Bruno Latour, Changer de société. Refaire de la sociologie, La Découverte Paris 2006, 406 p.

 

 

(Les commentaires à destination des archéogéographes et des archéologues sont entre parenthèses et précédés de la mention NB)

 

Après ses Politiques de la Nature (1999) et avant un futur ouvrage sur les modes d’existence et les régimes d’énonciation, Bruno Latour développe ici un argumentaire serré à propos du social. Qu’est-ce que ce social que nous opposons à la nature dans des relations face-à-face (NB = pour nous, par exemple, les “relations Hommes-Milieux”) ?

Le livre part de la définition habituelle du social, c’est-à-dire l’ombre projetée de la Société sur d’autres activités, comme l’économie, le droit, la science, etc. Le social ne change jamais puisque la Société est toujours déjà là. Les explications sociales coulent de source...

B. Latour propose une autre définition. Le social ce sera l’association nouvelle entre des êtres surprenants qui viennent briser la certitude confortable d’appartenir au même monde commun. Ce social-là se modifie sans cesse et pour le suivre il faut d’autres modes d’enquête. Refaire de la sociologie, ce sera étudier ce social en se passant de « la » Société, c’est-à-dire de cette explication monolithique. La société, ce n’est pas ce qui explique, c’est, justement, ce qu’il faut expliquer.

 

Analyse sommaire de l’ouvrage

 

Introduction (pp. 7-39)

La sociologie est la science du social, ce que B. Latour appelle le « social n°1 ». Il propose une autre définition, le « social n°2 » : la sociologie ce sera le suivi des associations, et le social pourra être défini comme le type de connexion entre des choses qui ne sont pas elles-mêmes sociales. La sociologie des associations a sa théorie, dite « sociologie de l’acteur-réseau » (ou ANT, Actor Network Resource) ou encore sociologie de la traduction (l’expression apparaît p. 152), et ses précurseurs (lire, pp. 25-27, l’encart sur Gabriel Tarde, professeur au Collège de France).

 

I — Comment déployer les controverses sur le monde social ?

 

(pp. 33-39)

Pour échapper aux catégories déjà définies de la sociologie, B. Latour fait une observation de méthode. Lorsqu’on met en œuvre l’explication sociale, on constate une accélération soudaine de la description. La « société », le « pouvoir », la « structure », le « contexte » se mettent à relier de vastes pans de la vie et de l’histoire, mobilisent des forces titanesques, et chaque cas se met à illustrer de façon typique des structures cachées. Le temps est venu d’ouvrir ces emballages, à l’aide de cinq sources d’incertitude.

La définition du social doit être laissée aux acteurs eux-mêmes et non à l’enquêteur. Pour retrouver un certain sens de l’ordre, il faut donc tracer des liens entre les controverses plutôt que d’essayer de décider comment résoudre telle controverse donnée. Pour cela il ne faut pas interrompre le flot des controverses. Autrement dit, du bon usage des sables mouvants du relativisme pour construire du plus solide que le social actuel.

p. 38 : « La plupart des difficultés auxquelles se heurte le développement de nos disciplines tiennent à un refus d’être trop théorique et à une tentative déplacée de s’accrocher au bon sens, mêlée à un désir prématuré d’engagement politique ».

 

Première source d’incertitude : pas de groupes, mais des regroupements (pp. 41-62)

 

L’expérience montre que les acteurs sont soumis à plusieurs sollicitations de regroupement possibles et contradictoires. Mais la sociologie cherche les ingrédients déjà en place dans la société. Or les controverses laissent beaucoup plus de traces dans leur sillage que les connexions déjà établies, par définition muettes et invisibles. Dans le monde développé (pour nous, comprendre historique) il n’existe aucun agrégat qui n’ait pour appendice quelque instrument, document, généalogie, observation, liés à telle ou telle science sociale.

p. 53 « Pour les sociologues du social, l’ordre constitue la règle, tandis que le déclin, le changement ou la création sont l’exception. Pour les sociologues des associations, l’innovation est la règle, et ce qu’il s’agit d’expliquer — les exceptions qui donnent à penser — ce sont les diverses formes de stabilité à long terme et à grande échelle ».

Les conséquences de cette inversion sont énormes : il faut chercher les véhicules, les outils, les matériaux, les instruments capables de produire cette stabilité. 

B. Latour oppose alors intermédiaires et médiateurs, compliqué et complexe (pp. 58-59). Puis il démontre comment la sociologie s’est engagée dans une entreprise d’ingénierie sociale, en « construisant ses propres objets » à la mode scientifique, donc en légiférant. Elle a ainsi fortement rencontré le processus d’Étatisation et de modernisation. Les acteurs humains étaient réduits au rôle d’informateurs pour le sociologue devenu juge de leurs actes. Il n’y a que dans l’étude des cultures non-modernes ou prémodernes qu’on a un peu laissé se déployer les associations, mais au prix d’une notion de représentation assez condescendante.

 

Deuxième source d’incertitude : débordés par l’action (pp. 63-89)

 

Le social est ce qui tient ensemble, mais ce n’est pas un matériau particulier.

L’acteur n’agit pas, on le fait agir. Il n’est jamais la source de l’action, mais la cible mouvante de tout un essaim d’entités qui fondent sur lui. Son action n’est jamais localisable mais dislocale : dans l’expression d’acteur-réseau on veut signifier que l’origine est source d’inconnue. Le social n’est donc pas encore constitué lorsque nous prenons un problème. Dès lors, prendre une expression dans le répertoire constitué de la sociologie (social n°1) revient à occulter le social qu’il faudrait faire émerger (NB = pour nous voir les excellentes démonstrations du médiéviste Alain Guerreau sur des termes constitués comme propriété, église, etc.). La sociologie (NB = l’histoire aussi !) se montre généralement critique à la place des acteurs pour les libérer du joug des puissances archaïques.

La sociologie a toujours défini un secteur particulier du social où l’action serait concrète, (NB : créant ainsi une hiérarchie structuraliste) : la parole plus que la langue ; l’événement plus que la structure ; le micro plus que le macro ; l’individu plus que les masses ; l’interaction plus que la société ; la pratique plus que la théorie ; le sens plus que les forces...

Or l’action est dislocale et n’appartient à aucun secteur particulier.

 

Troisième source d’incertitude : quelle action pour quels objets ? (91-123)

 

Devant l’asymétrie du social (les inégalités et leur inertie) les postures de la sociologie traditionnelle se trouvent confortées (le pouvoir, la domination) et la sociologie de l’acteur-réseau passe pour un fourrier de l’esprit libéral. Or il faut refuser l’idée que la société est d’emblée inégale et hiérarchique, et en plus inerte, autrement dit que ces hiérarchies, ces asymétries, ces inerties et ces dominations sont faites d’un matériau qui serait lui-même social. De même, le lien social n’est pas quelque chose qui existe en soi, mais un mouvement, une association entre entités qu’on ne peut pas nommer sociales, sauf pendant le bref instant au cours duquel elle sont redistribuées.

Bruno Latour appelle « social n°3 » les interactions locales face à face, transitoires, entre agents dépourvus d’équipement.

Les objets participent eux aussi à l’action. Mais le fait de les réintroduire dans le jeu des associations ne doit pas conduire à réintroduire le déterminisme. Le panier contient les provisions, mais ce n’est pas le panier qui cause l’achat ! En revanche le panier rend possible certaines choses et contribue à déterminer le social.  « La sociologie de l’acteur-réseau n’est pas fondée sur l’affirmation vide de sens selon laquelle les objets agiraient « à la place » des acteurs humains ; elle dit seulement qu’une science du social ne saurait exister si l’on ne commence pas par examiner avec sérieux la question des entités participant à l’action, même si cela doit nous amener à admettre des éléments que nous appellerons, faute de mieux, des non-humains. » (p. 104).

Les objets ne laissent de traces que par intermittence. Mais pour avancer, il faut cesser de distinguer le matériel et le social. Cette distinction apparemment raisonnable brouille l’enquête visant à déterminer comment une action collective est possible. Il faut remplacer le terme société (c’est-à-dire des assemblages déjà faits et souvent indiscutables) par celui de collectif, comme processus consistant à assembler de nouvelles entités qui n’ont pas encore été collectées. Cette théorie n’a rien à voir avec la dichotomie sujet/objet ni avec leur réconciliation. Il n’existe aucune relation entre le monde matériel et le monde social, parce que cette distinction elle-même est un pur artefact. La question de la symétrie entre matériel et social n’existe pas. « Être symétrique, pour nous, signifie simplement ne pas imposer a priori une fausse asymétrie entre l’action humaine intentionnelle et un monde matériel fait de relations causales. » (p. 109). Sinon on ne suit que certaines associations, par exemple les liens moraux, juridiques, symboliques, etc. et on s’arrête net dès qu’une relation de nature physique vient se glisser entre les autres. Ce n’est pas à cause du manque de données, mais bien par absence de volonté qu’on n’étudie pas le rôle des objets dans les associations.

Si la sociologie a abandonné les choses et les objets aux scientifiques et aux ingénieurs, cela a été pour se creuser une niche : le sens, les symboles, l’intention, le langage. Or cette division est artificielle, imposée par des disputes disciplinaires. Par ostracisme, les scientifiques ont considéré que le social n’était qu’un transport fidèle du poids causal de la matière ; les sociologues, également par ostracisme inverse, ont considéré alors que la matière n’était qu’un simple intermédiaire transportant les agences sociales. Dès lors on ne peut pas se contenter des trois seuls modes d’existence des agents dans le monde social : comme infrastructure matérielle déterminant les rapports sociaux (le matérialisme marxiste) ; comme miroir reflétant les distinctions sociales (sociologie critique de Bourdieu) ; comme arrière-plan de la scène sur laquelle les acteurs sociaux humains occupent les rôles principaux (interactionnisme d’Erving Goffman). Aucune de ces entrées n’est erronée, mais ce ne sont là que trois façons primitives de rassembler les faisceaux de liens qui forment le collectif.

Enfin il existe une raison majeure de refuser le rôle assigné aux objets par la sociologie du social : ainsi on vide de tout son sens l’invocation des relations de pouvoir et des inégalités sociales, qui, justement, occulte les véritables causes des inégalités. Le pouvoir ne se contente pas d’endormir l’analyste ; il tente aussi d’anesthésier les acteurs. C’est ainsi que la science la plus rationnelle (la sociologie du social) nourrit en son sein un fétiche, la société auto-engendrée, auto-explicative. À l’écheveau des moyens visibles et modifiables pour produire du pouvoir, la sociologie du social substitue le monde homogène, invisible et immobile du pouvoir en soi.

(NB = les archéogéographes en ont long à dire sur ce sujet, par la façon dont l’historicisme enrôle les formes et les anesthésie, au moyen de son schéma explicatif par le pouvoir).

 

Quatrième source d’incertitude : des faits indiscutables aux faits disputés (pp. 125-175)

 

Après avoir douté de “socio-” (points précédents), il faut maintenant douter de “–logie”.

B. Latour exploite la métaphore suivante : le film donne à voir un objet fini ; le making off montre autre chose et surtout comment le résultat aurait pu être différent. Il y a donc bien construction des faits. Mais la sociologie des sciences a buté sur cette fin de non-recevoir de type absolutiste ou fondamentaliste : soit un fait était donné et il était vrai, soit il était « construit », c’est-à-dire inventé, faussé ! Pourquoi ? Parce qu’elle répondait, mal, à une mauvaise définition du constructivisme, le « constructivisme social », celui qui réduisait les faits scientifiques à du social n°1 et qui, derrière les controverses sur la géométrie des trous noirs ne voyait que des luttes de clan entre physiciens.

On peut résumer les conclusions de la sociologie des sciences (version B. Latour) :

- on ne peut fournir aucune explication sociale de la science objective ; mais une sociologie rigoureuse de la science est possible ;

- on peut développer une sociologie des scientifiques, mais ce n’est pas la sociologie des sciences et celle-ci ne peut se limiter à cela ;

- le social n’a jamais rien expliqué puisque c’est lui qu’il convient d’expliquer. 

On doit se passer de toute explication sociale selon le social n°1, car expliquer c’est tracer un réseau. Or il est temps de refuser cette explication fourre-tout qu’est la société.

« Tout le monde semble savoir ce que signifie “relier” la religion à la société, le droit à la société, l’art à la société, le marché à la société ; tout le monde trouve évident de comprendre qu’une chose puisse être à la fois “derrière” quelque chose d’autre qu’elle “renforce”, tout en restant “invisible” et “dénié” : eh bien, moi pas ! [...] Or, si l’on prend note du nombre de choses que “les mêmes forces sociales” sont censées causer, qu’il s’agisse de l’ “émergence de l’État moderne”, de l’ “ascension de la petite bourgeoisie”, de la “reproduction de la domination sociale”, du “pouvoir des lobbies industriels”, de la “main invisible du marché” ou des “interactions individuelles”, reconnaissons que le rapport peut être celui d’une cause pour des millions d’effets. » (pp. 149-150). Le social n°1 c’est ce qui rajoute des questionnements artificiels au monde réel.

Le principe d’irréduction : une concaténation de médiateurs ne dessine pas les mêmes connexions et ne requiert pas le même type d’explications qu’un cortège d’intermédiaires transportant une cause. Et à force de multiplier les médiateurs, on n’a plus besoin d’une société qui se tient derrière eux.

Dès lors, on voit ce qu’il faut écarter :

- la position rationaliste de la sociologie de Durkheim, car ce dernier fait un lien obligé entre la République,  la Nation, la science et la pensée rationnelle. Tout marcherait d’un même pas, depuis Descartes. Donc toucher à la science, par exemple, c’est s’en prendre aux autres notions... (pp. 158-159).

- les collecteurs que sont “la” Société et “la” Nature, qui ne décrivent pas des domaines de la réalité, mais sont des entités inventées au XVIIe s. pour des raisons polémiques.

- le lien qu’on croit obligé entre le fait d’être réel et le fait d’être indiscutable. Aux faits indiscutables (matters of fact), il faut substituer des faits disputés (matters of concern). Il faut alors dresser des cartographies des controverses scientifiques portant sur les faits.

- enfin, le piège incessant que représente l’opposition entre l’absolutisme éprouvé des sciences naturelles et de leurs faits indiscutables, et le relativisme culturel des mille et une façons d’agencer les représentations du réel. Parmi les exemples, B. Latour relève ceci : en archéologie, il n’y a pas la vérité de l’archéologie matérielle face à la relativité de l’archéologie interprétative. Il faut au contraire mettre en cause quatre fétiches : le pouvoir, la société, la matière, la nature.

 

Cinquième source d’incertitude : rédiger des comptes rendus risqués (pp. 177-203)

 

Il faut faire passer au premier plan le travail qui consiste à écrire des rapports. En effet, la solution aux crises du relativisme sera d’aller toujours plus loin dans la relativité, comprise comme l’établissement de relations.

Le travail consiste à déployer les acteurs en tant que réseaux de médiations. Or le déploiement n’est pas de la simple description, ni du dévoilement d’explications par les forces sociales à l’œuvre, ni de la critique. Une description qui a besoin d’une explication, c’est une mauvaise description. Déployer c’est multiplier les acteurs, et c’est cartographier les controverses sur les faits disputés.

 

Interlude en forme de dialogue entre l’étudiant et le professeur (pp. 205-228)

 

II — Comment tracer les associations ?

 

B. Latour rappelle, en introduction, qu’on a confondu, dès les débuts de la sociologie, l’assemblage du corps politique et l’assemblage du collectif. Les deux opérations ont des points communs, mais elles doivent être distinguées.

Les collecteurs que choisissent les sociologues pour travailler sont tout simplement absents. Parce qu’ils ont confondu un problème spécifique – comment résoudre les relations politiques de l’Un et du Multiple – avec un autre : comment composer le collectif.

L’alternance abrupte entre le micro et le macro, comme entre l’acteur et le système, n’est pas une caractéristique centrale de la sociologie, mais l’ombre portée du corps politique sur la notion de société.

 

Le monde social est plat ! (pp. 241-251)

 

B. Latour commence par décrire les modes habituels de la logique des sociologues lorsqu’ils errent du local au global, du terrain au contexte. Traduit en termes plus épistémologiques, cela le conduit à montrer l’errance entre structuralisme et interactionnisme. Et à montrer que si la « structure » est une abstraction, l’interaction aussi !

Petit passage succulent sur les impasses du discours. Exemple, « dépasser une contradiction » : artifice des dialecticiens pour escamoter des artefacts...

Le travail va donc consister en une remise à plat, un déploiement pour mesurer la distance réelle que doit tracer chaque association.

 

Premier mouvement : localiser le global (pp. 253-278)

 

Premier exercice : établir les connexions continues qui mènent d’une interaction locale jusqu’aux lieux, aux moments et aux actants par l’intermédiaire desquels un site local donné a été mis en action.

D’ordinaire on place un site local à l’intérieur du global pour l’expliquer, ce qui fait faire un bond, une discontinuité. Comment s’interdire cette discontinuité ? Comment mettre côte à côte local et global et faire apparaître la connexion sous forme de pli ?

B. Latour propose la définition suivante. « Macro ne désigne plus un site plus large ou plus vaste dans lequel le niveau micro serait enchâssé, comme une poupée russe, mais un autre lieu, tout aussi local, tout aussi micro, qui se trouve connecté à d’autres par un véhicule précis qui transporte un type précis de traces. D’aucun site on ne peut dire qu’il est “plus grand” qu’un autre, mais on a le droit d’affirmer que certains bénéficient de connexions beaucoup plus fiables avec beaucoup plus de sites. » (p. 257) ;

Le macro, c’est une autre connexion. Une des conséquences est qu’il ne faut pas fixer par avance l’échelle et les niveaux d’une étude. Le changement d’échelle est une prouesse qu’il faut laisser à l’acteur.

Il propose d’appeler oligoptiques ces mises à plat de réseaux dont tous les éléments et les liens ont été éprouvés et qui fournissent des vues parfaites mais étroites sur la totalité connectée. Il suggère de renoncer aux panoptiques (voir Bentham et Foucault).

En revanche il décrit l’utilité des panoramas, qui sont des prises empiriques dans lesquelles l’auteur cherche à donner une cohérence totale, alors qu’il est évident qu’il ne voit qu’une partie de la totalité. Ce sont des récits, des grands récits (au sens sociologique). Ils répondent à ce désir de totalité et de centralité qui existe chez nous. Ils décident de ce qui peut ou qui doit lier, donc ce qui est plus grand et ce qui l’est moins.

(NB – ce passage est intéressant pour résoudre le conflit que les archéogéographes connaissent bien entre la nécessité de la déconstruction qui ruine toujours un peu plus le récit, et la nécessité, contradictoire, de produire un nouveau récit d’histoire du paysage remplaçant l’ancien)

 

Deuxième mouvement : redistribuer le local (pp. 279-318)

 

Comment le local est-il engendré ? B. Latour propose d’appeler “articulateurs” ou “localisateurs” les effets de présence que certains lieux possèdent lorsqu’ils sont transportés en d’autres lieux. Il installe aussi des “gabarits structurants” qui circulent à travers des réseaux repérables.

Le local n’est pas le lieu où les choses seraient plus concrètes. Mais si nous avons tant de mal avec cette idée, c’est que nous ne voulons pas toucher à l’individu. On peut accepter de critiquer le contexte (le global), mais pas le local dans lequel nous voulons voir l’individuel (ou l’élémentaire).

Il faut donc déployer à nouveau. Aucune interaction locale n’est isotopique, ce qui veut dire que ce qui agit en un lieu donné à un moment donné provient de nombreux autres lieux, moments et actants hétérogènes. (NB = mais, en archéogéographie, nous observons que la transmission peut être isotopique, c’est-à-dire que la forme qu’elle prend l’est). Aucune interaction n’est synchronique. Le temps est toujours plissé. (NB = ce qui produit une forme géographique peut être l’interaction de phénomènes d’échelles incroyablement diverses , comme nos travaux en archéologie et archéogéographie le démontrent souvent ; voir aussi A. Berque). Les interactions ne sont pas synoptiques. Les interactions ne sont pas homogènes, puisque les relais qui assurent le déroulement de l’action n’ont jamais la même qualité matérielle tout au long (NB = relire les travaux de Laurent Olivier). Enfin les interactions ne sont pas isobariques, puisque certains actants sont visibles, d’autres sans visibilité.

Il faut construire l’échelle, sans recours à ces deux concepts vides de sens que sont les interactions locales et la structure.

La difficulté la plus grande est de réussir à mener une enquête en restant toujours au niveau des connexions et du réseau, c’est-à-dire des associations, sans jamais recourir à la dialectique des relations d’échelle entre global et local, ni entre acteur et système.

 

Troisième mouvement : connecter les sites (pp. 319-355)

 

Il nous faut détecter les types de connecteurs qui convoient les formes d’existence sur de longues distances et comprendre pourquoi ils formatent le social de façon si efficace. « Une forme est tout simplement ce qui permet à quelque chose d’être transporté d’un site à un autre. La forme devient alors l’un des plus importants types de traduction » (p. 325). (NB = cette phrase explique pourquoi les archéogéographes sont “latouriens” ; voir le raisonnement sur la coupe emblématique de Pierrelatte). Le déplacement passe par des transformations, ce que Latour appelle les “mobiles immuables” (NB = c’est notre idée de transformission : la transmission passe par des transformations).

Nous devons alors respecter et comprendre le travail de formatage des classificateurs. C’est une des façons qui s’offrent à nous pour stabiliser les sources d’incertitude (= controverses) ouvertes dans la première partie. S’il a fallu les critiquer (les classificateurs), c’est parce leurs catégories (la Nature, la Société) verrouillaient et interrompaient le travail d’association et de composition des collectifs. Mais, arrivés à ce point, il faut reprendre le travail de classification. (NB = j’ajoute : donc on peut “vivre ensemble” et constituer un monde commun).

Nous devons respecter un principe de traçabilité : s’interdire toute discontinuité dans l’étude des connexions. Ainsi nous comprendrons l’extension universellement locale de nos réseaux. Ensuite nous devons établir des “énoncés collectants”, nécessaires pour réassembler le collectif (p. 333-334).

B. Latour démontre ensuite que plus on définit le social ancien, moins on parvient à admettre le nouveau. (NB = intéressant pour comprendre pourquoi, au lieu de changer, beaucoup s’enfoncent dans une calcification de la pensée).

Il se demande si nous pouvons anticiper une science sociale qui prenne au sérieux les êtres qui font agir les gens, qui devienne empirique au sens où elle respecterait l’étrange nature de ce qui est donné dans l’expérience. (NB = autrement dit, si je comprends bien, qui serait capable de faire avec les objets sociaux ce que les naturalistes font avec leurs herbiers, donc une expérimentalisation du social).

Les sciences sociales n’ont jamais osé être réellement empiriques parce qu’elles croyaient toujours que leur premier devoir était de construire la modernité. Dès qu’une enquête commençait, le sociologue censeur (NB- l’historien, pour nous) exigeait qu’on décline la pertinence politique du projet avant de continuer.

On arrive alors à une règle forte de l’action, exprimée par Gabriel Tarde et qui concerne les conditions d’émergence de toute activité. Il démontre une espèce d’inversion entre grand et petit. Le grand (une organisation, un marché, un État) est surtout une simplification du petit. On comprend pourquoi : le micro, parce qu’il est le lieu de rencontre de réseaux incommensurables, est forcément plus complexe ; dès lors, dans la construction d’un Tout, il ne peut livrer qu’une facette de lui-même à la constitution de cette totalité provisoire. (NB = traduisons dans nos domaines : il y a plus de complexité dans le pollen des palynologues que dans le bocage, parce que pour constituer ce dernier en catégorie, il a fallu ne prendre dans chaque objet qu’un aspect de lui-même et nier tous les autres). B. Latour appelle cette immense partie non prise en compte, le plasma. C’est ce qui n’est pas formaté, ce qui n’est pas encore socialisé. C’est une réalité interstitielle, du social non pas caché, mais méconnu.

(NB = voir mon précédent compte rendu de lecture à propos d’Alain Testart, Éléments de classification des sociétés, où l’on trouve la même idée que celle reprise de Tarde).

 

Conclusion : de la société au collectif — peut-on réassembler le social ? (357-379)

 

Rappel des conclusions obtenues dans Politiques de la Nature.

Les disciplines existantes ne sont évidemment pas de pures fictions qui inventeraient leur matière à partir de rien. Mais elles ont choisi un certain type de stabilisation qu’on peut remettre en cause.

Aujourd’hui les collecteurs que sont la société et la nature ne conviennent plus. La sociologie des associations est la reprise de la sociologie du social, sur la base d’une réouverture de ces collectifs. 

 

Bonne lecture !

GC

1-V-2006

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