > fumiers > fourrages » celle qui consiste à apporter aux plantes, par doses convenables, les éléments dont elles ont besoin, et en particulier les principaux, azote, phosphore, potassium, afin de maintenir la fertilité des sols. Les conséquences matérielles et intellectuelles de ses travaux et de ceux de ses disciples sont très importantes puisqu’ils bouleversent l’ordre de grandeur de la production agricole et engendrent une croyance en une croissance illimitée (SIGAUT, 1995).

 

La science agronomique telle qu’elle se définit aujourd’hui étudie l’activité agricole, considérée comme l’ensemble des opérations productives mises en œuvre par les agriculteurs. Les agronomes cherchent à décrire ces opérations, à préciser les mécanismes biotechniques qu’elles mettent en œuvre et à évaluer leurs effets sur la production. Ils cherchent aussi à préciser les logiques des choix techniques faits par l’agriculteur, ce qui suppose donc de restituer ces opérations dans leur contexte socio-économique (DEFFONTAINES, 1986, p.33). L’étude de l’activité agricole est donc celle du fonctionnement des systèmes agricoles où s’organisent les opérations de production, et au niveau desquels le choix de ces opérations devient intelligible.

3.2.2.                  « Le concept de paysage n’est pas un concept d’agronome » (J.-P. Deffontaines) :

Pour l’étude de ces systèmes, l’entrée par l’espace est un point de vue particulier et l’analyse du paysage un moyen original (DEFFONTAINES, 1986, p.51). Mais cette entrée est trop peu souvent prise en compte par les agronomes. En effet, le concept du paysage n’est pas un concept d’agronome. J.-P. Deffontaines s’étonne même de la faible place que prend la dimension spatiale des faits agricoles, et notamment des faits techniques, dans les enseignements, les formations et les études alors qu’on ne peut, à son sens, dissocier les notions de systèmes agricoles de celles d’espace et de paysage (Ib.). Ainsi, il s’avère être quasiment le seul agronome à prendre en compte l’espace dans l’analyse agronomique (Cf. 1ère partie, Chap.2, 2.4.2.).

 

 

 

 

 

 


Chapitre 2 :

Du rejet viscéral au renouveau généralisé du paysage 

 

Une « géographie sans paysage » entre 1960-1970 (G. Bertrand) 

 

Un demi-siècle après son apparition dans la géographie, le paysage n’a pas réussi à susciter de discipline cohérente en France tout comme dans les autres pays du monde occidental. Ainsi, quand s’ouvre au début des années 1960 le grand courant réformateur de la « Nouvelle géographie » – appelé aussi « New geography » – le paysage ne paraît pas en mesure d’être un des thèmes porteurs de ce mouvement. Il est même rejeté dans sa valeur d’objet d’étude scientifique. Georges Bertrand lie cette désaffection des paysages (scientifique mais aussi culturelle et esthétique) que l’on retrouve dans toutes les géographies du monde occidental, à la dévaluation de l’usage économique des paysages liée à la transformation importante, voire la destruction, des paysages ruraux à partir des années 1950 (BERTRAND, 1984, p.221). Cette nouvelle orientation de la recherche en géographie correspond en effet à un monde en mutation rapide qui se concentre sur son évolution économique et démographique et valorise ainsi les transcriptions spatiales des signes de la modernité.

1.1              Avènement de la « nouvelle géographie » néo-positiviste :

3.2.3.                  Les origines de la nouvelle géographie :

Les prémices de la « nouvelle géographie », venus d’Allemagne et des Etats-Unis, ne sont pas d’essence géographique mais sociologique et économique. Ils se caractérisent en effet par une réflexion approfondie sur le phénomène urbain, en particulier dans le cadre de l’Ecole de Chicago dans la première moitié du XXe siècle (en relation avec la poussée urbaine qui se produit aux Etats-Unis) et par une théorisation sur les localisations humaines, à partir de modèles économiques (en particulier ceux de Von Thünen, Alfred Weber, Christaller, Lösch élaborés de la fin du XIXe siècle aux années 1950) qui sont réinterprétés en fonction des nouvelles problématiques[5] (SCHEIBLING, 1998).

L’ensemble de la discipline géographique connaît alors un profond renouvellement. La littérature est prolifique et donne une impulsion à la recherche de théories pour sortir de l’empirisme. La « nouvelle géographie » élabore de nouveaux concepts d’analyse spatiale (réseaux, flux, proximité, polarité), expérimente de nouveaux outils (analyses quantitatives développées grâce à l’informatique), de nouveaux modes de représentation (chorèmes, modèles, systèmes) et revisite des champs d’étude jusqu’alors laissés de côté (géographie urbaine, industrielle, sociale, politique, espace vécu/espace perçu) (LE DU, 1997, p.24).

3.2.4.                  Elaboration de nouveaux concepts pour la recherche des lois fondamentales de l’organisation de l’espace :

Cette effervescence intellectuelle est dite néo-positiviste car elle est sous-tendue par l’idée qu’il est possible, en perfectionnant la méthode hypothético-déductive, de découvrir des lois mathématiques de l’organisation de l’espace : les formes spatiales élémentaires sont donc considérées comme universelles et transhistoriques (SCHEIBLING, 1998). Les géographes élaborent des « modèles spatiaux » afin de mettre au jour ces lois fondamentales de l’organisation de l’espace par les agents économiques, les activités de production, les échanges, les services, etc. (modèles spatiaux concentrique, hexagonal et hiérarchisé). Cet espace n’est donc ni géométrique, ni naturel mais mathématique et constitué de formes et de structures qui sont récurrentes quelques soient les sociétés étudiées. Quant aux lois qui régissent ces formes et ces structures, elles ne sont pas le produit conscient d’une volonté et d’une action humaine car les sociétés construisent leur espace en ayant rarement conscience de le faire : « les structures sont rarement préméditées (…) Elle sont venues toutes seules » (R. Brunet cité par SCHEIBLING, 1998, pp.81-82).

Alors que pour Vidal de la Blache « Tout ce qui touche à l’homme est contingent » ces modèles spatiaux introduisent donc une autre logique dans la géographie française (SCHEIBLING, 1998, p.28). Cette logique est celle d’une science géographique nomothétique, destinée à découvrir les lois d’un espace abstrait, contre la tradition idiographique de l’école vidalienne (étude d’objets singuliers).

3.3.            Remise en cause de l’Ecole géographique française :

C’est justement en raison de cet héritage vidalien, mais aussi du nombre important de géographes marxistes, que la « nouvelle géographie » pénètre plus difficilement qu’ailleurs en France. Mais quelques grandes thèses au cours des années 1960 sur le phénomène urbain inaugurent finalement ces nouvelles problématiques (tout d’abord portées sur les études urbaines qui connaissent de ce fait un développement sans précédents), et ces méthodes (en particulier la théorie des places centrales de Christaller qui eut une influence considérable sur la géographie française). Roger Brunet est le plus souvent désigné comme le chef de file de cette « nouvelle géographie » française. Il eut en effet un rôle considérable dans la modernisation et la rénovation de la géographie contemporaine en insufflant une dynamique nouvelle.

3.3.1.                  Un point de vue radicalement différent sur la nature de l’espace :

La géographie vidalienne étant en symbiose avec la France rurale de l’entre-deux-guerres, elle s’est trouvée déconnectée de ce substrat lorsque les mutations économiques et sociales de l’après-guerre ont bouleversé l’espace français. Il a résulté de ce décalage une disqualification de l’approche vidalienne de la géographie et en particulier du paysage dont la nouvelle géographie s’est fait le chantre (SCHEIBLING, 1998, pp.22-23).

La « nouvelle géographie » qui devient dominante dans les années 1960-1970 remet en effet complètement en cause les approches de l’école géographique française profondément vidalienne et les carcans académiques qui lui sont liés : poids de la géographie régionale, de la géographie rurale, de la géomorphologie et de l’étude des paysages. La grande différence entre la tradition vidalienne et cette « nouvelle géographie » réside dans le regard radicalement différent porté sur la nature de l’espace : l’espace géographique n’est plus d’abord naturel mais constitue, selon les mots de Roger Brunet, « une œuvre humaine » ou encore « une dimension intrinsèque des sociétés » (cité par Scheibling, 1998, p.77). Les nouveaux géographes prennent donc leurs distances avec la suprématie de l’explication physique dans l’étude géographique, et partant, de l’immobilité des structures spatiales. Ils cherchent les dynamiques là où la géographie classique, comme les historiens, voyait des permanences dans le temps long. Cependant, l’espace n’est pas indépendant du milieu : il le contient, à la différence de la géographie classique pour qui le milieu contenait l’espace et les sociétés dans lequel elles s’inscrivaient. Cet espace étant le produit des sociétés, il est donc vécu différemment selon les sociétés qui l’organisent. Le paysage est une des composantes essentielles de cet espace vécu et perçu  par les sociétés mais il n’en est que l’élément visible (SCHEIBLING, 1998). Pour les nouveaux géographes, l’école vidalienne a donc largement survalorisé le paysage-objet par rapport à sa nature principale, paysage-perçu et paysage-vécu.

3.3.2.                  Rejet du paysage par les nouveaux géographes en tant que symbole de l’école vidalienne :

3.3.2.1.       Le paysage est considéré comme un concept flou et subjectif :

La « nouvelle géographie » a rejeté le paysage en tant que résidu ou résurgence d’une géographie qu’elle dénonçait descriptive – d’où l’ « Impossible tableau géographique de la France » de Georges Bertrand (1975) en guise de réponse au « Tableau de la géographie de la France » de Vidal de la Blache (1903) – subjective, « ruraliste » et conservatrice et comme le symbole géographique d’un ordre idéologique et politique contesté (BERTRAND, 1984, p.226).

En effet, face à l’exigence de fermeté revendiquée par les « nouveaux géographes » afin de placer leurs objets de recherche à un véritable niveau d’analyse scientifique (celui des « sciences dures »), le paysage apparaît comme une notion molle, un concept flou entre objectivité et subjectivité, sans corps de doctrine et méthodologies élaborées (ROUGERIE, 1991, p.55). De plus, la confusion des genres entre géographie et littérature ou, plus largement, le sens de l’esthétique que l’on retrouve dans les travaux des géographes du début du siècle, constituent un élément important de prise de distance. Les nouveaux géographes accusent en effet leurs prédécesseurs d’avoir transformé des descriptions de paysage en œuvres littéraires où le style et l’emphase l’emportaient le plus souvent sur l’objectivité de la démonstration (LE DU, 1997, p.24).

Mais plus que cette artialisation du discours scientifique, la « nouvelle géographie » dénonce la superficialité et la partialité du paysage en tant qu’objet d’étude. Les études paysagères sont en effet jugées trop complexes et trop subjectives car le paysage ne présente à l’observateur qu’une vision partielle et ponctuelle du territoire qui ne permet pas d’en déduire des généralités. Ainsi, Jean Tricart, géomorphologue, écrit en 1968 : « la Géographie-Paysage a fait long feu. En effet, on ne peut fonder une science seulement sur des descriptions et des apparences. » (cité par LE DU, 1997, p.23). Pour Roger Brunet encore « On ne lit pas un livre en cachant la moitié des pages » (Ib.). Ces nouveaux géographes considèrent en effet que les éléments moteurs du fonctionnement actuel du paysage ne sont pas forcément visibles dans le paysage lui-même. L’analyse spatiale à partir de ces seuls paysages ne peut donc que conduire à une description superficielle et des déductions obsolètes (Ib.).

3.3.2.2.       Rejet de l’approche historique du paysage :

Mais en rejetant l’étude paysagère selon la méthode de l’Ecole géographique française, les nouveaux géographes rejetaient aussi l’approche historique qui formait selon eux un écran à la reconnaissance des systèmes spatiaux. Ce courant spatialiste était en effet anthropocentriste, résolument orienté vers l’aménagement et tendait à minorer la place de l’environnement « naturel » et de l’héritage historique dans la structuration spatiale.

Il a existé un lien particulier entre cette nouvelle géographie et les besoins de l’aménagement du territoire. La date de la création de la DATAR (Délégation à l’Aménagement du Territoire et de l’Action Régionale) en 1963 marque d’ailleurs une date importante pour la nouvelle géographie. Dès la première année, elle confia aux géographes M. Rochefort et J. Hautreux la rédaction d’un rapport sur le double problème du réseau urbain de la France et des métropoles régionales susceptibles de contrebalancer l’influence de Paris. Ce fut la première fois qu’une politique d’aménagement du territoire était directement inspirée d’un rapport de recherche géographique (SCHEIBLING, 1998, pp.53-54). Les premiers développements de cette politique d’aménagement du territoire accompagnés de la phase optimiste des années 1960 de la nouvelle géographie ont fait alors naître chez les géographes l’espérance d’avoir une autre utilité sociale que l’enseignement et de pourvoir faire une géographie active, d’aménagement, appliquée. Les commandes de l’Etat et des collectivités locales ont dans cet enthousiasme joué un rôle important en finançant les travaux des géographes et en leur proposant une finalité intéressante (Ib., p.69). Cependant, J. Scheibling rappelle que les géographes n’ont finalement joué qu’un rôle mineur dans les grandes opérations d’aménagement du territoire car leur participation était réduite très souvent à l’élaboration de monographies traditionnelles tandis que les choses « sérieuses » étaient laissées aux économistes, aux urbanistes et aux politiques (Ib.). Néanmoins sur le plan disciplinaire ont leur reconnaissait le droit de s’exprimer sur les actions à entreprendre pour aménager harmonieusement le territoire.

 

Ce besoin social d’un aménagement du territoire a entraîné l’éviction dans la science géographique de tout ce qui pouvait gêner pour aménager et en particulier les formes « naturelles » et historiques. Ainsi, même si l’histoire est présente dans le discours de Roger Brunet, il ne la place qu’au rang des « mémoires » au même titre que la nature car elle n’est pas un déterminant de l’espace. Il souligne qu’il y a un grand intérêt à étudier l’espace dans la durée mais il n’oublie pas de marquer les limites de l’apport historique dans l’explication géographique des espaces : « L’histoire d’un espace présent, à elle seule, ne renferme pas son explication. Il arrive qu’on confonde l’analyse d’un système avec son généalogie ; cela n’a de sens qu’au sein des idéologies qui voient l’histoire comme nécessité, avec lois, leçons, étapes et finalités. » (cité par SCHEIBLING, 1998, p.95). Il considère les formes historiques comme passives dans la constitution de l’espace : « L’espace procède à la fois par accumulation et par substitution. Il est plein de vieilleries qu’il délaisse ou qu’il réincorpore » (Ib., p.96). Il ne considère pas qu’il puisse y avoir des relations d’interaction et de rétroaction entre l’espace actuel et les formes spatiales anciennes. Pour lui, les vraies permanences dans la durée se situent dans les noms et les contours des espaces plus que dans leur agencement interne. C’est par rapport à cette conception de la relation de l’espace actuel aux formes historiques que la morphologie dynamique du paysage va introduire un point de vue radicalement différent en instaurant l’idée que les formes anciennes agissent souvent dans le paysage actuel selon des modalités et des processus complexes et dynamiques dans un phénomène de résilience des formes (Cf. 2ème partie). Sa position est d’ailleurs en contradiction avec son propre discours car puisqu’il considère que tout lieu est situé dans le temps et l’espace et dans un ensemble de processus et que l’espace est produit par les sociétés, c’est bien que l’espace est le produit d’un processus et donc que les formes historiques sont nécessairement actives dans celui-ci (Ib.). Pour Jacques Scheibling, R. Brunet désire en fait rompre, par cette distanciation de l’espace par rapport à l’histoire, le cordon ombilical qui relie la géographie à l’histoire et aux sciences de la nature depuis le XIXe siècle (Ib., p.95).

 

 

A la suite de cette contestation en force de l’école géographique classique par la « nouvelle géographie », la géographie humaine se sépare de la géographie physique et la géographie régionale se désagrège. La cause du paysage semblait donc définitivement perdue jusqu’à ce qu’un changement de contexte socio-économique vienne modifier la perception du paysage par les sociétés occidentales et, consécutivement, celle des scientifiques.

4.             Renouveau  du  paysage  comme  objet d’étude   incontournable    et   fécond

4.1.            Un renouveau lié au contexte socio-économique d’une prise de conscience environnementale dans le monde occidental :

4.1.1.                  L’aspiration des hommes à un meilleur cadre de vie :

Le renouveau du paysage comme objet scientifique dans les sciences humaines et naturelles et, plus largement, l’apparition des problématiques environnementales sont étroitement liés à la forte prise de conscience environnementale aux Etats-Unis et en Europe de l’Ouest issue de l’accélération du processus d’urbanisation et des conséquences néfastes sur l’environnement des transformations d’usages liées au développement technologique de nos sociétés. En effet, à partir de la fin des années 1970 des aspects inquiétants que représentent la pollution, les destructions irréversibles de sites, l’épuisement de certaines ressources, etc., affectent les paysages. Les hommes aspirent alors à un meilleur cadre de vie ce qui va engendrer le développement d’un « mouvement écologique » politico-social important. Les citadins surtout ressentent le besoin de retrouver leurs racines rurales comme l’exprime très justement Rémi Perelman en 1978 : « Antidote contre le rythme rapide du changement, le paysage devient aujourd’hui l’objet de l’attention crispée des citadins qui souhaitent le conserver comme un décor immuable. La réalité est évidemment différente, puisqu’il en exprime la transformation incessante. » (Perelman, 1978, p.571). Cette apparition de la question environnementale, fortement médiatisée, et le rejet des transformations des paysages est un phénomène que l’on observe partout en Europe. De manière concrète un ministère de l’environnement est créé en France et des mesures de protection des paysages sont prises (patrimoinisation du paysage).

4.1.2.                  Une recherche à l’écoute des principaux besoins sociaux :

La communauté des chercheurs en sciences humaines comme en sciences de la vie et de la terre, bien qu’elle ne définisse pas en majorité ses objets de recherche en fonction des aspirations sociales dans un esprit d’obligation professionnelle, n’est pas à l’écart des besoins importants de la société. C’est donc parce qu’il existe à partir de la fin des années 1970 une aspiration à un meilleur cadre de vie que l’environnement devient une préoccupation scientifique majeure. Nous ne devons de ce fait pas perdre de vue que la notion de paysage telle qu’elle s’est développée jusqu’à nos jours s’insère dans le contexte élargi d’une éthique de la qualité de la vie, notion globale par excellence. C’est par exemple dans cette optique que s’exprime Rémi Perelman pour définir l’archéologie du paysage : « C’est dans ce sens que l’archéologie des paysages doit trouver une place de choix dans la recherche contemporaine, car elle correspond à l’aspiration, confuse sans doute, d’une société qui cherche à se rassurer dans le ré-enracinement. » (Perelman, 1978, p.571). Cette évolution de la société replace aussi la gestion du milieu et les relations homme-nature au centre de la réflexion des géographes alors qu’elles avaient été mises de côté par la « nouvelle géographie ».

Les scientifiques participent dorénavant à cette aspiration sociale en prenant en compte le paysage afin d’évaluer les effets des activités humaines sur l’environnement et en proposant des hypothèses sur les évolutions possibles des paysages, à partir de l’étude de leur état présent et de leur histoire dans la longue durée (BUREL et BAUDRY, 2000, pp.10-12). La recherche sur les paysages s’intègre donc dans le cadre d’une réflexion plus vaste et transdisciplinaire sur les choix d’aménagement dans une optique de durabilité et de protection des paysages.

4.2.            Réhabilitation du paysage comme objet scientifique en géographie :

4.2.1.                  Reconnaissance de la complexité de la réalité géographique :

Parallèlement au développement des préoccupations sociales sur l’environnement on assiste à la remise en question des approches mathématiques de la « nouvelle géographie ». La géographie quantitative s’est développée de manière importante dans le cadre de la « nouvelle géographie » dans les années 1970 en binôme avec la géographie déductive qui est le prolongement de la géographie des modèles. Les statistiques étaient certes déjà utilisées depuis les années 1960 mais la géographie quantitative a cru trouver dans l’informatique, allié aux mathématiques, l’outil scientifique qui légitimerait leurs recherches, voire qui pourrait dispenser de poser une problématique et qui établirait les fondements scientifiques de la géographie. Or cette conception s’est vite heurtée à des objections de fond et en premier lieu le fait que la réalité géographique est trop complexe pour être appréhendée sous la forme mathématique les variables étant trop nombreuses pour être isolées et simplifiées. Quant à l’autre pendant de la « nouvelle géographie », la géographie théorique, elle n’a le plus souvent produit que de la théorie et le retour à la réalité du terrain fut décevant, les applications étant peu probantes (SCHEIBLING, 1998, pp.65-68).

            Les géographes redécouvrent donc l’importance des héritages et l’intérêt de l’étude conjointe des milieux naturels et des espaces sociaux. Les recherches sur les paysages les mobilisent alors de nouveau pour retrouver les activités humaines qui sont à l’origine de ces milieux et de ces espaces sociaux (LEVEAU, 2000a, p.581).

4.2.2.                  Le rôle moteur de la biogéographie dans la revalorisation du paysage en géographie:

            C’est d’abord de la géographie physique que viennent les propositions nouvelles et plus particulièrement de la communauté des biogéographes proches des sciences de la nature, comme Georges Bertrand et Gabriel Rougerie qui élaborent une réflexion d’ensemble sur le milieu physique à travers le paysage. Ils testent de nouveaux paradigmes en mathématique, biologie et écologie permettant d’aborder la nature du paysage dans sa globalité et sa complexité par le biais de l’informatique, la télédétection, l’analyse systémique, etc. L’analyse systémique a joué un rôle important dans la prise en compte de la complexité des paysages. Si le terme de système n’est pas nouveau en géographie, l’analyse systémique se situe quant à elle sur un autre plan : elle découle de l’application de modèle mathématiques à un espace géographique conçu en termes de structure. Dans un système tous les éléments sont interdépendants et de ce fait toute modification de l’un entraîne une modification de l’ensemble. Le système évolue donc quand il est soumis à des contraintes ou à des variations d’une ou plusieurs de ces composantes. Ce terme de système est souvent identifié avec celui de structure et même de modèle et sa définition varie selon les auteurs (SCHEIBLING, 1998, p.68).

            Georges Bertrand est un des premiers a avoir développé l’approche systémique pour redonner au paysage une place dans la géographie et surtout à avoir insisté sur la nécessité d’une pluridisciplinarité entre historiens, géographes et archéologues pour son étude. Pour ce faire, il développe une vision globale du milieu autour du concept de géosystème et réhabilite l’observation directe et sensible abandonnée par la « nouvelle géographie ». Son engagement pour reconnaître le paysage comme objet scientifique d’étude commence dès en 1968 lorsqu’il publie un article, « Paysage et géographie physique globale. Esquisse méthodologique », dans la Revue géographique des Pyrénées et du Sud-Ouest, dont une phrase connu un succès considérable : « Le paysage est, sur une certaine portion d’espace, le résultat de la combinaison dynamique, donc instable, d’éléments physiques, biologiques et anthropiques qui, en réagissant dialectiquement les uns sur les autres, font du paysage un ensemble unique et indissociable. » (cité par ROUGERIE, 1991, p.78). Elle fut reprise par de nombreux géographes comme une « profession de foi » car elle fut perçue comme riche de concepts nouveaux, de type systémique. Cependant, nous ouvrons ici une parenthèse pour préciser que les directions de recherche qu’il lança à partir de cette conception du paysage ont rassemblé moins que sa définition. Ainsi il existe aujourd’hui un courant esthétisant et culturaliste, mené par Alain Roger et Augustin Berque, qui « théorise » le paysage en l’extrayant de sa réalité écologique et géographique. Ces deux chercheurs forment, avec d’autres chercheurs, l’équipe pédagogique de la formation doctorale (DEA) « Jardins, paysages, territoire » depuis un peu plus d’une dizaine d’années. Selon eux l’étude paysagère est autre chose que ce qu’ils appellent la « morphologie de l’environnement » parce que le paysage se définit et existe dans l’interaction entre la subjectivité de l’observateur et les objets concrets le qui constituent (BERQUE, 1994, p.5). Selon les propres mots d’A. Berque, « le paysage n’est en rien l’apparence nécessaire de tout environnement » parce que les valeurs attribuées au paysage varient selon les localités et les conjonctures (Ib., p.6). Le paysage est donc conditionné en permanence par les rapports sociaux et n’est étudié que dans une optique esthétisante. Alain Roger refuse en effet d’ériger le paysage en tant qu’objet mesurable au sens des sciences de l’ingénieur « aussi longtemps qu’on aura pas démontré qu’une science du beau est possible, que ce dernier est quantifiable, et qu’il existe une unité de mesure esthétique » (A. Roger cité par BERQUE, 1994, p.6). Cette conception du paysage lui retire donc toute réalité éco- et géo-systémique et introduit une distinction nette entre l’approche paysagère et la « morphologie de l’environnement », c'est-à-dire l’étude du paysage selon les biogéographes et les écologues. Le paysage n’est finalement réduit et finalisé qu’au beau paysage et à une « invention » permanente de la société sans considérer toute la complexité qui l’anime et l’inadaptation des concepts esthétiques pour la compréhension de la dynamique qui l’anime.

 

            Refermons la parenthèse. G. Bertrand retrouve, dans son article de 1968, le champ des concepts systémiques qui sont d’ailleurs de plus en plus présents dans les champs de la connaissance. Il veut mettre en œuvre une géographie physique globale dont l’objet d’étude est constitué de plusieurs éléments et interactions qui participent d’une dynamique commune, le tout relevant de trois types d’organisation : le « potentiel écologique » (combinaison des données physico-chimiques), « l’exploitation biologique » (les écosystèmes) et « l’utilisation anthropique » qui correspond à l’impact des activités humaines. Le paysage est donc conçu comme résultant de l’intégration de tous ces rapports (ROUGERIE, 1991, pp.78-79). A cette étape de sa réflexion G. Bertrand reste cependant très proche des sciences de la nature et il évoque souvent l’écologie. Pour lui « il n’y a pas de géographie sans nature, pas de nature sans géographie » tout en précisant que « la géographie appartient prioritairement au domaine des sciences humaines » (cité par SCHEIBLING, 1998, p.105). Certes il ne néglige pas les effets de l’impact anthropique et il prend en compte les systèmes socio-économiques d’exploitation de l’espace dans ses analyses mais la prise en compte de la dynamique du paysage s’inscrit avant tout dans une conception naturaliste du paysage (ROUGERIE, 1991, p.79).

4.2.3.                  Rapprochement des recherches sur le paysage de préoccupations d’ordre économique, social et historique grâce à l’impulsion de G. Bertrand :

Cependant, cette optique biogéographique du paysage se modifie assez rapidement puisqu’en 1973, dans un article avec O. Dollfus, G. Bertrand constate que les recherches sur le paysage « sont encore mal dégagées de leur gangue biogéographique » et il formule le vœu que ces recherches se rapprochent « des préoccupations économiques et sociales » afin de « mieux poser les problèmes de l’utilisation [du milieu] par les sociétés humaines » (cité par ROUGERIE, 1991, p.81). Par le biais de l’analyse systémique qui permet de prendre en compte l’interactivité des phénomènes humains et naturels sur un même espace et à n’importe quelle échelle, G. Bertrand entend donc rapprocher la géographie physique de la géographie humaine qui s’étaient éloignées l’une de l’autre depuis les années 1960.

4.2.3.1.       Prise en compte de la dimension historique des paysages :

Dans cet élargissement du champ des relations au paysage inauguré par G. Bertrand, le paysage est dorénavant reconnu comme un thème relevant de deux voies d’approche : l’une subjective, plutôt pratiquée par les psychologues, sociologues et architectes ; l’autre matérialiste et plus objective à la confluence selon G. Bertrand de l’écologie et de la géographie. Les recherches des géographes relèvent donc de trois optiques : le paysage considéré comme un système biotique et physique (le paysage-objet), le paysage utilisé comme livre d’histoire (le paysage-objet) et le paysage subjectivement vécu et perçu (ROUGERIE, 1991 ; BERTRAND, 1984). L’Ecole toulousaine, à laquelle appartient G. Bertrand, va explorer les deux premières orientations pendant les années 1970. Le concept de géosystème est alors utilisé dans la première optique parce qu’il compense le manque de fermeté du concept de paysage et une collaboration est mise en place avec les historiens pour prendre en compte la dimension historique des paysages qui découle de l’affirmation de la dimension sociale du paysage. 

Ainsi, la contribution de G. Bertrand en 1975 à l’Histoire de la France rurale sous la direction de Georges Duby et Armand Wallon marque le premier repère fort de cette ouverture vers l’histoire et une « révolution copernicienne » selon ses propres mots en 1995 (BERTRAND, 1995b, p.68). Il y replace la géographie dans la perspective d’une étude historique du paysage en se démarquant toutefois de la tradition vidalienne. Il refuse en effet l’attitude commune des historiens qui plaquent, sous forme de tableau, une introduction géographique à chaque ouvrage historique car « le tableau géographique a été à la fois la conséquence et la cause d’une conception bloquée des rapports de l’homme et du milieu » puisque il ne peut retenir, par essence, que les traits généraux et permanents au détriment des dynamismes de toutes sortes qui caractérisent l’histoire rurale (Ib., pp.39-40). Il leur reproche plus généralement de ne pas chercher plus loin que la simple affirmation du possibilisme qui, en affirmant la maîtrise de la Nature par l’Homme, a fait du milieu physique un facteur non pertinent de l’évolution humaine (ce qui explique cette conception picturale du milieu). Il insiste en effet à plusieurs reprises sur le fait que ce possibilisme n’est que « l’application littéraire d’un principe philosophique vague » qui ne concerne pas la recherche sur l’espace rural car celui-ci ne peut se réduire à une opposition stérile et insensé (au sens propre) Nature-Culture (BERTRAND, 1975, p.51). Il va même plus loin en jugeant sévèrement le possibilisme comme « une forme "scientifique" du laxisme » (Ib.). Il reproche aussi, et cela est lié, aux historiens de ne pas prendre en compte la dimension écologique des paysages qu’ils étudient et de se cantonner dans des études à finalité économique et juridique (droits d’usage de la forêt, de son défrichement par exemple) : « L’interprétation historique du facteur naturel dans ses relations avec la société et la structure agraire reste donc le problème le plus mal élucidé, le plus rarement abordé et surtout le plus mal posé de toute l’histoire rurale. » (BERTRAND, 1975, p.41).  Il mentionne cependant E. Le Roy Ladurie comme un des rares historiens faisant exception en travaillant sur des perspectives écologiques. Mais pour G. Chouquer, si cette nouvelle façon d’aborder l’histoire, qu’il appelle « en séries parallèles » parce qu’elle retrace l’histoire du climat, du blé, de l’irrigation, etc. de manière cloisonnée, apporte bien une nouvelle méthodologie, elle reste néanmoins ancrée dans la même conception braudélienne d’un temps et d’un espace immobiles avec en plus une déshumanisation totale, fruit d’une « quantitavisation » à outrance des recherches et de l’objet étudié comme si l’homme pouvait en être écarté (!) (CHOUQUER, 2000a, p.21).

Pour Georges Bertrand, la seule question que le chercheur doit se poser est celle de l’appréciation du poids des facteurs naturels sur le développement des sociétés rurales et l’aménagement des espaces ruraux (BERTRAND, 1975, p.52). Mais pour atteindre cet objectif, la géographie moderne manque singulièrement à ses yeux d’une vision globale permettant d’expliquer les phénomènes naturels et leurs interactions avec les activités humaines. Selon G. Bertrand, l’espace rural est en effet une réalité écologique tout autant qu’une création humaine en vue d’une production agricole au sens large (d’où l’invention du concept d’agro-système). Seule la démarche systémique permet alors d’appréhender cette globalité de l’espace rural : « C’est un "ensemble" dans lequel les éléments naturels se combinent dialectiquement avec les éléments humains. D’une part, il forme une "structure" dont la partie apparente est "le paysage rural" au sens banal du terme (bocage, étang, futaie) ; d’autre part il constitue un système qui évolue sous l’action combinée des agents et des processus physiques et humains. (…) L’écologie doit donc être traitée à la fois dans son environnement socio-économique et dans sa perspective historique. » (BERTRAND, 1975, p.46). Tout en redonnant au paysage une place de choix dans la géographie et en réaffirmant sa dimension historique, G. Bertrand introduit donc une différence importante par rapport à la tradition vidalienne car « il ne s’agit plus de décrire "un paysage" mais de comprendre le fonctionnement systémique » (Ib.).

 

En 1978, sa participation au colloque Archéologie du paysage, marque le deuxième temps fort, cette fois-ci en direction de l’archéologie qui découvre un nouveau terrain de recherche. La marque de sa sensibilisation aux phénomènes de société s’affirme toujours plus, ce que résume une de ses phrase : « Le paysage est, dès l’origine, un produit socialisé. » (BERTRAND, 1978, p.133). Ce second article, de 1978, constitue par son importance le pendant de celui de 1968 qui campait le paysage dans une optique systémique. Mais cette fois-ci, cette manière de voir est considérablement élargie en direction de la société, de la subjectivité, du culturel, etc. Désormais, le paysage « n’est à chercher exclusivement ni du côté de la nature, ni du côté de la société, ni même entre les deux, mais qu’il est présent ici et là et que son exploration relève à la fois de l’analyse naturaliste et de l’analyse sociale » (ROUGERIE, 1991, p.82). Le « processus paysager » se comporte donc comme un polysystème qui regroupe un système naturel, un système de représentation, etc., tous ces systèmes interagissant plus ou moins.

Dans la logique de cette affirmation du caractère systémique de toute étude de l’espace rural, et contrairement au titre du colloque, il préfère renoncer au vocable de paysage sur le plan scientifique pour rechercher des concepts plus opérationnels et moins flous : « Le paysage n’est donc pas un concept, tout au plus une notion foisonnante que chacun a cru pouvoir utiliser à sa façon et sous des acceptation diverses. Il fait depuis quelques années fonction d’auberge espagnole. Il en est devenu confus, puis insignifiant et enfin transparent ! » (BERTRAND, 1978, p.133). C’est dans ce sens qu’il rappelle que « le paysage "archéologique" est, pour une large part, une création de l’archéologue. » (Ib., p.133). Il plaide donc plutôt pour le concept de « géosystème » qui permet selon lui de saisir l’ensemble des interactions entre le potentiel abiotique, une exploitation biologique et une utilisation anthropique. C’est de ce géosystème que les archéologues doivent selon lui partir, en tant que socio-écologues, pour remonter aux paysages anciens par l’analyse régressive et au-delà des découpages traditionnels des études historiques et de la seule analyse des structures agraires (Ib., pp.135-137).

4.2.3.2.       Le paysage est « un produit d’interface » (Georges Bertrand) :

Le paysage est selon ses propres mots un « produit d’interface », théorie qu’il fonde sur le concept d’anthropisation et qui relève d’une analyse d’ordre qualitative contrairement au géosystème et à l’écosystème qui sont des concepts avant tout quantitatifs (flux, énergie, etc.). Il développe cette analyse par le biais de ce qu’il appelle la méthode des « scénarios », c’est-à-dire l’élaboration de modèles socio-culturels et économiques de relations au paysage qui diffèrent selon les sociétés dans le temps et dans l’espace.

            Georges Bertrand continuera d’affiner et d’affirmer cette notion d’interface tout au long de ses travaux et en particulier aux contact des historiens et des archéologues avec lesquels il avait prôné le rapprochement. Ainsi, en 1991, il écrit, avec sa femme, la préface du colloque Pour une archéologie agraire sous la direction de Jean Guilaine. Il y réaffirme ses conceptions sur le paysage et considère même que « l’archéologie agraire apparaît de plus en plus comme une "discipline d’interface" entre les sciences de la nature et les sciences sociales. Même si elle doit demeurer pour l’essentiel de ses questions sur le versant social, il ne lui incombe pas moins d’explorer le versant naturel. » (GUILAINE, 1991, p.17). Il incite pour ce faire les archéologues à passer de l’échelle du site à celle de l’horizon géographique infini : « il ne sera plus très loin de cette "archéologie des paysages", elle aussi à construire, qui servira bientôt, entre le naturel et le social, de passage obligé pour les archéologies spécialisées. » (Ib., p.17).

Cinq ans plus tard, sa participation au colloque L’histoire rurale en France constitue encore l’occasion de réaffirmer sa conception du paysage en tant qu’interface : « A la fois objet matériel et sujet de représentation il [le paysage] est, par essence, un produit d’interface entre la nature et la société. (…) Le paysage est donc insaisissable en dehors de sa dimension historique et de sa valeur patrimoniale. » (BERTRAND, 1995b, p.71). On constate que contrairement à la position qu’il soutenait en 1978, il ne dénie plus au terme paysage la possibilité d’être utilisé comme concept scientifique. Il est au contraire un point de rencontre interdisciplinaire privilégié, en particulier entre géographes et historiens, d’où de nombreux programmes de recherche et de publications (BERTRAND, 1995b).

4.2.4.                  Le concept de paysage redevient fédérateur en géographie :

Grâce entre autres mais surtout à G. Bertrand, l’intérêt du paysage est progressivement reconsidéré par les géographes. Pour Paul Claval, cette popularité nouvelle du paysage auprès des géographes contemporains s’explique par le fait que cet objet d’étude permet « d’aborder dans un même mouvement toutes les questions brûlantes pour le devenir de la géographie : celles qui tournent autour du poids du milieu et des contraintes écologiques dans l’organisation de l’espace, celles qui naissent du fonctionnement des institutions sociales et des tentations et conflits qu’elles alimentent et celles qui font saisir en quoi l’homme diffère d’un point à un autre et l’exprime par une organisation de l’espace différente. » (cité par LE DU, 1997, p.25). Les critiques à l’encontre du paysage se font donc plus nuancées et l’on reconnaît de nouveau une place de choix à celui-ci dans la science géographique : « Elle s’appauvrirait [la sémiotique de la science géographique] si elle n’explorait pas les paysages. Elle se mutilerait si elle n’explorait que les paysages » (Roger Brunet, 1974, cité par LE DU, 1997, p.26). Le paysage réintègre donc sa place parmi les concepts clefs de la géographie et apparaît même comme un élément fédérateur.

G. Bertrand note quelques convergences dans la grande diversité des études qui sont alors menées sur le paysage (BERTRAND, 1984, p.223) :

-         une optique plus écologique et plus en prise directe avec les problèmes actuels d’aménagement de l’espace ;

-         la recherche de nouveaux concepts et de nouvelles méthodes dans une perspective d’ouverture interdisciplinaire ;

-         l’importance accordée aux échelles spatiales des objets étudiés et au niveau de perception de l’observateur ;

-         la nécessité de dépasser les typologies paysagères pour dépasser les problèmes de classification et d’améliorer les méthodes et techniques cartographiques ;

-         l’intérêt particulier porté à l’analyse systémique pour comprendre la dynamique interne et à l’évolution des milieux.

 

Le paysage devient également « un lieu de rencontre et de débat avec les autres disciplines qui contribuent à sont étude (philosophie, sociologie, ethnologie, histoire, écologie) » (LE DU, 1997, p.26). Les nombreux colloques et publications collectives témoignent de ce rôle fécond et interdisciplinaire du paysage. Ainsi, entre autres exemples, la publication Lectures du paysage en 1986 qui réunit les contributions de géographes, agronomes, écologues, architectes-paysagistes, etc. (LECTURES DU PAYSAGE,  1986).

4.3.            Spatialisation du milieu dans les sciences de la vie et de la terre :

4.3.1.                  L’écologie du paysage et la récente spatialisation des données écologiques :

4.3.1.1.       Historique de l’émergence de l’écologie du paysage :

En 1939 le biogéographe allemand Troll introduit le terme d’écologie du paysage avec l’objectif de combiner écologie et géographie, c’est-à-dire de relier les structures spatiales, étudiées par la géographie, aux processus écologiques. Dans ce cadre, le paysage était vu comme la traduction spatiale de l’écosystème (BUREL et BAUDRY, 2000, p.7). Jusqu’aux années 1970 cette approche a été en effet fortement dominée par une composante géo-cartographique (cartographie des systèmes écologiques) et s’est principalement développée dans les pays de l’Est, au Canada et en Australie. 

C’est pour répondre aux demandes sociales de protection de la nature que les écologues se sont rapprochés au début des années 1980 de la communauté des biogéographes afin de comprendre l’organisation spatiale ainsi que les flux écologiques et les transformations du paysage. C’est de ces échanges qu’est née l’écologie du paysage telle qu’elle se développe actuellement. Celle-ci a émergé et s’est identifiée en réaction à l’écologie des écosystèmes qui était jusqu’alors considérés comme des systèmes homogènes et aspatiaux. Au contraire, l’écologie du paysage reconnaissait la complexité et la dynamique des systèmes écologiques caractérisés par une grande hétérogénéité et engendrés par les activités humaines (BUREL et BAUDRY, 2000, p.19).

L’essor de l’écologie du paysage provient en particulier du travail des hydrobiologistes. En effet, ils ont pressentit très vite l’importance des transferts d’éléments étrangers, produits essentiellement par les écosystèmes terrestres, pour comprendre le fonctionnement d’un lac ou d’une rivière. Ils sont donc passés de la notion d’écosystème à celle d’écocomplexe qui mettait l’accent sur les transferts entre plusieurs systèmes, et plus uniquement à l’intérieur d’un même système comme c’était le cas pour l’étude des écosystèmes. Les hydrobiologistes ont alors mis en relation des systèmes à l’échelle des bassins-versants afin de disposer d’une échelle assez petite pour l’étude de ces écocomplexes ce qui impliquait logiquement de s’intéresser à l’homme, qui de longue date a façonné ces territoires fluviaux, et de prendre en compte le paysage comme élément de compréhension : « Au-delà de l’explication des modalités de transferts et des propriétés particulières des zones d’échange (écotones), le caractère général des principes mis en jeu pour expliquer les phénomènes à cette échelle débouche sur la naissance d’une nouvelle branche de l’écologie : l’écologie du paysage. » (BARNAUD et LEFEUVRE, 1992, pp.81-82). Pour les écologistes préoccupés par les problèmes de gestion du territoire, cette échelle d’étude facilita alors la compréhension des mécanismes en jeu.

L’émergence de l’écologie du paysage marque donc une rupture et une révolution des mentalités dans l’histoire de l’écologie par la « respatialisation » des systèmes écologiques, la prise en compte de l’hétérogénéité, ainsi que l’intégration de l’homme comme composante et moteur de l’évolution des systèmes écologiques (Ib., p.82). Elle valorise également la dimension historique en prenant conscience des différentes échelles spatio-temporelles impliquées par l’interdisciplinarité (Ib., pp.99-100). En effet, cette position à la charnière de nombreuses disciplines, et en particulier des sciences géographiques et humaines, a contribué à la réunification des sciences de la nature et des sciences de la société. Aujourd’hui elle s’enrichit et se développe au contact de diverses sciences comme la sylviculture, la géographie, la biologie animale ou végétale, l’agronomie, etc. Elle a aussi concouru à clarifier les concepts de l’écologie, à renouveler les méthodes et à considérer de manière totalement différente la structure, l’organisation, le fonctionnement et l’évolution des écosystèmes. Selon Richard T.T. Forman, ce succès s’explique par quatre facteurs (BUREL et BAUDRY, 2000, p. XIII) :

-         elle offre des opportunités claires et plausibles à la recherche de pointe et au développement théorique ;

-         elle rend compréhensible les structures et les processus spatiaux reliant nature et société au niveau des paysages ;

-         elle regroupe différents objectifs environnementaux pour offrir de nouvelles solutions aux problèmes de l’utilisation de la terre ;

-         elle agit à une échelle intéressante entre le local et le global ce qui permet d’avoir un impact visible et une forte probabilité de succès à long terme.

4.3.1.2.       Le paradigme spatial en écologie du paysage :

Le paradigme spatial qui domine actuellement en écologie du paysage a été formalisé pour la première fois en 1986 par Richard T.T. Forman et M. Gordon. La définition très générale qu’ils en donnent est celle qui est la plus couramment retenue : « L’écologie du paysage considère le développement et la dynamique de l’hétérogénéité spatiale, les interactions spatiales et temporelles et les échanges dans les paysages hétérogènes, l’influence de l’hétérogénéité spatiale sur les processus biotiques et abiotiques et l’aménagement et le gestion de cette hétérogénéité spatiale. » (cités par BAUDRY, 1986, p.23). La structure spatiale a donc un rôle important, sinon fondamental, sur les phénomènes écologiques et, selon Crumley et Marquardt (1987), « The landscape is the spatial manifestation of the relations between humans and their environnement. »[6] (cités par BUREL et BAUDRY, 2000, p.19). Ainsi, selon les propres mots de Richard T.T. Forman l’écologie « est devenue une science de l’espace » (Ib., p. XIII).

4.3.1.3.       Introduction de la dimension historique dans l’analyse de la dynamique spatio-temporelle des écosystèmes :

L’écologie utilise des concepts et des méthodes issus des sciences de la nature et des sciences de la société pour comprendre les phénomènes actuels. Mais elle bénéficie également de connaissances provenant de disciplines capables d’effectuer des rétrospectives à des échelles de temps variables telles que la préhistoire, l’histoire et plus particulièrement la paléoécologie. La plupart des écologues étudient en effet les organismes sur des temps courts (quelques années) alors que beaucoup de phénomènes et processus ne sont perçus que sur des temps longs et que l’organisation actuelle des communautés animales et végétales, les cycles de matière et d’énergie, peuvent être en partie le reflet de conditions environnementales passées. Pour comprendre le fonctionnement d’un système dynamique tel que le paysage il faut donc le replacer dans l’espace en étudiant notamment les échanges entre les systèmes voisins, mais aussi dans le temps, pour comprendre la dépendance des états d’un système au cours de sa dynamique à un état initial (BUREL et BAUDRY, 2000, p.25). En écologie, les successions végétales et animales offrent des exemples de cette dépendance des systèmes écologiques aux conditions historiques initiales. L’état du sol, ses conditions physiques, chimiques aussi bien que les sources de graines de plantes ou d’individus disperseurs chez les animaux constituent ces conditions initiales. Le temps est donc un facteur clef pour la compréhension des processus écologiques et des mécanismes évolutifs des paysage et la connaissance de l’histoire s’avère être une démarche nécessaire. Mais il n’y a pas a priori de relation synchrone entre la distribution spatiale des espèces et les « patrons » du paysage. Les écologues appellent ce phénomène « hystérésis écologique[7] » : les changements dans la structure spatiale des paysages et les changements dans l’organisation spatiale des peuplements ne sont pas simultanés. Ces processus qui se déroulent dans le temps se différencient également dans l’espace ce qui créé une hétérogénéité qui va modifier les évolutions futures (Ib., p.29). La connaissance de l’état initial des systèmes écologiques est alors fondamentale pour prévoir la dynamique future d’un paysage.

4.3.1.4.       Etude systémique de la dynamique spatio-temporelle des systèmes écologiques :

L’étroite imbrication du temps et de l’espace que nous venons de présenter explique la dynamique des systèmes écologiques que constituent les paysages. Le paysage est en effet considéré comme un niveau d’organisation des systèmes écologiques où se déroulent et où sont contrôlés un certain nombre de processus dans un ensemble d’éléments physiques, chimiques, biologiques et socio-économiques dont les interactions déterminent des possibilités de vie. Les facteurs de cette dynamique sont très divers : « L’hétérogénéité perçue à un moment donné, en un endroit donné est la résultante de l’hétérogénéité spatio-temporelle à la fois des contraintes environnementales, des processus écologiques et des perturbations anthropiques ou naturelles », les activités humaines constituant néanmoins en beaucoup d’endroits les moteurs principaux de la dynamique des paysages (BUREL et BAUDRY, 2000, p.17). Comme Georges Bertrand l’avait déjà formulé, les paysages sont donc le reflet des interactions entre nature et société et évoluent en même temps que ces dernières, sous leur impulsion (Ib., p.XVII).

Cette prise en compte explicite dans l’écologie du paysage de la dynamique spatio-temporelle, de la part anthropique des paysages et de l’hétérogénéité spatiale a accompagné le développement récent d’une pensée unitaire reliant les sciences de la matière et les sciences du vivant sur le fonctionnement des systèmes complexes et leur dynamique. La reconnaissance de l’hétérogénéité comme facteur d’organisation des systèmes écologiques a en particulier bénéficié des progrès théoriques de la science sur l’analyse des systèmes complexes (théorie de la hiérarchie, théorie du chaos, théorie de la biogéographie des îles, théorie des perturbations, théorie de la percolation) et de la géométrie fractale qui permet de déterminer la gamme d’échelles pour laquelle un facteur écologique donné est pertinent pour expliquer un processus écologique. L’écologie du paysage a aussi bénéficié des développements récents de la physique théorique pour la description des structures hétérogènes, la compréhension des processus d’organisation des structures paysagères et la modélisation des mouvements individuels et du choix des habitats (BUREL et BAUDRY, 2000, p.17).

4.3.2.                  Le paysage en agronomie : un point de vue nouveau mais riche de promesses :

            J.-P. Deffontaines est un des rares agronomes qui se soit jusqu’à présent intéressé au paysage dans le cadre d’une étude agronomique. Alors que ce point de vue est le plus souvent laissé de côté par les agronomes, il rappelle que le « paysage peut être, pour celui qui cherche à porter un diagnostic sur l’activité agricole et sur le fonctionnement des systèmes de production dans un territoire, un objet d’analyse très utile » (DEFFONTAINES, 1986, p.51).

            J.-P. Deffontaines définit le paysage, comme la plupart des agronomes, comme « une portion de territoire perçu par un observateur, où s’inscrit une combinaison de faits et d’interactions dont on ne voit, à un moment donné, que le résultat global » (DEFFONTAINES, 1986, p.36). Comme l’avait déjà précisé Roger Brunet, le paysage n’est donc qu’un angle de vue sur l’espace et il y a réduction quand on passe de la notion d’espace à celle de paysage, ce dernier contenant uniquement les faits spatiaux qui sont visibles par un observateur et non tous les faits existants. Ainsi, les relations entre l’activité agricole et le paysage ne correspondent qu’à un aspect particulier des relations plus générales de l’activité agricole avec l’espace.

4.3.2.1.       Intérêt et méthodologie d’une étude du paysage en agronomie :

L’espace est un moyen d’analyser les relations entre une exploitation et son environnement en mettant en évidence les divers niveaux d’organisation de l’activité agricole. Son analyse permet de répondre à des questions précises telles que : comment est organisé le territoire d’une exploitation ? comment l’agriculteur ou l’éleveur ajuste-t-il l’organisation de son exploitation aux évolutions du système de production et vice versa ? comment repérer des territoires agricoles ? Quant au paysage, son analyse représente « un moyen particulier d’appréhender ces relations complexes et évolutives entre une activité et l’espace dans lequel elle se déroule. » (DEFFONTAINES, 1986, p.51). Pour étudier ces relations par la biais du paysage, l’agronome s’intéresse plus précisément à celles qui existent entre les formes observées et l’activité qui est, en partie, à l’origine de ces formes et de ces évolutions. En effet, l’évolution des productions agricoles, de la pression démographique et des techniques mises en œuvres entraînent des changements dans la structure et la composition des paysages (BUREL et BAUDRY, 2000, p.53). L’agronome doit donc toujours « chercher à articuler le visuel et le fonctionnel, la forme et l’activité » en faisant des va-et-vient constants entre ces différentes échelles d’analyse (DEFFONTAINES, 1986, p.37).

Il n’existe cependant aucune théorie qui étudie l’activité agricole dans l’espace mais selon J.-P. Deffontaines l’expérience montre qu’elle s’organise à différentes échelles du territoire. L’agronome doit donc se référer à l’espace selon quatre points de vue pour analyser l’activité agricole dans l’espace :

-         l’espace vu comme support de l’activité agricole ;

-         l’espace vu comme support de contraintes à l’activité (l’espace est alors l’ensemble des facteurs du milieu et des caractéristiques du parcellaire et des bâtiments) ;

-         l’espace vu comme cadre de relations ;

-         l’espace vu comme objet d’enjeux économiques.

A partir de ces points de vue l’agronome peut définir des « indicateurs visuels », c’est-à-dire des caractéristiques d’éléments du paysage qui rélèvent d’aspects particuliers de l’activité agricole (Cf. Fig. 1). J.-P. Deffontaines propose ensuite d’adopter une démarche en deux étapes. Dans un premier temps il faut distinguer dans le paysage et à différentes échelles des unités physionomiques, à l’aide de ces indicateurs visuels préalablement définis, et dans un second temps on confronte ces unités physionomiques à des unités de gestion où s’organise l’activité agricole. C’est de cette confrontation que résulte le principal intérêt agronomique de l’analyse du paysage (DEFFONTAINES, 1986, p.33). Ces superpositions sont en effet la source majeure d’informations sur les origines, les logiques et l’évolution des utilisations du territoire. Elle révèlent (Ib., p.43) :

-         la diversité des espaces constitutifs des unités de gestion ;

-         les structures territoriales des unités de gestion qui interviennent aussi sous forme d’atouts et de contraintes ;

-         l’environnement des unités de gestion qui révèle certains déterminants locaux de leur fonctionnement ;

-         des aspects de la dynamique des unités de gestion : histoires des espaces constitutifs, rôle des aménagements et des pratiques anciennes, évolutions en cours.

Cette lecture spatiale des activités humaines mettant en relation l’organisation des unités géographiques du paysage et les « habitats » des populations écologiques avec les choix de production, les choix techniques et les acteurs humains a permis, par exemple, de montré dans les années 1970 (INRA) comment l’activité agricole, dans un contexte géomorphologique et climatique donné, a créé les paysages des Vosges (BUREL et BAUDRY, 2000, p.53).

4.3.2.2.       Agronomie et pluridisciplinarité :

L’analyse du paysage est également un moyen efficace et original de connaissance de l’activité agricole car les actes laissent des traces dans le paysage, que celles-ci résultent de pratiques saisonnières (labour, semis, etc.) ou qu’elles correspondent à des aménagements plus durables (rigoles, clôtures, etc.). En ce qui concerne les traces anciennes, l’agronomie profite des progrès de l’archéologie agraire qui étudie, selon une définition « minimaliste », les traces anciennes de l’activité agricole sur le terrain et donc dans le paysage. Cette confrontation disciplinaire permet donc d’introduire une perspective historique dans l’analyse agronomique.

De manière plus générale, l’agronome, en s’intéressant au paysage, se retrouve au carrefour de la géographie, de l’écologie, de l’économie et bien sûr de l’agronomie. Il a donc sa part dans l’explication des paysages et il serait intéressant qu’il noue des liens disciplinaires avec les morphologues.

 

 

 

 

 

 

 

5.             Le « boom » de l’archéologie du paysage et des problématiques paléoenvironnementales en archéologie 

 

L’archéologie du paysage ne s’est pas développée avant les années 1970. Jusqu’à cette date en effet les fouilles sont ponctuelles et ne visent qu’à mettre au jour des gisements archéologiques sans se préoccuper de leur environnement. Mais, avec le développement de la photographie aérienne, de la photo-interprétation, de la télédétection, de la prospection géophysique, de la micromorphologie, de la dendrologie, de la phythologie, des SIG, des simulations informatiques qui augmentent la précision du contrôle des modifications environnementales, c’est-à-dire la capacité d’analyser l’espace, naissent des programmes de recherche qui visent à remettre dans leur espace géographique les sites (VAN DER LEEUW, 1995a, pp.12-13). Cela fait prendre conscience aux archéologues que le paysage est un objet archéologique en lui-même et qu’il ne se réduit pas à tel ou tel élément fossile paysager conservé (CHOUQUER et FAVORY, 1981a, p.51). La recherche du contexte caractérise donc  l’archéologie contemporaine qui vise ouvertement à donner un tableau complet de la vie, donnant pour ce faire le pas aux systèmes sur l’objet (Perelman, 1978, p.576).

5.1.            Un homme, Raymond Chevallier, et un colloque, Archéologie du paysage, marquent le lancement de la jeune archéologie du paysage :

C’est Raymond Chevallier qui lance en 1976 l’expression d’archéologie du paysage dans un article, « Le paysage palimpseste de l’histoire pour une archéologie du paysage ». Comme G. Bertrand, il considère le paysage comme l’« expression objective des civilisations » c'est-à-dire l’espace où s’inscrit la dialectique des rapports homme/nature et que l’archéologie peut permettre d’appréhender. Il définit donc un nouveau sujet d’étude pour les archéologues, et d’actualité, qui marque l’élargissement de l’archéologie vers la masse énorme des traces de l’homme dans le paysage rural. L’archéologie peut en effet selon lui reconstituer la dimension historique des paysages en révélant ce qui a disparu et n’est donc plus fonctionnel (fossile) à partir d’une observation directe (du sol ou d’avion) ou indirectement par la cartographie, l’iconographie et les textes. En particulier, l’archéologie aérienne est primordiale dans cette ouverture du champ d’investigation car « l’effet de recul est ici essentiel, la nature synthétique du document aérien expliquant qu’il puisse servir de facteur commun à toutes les autres méthodes (…) La photographie aérienne sert par excellence l’étude des civilisations » (CHEVALLIER, 1976, p.507). Cette conception fossile du paysage ancien repose en fait sur la notion de palimpseste qu’il met en place dans cet article et qui va conditionner durant des décennies le regard des chercheurs sur le paysage ancien (Cf. 1ère partie, Chap.3, 1.1.2.).

Dès 1976, Raymond Chevallier souligne également l’importance de la collaboration avec les chercheurs des sciences de la vie et de la terre pour la reconstitution des paysages anciens[8] et pour lutter contre l’illusion d’une fixité des conditions naturelles (en particulier pour la géomorphologie et l’hydrologie). Il préconise également l’utilisation de nombreuses autres méthodes afin de croiser un maximum d’informations sur les paysages : l’analyse des cartes et des plans anciens ; l’ethnographie ; l’informatique qui selon lui apportera une aide précieuse pour la recherche des modules (géométrie des réseaux routiers et des parcellaires, filtrage laser, cartographie toponymique automatique) ; et enfin, « la toponymie, véritable "épigraphie" du sol, forme de la mémoire collective qui, outre des renseignements objectifs sur les formes du relief, l’hydrographie et leur évolution, la nature du sol, de la végétation, la faune, constitue une interprétation métaphorique du paysage, reflet d’une certaine qualité de l’imagination et offre la possibilité d’établir une stratigraphie de l’occupation des terres. » (CHEVALLIER, 1976, p.505). Toutes ces méthodes doivent selon lui déboucher sur une cartographie afin d’expliquer les paysages de façon fonctionnelle et ainsi dépasser la simple description.

Il n’oublie pas de signaler tout de même le principal handicape de cette archéologie du paysage : la difficulté de dater le paysage à cause du peu de mobilier existant en contexte hors-site. Il suggère donc de réfléchir sur les possibilités de datation des structures fossiles par proximité, c'est-à-dire en appliquant les principes de la datation relative (CHEVALLIER, 1976, pp.505-506). En s’inspirant des méthodes d’analyse des géologues, R. Chevallier et M. Guy avaient en effet déjà montré qu’il était possible, en analysant les rapports entre voies/parcellaires/habitat, d’établir des chronologies relatives des divers états d’un même paysage. L’insertion d’éléments datés dans ces chronologies relatives pouvait alors permettre de les transformer en chronologies absolues (Ib., pp.508). Mais comme nous le verrons plus loin, cette conception de la succession des strates dans le paysage ainsi que la datation pas chronologie relative ne se vérifient pas au regard de la réalité des formes du paysage et réduisent la complexité de l’objet étudié (Cf. 1ème partie, Chap.3, 1.1.3.).

 

Le colloque sur l’archéologie du paysage qu’il organise en 1977 à Paris marque l’occasion de développer tous ces points (démarches, objectifs, méthodes et bilan des connaissances) et d’ouvrir des perspectives de recherche en collaboration avec tous ceux que l’espace concerne : géographes, urbanistes, aménageurs et paysagistes (Perelman, 1978, p.575).

5.2.            Le programme PIREN/CNRS : élaboration d’une définition de l’écologie historique ou écohistoire :

D’une manière plus générale, c’est tout l’intérêt porté à l’environnement qui « explose » au début des années 1980 d’où le lancement en 1984-1985 de l’Action thématique programmée « L’histoire de l’environnement et des phénomènes naturels » devenue Programme scientifique du PIREN/CNRS (Programme interdisciplinaire de recherche sur l’environnement), interdisciplinaire comme son nom l’indique mais aussi diachronique. Le comité scientifique du PIREN préconisait à cette date d’étudier particulièrement les variations du climat, du niveau de la mer, des catastrophes naturelles, etc. Si ce n’étaient pas les variations elles-mêmes qui étaient étudiées, alors il convenait d’en étudier les conséquences, ainsi que les modalités d’influence du facteur humain, sur le milieu végétal, animal, les cultures, l’échange, l’alimentation, l’habitat, les populations. De même, devaient être étudiés des types de paysages : bocages, haies, garrigue (BECK et DELORT, 1993, pp.12-13).

A partir de là se définit une nouvelle et immense discipline qu’est l’histoire de l’environnement ou « écologie historique » dite encore « écohistoire » (BECK et DELORT, 1993, p.5). Ce programme s’établit donc dans la lignée directe de G. Bertrand qui plaidait en 1975 pour une écologie historique de la France rurale (BERTRAND, 1975). Les premiers résultats de ce programme PIREN sont présentés lors d’un colloque en 1991 (publié en 1993) sous le titre en forme de manifeste Pour une histoire de l’environnement. Mais le terme même choisi, « environnement », rappelle qu’il s’agit de faire l’étude de l’espace « à la lumière de l’ensemble des connaissances humaines, principalement par référence à l’homme. » (BECK et DELORT, 1993, p.6). Pour Robert Delort et Corinne Beck, l’histoire de l’environnement c’est d’abord « le devenir de l’espace dans le temps ; plus précisément, la science (humaine) de l’espace dans le temps ; et, par dernière restriction, l’étude dans le passé des conditions naturelles et culturelles qui ont agi et réagi sur l’homme et avec l’homme. » (BECK et DELORT, 1993, p.6). Ils posent comme principes de base la variabilité extrême des facteurs de l’environnement ; l’importance de l’action humaine sur l’environnement (et ce depuis des millénaires) et la nécessaire confrontation des hypothèses concernant l’avenir aux connaissances que nous fournit le passé.

Le bilan offert par le programme PIREN/CNRS montre que l’archéologie préhistorique est plus avancée que les périodes protohistoriques et historiques qui apparaissent plutôt délaissées[9] au début des années 1990 par ces études paléoenvironnementales. L’histoire récente du fait climatique figure parmi les recherches les plus développées de même que les formes du relief (depuis les années 1970) alors que l’évolution historique des sols, l’histoire des oscillations du niveau marin, les zones marécageuses et humides, la faune historique restent négligées par la recherche. Quant à l’étude de la végétation si elle apparaît comme le domaine le plus fréquemment investi par la recherche, la problématique reste loin d’être épuisée.

5.3.            Un essor et une diversification considérables des études sur l’espace ancien dans les années 1990 :

5.3.1.                  L’archéologie agraire « sous les feux de la rampe » :

            L’archéologie agraire si elle connaît un renouveau important depuis une dizaine d’années n’en est pas pour autant nouvelle et il existe depuis longtemps des travaux en Grande-Bretagne, Allemagne, au Danemark et aux Pays-Bas sur les champs fossiles et les parcellaires anciens. En France cependant, l’étude des paysages agraires ou l’étude plus générale des transformations de l’environnement par l’action anthropique constitue un terrain d’étude qui n’a été couvert quasiment que par les géographes et les historiens[10] (GUILAINE, 1991, p.19). En effet, le colloque de 1977 sur l’archéologie du paysage, en parallèle au développement des différentes méthodes de prospection, a surtout généré des études sur l’évolution de l’occupation du sol et non sur les paysages en eux-mêmes. Déjà en 1977, Rémy  Perelman y écrivait que nombre de descriptions archéologiques s’affublent du nom de paysage alors qu’elles ne sont que celles de l’occupation du sol (PERELMAN, 1978, p.574). Ainsi, entre autres exemples, le colloque de Châteauroux qui s’est tenu en 1982 (publié en 1984) intitulé Archéologie du terroir. Ruptures et continuité dans l’occupation des sols, aborde les questions de continuités et de ruptures de l’occupation du sol dans les campagnes anciennes au travers de l’étude du paysage, de l’habitat, des techniques, des formes architecturales et grâce aux nouvelles méthodes de prospection. Cette archéologie du terroir se fixe donc pour objectif d’étudier les implantations humaines dans leur structure et leur répartition, ainsi que les formes fossiles du paysage qui ne sont qu’un aspect des campagnes étudiées (BUCHSENSCHUTZ et al., 1984).

 

Le colloque Pour une archéologie agraire (1991), s’il se place également d’une certaine façon dans cette perspective, étudient plus les paysages, et c’est une différence de taille, dans une optique dynamique alors que l’archéologie du paysage et l’archéologie du terroir les étudiaient sous forme fossile et/ou comme simple support des infrastructures humaines. En effet, l’archéologie agraire telle que la définit Jean Guilaine[11] entend ne pas s’intéresser au monde rural uniquement sous l’angle de l’occupation du sol (GUILAINE, 1991, p.20). J. Guilaine revendique ce titre comme un engagement, et non comme un manifeste, en faveur d’un nouvel espace archéologique étroitement associé aux disciplines écologiques, et tente d’établir des problématiques dans de nombreuses directions : « Essayer de retrouver les structures ou les vestiges liés aux pratiques culturales et, de façon plus large, les indices de toute nature témoignant sur l’anthropisation du milieu, tels sont au premier degré les objectifs de l’archéologie agraire. (…) les données ainsi recueillies doivent s’intégrer ensuite dans une recherche sur l’évolution dynamique des environnements disparus en prenant en compte tous les facteurs ayant agi sur la "fabrication" même de ces paysages. » (Ib., p.19). Les contributions se répartissent dans cette optique entre, d’une part les archéologues et l’étude du monde rural (techniques, outillage, façons culturales, terroirs, paysages ruraux, techniques et méthodes archéologiques, etc.) et d’autre part les naturalistes et l’étude de l’anthropisation du milieu (pédologie, palynologie, géoarchéologie, anthracologie, carpologie, zooarchéologie, malacologie). Il reste cependant à mettre en œuvre, des vœux mêmes de Jean Guilaine, une étude plus globale, sur le fonctionnement des sociétés, leurs productions, afin de dépasser la simple reconnaissance de vestiges concrets et s'interroger sur les sociétés elles-mêmes (Ib., p.24).

 

Grâce à ce colloque, l’archéologie agraire, jusqu’ici parente pauvre de l’archéologie, devient d’actualité. G. Bertrand relie dans sa préface ce renouveau avec un moment où l’activité agricole se rétrécit, où la civilisation rurale traditionnelle s’effrite et où, consécutivement, les paysages que ces sociétés rurales ont élaborés et entretenus sont de plus en plus appréciés dans un mouvement de récupération culturelle (GUILAINE, 1991, pp.12-13). Cet essor de l'archéologie agraire a largement contribué au renouveau de l'histoire rurale et ce particulièrement depuis la fin des années 1980 grâce à l'accumulation des données d'archéologie préventive (FERDIERE, 1995, p.152). Alain Ferdière discrimine trois domaines en matière d’histoire rurale et agraire où les avancées apportées par l’archéologie sont les plus significatives. Tout d’abord les productions, l’outillage et les techniques agricoles. Enfin, l’environnement par la biais de la restitution des paysages (rivages, forêts, reliefs, cours d’eau, etc.) en collaboration avec les sciences géoarchéologiques (sédimentologie, géomorphologie, palynologie, anthracologie, etc.) mais aussi de l’étude des parcellaires anciens.

5.3.2.                  Le courant spatialiste en archéologie marque la redécouverte bilatérale de la géographie et de l’archéologie :

5.3.2.1.       Le colloque Archéologie et Espaces (1990) :

Une autre façon d’appréhender le paysage est de l’aborder en tant qu’espace. C’est dans cette optique que se tient le colloque Archéologie et espaces en 1990. Comme en 1978 (colloque Archéologie du paysage) il s’oppose à la réduction de l’archéologie à la fouille des sites isolés. Sander van der Leeuw et Jean-Luc Fiches, les organisateurs, affirment en effet qu’il est absolument nécessaire de passer de façon répétée d’une échelle à une autre, d’un niveau d’analyse à un autre : « Ainsi, l’archéologie de la fouille et l’archéologie des espaces ne s’opposent pas, même si certains archéologues ne sont pas convaincus aujourd’hui qu’il faut franchir les limites du site car pour eux ce n’est plus de l’archéologie mais de la géographie. L’archéologie des espaces propose simplement d’élargir le champ de la discipline, cet élargissement pouvant transformer la compréhension même du site » (VAN DER LEEUW et FICHES, 1990b, p.507).

Le terme de paysage n’est cependant pas mis en avant comme dans de nombreux autres colloques et publications afin de se démarquer de ce qui s’est fait jusqu’alors dans ce domaine. En effet, Sander van der Leeuw et Jean-Luc Fiches justifient l’expression « archéologie des espaces » parce qu’elle est selon eux plus juste et riche que la traduction littérale « archéologie spatiale » de l’anglais qui est trop proche de l’expression méthodologique « analyse spatiale », avant tout synchronique, et plus précise que d’autre formules comme « archéologie extensive », trop générique, « archéologie du terroir », trop rustique et « archéologie du paysage », trop descriptive (Ib., pp.503-504). Cependant, le terme d’espace prend souvent la même signification que celui de paysage dans les communications et les deux termes s'avèrent assez fréquemment interchangeables.

 

Comme dans le colloque Pour une archéologie agraire, l'étude de la dynamique de l'espace est au cœur des communications. Ils affirment que toute expérience est inscrite dans le temps et l’espace (space-time) : « Le temps et l’espace sont liés de façon indivisible en tant qu’attributs d’un objet ou d’une organisation. » (VAN DER LEEUW et FICHES, 1990b, p.504). L’archéologie des espaces telles qu’il la conçoivent cherche donc à « reconstruire la dynamique de la conceptualisation spatio-temporelle d’un ou de plusieurs groupes humains qui ont vécu dans le passé, à partir de données statiques, dont nous ne connaissons que la position (« place ») dans notre espace (« space ») et dont nous établissons les relations chronologiques. » (Ib., pp.504-505). Il s’agit donc d’une relation dynamique entre l’homme et tout ce qui l’entoure, dans laquelle s’articulent sa cognition et la place qu’y prennent les phénomènes qu’il perçoit (Ib.). C’est sous cet angle de la dynamique qu’ils présentent les objets d’étude, les problématiques et les concepts spatiaux exposés lors du colloque : « structuration spatiale et dynamique des espaces d’une part, analyse spatiale et dynamique des échelles et des recherches interdisciplinaires d’autre part constituent des projections et des moyens d’appréhension des processus historiques qui contiennent les choix effectués à chaque instant de son présent par un groupe ou une société, parmi les combinaisons possibles des formes passées de l’organisation de l’espace. » (Ib., p. 505).

Pour conceptualiser les espaces en tant que « champs » dynamiques, ils font appel à trois notions empruntées aux géographes : les pôles, ces établissements centraux à partir desquels s’organise le territoire, les périphéries, qui peuvent être très structurées, mais aussi les réseaux, qui tissent un lien dynamique entre pôles et périphéries, que ce soit des réseaux naturels (fleuves par exemple) ou des réseaux anthropiques (irrigations du Proche Orient). C’est dans ce sens, essentiellement relationnel, que ces auteurs conçoivent une archéologie des espaces différente de l’archéologie des sites et de l’archéologie des années 1960-1990 (c’est-à-dire la new archaeology et la contextual archaeology) qui, comme l’archéologie traditionnelle, ont toujours valorisé les concordances plutôt que les divergences pour isoler les phénomènes à étudier (VAN DER LEEUW et FICHES, 1990b).

 

A. Beeching note cependant, lors de la discussion finale, qu’il existe deux tendances différentes dans la manière de considérer la notion d’espace dans ce colloque. Dans la première, l’espace est considéré comme « une dimension pour la variation des phénomènes culturels, une partie de la globalité espace-temps, un axe de projection de l’analyse et, prioritairement, un champ d’investigation historique. » (VAN DER LEEUW et FICHES, 1990a, p.516). Les chercheurs qui étudient l’espace sous cet angle privilégient les modèles théoriques et se réfèrent à la géographie humaine ou à l’anthropologie sociale. La seconde tendance, mieux représentée chez les préhistoriens[12], semble plutôt considérer l’espace comme milieu physique concret : « le milieu naturel actuel y est sollicité comme référentiel, et les modèles implicites, empruntés à la géomorphologie, la pédologie, l’hydrologie, la zoologie ou la botanique, conduisant du constat des variations des faits à leurs causes, proposent une extrapolation pour des phénomènes identiques du passé et une grille interprétative des changements observés. » (Ib.). Si les grands programmes d’archéologie spatiale essaient de combiner les deux approches, il faut néanmoins reconnaître qu’il existe « un hiatus théorique et méthodologique entre ces deux pôles et des flous stratégiques plus ou moins occultés ou soulignés pour passer d’un registre à l’autre. » (Ib.).

5.3.2.2.       Le projet Archaeomedes et l’approche géographique du paysage ancien :

C’est de la rencontre entre des archéologues et des géographes appartenant au courant spatialiste qu’est née une tentative qui marque la redécouverte des deux disciplines. Les géographes offraient aux archéologues la possibilité de traiter de manière statistique les résultats de leurs prospections et de mettre en évidence les dynamiques historiques du peuplement. En retour les archéologues proposaient aux géographes le recul nécessaire qui manque souvent aux prospectives. C’est dans cette perspective qu’il convient de placer Des oppida aux métropoles (1998) ouvrage réalisé par un groupe de géographes et d’archéologues ayant travaillé en vallée du Rhône. Dans ce projet interdisciplinaire appelé « Archaeomedes » ils étudient la part respective de l’homme et de la nature dans les processus de dégradation des sols des régions méditerranéennes en vue de définir le développement durable. Ils usent pour ce faire de méthodes statistiques et d’une approche systémique, et en particulier de la théorie de l’auto-organisation des systèmes ouverts sur laquelle nous reviendrons. L’objectif était d’étudier les continuités et les ruptures dans les systèmes urbains entre les premières agglomérations et les métropoles qui représentent l’aboutissement actuel du processus d’urbanisation (LEVEAU, 2000a, p.563).

Deux notions expliquent selon Philippe Leveau le rapprochement actuel entre géographes physiques et archéologues des périodes historiques. Tout d’abord la modification de notre appréhension de l’érosion qui n’est plus ressentie comme un facteur de destruction mais comme un élément de recomposition du passé (prise en compte de la « taphonomie des paysages » c'est-à-dire des processus naturels entrant en jeu dans l’histoire sédimentaire d’un ensemble paysager). Ainsi, cette approche a été prise en compte dans l’opération de sauvetage du TGV Méditerranée qui a démontré l’ancienneté et l’importance de l’occupation des plaines du Bas-Rhône, y compris par les sociétés de la préhistoire dont les traces étaient jusqu’à là restées peu lisibles du fait de leur enfouissement. La seconde notion est celle d’échelle d’action des sociétés. Le projet Archaeomedes, en prenant en compte les données archéologiques et géomorphologiques, a sur ce point montré que l’indépendance de la société par rapport au milieu est acquise à partir du Ier siècle ap. J.-C. On voit donc tout l’intérêt de la réinsertion des données physiques qui paraissaient pourtant éloignées des préoccupations de la géographie moderne et de l’archéologie (LEVEAU, 2000a, p.569).

5.3.3.                  Difficultés de la mise en place de l’interdisciplinarité et de la reconnaissance de l’étude des paysages en archéologie :

5.3.3.1.       Problèmes de corrélations des données :

Le développement  important des études interdisciplinaires autour du paysage à partir de la fin des années 1980 entraîne quelques difficultés dans le croisement des données apportées par chaque discipline.

Philippe Leveau met pour cette raison en garde contre les problèmes que pose l’interdisciplinarité et en particulier entre archéologues et naturalistes. Selon lui, une approche de type « sitologique » peut être considérée par les naturalistes comme une mise au service de l’archéologie pour résoudre des questions dont leur recherche n’a pas forcément grand chose à attendre. Il rappelle ensuite que la perspective historique qui paraît être un trait d’union entre historiens des plantes et des sociétés ne doit pas tromper : les paléobotanistes s’intéressent à l’histoire de la végétation d’abord, à l’histoire du climat ensuite, et le paramètre humain est pour eux plutôt une donnée rendant leur approche plus complexe et délicate. Il souligne en particulier que les palynologues français manifestent une forte réticence pour interpréter le sommet des séquences de leurs diagrammes, c’est-à-dire quand l’action humaine vient perturber la végétation dite naturelle, car l’interprétation des résultats est alors plus délicate (différenciation espèces sauvages/cultivées, repérage des défrichements) et les zones les plus propices à la conservation des données (zones de tourbières, lacs, marais) ne correspondent pas forcément à des problématiques archéologiques (LEVEAU, 1990, pp.378-380). Cette difficulté du dialogue interdisciplinaire résulte pour beaucoup de la différence d’échelle d’analyse, les historiens et archéologues se situant dans la longue durée mais sur les 10-15 000 dernières années alors que les naturalistes travaillent plutôt à des échelles géologiques et climatologiques. Cependant, ce problème de communication est aujourd’hui en voie d’être complètement réglé puisque les historiens ont réussi à attirer l’attention des naturalistes sur le fait que la période de l’Holocène a été une phase importante dans le « façonnage » des paysages (BURNOUF, 1998, p.488).

Jean Guilaine à la même date constate les mêmes problèmes posés par l’approche interdisciplinaire. Il s’interroge sur la nature de l’espace que chacune des sciences mises en jeu peut traduire, sur les possibilités d’interconnexions entre les différentes données apportées par ces disciplines car « chacune des matières sollicitées a ses propres difficultés, ses victoires et ses certitudes mais aussi ses limites et ses doutes. » (GUILAINE, 1991, p.23). Mais il n’oublie pas de rappeler que cette interdisciplinarité est encore jeune et qu’elle sert de « garde-fou » pour chaque discipline (Ib., p.24).

Pour Sander van der Leeuw, ces réserves face aux difficultés de l’interdisciplinarité relèvent d’une conception erronée de ce que l’on attend d’elle. Cette démarche qui espère que l’intégration de la « connaissance objective » de chaque discipline donne lieu à un résultat global dépassant la somme des parties, perd de vue selon lui le fait que « la plupart des phénomènes complexes ont de multiples facettes et contiennent un nombre d’informations tel que toute image cohérente n’en est – au mieux – qu’une représentation partielle. » (VAN DER LEEUW, 1995b, pp.487-488). Il rappelle de plus que si la plupart des recherches entreprises au sein d’une discipline donnent une image cohérente des phénomènes qu’elles étudient c’est « parce qu’elles n’utilisent que des outils et des concepts mis au point par négociation dans une communauté limitée de scientifiques. » (Ib., p.488).

5.3.3.2.       L’archéologie de l’espace : un nouveau champ d’étude qui n’est pas facilement exploré par les archéologues :

Au-delà de ces difficultés de première mise en œuvre de l’interdisciplinarité, c’est souvent l’archéologie du paysage en elle-même qui est contestée par les archéologues. Déjà en 1988, Pierre Poupet constatait que les archéologues des périodes historiques n’étaient pas totalement ralliés à « la cause de l’espace » puisque l’archéologie « hésite à sortir des limites de ses sondages et fouilles limitées ; elle ne le fait que par l’étude des os, des graines, des pollens, des charbons (…) » (POUPET, 1988, p.54).

Il refait la même constatation deux ans plus tard avec ses collègues Olivier Ginouvès, Thierry Janin et Laurent Vidal lors du colloque Archéologie et Espaces en s’interrogeant sur cette difficulté que l’archéologie du paysage rencontre à s’imposer :

« En effet, alors que ces travaux n’en sont qu’à leur début, la réaction se fait déjà entendre : on parle de mode, d’un courant qui sera bien vite épuisé, courant que l’on oppose à une vraie recherche de fond en archéologie protohistorique et historique. Doit-on aussi parler de phénomène de mode en archéologie préhistorique, alors que depuis longtemps les études concernant les premières communautés agropastorales associent étroitement les sciences de la nature non seulement aux études des documents tirés des fouilles d’habitat, mais encore à l’exploration du territoire associé ? (…) Il est paradoxal de constater qu’en archéologie préhistorique le paysage et son étude tiennent une place importante alors que pour les périodes historiques où l’homme a sans aucun doute le plus visiblement transformé ce paysage son étude ne serait plus qu’accessoire. (…) Ce refus de reconnaître la fécondité heuristique de la remise en cause de thèses « dominantes » ne doit rien à un quelconque mouvement pendulaire. Il s’agit pour nous de voir au-delà de l’habitat paysan que l’archéologie prétend étudier. Dans ces thèses, il est question d’activités de production agricole, de surplus de produits, de commerce, d’échange, de richesses sur lesquelles se bâtiraient un pouvoir ; mais rien n’apparaît sur l’extension des territoires cultivés, sur les techniques de production, sur l’espace investi, sur les conditions de la dynamique du peuplement des campagnes, sinon la réduction de tous ces problèmes à quelques idées schématiques, comme celle de la localisation de l’habitat au sein de terroirs complémentaires, contenus peu ou prou dans le fameux cercle dont le rayon est compatible avec le parcours au-delà duquel il n’y aurait plus de rentabilité. Cette approche du paysage rural est plus soucieuse de théorisation, de synthèses élaborées à partir de documents très lacunaires et/ou exceptionnels que de recherche appréhendant cet espace également construit par les agriculteurs antiques. » (GINOUVES et al., 1990, pp.413-414).

5.3.4.                  L’émergence sans précédents de la géoarchéologie :

5.3.4.1.       Bref historique :

Depuis une vingtaine d’années, l’archéologie prend de plus en plus en compte les données environnementales et entreprend pour cela une démarche interdisciplinaire avec les sciences de la vie et de la terre. Les premiers travaux sont ceux de C. Vita-Finzi à la fin des années 1960 sur les remplissages sédimentaires des vallées méditerranéennes à l’Holocène. Mais ils ne concernaient pas directement l’archéologie (BURNOUF et BRAVARD, 2000, p.90). Dans les années 1970 se développent de nouvelles techniques et en particulier la palynologie qui a joué un rôle essentiel. De plus, les sciences de la vie et de la terre s’intéressent de plus en plus aux témoins archéologiques qui permettent en particulier de dater les phénomènes naturels observés (BURNOUF, 1998, p.473). La géographie physique ne représente donc plus dorénavant la seule passerelle pour l’histoire qui permette de prendre en compte les environnements des sociétés (BERTRAND, 1975). Une attraction réciproque entre « géosciences » et archéologie se met alors en place qui donne naissance à la « géoarchéologie », d’abord aux Etats-Unis puis en Europe, et de laquelle sortent de jeunes chercheurs naturalistes et de la terre qui se sont parallèlement formés sur les chantiers de recherche archéologique afin d’entamer le dialogue avec les archéologues (BERGER et al., 1995, p.104 ; BURNOUF, 1998, p.473).

Les premières études ont porté sur la caractérisation des terroirs à la disposition des communautés préhistoriques afin d’évaluer leur potentiel de chasse et des ressources en général. Ainsi, grâce à la pédologie et à la palynologie, la recherche a abandonné la vision statique du milieu qui prévalait auparavant. Puis, après ces études plutôt descriptives, la recherche s’est focalisée sur la compréhension du fonctionnement des paysages ainsi que sur la détermination des facteurs impliqués dans leur évolution. Les démarches en paléogéographie et en paléoécologie se sont alors voulues processuelles, d’où les concepts de géosystèmes, écosystèmes ou agrosystèmes que l’on retrouve dans les sciences géographiques et paléoenvironnementales. Il se révélèrent mieux adaptés à l’étude des paléomilieux car ils introduisaient la notion d’espace et une approche systémique qui permettait de comprendre l’interactivité entre les différentes composantes d’une même entité géographique (BERGER et al., 1995, p.106). C’est dans cette optique qu’ont été mises en œuvre les premières recherches en 1985 comme, entre autres et pour ne citer qu’un exemple, les travaux réunissant depuis 1985 des historiens, des archéologues et des géomorphologues autour de Philippe Leveau (archéologue et historien) et Mireille Provansal (géographe-géomorphologue) sur l’étude de l’occupation du sol autour de l’étang de Berre.

5.3.4.2.       Apport des géosciences à la connaissance des sociétés et des paysages anciens :

Ces « géosciences », comme les appellent Joëlle Burnouf et Jean-Paul Bravard, apportent à l’archéologie une masse de données supplémentaires et de nouvelles perspectives pour comprendre la complexité des évolutions environnementales : « Dépassant la dichotomie obsolète nature-culture, les praticiens des différentes disciplines ont posé les bases de la compréhension d’une interaction dynamique entre les sociétés et les milieux qui met en évidence une coévolution sociétés-milieux. » (BURNOUF et BRAVARD, 2000, p.94). La collaboration est donc aujourd’hui quotidienne avec les géosciences (géomorphologie, géologie, pétrogéochimie, sédimentologie, pédologie, micro-morphologie, géochronologie) et avec les chercheurs en sciences de la vie, en biologie végétale que J.-F. Berger appelle « paléoécologues » (palynologie, carpologie, phytologie, phytosociologie) et en biologie animale (paléozoologie, malacologie, entomologie, paléoparasitologie). Plusieurs domaines en particulier ont bénéficié de ces échanges et en premier lieu la connaissance des sites archéologiques en eux-mêmes, c'est-à-dire la dynamique de leur formation et de leur évolution, de leur abandon à la fouille (taphonomie des gisements). Des progrès importants ont été réalisés en archéologie agraire, notamment avec les sciences biologiques, alors que J. Burnouf et J.-P. Bravard souligne à l’inverse le retard important de l’archéologie agraire en matière de collaboration avec les pédologues et micromorphologues (BURNOUF et BRAVARD, 2000, p.94). Il faut dire cependant que l’archéologie du sédiment est une branche récente qui s’est développée entre archéologie et sciences de la terre, en particulier la pédologie. Pierre Poupet, pédologue de son état, s’est fait le défenseur d’une nécessaire approche pédologique dans les fouilles archéologiques soulignant avec raison dès 1988 que « les sols ne peuvent pas (…) être réduits au seul rôle de support »  et qu’on ne peut étudier « des systèmes sociaux sans se préoccuper de chercher l’objet principal sur lequel s’effectue leurs transformations historiques, la terre » (POUPET, 1988, p.47 et p.54). La terre apporte en effet de nombreuses informations sur l’action des sociétés sur leur milieu et sur le plan agricole en particulier (drainage, conquête des sols) (Ib., p.54).

 

L’opération TGV Méditerranée constitue une étape très importante dans cette approche interdisciplinaire des paysages car l’approche environnementale y a été clairement privilégiée. En effet, la recherche totalement novatrice menée sur les fossés (d’où le nom d’opération « fossés ») sur 250 km à intégré dans un même raisonnement les données archéologiques, paléoenvironnementales, archéomorphologiques et historiques afin d’étudier les organisations paysagères et l’évolution du climat à travers des micro-régions voisines mais distinctes. Du point de vue des problématiques morphologiques, la thèse de Cécile Jung a permis d’apporter des éléments de réponse importants aux questions sur la matérialisation réelle du parcellaire (pour une large part héritier de la centuriation B d’Orange), la fonction des limites parcellaires, la métrologie du parcellaire, la datation des réseaux parcellaires, l’appréciation de la conquête des sols et de leur mise en valeur, les types de cultures pratiqués et leurs relations avec le réseau d’occupation et les unités du paysage, la perduration et la conservation différentiée des parcellaires, bref sur l’évolution du parcellaire et sur l’organisation, le fonctionnement, et à un degré moindre sur l’utilisation, des agrosystèmes antiques (JUNG, 1999, p.19). Du point des problématiques géoarchéologiques, mises en œuvre par Jean-françois Berger et J.-L. Brochier, deux cents séquences géologiques post-glacières ont été étudiées et l’étude détaillée de ces archives sédimentaires a permis d’établir un premier bilan de l’histoire du climat, du paysage et des relations de l’homme avec le milieu naturel au cours des dix derniers millénaires (ARCHEOLOGIE SUR TOUTE LA LIGNE, 2001). Le sédiment a donc été pris en compte comme un véritable document d’histoire sur les relations milieux naturels/sociétés.

5.3.4.3.       Risques conceptuels à éviter :

Cette évolution interdisciplinaire entre science archéologique et géosciences présente néanmoins deux risques conceptuels. Tout d’abord, il ne faut pas sous-estimer le poids des facteurs anthropiques dans les enregistrements sédimentaires lorsqu’une présence humaine n’y ait pas avérée. Deuxièmement, un risque réside dans la fascination de certains chercheurs envers les résultats issus d’analyses en laboratoire qui les amène à considérer ces référentiels comme une vérité absolue. La dérive serait alors d’en déduire « un conditionnement des comportements sociétaux, soit une résurgence de ce que m’on a appelé  le "déterminisme" environnemental sur les sociétés humaines. » (BURNOUF et BRAVARD, 2000, pp.90-91). Le dialogue interdisciplinaire est donc nécessaire et indispensable lors de la phase d’élaboration des données et de leur utilisation : « des « mots pour le dire », le vocabulaire, aux concepts employés par les uns et les autres, tout doit être explicité et discuté sous peine de contresens ou de dérive déterministe. » (Ib., p.94).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Chapitre 3 :

La morpho-histoire : une approche historicisante et typo-chronologique des paysages 

 

Principes de la démarche morpho-historique

 

Gérard Chouquer emploie le terme de « raison morpho-historique » dans son essai critique et constructif sur les formes du paysage pour qualifier une pensée scientifique qui donne au rapport entre les formes du paysage une interprétation présupposant la planification et qui donne aux faits institutionnels et politiques une prédominance par rapport aux autres faits sociaux et spatiaux (CHOUQUER, 2000a, p.188). Il constate dans ce même essai que cette approche morpho-historique du paysage a constitué le contenu même du discours historique sur l’histoire du rapport des sociétés à leur espace et, parce qu’elle « sous-tend que l’histoire peut être écrite sans même qu’il y ait à étudier les matériaux de l’histoire, simplement avec des formes pures projetées, transformées en faits historiques » et sans prendre en compte le rapport des formes avec leur support, le milieu physique, elle a finalement, et paradoxalement, abouti à la négation même de l’histoire (Ib., p.9).

5.4.            L’obsession de la forme pure et l’origine utopique de la morpho-histoire :

La recherche sur les formes du paysage a été dictée depuis ses débuts par « l’obsession » de la forme parfaite : « Au début était le projet, c'est-à-dire la forme pure, modélisée, pensée et prête à être appliquée. » (CHOUQUER, 2000a, p.25). Le morpho-historien recherche en effet dans les cartes et les photographies aériennes des formes simples et idéales qu’il a en mémoire parce qu’elles sont issues d’une conception stratigraphique et utopiste du paysage. Cela explique l’importance accordée à l’étude des régularités dans le paysage. Mais ce qui caractérise avant tout la morpho-histoire est de vouloir corréler systématiquement les régularités trouvées (car recherchées) avec des événements historiques et en particulier politiques. Ainsi, tout paysage antique est considéré comme quadrillé et régulier donc ressortissant à une décision éminemment politique puisque Rome a développé la cadastration centuriée entre autres pour asseoir ses conquêtes coloniales. Cela explique que la morpho-histoire ait connu un développement particulièrement important chez les antiquisants : « La forme n’était même digne d’intérêt que dans la mesure où elle était modélisable, et pouvait rendre compte d’une planification, donc, en définitive, ressortir à une préoccupation historique. » (Ib.). Les autres formes, non régulières, et partant, moins saisissables, étaient donc laissées de côté ou régularisées selon les besoin de la démonstration historique qu’on souhaitait faire à partir d’un paysage (Ib., p.26). L’analyse morpho-historique établissait donc une dichotomie entre les formes en s’appuyant sur la différenciation classique entre Nature et Culture que G. Chouquer résume de manière métaphorique : « Dans le monde des formes, il y avait un paradis et un enfer. Le paradis, c’était la régularité d’origine classique, euclidienne et anthropique ; l’enfer, c’était la complexité brouillonne et « organique » des formes « naturelles », celles qu’on reléguait dans un avant.» (CHOUQUER, 2000a, p.26).

 

G. Chouquer avance comme hypothèse que cette façon de concevoir les formes dans l’espace est en fait héritière, non pas d’une posture idéologique, mais mentale qui remonte à la Renaissance[13]. La recherche sur le paysage n’est pas de l’ordre de l’idéologie car elle est une lecture qui va bien plus loin que le simple filtre historico-social daté avec lequel œuvrent les chercheurs. La morpho-histoire raconte en fait une histoire qui n’a pas eu lieu, donc en désaccord avec les faits, « parce qu’elle n’a pas analysé l’espace » (CHOUQUER, 2000a, pp.91-92). La recherche sur le paysage est également l’expression d’un malaise contemporain plus ou moins inconscient, d’une quête d’un âge d’or, d’un « paysage paradis perdu » face à un paysage actuel mutant et de moins en moins régulable (Ib., p.89).

Il faut remonter jusqu’à la Renaissance pour comprendre l’origine de cette « abstractisation » des formes du paysage. A cette époque, émergent et s’imposent la perspective comme technique de représentation de l’espace, le paysage comme genre de représentation de la nature, le traité comme ouvrage instaurateur d’une théorie de planification, l’utopie et de nouveaux concepts scientifiques formalisés dans le mécanisme qui bouleversent le rapport des hommes au monde (CHOUQUER, 2000a, p.10). Les utopies vont en particulier profondément modifier la conception de l’espace et du rapport homme-milieu en développant une conception anhistorique et agéographique de l’espace et de la société : « toutes les utopies décrivent un état, dans le luxe des détails, mais jamais une histoire, avec ses vicissitudes, jamais un espace avec ses résistances, ses ruptures et ses discontinuités, ses particularités locales » (Ib., p.84). C’est ce rapport fixiste au milieu qui conditionne selon G. Chouquer la genèse de toute utopie. Les études des chercheurs du XIXe siècle jusqu’à nos jours, parce qu’elles ont été fortement marquées par le modèle de l’espace de la cité utopique, sont ainsi devenues une sorte de « méta-utopie » c'est-à-dire une projection de formes pures et idéalisées sur la réalité paysagère. Leur discours est en effet empreint d’une esthétisation de l’objet d’étude et du discours qui l’accompagne à laquelle les formes géométriques se prêtent mieux que les formes de la nature (Ib., p.83). Mais il faut aussi prendre en compte le développement de l’idéal des Lumières car l’idéalisation de ces formes n’était possible « qu’après les succès du mécanisme scientifique, et qu’après le classement positiviste des sciences qui donnait la primauté aux sciences de nombres et des figures géométriques. » (Ib.). Cette primauté et supériorité des formes géométriques est très manifeste chez les chercheurs en règle générale – G. Chouquer parle d’une « hyperesthésie géométrique » – et en particulier chez les morpho-historiens qui projettent sur le paysage la grille d’analyse cartésienne qui réduit l’espace à la régularité et à la mécanisation (Ib., p.87). Cette dimension agéographique et abstraite de l’utopie se retrouve donc parfaitement dans le regard des morpho-historiens qui recherchent les centuriations et les terroirs radio-concentriques en s’extrayant du contexte réel, du support hybride (nature socialisée). De même, en réduisant la forme à une date précise, et le plus souvent remarquable (politique – colonisation romaine – ou symbolique – an Mil), les morpho-historiens ont nié le temps, beaucoup plus complexe et dynamique qu’ils ne voulaient le savoir. Ainsi, pour G. Chouquer « si nous avons pu écrire l’histoire du paysage telle que nous la lisons, c’est parce que nous nous sommes plus ou moins inventés les filtres perceptifs qui rendaient visibles les formes, à travers ces modèles formels du carré et du cercle, et de leur variantes. » (Ib., pp.88-89).

5.5.            La notion de paysage-palimpseste :

Cette manière d’attribuer à chaque période une forme précise a été développée grâce (ou plus exactement, à cause) à la notion de paysage-palimpseste qui continue encore, dans certains ouvrages, à être employée pour caractériser le paysage ancien.

Comme nous l’avons vu précédemment, en 1976, Raymond Chevallier lance l’expression de paysage-palimpseste dans un article sur la jeune archéologie du paysage qu’il appelle de ses vœux (CHEVALLIER, 1976). Il en fait une notion clé de la recherche sur les paysages en accord avec une conception stratifiée du paysage. En effet, chaque forme correspond à une phase historique et par voie de conséquent, chaque nouvelle période amène de nouvelles formes qui oblitèrent les précédentes, déphasées au sens propre. Le paysage est donc un support sur lequel l’histoire laisse ses formes les unes sur les autres, les unes après les autres comme sur un parchemin sans cesse réutilisé, un palimpseste. Ainsi, et pour filer la métaphore, pour avoir accès aux formes anciennes, fossilisées par le temps, il faut « gratter » le palimpseste dont les couches supérieures sont jugées inintéressantes puisque contemporaines. Cette conception est donc profondément stratigraphique et s’accorde bien avec celle de la fouille archéologique que R. Chevallier présentait, avec l’archéologie aérienne, comme le moyen ultime de connaître les formes anciennes.

Cette notion de paysage-palimpseste est d’ailleurs née de l’archéologie aérienne dont R. Chevallier fut une figure de proue lors de son développement dans les années 1940-1950. En effet, l’observation des photographies montrant le plus souvent des villae et des fermes indigènes (surtout en Picardie grâce aux nombreux prospections de R. Agache) et des traces fossiles parcellaires en discordance avec la trame contemporaine du paysage a contribué à répandre l’idée selon laquelle les formes récentes oblitèreraient les formes anciennes parce que ne relevant pas de la même logique spatiale. Il ne semblait donc pas possible de retrouver dans le paysage actuel le paysage ancien et vice-versa (CHOUQUER, 2000a, p.26).

Cette notion de paysage-palimpseste a tout d’abord aboutit à une analyse mécaniste du paysage. En effet, puisque le paysage est constitué d’une succession de strates il suffit alors de le déconstruire pour arriver aux formes les plus anciennes. Parallèlement, cette conception stratigraphique du paysage avait engendré la volonté et la nécessité de dater les formes fossiles repérées afin de restituer le paysage à telle ou telle époque. La datation s’effectuait alors par la fouille, par les textes ou par chronologie relative entre les formes mais sans jamais considérer la spécificité propre des formes. L’empilement de formes correspondant à des phases chronologiques permit donc de développer une typo-chronologie des grandes formes simples du paysage : le carré pour l’Antiquité romaine et le rond pour le Moyen Age. La méthode d’analyse régressive ou récurrente utilisée en morpho-histoire s’appuie précisément sur cette conception mécaniste du paysage puisqu’elle remonte dans le temps à partir de documents contemporains et modernes afin de connaître les formes anciennes du paysage : « L’histoire (entendons par là l’histoire générale) est une couture du paysage, le fil conducteur de son déroulement. » (CHOUQUER, 2000a, p.28).

5.6.            Les chronologies relatives : un principe de datation erroné :

Comme les typo-chronologies à un niveau d’analyse plus général, le principe de datation de formes entre elles à plus grande échelle est contestable. L’application de la notion de stratigraphie a conduit les chercheurs a penser que les formes, comme les couches archéologiques, pouvaient être datées en fonction de leur situation respectives entre elles selon un rapport « plus vieux/plus jeune que » (CHOUQUER, 2000a, p.157). En effet, si la chronologie relative peut paraître acceptable dans le cas de « rapports simples d’éléments remarquables (…) autant son application à des rapports complexes d’éléments paysagers ordinaires appartenant à des ensembles différents peut prêter à discussion. » (Ib., p.159). Et ce essentiellement parce que, contrairement à la fouille, la chronologie relative des formes à partir de l’observation des cartes ne se fait qu’en deux dimensions et ignore la dimension stratigraphique pourtant essentielle à la compréhension des modalités spatio-temporelles des formes : « Dans ces conditions, raisonner sur des linéaments dont on ignore le "poids" éventuel, la charge historique potentielle, est erroné » et c’est vouloir recomposer linéairement une histoire qui ne l’a pas été puisque le système des formes du paysage a connu au contraire de nombreuses bifurcations dont la chronologie relative ne peut rendre compte (Ib., pp.159-160).

 

 

 

 

6.             De la projection de modèles préconçus sur un paysage immobile

6.1.            Une lecture sémiologique du paysage :

L’approche morpho-historique des paysages est très clairement sémiologique, c'est-à-dire qu’elle identifie les formes à un langage. Ainsi, les formes ne sont considérées comme intéressantes, et donc étudiées, que dans la mesure où elles permettent d’écrire une histoire du paysage et de retrouver dans le paysage la marque des politiques successives qui l’auraient façonné (CHOUQUER, 1997, p.20). Mais depuis les nouveaux géographes, dont notamment Roger Brunet, le paysage n’est plus considéré comme un langage puisqu’il n’est que le reflet de structures dont une grande partie n’est pas visible lors de l’observation. Ainsi, parce qu’il existe des signifiés qui ne laissent pas de traces visibles (structures sociales, systèmes de production, etc.) dans le paysage, ce dernier ne peut être l’objet d’une « enquête sémiologique » stricto sensu (CHOUQUER, 2000a, p.107). Le problème est encore plus ardu pour les chercheurs qui travaillent sur le paysage ancien parce qu’il est encore plus filtré et fragmentaire que le paysage contemporain étudié par les géographes. Comme le rappelle prudemment et justement G. Chouquer « le paysage n’est donc pas une langue ou un système en soi. C’est plutôt l’image résultant d’un processus de transformation. » (Ib.). C’est là une différence fondamentale entre la morphologie dynamique et la morpho-histoire. 

6.2.            La centuriation : un modèle morpho-historique très prisé par les antiquisants :

6.2.1.                  Un modèle issu d’une tradition historiographique ancienne :

Les centuriations sont des parcellaires de planification de forme régulière quadrillée qui ont été mises en place dans le cadre de la colonisation romaine. Leur étude commence au milieu du XIXe siècle à partir de la publication et de l’étude du corpus technique des textes des arpenteurs romains. L’attention se porte alors sur les traités classiques sur la centuriation mais sans prendre en compte la diversité des textes gromatiques. Dès cette époque, les chercheurs considèrent que la généralité des propos interdisent leur application au terrain (CHOUQUER, 2000a, p.33).

La recherche des centuriations a aussi été promue par une tradition d’étude cartographique et photographique qui se développe dans la première moitié du XXe siècle, d’abord en Italie puis en Tunisie, ex-Yougoslavie et enfin en France. La Gaule Narbonnaise en particulier acquiert, grâce aux recherches d’André Déléage et Max Guy, une situation de laboratoire de la recherche française en matière de centuriations (CHOUQUER, 2000a, p.34). Mais ces études ont rapidement glissé vers une recherche erratique qui dans les années 1960-1970 se croyait capable de discerner dans une photographie aérienne les traces d’un arpentage antique alors même que les marbres d’Orange n’avaient pas pu être replacés dans leur contexte territorial (Ib.).

6.2.2.                  Une recherche systématique de la forme quadrillée :

Depuis 1907 où l’on cru découvrir à Saint-Denis (Aude) la première centuriation (alors qu’il s’agissait du parcellaire d’une bastide du XIVe), « on a cherché à identifier la trace des centuriations romaines qui avaient dû, partout où Rome avait subjugué les populations indigènes, créer le parcellaire sur des bases géométriques et rationnelles. » (CHOUQUER, 2000a, p.30). Les parcellaires indigènes protohistoriques n’étaient pas pris en compte, sauf par les chercheurs anglo-saxons qui pour cette raison en trouvaient, et le parcellaire médiéval était considéré comme radio-concentrique car lié à l’habitat villageois groupé né après l’an Mil. Les études sur le paysage selon les antiquisants étaient donc singulièrement réduites aux seules centuriations, la « quête de la géométrie romaine [s’étant] mise à tenir lieu d’histoire du paysage », et toute forme quadrillée était rapportée jusque dans les années 1980 à l’époque romaine sans même prendre en compte les règles précises de structuration auxquelles obéissent les centuriations (Ib., pp.30-35). Ainsi, et entre autres exemples, dans l’Histoire de la France rurale qui fait le point sur les connaissances en matière d’histoire rurale en 1975, Marcel Le Glay présente les campagnes gauloises et gallo-romaine sous cet angle : « On peut dire qu’avec les villae, la centuriation représente l’empreinte principale et la plus visible laissée par Rome sur la campagne gauloise. » (DUBY, 1975, p.254). Même en Bretagne, région moins romanisée et où les chercheurs se sont pourtant opposés à la recherche de régularités dans le paysage comme la pratiquait le centre de recherche de Besançon (avec le spectre de Fournier), la recherche des centuriations a connu le même succès. Dans le colloque Archéologie et Espaces (1990) qui prend pourtant en compte la dynamique des espaces on ne trouve pas beaucoup d’étude de parcellaires et les quelques unes portant sur ce thème ne s’intéressent en fait qu’aux centuriations romaines dans le sud de la Gaule : Philippe Leveau sur l’étang de Berre et les Alpilles, Olivier Ginouvès et al. dans le Languedoc et Rita Compatangelo dans la région de Lecce (Italie) (VAN DER LEEUW  et FICHES, 1990a).

 

L’étude de l’évolution du paysage ne se rapportait quant à elle, du fait même de cette réduction de l’histoire du paysage aux seules centuriations, plus qu’à l’histoire de la dégradation de la trame quadrillée originelle et parfaite. G. Chouquer mentionne pour exemple (pour le moins très démonstratif) l’étude de Georges Grosjean qui en 1980 publie un article sur l’évolution du paysage du plateau suisse, de la centuriation au XIXe siècle (Cf. Fig. 2). Il fait commencer son histoire à la période romaine avec une centuriation et ensuite l’histoire du paysage se réduit à celle de la lente dégradation de cette forme pure initiale par les Romains eux-mêmes, par la diversification de l’habitat et puis selon toutes les étapes classiques de l’histoire (insécurité du haut Moyen Age, renaissance carolingienne, les villes et châteaux du bas Moyen Age, la crise de la fin du Moyen Age liée à la peste, etc.). Au final, l’auteur n’évoque pas un seul instant l’existence possible d’un parcellaire pré-romain (CHOUQUER, 2000a, pp.31-32).

 

Selon G. Chouquer ces « errements » de la recherche s’expliquent par le fait que les chercheurs ont progressivement oublié l’objet même de leurs recherches « à force de pratiques incontrôlées, de concessions abusives, de laxisme et d’amateurisme. » (CHOUQUER, 2000a, p.34). Tout d’abord, la sélection de tracés s’est faite de façon abusive dans les paysages complexes sans prendre en compte et comprendre les autres formes existantes. Certaines formes et lignes ont ainsi été rattachées à une centuriation alors qu’elles ne lui appartenaient pas ce qui a le plus souvent conduit à voir des centuriations là où il n’y en avait pas. Une autre explication est qu’on a oublié la spécificité des centuriations qui sont des cadastrations rigoureuses comportant entre autres la présence nécessaire d’un réseau d’axes. Enfin, les chercheurs accordent une confiance trop excessive à la métrologie sans prendre en compte les difficultés de son étude (en particulier pour la parenté des mesures d’une période à l’autre) (Ib., p.39).

6.2.3.                  De la critique des recherches sur les centuriations à la négation des études morphologiques :

Ces nombreuses erreurs sur l’identification de centuriations a entraîné un discrédit général de la morphologie alimenté par de nombreuses critiques à partir des sources écrites, de l’histoire antique, des études sur le parcellaire, sur les méthodes employées et sur des soi-disant présupposés idéologiques (démontrer l’impérialisme romain) (CHOUQUER, 2000a, p.40). C. Marchand répond avec la plus grande logique à tous ces détracteurs de la morphologie en rappelant que « refuser de prendre en compte la morphologie, ce serait comme vouloir faire une histoire de la musique en se bouchant les oreilles pour ne pas l’entendre. » (MARCHAND, 2000, p.56). G. Chouquer comprend pour sa part ces critiques lorsqu’elles sont formulées en opposition aux applications dogmatiques de la lecture morpho-historique des formes mais réaffirme aussi la nécessité de la production d’hypothèses morphologiques dans tout travail sur l’espace (Ib., p.19). En effet, si les études morpho-historiques ont aboutit à un formalisme extrême il ne faut pas pour autant rejeter le sens que portent les formes du paysage. Il convient surtout de prendre une autre voie d’analyse et de faire preuve de prudence dans l’étude en ne cherchant pas à reconstituer un paysage de telle ou telle époque mais à « prendre à bras le corps la complexité du réel observable » (CHOUQUER, 1997, p.20).

G. Chouquer rappelle toutefois que ces critiques ne sont pas elles-mêmes exemptes de critiques ni ne sont incontestables car un certain nombre comporte des contre-vérités et en particulier elles ont souvent en commun une méconnaissance de la morphologie agraire : « les critiques ne sont pas exempts de mauvaise foi, d’erreurs méthodologiques, et que leur opinion n’est pas obligatoirement fondée sur des bases méthodologiques meilleures que celles qui les critiquent » (CHOUQUER, 2000a, p.42). Pour lui c’est l’ensemble d’une pensée sientifique qu’il serait plus juste de critiquer, issue d’un mode de pensée utopiste comme nous l’avons vu: « On a critiqué les morphologues pour leurs défauts, ce qui est juste, mais on n’a pas voulu voir plus loin et accepter l’idée que c’est tout un ensemble, la pensée « scientifique » d’une époque, qu’il fallait critiquer. » (Ib., pp.42-43).

6.3.            L’encellulement des terroirs médiévaux et le modèle radio-concentrique :

            Les Antiquisants étudiant le carré, les médiévistes s’intéressent au cercle qui se met en place à partir et autour des villages médiévaux. Depuis les travaux de Pierre Toubert, publiés en 1973 sur le Latium médiéval, la forme radio-concentrique est mise en relation avec l’incastellamento puis l’encellulement de Robert Fossier. L’arrivée de cette nouvelle forme est donc rattachée dans le discours morpho-historique à la « rupture » de l’an Mil qui correspondrait à une réorganisation du terroir par le regroupement de l’habitat autour des pôles de pouvoir.

Mais bien que cette forme soit omniprésente et récurrente dans le discours des médiévistes sur le paysage, aucun texte d’arpentage n’existe pour le Moyen Age permettant de dire que les hommes médiévaux avaient une conception effectivement radio-concentrique de l’espace. Le seul traité d’arpentage connu (la siensa de destrar de Bertran Boysset, début XVe siècle) ne fait de plus qu’exposer les procédures permettant de mesurer des parcellaires déjà existants et non de créer un nouveau parcellaire. On ne dispose donc pas, pour le Moyen Age, d’informations sur la conception de la forme des parcellaires de fondation (LAVIGNE, 1997, p.149). Et même s’il apparaît une conception concentrique du terroir médiéval lors de certaines estimations fiscales, on ne peut en tirer argument pour en déduire l’existence d’un modèle formel concentrique (CHOUQUER, 2000a, p.65). Ainsi, s’il y a effectivement évolution du parcellaire ce n’est pas suite à un remembrement mais sous l’influence conjointe de formes de délimitation et des cadres territoriaux nouveaux qui s’expriment sous forme d’enveloppes (banlieues, ressorts paroissiaux, modalités de perception fiscale etc.) et de « la polarité provoquée par le regroupement en un point du château et du village » (Ib., p.64). Quant à l’aspect concentrique des formes qui seraient « forcées » par le réseau radial des voies polarisées par le village médiéval, G. Chouquer a montré que celui-ci l’est en réalité rarement et que le parcellaire, dès qu’on prend la peine de l’analyser finement avant de l’interpréter, s’avère plus quadrillé que circulaire : « On en vient à cette constatation : la forme courante des finages médiévaux c’est la forme radio-quadrillée, et celle-ci est un produit de la dynamique du paysage, une synthèse de son histoire. » (Ib., p.70).

En ce qui concerne les zones loties, c'est-à-dire les parcellaires de fondation, la thèse de Cédric Lavigne sur les parcellaires ruraux des bastides montrent que les arpenteurs ont arpentés selon des formes quadrillées ou en bandes allongées en ignorant purement et simplement les formes concentriques : « chaque fois qu’on a désiré, au Moyen Age, coloniser et lotir des terres, c’est à la forme quadrillée (ou à la forme en bandes) qu’on a fait appel. » (Ib.). En effet, l’orthogonalité constitue la base de tout aménagement de l’espace par les sociétés planificatrices, anciennes ou actuelles (LEVEAU, 1997a, p.9).

6.4.            « Des systèmes agraires à la recherche de leur origine » (G. Chouquer) :

6.4.1.                  Une lecture des paysages en terme d’opposition bocage-openfield[14] :

6.4.1.1.       Définitions académiques du bocage et de l’openfield :

Au XVIIIe siècle, l’anglais Arthur Young a élaboré une grille de lecture des paysages français qui distingue les régions de champs ouverts de celles de champs enclos. Depuis, l’analyse des paysages par les historiens et les géographes a procédé à partir de cette même observation. Les géographes ont établi leurs études pour classer les structures agraires et les paysages qui leur sont liés sur cette opposition entre ouverture et fermeture du paysage et les historiens ont ensuite « coulé » leurs études sur les paysages anciens dans ce moule conceptuel « de telle sorte que toute problématique historique a reposé sur une dialectique fondamentale : openfield/bocage » (LETURQ, 2001, p.173). Les régimes agraires et les paysage qui leur correspondent ont donc été érigés en modèle en dehors de toute appréciation concrète des réalités du terrain.

Les premiers travaux sur les régimes et les paysages agraires viennent d’Angleterre avec Seebohm (1883) et d’Allemagne avec Meitzen (1895). En France, il faut attendre le début des années 1930 pour qu’une impulsion décisive soit donnée à la recherche des paysages ruraux avec la publication des Caractères originaux de l’histoire rurale française de Marc Bloch (1931) et de l’Essai sur la formation du paysage français de Roger Dion (1934) (ZADORA-RIO, 1991, p.165). Ils étudient l’opposition entre les deux types de paysage, ouverts et clos, et les rattachent à deux types de régime agraire différents. Les champs ouverts sont marqués par des servitudes collectives dans la France du Nord, le Midi rhodanien, le Languedoc, les pays de la Garonne, le Berry alors que le bocage aux champs clos correspond à un régime agraire plus individualiste que l’on retrouve en Bretagne, dans l’est et le sud de la Normandie, le Maine, l’Anjou, la Vendée, le sud-ouest du Pays Basque et la plus grande partie du Massif Central et il est associé à une dispersion du peuplement (Ib., p.175 ; LETURCQ, 2001, p.166).

 

Le bocage est le plus souvent définit comme un « paysage d’enclos formés de haies vives constituant un réseau continu dont les mailles peuvent être de formes et de dimensions variables » (ZADORA-RIO, 1991, p.177). Le terme semble venir du normanno-picard dérivé de bosc, d’où est issu le mot bois. Son utilisation est attestée pour la première fois à la fin du XIIe siècle dans un texte du poète normand Wace qui distingue des paysans arrivant « cil del bocage e cil del plain », le mot de « plain » ayant le sens de paysage ouvert et celui de « bocage » celui de paysage boisé. Son emploi reste cependant exceptionnel au Moyen Age alors que la haie est au contraire fréquemment désignée, sous diverses appellations (ZADORA-RIO, 1998, p.671). Il faut pour ces dernières (réparties entre haies à plat et haies sur talus) les distinguer des reliques forestières qui sont des lignes de végétation résiduelles issues de défrichements, le plus souvent sur les limites de paroisses comme c’est le cas sur la commune de Marcé que nous avons étudié plus précisément dans notre troisième partie (ZADORA-RIO, 1991, p.177).

 

L’openfield, sur lequel nous nous attarderons moins compte-tenu de la région sur laquelle nous travaillons (Maine-et-Loire), désigne aussi bien un type de champs ouverts caractérisé par l’absence de clôtures permanentes et par certaines formes parcellaires, le plus souvent étroites et allongées, qu’un régime agraire qui se caractérise globalement par un morcellement des exploitations, la pratique de l’assolement commun et celle de la vaine pâture. Il est de plus souvent associé à une concentration du peuplement dans des villages, au centre des finages (LETURCQ, 2001, p.165).

6.4.1.2.       Des chercheurs obsédés par la question de la genèse des paysages agraires :

La question de la date de mise en place de ces régimes agraires et de leurs paysages (modelé et forme) est, depuis le début de la recherche sur les paysage agraires, une obsession des historiens. Marc Bloch, certainement le plus prudent de tous, avait établi que cette opposition existait déjà depuis le Moyen Age mais dans l’ensemble les chercheurs ne pouvaient de toute façon considérer ces paysages que très vieux compte tenu de leur conception quasi immobile du temps géographique.

La géographie historique s’est essayé (et encore aujourd’hui), de manière malheureuse, à répondre à cette question de la genèse et à proposer des interprétations historiques des sociétés rurales traditionnelles et de leurs paysages (CHOUQUER, 2000a, p.72). Selon G. Chouquer ce qui l’a déconsidéré c’est son « étonnante facilité des rapprochements des faits, dont l’incongruité souvent flagrante est précisément estimée source d’interrogations fécondes et preuve d’insondabilité des faits en question. » (Ib.). Elle utilise en effet des méthodes et des sources très traditionnelles (toponymie, cartographie des techniques et pratiques agricoles, etc.) et n’hésite pas à recourir à des interprétations symboliques dès qu’elle ne comprend plus la répartition d’un objet d’étude. De ces travaux de géographie historique se dégage l’hypothèse que les trois paysages agraires observables seraient d’origine et qu’ils « auraient ainsi mis en place des zonations, des lignes de partage, et des permanences fondamentales dont l’origine serait à rechercher dans la "nuit des temps" » selon l’expression même de Roger Dion en 1934, reprise par lui-même en 1981 dans la réédition de son livre (Ib., p.73).

 

Cet intérêt des chercheurs pour le problème de la genèse des régimes et paysages agraires s’est exprimé également par une réflexion sur les raisons de l’implantation différentielle de ces deux types. Deux thèses, qui découlent de cette prise en compte exclusive des concepts de bocage et d’openfield dans la recherche pourtant plus vaste sur l’histoire rurale, ont en particulier prévalu de la fin du XIXe jusqu’à la première moitié du XXe siècle. Tout d’abord la thèse lithologique selon laquelle l’habitat groupé (openfield) s’est mis en place sur des roches perméables (surtout calcaires) car celles-ci étant dures, le creusement des puits nécessitait un travail commun qui engendra le regroupement des hommes. Au contraire, l’habitat dispersé (bocage) se concentre sur les roches imperméables car les sources jaillissant de ce fait partout, l’homme était libre de toute contrainte. La deuxième thèse est celle dite ethnique et qui fut dominante pendant un demi-siècle attribuant chaque forme de peuplement à une catégorie ethnique : les fermes isolées et les pays d’enclos étaient considérés d’origine celtique tandis que les villages groupés et l’openfield d’origine germanique, slave ou romaine selon la forme des villages (respectivement en tas, en rond et quadrillée). Roger Dion s’inscrit encore dans cette lignée en attribuant l’openfield aux Romains à partir de sa lecture de Tacite (LETURCQ, 2001, pp.173-174).

6.4.1.3.       L’analyse régressive ou la lecture des permanences :

Le moyen promu par les historiens pour parvenir à répondre à cet obsédante question de la genèse fut la lecture régressive (ou récurrente) des paysages agraires à partir de l’étude des cartes anciennes, des plans parcellaires et des documents fiscaux, c’est-à-dire en partant du plus récent et du mieux connu pour éclairer les périodes les plus anciennes et moins documentées (ZADORA-RIO, 1991 ; LETURCQ, 2001). Cette méthodologie a été mise au point par les chercheurs allemands en particulier August Meitzen. Celui-ci pensait, dans un contexte de conceptions déterministes à l’honneur dans les sciences,  pouvoir reconnaître dans le dessin parcellaire et les formes de l’habitat tels que les présentaient les plans cadastraux du XIXe siècle l’empreinte du peuplement de l’Europe (VERHULST, 1995, p.22). En France, c’est Marc Bloch qui a « milité » pour que les médiévistes prennent en compte les documents cadastraux déjà exploités en Allemagne, Grande-Bretagne et Belgique en rappelant que vouloir « écrire l’histoire d’un village, sans avoir même jeté les yeux sur la carte cadastrale, c’est se priver, de gaîté de cœur, d’un instrument entre tous efficace » (BLOCH, 1930, p.61). Cependant, il reste prudent dans leur utilisation et rappelle, contrairement aux premiers chercheurs, que « l’étude des plans n’est pas une fin en soi. (…) le plan parcellaire se place au début et à la fin de l’étude agraire : au début comme instrument d’investigation, un des plus pratiques et des plus sûrs qui soient ; à la fin – une fois bien connue et bien comprise la petite société dont le terroir est la carapace – comme l’image la plus immédiatement sensible de réalités sociales profondes. » (Ib., p.62). Il est donc nécessaire de coupler leur étude avec d’autres sources comme la toponymie, les sources écrites, l’archéologie, la photographie aérienne, etc. (Ib.).

 Les médiévistes français n’ont au final pas vraiment retenu le discours de Marc Bloch car ils ont peu utilisé cette méthode, par méfiance envers le principe de régressivité et du fixisme qui le sous-tendait (c'est-à-dire en oubliant les réserves apportées par M. Bloch lui-même !) ou, plus prosaïquement, à cause de réticences à faire déborder leurs travaux sur des sources et des périodes qui n’appartiennent pas au monde médiéval (LETURCQ, 2001, p.176). Il est vrai que le principal problème posé par ce principe de récurrence est qu’il tend, par essence, a favoriser dans la lecture, voire le plus souvent à surestimer, les permanences puisque c’est sur elles que repose la méthode : « La régressivité aurait donc tendance à orienter l’utilisateur vers un raisonnement de type fixiste, qui sous estime les évolutions et met en valeur les permanences. » (Ib., p.175). Mais comme le remarque fort justement S. Leturcq, il n’est pas certain que ce soit la régressivité qui doive être remise en question mais plutôt l’usage qui en est fait, c'est-à-dire sans critique (Ib.). Comme pour les détracteurs de la morphologie, ce rejet en bloc semble en effet témoigner d’espérances déçues placées dans une méthode espérée miracle alors qu’elle nécessite comme toute autre d’être critiquée et d’interpréter ses résultats avec prudence.

Par contre, cette méthode ne permet pas de remonter au-delà du XIVe siècle, dans les cas les plus favorables, à cause des discontinuités documentaires (disparition ou changement de nature des sources) ce qui limite considérablement la réflexion sur les origines des paysages agraires (VERHULST, 1995 ; CHOUQUER, 2000a). L’archéologie ne peut en effet pas servir de pont commode vers les périodes les plus anciennes étant donné qu’elle apporte des informations de nature différente ce qui interdit d’établir un lien valide entre elle et les sources fiscales/cadastrales. Et en ce qui concerne l’étude du bocage et de l’openfield elle n’a pas permis pour l’instant de répondre à la question de la date d’introduction des régimes agraires même si elle a déjà montré que les formations paysagères correspondantes n’étaient pas d’origine et apparaissaient après d’autres types de paysages (Cf. 2.4.3. suivant).

6.4.2.                  L’impossible analyse morphologique des paysages agraires ?

Samuel Leturcq s’est intéressé dans sa thèse à l’origine, aux structures et à l’organisation de  l’openfield médiéval et moderne beauceron et sur l’intérêt et la validité d’une étude du parcellaire de type morphologique dans le cadre d’une réflexion sur les systèmes agraires du bocage et de l’openfield.

6.4.2.1.       Une adéquation difficile entre la forme parcellaire et le système agraire :

S. Leturcq a démontré dans sa thèse que derrière le terme d’openfield se cachait une multitude d’organisations parcellaires différentes, dont certaines s’éloignent complètement de la définition académique : parcellaires en petits quartiers croisés présentant un apparent désordre (fréquents en Europe) ; parcellaires du Yorkshire et d’Alsace avec des lanières extrêmement fines sur plusieurs kilomètres ; « parcellaires mosaïques » de forme massive et plutôt trapézoïdale (Aisne par exemple) ; parcellaires de forme très étirée à partir de villages-rue de défrichement en Allemagne, dans le Jura suisse, au Canada, dans les Andes (LETURCQ, 2001, p.169). Et inversement, il rappelle qu’un parcellaire laniéré n’implique pas nécessairement un régime agraire communautaire et une ouverture du paysage, même si c’est  effectivement souvent le cas. Il existe en effet des finages possédant un parcellaire parfaitement laniéré mais dont chaque lanière est entourée de haies. En ce qui concerne le bocage on observe la même diversité des situations parcellaires ne serait-ce que les fameux méjous bretons qui sont des petites étendues bien circonscrites de champs ouverts en plein bocage.

Son étude sur cette diversité parcellaire montre donc qu’on ne peut effectuer une équation rapide entre forme parcellaire et structure agraire. Car même si dans un grand nombre de régions, il y a bien derrière les termes de bocage et d’openfield respectivement des parcelles assez irrégulières de masse culturales plutôt massives et un laniérage assez régulier, un certain nombre de cas échappent à la règle et montrent « qu’il existe en fait une profonde inadéquation entre la structure agraire et la forme prise par le parcellaire.» (LETURCQ, 2001, p.169).

6.4.2.2.       « Le parcellaire, un élément pas nécessaire et de toutes façons pas suffisant pour définir une structure agraire d’openfield ou de bocage » (Samuel Leturcq) :

L’étude qu’a mené S. Leturcq est importante pour l’histoire des structures agraires car elle nie tout lien de nécessité entre une structure parcellaire et les usages agraires qui s’y pratiquent.

Les structures parcellaires possèdent en effet une inertie et une autonomie ce qui explique qu’une transformation des pratiques agraires et sociales, même importante, n’entraîne pas forcément de répercutions majeures sur le dessin parcellaire. Le parcellaire renseigne donc sur l’organisation du paysage, sa dynamique et son évolution dans la longue durée mais apparaît comme « un critère très insuffisant, voire peu valable s’il est utilisé seul, pour déterminer une structure agraire d’openfield ou de bocage à une époque ancienne » (LETURCQ, 2001, p.170). Samuel Leturcq met donc en garde : « Vouloir rechercher l’ancienneté d’une structure agraire par l’analyse exclusive de son parcellaire présente des dangers importants.» (Ib., p.169).

6.4.3.                  Un schéma partitif des paysages agraires qui pose problème :

Même si la géographie historique connaît des tentatives de rénovation dans le sens d’une approche plus rigoureuse et moins expéditive, c’est le sens de sa démarche qui pose problème pour l’étude du paysage. Elle insiste en effet sur la longévité des systèmes agraires qu’elle étudie sur la base de « rapprochements en partie anecdotiques ou aléatoires » et sur une conception linéaire et rigide du temps qui ne prend pas en compte les nombreux changements intervenus entre l’Age du Fer et le XXe siècle (CHOUQUER, 2000a, p.74). Elle fait en quelque sorte péché d’ « illusion rétrospective » en exportant à l’ensemble de l’histoire du paysage des faits qui ne concernent que son état le plus récent. Cette façon de vouloir à tout prix inscrire les paysages agraires dans le temps long se situe dans la lignée de la pensée vidalienne et braudélienne qui prônaient la fixité du cadre géographique et la prédominance du temps long. Le danger consiste donc à confondre derrière des termes génériques des structures d’époques différentes pour satisfaire à une conception erronée de l’histoire et de la géographie.

Les arguments archéologiques démontrent en effet que les filiations de ces systèmes ne jouent pas sur le temps long. Pour le bocage par exemple, les archéologues observent de plus en plus de cas où les ellipses bocagères, qu’on a longtemps cru originelles, ont été précédées par des formes parcellaire quadrillées, d’orientation et de formes discordantes. Ainsi, Maurice Gautier, Patrick Naas et Gilles Leroux ont découvert à Kerberre, sur la commune de Saint-Allouestre (Morbihan) un parcellaire fossile de forme rectilinéaire et organisé à partir d’enclos en discordance totale avec une anomalie bocagère radio-concentrique qui le recouvre en partie. Par comparaison avec de nombreux sites connus dans la région, les chercheurs ont rattaché cet ensemble fossoyé à La Tène finale et/ou au Ier s. de notre ère. Il envisage alors l’histoire de ce paysage selon le schéma classique d’abandon, retour aux friches puis redéfrichement. L’ensemble discordant a donc été clairement définit comme plus ancien ce qui montre bien que le bocage est né d’une rupture avec une trame plus ancienne et n’est pas la résultante formelle d’une première prise de possession du sol (GAUTIER, NAAS et LEROUX, 1996, p.46). Pierre-Roland Giot montre aussi que l’embocagement est un fait relativement récent et que les défrichements anciens étaient surtout créateurs de paysages ouverts. Le point de vue actuel sur le bocage est donc complètement différent des recherches passées et de la géographie historique : à l’origine le paysage antique est ouvert et les enclos, ellipses, etc. ne sont que « le modelage ou l’habillage plutôt tardifs d’un paysage d’abord ouvert » (CHOUQUER, 2000a, p.75). Les médiévistes ne peuvent, et ne doivent, donc plus faire l’économie de la prise en compte de l’aspect diachronique des paysages qu’ils étudient et des données récentes de l’archéologie (c’est en particulier ce que G. Chouquer reproche au livre d’Adriaan Verhulst sur les structures parcellaires de l’Europe du Nord-Ouest publié en 1995) (Ib., p.17).

Enfin, ces modèles bocage/openfield, comme ceux de la centuriation et des réseaux radio-concentriques, ignorent la très grande diversité des situations locales qui présentent de nombreuses structures agraires mixtes ainsi qu’une multitude de techniques d’assolement et de pratiques mixtes entre « collectivisme » et « individualisme » (LETURCQ, 2001).

 

Comme le souligne G. Chouquer, il faut donc en finir avec l’introduction à l’étude historique du paysage rural ancien par la seule tripartition bocage/openfield/paysage méditerranéen, si l’on se propose de percer au jour les origines et l’évolution de ces paysages (CHOUQUER, 2000a, p.16). Samuel Leturcq souligne également que le renouvellement de la problématique de l’histoire des paysages doit passer par un usage plus prudent de ces concepts qui sont avant tout des représentations intellectuelles et savantes, et doit dorénavant être abordée sous l’angle de la description d’un système vécu et perçu par les agriculteurs (LETURCQ, 2001, p.177). Il ne s’agit cependant pas de nier l’importance de ces notions quand il s’agit de les étudier en elles-mêmes, aux époques qui leur correspondent. De même, ces expressions ont un intérêt pédagogique dans le cadre d’une présentation générale de systèmes agraires régionaux. Mais ce qui est contestable c’est le fait de vouloir canaliser toute la recherche par ce conduit comme si l’histoire du paysage n’avait été que la genèse de ces seules formations : « L’histoire du paysage ne se résume pas à elles seules mais se définit au contraire comme la recherche des différentes formations, elles-mêmes expressions de systèmes spatiaux et agraires, et de leur éventuelle succession. » (CHOUQUER, 2000a, p.16).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

7.             L’émergence d’une nouvelle façon de concevoir l’étude des formes du paysage

 

Le colloque La dynamique des paysages protohistoriques, antiques, médiévaux et modernes publié en 1997 constitue une étape historiographique importante pour l’étude du paysage. Il se tient dans le cadre des XVIIè Rencontres Internationales d’Archéologie et d’Histoire d’Antibes[15], comme le colloque Archéologie et espaces, soulignant ainsi le rôle fécond de ces rencontres organisées chaque année par la ville d’Antibes et de le CNRS afin de solliciter des discussions interdisciplinaires qui sont autant de précieux « états de la question ».

L’objectif de ce colloque était de comprendre les héritages qui modèlent nos paysages à partir d’une étude sur la très longue durée. Les organisateurs, Joëlle Burnouf, Jean-Paul Bravard et Gérard Chouquer, ont donc essayé de définir la dynamique des paysages en les observant dans la diversité de leurs milieux (tous les types de milieu géographique sont représentés dans les communications) et à des échelles variables (du minuscule vallon aux vastes espaces). Comme dans les deux précédentes Rencontres d’Antibes portant sur le thème de l’environnement Gérard Chouquer souligne que les questions posées sont les mêmes : « genèse, modes de transformation, évolution éventuelle vers l’artificialisation du paysage dans le cas de structures particulièrement déterminantes ou oblitérantes, part de stabilité et part de mobilité discernables dans les structures et leurs formes de matérialisation sur le sol. » (BURNOUF, BRAVARD ET CHOUQUER, 1997, p.621). Mais s’il y a aujourd’hui un consensus sur les questions que doit se poser la recherche, il reste encore du chemin à faire pour en harmoniser les méthodes et permettre les comparaisons. Ainsi, pour Gérard Chouquer « une chose est de tenter de décrire la régularité d’un vaste espace par la reconnaissance morpho-historique d’une grille assez uniformément étendue à des milieux divers et coupée de la réalité du terrain (étude cartographique de M. Assénat et A. Pérez), et une autre est de mettre un réseau à l’épreuve par sa confrontation systématique avec de nombreux chantiers de fouilles qui permettent d’en éprouver le modèle et de le corriger en regard de données locales (étude de l’A85). D’une étude à l’autre, évidemment, les conclusions diffèrent ; or, s’agit-il réellement de la découverte d’une variable historique (ici un réseau planifié dont l’origine historique est connue ; là un réseau endogène donc très diachronique dont le mode de genèse échappe) ou, plus simplement, du résultat inévitable de la différence des approches ? La question n’est pas innocente et n’est pas encore réglée. » (Ib., p.622). L’étude de la dynamique des paysages demande donc encore du temps pour harmoniser ses méthodes et pouvoir écrire l’histoire du paysage.

Comme lors des deux autres rencontres, il y a aussi une participation importante des naturalistes et des géographes soulignant selon G. Chouquer « l’émergence d’un vaste champ scientifique nouveau situé à la rencontre des champs disciplinaires plus anciens » (Ib., p.623). Cette fluidité des limites disciplinaires est pour lui un atout principal parce qu’elle permet aux disciplines de se renouveler et parce que c’est dans les marges de chaque discipline que se situe l’interdisciplinarité (Ib.). Il insiste en particulier, en tant que morphologue, sur l’analyse des formes qui permet un renouvellement fécond de la connaissance de l’espace, agraire ou urbain, « en prédisposant l’archéologue et l’historien à penser aussi en termes de réseaux, de relations, de hiérarchie de formes réifiées dans l’espace, et non plus seulement en terme de sites. Mais, dans le même temps, elle suggère aussi au géographe et au naturaliste une approche renouvelée des phénomènes liés au milieu, par sa sensibilité et son habitude du dessin des formes et du polymorphisme des indices. » (Ib., p.624).

 

            Parallèlement il organise justement un colloque à Orléans, Les formes du paysage, sur les nouvelles avancées et perspectives de recherche en morphologie du paysage et non plus sur des études morpho-historiques qu’il critiquait déjà dans le colloque La dynamique des paysages. Sous le titre des Formes du paysage trois ouvrages sont en fait publiés : le premier volume correspond aux pré-actes du colloque, le deuxième rassemblent les actes à proprement parler et le troisième volume est complément à la série. Enfin, il existe un quatrième volume, mais non diffusé, en version CD Rom (« Sous les blés, le paysage »).

Le premier volume, publié en 1995, portait sur des études de parcellaires et fournissait déjà une bibliographie de mille titres qui, avec les deux mille titres des deux autres volumes, constitue un instrument de recherche incontournable. Le colloque d’Orléans, tenu en 1996, portait quant à lui sur la confrontation entre données archéologiques et données morphologiques. Enfin, le volume quatre, complément de la série, traitait de l’analyse des systèmes spatiaux (publié en 1997). Dans les trois volumes on retrouve des études de cas régionales, des articles de synthèse portant un regard critique sur les recherches morpho-historiques élaborées jusqu’alors et témoignant de la mutation en cours des études morphologiques et de la maturité qu’elles acquièrent progressivement et sûrement. En effet, l’intérêt de la recherche se déplace maintenant clairement de l’identification morpho-historique de centuriations et de réseaux radio-concentriques à l’étude des problèmes de continuité et de discontinuité entre les périodes protohistoriques, antiques et médiévales, et replace les analyses à l’échelle du temps long mais dynamique. Ces trois colloques sont donc le lieu des premières synthèses (sur la protohistoire par O.Buchsenschutz, sur le Moyen Age par J.-L. Abbé, etc.) et des présentations de toutes les nouvelles données morphologiques et archéologiques sur les parcellaires grâce, en particulier, à l’apport décisif de l’archéologie préventive qui apparaît désormais comme un creuset pour le renouvellement des méthodes et de la réflexion morphologique. Il s’agit donc de la première véritable référence, incontournable et fondatrice, concernant la morphologie dynamique qui va dorénavant aller en affirmant de plus en plus sa spécificité, en affinant ses concepts, ses méthodes et ses outils d’analyse et plus généralement sa réflexion qui continue encore de se structurer.

 

 

Conclusion de la 1ère partie

 

            Le rapide aperçu historiographique que nous venons de présenter met clairement en évidence la relation indéniable qui existe entre la problématique paysagère dans les sciences humaines et les sciences de la vie et de la terre et le contexte socio-économique dans lequel elle s’inscrit. Ainsi, la géographie vidalienne a valorisé les paysages dans une optique profondément ruraliste, régionaliste et géomorphologique parce qu’elle était en symbiose avec la France rurale de l’entre-deux-guerres. Puis, lorsque les mutations économiques et sociales de l’après-guerre ont bouleversé l’espace français, elle s’est trouvée déconnectée de ce substrat. La « nouvelle géographie » des années 1960-1970 a alors rejeté le paysage dans un contexte de dévaluation de l’usage économique des paysages et en réaction contre cette école vidalienne trop imprégnée de l’ordre politique qui était au même moment remis en cause dans la société. De plus, recherchant et trouvant dans les problèmes d’améganement du territoire l’essentiel de ses nouveaux objets d’étude les nouveaux géographes ont entraîné l’éviction dans la science géographique de tout ce qui pouvait gêner pour aménager et en particulier les formes « naturelles » et historiques.

 

Puis, le renouveau du paysage en tant qu’objet scientifique de recherche s’est manifesté suite à l’importante prise de conscience environnementale qui a touché le monde occidental à partir de la fin des années 1970. Les problématiques environnementales et paléo-environnementales sont alors devenues des sphères de recherche privilégiées et en particulier depuis une dizaine d’années où l’on assiste à un développement sans précédent des études sur l’environnement et les paysages en archéologie, écologie, agronomie, etc.

Cependant, la dimension spatiale des objets étudiés reste le plus souvent « soumise » à celle du temps. En effet, la conception braudélienne du temps long et de la fixité du cadre géographique liée à l’héritage vidalien marque encore les études sur le paysage ancien. En voulant mettre la géographie au cœur de la réflexion historique, F. Braudel a en fait assujeti l’espace à la dimension temporelle parce qu’il lui permettait d’introduire l’échelle du temps long en histoire face à celle du temps court événementiel qu’il avait à cœur de combattre. La géographie et la notion de temps long sont donc depuis devenues des outils de l’historien pour servir son récit des permanences conçues comme postulats de départ au détriment de la réalité de l’évolution du paysage qui se fait selon des modalités profondément dynamiques et spatio-temporelles. C’est cette perversion de la géographie et du temps long, que G. Chouquer appelle le « paradigme braudélien de la permanence » et qui sous-tend les recherches affirmant la pérennité des cadres territoriaux ou encore le caractère génétique et fondamental des paysages ruraux (CHOUQUER, 2000a, p.20). Cette vision fixiste et déterministe du milieu a perduré jusqu’à ces dernières années où elle est depuis sérieusement « écornée » par l’association entre la géoarchéologie et les sciences de la vie et de la terre et par la démarche systémique et interdisciplinaire que mettent en œuvre de plus en plus de chercheurs sur des problématiques paysagères ou paléo-environnementales au sens large.

 

Au niveau de l’étude à proprement parler des formes du paysage, la démarche morpho-historique a dominé la recherche dans ce même esprit fixiste mais, paradoxalement, en occultant les données géographiques. Elle a en effet donné au rapport entre les formes du paysage une interprétation présupposant quasi systématiquement la planification en donnant aux faits institutionnels et politiques une prédominance par rapport aux autres faits sociaux et spatiaux (Ib., p.188). Il s’agit donc d’une démarche périodisée, fondée sur les principes de paysage-palimpseste et de typo-chronologie et dégagée de tout contexte physique qui ne peut convenir lorsqu’il s’agit d’appréhender un objet aussi complexe que le paysage constitué d’une multitude d’éléments en interaction constante.

C’est en opposition à ce point de vue réducteur reposant sur des principes erronés que G. Chouquer propose une nouvelle démarche qui prend au contraire en compte la complexité et la dynamique des objets étudiés en plaçant véraitablement la dimension spatiale au cœur de la réflexion sans la sectoriser entre disciplines et périodes. Nous allons donc maintenant présenter les principes et les nouveaux questionnements que les récents développements de la recherche en morphologie ont permis de formuler pour envisager différemment et sur des bases nouvelles l’étude des formes du paysage, dorénavant incontournablement dynamique.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

2ème partie :

 

De nouvelles idées directrices pour l’étude

des formes du paysage :

la morphologie dynamique ou le paysage comme

« système auto-organisé »

 

Chapitre 1 :

L’espace en tant que source : pour un renversement du schéma épistémologique stratifié 

 

8.             Suprématie de la dimension temporelle dans les problématiques spatiales 

8.1.            Une lecture de l’espace à travers un filtre temporel…

La manière dont les naturalistes et les historiens (avec les archéologues) traitent les données spatiales se fait sur le mode de la sujétion de l’espace au temps et partant, des disciplines qui l’étudie à l’histoire. En effet, ils s’intéressent plus à la date du fait paysager étudié qu’à sa durabilité et à son évolution dans l’espace et le temps et ils manient un temps linéaire et synthétique qui ne fait que réduire la complexité des temporalités historiques et en particulier celles des formes du paysage (CHOUQUER, 2000a).

Pour illustrer et démontrer cette sujétion temporelle des données spatiales que l’on retrouve dans toutes les études, G. Chouquer prend l’exemple de la coupe stratigraphique des Malalones à Pierrelatte (Dôme) étudiée dans le cadre de l’opération « fossés » sur le TGV Méditerranée (opération pilote de la recherche en morphologie). Cette coupe représente un cas d’école exprimant les nouvelles et prometteuses perspectives géoarchéologiques et morphologiques du paysage. On y a en effet retrouvé un decumanus de la centuriation B d’Oranges marqué par un fossé à ciel ouvert et plusieurs fois curé et recreusé. Après un abandon et un exhaussement alluvial de la plaine du Tricastin, de nouveaux fossés médiévaux et modernes continuent de marquer l’axe antique, de manière légèrement décalée (Cf. Fig. 3). L’axe antique a donc perduré avec la même orientation et au même emplacement jusqu’à la période contemporaine où il était matérialisé, à la veille de la construction de l’autoroute, par une haie brise-vent (BERGER, 1996, p. 100).

Les archéologues/historiens comme les naturalistes ont donné une lecture chronologique de la coupe en y voyant des sédimentations successives contemporaines des périodes anciennes étudiées. Les géologues/sédimentologues par la mise au point d’un phasage très fin du fonctionnement de la séquence sédimentaire des Malalones ont vu plus particulièrement les accidents majeurs de l’histoire du paysage, une chronique « des phases de fonctionnement et d’abandon des agrosystèmes historiques » (BERGER et JUNG, 1996, p.111). Celle-ci a permis de révéler qu’à un mode d’occupation localement représenté par des champs cultivés succède vers la fin de l’Antiquité et le début du Moyen Age un autre mode d’occupation du sol évoquant des prairies humide sans limite parcellaire visible. Les archéologues ont quant à eux rattaché ces observations à des données historiques en mettant en relation le fossé antique avec la centuriation du cadastre B d’Orange dont il aurait constitué une limite interne de centurie. Cette domination de l’interprétation chronologique de la coupe par rapport à une interprétation spatiale s’exprime aussi par une réduction de la dimension temporelle à la période antique. En effet, le rattachement d’un simple fossé à une centuriation romaine, considérée comme la forme cadastrale par excellence de la colonisation romaine (et ce particulièrement en Narbonnaise) valorise le modeste fossé en lui donnant du sens historique, et pas des moindre. Au contraire, les fossés postérieurs, médiévaux et modernes, sont laissés de côté car rien ne permet de les relier à une expression spatiale politique : « Il rejoint la série des faits presque insignifiants, car à quoi bon fouiller pour savoir qu’au XIIIe ou au XVIIIe siècle, par exemple, une limite parcellaire était là et pas ailleurs ? » (CHOUQUER, 2000b, p.42). L’apport historique étant quasiment nul en termes d’analyse des formes et de l’histoire, les archéologues et les historiens tirent donc leurs interprétations vers l’Antiquité.

Bref, aussi bien pour les géologues/sédimentologues que pour les historiens/archéologues la lecture de la coupe des Malalones se réduit à une réflexion au travers d’un filtre temporel. Celui-ci est constitué par un temps « polyphasé » (stratifié et périodisée) et « polycyclique » (création-scellement-réactivation-etc.) qui ne nie pas l’espace mais le sédimente ce qui renvient à le considérer comme fossile et sans mémoire puisque occulté par les structures postérieures. Sans remettre en cause le bien-fondé de la lecture chronologique, G. Chouquer propose néanmoins de discuter ce rapport au temps qu’entretiennent les disciplines quand elles prétendent étudier l’espace : « si l’on reste dans le cadre de la coupe, le temps occulte l’espace et l’instrumente » et conséquemment « l’"histoire" accapare la "nature" et les disciplines qui en rendent compte, au profit d’une relation univoque et tendancieuse, puisqu’elle exclut l’analyse géographique de l’espace. » (CHOUQUER, 2000a, p.171). Il remet donc en cause l’omnipotence du temps des historiens alors que l’analyse spatiale nécessite un usage plus libre des diverses temporalités. Il s’étonne d’ailleurs que les sciences de la vie et de la terre qui ont amené les chercheurs à prendre en compte la dynamique et la mobilité incessante des paysages n’aient pas été plus loin dans les implications de leurs analyses et que, alors qu’elles entendent être leader de la recherche en matière d’histoire des milieux, elles se soient néanmoins inscrites dans le temps et dans la déférence par rapport à l’histoire (CHOUQUER, 2000b, p.45).

8.2.            …fruit d’un schéma épistémologique stratifié :

Dans les deux champs disciplinaires, les chercheurs sont en effet imprégnés de la même « métaphore stratigraphique » qui constituent pour eux l’unique perspective lorsqu’ils envisagent le rapport des sociétés avec leur sol (CHOUQUER, 2000b, p.45).

            Ils sont en fait pleinement héritiers de la notion de paysage-palimpseste que nous avons présenté dans notre première partie. A l’image du phasage de la coupe des Malalones par les pédologues, à chaque couche correspond une époque. C’est donc la pensée elle-même qui, selon la tournure très expressive, de G. Chouquer est « sédimentée » : « on est d’accord pour admettre la part des sociétés quand il s’agit de faire fluer les sédiments, c’est-à-dire de produire des situations, des états, que le naturaliste transforme en échelle de temps, mais ensuite quand il s’agit de réfléchir à la construction de l’espace, ou quand il s’agit de proposer des interprétations, on n’est plus d’accord pour l’admettre, notamment par les formes qu’elles produisent (…) On en revient aux oscillations du climat, d’une part, et aux grands faits d’histoire institutionnelle d’autre part. Que l’espace puisse lui-même être une source de dynamiques est oublié. » (CHOUQUER, 2000a, p.173). Cette conception de l’espace dans la communauté scientifique bloque donc la prise en compte de la dynamique pourtant fondamentale et centrale dans l’étude des paysages.

 

 

9.             Le renversement du point de vue épistémologique sur l’espace selon Gérard Chouquer 

9.1.            « D’un point de vue épistémologique stratifié à un point de vue dynamique et interactif » (CHOUQUER, 2000a, p.174)

            En réaction à cette pensée stratifiée de l’espace, G. Chouquer propose de provoquer « un véritable accident de tectonique épistémologique » en renversant la conception traditionnelle des sciences et de leur rapport à l’espace (CHOUQUER, 2000b, p.47). Cette conception est celle de champs scientifiques autonomes qui placent l’analyse de l’espace comme une possibilité à leur charnière, virtuelle en quelque sorte (CHOUQUER, 1997, p.17).

Pour G. Chouquer il est primordial de penser l’espace de manière non instrumentalisée par rapport au temps et à l’histoire afin de mettre réellement et enfin l’espace au cœur des préoccupations et prendre véritablement « à bras le corps la complexité du réel observable » (CHOUQUER, 1997a, p.20). Pour cela il est nécessaire d’avoir une conception interactive des données spatiales et ce, d’autant plus que le paysage étant un produit largement « impensé », c'est-à-dire non préconçu dans sa forme finale par les sociétés, les chercheurs ne peuvent y avoir accès que par le biais de la construction de cet objet de recherche par les savoirs, les choix thématiques, les outils et leur culture. Ceci est d’autant plus vrai pour les chercheurs qui travaillent sur le paysage ancien et qui doivent donc « passer » par le paysage contemporain pour connaître les formes du paysage ancien (CHOUQUER, 2000a, p.163).

            Afin de développer cette nouvelle conception dynamique de l’espace, G. Chouquer propose de mettre en parallèle les disciplines plutôt que de les superposer comme c’est le cas pour l’instant, la géologie et la pélontologie étant au sous-sol, l’archéologie au rez-de-chaussée, l’histoire à l’étage noble et enfin la géographie et l’économie en haut de l’immeuble disciplinaire qu’il prend pour métaphore (Cf. Fig. 4). Il devient alors possible de faire de la géographie de la protohistoire par exemple et de ne plus s’enfermer dans une approche historique.

9.2.            Un autre point de vue sur la coupe des Malalones : une lecture spatiale :

Suite à ce redressement épistémologique G. Chouquer peut proposer une lecture véritablement spatiale de la coupe des Malalones car, comme il le rappelle, la coupe est une portion d’espace autant qu’une portion de temps. Il faut donc lui restituer cinq dimensions élémentaires dans toute étude spatiale : la latitude, la longitude, la profondeur (stratigraphie), la hauteur (planimétrie) et enfin la dimension dynamique qui fait interagir ces éléments sur la longue durée (CHOUQUER, 2000a, p.175).

Une lecture spatiale permet de donner un sens à la coupe qui sans cela est incompréhensible. Comment en effet comprendre qu’une haie contemporaine ait pu succéder à un fossé moderne comblé, recouvert par des alluvions importantes et lui-même constituer la perduration d’un fossé plus ancien au même endroit alors qu’il était parfaitement invisible ? Les archéologues et historiens en restent à la constatation que la lecture de l’espace ancien à partir des traces en surface était aux Malalones impossible ce qui revient à dire que le fossé ancien n’existait plus du tout pour la simple et unique raison qu’on ne le voyait plus (CHOUQUER, 2000b, p.48). G. Chouquer se place en porte à faux vis-à-vis de ce raisonnement car pour lui la transmission de la forme peut se faire même s’il n’y en a plus de trace matérialisée au sol. Plus généralement, il met en garde contre ce type de raisonnement qui est induit par la taphonomie dont il rappelle qu’elle n’est pas une science exacte. En mettant l’accent sur les recouvrements sédimentaires elle laisse en effet penser que la transmission de la forme dans le temps et dans l’espace ne peut pas se faire (CHOUQUER, 2000b).

Il donne pour sa part une explication morphologique de la pérennité de cet axe parcellaire antique jusqu’à nos jours malgré l’importance des recouvrements sédimentaires. Il avance en effet l’existence d’une structure morphologique qui informe le parcellaire dans la longue durée et qui possède une mémoire (le hasard n’explique donc pas la pérennité) pouvant réintroduire des formes là où elles avaient disparues pendant un temps sous les phases de colmatage et de sédimentation. Pour comprendre ces colmatages, G. Chouquer corrèle sa lecture de la coupe avec les connaissances apportées par les sciences de la vie et de la terre : ces périodes de colmatage correspondent à celles de mise en pâtures pour lesquelles on a moins besoin de parcelliser l’espace (CHOUQUER, 2000a, p.176).

Dans un second temps, il rattache la structure morphologique mise en évidence à la centuriation de la plaine du Tricastin qui perdure dans la planimétrie contemporaine grâce à des éléments forts (morphogénétiques) et qui a agit jusqu’à aujourd’hui comme une mémoire assurant de manière différentielle la pérennité des formes antiques (Cf. Fig. 5). La transmission de la structure antique s’exprime ainsi par des modalités spatio-temporelles spécifiques aux formes (isoclinie et isotopie) et non selon un temps linéaire historique comme chez les historiens/archéologues. Cette façon de lire la coupe des Malalones permet donc de démontrer que même s’il existe de puissants déterminismes (crise climato-sédimentaire, planification romaine), l’histoire du système n’en reste pas moins imprévisible et irréductible à ceux-ci en raison de la résilience de la structure morphologique dans le temps (CHOUQUER, 2000b, p.49).

9.3.            Originalité du point de vue de l’analyse morphologique :

Compte tenu de cette façon de poser les questions sur l’espace, la morphologie doit se libérer du lien de dépendance stricte qui l’a jusqu’à maintenant rattachée à l’histoire et à l’archéologie. Elle permet en effet d’étudier toute la richesse des temporalités existantes et de ne pas s’enfermer dans le seul temps historique en prenant en compte le temps propre des formes (Cf. 2ème partie, Chap.2). G. Chouquer revendique donc l’originalité du point de vue de l’analyse morphologique : « Celui-ci, en tant que processus d’étude, n’est ni de l’archéologie, ni de l’histoire, ni de la géographie, ni de la géologie, ni de l’ethnologie, dans la définition de chacune de ces disciplines, mais une dimension vers laquelle chacune de ces disciplines peut aller pour créer du sens, un cheminement scientifique que chacun peut emprunter pour créer. Il est aussi autre chose, qui fait son bien de tel ou tel apport de ces disciplines, en les combinant dans une démarche nouvelle (…) » (CHOUQUER, 2000a, p.111). Cette démarche dépasse donc largement le cadre disciplinaire en mettant au centre de nos préoccupations l’étude de l’espace. L’objet de recherche doit dorénavant être plus important que la sectorisation dont il est affecté par les différentes disciplines.

L’étude morphologique est indispensable pour appréhender le paysage car celui-ci est une projection au sol, c'est-à-dire « la représentation visuelle d’un assemblage de formes ressortissant d’un processus historique », et elle seule permet d’étudier cette spécificité du paysage, ses formes (MARCHAND, 2000, p.55). Les formes sont en effet le fruit d’une évolution dans la longue durée et sont composées de différences de dessin qui rendent compte des héritages dont le paysage est porteur (G. Chouquer évoque ces différences par la notion de « style parcellaire hérité »).

Les travaux menés sur la longue durée ont fait apparaître la difficulté d’inscrire les formes paysagères dans la chronologie de l’histoire du fait même de leur dynamique constante. C’est pourquoi Philippe Leveau prend la peine de rappeler que « la composante naturelle a une histoire qui se déroule à une échelle temporelle autre et qui n’est pas une histoire au sens où les historiens et les archéologues de toutes périodes confondues l’entendent » (LEVEAU, 1997a, p.8). Mais si le temps historique n’est pas le seul en jeu cela ne signifie pas pour autant que les formes soient indépendantes de l’histoire mais « qu’elles relèvent d’un mélange et d’une dynamique de formes endogènes, exogènes, anthropiques et naturelles, et donc qu’il n’y a ni causalité linéaire, ni histoire linéaire. » (MARCHAND, 2000, p.90). Le paysage est donc composé de deux temporalités intimement liées : l’une est celle des phénomènes naturels et l’autre celle des sociétés historiques (LEVEAU, 1997a, p.8).

 

Cette conception dynamique du paysage ne délégitime cependant pas le point du vue historique sur les paysages. Ainsi, il est tout à fait intéressant de s’interroger sur la forme et la fonction d’un paysage à une date donnée et sur la manière dont tel ou tel pouvoir a pu agir sur le paysage. Mais l’historien doit veiller à formuler ses questions correctement afin de ne pas surexploiter et instrumentaliser les sources morphologiques (comme celles du paléoenvironnement d’ailleurs) comme on le voit dans un certain nombre d’études sur le paysage ancien : « ce sont les défauts de la méthode qu’il faut pointer, les conclusions abusives et non la recherche elle-même. » (CHOUQUER, 2000a, p.110).

Mais la spécificité de la morphologie dynamique est qu’elle entend partir de l’espace en lui-même et donc ne pas partir d’un point de vue historique, ancré dans la dimension temporelle. Ce n’est que dans un second temps, après avoir étudié la dynamique et les caractéristiques du paysage, et si la documentation le permet, que l’on pourra rejoindre un point de vue historique. Claire Marchand considère même que si le but des recherches en morphologie devait être l’écriture de l’histoire continue du paysage « alors sans doute ne nous resterait-il plus qu’à refermer le dossier en se disant que l’on aura jamais les données nécessaires et qu’on ne peut donc avancer. » (MARCHAND, 2000, p.90).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

10.        La nécessaire introduction du paradigme systémique dans l’étude du paysage 

10.1.        Les principes de la démarche systémique :

10.1.1.              Les grands concepts de la démarche systémique[16]:

La démarche systémique s’est construite en opposition à la démarche scientifique traditionnelle fondée sur trois principes cartésiens : l’ordre, la séparabilité et la raison. La démarche traditionnelle est dite analytique car elle considère les phénomènes comme des objets autonomes, isolables, dotés d’une réalité propre et fonde leur étude sur leur décomposition en éléments simples et sur la recherche de lois auxquels ils obéissent. Cette vision mécaniste est remise en cause dans les années 1940-1950 par le développement des sciences dures et par la formulation de théories, en particulier celle de Ludwig von Bertalanffy sur les systèmes. Avec le développement de la systémique de nombreuses définitions de la notion de système ont été formulées mais elles mettent toutes l’accent sur le caractère de globalité, en désignant le système comme un ensemble d’éléments ou sur le caractère relationnel ou encore sur ces deux caractères en considérant le système comme un ensemble d’unités en interrelations mutuelles.

Cette théorie des systèmes ainsi que d’autre théories élaborées à la même époque ont permis de formuler quatre grands concepts de la démarche systémique : "interaction", "unité globale", "organisation" et "auto-organisation".

L’interaction caractérise les relations entre les différents éléments d’un même système ou entre deux systèmes. Ce concept rompt complètement avec la vision mécaniste cartésienne qui réduisait les relations entre deux objets à celle de cause à effet puisqu’un même phénomène peut être considéré comme cause et conséquence d’un autre : l’effet retentit sur la cause et la modifie en retour. Il s’agit d’un concept qui a une importance toute particulière en morphologie car il permet de consommer la rupture avec la causalité linéaire du temps historique.

L’unité globale désigne le tout formé par des éléments mais dont les propriétés sont différentes de la somme des parties. Le « tout » est donc plus et moins que ses parties et n’est pas réductible à elles. On exprime cette apparition de propriétés nouvelles issues des interactions entre les éléments par la notion d’émergence.

L’organisation est une notion fondamentale qu’Edgar Morin définit en 1977 comme « l’agencement de relations entre composants ou individus qui produit une unité complexe, ou système, dotée de propriétés inconnues au niveau des composants ou individus » (cité par MARCHAND, 2001, p.151). Cette notion renvoie donc à l’agencement de parties dans et par un tout et fait le lien entre les concepts d’interaction et d’unité globale. C’est l’organisation qui transforme des éléments en système et qui les maintient en système, une organisation différente donnant naissance à un autre système.

L’auto-organisation est un concept qui découle des développements conceptuels de la systémique dans les années 1970-1980 qui sont portés par les idées d’autonomie et d’auto-organisation. Il en va ainsi du principe d’ « order from noise » formulé par H. von Foerster (la création par le désordre) et à partir duquel Henri Atlan formalise sa théorie de l’organisation par le hasard, ou encore de la démonstration par John von Neumann de la capacité des « machines vivantes » à se développer, se reproduire et s’auto-régénérer à la différence des machines artificielles (simplement organisées). Ces recherches ont en commun de mettre l’accent sur les phénomènes d’organisations spontanées, c'est-à-dire qui ne sont la résultante d’aucune organisation extérieure. Le système présente donc les caractères d’une autonomie qui n’est toutefois que relative étant donné qu’il doit nécessairement être conçu dans sa relation avec son environnement[17]. Chaque système possède en effet son propre environnement constitué par l’ensemble des systèmes avec lequel il entretient des rapports (c’est pourquoi il est dit ouvert). Les recherches des années 1970-1980 ont également insisté sur la capacité de ces systèmes ouverts à s’auto-produire grâce aux échanges pratiqués avec leur environnement et sur le lien entre désorganisation et organisation complexe. L’ordre auto-organisé ne peut en effet se complexifier qu’à partir du désordre par le biais de réorganisations successives.

Ces concepts capitaux dans la démarche systémique sont en fait totalement imbriqués, articulés les uns aux autres et constituent « les fondements, les instruments de pensée, de l’idée de complexité. » (MARCHAND, 2001, p.152). Cette notion de complexité est fondamentale dans l’étude des systèmes et il faut la différencier de celle de compliqué issue de la démarche analytique cartésienne. Ce qui est compliqué peut être décomposé en un ensemble fini d’éléments simples alors que la notion de complexité exprime l’enchevêtrement et les multiples connexions qui existent entre les éléments d’un même système ou d’un système avec son environnement et qui ne peuvent être appréhendés par simple décomposition des éléments. La complexité c’est donc, selon la définition qu’en donne Edgar Morin, « l’union des processus de simplification, hiérarchisation, séparation, réduction, avec les autres contre-processus qui sont l’articulation de ce qui est dissocié et distingué, et c’est d’échapper à l’alternative entre la pensée réductrice qui ne voit que les éléments et la pensée globaliste qui ne voit que le tout » (cité par MARCHAND, 2000, p.34). Dans l’approche systémique, on cherche donc à prendre en compte la complexité de l’objet étudié en associant des caractères en principe contradictoires (unité/diversité, ordre/désordre, autonomie/dépendance, pérennité/changement, etc.) et en étudiant son fonctionnement et son mode de transformation dans un environnement. L’objet est donc considéré comme une totalité active, qui se produit lui-même et dont l’explication ne peut se réduire à la nature des éléments qui le constituent mais doit être formulée à partir de sa nature organisationnelle et de sa relation avec son environnement : le système est « un objet qui dans un environnement, doté de finalités, exerce une activité et voit sa structure interne évoluer au fil du temps sans qu’il perde pourtant son identité unique » (J.L. Le Moigne, 1984, cité par MARCHAND, 2001, p.152).

 

Au terme de cette présentation, il ressort que contrairement à l’approche analytique traditionnelle qui mettait en œuvre un « réductionnisme qui isole l’objet de son environnement, l’approche systémique oppose un précepte de globalisme qui considère l’objet à connaître dans et par sa relation avec son environnement et comme partie d’un plus grand tout. » (MARCHAND, 2000, p.38). Il convient aussi de ne pas oublier que la théorie des systèmes est évidemment une théorie formelle et que les systèmes n’existent pas dans la nature. Ils sont des constructions de la pensée, un modèle heuristique qui permet de représenter et d’étudier l’objet, ce qui fait de la systémique une démarche modélisatrice.

10.1.2.              La démarche systémique est modélisatrice :

La démarche systémique est souvent appelée science de la modélisation par les systèmes car « modéliser, c’est (…) représenter un objet par un système. » (MARCHAND, 2000, p.44). Elle pose comme principe la pluralité des modèles concevables, et partant, des méthodes de modélisation, pour un même phénomène là où la démarche cartésienne n’en reconnaissait qu’un seul (puisque l’objet n’a qu’une seule réalité).

La modélisation centre la réflexion sur les fonctions et les transformations d’un système ce qui passe nécessairement par la description de processus de transformation morphologique d’un objet dans l’espace et le temps : quand on parle de processus « on évoque toujours à la fois une dualité : objets processés – objets processeurs, et une description des changements affectant dans le temps, l’espace, ou dans la forme, les objets processés. » (J.L. Le Moigne, 1984, cité par MARCHAND, 2001, p.152). Nous ne percevons et ne pouvons étudier ce processus que par son résultat ce qui nécessite pour l’appréhender une construction intellectuelle qui ne retient que certains caractères définis comme essentiels par rapport à l’intention du modélisateur. En effet, une caractéristique importante de la modélisation est qu’elle n’est pas un acte neutre puisque le chercheur modélise toujours en fonction de ses connaissances, de ses outils à sa disposition et surtout de ses problématiques : « modéliser c’est décider » (J.L. Le Moigne cité par MARCHAND, 2000, p.59).

10.2.        La démarche systémique propose une méthode renouvelée pour l’étude du paysage :

            Les apports de la démarche systémique à un niveau général sont d’avoir insisté sur la liaison entre les éléments (et non plus sur les éléments eux-mêmes), sur la prise en compte de la globalité, des parties et de la relation dialectique qui les unit, sur la nécessité d’une approche différente de la méthode analytique et transdisciplinaire. Toutes ces nouveautés introduites par la démarche systémique permettent donc de proposer une nouvelle façon d’aborder les paysages et en particulier leurs modifications dans le temps et l’espace (MARCHAND, 2000, p.46).

10.2.1.              Originalité du point de vue systémique selon G. Chouquer et P. Leveau :

Ce sont Gérard Chouquer et Philippe Leveau qui ont les premiers proposé d’adopter une démarche systémique pour la connaissance de l’espace rural lors du colloque Les formes du paysage. Les systèmes spatiaux en 1997. Le paysage, parce qu’il est un objet mixte, historique, social, écologique, géographique, archéologique à la fois, et dynamique fonctionne comme un système et doit être étudié dans sa totalité (MARCHAND, 2000, p.52). G. Chouquer propose donc un renversement de l’analyse en ne partant plus « d’un champ spécifique mais de l’objet à connaître lui-même et l’envisager comme système dans son contexte et surtout dans et par son organisation » (Ib.). Selon eux, seule la démarche systémique permettra en effet de répondre aux questions des chercheurs qui s’inscrivent depuis une dizaine d’années dans la diachronie, le temps long, la dynamique des phénomènes observés et les problématiques relations sociétés/milieux (CHOUQUER, 1997 ; LEVEAU, 1997a). Philippe Leveau y voit peut-être « un avatar moderne du retour de l’irrationnel médiéval lié à la difficulté de penser l’instable et le discontinu. » (LEVEAU, 1997a, p.11).

 

            Des géographes, en particulier Georges Bertrand, avaient déjà promu, comme nous l’avons vu dans la première partie, une démarche systémique pour appréhender le paysage  (Cf. 1ère partie, Chap.2, 2.2.). La proposition de G. Chouquer d’introduire un paradigme systémique dans les études sur l’espace s’inscrit donc tout à fait dans la conception de G. Bertrand à ceci près qu’il prône un dépassement effectif du cloisonnement disciplinaire, tant affirmé et finalement assez rarement mis en œuvre, afin de ne pas morceler l’objet d’étude, l’espace, et pouvoir en saisir ainsi toute la complexité (MARCHAND, 2000, p.48). La démarche systémique ne peut être en effet qu’interdisciplinaire puisqu’elle nécessite de ne pas sectoriser l’étude spatiale pour pouvoir étudier les interrelations entre les éléments du système. Néanmoins, le rôle de chaque disciplines varie selon que l’on aborde la question par la sphère de l’espace, du temps historique, du politique, etc. (LEVEAU, 1997a, p.11).

10.2.2.              Réflexions préliminaires à la mise en œuvre d’une démarche systémique :

            La mise en œuvre de cette démarche systémique appliquée au paysage pose tout de même quelques questions. Le terme de paysage pose tout d’abord problème car nous avons vu que depuis le début de son utilisation dans les sciences il recouvre des notions et des réalités très différentes. Néanmoins cette diversité des définitions du paysage ne peut pas justifier son exclusion du champ scientifique puisque c’est justement de cette diversité que la démarche systémique entend rendre compte (MARCHAND, 2000, p.49).

La deuxième critique formulée est que le paysage n’est pas un tout mais une partie apparente, la surface de l’espace. C’est d’autant plus vrai pour le paysage ancien dont l’accès est filtré par des séries documentaires réductrices de la réalité et le plus souvent non contemporaines de la réalité recherchée. Mais comme le rappelle très justement Claire Marchand, « ce n’est pas parce que nous n’en percevons immédiatement que la surface que l’objet n’est pas un tout » (MARCHAND, 2000, p.50). Par exemple, bien que nous ne percevons l’homme que par sa surface et que nous ne voyons pas l’intérieur de son corps il est pourtant un tout et nous le saisissons comme tel lorsque nous le voyons (Ib.). De plus, le paysage est un processus (même s’il ne fait pas apparaître tous les processus en jeu), c'est-à-dire qu’il est un phénomène en activité et en même temps un état résultant. Or ce résultat s’exprime justement par l’image qui nous en est donné, soit par les formes (Ib., p.51). Le paysage ne permet cependant pas de tout étudier puisqu’il est le produit de l’interaction de différents systèmes qui ne sont pas nécessairement visibles en particulier les éléments qui relève du sociale et de l’économique.

 

Il n’est matériellement pas possible d’étudier ce système sous tous ses angles de vue et, comme dans toute analyse modélisatrice, il faut donc faire des choix qui guideront l’étude des formes du paysage. Ces choix consistent à valoriser certains éléments et certaines relations qui semblent les plus opératoires en fonction de la problématique fixée par le morphologue. Dans le cadre d’une étude des formes du paysage, c’est le point de vue des processus, des changements d’états du système sous-tendant l’organisation des formes en réseau qui sera privilégié (MARCHAND, 2000, p.55). Il s’agira donc d’arriver à décrire la dynamique des formes du parcellaire, ce que G. Chouquer appelle la « chronique des changements du système », c'est-à-dire les interactions entre les formes dans le temps et l’espace et leurs relations avec l’ensemble du système (CHOUQUER, 2000a, p.101). Cette démarche est en effet beaucoup plus intéressante que celle de la morpho-histoire car elle est susceptible de mettre en évidence les caractères à la fois créateurs et conservateurs des formes du paysage (MARCHAND, 2000, p.58). La morphologie dynamique, en adoptant la démarche systémique, lit le système paysager selon deux processus : comme un système libérateur d’émergences, c'est-à-dire qui est le produit d’une dynamique particulièrement féconde qui génère des effets créateurs dans un ordre, une chronologie et une durée imprévisibles (le système ne se répète donc jamais à l’identique) ; et comme un système réducteur en imposant à ses constituants des contraintes qui en réduisent les possibilités et en affectent les caractères (CHOUQUER, 2000a). L’étude du paysage en tant que système évite donc de penser son histoire en termes schématiques qui ne peuvent rendre compte de la complexité des situations résulantes, des formes et de leurs fonctions (Ib.).

10.3.        Le paysage est au cœur de trois systèmes :

Le système paysage est lui-même une imbrication de sous-systèmes organisés et dépendants les uns des autres. L’étude de l’espace se situe donc selon G. Chouquer entre trois types de systèmes étudiés par différentes disciplines : les écosystèmes et géosystèmes, les socio-systèmes et les morpho-systèmes (Cf. Fig. 6).

10.3.1.              Eco- et géosystèmes :

La sphère des relations écosystémiques est la mieux connue et concerne l’analyse des constituants minéraux, végétaux et animaux du milieu, leur évolution, leurs relations et leurs transformations sous l’action de l’homme. L’écosystème est de ce fait devenu un agro-système. C’est Georges Bretrand qui a introduit en France la notion de géosystème pour désigner un système géographique naturel bien délimité et analysé à une échelle donnée (lié à un territoire). Pour lui l’écosystème et le géosystème sont assez comparables mais pour étudier l’homme dans le géosystème il parle d’agrosystème. Cette proposition d’approche systémique des faits naturels et de leurs relations avec les sociétés a constitué le moteur de l’évolution des études sur l’espace rural des sociétés anciennes et il l’a formalisée pour la première fois à l’attention des historiens et des archéologues, comme nous l’avons vu dans la première partie, dans l’Histoire de la France rurale (1975).

G. Chouquer souligne toutefois que si les historiens et les archéologues y ont été réceptifs ils l’ont cependant plus exploité par le biais de certaines de ses composantes (disciplines paléoenvironnementales) que pour ses possibilités d’articulation systémique (CHOUQUER, 1997 et 2000a).

10.3.2.              Socio-systèmes :

L’étude de la sphère des relations sociales de production (ou socio-système) repose sur le principe que le mode des relations sociales de production (prélèvements, interventions des possesseurs dans la pratique du travail des paysans, etc.) détermine lourdement les pratiques agraires (organisation du travail, de l’espace agricole et du champ, choix des cultures, pratiques agricoles, outillage, place de l’élevage, etc.). Cette sphère interagit avec les morpho-systèmes. Elle est la moins étudiée des trois sphères alors que c’est d’elle, selon G. Chouquer, que viendra un progrès décisif de la recherche (CHOUQUER, 1997 et 2000a). Et l’on se souvient en effet que les propositions de J.-P. Deffontaines d’étudier l’activité agricole en prenant en compte le paysage comme point de vue particulier ouvraient des perspectives intéressantes de rapprochements disciplinaires avec les géographes, les archéologues mais aussi les morphologues (Cf. 1ère partie, Chap.2, 2.3.2).

10.3.3.              Morpho-systèmes :

Cette sphère systémique est nouvelle car jusqu’à présent on avait étudié le paysage au travers des seuls géosystèmes, écosystèmes et agrosystèmes sans considérer que les formes puissent être un système en soi. Ce morpho-système est donc la sphère qui intéresse le morphologue en premier lieu et dans lequel il étudie les conceptions de l’espace dans les sociétés anciennes, les formes[18] planimétriques d’origine organique ou anthropique comprenant des réseaux de points (habitats), de lignes et de surfaces (parcellaire), les réseaux immatériels (relationnels) dans l’espace (échanges, réseaux de communication, répartition de l’habitat, etc.) et les délimitations de l’espace (bornages, définition des unités territoriales) (CHOUQUER, 1997a, pp.21-22). Le but de ce morpho-système est de discerner la part endogène et la part exogène qui caractérisent les formes, de les interpréter en confrontation avec des données du géosystème et du socio-système. G. Chouquer présente cette voie d’étude comme « une voie d’accès, conceptuelle autant que matérielle, à l’étude de l’espace, que celui-ci soit étendue neutre, milieu physique ou territoire historique. » (CHOUQUER, 2000a, p.114). Néanmoins cette voie morpho-systémique ne représente pas la « voie royale » de l’étude des paysages mais un des points de vue qui permettent d’étudier le paysage et d’en restituer l’importance et l’intérêt.

Cette approche résulte d’un élargissement de la définition traditionnelle de la morphologie (science des formes visibles réifiées à la surface du sol, parcellaire et voirie principalement) que G. Chouquer présente comme nécessaire. Claire Marchand synthétise ces données dans un schéma triangulaire où les formes dans le morpho-système se répartissent entre formes parcellaires, formes viaires et formes de l’habitat tout en étant interdépendantes, chaque forme constituant l’environnement des deux autres (Cf. Fig. 7). Ces éléments sont eux-mêmes constitués d’éléments en interaction : « On peut ainsi définir le système parcellaire comme une unité globale organisée de différents éléments en interaction que l’on peut hiérarchiser : formes parcellaires, intermédiaires et globales ; le système viaire, comme unité globale organisée d’éléments en interaction que l’on peut également envisager en niveaux : les formes locales, régionales et supra-régionales, et l’habitat comme unité globale organisée de différents éléments en interaction : l’habitat dispersé, groupé. » (MARCHAND, 2000, p. 63).

10.3.4.              Des interactions constantes entre les sous-systèmes :

Il existe des croisements et des interactions entre les éléments composants ces différentes sphères de relations au cœur desquelles se situent l’étude de la dynamique des milieux, des réseaux et des plus petites unités parcellaires (CHOUQUER, 1997, p.19). En effet, il ne s’agit pas de faire des sous-systèmes une autre manière de disséquer le paysage comme dans la démarche analytique mais de mettre l’accent sur les interactions entre ces sous-systèmes. De plus, l’étude des réseaux parcellaires n’est pas une fin en soi car son analyse ne prend un véritable sens que si elle réintroduite dans le géosystème/écosystème et le socio-système (JUNG, 2001, p.19).

 Certaines tensions existent néanmoins dans les relations entre ces sphères (CHOUQUER, 2000a, p.115):

-         tension entre hétérogénéité et homogénéité lorsque la rationalité d’une planification rencontre l’hétérogénéité d’un milieu ;

-         tension entre unité de base et structure de hiérarchisation lorsque des faits de nature et formes ne s’articulent pas.

Certaines interactions du morpho-système avec les autres sphères systémiques sont déterminantes dans la formation des formes. Tout d’abord, le relief, les types de sol (drainage et/ou irrigation) et l’hydrographie. Mais à l’inverse les formes peuvent avoir des conséquences sur les sols et le réseau hydrographique (érosion, perturbation du réseau, etc.). Le climat entre en interaction avec le relief et le réseau hydrographique. Le contexte anthropique est lui aussi déterminant (systèmes politique, technique, d’échanges et agraire) tout en étant influencé en retour par les formes. Claire Marchand synthétise ces interrelations par un schéma modélisateur pour pallier les difficultés du langage du discours à exprimer les interactions (Cf. Fig. 8). Il est donc primordial que les disciplines qui étudient ces systèmes prennent mieux en compte la dimension spatiale, dimension qui ne peut être détachée de l’analyse du morpho-système.

 

 

 

 

Chapitre 2 :

Le paysage est la résultante d’une dynamique spatio-temporelle 

 

En opposition à la vision figée et réductrice de l’espace « morpho-historique », Gérard Chouquer prône une lecture dynamique des formes du paysage, dans le temps et l’espace, et en interaction avec les éléments du milieu physique (CHOUQUER, 2000a, p.105). Le paysage que nous avons sous les yeux n’est en effet pas inerte mais correspond à « la résultante progressive d’un haut degré d’interactions » (Ib.). Celles-ci sont le fruit d’une imbrication de formes naturelles, planifiées, organiques et mixtes  qui évolue sans cesse et d’une histoire stratigraphique qui ne donne pas à chaque linéament du paysage la même évolution (Ib.). Ce sont ces dynamiques des formes dans le temps et l’espace que nous allons maintenant présenter.

 

D’une conception linéaire du temps à une conception DYNAMIQUE 

10.4.        Irréductibilité des formes au temps périodisé et linéaire de l’historien :

Le temps périodisé et linéaire de l’historien ne convient pas pour l’étude des formes du paysage car il n’est pas adapté à l’analyse dynamique de leur évolution dans le temps et l’espace. Au contraire, une approche non-linéaire permet de réfléchir sur la conception d’une autre temporalité en prenant en compte les bifurcations du système morphologique. Philippe Leveau propose en effet de réfléchir en termes de « temporalités », plutôt que de temps, car cela permet d’attirer l’attention sur « des manières de donner un sens au temps » et d’envisager les dynamiques évolutives dans leurs diversités physiques, techniques, sociales, politiques, etc. : « une temporalité est une manière de sélectionner des repères dans des évolutions et de les faire entrer dans une structure de représentation des relations entre antécédents et conséquents » (LEVEAU, 1997a, p.8).

            G. Chouquer fait remonter la notion de non-linéarité à Charles Renouvier qui, au milieu du XIXe siècle, l’a développé sur le plan de l’utopie et plus précisément sur celui de l’uchronie. A partir du principe selon lequel « l’Uchronie n’est autre que l’esquisse d’un choix entre les transformations possibles » (Renouvier cité par CHOUQUER, 2000a, p.124) il écrit une autre histoire à partir de la crise de la fin du règne de Commode, qui ne s’est jamais déroulée. Si cette façon de penser et d’écrire est impensable au niveau de l’histoire des faits institutionnels et sociaux (cela relève de l’imaginaire), elle l’est par contre au niveau des formes et elle est même très féconde. En effet, plusieurs siècles après son inscription dans le sol une forme peut être réactivée, comme nous l’avons vu sur la coupe des Malalones, comme elle aurait pu ne pas l’être. Le morphologue est donc celui qui étudie les processus d’empreinte des formes qui s’exercent dans une temporalité non-linéaire composée de modalités spatio-temporelles spécifiques (CHOUQUER, 2000a).

            Ce passage d’une conception linéaire à une conception non-linéaire du temps dans une étude morphologique amène le morphologue à ne pas donner à la méthode de la lecture récurrente (ou régressive) la moindre valeur mécaniste. En effet, cette démarche méthodologique développé à partir de la notion de paysage-palimpseste s’inscrit dans la linéarité de l’histoire en supposant qu’il suffit de déconstruire le processus de formation du paysage pour arriver à connaître les « strates » les plus anciennes. Or, comme le rappelle G. Chouquer, la récurrence n’est qu’une « obligation documentaire – dramatique contrainte ou potentielle richesse » et non « un principe d’histoire des paysages, une clé de lecture universelle de leurs formes, ni un opérateur fiable pour leur investigation. » (CHOUQUER, 2000a, p.156).

10.5.        Le « temps morphologique interne » et la spécificité temporelle des formes du paysage :

Comme le temps historique (linéaire et divisé en quatre grandes périodes), les temps géo-chronologiques (géologique, climatologique) et le temps écologique (Holocène), les formes du paysage, à leur échelle, ont un temps propre, non linéaire, qui permet d’étudier leur évolution dans le temps évidemment mais aussi dans l’espace. G. Chouquer l’appelle « temps morphologique interne » pour désigner « le temps propre aux transformations d’une forme » (CHOUQUER, 2000a, p.124). Ainsi, la subdivision d’un parcellaire dans le temps sous l’effet de modalités du droit (partages successoraux), de l’exploitation, etc. constitue la manifestation d’un temps morphologique propre à la structure parcellaire qui ne correspond pas à la chronologie historique et sociale de l’époque. Ce temps peut également se développer dans le sens du regroupement des unités composant la forme (Ib.).

 

11.        Les modalités spatio-temporelles du morpho-système 

 

Cette temporalité non-linéaire des formes du paysage permet d’envisager la construction de l’espace dans le temps. G. Chouquer propose pour ce faire d’étudier cette construction et la dynamique de l’espace selon quatre modalités spatio-temporelles qui « informent » l’ensemble du système morphologique et qui permettent de prendre en compte la complexité des formes du paysage.

11.1.        Les modalités « hétérogénétiques » :

Les deux premières modalités sont dites « hétérogénétiques » c’est-à-dire sources de ruptures et de décalages.

-         « La synchronie : ou rupture de la forme dans le temps, se constate lorsque l’intervention sociale sur le milieu crée un état nouveau, cohérent avec la formation sociale en question ; la plupart des planifications entrent dans cette modalité.

-         L’hystéréchronie : ou décalage dans le temps de la forme par rapport aux formations sociales et aux fonctions qu’elles induisent, décrit la modalité spatio-temporelle des inadaptations du système morphologique. Elle produit l’hystérésis morphologique ou temps de latence constaté entre une cause et son effet. » (CHOUQUER, 2000a, p.125).

11.2.        Les modalités « homogénétiques » :

Ces deux autres modalités sont dites « homogénétiques » parce que sources de permanences dans les formes.

-         « La diachronie : ou permanence de la forme dans le temps, décrit la modalité spatio-temporelle propre aux effets de structure sur la longue durée, lorsque l’évolution se fait dans la permanence des formes. » Un bel exemple de permanence diachronique des formes, et pour changer de la passionnante coupe des Malalones, a été mis au jour sur le gisement des Cinq Chemins dans le cadre de l’A85 (Cf. Fig. 9). L’examen du plan cadastral napoléonien en confrontation avec les données de fouilles a révélé le prolongement d’un chemin alto-médiéval dans une limite parcellaire du XIXe. Sur le site d’à côté, le Haut-Soulage, c’est un enclos antique qui s’est complètement inscrit dans le parcellaire napoléonien (CHOUQUER, 1997b, p.20).

-         « L’uchronie : ou potentialité de la forme dans le temps, décrit la modalité spatio-temporelle  qui se constate lorsqu’une structure ou un élément formel d’une structure imprimé dans le sol à un moment historique donné, crée un potentiel qu’un fait social nouveau et ultérieur fait rejouer à un moment imprévu de l’histoire du site.» (CHOUQUER, 2000a, p. 126).

11.3.        Quatre modes d’expression de l’uchronie :

            La modalité spatio-temporelle uchronique s’exprime par isoclinie et/ou par isotopie ou leurs contraires, anisoclinie et anisotopie.

            L’isoclinie (ou effet d’isoclinaison) est un néologisme construit par G. Chouquer pour conceptualiser le principe de permanence qui caractérise partiellement la vie d’une forme observée en plan. La forme nouvelle garde alors la trace de l’orientation ancienne même si le détail de ses limites a plus ou moins varié. Ce fait est observable à grande échelle, en fouille, mais aussi à petite échelle lorsque le parcellaire contemporain est encore orienté selon une direction privilégiée qui est celle d’un réseau de formes héritées. Ce principe d’isoclinie a justifié le développement de la technique du filtrage optique dans les années 1970 jusqu’au filtrage numérique actuel, afin de rechercher de manière automatisée des orientations dominantes dans le parcellaire, en particulier celles des centuriations romaines. Mais l’isoclinie s’applique aussi aux réseaux qui ne sont pas issus d’une planification et qui ne possèdent donc pas la même rigueur périodique (CHOUQUER, 1997, pp.20-21). Cependant, il est utile de rappeler que la seule similitude d’orientation entre une limite parcellaire récente et une limite antique ne suffit pas pour en déduire une origine antique de la première : ce n’est qu’une possibilité et non une loi mécanique et seule une observation stratigraphique permettrait de le dire.

            Quand il y a au contraire rupture dans l’orientation des formes, on parle alors d’anisoclinie. Ce phénomène se constate lorsqu’une orientation nouvelle perturbe le dessin parcellaire antérieur (CHOUQUER, 2000a, p.146).

            En corollaire de l’isoclinie, on observe la manifestation du principe d’isotopie qui désigne la pérennisation au même emplacement d’une limite paysagère, ou avec un déplacement sans réelle portée (deux ou trois mètres ne contredisent pas ce principe). Au contraire, la modalité d’anisotopie marque un déplacement significatif de la forme dans l’espace et le temps. G. Chouquer remarque d’ailleurs qu’on observe souvent une étroite association entre isoclinie et anisotopie à grande échelle (insertion des limites parcellaires fossoyées dans le plan cadastral napolonéonien) comme à petite échelle (insertion des gisements archéologiques dans un réseau de formes) ce qui démontre une permanence de l’orientation des formes du paysage mais une mutation de détail des limites (CHOUQUER, 2000a, p.147).

            L’opération « fossés » conduite sur le TGV Méditerranée a apporté de nombreux exemples démontrant la validité de ces principes morphologiques. En effet, dans 70% des cas étudiés il a été constaté une permanence des limites parcellaires fossoyées par isotopie et/ou isoclinie. La coupe des Malalones à Pierrelatte est devenue en particulier l’illustration la plus parlante de ces modalités de pérennité dans le temps et l’espace des formes parcellaires car malgré les colmatages successifs des fossés et les phases de recouvrement sédimentaire, l’emplacement de la limite parcellaire est restée marquée de l’Antiquité à nos jours au même endroit (isotopie) et selon la même orientation (isoclinie) (Cf. Fig. 3).

11.4.        Intérêt scientifique de ces modalités spatio-temporelles :

Si ces modalités sont très utiles pour comprendre le fonctionnement spatio-temporel des formes du paysage, il ne faut pas oublier qu’elles se combinent de manière subtile et qu’elles ne correspondent pas à une nouvelle typo-chronologie, qui serait celle de l’évolution des formes. Les dynamiques du paysage sont en effet mixtes et la création d’une nouvelle limite parcellaire induite par un morphogène associe par exemple une modalité hétérogénétique (création d’une limite nouvelle) et une modalité homogénétique (respect de l’orientation du morphogène).

Ces concepts de base que G. Chouquer propose d’appliquer à la lecture morphologie  des paysages permettent de lire aussi bien la pérennité des formes que leur mobilité, bref de renoncer à une causalité de type mécaniste et partant de renoncer à l’idée que les phénomènes sont réversibles. En particulier les modalités uchroniques et hystéréchroniques sont, selon G. Chouquer, plus riches de contenu pour décrire les situations spatio-temporelles des formes et les changements du système paysager que celles de diachronie et de synchronie (CHOUQUER, 2000a, p.126). La diachronie lui apparaît finalement comme un concept flou et trop général en matière de dynamique des formes pour être opératoire (Ib.).

Enfin, l’intérêt de cette lecture dynamique de l’évolution des formes est qu’elle permet de dépasser la simple lecture du modelé des formes. En effet, s’il y a pérennisation d’une forme quelque soit la modalité selon laquelle elle s’effectue, elle se fait dans son dessin et non dans le modelé. Ainsi, une forme peut perdurer dans le temps et l’espace en tant que fossé, haie, chemin, etc. sans que cela remette en cause son existence et sa capacité à rejouer à un moment donné de son histoire. Cela peut présenter un intérêt par exemple pour lire dans le bocage des dessins plus anciens que la formation bocagère elle-même (CHOUQUER, 1997, p.15). L’expression et la lecture d’une forme en plan est donc extrêmement importante dans l’analyse morphologique car elle fonde « toute une recherche sur un principe de possible pérennité de certains éléments du paysage, bien au-delà de la variation des modelés. » (Ib., p.16).

 

Chapitre 3 :

Le paysage est la résultante d’une mise en réseau des formes viaires et parcellaires 

 

Présentation de la notion de « réseau de formes » en morphologie dynamique du paysage

11.5.        Définition des réseaux de formes :

La notion de « réseau de formes » en morphologie dynamique désigne un système  viaire et parcellaire qui découle du passage d’éléments isolés dans l’espace à une forme : « Il faut, pour qu’une forme apparaisse, qu’il y ait une discontinuité du milieu, une individualité, soit périodique, par la scansion d’une répétition régulière qui rythme la trame, soit discordante, par l’irruption d’une forte individualité en rupture sur une trame amorphe. » (CHOUQUER, 2000a, p.133).

            La détermination d’une forme comme réseau était jusqu’à maintenant laissée à l’appréciation de chaque chercheur selon des paramètres d’orientation, de formes reliées en maillage et d’extension. Mais ces réseaux ne sont pas uniformes sur l’ensemble de leur étendue ce qui complique la question de leur identification. De plus, nombre de chercheurs font l’amalgame entre les réseaux planifiés et la notion de réseau alors que celle-ci recouvre plusieurs réalités, planifiées ou non. Ils font donc en quelque sorte une erreur « synecdotique » puisqu’ils prennent une partie de ce que recouvre la notion de réseau de formes pour l’ensemble de la notion. Or, si les réseaux de formes peuvent être effectivement planifiés, ils peuvent aussi, et c’est le plus souvent le cas, ne pas l’être et ressortir à d’autres logiques de structuration qui s’inscrivent dans la longue durée.

            Dans nombre de régions, cette structuration des formes en réseau est un phénomène majeur de la dynamique des formes du paysage. L’état résultant de ces réseaux que l’on perçoit sur le plan cadastral, les cartes et les photographies aériennes nous renvoie l’image de réseaux fortement « continentalisés », très aboutis et cohérents, voire rigides, et qui sont constitués de formes hétérogènes, se rapportant à des périodes différentes. Le problème essentiel que le morphologue doit donc se poser en les étudiant est celui du processus de structuration des formes en réseau, de leur organisation et de leur évolution dans le temps et l’espace.

11.6.        Les différentes catégories de réseaux de formes :

G. Chouquer propose de distinguer plusieurs catégories de réseaux en fonction de leur mode de constitution mais qui ne sont pas exclusives les unes des autres afin de ne pas tomber dans les typologies universelles et réductrices de type morpho-historique.

11.6.1.              Les réseaux physiques :

Ils sont constitués par des faits naturels quelquefois perturbés par l’action humaine (régularisation). Il en va ainsi des réseaux hydrographiques actifs, des réseaux de lignes de faille, des réseaux de paléo-chenaux, etc. (CHOUQUER, 2000a, p.139).

11.6.2.              Les réseaux d’origine physique ou réseaux physiques dérivés :

Ils correspondent à des espaces naturels occupés et organisés par des formes régulières ou irrégulières fortement déterminées par les contraintes de ces milieux. Il en va ainsi des parcellaires colonisant un méandre d’un ancien cours en respectant sa forme, des parcellaires de terrasses ou de rideaux de culture sur une pente, etc. (CHOUQUER, 2000a, p.139).

11.6.3.              Les réseaux physiques réguliers :

Les paysages agraires sont parfois déterminés par une donnée physique, orographique et/ou hydrographique. Le paysage apparaît donc volontairement organisé, géométrique mais cette construction ne peut échapper à ce paramètre physique qui en explique la forme. Ainsi, les réseaux irrigués des huertas du Levant espagnol sont planifiés, donc voulus et cohérents, mais non sur une base abstraite, purement géométrique, car ils sont structurés en fonction de la diversité des orientations nécessaires pour respecter les contraintes des écoulements (CHOUQUER, 2000a, p.140).

11.6.4.              Les réseaux géométriques irréguliers ou réseaux de formation :

Ces réseaux adoptent une forme d’ensemble proche d’une forme géométrique mais sans en adopter la régularité. Il en va ainsi des trames quadrillées non orthonormées d’orientation souple (variations angulaires jusqu’à 20°) et des réseaux radiaux de voies (associés parfois à un réseau parcellaire tendant vers le concentrique). On remarque cependant que dans la plupart des articles et autres travaux étudiant ces réseaux de formation, c’est quasi systématiquement les grands réseaux quadrillés qui sont pris comme exemple. Il semble qu’on oublie facilement que les réseaux de formation ne se limitent pas aux seuls réseaux quadrillés mais comprennent également les réseaux radiaux… C’est là une remarque qu’il serait intéressant de développer lors d’une réflexion plus approfondie.

Les réseaux de formation quadrillés peuvent être de forme relativement différente (linéaire comme les réseaux vert, jaune, rouge mis en évidence par S. Robert le long d’un axe majeur, ou « surfaciques » selon une extension plus large), avec une orientation plus ou moins souple, un maillage serré ou lâche, une répartition spatiale diffuse ou ponctuelle et une extension variable.

Il existe deux types de catégories principales de terroirs circulaires. Tout d’abord, les petits espaces généralement délimités par une ligne curviligne à l’intérieur desquels le réseau viaire n’est pas obligatoirement radial : ellipses bocagères issues de défrichements marginaux et localisés, étangs asséchés comme à Montady, garennes et parcs à gibiers seigneuriaux. Ce sont certes des phénomènes importants pour l’histoire agraire mais ce ne sont pas des réseaux et ils n’influencent pas l’ensemble des terroirs villageois. La seconde catégorie réunit les terroirs organisés sur une base radio-concentrique induite par l’effet de polarisation que provoque la présence de l’habitat groupé où les chemins convergent en étoile. Ce caractère radial des chemins oblige parfois le découpage parcellaire à s’inscrire dans cette nouvelle ossature polarisante (CHOUQUER, 1995 ; JUNG, 1998). Ces réseaux radio-concentriques ont toujours été jusqu’à présent rattachés à la période médiévale dans une perspective morpho-historique alors qu’ils sont le plus souvent radio-quadrillés et peuvent ressortir à d’autres éléments de polarité qu’un village médiéval (Cf. 1ère partie, Chap.3, 2.3.).

 

Les réseaux de formation suscitent une attention et des interrogations nouvelles alors qu’ils étaient jusqu’aux années 1990 négligés. En effet, les études françaises d’histoire ancienne menées jusqu’alors sur les formes du paysage consistaient essentiellement à mettre en évidence les traces de planifications romaines et les études des médiévistes ne pensaient l’espace médiéval que sous la forme du « rond » (Cf. 1ère partie, Chap.3). Bref, pour les chercheurs la norme de l’organisation de l’espace par les sociétés antiques était la planification. 

Les chercheurs anglais ont été les premiers, dans les années 1970, à mettre en évidence qu’il existait des réseaux agraires hiérarchisés plus anciens que la période romaine et qui pouvaient dépasser plusieurs kilomètres. Ils les ont appelé cohesive system afin d’insister sur la nature cohérente du parcellaire, constitution qui justifie leur interprétation de ces réseaux comme des planifications protohistoriques (MARCHAND, 2000, p.76). Ainsi, il est fort probable que les parcellaires qui se structurent depuis un oppidum dans le Dartmoor, l’un des chantiers les plus connus, soient des planifications de l’Age du Bronze (1700-1400 av. J.-C.) ce qui permet d’évoquer une société agraire hiérarchisée (CHOUQUER, 1995, p.12).

En France il a fallu attendre le renouvellement récent de la morphologie, le développement de la thermographie et de l’archéologie de sauvetage pour que la question de la structuration des formes agraires dès la protohistoire, notamment l’Age du Fer, soit mise en avant et reconsidérée. Le champ des études françaises s’est donc élargi et a démontré qu’il existait bien de grands systèmes quadrillés imparfaitement géométriques, le plus souvent d’origine pré-romaine, que G. Chouquer a proposé d’appeler réseaux de « formation » en opposition aux réseaux de fondation ou de planification : « on est donc conduit à admettre, et en termes très généraux, la mise en place dès l’Antiquité au sens large (protohistoire et époque gallo-romaine), d’une trame parcellaire composite, dans le cadre de réseaux de formation (endogènes) et non de fondation (exogènes, planifiés ou de colonisation volontaire) » (CHOUQUER, 1997b, p.27). Ceux-ci ne sont pas en effet des réseaux agraires planifiés comme les cohesive system. En effet, leur morphologie et leur nature sont différentes. Dans le cas des cohesive system, la structure est régulière, homogène et d’origine planifiée (à la protohistoire) alors que dans le cas des réseaux de formation s’il y a bien une trame géométrique elle est irrégulière et souple en adaptation aux conditions oro-hydrographiques et elle n’est pas le fruit d’une planification mais d’une création pluri-millénaire. En Gaule, en l’état des données archéologiques actuelles, le seul réseau protohistorique pour lequel on pourrait poser l’hypothèse d’une éventuelle planification serait le réseau de l’Oscheret (Côte d’Or). Un parcellaire gaulois semble s’y structurer à partir d’une grande voie (la voie Traversaine) selon une trame quadrillée souple (Cf. Fig. 10). G. Chouquer qui a réalisé cette étude morphologique a observé que ce réseau parcellaire respecte l’orientation naturelle de la vallée sur laquelle il s’étend et a fixé les grands traits constitutifs du paysage (CHOUQUER, 1996). La structuration de ce parcellaire cohérent protohistorique se caractérise par : une régularité des linéaments et une adaptation aux données topographiques et géo-pédologiques ; l’organisation de l’espace par des structures intermédiaires remarquables ; la présence de modules approximatifs dans l’espacement des lignes maîtresses définissant les structures intermédiaires, et la disposition dépendante de l’habitat par rapport à la trame parcellaire (CHOUQUER, 1995, p.19).

 

C’est en raison du manque de données sur ces questions des planifications protohistoriques en Gaule que G. Chouquer insiste sur la nécessaire validation archéologique de ces réseaux avant toute interprétation historique (réseau agraire protohistorique) au risque de « voir des chercheurs identifier tout réseau parcellaire non rigoureusement géométrique comme le vestige d’un système protohistorique indigène ! » (CHOUQUER, 1995, p.19).

En effet, dans la plupart des réseaux étudiés, comme dans le Sénonais par Claire Marchand (Cf. Fig. 11), dans le Baugeois par G. Chouquer et A. Dodd-Opritesco (Cf. Fig. 12) ou encore la plaine de Melun-Sénart par Sandrine Robert (Cf. Fig. 13) et bien d’autres, il est très difficile de faire la différence entre les linéaments d’origine protohistorique et d’autres, d’âge divers, induits par la forme de départ. Les réseaux de formation n’étant pas le fruit d’une création volontaire et concertée mais d’une structuration pluri-millénaire et d’une adaptation aux contraintes du milieu, on ne peut donc pas proposer pour leur origine une planification Toutefois la fréquence des datations du IIe Age du Fer fournies par les fouilles, si elle ne permet pas de distinguer véritablement l’apparition de ces réseaux, semble indiquer une étape dans le processus de « réification » (terme de G. Chouquer). Mais toutes les régions n’ont pas forcément connu les mêmes rythmes de transformation, les structures parcellaires sont difficiles à dater précisément et il est probable que le manque de données concernant les époques antérieures induise en partie le raisonnement (CHOUQUER, 2000a). Cependant, toutes les études mettent l’accent sur une réification continue des réseaux de formation depuis l’époque gauloise jusqu’à la période moderne avec une certaine fixité des lignes de force (morphogènes) et une évolution de détail du parcellaire (MARCHAND, 2000, p.79). On peut donc en retenir que la protohistoire apparaît dans un certain nombre de cas un moment privilégié de la mise en place de ces réseaux même si nous ne pouvons en tirer des conséquences sur la date de la mise en place des réseaux.

 

 Cette appellation, les réseaux de formation, permet d’établir une distinction utile entre planifié et non planifié pour ne pas oublier que tous les parcellaires quadrillés ne sont pas des planifications (ce qui avait été largement oublié). Cependant, cela reste une distinction trop générale pour être d’un emploi commode. En effet, les réseaux de formation peuvent contenir en leur sein des formes planifiées ponctuelles. Par exemple, Cédric Lavigne a démontré qu’il existait des parcelles planifiées médiévales dans l’espace rural des bastides du sud-ouest de la France au sein de formes irrégulières non planifiées (Ib.). G. Chouquer désigne ces éléments insérés sous l’expression de « planification discrète ». Ils ont cependant le plus souvent la même orientation que le réseau géométrique irrégulier dans lequel ils s’insèrent car les blocs planifiés prennent l’orientation d’un morphogène du réseau sur lequel ils s’appuient localement. On a donc une image d’îlots parcellaires très géométriques sur un fond plus aléatoire, celui du réseau de base, faisant alors apparaître le planifié comme l’exception et le non-planifié comme la norme. A l’inverse, les réseaux de fondation peuvent être rigoureusement géométriques au niveau de leur superstructure mais s’adapter à des contraintes du milieu à l’échelle des blocs parcellaires. Ils peuvent aussi intégrer dès leur mise en place des éléments antérieurs non planifiés et dans tous les cas leur évolution entraîne des modifications du dessin parcellaire initial. Enfin, la diversité des formes de planification, tout comme l’apparente régularité de certaines formes non planifiées, paraissent limiter considérablement la possibilité d’une distinction à vue (seule la métrologie agraire semble être un bon indicateur des faits de planification) (CHOUQUER, 2000a, p.49). Les formes sont donc plus souvent mixtes que planifiées ou de formation. 

Des études morphologiques menées en France ont permis de mieux appréhender ces réseaux de formation comme, entre autres exemples, dans la région de Lezoux où un parcellaire quadrillé souple a été mis en évidence par C. Mennessier-Jouannet et G. Chouquer sur, semble-t-il, toute la Limagne (Cf. Fig. 14) (Mennessier-Jouannet et Chouquer, 1996). De même, les recherches dans le cadre de la construction de l’autoroute A85 ont révélé l’existence de deux réseaux réguliers s’étendant de manière différentielle sur tout le Baugeois dénommés Baugeois 0° et Baugeois 20° (Cf. Fig. 12). La confrontation de cette étude morphologique avec les données archéologiques a montré que ces réseaux semblaient avoir été établis avec une fonction de drainage très liée à la nature sableuse et argilo-sableuse des sols : leur mise en place pourrait donc être liée à la mise en valeur de ces sols. Cependant, les chercheurs en sont restées à cette constatation morpho-fonctionnelle assez générale faute d’enregistrements fins et d’analyses de la dynamique des dépôts sédimentaires (CHOUQUER et al., 1997b, p.25). Il est donc évident que dans tous les cas la structuration de ces réseaux se fait toujours en fonction d’une adaptation aux contraintes du milieu. La prise en compte de ces faits naturels est donc capitale pour comprendre la dynamique et la genèse des réseaux de formation.

11.6.5.              Les réseaux planifiés géométriquement réguliers :

Ils sont géométriques (voire pour certains réellement rigides) et a priori indépendants du support physique (centuriations grecques et romaines qui apparaissent à la fin du IVe siècle ou au tout début du IIIe siècle av. J.-C. ; certaines bastides médiévales du sud-ouest). Ces formes répondent à plusieurs critères nécessaires : le maintien d’une orientation et la périodicité métrologique des éléments intermédiaires et parcellaires (CHOUQUER, 2000a, pp.139-142). En Gaule on trouve les centuriations, réseau de planification certainement le plus célèbre, essentiellement en Narbonnaise même s’il y a eu également et simultanément des réseaux de formation. Ces derniers ne sont en effet pas l’apanage de la Gaule Chevelue.

Compte-tenu du fait que notre étude porte sur une région (Pays de la Loire) où aucun parcellaire de planification n’est connu par les textes ou n’a été mis en évidence morphologiquement sauf peut-être à Rezé en Loire-Atlantique (Cf. Fig. 15), nous préférons ne pas développer ce point historiographique. De plus, les parcellaires de planification et les textes gromatiques ont drainé une quantité tellement considérable d’études qu’il serait trop long d’en faire l’exposé par rapport à notre sujet de recherche qui ne relève pas de planifications ni romaines, ni médiévales (même si certains éléments ont pu être planifiés). Nous renvoyons donc le lecteur aux nombreux travaux de G. Chouquer sur la question ainsi qu’à la thèse de Claire Marchand qui présente l’historiographie de cette problématique.

 

12.        Une réflexion indispensable sur l’échelle d’analyse des réseaux 

 

A s’en tenir à l’échelle archéologique les vestiges linéaires semblent très mobiles. Il est même à craindre selon G. Chouquer que cette évidente mobilité des structures archéologiques ne soit appelée comme argument pour nier les permanences qui se jouent à un autre niveau, en raison même de la matérialité de l’objet archéologique qui lui donne un statut estimé supérieur à la forme (CHOUQUER, 1997a, p.15).

            Cependant, dès qu’on change d’échelle et qu’on étudie les formes à l’aune du terroir ou de la micro-région c’est au contraire l’impression de pérennité qui l’emporte. Toutes les recherches sur les systèmes spatiaux le montrent. Ce changement d’échelles (multi-scalarité) dans l’étude des réseaux est fondamental en morphologie car on passe toujours d’une échelle à l’autre, dans le cas idéal (comme sur le TGV Méditerranée) du macroscopique au microscopique. Le niveau supérieur est celui du réseau parcellaire dans son organisation globale, à l’échelle de la région. Puis vient le niveau des unités de paysage (versants, basses plaines alluviales ou hautes terrasses) et enfin le niveau du tronçon de voie et de fossé qui permet d’étudier la structure fossoyée en elle-même et de travailler sur la matérialisation du réseau, sur sa fonction et sa datation. Le travail de microstratigraphie que l’on effectue sur la coupe du fossé permet de déterminer quant à lui les rythmes de fonctionnement du fossé et par conséquent ceux du réseau. Enfin, chaque unité stratigraphique peut faire l’objet d’un prélévement afin de pouvoir effectuer une analyse microscopique des restes végétaux ou malacologiques piégés dans le fossé (JUNG, 1999, p.19).

Ce changement d’échelle s’exprime aussi par un changement de la forme car les formes du paysage ne sont pas autosimilaires c'est-à-dire qu’elles ne conservent pas la même structure géométrique selon l’échelle à laquelle on les étudie mais au contraire « à petite échelle tel paysage sera plutôt exprimé par une forme effective arborescente, radiale, quadrillée, ou composite, alors qu’à grande échelle, la forme géométrique peut être différente. » (CHOUQUER, 2000a, p.143). De même, à l’échelle du quartier de culture la forme peut apparaître régulière alors qu’elle est beaucoup plus diversifiée à petite échelle. La dimension spatiale du réseau est donc sans cesse conditionnée par les conditions de l’observation et son contenu varie de ce fait constamment : « Les objets ne sont jamais autosimilaires en eux-mêmes mais par rapport à l’échelle donnée de leur observation. » (Ib.)

 

L’échelle d’analyse temporelle ne peut quant à elle se résumer à une lecture périodisée d’où la nécessité de travailler sur une échelle de temps long. L’étude des formes du paysage ne peut en effet être envisagée que dans une perspective diachronique ce que représente d’ailleurs la méthode de travail du morphologue qui tente de comprendre la constitution du paysage actuel à partir de documents planimétriques contemporains. Les réseaux de formation étant des créations pluri-millénaire il convient obligatoirement de les étudier dans la longue durée.

 

 

 

 

13.        Le problème de la mise en réseau des formes du paysage

13.1.        Du discontinu au réseau : l’identification des bifurcations et des seuils morphologiques :

            Le questionnement sur la mise en réseau des formes du paysage, c'est-à-dire sur la genèse des paysages, repose sur l’étude du passage du ponctuel au continu.

            Pour étudier ce moment où les formes se structurent en réseaux, G. Chouquer propose d’adapter les notions utilisées par les mathématiciens et les physiciens depuis les années 1950 pour la définition des structures en réseau. Pour qualifier la mise en réseau, ils font appel aux métaphores d’îles et de continents. Les « îles » correspondent aux régions isolées du monde extérieur et les « continents » désignent les réseaux qui existent dès lors qu’il y a un niveau suffisant de relations entre les îles. Cette distinction se trouve être particulièrement adaptée à la lecture des réseaux de formes car l’information sur les paysages anciens se présente en effet à nous sous la forme d’îles compte-tenu du hasard de la conservation et des conditions de lecture (régressive). De plus, il s’agit d’un langage neutre qui permet de substituer au langage historique qui parle des formes uniquement sous l’angle de la dimension temporelle et périodisée alors que les formes ne sont justement pas périodisées.

            La théorie de la percolation propose un modèle pour appréhender le passage des îles à un état « continentalisé » en définissant des valeurs seuils à partir desquelles les îles se rejoignent pour former un continent (Cf. Fig. 16). Il est donc particulièrement intéressant dans le cadre d’une réflexion morphologique de transférer ce modèle afin de conceptualiser la transition vers la mise en réseau des formes du paysage. La « transition de percolation », établie par le mathématicien Hammersley, est fondée sur le problème de la transmission d’une information : au-dessous d’un certain seuil, l’information reste confinée dans les îles et au-dessus de ce seuil, l’information « percole » c'est-à-dire qu’elle se transmet à l’ensemble du système. Hammersley estime qu’à 30% de connections rompues le continent reste net, qu’à 50% on est à son seuil de disparition et qu’à 70% de connections rompues il ne reste plus que des îles finies (CHOUQUER, 2000a, p.135). Ce modèle n’est évidemment pas transposable tel quel étant donné que le morphologue du paysage ancien travaille sur des données déjà tronquées et à partir de sources non contemporaines de la réalité étudiée. G. Chouquer propose donc une adaptation de ces seuils pour l’étude de la centuriation romaine en abaissant nettement le seuil de lisibilité du continent : ainsi, un réseau centurié disparu dont on aurait 30% des connections serait estimé bien conservé et on pourrait admettre l’existence d’un réseau centurié à partir de 10% de connections conservées (Ib.). Mais en dehors du cas très particulier de la centuriation, il semble difficile de définir un seuil de probabilité statistique pour les réseaux de formes et il sera toujours impossible de donner par cette théorie la date et le pourquoi de la naissance du réseau. Cependant, l’organisation en réseau peut être envisagée d’une façon similaire, c'est-à-dire comme un problème de communication et de diffusion de l’information dans un milieu composé d’éléments hétérogènes mais manifestant un comportement homogène à un niveau global (système).

 

Le moment où l’on passe de l'état flottant à l’état de réseau correspond à ce que G. Chouquer appelle un « seuil morphologique » lié à une bifurcation de l’histoire du morpho-système qu’on ne connaît pas toujours (CHOUQUER, 2000a, p.150). C’est pourquoi il propose d’appeler « bifurcation morphologique » l’accident de l’histoire du morpho-système qui provoque le passage à un état continentalisé et « seuil morphologique » sa transcription spatiale. La notion d’ « hystérésis morphologique » ou « temps de latence » permet de rendre compte de cette distinction entre la bifurcation et le seuil morphologiques. En effet, elle désigne le temps de réponse variable entre un phénomène et ses effets sur le parcellaire. Ce sont les géographes et les écologues qui ont formalisé avec le concept d’hystérésis écologique ce décalage entre une cause et ses effets en raison d’un effet d’inertie. Ainsi, il y a hystérésis morphologique entre la décision d’instaurer une centuriation – la bifurcation –  et la lente réification de la matrice dans le paysage – le seuil morphologique – (Ib.). Dans un premier temps, il n’est donc pas utile de savoir que le seuil morphologique se rapporte à une donnée historique pour le repérer et l’étudier. Par contre, dans un second temps, la corrélation de l’étude avec des données historiques s’avère nécessaire pour pouvoir interpréter le phénomène de mise en réseau. Ainsi, les antiquisants s’intéresseront à la part de la centuriation romaine dans le processus de mise en réseau. Cette façon de procéder est fondamentalement différente de la démarche morpho-historique qui part de l’état historique plutôt que de la réalité spatiale et qui projette de manière mécanique sur l’espace un modèle formel de référence, celui de la centuriation selon les textes gromatiques (Ib., p.115).

 

Cette nouvelle façon de concevoir le problème, sans modèle historique préconçu, permet d’envisager la possibilité d’existence de réseaux à la protohistoire, et plus seulement lors de la période gallo-romaine comme cela a été le cas jusqu’à présent. En effet, selon l’approche morpho-historique, puisque l’on ne connaissait pas de modèle de mise en réseau des formes agraires pour la protohistoire, ces sociétés ne connaissaient donc que le ponctuel, l’inorganisé et le non-relié. Or comme le rappelle G. Chouquer aucun espace ne peut être occupé sans l’existence d’axes fondamentaux (chemins) qui en permettent la structuration. Ainsi, il devient intenable de soutenir que les sociétés protohistoriques, ou du haut Moyen Age d’ailleurs, ne connaissaient pas de mise en réseau de leurs formes, y compris en dehors des planifications volontaires (CHOUQUER, 2000a, p.135). Par contre on peut reconnaître que l’on a pas, pour l’instant, les moyens, archéologiquement et morphologiquement, d’étudier un réseau gaulois ce qui ne veut pas dire qu’il n’a pu exister. En effet, le problème de la taphonomie demande de considérer cette question avec prudence. L’enfouissement partiel d’une partie d’un réseau peut conduire à des interprétations fausses car il est difficile de savoir si l’on est en présence de véritables « îles » ou d’un continent dont tous les linéaments n’apparaissent pas. De plus, même si les réseaux de formation étudiés morphologiquement et confrontés avec des données archéologiques semblent avoir connu un moment important de leur histoire à la période gauloise, ils ne sont pas pour autant des réseaux gaulois : ils ressortent aussi à d’autres périodes et avant tout d’une évolution pluri-millénaire.

13.2.        L’importance des réseaux routiers dans la structuration des formes en réseaux :

Les réseaux routiers ont joué un rôle important dans la constitution des formes du paysage en réseau. Ainsi, G. Chouquer a montré dans le Finage jurassien que la structuration profonde de l’espace s’était réalisée à partir du réseau pérenne de voies et de chemins (Cf. Fig. 17) : « Cette trame, qui ne répond pas à une réalité historique datée, offre le cadre de la forme, à la fois diachronique et uchronique, source d’effet de structure particulièrement pérenne (diachronie) et de potentialités (uchronie) dont on mesure quelquefois les effets dans les réaménagements ultérieurs. » (CHOUQUER, 2000a, p.138). De même, Claire Marchand, parce qu’elle s’est intéressée dans sa thèse à l’organisation des formes du paysage dans le Gâtinais oriental, a mis en œuvre une étude du réseau viaire qui représente selon elle un des niveaux essentiels dans l’organisation des formes et qui est étroitement articulé avec le réseau parcellaire, mais de manière plus subtile que sur le mode de la simple dépendance des formes parcellaires aux voies (MARCHAND, 1997, p.66).

Pour mettre en évidence cet effet de structure orchestré par les voies, tous deux se sont appuyés sur la méthodologie d’analyse des réseaux routiers mise au point par Eric Vion en 1989. Celui-ci, contrairement aux démarches traditionnelles étudiant les voies anciennes à partir de leurs mentions dans les textes, des toponymes, des milliaires et à partir de la compilation de découvertes rares et ponctuelles de tronçons archéologiques, propose une analyse de type morphologique qui consiste à étudier le réseau routier (tracés et itinéraires) dans son ensemble à partir de son état actuel tel qu’il est figuré sur les cartes contemporaines mais aussi sur les cartes anciennes. Il démontre donc, tout comme pour les parcellaires, que les réseaux routiers sont dépositaires d’une longue histoire et sont constitués de différentes strates historiques à interpréter (JUNG, 1998, p.153). Pour ce faire, il sélectionne les tracés des routes et chemins qui convergent vers les villages et les villes et fait apparaître des axes qui ne convergent pas et qui constituent donc des anomalies viaires. Il sélectionne dans un second temps ces anomalies et, en les reliant, il obtient la carte d’un réseau routier régional qui structure globalement l’espace avec plus ou moins de régularité selon l’oro-hydrographie existante et qui serait tombé en partie en désuétude. Parallèlement, il met au point une étude des pôles par tri numérique : les carrefours de 5 à 7 branches mettent en évidence des réseaux routiers locaux et les carrefours de plus de 8 branches découvrent les structures régionales et supra-régionales (MARCHAND, 2000). Dans un second temps, il réalise une étude archivistique poussée et rigoureuse des mentions historiques pour valider sa démarche et montrer que « la forme est elle-même source d’information historique » (VION, 1989, p.81, cité par MARCHAND, 2000).

La conséquence de cette méthodologie novatrice est d’inscrire dorénavant l’interprétation dans un contexte spatial (les segments s’inscrivent dans un ensemble cohérent, un « réseau routier » au sens plein) et l’analyse régressive du réseau permet de déceler une chronologie sinon absolue, du moins relative (MARCHAND, 1997, p.66). Il y a donc une parenté évidente de perspective et de méthodologie avec la démarche de la morphologie dynamique qui repose sur une conception spatiale et dynamique également mais sur les réseaux parcellaires[19]. Signalons toutefois que si cette démarche est riche de perspectives, elle comporte, comme toute méthodologie, des limites. En particulier, l’analyse est très dépendante des sources modernes (les cartes anciennes ne remontent pas au-delà sauf exceptions) et peut donc se révéler insuffisante et peu fiable pour l’étude des périodes plus anciennes. La source de base de ce travail, les cartes topographiques contemporaines, ne prennent en effet pas en compte des chemins qui ont pu disparaître ou qui, en raison de leur statut modeste, ne sont pas figurés (Ib.). Enfin, l’étude des archives ne permet pas de remonter au-delà du Moyen Age classique le plus souvent ce qui axe fortement l’analyse sur le réseau routier médiéval alors que les périodes les plus anciennes sont très peu renseignées (JUNG, 1998, p.153). Le problème de la datation du réseau viaire est donc particulièrement délicat en l’absence de nombreuses données archéologiques. En effet, un village qu’on l’on croit médiéval peut très bien être d’origine antique sans que nous le sachions ce qui fausse l’interprétation que l’on en donne par rapport au réseau viaire. Dans le cas d’une étude morphologique il faut donc faire très attention à ne pas tomber dans une vision morpho-historique rigide et penser pouvoir identifier le réseau de chaque période si l’on a pas fait auparavant une étude approfondie des archives et si la carte archéologique est mal renseignée. Il est en effet plus pratique de disposer d’une carte archéologique bien documentée afin de proposer des hypothèses de datation pertinentes et fiables, même si cela n’écartent bien évidemment pas toutes les approximations.

 

Il convient donc, à partir de cette méthode féconde, d’étudier le rapport entre la morphologie des réseaux routiers et la morphologie parcellaire pour mettre en évidence le rôle du réseau routier dans la pérennisation du réseau parcellaire. Il faut pour cela rechercher la structure routière locale qui explique le mode de création des unités parcellaires intermédiaires, comme les quartiers et les masses parcellaires (et non la parcellisation de détail qui répond le plus souvent à d’autres impératifs). C’est ce qu’a réalisé G. Chouquer dans l’Oscheret où nous avons vu plus haut que la voie Traversaine gauloise a été l’axe principal du découpage agraire (Cf. Fig. 10). De même, rappelons pour mémoire les réseaux « linéaires » mis en évidence par S. Robert et qui pour certains s’étendent sur plusieurs kilomètres – Cf. Fig. 13 (Cf. 2ème partie, Chap.3, 2.4.).

13.3.        La mise en réseau : un processus inévitable :

13.3.1.              Un phénomène observable partout :

Le processus de mise en réseau représente une phase inévitable de l’histoire des formes et de l’évolution de la pratique de l’espace par les sociétés. Il n’y a en effet qu’à regarder une carte topographique ou le cadastre napoléonien pour se rendre compte que tout l’espace est aujourd’hui mis en réseau sous une forme très achevée résultant de l’histoire du morpho-système. Cette évolution de la maîtrise de l’espace par les sociétés rejoint la notion géographique de « pavage ». Mais elle n’a pas été le fruit d’une volonté consciente car ces réseaux de formes sont pour l’essentiel des produits dont les formes ont été pensées par les hommes mais dont le résultat final n’a pas été prévu en tant que tel (auto-organisation) : « Tout se passe – dans la plupart des cas où la régularisation des formes est résultante et non planifiée au préalable –, comme si existait un processus conduisant vers un état final imprévisible mais inévitable, qui tire l’évolution des formes vers un état d’équilibre du système. Cet état d’équilibre est un compromis durable entre des éléments réguliers et d’autres qui le sont moins. » (CHOUQUER, 2000a).

Cependant, cette « finalisation de l’occupation » ne signifie pas impossibilité de retour à un état d’îles. Celui-ci est tout à fait envisageable, et de nombreux exemples le montrent, par les abandons de parcelles, les colmatages de fossés, un ensauvagement de certains espaces, etc. Par contre ce retour ne pourra être et n’a jamais été absolument identique à l’état antérieur (Ib.).

13.3.2.              Hypothèses pour une histoire de la mise en réseau des formes :

            G. Chouquer propose, à partir des principes qu’il a énoncé et des voies de réflexion qu’il a ouvertes, des éléments d’une histoire de la mise en réseau du paysage qui échappe à la schématisation et qui se fonde sur une dialectique de la complexité dont il formule les hypothèses de base suivantes (CHOUQUER, 2000a, pp.151-152) :

-         Une première bifurcation morphologique marquant l’organisation des formes en réseau pourrait correspondre à l’émergence de grandes lignes directrices constituées par des itinéraires eux-mêmes constitués par des faisceaux de chemins imprimant dans l’espace des orientations majeures. Ces itinéraires doivent avoir connu une relative stabilité pour pouvoir jouer un rôle structurant (morphogénétique) du réseau en influençant le maillage par attirance et isoclinaison. Parallèlement à cette mise en place de grands axes, s’établissent des îlots de maillage ponctuels liés à l’occupation et à la mise en valeur du sol mais dont on a du mal à percevoir l’organisation.

 

-         La seconde bifurcation correspondrait à l’émergence du réseau en tant que tel à la protohistoire à partir des éléments déjà apparus lors de la précédente bifurcation. Les parcellaires protohistoriques, ont donc pu connaître des formes abouties de mise en réseau contrairement à ce qui était affirmé jusqu’à présent. En effet, la modification des formes de l’occupation du sol durant la protohistoire constitue sans doute l’un des événements qui va permettre de franchir le seuil de mise en réseau en mettant en relation les éléments. La régularisation des formes des habitats et des parcellaires sur les sites des fermes indigènes[20] et la densification de l’occupation et de l’exploitation du sol que l’on observe particulièrement à partir de la seconde moitié du IIe siècle av. J.-C. témoignent de cette modification (CHOUQUER, 1996b, p.202). G. Chouquer propose plusieurs directions de recherche permettant peut-être de rendre compte de ces mutations et tout d’abord la nécessité de structurer la production et les échanges par la création d’un réseau de grandes voies commerçantes. Le deuxième élément serait la nécessité de mettre en valeur de nouvelles terres ou d’organiser différemment celles déjà occupées (conquête des basses terres et drainage) (Ib., p.205). Ces premiers réseaux sont en effet certainement à mettre en relation avec l’évolution des techniques dans l’agriculture et l’élevage à la période de La Tène qui a engendré une exploitation intensive des sols et partant des modifications d’ordre économique et social[21] qui se traduisent au sol par la fixation de l’habitat et du parcellaire (MARCHAND, 2000, p.78). Une trame antique (au sens large) complexe se constitue donc sur plusieurs millénaires et sert de base à l’élaboration des formes ultérieures.

Mais, malgré ces connaissances, on connaît toujours peu de choses sur ces réseaux qui se mettent véritablement en place à la fin de la protohistoire et en particulier sur les conditions de leur mise en place. Il reste donc a définir si la densification s’est effectuée par extension progressive du parcellaire à partir des formes déjà présentes et/ou par multiplication des points d’occupation qui ont fini par se rejoindre. De plus, la matérialité de ces réseaux cohérents à l’Age du Fer ne semble pas vraiment démontrée dans l’état actuel des recherches, sauf peut-être dans l’Oscheret.

 

-         L’époque romaine a, dans des proportions variables, retouché cette trame de base protohistorique, par des formes de planification étendues ou très locales, accroissant l’effet de réseau. Mais dès cette époque les pôles du paysage sont signalés par des réseaux radiaux.

 

-         Il s’opère après l’Antiquité une nouvelle mise en réseau dépendant à des degrés variables de la trame antique précédente. C’est une nouvelle trame généralement quadrillée, quelques fois plus confuse dans ses lignes et ses orientations, mais quelques fois plus régulière comme dans les grandes plaines, toujours souple, qui marque le pavage progressif et complet des zones ouvertes par des masses parcellaires de taille diverse.

 

-         Sur cette trame quadrillée, empruntant ou non les lignes et orientations antiques, des polarités, nouvelles ou anciennes, déterminent des réseaux de communication radiale.

 

-         Puis de nouvelles planifications interviennent pour permettre des lotissements (bastides, villeneuves) ou selon des formes plus diffuses dans le cadre de réseaux organiques. Se détachent aussi des aménagements plus locaux produits par des églises et des châteaux, créateurs d’entités parcellaires incluses dans la trame plus générale du parcellaire. La nouvelle carte viaire et parcellaire devient donc radio-quadrillée pour l’essentiel.

 

-         Enfin, les aménagements modernes ajoutent de nouveaux îlots de planification (résorption de marais, créations de villages) mais sans pour autant changer la trame de base.

 

 

14.        Les réseaux de formes sont des systèmes complexes auto-organisés[22] 

 

Nous ne percevons les réseaux de formes que par le résultat de leur organisation, sur les cartes et photographies aériennes, c’est-à-dire une forme stable que l’on appelle la structure, mais dont la fixité n’est qu’apparente puisque cette organisation en réseau est le produit d’un processus d’interactions entre les composantes du paysage. La démarche systémique convient donc parfaitement pour appréhender cet objet dynamique et auto-organisé et pour poser le problème du processus de mise en réseau des formes. L’étude de ces réseaux en tant que systèmes complexes auto-organisés permet ainsi de prendre en compte leur dynamique particulière fondée sur des propriétés organisationnelles spécifiques et de comprendre les processus de leur formation, de leur transformation et de leur impact sur la formation des autres formes (MARCHAND, 2001).

14.1.        La résilience des formes du paysage :

G. Chouquer reprend du projet Archaeomedes le terme de résilience[23] pour exprimer la capacité d’une structure (en l’occurrence les réseaux de formes) à absorber les chocs, à intégrer les changements sans être perturbée ou dégradée et il propose d’en faire un concept clé de la morphologie dynamique : « Un réseau viaire et parcellaire dont la structure ne change pas fondamentalement sur une longue période, et qui absorbe les changements de l’habitat, des activités et de la structure foncière, tout en gardant sa forme d’ensemble, sera affectée d’une réelle résilience. (…) c’est ainsi qu’on est conduit à parler de stabilité dans le changement. » (CHOUQUER, 2000a, p.56).

L’étude des formes du paysage menée dans le cadre de l’A85 sous la direction de G. Chouquer et Nathalie Carcaud a permis de formuler et de définir cette notion. En comparant les données de fouilles d’habitats et de parcellaires avec les données morphologiques qui avaient mis en évidence l’existence de deux principaux réseaux quadrillés souples, Baugeois 0° et Baugeois 20° (Cf. Fig. 12), les chercheurs se sont rendus compte qu’aucune orientation parcellaire ou forme parcellaire ne ressortissait à une période en particulier (sauf exception circonscrite bien sûr). En effet, les fouilles ont donné un large éventail de « datations » de l’Age du Fer à l’époque moderne alors que les formes présentaient des orientations assez nettes, organisées en réseaux distincts. Il n’était donc plus possible de raisonner sur le classement stratigraphique des orientations et des formes parcellaires et les chercheurs durent réfléchir sur la mise en place d’une trame de base composée de formes diverses issues de périodes différentes.

Les datations révélant une permanence des orientations depuis la fin de la protohistoire constituaient une donnée majeure et validaient l’efficacité de l’analyse des formes. La mise au jour de vestiges orientés comme les deux réseaux parcellaires du Baugeois démontrait en effet que les morphologues avaient eu raison de constater l’existence de ces deux trames ainsi que d’avoir pensé qu’elles étaient d’origine pré-médiévale. Ils ont également mis en évidence l’importance du rôle des éléments « naturels » dans la genèse et dynamique de ces réseaux. Ces réseaux apparaissaient donc comme la résultante d’une construction pluri-millénaire non conçue par une société donnée à une époque donnée. Les fouilles archéologiques révélaient en effet non pas la datation de telle ou telle forme mais la signature de faits morphologiques organisés par et dans un réseau grâce à son « pouvoir » de résilience (Ib., p.57). L’opération TGV Méditerranée a démontré par les nombreux exemples de pérennité des formes grâce à leur résilience (encore une fois la coupe des Malalones en est l’exemple le plus frappant, Cf. Fig. 3) la validité de cette notion pour expliquer l’évolution des réseaux de formes.

Ces deux études novatrices, sur l’A85 et sur le TGV Méditerranée, conviaient donc les chercheurs à abandonner tout schématisme dans l’approche des formes spatiales, c'est-à-dire à abandonner la notion de paysage-palimpseste mise en œuvre par Raymond Chevallier en 1976 et qui réduisait les formes à une stratigraphie occultante de traces fossilisées (Cf. 3ème partie, Chap.3, 1.2.). De même, G. Chouquer insiste sur le fait que, compte-tenu de cette résilience inhérente aux réseaux de formes, il ne faut plus poser la question de leur étude en termes de genèse « ce qui conduit à chercher un événement fondateur et donc à surinterpréter (…) c’est en terme de dynamique et de résilience qu’il faut travailler. » (CHOUQUER, 2000a, p.57).

            Cette résilience est animée par des permanences mais aussi par des changements, une réorganisation incessante du réseau, qui expliquent que la trame puisse perdurer dans le temps et l’espace.

14.2.        La réorganisation permanente des réseaux : entre stabilité structurelle et dynamique des changements :

La mise en réseau des formes est un processus de transformation par lequel des éléments hétérogènes sont intégrés à un tout organisé : le processus d’organisation « transforme une diversité séparée en une forme globale » (E. Morin, 1977, cité par MARCHAND, 2001, p.155). Cette mise en réseau correspond aussi à un processus de création inhérent à sa capacité d’auto-organisation : « Le réseau est à la fois le résultat et le processus, une organisation récursive générant les éléments nécessaires à sa propre génération, produisant malgré et par les déséquilibres, les diversités, les changements, une certaine forme de stabilité. » (Ib.). La notion de stabilité structurelle n’est donc pas contradictoire avec la notion de changement : « La stabilité structurelle des réseaux ne signifie pas inertie mais repose au contraire sur une dynamique récursive, sur des changements et des réorganisations permanentes. » (Ib.). En effet, l’évolution du réseau est double et repose sur sa capacité à générer les éléments nécessaires à sa régénération par reproduction d’éléments déjà existants (phénomène de redondance) et par intégration d’éléments différents (phénomène de diversification), deux phénomènes intimement liés : « sous l’effet déclencheur du bruit, une complexification informationnelle transforme la redondance en variété, et cette variété se trouve inscrite et intégrée aussitôt dans le phénomène de répétition et devient alors redondance. » (Ib., p.158).

Ces questions de changements et de stabilité sont fondamentales car elles sont au cœur du processus de mise en réseau des formes et de leur organisation. Celui-ci est en effet, à la fois morphostatique, c'est-à-dire moteur de la permanence du système dans sa forme et son existence, et morphogénétique, transformant le changement en forme ce qui permet au réseau de maintenir son identité tout en se transformant.

14.2.1.              Mémoire des réseaux, redondance et morphogènes :

            Pour expliquer le phénomène de pérennité des réseaux de formes dans le temps long et l’espace malgré les perturbations externes, il faut supposer l’existence de processus internes de « résistance » qui agissent pour maintenir l’état stationnaire du réseau dans sa morphologie globale. Ceux-ci s’adaptent aux aléas extérieurs par des fluctuations qui compensent la dégradation du système en remplaçant les composants perdus. Le réseau est donc réparateur mais aussi producteur puisque c’est lui qui produit ses propres composants : « La résistance aux aléas repose sur cette dynamique d’auto-réparation et donc d’auto-production par le renouvellement de ses composants. » (MARCHAND, 2001, p.156).

         Claire Marchand envisage cette résilience du réseau comme un processus interne d’information et de mémorisation et, tout comme dans la théorie de percolation, la durabilité du réseau s’effectue en fonction de la transmission de l’information entre les îles. Le réseau possède en effet une mémoire et maintient grâce à elle son identité et son existence par une orientation constante, un taux de maillage et une extension minimale. Cette capacité de mémorisation des formes repose selon C. Marchand sur des phénomènes liés à l’asynchronie des changements – « tous les changements ne se produisent pas en même temps et les différents éléments ne se modifient pas tous à la même vitesse » – et à la forme réticulaire qui parce qu’elle n’est pas centrée peut accepter plus facilement les destructions ponctuelles (Ib., p.159).

Cependant, l’efficacité du processus de mémorisation repose sur l’existence d’une quantité suffisante d’éléments susceptibles de conserver et de diffuser l’information (les taux de connexion dans la théorie de percolation), sur la diversité des éléments permettant de faire passer le même message de façon différente, et sur la capacité de chaque élément à conserver et diffuser l’information (en particulier les éléments viaires régionaux). C. Marchand parle de « redondance de l’information » pour caractériser la diversité des éléments capables de diffuser l’information. Celle-ci, parce qu’elle représente un stockage de l’information, peut constamment être utilisée mais doit pour ce faire être réalimentée afin de maintenir un taux minimum d’informations à diffuser lors de perturbations. Plus la redondance est quantitativement importante et diversifiée et plus elle permet d’augmenter le nombre de possibilités de transmission ainsi que leur qualité. A l’inverse, sans redondance initiale suffisante, les éléments nouveaux ne seront que désordonnés et non intégrés.

 

Ces redondances se situent le plus souvent au niveau parcellaire dans les îlots formés en réseaux, au niveau des connections entre les voies et les formes parcellaires et au niveau des relations entre les formes naturelles et anthropiques.

Mais c’est au niveau des éléments viaires et en particulier du système viaire régional (sous-système du morpho-système) que se situent les plus fortes redondances, même s’il y a pu y avoir hystérésis morphologique dans la transmission de l’information mémorisée. La continuité du système viaire dans le temps semble en effet avoir été un phénomène majeur dans de nombreuses régions expliquant la stabilité des grands réseaux et leur résistance face aux petites perturbations (variations d’orientation, multiplicité des tracés pour un même itinéraire avant leur fixation définitive). Pour C. Marchand cette importance de la pérennité des itinéraires est tout d’abord à corréler avec le rôle et le poids économique des centres d’habitat mis en relation. Le rapport entre la voirie et l’habitat est en effet interactif puisque l’importance du second va renforcer les itinéraires qui vont eux-mêmes contribuer à renforcer l’importance économique des habitats reliés.

Cette pérennité des voies est aussi à mettre en relation avec leur caractère multifonctionnel qui offre de multiples possibilités de réinvestissements dans le temps. Ainsi, les axes viaires peuvent perdurer en gardant la même fonction (voie) ou en modifiant leur fonction mais en gardant le tracé (voie transformée en limite parcellaire ou chemin d’exploitation rurale par exemple).

Cette capacité importante des formes viaires à perdurer est d’autant plus intéressante pour l’étude des réseaux de formes que ce sont elles qui constituent généralement les grandes lignes qui donnent aux réseaux leur orientation et leur extension. En effet, de par leur forme linéaire, leur « contenu informationnel » est conservé sur une distance assez grande et la zone de diffusion potentielle de cette information est donc agrandie d’autant. De plus, la multiplicité des tracés à peu près parallèles qui ont précédé la fixation d’un itinéraire contribue à renforcer cette zone de diffusion et ce particulièrement pour les réseaux linéaires. Par contre, pour les réseaux « surfaciques » il est nécessaire qu’il y a ait plus d’éléments viaires, et parcellaires, pour transmettre l’information et la relayer dans l’espace.

Mais cette « solidité » spatio-temporelle du réseau viaire peut constituer en retour un élément de fragilité du réseau. En effet, dans la mesure où un axe viaire sert d’appui aux autres formes et assure la pérennité spatio-temporelle du réseau, sa disparition peut mettre en péril l’existence même du réseau. C’est le risque principal pour les réseaux linéaires dont la redondance de l’information est assurée essentiellement par l’axe viaire qui informe le réseau, contrairement aux réseaux « surfaciques » pour lesquels l’information est susceptible d’être mémorisée et transmise par un plus grand nombre de linéaments qui pourront ainsi compenser la défaillance éventuelle de certains éléments. D’où l’intérêt pour les réseaux d’assurer leur « survie » en multipliant les voies de transmission de l’information.

 

Ces éléments de redondance importants sont dits morphogénétiques car les morphogènes (terme proposé par François Favory) sont des « linéaments paysagers qui exercent une influence persistante sur les formes, bien au-delà de leur époque de création et de fonctionnement. Ils sont au cœur du processus de pérennité tout en étant sources de mobilité. » (CHOUQUER, 1997a, p.21). Des éléments viaires comme nous venons de le voir, mais aussi des éléments paysagers d’origine naturelle peuvent jouer ce rôle. Ainsi, et par exemple, un chemin antique mis en place dans le cadre d’une centuriation et sur lequel s’appuient des limites parcellaires isoclines peut rester une réalité constituante du paysage même après l’abandon de la centuriation et du parcellaire qui l’entourait. Bien plus tard, lors d’une réoccupation agricole un nouveau parcellaire peut prendre appui sur cet axe et en respecter l’orientation. On aurait donc un axe morphogénétique assurant la pérennité d’une orientation d’origine antique dans un parcellaire qui ne l’est pas (CHOUQUER, 2000a p.149).

14.2.2.              L’intégration des variétés issues des perturbations comme facteur de pérennité des réseaux de formes :

            Les réseaux de formes sont des systèmes qui évoluent et qui se pérennisent également par l’intégration d’éléments extérieurs que l’on désigne par le terme de « variétés ».

L’accroissement de ces variétés issues des perturbations entraîne au niveau microscopique des changements dans les éléments viaires et parcellaires et au niveau macroscopique des changements de la structure réticulaire globale. Au niveau microscopique elles peuvent résulter de l’intégration de formes nouvelles, de la transformation par modification de formes qui n’étaient pas intégrées dans le réseau et qui après modification seront assimilées (par exemple à la suite d’un remembrement) ou par un réinvestissement de la forme et/ou de sa fonction (route ancienne réutilisée comme route moderne, ou encore réinvestie comme limite parcellaire, etc.). Les deux niveaux ainsi définis, microscopique et macroscopique, sont interdépendants et les modifications de l’un rétroagissent sur l’autre. Par exemple, les effets destructeurs des perturbations au niveau microscopique peuvent constituer des facteurs de diversité au niveau macroscopique.

L’adaptation du réseau à ces destructions se traduit par la formation de caractères morphologiques divers tout en maintenant son identité globale. Claire Marchand a distingué plusieurs types d’adaptation qu’elle synthétise dans un schéma typologique mais qui sont évidemment toujours en interaction et qui ne sont pas figés puisqu’ils ne correspondent qu’à un état particulier du réseau à un moment de son histoire (Cf. Fig. 18) :

-         par enchevêtrement lorsque les lignes du réseau s’entremêlent à celles des autres formes (cohabitation des réseaux sur un même espace sans prédominance) ;

-         par zonage lorsque le réseau occupe principalement des secteurs d’influence plus prononcée (par exemple, les réseaux linéaires qui se développent le long d’un alignement mais pas de manière ample sur la largeur) ;

-         par ajours lorsque le réseau se diffuse relativement uniformément mais est ponctuellement ajouré par des formes plus circonscrites (« trous ») ;

-         par distorsion lorsque le réseau s’adapte au relief ou à la forme d’un cours d’eau par exemple.

 

            L’intégration de ces différences dans et par le réseau n’est pas un facteur d’affaiblissement du réseau mais au contraire lui permet de se maintenir plus facilement en s’assouplissant. Ces variétés constituent donc des éléments essentiels et indispensables de son évolution. Ainsi, même si les destructions ne peuvent jouer un rôle bénéfique que s’il y a maintient d’un taux de connectivité suffisant entre les éléments du réseau, dans le même temps, ces perturbations permettent au réseau d’être moins rigide et d’accepter plus facilement les transformations en diminuant cette connectivité. La diversité du réseau favorise ainsi la diversité des réponses possibles aux perturbations extérieures qui favorise en retour la diversité du réseau et ainsi de suite. Cette diversité résulte de l’histoire morphologique du réseau, c'est-à-dire « du jeu permanent entre une mémoire qui conserve la trace des événements passés et les changements qui vont nourrir cette mémoire et constituer le moteur de l’évolution. » (MARCHAND, 2001, p.160).

 

 

15.        L’apport des données archéologiques : matérialité, fonction et datation des réseaux de formes 

 

Depuis le développement important de l’archéologie de sauvetage, la recherche sur les parcellaires bénéficie d’un apport considérable de données archéologiques. L’intérêt principal de l’archéologie dans une étude de morphologie est d’apporter des informations sur la matérialité des réseaux (modelé des formes, fonction du réseau), sur la chronologie et de multiplier les observations sur la conservation des formes dans le temps, leur résilience. Cependant, le traitement de cette information reste délicat et doit, comme pour les données issues de l’analyse morphologique et des textes, faire l’objet d’une approche critique.

15.1.        Formes du paysage et traces archéologiques : une relation non-linéaire :

L’archéologie, comme la prospection aérienne d’ailleurs, permet de retrouver les formes d’organisation spatiale qui n’apparaissent plus sur les cartes mais qui subsistent sous forme fossile dans le paysage. Elle renvoie dans ce cas à des éléments bien individualisés et localisés, très ponctuellement, qui ont eu une fonction et un modelé à un temps « t » et qui ont été scellés après leur utilisation. Au contraire, la morphologie dynamique s’attache à comprendre des processus, celui des formes dans le temps et l’espace (ROBERT, 2001, p.30). C’est dans cette distinction entre forme et modelé que réside la grande différence entre la démarche archéologique et la démarche morphologique. Mais cette distinction est un fait relativement récent et pendant longtemps le modelé, ou « trace », et la forme ont entretenu une certaine confusion (Ib.).

En effet, depuis la formulation de la loi de persistance du plan par l’urbaniste Lavedan au début du siècle, trace et forme se sont confondues en une seule et même réalité à cause de l’implicite véhiculé par cette loi : « le lien matériel ou humain direct serait le vecteur de la conservation des formes » (Ib.). Ce postulat se situe effectivement dans une logique de trace et explique que les maisons soient toujours reconstruites au même endroit parce que le propriétaire en a le souvenir ou parce qu’il en reste des traces. Dans les années 1970, Pierre Pinon, qui a tenté lui aussi d’expliquer le mécanisme de conservation des formes, s’appuie encore sur ce même principe (Ib.). On est donc toujours dans un temps linéaire où le lien entre la forme actuelle et la forme passée réside dans son vestige ou son souvenir. En archéologie aussi la trace est souvent recherchée uniquement dans son modelé, matérialisé et daté, et « toutes les disciplines mises au service de la recherche de cette trace sont alors jugées en fonction des données de terrain qui au final statuent sur la présence/absence de la trace et sur sa prise en compte dans le champ archéologique » (Ib., p.31). Cela correspond en fait à une démarche de carto- et photo-interprétation, c’est-à-dire une démarche de prospection au service de l’archéologie.

Or les récentes observations réalisées en archéo-morphologie montrent que la relation trace/forme n’est pas linéaire ni aussi simple. On constate en effet des cas de hiatus entre la manifestation matérielle de la trace et la forme qui elle persiste ; des cas de déplacement de limite entre la forme et la trace ; et des cas de forme sans trace parce que toute limite spatiale n’est pas forcément matérialisée au sol ou parce que la trace a disparu (problème de taphonomie). C’est pourquoi la morphologie dynamique étudie non pas le modelé des traces mais leur forme afin de dépasser ces hiatus et ainsi pouvoir lire les permanences et les transformation du paysage sans se restreindre aux seules traces matérielles qui le modèlent.

15.2.        L’impact des données géodynamiques dans l’interprétation des résultats de la photo-interprétation :

Cécile Jung a montré dans sa thèse qu’une étude de photo-interprétation ne pouvait être menée à bien sans prendre en compte préalablement les conditions taphonomiques de la zone étudiée : « Afin d’aborder les problèmes de fossilisation, de conservation et de révélation des vestiges archéologiques, et plus particulièrement des parcellaires, il est important de déterminer les différentes zones morphopédologiques et de comprendre leur fonctionnement pédosédimentaire. » (JUNG, 1999, p.166). L’étude de ces processus taphonomiques permettent donc de mieux comprendre quels sont les éléments que l’on peut lire sur des photographies aériennes et d’évaluer leur ancienneté. Ainsi, quand rien n’a été repéré sur une photographie aérienne, on ne peut pas pour autant en conclure l’absence de vestiges s’il a été par ailleurs démontré la puissance locale des recouvrements sédimentaires. C. Jung fixe à 0,50-1 m le seuil maximal de recouvrement sédimentaire au-dessus duquel la révélation de traces en photo-interprétation n’est plus possible, ou rarement. Par contre ces zones peuvent avoir fossilisé dans de bonnes conditions les parcellaires anciens. Ce sont donc les zones qui n’ont connu ni troncature, ni recouvrement et qui paraissent stables à l’échelle des temps historiques qui sont les plus propices aux révélations aériennes (Ib.).

Ces quelques principe d’analyse énoncés dans sa thèse constituent une approche totalement nouvelle en morphologie et qui a permis de démontrer que les agents déterminants pour la révélation ou non des traces fossiles sont liés en priorité à la dynamique sédimentaire (recouvrement, érosion, stabilité des sols) et au contraste de texture entre le substrat et la structure fossile  plutôt qu’à de simples différences de culture et de saisons de survols comme tous les manuels d’archéologie aérienne l’exposaient (Ib., p.169).

15.3.        L’archéologie des fossés parcellaires :

La fouille des fossés, et en particulier l’interprétation des données qui en sont issues, est un exercice difficile puisqu’il s’agit d'une structure ouverte, utilisée souvent longtemps et qui a pu faire l’objet de nombreuses reprises. Elle exige donc un minimum de qualité et de contraintes techniques et sa conduite doit être clairement exprimée afin de permettre les comparaisons de période à période, de région à région[24] (FERDIERE, 1996, p.81). Alain Ferdière notait cependant en 1997 qu’un certain nombre d’opérations intégraient mal l’étude des fossés, les stratégies et méthodes de fouilles mises en œuvre étant insuffisantes quelque soit l’étape de l’intervention. Il est donc important avant de réutiliser des données archéologiques de s’interroger sur le contexte du chantier et en particulier sur les stratégies et méthodes de fouille mises en œuvre sur cette problématique (attention particulière, approche géoarchéologique, études paléoenvironnementales ?) et à quel niveau de l’intervention (diagnostic, évaluation, fouille).

 

La fouille des parcellaires, tout comme les structures fossoyées linéaires, pose des problèmes spécifiques de méthodes et de techniques. Alain Ferdière les regroupe dans son article sur la stratégie de fouille des parcellaires en archéologie préventive en quatre ensembles que nous exposons et développons ci-dessus (Ib., pp.81-82) :

15.3.1.              Les questions liées à l’état de conservation des structures :

Il s’agit de rendre compte de l’érosion et du recouvrement différentiel des fossés étudiés. Ces questions rejoignent d’une manière plus générale une réflexion sur la taphonomie des vestiges archéologiques qui étudie la dynamique des formations superficielles, leur histoire et leur érosion, dans lesquelles s’insèrent les structures. Alain Ferdière met particulièrement en garde contre les problèmes d’interprétation des couches de comblement qui peuvent être de simples couches de scellement sous la forme de lentilles résiduelles postérieures au remplissage et qui peuvent donc être confondues avec le comblement. Or elles n’ont rien à voir avec la couche de comblement, ni fonctionnellement, ni chronologiquement et commettre une telle erreur, beaucoup plus courante qu’on ne le pense selon A. Ferdière, peut introduire de graves erreurs de datation.

15.3.2.              Les questions liées à l’interprétation fonctionnelle des structures :

Les interprétations principales qui sont données pour les fossés sont celles de limites parcellaires et/ou de drainage et/ou d’irrigation, de palissades, d’enclos, etc. Mais il est le plus souvent difficile d’arriver à donner une interprétation relativement fiable et en particulier pour identifier un écoulement ou une stagnation d’eau dans un fossé. Il faut donc constamment se demander, dans le cadre d’une étude morphologique, à partir de quels éléments l’archéologue a interprété la fonction qu’il propose comme hypothèse et si son argumentation est fiable. Il convient d’être d’autant plus prudent lorsque aucune étude micromorphologique, pédologique et paléoenvironnementale n’a été mise en œuvre pour analyser dans le détail la stratigraphie du fossé. Certains contrôles simples (en recherchant dans les archives de fouille) sont dans cette optique nécessaires comme de savoir si des prises de niveaux sur le fond des fossés ont été réalisées systématiquement ce qui permet d’étudier les pentes pour les écoulements qui sont peu décelables dans les surfaces subhorizontales. De même, il convient de s’interroger sur la signification de la longueur du tronçon fouillé : est-ce suffisant pour calculer l’orientation du fossé et pour estimer comprendre sa fonction ?

15.3.3.              Les questions liées à la chronologie et à la datation des structures :

La datation des fossés mis au jour en fouille constitue un problème fondamental et il est donc indispensable de savoir pour chaque fossé ce que l’on date et à partir de quels éléments. Ce problème est d’autant plus corsé que le creusement du fossé peut n’avoir qu’un rapport chronologique lointain avec le fossé lui-même (CHOUQUER, 1995, p.29).

Le problème principal qui gène la datation des fossés est que nombre de fossés ne contiennent aucun mobilier, exception faite des fossés réutilisés en dépotoirs. Ces derniers sont alors aisément datables grâce aux rejets d’un gisement voisin, installé le long de l’axe fouillé, et qui ont été scellés dans les couches de dépôts colmatant le fossé. Tout le problème consiste alors à apprécier l’intervalle entre le creusement du fossé et la couche de comblement. Si le fossé a été correctement entretenu et curé, l’intervalle de temps peut être important sans que l’archéologue puisse le préciser (Ib.).

Hors site la difficulté est par contre beaucoup plus importante puisque rares sont les fossés qui comportent du mobilier (et encore moins de mobilier datant) dans leur remplissage. Et quand il existe, celui-ci peut toujours provenir de phénomènes d’érosion locale ou d’apport volontaire de terre exogène pour le comblement. Le comblement du fossé peut même parfois contenir du mobilier antérieur à son époque de creusement (fossé recoupant des couches archéologiques plus anciennes et déjà scellées). Or ce cas peut se produire pour les parcellaires dont la réification s’opère sur la longue durée et qui se développent à partir de limites antérieures comme les réseaux de formation (CHOUQUER, 1995 ; ROBERT, 2001).

La seule façon de dater avec assez de fiabilité le fossé consiste alors à le dater par chronologie relative avec d’autres structures bien datées ce qui donne un terminus ante quem. Mais dans le cas des fossés mis au jour dans l’espace agraire inter-sites (dans les sondages d’une prospection mécanique) il est très rare qu’il y ait possibilité d’étudier ces recoupements. Et quand existe une structure qui recoupe ou est recoupée par un fossé encore faut-il qu’elle soit elle-même datée ce qui n’est le plus souvent pas le cas. De plus, il ne faut pas oublier que l’on ne date jamais que l’abandon du fossé et non son creusement. Il convient aussi d’être particulièrement prudent avec les phénomènes de stratigraphie « horizontale » car le fait qu’une structure prenne en compte le tracé d’une voie ou d’un fossé ne signifie pas que ceux-ci aient été en activité à sa mise en place. De nombreux exemples montrent en effet que des fossés peuvent marquer le paysage même après leur comblement (Cf. 2ème partie, Chap. 2).

 

La datation des fossés demande donc comme on le voit une très grande rigueur et une mise en corrélation de plusieurs critères qu’il faut mettre à l’épreuve avant de réutiliser les interprétations des archéologues dans une étude morphologique et que S. Robert résume ainsi (ROBERT, 2001) :

-         une certaine quantité de matériel recueilli pour éviter de surinterpréter la structure et de dater de la période gallo-romaine un fossé où l’on a trouvé un seul tesson antique comme cela se rencontre souvent. Cela suppose par ailleurs que la chrono-typologie de la céramique soit bien établie pour la région ce qui n’est pas toujours le cas, les datations reposant alors sur des « traditions » orales, locales ou régionales sans bases de référence assurées (FERDIERE, 1996).

-         l’étude précise de la position du matériel dans les fossés (fond, surface, colluvionnement). Il faudra donc savoir comment la structure a été vidée (fouille fine, décapage mécanique) pour réutiliser ou non les données archéologiques et selon quel degré de fiabilité.

-         l’étude des relations stratigraphiques éventuelles avec des structures bien datées.

-         la durée d’utilisation et de comblement du fossé que seules des études précises en pédologie et micromorphologie peuvent mettre en évidence.

 

Un autre inconvénient de l’étude archéologique des réseaux parcellaires est qu’un certain nombre de morphogènes ayant perduré jusqu’à nos jours (essentiellement sous la forme de voies) ils sont rarement étudiés dans les opérations de sauvetage archéologique (ils sont le plus souvent encore en activité lors de la fouille). Ainsi, nombre de sites se développent à côté de linéaments importants de réseaux sans qu’il soit possible d’étudier leurs relations avec les structures du gisement. On doit alors se contenter de fouiller des limites agraires ou domestiques (voiries de desserte de sites, fossés parcellaires et/ou de drainage) isoclines ou perpendiculaire qui constituent donc des indices moins fiables de datation puisqu’elles peuvent avoir été inscrites à n’importe quel moment dans le réseau parcellaire (ROBERT, 2001, p.35).

15.3.4.              Les questions liées à la « vie » des structures, de leur creusement à leur comblement :

Les fouilles archéologique apportent le plus souvent peu d’éléments à ces questions (en dehors de l’indication d’un creusement, de quelques curages s’il y en a et d’un comblement) et l’on peut même se demander si en l’absence d’étude pédologique et micromoprhologique cette étude est possible et fiable. Les réponses reposent en fait surtout sur les observations concernant les relations topographiques des structures entre elles (en plan) et les relations stratigraphiques.

15.4.        Insertion des gisements archéologiques dans les réseaux de formes :

Les données archéologiques peuvent nous renseigner à la fois sur la prégnance d’un réseau à un moment donné et sur sa fonction. L’observation archéologique porte le plus souvent sur un morphogène du réseau parcellaire (observation directe du réseau), sur une limite isocline ou perpendiculaire à un morphogène et sur des habitats en relation avec ce morphogène. Dans les deux derniers cas il ne s’agit que d’une observation indirecte du réseau car ces limites parcellaires et l’habitat ont pu être mis en place bien longtemps après la mise en place du morphogène sur lequel ils s’appuient. Souvent on observe plus précisément l’insertion de l’habitat dans le réseau parcellaire représenté sur le cadastre napoléonien en fonction de son orientation, sa forme, et de sa relation avec un morphogène s’il y en a un.

15.4.1.              Le report des données de terrain :

La valeur informative des sites archéologiques dans le cadre d’une étude de morphologie dépend de l’échelle d’observation et du type d’opération. Ainsi, les données de prospections pédestres ne peuvent se traduire qu’en points sur une carte ; les données des sondages systématiques et des fouilles sous la forme de linéaires (fossés, murs, etc.).

Les données archéologiques, lorsque l’on travaille à petite échelle, seront exploitées sous forme de points (à partir du 1/10 000e selon S. Robert) et sous forme de linéaires à grande échelle (en-dessous de 1/10 000e). C’est à cette dernière échelle que peuvent être étudiées les relations entre données morphologiques et archéologiques (après avoir sélectionné les linéaires pour alléger la lecture du site lorsqu’il sera descendu à petite échelle). Pour les structures mises au jour dans les sondages il faut, dans la mesure du possible, leur donner une cohérence en restituant les éléments manquants entre les tranchées.

15.4.2.              Les critères qui permettent de rattacher un gisement à un réseau :

Le rattachement d’un gisement archéologique à un réseau doit être guidé par une exigence de cohérence. Cette relation peut être directe lorsque le site est relié par une voirie à un axe structurant du réseau ou lorsqu’il s’inscrit dans des limites parcellaires prenant appui sur un linéament du réseau.

La parenté d’orientation peut indiquer une relation indirecte avec le réseau mais elle ne suffit pas : certaines relations et d’éventuelles cohérences doivent également être observées entre les deux. Cependant il est en effet probable qu’un site se situant à proximité immédiate d’un linéament, ou au sein même d’un ensemble parcellaire bien structuré, en intègre dans sa morphologie interne les orientations générales en raison des exigences de circulation (ROBERT, 2001, p.34). L’observation fine de la morphologie du gisement archéologique peut dans ce cas permettre de comprendre sa relation avec son environnement. Mais dans tous les cas le rattachement d’un site à un réseau reste délicat.

            L’insertion de sites dans des réseaux parcellaires et viaires permet d’avoir une idée de la prégnance de ces réseaux à l’époque des gisements archéologiques étudiés. Ainsi, un site en relation directe avec un élément morphogénétique d’un réseau indique une certaine prégnance du réseau au moins dans les alentours du site, et inversement, le fait qu’un gisement archéologique ne prenne pas en compte l’orientation et ne possède aucune relation avec des linéaments du réseau indique une faible prégnance de ce dernier au niveau local dans cette zone (ROBERT, 2001).

            G. Chouquer distingue deux types principaux de relations entre l’habitat et son environnement parcellaire. Dans le premier, l’habitat est en position nucléaire et le parcellaire « en dérive » c'est-à-dire qu’il est dessiné en fonction d’un réseau de chemins issus de l’habitat. Dans l’autre cas, le réseau est tellement déterminant qu’il détermine et fixe la position, la forme et l’orientation des habitats et autres enclos (CHOUQUER, 1996, p.202).

15.5.        Les difficultés du croisement des données entre archéologie et morphologie :

15.5.1.              Quelques dérives à éviter :

La pratique de rapprochements sommaires et systématiques sans prendre en compte la spécificité des sources utilisées entraîne parfois des dérives. La première, assez généralisée, est celle qui conduit l’historien/archéologue à vouloir donner de l’importance et du sens à un fait archéologique humble, en terme d’histoire, en le sollicitant au-delà de ce qu’il montre. Il en va ainsi des nombreux fossés qui sont rattachés à des réseaux structurants correspondant éventuellement à des faits historiques (quand cela est possible, c'est-à-dire rarement). G. Chouquer souligne le risque qu’il y a à vouloir intégrer à tout prix, à celui de quelques approximations, un modeste fossé dans un réseau ou inversement de le négliger s’il ne semble pas se rapporter à une structure générale plus valorisante (CHOUQUER, 1997, p.23).

L’autre dérive, symétrique, consiste à vouloir prouver une forme parcellaire, un réseau, une formation superficielle et, d’une manière plus générale, les textes par des faits archéologiques, au-delà du vraisemblable. G. Chouquer constate qu’il s’agit d’un défaut courant de l’historien qui utilise les données archéologiques pour illustrer son discours proprement historique comme Monique Clavel-Lévêque a pu le faire pour justifier les datation de la centuriation de Béziers B (Ib.).

D’autres dérives, plus généralistes, sont possibles et en particulier celle qui consiste à « rechercher du sens ». Si cela constitue en soi une démarche tout à fait légitime, c’est le recours obsessionnel à des analyses morphologiques  pour la connaissance des réseaux (ou paléoenvironnementales pour la reconstitution des milieux) qui pose problème. En effet, l’archéologue, confronté à un terrain en miettes, essaie d’insérer les gisements qu’il étudie dans un espace dont il attend les éléments de spatialisation des autres disciplines puisqu’il ne peut pas les trouver sur le chantier. Ainsi, il espère souvent faire le lien entre son site et le réseau parcellaire mis en évidence par le morphologue alors même que les données archéologiques ne montrent pas toujours une prégnance du réseau à cause du changement d’échelle d’observation (CHOUQUER, 1997, p.13). Les autres disciplines auxquelles recourent les archéologues ont en effet aussi leurs propres limites. Et ce problème ne se résout pas en multipliant les points d’observation car les contraintes de l’archéologie préventive (le programmée ne pouvant même pas prétendre à étudier de grandes surfaces) ne permettront jamais de disposer de suffisamment de points de sondages bien répartis dans un territoire vaste et autrement structuré que sur le mode du linéaire (Ib.).

G. Chouquer précise enfin qu’en matière de corrélation entre les données archéologiques et morphologiques il ne faut pas, comme c’est souvent le cas, se concentrer uniquement sur les gisements archéologiques à chronologie longue. En effet, même s’ils présentent un intérêt extrême il faut dépasser la logique d’une archéologie de sites. La longue durée en matière d’occupation de l’espace, et surtout pour les réseaux parcellaires, se caractérise en effet plutôt par une inscription du fait parcellaire dans le sol et son influence diachronique avec des phases de jeu, d’abandon et de rejeu qui ne supposent pas obligatoirement la continuité linéaire de l’occupation (CHOUQUER, 1997, p.14).

15.5.2.              Le problème de la validation des données entre archéologie et morphologie :

Pour de nombreux chercheurs les faits morphologiques nécessitent d’être validés par et sur le terrain : ils instaurent donc un rapport hiérarchique entre morphologie et archéologie. Mais pour G. Chouquer, s’il n’est pas question de remettre en cause la validation et le contrôle scientifique de la morphologie, il convient néanmoins d’en discuter les conditions et de soustraire la morphologie à une déférence hiérarchique par rapport à l’archéologie, tout comme il a montré par ailleurs la nécessité de la soustraire à la prédominance de la dimension temporelle historique (CHOUQUER, 1997, p.24 ; CHOUQUER, 2000a, p.48).

Tout d’abord, l’étendue sur laquelle travaille le morphologue, en ce qui concerne les réseaux réguliers (planifiés ou de formation), est bien plus importante que les gisements et vestiges ponctuels mis au jour par l’archéologue. Il faudrait donc, pour qu’il y ait une véritable validation, mettre en œuvre une « vérification synoptique de vestiges » par le creusement de sondages systématiques non en fonction des limites arbitraires de l’opération de sauvetage archéologique mais en fonction des linéaments signifiants du paysage, c'est-à-dire des chemins ou des linéaments majeurs du réseau, et que les archéologues en rencontrent un nombre suffisant pour que la périodicité et l’orientation du réseau soit prouvées et appuyées par des datations archéologiques concordantes (CHOUQUER, 1997a, p.24). Etant donné que pour le moment la recherche archéologique ne permet pas de mettre en évidence les grands réseaux à cause de la ponctualité de ses observations et de l’inaccessibilité de la plupart des limites fortes des réseaux (voies le plus souvent encore en utilisation), G. Chouquer propose donc d’inverser le rapport de contrôle : « Sans passer d’un excès à l’autre, on peut dire que l’interprétation d’un fait par rapport au réseau (donc la forme) est moins hypothétique que l’interprétation du réseau par le fait archéologique lui-même. » (CHOUQUER, 1997, p.24 ; CHOUQUER, 2000a, p.49).

 

Mais même si cela était possible, cette démarche présuppose la matérialité des réseaux étudiés. Or, un réseau peut exister sans pour autant que l’archéologue le retrouve dans le sol, de manière réifiée. En effet, les réseaux peuvent être décelés morphologiquement à une certaine échelle d’observation alors que la fouille ne le permettra pas toujours, parce qu’elle se place à une autre échelle d’observation (s’ils sont moins prégnants à l’endroit fouillé en particulier). L’archéologie n’apparaît donc pas compétente pour valider un réseau de formes et il faut se détacher de la croyance selon laquelle les formes repérées par le morphologue sont des hypothèses que seule la fouille peut transformer en faits. Ainsi, Olivier Ginouvès, Thierry Janin, Laurent Vidal et Pierre Poupet présentent en 1990, dans une communication au colloque Archéologie et espaces, leurs travaux sur des structures agraires fossiles dans le Vaunage qu’ils ont rattaché aux cadastres antiques Nîmes A et B et qu’ils désignent comme des « documents théoriques »… (GINOUVES et al., 1990, p.391). Même s’il reconnaissent la nécessité d’étudier le parcellaire préalablement par une démarche morphologique, leur vocabulaire « trahit » en quelque sorte leur conception des faits morphologiques qui sont en eux-mêmes moins fiables, plus hypothétiques, que les faits parcellaires avérés par l’archéologie.

 

Enfin, la construction des réseaux parcellaires met en œuvre des modelés divers selon les lieux et les époques qui ne laissent pas tous les mêmes indices dans ou sur le sol. L’archéologie ne pourra repérer que les vestiges ayant laissé des cicatrices, fossés ou alignements de trous de poteaux d’une palissade et non les haies, une clôture en clayonnage, un talus, etc. si ces structures ont été mises en place depuis longtemps. Seule la micromorphologie peut prétendre à restituer ces autres vestiges mais elle est rarement mise en œuvre dans les opérations archéologiques. Comme le rappelle G. Chouquer nous ne connaissons donc bien les parcellaires que lorsque les sociétés ont eu à combattre l’eau par le drainage, à se protéger par des digues et des fossés, des chemins creux ou lorsqu’elles ont aménagé un paysage spécifique comme les terrasses et les aménagements liés à l’irrigation. La fouille attire donc l’attention sur des périodes et des sociétés précises par rapport à d’autres où les indices sont plus ténus et plus difficiles à percevoir (CHOUQUER, 1995, p.30).

 

 

 

 

 

Conclusion de la 2nde partie

            La morphologie dynamique, contrairement à la démarche traditionnelle morpho-historique, prend en compte la dimension spatiale du paysage dans toute sa complexité, sans le réduire à une superposition de strates typo-chronologiques. En effet, cette dimension spatiale n’est pas linéaire et elle est au contraire le fruit d’une dynamique fondamentalement spatio-temporelle. Le paysage ne peut donc pas être étudié à l’aune du seul temps périodisé historique. Gérard Chouquer, qui depuis quelques années formule les principes de la morphologie dynamique, propose donc un véritable renversement épistémologique afin de passer d’une lecture strictement chronologique des formes du paysage à une lecture spatio-temporelle et systémique (morpho-système) qui permette de comprendre la dynamique et la complexité de leur structuration. La morphologie dynamique a en effet permis de définir le mode de transmission dynamique des formes du paysage dans le temps et l’espace qui explique que les formes anciennes agissent souvent sur les formes actuelles selon des modalités spatio-temporelles complexes dans un processus globalement résilient donnant l’impression d’une permanence des formes sur la longue durée.

 

            A plus petite échelle, les réseaux de formes fonctionnent également selon cette dynamique. La mise en réseau des formes est un phénomène observable partout, que l’on perçoit sur le moindre plan parcellaire et carte. Un des problèmes principaux reste de dater ce processus de mise en réseau et les bifurcations dans le temps et l’espace du système que forment ces réseaux. L’analyse des réseaux viaires prend alors toute son importance car les routes constituent très souvent des axes morphogénétiques importants qui diffusent l’information au sein du système morphologique et à son environnement permettant ainsi la résilience du système, c'est-à-dire sa capacité à perdurer malgré les multiples changements qui l’affectent. Les théories sur les systèmes auto-organisés sont alors très utiles pour ce type de questionnements car elles permettent de réfléchir en termes de mémoire, d’information, de stabilité dans le changement, bref d’étudier les réseaux de formes selon une démarche systémique qui constitue la seule qui puisse aider à mieux comprendre leur structuration et leur fonctionnement.

Enfin, les données archéologiques apportent des informations précieuses sur la datation évidemment mais aussi sur la matérialité et la fonction des réseaux de formes mis en évidence. Cependant, il existe des « limites de source » importantes que le morphologue ne peut pas ignorer lorsqu’il désire confronter les données archéologiques et morphologiques. Elles tiennent à la source archéologique en propre (problèmes de datation et d’interprétation des structures) mais aussi, et surtout, à l’échelle d’observation qui marque toute la différence qui existe entre les deux démarches. En effet, l’échelle d’analyse de l’archéologue est centrée le plus souvent sur le gisement archéologique ce qui ne permet pas de couvrir toute l’extension des réseaux de formes qui pour certains dépassent largement le cadre de plusieurs communes. L’archéologie ne peut donc pas prétendre à valider l’existence des réseaux de formes et les données morphologiques au sens large et la confrontation entre ces deux types de données, si elle est très intéressante et constructive, ne doit pas se réaliser sur le mode de la sujétion des unes aux autres. La morphologie est également, en matière d’étude de l’espace, une voie plus riche que l’archéologie parce qu’elle ne se limite pas aux seules traces conservées sous la terre. Elle enregistre à la fois des traces matérialisées au sol mais aussi des limites transmises au niveau foncier (plan cadastral) et prend en compte la forme plutôt que le simple modelé.

 

            C’est donc à ces questions sur les réseaux de formes, la dynamique des formes et la relation entre données archéologiques et morphologiques que nous allons tenter d’apporter des éléments de réponse par le biais de notre étude de cas sur la commune de Marcé (Maine-et-Loire) où nous avons mené une analyse morphologique en confrontation avec les données archéologiques recueillies dans le cadre de l’opération de sauvetage de l’aéroport d’Angers-Marcé.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

TABLE DES MATIÈRES

Introduction générale. 1

 

1ère partie :

Aperçu  historiographique  de  la problématique  spatiale  dans    les sciences  humaines  et les sciences de la vie et de la terre.. 3

 

Chapitre 1 :

Fixité du paysage et « aspatialité » de la nature. 4

1.     Le paysage : fondement de l’Ecole française de géographie : 4

1.1.            Apparition du paysage en géographie à la fin du XIXe siècle : 4

1.1.1.            Développement du goût pour les paysages « concrets » : 4

1.1.2.            Elisée Reclus : un précurseur de l’Ecole française de géographie : 4

1.2.            Paul Vidal de la Blache et le « possibilisme » de Lucien Febvre : 4

1.2.1.            Vidal de la Blache contre le déterminisme mécaniste des géographes allemands : 4

1.2.2.            Le problème de l’unité de la géographie : 5

1.3.      Le paysage est le point de départ de toute analyse géographique : 5

1.3.1.            Le « Tableau de la géographie de la France » selon Vidal de la Blache :                                                        une description pseudo-paysagère : 5

1.3.2.            Le paysage est profondément ancré dans la géographie régionale : 6

2.     Le « passif » de l’héritage vidalien en géographie et en histoire : 7

2.1.            Prédominance des études régionales et ruralistes : 7

2.1.1.            Domination de géomorphologie dans l’étude des paysages : 7

2.1.2.            Domination de la tonalité ruraliste et régionaliste dans les études sur les paysages : 7

2.2.            L’espace selon Fernand Braudel : temps long et fixité du cadre géographique : 8

3.     La dimension « aspatiale » de la nature dans les sciences de la vie et de la terre :……... 10

3.1.            L’écologie ou l’étude d’une nature atemporelle, aspatialisée et ananthropique : 10

3.1.1.            Définition de l’écologie : 10

3.1.2.            Evolution historiographique des objets d’étude de l’écologie : 10

3.1.3.            L’écosystème : un concept clé mais abstrait, homogène, atemporel et aspatial : 11

3.2.            L’agronomie ou l’absence de dimension spatiale dans l’activité agricole : 11

3.2.1.            Définition et historique de la science agronomique : 11

3.2.2.            « Le concept de paysage n’est pas un concept d’agronome »                                        (J.-P. Deffontaines) : 12

 

 

Chapitre 2 :

Du rejet viscéral au renouveau généralisé du paysage. 13

1.     Une « géographie sans paysage » entre 1960-1970 (G. Bertrand) : 13

1.1            Avènement de la « nouvelle géographie » néo-positiviste : 13

1.1.1.            Les origines de la nouvelle géographie : 13

1.1.2.            Elaboration de nouveaux concepts pour la recherche des lois fondamentales                                                    de l’organisation de l’espace : 14

1.2.            Remise en cause de l’Ecole géographique française : 14

1.2.1.            Un point de vue radicalement différent sur la nature de l’espace : 14

1.2.2.            Rejet du paysage par les nouveaux géographes en tant que symbole de l’école vidalienne : 15

1.2.2.1.        Le paysage est considéré comme un concept flou et subjectif : 15

1.2.2.2.        Rejet de l’approche historique du paysage : 15

2.        Renouveau du paysage comme objet d’étude incontournable et fécond : 17

2.1.            Un renouveau lié au contexte socio-économique d’une prise de conscience environnementale                         dans le monde occidental : 17

2.1.1.            L’aspiration des hommes à un meilleur cadre de vie : 17

2.1.2.            Une recherche à l’écoute des principaux besoins sociaux : 17

2.2.            Réhabilitation du paysage comme objet scientifique en géographie : 18

2.2.1.            Reconnaissance de la complexité de la réalité géographique : 18

2.2.2.            Le rôle moteur de la biogéographie dans la revalorisation du paysage                            en géographie: 18

2.2.3.            Rapprochement des recherches sur le paysage de préoccupations d’ordre        économique, social et historique grâce à l’impulsion de G. Bertrand : 19

2.2.3.1.        Prise en compte de la dimension historique des paysages : 19

2.2.3.2.        Le paysage est « un produit d’interface » (Georges Bertrand) : 21

2.2.4.            Le concept de paysage redevient fédérateur en géographie : 22

2.3.            Spatialisation du milieu dans les sciences de la vie et de la terre : 22

2.3.1.            L’écologie du paysage et la récente spatialisation des données écologiques : 22

2.3.1.1.        Historique de l’émergence de l’écologie du paysage : 22

2.3.1.2.        Le paradigme spatial en écologie du paysage : 23

2.3.1.3.        Introduction de la dimension historique dans l’analyse de la dynamique         spatio-temporelle des écosystèmes : 24

2.3.1.4.        Etude systémique de la dynamique spatio-temporelle des systèmes       écologiques : 24

2.3.2.            Le paysage en agronomie : un point de vue nouveau mais riche de promesses : 25

2.3.2.1.        Intérêt et méthodologie d’une étude du paysage en agronomie : 25

2.3.2.2.        Agronomie et pluridisciplinarité : 26

3.     Le « boom » de l’archéologie du paysage et des problématiques paléoenvironnementales en archéologie : 27

3.1.            Un homme, Raymond Chevallier, et un colloque, Archéologie du paysage,             marquent le lancement de la jeune archéologie du paysage : 27

3.2.      Le programme PIREN/CNRS : élaboration d’une définition de l’écologie             historique ou écohistoire : 28

3.3.            Un essor et une diversification considérables des études sur l’espace ancien dans                                              les années 1990 :…. 29

3.3.1.            L’archéologie agraire « sous les feux de la rampe » : 29

3.3.2.            Le courant spatialiste en archéologie marque la redécouverte bilatérale de la   géographie et de l’archéologie : 30

3.3.2.1.        Le colloque Archéologie et Espaces (1990) : 30

3.3.2.2.        Le projet Archaeomedes et l’approche géographique du paysage ancien : 31

3.3.3.            Difficultés de la mise en place de l’interdisciplinarité et de la reconnaissance               de l’étude des paysages en archéologie : 32

3.3.3.1.        Problèmes de corrélations des données : 32

3.3.3.2.        L’archéologie de l’espace : un nouveau champ d’étude qui n’est pas        facilement exploré par les archéologues : 33

3.3.4.            L’émergence sans précédents de la géoarchéologie : 33

3.3.4.1.        Bref historique : 33

3.3.4.2.        Apport des géosciences à la connaissance des sociétés et des paysages        anciens :.. 34

3.3.4.3.        Risques conceptuels à éviter : 35

 

 

Chapitre 3 :

La morpho-histoire : une approche historicisante et typo-chronologique des paysages. 36

1.        Principes de la démarche morpho-historique : 36

1.1.            L’obsession de la forme pure et l’origine utopique de la morpho-histoire : 36

1.2.            La notion de paysage-palimpseste : 37

1.3.            Les chronologies relatives : un principe de datation erroné : 38

2.     De la projection de modèles préconçus sur un paysage immobile : 39

2.1.            Une lecture sémiologique du paysage : 39

2.2.            La centuriation : un modèle morpho-historique très prisé par les antiquisants : 39

2.2.1.            Un modèle issu d’une tradition historiographique ancienne : 39

2.2.2.            Une recherche systématique de la forme quadrillée : 39

2.2.3.            De la critique des recherches sur les centuriations à la négation des études morphologiques : 40

2.3.            L’encellulement des terroirs médiévaux et le modèle radio-concentrique : 41

2.4.            « Des systèmes agraires à la recherche de leur origine » (G. Chouquer) : 42

2.4.1.            Une lecture des paysages en terme d’opposition bocage-openfield : 42

2.4.1.1.        Définitions académiques du bocage et de l’openfield : 42

2.4.1.2.        Des chercheurs obsédés par la question de la genèse des paysages agraires : 43

2.4.1.3.        L’analyse régressive ou la lecture des permanences : 43

2.4.2.            L’impossible analyse morphologique des paysages agraires ?  44

2.4.2.1.        Une adéquation difficile entre la forme parcellaire et le système agraire : 44

2.4.2.2.        « Le parcellaire, un élément pas nécessaire et de toutes façons pas               suffisant pour définir une structure agraire d’openfield ou de bocage » (Samuel Leturcq) :….. 45

2.4.3.            Un schéma partitif des paysages agraires qui pose problème : 45

3.        L’émergence d’une nouvelle façon de concevoir l’étude des formes du               paysage : 47

Conclusion de la 1ère partie. 49

 

 

 

2ème partie :

De nouvelles idées directrices pour l’étude des formes du paysage :

la morphologie dynamique ou le paysage comme                            « système auto-organisé ». 51

 

Chapitre 1 :

L’espace en tant que source : pour un renversement du schéma épistémologique stratifié. 52

1.        Suprématie de la dimension temporelle dans les problématiques spatiales : 52

1.1.            Une lecture de l’espace à travers un filtre temporel…    52

1.2.            …fruit d’un schéma épistémologique stratifié : 53

2.     Le renversement du point de vue épistémologique sur l’espace selon Gérard Chouquer : 54

2.1.            « D’un point de vue épistémologique stratifié à un point de vue dynamique                       et interactif » (CHOUQUER, 2000a, p.174) 54

2.2.            Un autre point de vue sur la coupe des Malalones : une lecture spatiale : 54

2.3.            Originalité du point de vue de l’analyse morphologique : 55

3.     La nécessaire introduction du paradigme systémique dans l’étude                                       du paysage : 57

3.1.            Les principes de la démarche systémique : 57

3.1.1.            Les grands concepts de la démarche systémique: 57

3.1.2.            La démarche systémique est modélisatrice : 58

3.2.            La démarche systémique propose une méthode renouvelée pour l’étude                            du paysage : 59

3.2.1.            Originalité du point de vue systémique selon G. Chouquer et P. Leveau : 59

3.2.2.            Réflexions préliminaires à la mise en œuvre d’une démarche systémique : 59

3.3.      Le paysage est au cœur de trois systèmes : 60

3.3.1.            Eco- et géosystèmes : 60

3.3.2.            Socio-systèmes : 61

3.3.3.            Morpho-systèmes : 61

3.3.4.            Des interactions constantes entre les sous-systèmes : 62

 

 

Chapitre 2 :

Le paysage est la résultante d’une dynamique spatio-temporelle. 63

1.     D’une conception linéaire du temps à une conception dynamique : 63

1.1.            Irréductibilité des formes au temps périodisé et linéaire de l’historien : 63

1.2.      Le « temps morphologique interne » et la spécificité temporelle des formes                       du paysage : 64

2.     Les modalités spatio-temporelles du morpho-système : 65

2.1.            Les modalités « hétérogénétiques » : 65

2.2.            Les modalités « homogénétiques » : 65

2.3.            Quatre modes d’expression de l’uchronie : 65

2.4.            Intérêt scientifique de ces modalités spatio-temporelles : 66

 

Chapitre 3 :

Le paysage est la résultante d’une mise en réseau des formes viaires et parcellaires. 67

1.        Présentation de la notion de « réseau de formes » en morphologie                    dynamique du paysage : 67

1.1.            Définition des réseaux de formes : 67

1.2.            Les différentes catégories de réseaux de formes : 67

1.2.1.            Les réseaux physiques : 67

1.2.2.            Les réseaux d’origine physique ou réseaux physiques dérivés : 68

1.2.3.            Les réseaux physiques réguliers : 68

1.2.4.            Les réseaux géométriques irréguliers ou réseaux de formation : 68

1.2.5.            Les réseaux planifiés géométriquement réguliers : 70

2.     Une réflexion indispensable sur l’échelle d’analyse des réseaux : 72

3.     Le problème de la mise en réseau des formes du paysage : 73

3.1.            Du discontinu au réseau : l’identification des bifurcations et des seuils          morphologiques : 73

3.2.            L’importance des réseaux routiers dans la structuration des formes en réseaux : 74

3.3.            La mise en réseau : un processus inévitable : 75

3.3.1.            Un phénomène observable partout : 75

3.3.2.            Hypothèses pour une histoire de la mise en réseau des formes : 76

4.     Les réseaux de formes sont des systèmes complexes auto-organisés : 78

4.1.            La résilience des formes du paysage : 78

4.2.            La réorganisation permanente des réseaux : entre stabilité structurelle et                  dynamique des changements : 79

4.2.1.            Mémoire des réseaux, redondance et morphogènes : 79

4.2.2.            L’intégration des variétés issues des perturbations comme facteur de                  pérennité des réseaux de formes :.. 81

5.        L’apport des données archéologiques : matérialité, fonction et datation des                                            réseaux de formes : 83

5.1.            Formes du paysage et traces archéologiques : une relation non-linéaire : 83

5.2.            L’impact des données géodynamiques dans l’interprétation des résultats de la                                             photo-interprétation : 83

5.3.            L’archéologie des fossés parcellaires : 84

5.3.1.            Les questions liées à l’état de conservation des structures : 84

5.3.2.            Les questions liées à l’interprétation fonctionnelle des structures : 85

5.3.3.            Les questions liées à la chronologie et à la datation des structures : 85

5.3.4.            Les questions liées à la « vie » des structures, de leur creusement à                              leur comblement : 86

5.4.            Insertion des gisements archéologiques dans les réseaux de formes : 86

5.4.1.            Le report des données de terrain : 86

5.4.2.            Les critères qui permettent de rattacher un gisement à un réseau : 87

5.5.            Les difficultés du croisement des données entre archéologie et morphologie : 87

5.5.1.            Quelques dérives à éviter : 87

5.5.2.            Le problème de la validation des données entre archéologie et morphologie : 88

Conclusion de la 2nde partie. 90

 

 



[1] Il avait même souhaité faire une thèse sur les frontières de la Lorraine en géographie avant de se lancer dans l’histoire suite au refus des géographes physiciens, alors dominants, pour cause de sujet « non géographique » à leur sens (SCHEIBLING, 1998, p.124).

[2] Le mot est créé en 1935 par le botaniste A.G. Tansley qui se proposait de clarifier le fondement logique d’une théorie de la végétation. Il définit le concept d’écosystème comme le système de base de l’écologie et jusqu’à aujourd’hui il est resté un concept clé de l’écologie (BUREL et BAUDRY, 2000, p.6).

 

[3] Même si cela est une erreur selon Gilles Denis, également agronome, qui sépare rigoureusement l’histoire de l’agronomie de l’histoire des diverses descriptions et explications savantes des productions agricoles qui apparaissent dès l’Antiquité jusqu’à la fin du XVIIIè période à laquelle s’ébauche l’agronomie à proprement parler (GILLES, 1995).

[4] Il mentionne même dans son article un « Dialogue entre la houe et l’araire » de la littérature sumérienne (SIGAUT, 1995).

[5] Et qui seront pleinement réutilisés également par la « New Archaeology » contemporaine de la « nouvelle géographie ».

[6] « Le paysage est la manifestation spatiale des relations entre les hommes et leur environnement. »

[7] Cette notion sera réutilisée et adaptée à l’étude des morpho-systèmes par G. Chouquer sous l’expression « hystérésis morphologique » (Cf. 2ème partie, Chap.2, 3.1.).

[8] La préhistoire est cependant beaucoup plus en avance que l’archéologie des périodes historiques sur cette question de la prise en compte des données paléoenvironnementales.

[9] Sauf les XIXe et XXe siècles qui profitent d’une documentation abondante.

[10] On rappellera toutefois la publication du catalogue d'exposition Archéologie de la France rurale de la Préhistoire aux temps modernes sous la direction d'Annick Coudart et Patrick Pion en 1986 qui constitue les premiers pas vers une approche des campagnes anciennes à travers l'analyse des témoignages naturels (COUDART et DION, 1986).

[11] On notera sans étonnement que Jean Guilaine est un préhistorien ce qui montre encore une fois l'avance des préhistoriens sur ces problématiques par rapport à l'archéologie des périodes historiques.

[12] François Audouze parle d’une « vision statique » de l’espace des préhistoriens (ARCHEOLOGIE ET ESPACE, 1990, p.516).

[13] Nous exposons ici en quelques mots seulement cette interprétation historiographique compte-tenu de son intérêt pour la compréhension de la façon dont on a analysé les formes du paysage jusqu’à nos jours. Nous renvoyons donc le lecteur vers l’essai de G. Chouquer pour un développement de cette question (CHOUQUER, 2000a, pp.81-93).

[14] Nous laissons de côté l’historique de l’étude des paysages méditerranéens parce qu’ils n’entrent pas dans notre aire d’étude et parce qu’ils sont le plus souvent étudiés à part. Mais, comme le bocage et l’openfield, leur analyse relève de la projection d’un modèle préconçu plutôt que d’une étude précise de leur réalité géographique et morphologique.

[15] De même en 1995 s’était tenu lors de ces Rencontres le colloque sur L’homme et la dégradation de l’environnement lui aussi dans la perspective d’une réflexion sur l’interface environnement/sociétés. Il avait permis d’apprécier les progrès et les approches de l’archéologie du paysage mais en centrant les interventions sur le phénomène de la dégradation des sols en particulier.

[16] Nous empruntons à Claire Marchand (MARCHAND, 2000 et 2001) qui a réalisé une thèse d’épistémologie et de morphologie sur les réseaux de formes, l’explication des concepts et de la méthode de la démarche systémique que nous présentons dans cette partie. Nous ne ferons donc pas de renvoi à sa référence bibliographique sauf citation.

 

[17] La notion d’environnement « correspond à l’ensemble des éléments qui n’appartiennent pas au système mais dont l’état peut provoquer une modification du système ou être modifié par le système. » (MARCHAND, 2000, p.37).

[18] Le terme de « forme » est retenu par G. Chouquer dans une acceptation large qui ne se réduit pas aux seuls dessins anthropiques mais s’intéresse aussi aux réseaux naturels (CHOUQUER, 1997, p.18).

[19] Signalons que cette parenté est bien plus que cela étant donné qu’Eric Vion a en partie développé sa réflexion sur les réseaux viaires à partir de ses contacts avec G. Chouquer et F. Favory. Son optique morphologique des réseaux viaires est donc issue de ces échanges avec des morphologues ce qui fait de l’étude de ces deux types de réseaux, viaires et parcellaires, des objets de recherche très proches et à étudier selon une démarche commune, morphologique.

[20] Les fouilles de fermes indigènes ont mis en évidence une géométrisation de la forme des gisements archéologiques au fur et à mesure des reconstructions. En effet, la régularisation est le plus souvent le résultat d’une histoire complexe qui se traduit par la projection au sol de nombreux parcellaires successifs, parfois dans un laps de temps très court lors des derniers siècles de l’Age du Fer, jusqu’à une phase d’équilibre de la forme parcellaire (CHOUQUER, 1996, p.202).

[21] Le second Age du Fer connaît une mutation importante qui se traduit par la disparition d’une forme d’aristocratie princière et d’une forte hiérarchisation sociale au profit d’une société plus diversifiée, où apparaissent des classes intermédiaires. Cette société laténienne semble reposer sur le développement d’unités de production (fermes indigènes) bien plus nombreuses qu’auparavant renvoyant l’image d’un paysage agraire morcelé et dispersé : « Une classe d’hommes relativement modestes, libres, solidement assis sur des unités de production agricoles dispersées » vivent dans des aedificia qui « constitue[nt], bien plus que les fortifications en hauteur, la structure spatiale dans laquelle s’inscrit la société celtique. » (Buchsenschutz, 1996, pp. 9-10). La société celtique semble donc devenue plus individuelle (CHOUQUER, 1996b, p.209).

[22] Nous empruntons encore une fois à Claire Marchand (MARCHAND, 2000 et 2001) les propos qui vont suivre sur les modalités systémiques de fonctionnement des réseaux de formes. Nous ne ferons donc pas de renvoi à sa référence bibliographique sauf citation.

 

[23] L’équipe d’archéologues, d’historiens et de géographes associés dans le projet Archaeomedes utilisait le concept de résilience pour analyser l’évolution des systèmes humains (ARCHAEOMEDES, 1998, p.14). Ce terme est lui-même repris de la mécanique.

[24] Il ne semble pas, pour parler d’une région que nous connaissons, que les problématiques paléoenvironnementales et parcellaires soient particulièrement prises en compte dans les Pays de la Loire, au contraire même car plusieurs occasions n’ont pas été saisies comme sur l’aéroport d’Angers-Marcé ou n’ont pas été menées jusqu’à leur terme (A83).

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