Claire Marchand

Docteur en histoire, Enseignante en lycée agricole

UMR 7041, ArScAn, Archéologies environnementales, MAE Nanterre

 

 

 

Que faire de l’héritage ?

 

 

Introduction

 

La prise en compte des paysages dans la réflexion sur le développement durable est relativement récente mais semble devenir une exigence politique forte. Un certains nombre de textes et d’actions témoignent de cette préoccupation : Convention Européenne du paysage,  loi « Paysages », différentes appels à propositions de recherche du ministère de l’écologie et du développement durable comme celui intitulé « paysage et développement durable » en 2005, inventaires des paysages, Atlas de paysages, sans compter les différents colloques et autres manifestations sur le thème du paysage en lien avec l’environnement, l’aménagement et le développement durable.

Si le choix d’inscrire les paysages dans un projet de développement durable semble donc être une volonté assez partagée par l’ensemble de la communauté politique, scientifique et publique, cette belle idée se trouve confrontée à quelques paradoxes lorsqu’il s’agit de définir ce patrimoine et son inscription dans la durabilité selon une réflexion prospective et environnementale de l’aménagement du territoire. En effet, alors que la réflexion porte sur le développement durable, les notions de temps et de dynamiques spatio-temporelles semblent singulièrement absentes des problématiques.

La volonté de mettre en œuvre des politiques visant, comme le stipule la Convention européenne, la protection, la gestion et l’aménagement du paysage, ce patrimoine commun, s’appuie sur une conception des formes qui n’est pas neutre.

Et la question de l’usage de cet héritage, de sa protection, de sa transmission et des projets d’aménagement, est intiment liée à une réflexion sur la nature de cet héritage.

 

 

1-      Quel héritage ?

 

1-1  le paysage patrimoine

 

Si l’on reprend la définition du terme patrimoine donnée dans le Larousse, il s’agit du « bien commun d’une collectivité, d’un groupe humain, [...] considéré comme un héritage transmis par les ancêtres ».

La notion de patrimoine renvoie donc à l'idée d'un héritage légué par les générations qui nous ont précédées, et que nous devons transmettre aux générations futures.

La conception des  paysages comme patrimoine est clairement affirmée : « le paysage est patrimoine commun  de la nation »1 «  le paysage représente une composante fondamentale du patrimoine culturel et naturel de l’Europe »2, « le monde rural possède un patrimoine culturel, naturel et paysager [...] »3. La ZPPAU, Zone de Protection du Patrimoine Architectural Urbain, créée par la loi du 7 janvier 1983, a vu son intitulé complété par « paysager » après la loi du 8 janvier 1993.

Et si dans un premier temps  seuls les paysages remarquables, exceptionnels étaient pris en compte, désormais tous les paysages, qu’ils soient remarquables, quotidiens,  ou dégradés2 , qu’ils soient porteurs de l’identité régionale ou ordinaires4, qu’ils soient sauvage paysan ou citadin, hérité du passé ou contemporain5, peuvent prétendre à la qualification de  patrimoine.

Et à la manière d’un assureur demandant que soit fait l’inventaire et la qualification de la valeur de notre patrimoine, l’action sur les paysages se doit dans un premier temps d’en faire l’inventaire en les identifiant et en les qualifiant.

Mais l’établissement de cet inventaire semble faire apparaître des conceptions assez différentes du patrimoine paysager.

 

 

1-2  Des conceptions différentes du patrimoine paysager ?

 

1-2-1 un héritage hors du temps. Le modèle géographique

L’article 2 de la loi de juillet 1976 et du décret de 1977 relatifs à la protection de l’environnement précise que les  études d’impact doivent comporter une analyse de l’état initial du site et de son environnement. . Si ces termes d’ « état initial » pourraient nous paraître équivoques car renvoyant à un état très ancien du paysage (préhistorique. ?..) cette ambiguïté est vite levée puisque l’état initial est compris comme l’état avant aménagement. Ceci est significatif de la problématique développée pour les aménagements : le paysage est un héritage sans histoire, que l’on va décrire, catégoriser. On aboutit ainsi à une typologie des paysages : plaine, vallée, bocage, terres boisées..., permettant un découpages en unités paysagères types. Les Atlas ou  inventaires de paysages sont souvent utilisés comme outils de référence de ces études d’impact. La méthode proposée par le Ministère de l’Aménagement du Territoire de l’Équipement et des Transport pour élaborer ces atlas et éditée en 1994, témoigne du cadre méthodologique préconisé : identification et à caractérisation des paysages, puis évaluation des dynamiques paysagères.

 

L’identification et la caractérisation des paysages repose sur l’identification des unités paysagères, la localisation des sites et paysages « institutionnalisés », l’identification des représentations iconographiques des paysages et enfin l’identification des paysages d’intérêt local. La perspective adoptée est donc descriptive, spatiale et visuelle.

La seconde partie consacrée à l’évolution et à la dynamique pourrait faire espérer, puisqu’il s’agit d’inscrire l’évolution dans la longue durée, qu’il serait fait référence à la dynamique spatio-temporelle. Mais déception : généralement, l’inscription du paysage dans le temps n’est envisagée que depuis le début du XXème siècle (au mieux, fin XIX ème) à partir de l’intensification de l’agriculture. L’objectif de cette opération est d’identifier les signes visibles des transformations en cours des paysages (développement de friches, reboisements...).

Le rapport effectué par Véronique Brunet-Vinck, afin d’évaluer les enseignements méthodologiques de cette méthode des atlas après 10 ans de travaux, semble montrer un début d’intérêt pour la dynamique d’évolution passée du paysage grâce à l’étude de documents historiques afin de dresser les grandes évolutions du paysage à travers les siècle. Mais cette tentative d’approche historique et dynamique du paysage fait bien pâle figure quand, sur les pages suivantes, l’action du temps se limite à une comparaison entre « hier » et « aujourd’hui », ou bien encore, exemple caricatural, à celle, reprise de l’Atlas des paysage de la Loire, des 4 saisons du paysage (fig. 1) (Brunet-Vinck 2004 : 12 ; 35-36).

 

Cette conception s’inscrit dans la conception de la géographie historique classique, synchronique. Le temps s’y déploie comme un cours linéaire. Comme le souligne Michel Lussault, « on peut estimer que la problématique du temps ne fut jamais abordée frontalement par la plupart des courants géographiques qui se rejoignirent dans une conception standard du temps considéré comme un flux linéaire. » (Lussault 2003 ).

Aussi intéressantes que puissent être ces études géographiques, elles ignorent la profondeur historique des paysages. La référence au temps est mise entre parenthèse, au propre comme au figuré, sous la forme d’une phrase rapide de la méthode citée plus haut, pour signaler rapidement et sans plus de développement que : « (le paysage comporte également une quatrième dimension qui est celle du temps et de l’histoire) » (Luginbühl 1994 : 85). Mais le temps et l’histoire s’arrêtent là... à la porte de l’état « initial ».

Certes, au sein de la géographie, un courant de la géohistoire, issu de la géographique historique, propose des modélisation diachroniques des études spatiales. C’est ce que fait par exemple Michel Grataloup. Le colloque Géopoint en 2004 a montré également que d’une part l’étude des formes étaient de nouveau une préoccupation importants de certains géographes et d’autre part que ces études amenait des questionnement et des approches assez nouvelles. Mais ces études restent marginales et ne sont pas encore le modèle de référence des évaluations paysagères.

 

 

1-2-2 un héritage objet du passé. Le modèle historique.

 

La conception du paysage comme héritage du passé prend toute sa place dans les études historiques et archéologiques.

On cherche à connaître l’histoire des paysages disparus: paysage gaulois, romain, médiéval..., et les caractéristiques de ces paysages en vue de leur éventuelle reconstitution. Des chrono-typologies ont ainsi été établies sur la base de modèles historiques permettant de distinguer les formes d’une période des formes d’une autre période en fonction des projets sociaux et politiques qui leur ont successivement donné naissance.

Si cette conception d’un paysage palimpseste est, nous le verrons, remise en question aujourd’hui, elle continue cependant à être le modèle prédominant.

Le temps comme l’espace sont donc ici largement pris en compte mais dans une perspective stratifiée qui permet, qui à l’antiquisant, qui au médiéviste, de retrouver « SA forme ».

Et ce qu’on a longtemps appelé études diachroniques des formes du paysage consiste essentiellement à retracer les différentes étapes,  à dresser le tableau de la succession dans le temps et l’espace des différentes formes.

L’héritage est alors envisagé comme constitué des formes du passé, vestiges des paysages disparus, qui se sont succédées dans le temps et l’espace. Il est un élément de connaissances des sociétés anciennes, témoignage de leur histoire. Il sert à connaître le passé mais il est « mort », révolu.

 

1-2-3 un héritage décomposé

 

Ces deux conceptions, géographique ou historique, du patrimoine paysager, qui peuvent sembler assez éloignées, ont pourtant des points communs dans leur façon de l’appréhender. En effet l’une et l’autre considèrent les formes comme résultantes, uniquement déterminées par un projet social ou politique ou par des éléments physiques. Un projet remplace le précédent, une forme efface la précédente. Effet d’une cause, le paysage résultant est l’expression de cette cause. Cette approche permet de dresser un inventaire qui s’appuie sur une identification de formes qui sont autant d’objets à bord franc, bien délimités dans l’espace et/ou dans le temps. Les unités paysagères de la géographie, la planification antique, l’organisation radio concentrique médiévale de l’histoire, procèdent d’une volonté de mise en ordre, d’identification par découpage de l’espace et du temps. Le paysage est simplifié, schématisé, sous des formes rassurantes parce que bien délimitées et identifiées.

De même la dynamique d’évolution des formes du paysages est envisagée selon un modèle facile à appréhender : le modèle ontogénétique et linéaire, correspondant au schéma naissance, vie, mort. Ainsi toute forme naît,  vit, et se dégrade jusqu’à disparaître. Ce modèle de la dégradation dans le temps est récurrent chez les géographes comme chez les historiens et archéologues. Les nouveaux aménagements, les nouveaux projets sont des perturbations qui vont amener la disparition de la forme antérieure ou sa dégradation.

En conséquence, la quête mythique d’un état d’origine, qui serait comme l’âge d’or de la forme, celui d’avant sa dégradation, devient une préoccupation majeure, autant pour les géographes qui cherchent à établir un état initial du paysage, qu’il s’agisse de l’actuel ou de celui d’avant le développement de l’agriculture, que pour les historiens qui rêvent de pouvoir retrouver, reconstituer l’état originel des formes anciennes.

Quel bonheur alors de tomber sur une magnifique centuriation, extraordinairement bien conservée, qui s’est transmise jusqu’à nous sans avoir à pâtir des dégradations du temps (fig.2).

 

 

 

1-3  paysages comme processus : une autre conception de l’héritage

 

Une autre approche est possible, celle proposée par l’archéogéographie, qui change totalement la nature de l’héritage.

Un certain nombre d’études, et ce fut aussi au cœur de ma thèse, (Marchand 2000) ont mis en évidence que l’étude des formes du paysage ne pouvait se réduire à l’étude des succession et de superposition des formes dans le temps et l’espace. Elles ont montré des diversités de formes, de situations, une durabilité fondée sur des mobilités, des abandons, des reprises, des réinvestissements, un enchevêtrement spatial et temporel, mais aussi physique et social qui ne permettaient pas d’être appréhendés avec les anciennes typologies.

Ce qui est apparu avec force, c’était une construction dynamique des formes du paysage reposant non pas sur une stratification spatio-temporelle mais au contraire sur des interactions complexes entre le local et le global, le physique et le culturel, le planifié et l’auto-organisé, le passé et le présent. L’héritage devenait bien flou.

Considérer le paysage comme émergence, c’est-à-dire ne pouvant être réduit à la somme de ses parties et possédant des propriétés organisationnelles spécifiques, permet de dépasser la perspective déterministe et linéaire au profit d’une vision plus complexe. En affirmant que l’auto-organisation est un des processus majeur des dynamiques morphologiques, l’histoire des formes du paysages ne peut se confondre avec l’histoire de la succession des événements sociaux ou naturels qui les ont créés.

Ainsi, cette magnifique centuriation, qui s’est réifiée sur la longue durée, montre plutôt un processus de construction dans le temps d’une forme auto-organisée. Elle n’est donc pas simplement une forme résultant d’un projet (une planification antique) mais une forme émergente, manifestation de la dynamique d’auto-organisation qui constitue sa propre histoire (Marchand 2003)

 

Cela ne signifie pas que les centuriations n’ont pas existé ou que leur état étant un « état présent » ne permet pas de les étudier mais cela signifie qu’on ne peut lire directement cet objet comme une page de l’histoire romaine, et que cette forme a une histoire qui est celle de sa dynamique d’évolution, aux temporalités plurielles.

Imaginons une lecture de cette forme par tranches chronologiques : les antiquisants prenant les linéaments antiques, les médiévistes les linéaments médiévaux, etc... cette forme devient alors dénuée de toute dynamique parce que coupée du réseau auto-organisé qui lui donne un sens.

Ce qui est alors pertinent d’étudier c’est le mode de sa transmission dans le temps, qui n’est pas fondé sur une conservation à l’identique mais sur un processus d’auto-organisation qui repose sur des transformations, et son rôle dans les constructions postérieures. Ainsi, la forme ne se transmet pas dans le temps parce qu’elle demeure fixe, inchangée malgré les perturbations qui peuvent l’affecter, mais au contraire parce qu’elle est réinvestie, transformée. Ce sont les changements, les perturbations qui permettent la continuité, la transmission dans le temps et la stabilité.

Il n’y a pas d’un côté la forme « pure », historique, et de l’autre des perturbations qui la dégradent, il n’y a pas d’un côté les objets traditionnels à bord franc et de l’autre des objets flous comme les réseaux auto-organisés.

Cette conception change radicalement la nature de l’héritage qui devient un héritage dynamique où le passé n’est pas mort mais agissant et sans cesse réactualisé et enrichi.  Il ne s’agit plus de qualifier les vestiges (formes) selon un découpage stratigraphique mais le processus dynamique de transmission et d’évolution lui-même, le processus de transformission.

Le temps et l’espace, le social et le physique sont indistinctement associés dans une dynamique complémentaire de création d’une forme. Il n’y a pas quelque chose qui agit sur autre chose, il y a une action commune et complémentaire dans un processus dynamique de coproduction d’un « objet » nouveau, recomposé, hybride. En même temps, la dynamique du réseau est devenue la condition de possibilité de chaque élément et de chaque événement, qui prend du sens par rapport à cette dynamique, à cette forme là.

Cet héritage hybride est donc bien différent et permet d’envisager autrement l’idée du développement durable des paysages.

 

 

 2- Que faire de l’héritage ?

 

2-1 un objet à protéger ?

 

Concerné et par la Convention Européenne du Paysage et par la Convention Européenne pour la protection du patrimoine archéologique, le paysage est l’objet de toutes les attentions de l’Europe. Ces textes ratifiés par la France montrent un but relativement commun :

Le but de la première est la protection, la gestion et l’aménagement des paysages, parce qu’ils représentent une composante fondamentale du patrimoine culturel et naturel de l’Europe contribuant à la consolidation de l’identité européenne.

Le but de la seconde est de protéger le patrimoine archéologique en tant que source de la mémoire collective européenne et comme instrument d’étude historique et scientifique.

 

Si la protection semble être la préoccupation majeure qui ressort de ces textes, la question se pose se savoir contre quoi on veut protéger le paysage.

Il s’agit de les protéger contre la dégradation qui les menace, dégradations dues aux nouveaux aménagements. Cette conception s’inscrit en toute logique dans la perspective d’une dynamique l’évolution des formes considérées comme résultantes. Cette dynamique étant, comme nous l’avons vu, ontogénétique et linéaire, le terme d’impact est alors pleinement justifié puisque le nouvel aménagement, le nouveau projet, va nécessairement dégrader la forme originelle ou résultante.

La durabilité de l’héritage repose donc sur sa protection, c’est-à-dire au mieux sa conservation, au pire son étude avant destruction.

Cependant cette protection est entièrement tournée vers le passé : elle vise à connaître les sociétés passées, à en protéger les vestiges et éventuellement à reconstituer, grâce à cette connaissance, l’histoire des paysages du passé.

Mais cette mise en valeur du passé n’est pas destinée à la seule connaissance scientifique. Il s’agit également de protéger le patrimoine comme un des fondements de l’identité nationale, voire européenne.

Ce rôle du passé est en effet fortement lié à l’émergence de l’État-nation. Le principe national s’est appuyé sur l’affirmation d’une continuité historique, sur la valorisation du passé. Il était nécessaire de permettre la formation d’une identité nationale fondée sur une culture commune, une histoire commune. Comme l’a montré Anne Marie Thiesse (Thiesse 2000 ; 2001), une histoire nationale établit l’unité primordiale et la continuité à travers les siècles de la communauté nationale. Cette formation de l’identité nationale a consisté à construire un patrimoine collectif reposant sur une histoire séculaire6, qui permet d’établir un lien entre les ancêtres fondateurs et le présent, des héros, des monuments historiques et des paysages emblématiques.

Cette conception du rôle de l’héritage est toujours fortement présente. Elle a instauré un discours identitaires des hommes et des territoires. L’histoire nationale ne serait ainsi qu’une longue résistance à l’invasion afin de défendre le territoire que lui ont légué les ancêtres.

La finalité patrimoniale fait des paysages un héritage à protéger contre les projets qui pourraient le dégrader, compromettre sa belle histoire. Doit-on alors considérer que « nos paysages sont des musées de formes » (Pinchemel 2004 :17) donc définitivement morts et classés, ou bien encore les protéger dans ces « zones de réserves archéologiques »7 ? La notion de développement durable semble bien loin de ce discours identitaire et protectionniste, instaurant des frontières de toute nature.

La géographie n’est pas en reste dans ce discours identitaire. Comme le souligne Jacques Lévy, la géographie dite classique, qui s’est particulièrement manifestée en France entre la seconde moitié du XIXe et la première moitié du XXe siècle, centrée sur la France, était plus une ethnographie des sociétés rurales dans le cadre d’un paradigme privilégiant les différentes modalités d’adaptation de la société au « milieu » naturel. Cette description littéraire a participé, dans un cadre proche du récit en histoire, à la construction d’un communautarisme étatique (Lévy 2003).

François Walter a montré comment le paysage a fait l’objet, dans toute l’Europe, de stratégies de construction pour inscrire dans le territoire l’appartenance identitaire à la nation. La géographie a joué un rôle majeur,  renforçant une représentation de la France qui serait une enveloppe naturelle, une matière, support des supposées permanences et caractères éternels de l’identité nationale (Walter 2004). Et la diversité des régions, des pays, fait aussi partie de cette construction nationale. Car si elle est valorisée, c’est parce qu’elle est constitutive de l’unité de la nation, à l’image de ces affiches représentant la France comme un immense plateau de fromages. Elles contribuent à l’unité : celle de l’excellence de la France en tant que producteur de fromages. Toute atteinte à notre territoire, à notre région est une atteinte à notre identité.

 

Il ne s’agit pas cependant de nier l’intérêt des recherches historiques ou archéologiques qui ont été menées et continuent de l’être. Elles ont permis et permettent encore l’acquisition d’une quantité importante d’informations. Ce n’est pas parce qu’on a fait un usage identitaire des vestiges archéologiques ou de l’histoire ou de la géographie qu’il faut rejeter tout ce que cela a apporté en matière de documentation et de connaissances. Ces recherches constituent notre héritage et là encore il nécessaire d’en comprendre la dynamique et de voir comment composer avec.

Mais cela de permet de comprendre en partie pourquoi le nouvel aménagement est toujours considéré comme dans le sens de « son action sur », sur le paysage, sur le milieu, sur l’environnement.

Considérer que les formes sont la résultante d’une action postérieure (qu’elle soit de l’homme et/ou du milieu) sur un  substrat antérieur, c’est n’envisager la dynamique que de façon linéaire. Le terme d’impact est alors pleinement justifié puisque le nouvel aménagement est ce qui va dégrader le forme originelle antérieure ou permettre de la restaurer ou de la conserver. 

La durabilité de l’héritage repose donc sur la capacité à dégrader le moins possible, ou à restaurer une forme, dont on considère a priori qu’elle est dépositaire de notre identité.

 

Le problème est que l’identité, comme le paysage, n’est pas un objet à bord franc, bien délimité dans l’espace et le temps, mais un processus complexe fondé sur des interaction permanentes entre l’identité et l’altérité. On a voulu enfermer8 la notion d’identité française dans un concept bien défini  en refusant d’envisager que l’identité nationale n’est pas déterminée une fois pour toutes et surtout qu’elle n’est pas unique Comme le souligne Edgar Morin, un même individu peut selon les circonstances se sentir Français, ou breton, ou encore européen, et chacune de ces identités n’est exclusive de l’autre, mais composante d’une poly-identité (Morin :1987). Le lien national semble remis en question entre les identités régionales et les nouvelles relations qui se tissent avec l’Europe. Mais la chance est peut-être justement là, dans ce changement de conception, dans la fin des ordres définitivement établis

 

 

2-2 un héritage à recomposer

 

Si l’on envisage les formes du paysages comme émergentes, on considère, comme nous l’avons vu, qu’elle ne sont pas le simple produit d’une dynamique linéaire déterminés par des causalités externes mais qu’elles procèdent d’une dynamique spatio-temporelle spécifique. La perspective peut alors changer.

Si l’on affirme, comme nous le faisons, que les  formes du paysage sont complexes et donc hybrides puisqu’elles sont à la fois processus et résultat du processus, organisée et organisantes et donc cause et conséquence, qu’elles sont à la fois physiques et sociales, stabilité et changement, autonomie et dépendance, passées et présentes. Si l’on affirme encore que la transmission dans le temps repose sur des transformations, des réorganisations permanentes, alors il faut convenir que les anciens cadres de pensée, qu’ils proviennent de l’histoire, de la géographie, de l’écologie, ou autre discipline, ne permettent pas d’appréhender  ces formes hybrides dont la spécificité est fondée sur une dynamique de co-production par les relations qui s’établissent et qui font d’elles des objets nouveaux. Cela signifie aussi qu’il devient nécessaire d’étudier les conditions de cette dynamique, liens qui se tissent, les interactions qui se jouent sans le faire sur le mode de la décomposition des formes, de leurs « déhybridation ».

La question qui se pose n’est plus de savoir ce qu’il faut conserver ou non mais quels liens on peut établir, quels attachements nouveaux on peut envisager pour construire un autre héritage durable.

La dynamique reposant sur des processus de transformission et de transformaction, pour reprendre les termes proposés par Gérard Chouquer (Chouquer 2003), l’héritage n’est donc pas fixé a priori. Cela permet sans doute de sortir du dilemme introduit par la conception patrimoniale et identitaire qui repose sur la définition d’objets à bords francs bien déterminés (ou du moins qu’on a pensé comme tels), à savoir que conserver ou que protéger ?

Ici, l’héritage n’est pas un postulat, il n’est pas défini à l’avance et donc sa valeur non plus. L’héritage est à inventer...avec son avenir,  en tant que projet partagé, à partir de procédures qui permettent de prendre en compte l’espace et l’écoumène et de requalifier les objets.

Je ne rentrerai pas ici dans le détails de ces procédures qui ont été développées dans le numéro d’Etudes Rurales « objets en crise, objets recomposés » En revanche, il faut se pencher sur l’usage que l’on peut faire de cet héritage, même s’il reste à définir et parce qu’il est à définir. Comment donc envisager le développement durable des paysages dans le lien et non dans la séparation ? Plusieurs pistes me semblent devoir être explorées.

L’une d’elle l’a déjà été qui est celle de l’intérêt de l’approche archéogéographique dans les nouveau aménagements. Elle présente plusieurs aspect : en considérant que la connaissance du passé peut jouer un rôle dans la conception des projets. Ainsi, le paysage n’est plus nécessairement ce qui va subir l’impact mais ce qui va permettre, en intervenant en amont par une étude préalable, de tisser des relations entre les héritages et les nouveau projets, entre le passé, le présent et le futur.

Mélanie Foucault présente un bel exemple de ce que pourrait être un tel scénario : au sud de la plaine des Tilles, le secteurs des Maillys montre une dynamique particulière de mutations « d’un corridor paysager qui d’un chemin tardiglaciaire s’est transformé en village protohistorique, puis en ruisseau moderne et s’est changé en forêt au XIXe et XXe siècle ». Aujourd’hui les remembrements ont établis de grandes parcelles géométriques qui ont gommé la trace du corridor. Mais il réapparaît en période d’inondation, l’eau s ‘étalant dans les champs (Foucault 2003). Cet exemple est intéressant à plus d’un titre. D’une parce qu’il montre un exemple d’objet hybride, un corridor fluviaire, dont la dynamique est abordée à partir du lieu qui souligne l’auteure, « fait le lien entre les objets, les disciplines et les périodes ». D’autre part, il montre qu’une connaissance de cet héritage permet d’envisager différents scénarios d’avenirs: ou bien la réactivation du ruisseau et des marais (possible en cas de périodes de pluies continues et abondantes) qui entraînerait une réorganisation totale et à retardement, ou bien, en tenant compte de ces connaissances, des projets d’aménagements pourraient être envisagés pour recomposer l’espace d’une façon différentes, conciliant les héritages et les nécessités nouvelles.

Une autre voie à explorer est celle de penser les objets par rapport aux réseaux qui leur donnent sens. Nous avons vu que la forme auto-organisée donnait du sens à la forme planifiée, qu’elle était sa condition d’existence. Mais il faut sans doute aller au delà et étendre cette notion. Ainsi, les territoires peuvent être compris en termes de réseaux, qui vont leur donner du sens. Et l’utilisation du pluriel est importante parce qu’il implique de ne pas envisager ces territoires comme des objets fixés mais là encore comme des hybrides. Enfin, cette idée doit permettre d’inscrire la réflexion sur l’héritage et son usage : en reprenant la théorie des acteurs en réseaux de Bruno Latour qui pose la question de savoir ce qui compte, évoquant que cela n’appartient à personne mais émerge du réseau disparate et mouvant des humains et non-humains. Cette question de savoir ce qui compte, pour qui et pourquoi, doit être soumis à la controverse, à la délibération. Le débat publique doit ainsi pouvoir contribuer à l’avenir du paysage comme projet partagé et comme monde commun.

 

 

 

Conclusion

 

Le développement durable des paysages peut donc être repensé d’une toute autre manière que cela n’a été fait jusqu’à maintenant. Que faire de l’héritage pour les générations futures ? Ce serait peut-être d’en faire un objet de controverse, de leur offrir la possibilité de redéfinir sans cesse leur écoumène, de faire du paysage un objet à bords flous, non définitif, qui permette d’y faire entrer d’autres candidats.

L’Europe s’intéresse au  développement durable. Tant mieux.  Mais il faut se demander comment elle s’y intéresse. Car à bien lire les termes des diverses conventions Européennes, qu’elles concernent le patrimoine ou l’environnement, on reproduit ce qui avait contribué à fonder les États-nations pour établir les fondements de l’Europe sans se poser la question de la nouveauté, de la particularité de cet « objet » et la complexité des interactions qui peuvent jouer. L’évolution est pensée à sens unique, l’intégration des États dans l’Europe, sans concevoir qu’il puisse y avoir une rétroaction. Le nouveau  se superpose à l’ancien..

Comment défendre l’idée d’une identité européenne qui repose sur les mêmes fondements (patrimoine commun, territoire commun, culture commune,...) que ceux que les États-nations ont développé pour se distinguer les uns des autres ?

Et donc comment défendre l’idée d’un patrimoine européen qui ressemble à s’y méprendre à celui que les différentes nations avait érigé en barrière permettant de se différencier les unes des autres.

La diversité ne sera qu’une composante au service de l’unité de l’Europe. On ne cherche pas des possibilités de dynamiques nouvelles, on recycle les vieux modèles. Là encore, on considère les espaces comme des espaces emboîtés auto-similaires. Il suffit de changer d’échelle et d’adopter la même solution.

Mais il pourrait au contraire être intéressant de chercher à comprendre quels sont les nouveaux liens qui peuvent s’établir, quels attachements faire, comment faire de l’Europe un projet partagé.

« En Europe occidentale, où naquirent les nations, la construction de l’Union Européenne constitue une sorte de défi aux réalités nationales. C’est pourquoi l’Europe  ne pourra vraiment se construire que sur l’idée de citoyenneté et non sur le partage d’une histoire, d’une religion ou d’une culture ancienne. » (Schnapper 1996 : 41).

Notes

 

1Code de l’environnement article L 110-1

2Convention européenne du paysage,

3Guide européen d’observation du patrimoine rural

4Observatoire de l’environnement Poitou-Charentes

5Ministère de l’Écologie et du Développement et de l’Aménagement durables : La politique des paysages : entre culture partagée et cohérence territoriale

6L’ouvrage de Fernand Braudel, l’identité de la France,  en est un bon exemple

7et notre actualité montre qu’on continue de le faire

8Ces zones sont prévues dans la Convention européenne pour la protection du patrimoine archéologique.

 

 

 

Bibliographie

 

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