Spatiotemporalités

des formes planimétriques planifiées :

une proposition de réorganisation

 

 

par Gérard Chouquer

 

 

Cet article n’est pas un exposé détaillé de dossiers de faits ou d’hypothèses mais, au contraire, un courte synthèse de quelques idées générales qui me paraissent devoir être suggérées et mises en débat, dans la perspective de l’écriture de nouveaux chapitres de l’histoire des paysages. Le point de vue concerne ici le “récit” colonial et cadastral, à la fois dans ses aspects planimétriques, techniques, fiscaux, métrologiques, etc. Autant dire tout de suite que la proposition est discutable, et, qu’en outre, il existe d’autres points de vue ou “récits” tout aussi intéressants qui pourraient déboucher sur d’autres propositions de réorganisation de l’espace-temps historique : la dynamique pluri-millénaire de l’habitat, les rythmes et les aléas écosystémiques, pour citer deux autres thèmes particulièrement bien étudiés ces dernières années.

 

 

 

Formes de l’occupation antique :

les dynamiques de l’Âge du Fer et leur effet bimillénaire

 

 

Une première périodisation ou proposition de réorganisation concerne l’Antiquité, au sens très large (1), et elle est double.

 

1. Toutes les sociétés antiques, à des degrés variables et souvent difficiles à connaître, participent d’un vaste mouvement d’appropriation du sol qui paraît culminer au second Âge du Fer. Le développement de la recherche suggère d’installer quelques idées fortes. La première est que le phénomène de colonisation et celui de front pionnier (2) sont généraux dans les sociétés antiques. Aux chapitres bien connus que sont les colonisations grecque et romaine, il faut ajouter, désormais, de nouveaux chapitres, ceux des colonisations agraires des sociétés protohistoriques, notamment laténiennes.

On en avait une idée du fait des mentions, assez intéressantes, des auteurs anciens sur les déplacements de peuples et les conflits s’achevant par des changements de domination des territoires. Mais, longtemps en l’absence de toute information archéologique sérieuse, cela restait un fait d’histoire, largement spéculatif, parce que la critique de la documentation écrite antique conduit souvent à des relativisations. Cependant, à en rester à l’exemple gaulois aux IIe et Ier s. av. J.-C., on ne peut imaginer autant de prises de possession de territoires, autant de déplacement de peuples, autant de constitution de clientèles, autant d’installation de peuples, sans l’existence de formes actives de colonisation agraire.

Un grand nombre de sociétés antiques pratiquent l’occupation de territoires nouveaux selon des formes que nous ne connaissons pas très bien ou même pas du tout. Certaines d’entre elles, comme les sociétés grecque et romaine, organisent cette expansion sous la forme coloniale, laissent des archives, des planimétries originales, des fondations “urbaines”, ce qui les rend visibles. Et, dans le cas de l’expansion coloniale romaine, on constate qu’est inventée la notion de domaine public (ager publicus) et qu’une différence majeure est faite entre l’occupation de cet ager, concept qui couvre les formes d’appropriation laissées à l’initiative des citoyens, sans garantie de la res publica, et la division-assignation de ce même ager, concept qui nomme les formes totalement maîtrisées par l’autorité romaine, jusqu’à la production de l’archive cadastrale.

Pour toutes les autres sociétés laéténiennes on n’a pas ce confort documentaire. La situation archéologique change, fort heureusement, du fait de l’abondance des témoignages. Ce qui permet d’envisager un chapitre sur la colonisation laténienne des terres c’est l’observation de trois séries de faits qui se répètent dans les observations morphologiques et dans les fouilles archéologiques. La première série de faits est l’apparition de morphologies caractéristiques de la colonisation agraire, le plus souvent en bandes, dans des espaces pré-romains ou des espaces d’époque romaine mais dans lesquels il n’y a pas de morphologie agraire centuriée. À l’époque préromaine, mais aussi en pleine époque romaine, on trouve des formes de colonisation agraire qui n’ont pas de rapport avec la technique de division des terres des arpenteurs romains.

 

Cette planification du Nottinghamshire, qui daterait des I-IIIe s. apr. J .-C., emprunte un modèle par longues bandes intermédiaires qui n’est pas romain. Carte G. Chouquer d’après D.N. Riley.

 

Retrouver cette carte sur Google Earth

 

La seconde série de faits est le phénomène de compétition des formes qui traduit une appropriation nouvelle, aux formes non stabilisées, avec des changements fréquents de formes aussi bien dans l’habitat que dans la morphologie agraire du terroir. C’est ainsi que les fermes laténiennes changent plusieurs fois de formes, souvent au même endroit ou avec des déplacements limités dans l’espace, avec une tendance à l’évolution vers des formes géoémtriques quadrangulaires en lien, et c’est cela qui est essentel, avec des diviosns répétitives de l’espace agraire. C’est ainsi que des parcellaires changent également plusieurs fois de forme, d’orientation et de métrique, avant que n’émerge de la compétition une forme qui devient le cadre de la vie agraire antique puis post-antique. La troisième série de faits est la tendance assez générale à l’occupation et à la division de terres basses qui n’étaient pas toujours occupées au même niveau dans la période précédente. Entre le premier et le second Âges du fer, il existe un phénomène d’extension de l’occupation qui gagne les vallées et les plaines alluviales. Ce mouvement se poursuit avec des installations du Ier s. ap. J.-C. qui sont à situer dans le droit fil des précédentes.

On n’entend pas, cependant, verser toutes les morphologies de la période protohistorique au chapitre des “colonisations” et des “fronts pionniers”, comme si la première occupation d’un lieu doive obligatoirement commencer par une appropriation coloniale et une planification de la morphologie agraire pensée à échelle plus vaste que le lieu lui-même. Tout d’abord, comme pour Rome, il a dû se produire des cas d’occupation de terres appropriées sans division régulière des terres pensée à un niveau global. Il convient ensuite d’imaginer de nombreux lieux où l’évolution et le phénomène d’émergence de la planimétrie agraire résultent d’une croissance endogène de la communauté en place, de son évolution, de ses besoins nouveaux (l’impulsion économique est majeure en ces temps d’échanges actifs), de son extension dans l’espace environnant sa première implantation. Lorsque des fermes laténiennes changent de forme en quelques décennies, il peut s’agir d’une réorganisation locale de l’exploitation et du rapport de celle-ci à la planimétrie, en lien avec une croissance endogène, sans qu’il y ait apport de population exogène, donc sans colonisation. L’un des objectifs de la recherche à venir pourrait être de réfléchir à cette distinction qu’il convient de faire entre des planifications répondant à des besoins collectifs, voire massifs, en raison d’apports extérieurs au lieu et des formes de croissance internes, sans apports extérieurs nouveaux.

Le récit de cette émergence reste à faire.

L’aventure des arpenteurs romains en lien avec l’expansion de Rome aux Ve-Ier s. av. J.-C. peut trouver avantage à être resituée et intégrée dans ce mouvement d’émergence plus général, centré sur le second Âge du Fer. Il n’est pas inintéressant de présenter le développement de la colonisation et de l’assignation de terres par Rome comme faisant partie d’un mouvement global d’occupation (au sens banal du terme) des terres qui intéresse de nombreuses sociétés protohistoriques, dont la société romaine. Ce mouvement a concerné des peuples conquérants ou migrants, qui se sont emparés de terres, les ont occupées, divisées et réparties, et dont la fouille archéologique et la photo-interprétation commencent à donner de nombreux témoignages. Seule une grande situation de rareté des mentions historiques a interdit qu’on fasse, jusqu’ici, l’histoire de cette colonisation. L’apport des informations archéogéographiques peut, désormais, suggérer le phénomène. Bien entendu, devant l’identification d’une morphologie agraire, même datée par les archéologues, on se refusera à des interprétations péremptoires, comme on a été jadis tenté d’en faire pour les trames romaines, ou même pour des réseaux présumés laténiens.

La question de l’émergence de Rome doit aussi être posée en termes différents. Pourquoi cette forme de colonisation, qui aux IVe et IIIe s. est une parmi d’autres, réussit-elle à s’imposer et à devenir ce que l’on sait ?

 

2. En revanche, la spécificité des solutions romaines d’arpentage reste immense, unique, et d’une réelle portée historique. Mais elle n’est pas celle qu’on croyait, à savoir la diffusion « tout-terrain » d’un modèle quadrillé qui serait devenu tellement universel qu’il représenterait toute la morphologie agraire romaine à lui seul. La réorientation suggérée par les travaux récents peut être dite en quelques attendus.

Le premier attendu est que Rome prend en charge d’abord et souvent de manière exclusive, la constitution de son “propre” ager publicus, c’est-à-dire, de la part de terres et de richesses qu’elle entend réserver à l’usage de la communauté du peuple romain et aux communaués locales que forment les citoyens installés ici et là, dans le cadre de la colonisation, et selon des formes qui sont assez bien connues.

 

Modélisation de la gamme des outils d’appropriation des territoires conquis et soumis par la collectivité des citoyens romains. Ce processus « colonial » est différent de celui, plus long, de la définition administrative et de la stabilisation des territoires de cités.

 

Autrement dit, dans un premier temps de l’analyse, nous avons à lire les réalités coloniales romaines comme étant des outils et des moyens au service d’une prise de possession ciblée et non pas générale, d’une appropriation sélective et non d’une volonté de tout dominer, de tout quadriller (au propre comme au figuré). Voilà pourquoi il n’y a pas de divisions agraires partout, pourquoi la colonie et le forum sont des formes assez rares, pourquoi le vicus n’est pas présent partout, etc. Bien entendu il est des cas où cette appropriation n’est pas secondaire mais massive et où c’est la quasi-totalité ou la totalité du territoire qui est dominée. Mais, à l’inverse, il est des cas où cette appropriation n’est pas, au moins dans un premier temps, très forte.  Bien entendu, aussi, cela n’empêche pas l’autorité romaine de régler ensuite, et selon un rythme et des modes différents de ceux de la colonisation, le sort des territoires.

Le second attendu réside dans une grande variété de solutions à la fois juridiques, formelles et territoriales qui surprend un peu plus chaque jour. Trois niveaux peuvent être explorés : la nature des solutions planimétriques choisies pour diviser les terres ; le rapport entre les divisions et le ou même les territoires ; enfin le rapport entre les formes, les localisations et les situations juridiques.

En matière de typologies des formes de division, la diffusion du modèle de la centuriation classique par mailles carrées de 200 jugères, ne doit pas faire oublier une gamme ouverte de solutions, dont des arpentages par bandes qui sont très proches des formes que mettent en œuvre les sociétés laténiennes. François Favory et moi les avions assez systématiquement pris en compte dans nos travaux, à la suite des premières recherches italiennes qui nous avaient servi de modèle. Sur la question du rapport entre formes et territoires, il faut insister sur le point principal : la division étant le cadre d’une assignation et d’un rapport au territoire non exhaustif et non exclusif des autres formes, elle n’a que peu à voir avec ce qu’il est convenu d’appeler « le territoire de la cité ». Celui-ci est une autre réalité, qui se joue à un autre niveau, sur une autre temporalité. Rares sont les cas où la division centuriée et le territoire de la cité s’épaulent l’un l’autre. Enfin, s’agissant du rapport entre les formes et les statuts juridiques, la plus grande disjonction peut quelquefois être envisagée. On n’aurait pas de peine à démontrer qu’au sein de la même centuriation d’Orange coexistent des peuples et des entités administratives totalement différents.

Un troisième attendu est que nous n’avons que peu de chances de connaître précisément la morphologie qui a existé à un moment donné quelconque de l’histoire de la planimétrie agraire, et d’en reconstituer la carte. Qu’est-ce qui a pu être synchrone et qu’est-ce qui ne l’a pas été ? Quand les arpenteurs achèvent leur travail d’arpentage et d’assignation et quittent le terrain quel est l’état du sol ? Combien de temps faut-il pour édifier un paysage agraire ? Là où nous pensons que la centuriation « a été bien conservée » nous ne voyons que le résultat final. Là où elle a existé, elle a souvent été une bifurcation décisive de l’histoire des formes planimétriques qui implique plus la suite que l’origine. Ces relectures nous sont venues à la fois d’une meilleure analyse des textes, et des enseignements de la morphologie. Par exemple, en considérant qu’aucune centuriation n’est parvenue jusqu’à nous sans avoir été l’objet d’une dynamique (travaux de Claire Marchand, de Sandrine Robert, de Robin Brigand), nous avons bien été tenus — épistémologie réflexive oblige — de nous demander à quoi elle pouvait bien ressembler au départ, puisque ce que nous observions était largement le produit de la longue durée ! Et là, une vraie boîte de Pandore nous attendait et continue à nous surprendre... celle de la diversité des solutions et des situations antiques.

 

3. Quand se termine le processus d’émergence ? De nombreux dossiers archéologiques évoquent un tassement de la création d’habitats et de parcellaires dans le courant du Ier s. après J.-C., sauf dans les secteurs qui continuent à être des fronts de conquête (Dacie, Champs décumates, Pannonie, par exemple). Il existe donc un phénomène de ralentissement des créations de formes planimétriques dans des territoires qui ont connu le mouvement dans les derniers siècles de la Protohistoire.

Comment faut-il, alors, comprendre des créations de formes beaucoup plus tardives, comme celles qui ont été observées à Montours et qui datent du haut Moyen Âge, ou celle de Haute Yutz et Vitry-sur-Orne ? Je suis tenté de suggérer le cadre de réflexion suivant. L’émergence de la planimétrie agraire est un fait lié au passage d’une mode d’occupation à un autre, d’un rapport écosystémique à un autre, d’un mode agronomique à un autre. C’est un fait important comme le sont, dans d’autres domaines, l’accession à la forme étatique, l’urbanisation, le passage à l’écrit, etc. Ce fait étant fondateur de potentitalités et donc d’héritages, il est spécifique. Il ne se produit pas partout à la même date. Aussi peut-on envisager que l’émergence de la planimétrie qui, ici, concerne le second Âge du Fer, ne se produise, ailleurs, qu’à l’époque romaine voire post-romaine. J’ai ainsi exploré l’idée que la création de formes planimétriques alto-médiévales en Bretagne (3) puisse être considérée, malgré la date calendaire, non pas comme caractéristique de l’époque carolingienne, au sens de l’identité chrono-typologique, mais plus globalement comme faisant partie de l’émergence, c’est-à-dire cette dynamique qui connaît son développement maximum à l’âge du Fer, mais qui peut être plus précoce ici, plus tardive ailleurs. C’est, selon moi, le phénomène qui crée la spatiotemporalité, pas uniquement et même pas obligatoirmeent sa date. Ce qui invite à penser ainsi c’est que le parcellaire carolingien de Montours développe une orientation et des formes (un enclos directement repris comme parcelle) qui sont laténiens.

L’intérêt de cette façon de poser les termes pourrait être le suivant. En présence d’une création de parcellaires datée du haut Moyen Âge, on pourrait raisonner en disant qu’on est en présence d’une nouvelle période, et le faire d’autant mieux qu’on a besoin de réévaluer le haut-Moyen Âge. Mais, pour cela il faudrait que la fouille de Montours soit corrélée à de nombreuses autres fouilles, comme on a pour l’Âge du Fer des dizaines et des dizaines de fouilles et d’observations planimétriques concordantes. Ce n’est pas le cas. Voilà pourquoi je suggère qu’on ne perde pas de vue le fait que Montours est peut-être, en ce lieu, une tardive manifestation de l’émergence de la planimétrie, donc une tardive manifestation d’un phénomène ailleurs laténien. 

À Haute Yutz en Lorraine, le phénomène est différent. Les maisons créées au VIIIe s. sont influencées par la grande villa romaine et en respectent l’orientation. Leur apparition ne se marque pas par une refonte du parcellaire. Pour cela, il faut attendre le XIIe s. avec la création de quartiers de culture laniérés en rapport avec une nouvelle disposition locale de l’habitat. Alors qu’on repère trois phases pour l’habitat (antique, VIIIe s., XIIe s.), on n’en repère que deux pour le parcellaire.

À Vallange, à Vitry-sur-Orne (Lorraine), le parcellaire laniéré date des VIIIe-IXe s., et constitue encore un cas différent. Ici la précocité est à mettre en lien avec un village-rue caractéristique d’une colonisation agraire. L’échelle de la fouille permet de voir le lien très étroit existant entre les maisons et les lanières, ce qui représente un apport très précieux, car la démonstration est rarement possibe à cette échelle. En revanche, l’exiguité de la zone fouillée ne permet pas de savoir la forme que prend le parcellaire à plus petite échelle ni la forme qu’adoptent les niveaux intermédiaires. Existe-t-il des trames, en damier, en bandes ? La planification est-elle locale, autour du village nouveau, ou bien concerne-t-elle tout le terroir ?

Le raisonnement sur ces deux cas lorrains est, en outre, limité par le fait qu’on ne connait pas le parcellaire laténien et d’époque romaine et qu’on est privé d’un élément d’appréciation sur la nature du changement qui intervient pendant le Moyen Âge. La fouille archéologique n’est pas la bonne échelle pour poser cette question, même s’il est important de rappeler qu’elle apporte des éléments décisifs à la formalisation du problème.

 

 

Un modèle quasi-millénaire :

la planification médiévale en lien avec l’habitat groupé

 

La seconde proposition est d’installer la morphologie des planifications médiévales et modernes comme un objet en soi, fortement présent dans toutes les sociétés médiévales, et pas seulement celles des marges de l’Europe (4). L’objet en soi, c’est la planification médiévale et son devenir moderne ; les formes, ce sont des solutions d’une grande variété dont l’inventaire commence à peine à être entrepris.

 

1. Quelques idées principales peuvent être suggérées au sujet de la planification agraire, celle qui se donne pour but d’installer des colons et de leur répartir des terres. La première est que cet objet, dont les spécialistes traquent l’apparition vers le XIIe s. plus certainement au XIIIe s., est une réelle invention, non pas un faux-nez de l’Antiquité (5), mais une vraie solution.

 

Liste des découvertes récentes de planifications agraires médiévales et modernes avec étude de trames planimétriques originales en bandes :

(on ne retient pas ici les découvertes anciennes, notamment les innombrables villages de défrichement et de colonisation de l’Europe centrale et orientale, car leur reconnaissance  en tant que planifications agraires ne pose pas de problèmes ; ils sont installés dans le récit historique)

 

- 3 planifications agraires médiévales en Romagne : Massa Lombarda, Villafranca di Forli, Castel Guelfo di Bologna (Chouquer 1981)

- 1 fondation médiévale en Italie du Sud, Mola di Bari (Ruta 1990) : dans cet article, l’auteur reconnaît bien le caractère médiéval de la planification, mais ne cesse de l’habiller avec les termes de la centuriation romaine, ce qui est inadéquat.

- 1 fondation du début du XIIIe s. en Normandie : L’Épinay-le-Comte (Louise et Lavigne 1998).

- 20 bastides ou bourgs castraux médiévaux de Gascogne dont la planification rurale a été étudiée en détail : Fleurance (Lavigne 1998), Revel, Solomiac, Lubret-Saint-Luc, Riscle, Plaisance, Beauchalot, Grenade-sur-Garonne, Castillon-de-Saint-Martory, Sarron, Barcelonne-du-Gers, Miélan, Marciac, Geaune, Trie-sur-Baïse, Duhort, Rabastens-de-Bigorre, Belbèze-en-Comminges, Cérisols, plateau de Garlin, Saint-Cricq-du-Gave (Lavigne 2002)

- 40 fondations médiévales en pays valencien (Espagne), en lien avec la Reconquête et l’irrigation, dont quelques-unes sont cartographiées, mais sans étude de détail de la morphologie et de la métrologie : Beneixama, Villareal, Alberic, Villanueva de Castellon, Alpuente, Mauella, Patraix (González Villaescusa 2002)

- 1 fondation caroline du XVIIIe s., La Luisiana (Sáez, Ordóñez et García-Dils 2002)

- 1 plan de remembrement de 1704 conçu comme une planification en bandes à Rouvres-en-Plaine en Côte-d’Or (Ambroise 2002)

- 3 villages-rues dans l’Aliermont en Normandie (Lavigne 2003)

- 1 fondation médiévale à Villafranca di Verona (Lavigne 2004 et Brigand 2006)

- des planifications agraires médiévales en Vénétie : Castelfranco Veneto, Citadella, Bassano del Grappa (Brigand 2006).

- un ensemble de planifications médiévales à Murcie (González Villaescusa 2002 ; Lavigne à paraître).

- 7 planifications médiévales en bandes dans la région de Beja : Marmelar, Jungueiros, São Jão de Negrilhos, Monte de Trigo, Montoito, Reguengos de Monsaraz, Caridade (Chouquer 2007).

 

Liste de planifications agraires issues de bonifications et d’irrigations :

- les planifications issues de bonifications et de réseaux d’irrigation médiévaux et modernes en Espagne (Murcie, Valence, etc.), au Maroc, et Ibiza (González Villaescusa 2002)

- les planifications médiévales issues de la bonification de bassins humides, étudiés en Languedoc et en Roussillon (Abbé 2007).

 

tableau non exhaustif

 

 

 

L’Épinay-le-Comte (Orne), relevé des formes agraires planifiées médiévales : à gauche, emprise de la zone planifiée ; à droite, détail du parcellaire mettant en évidence l’emploi d’un module de 37,5 m et de ses multiples. Documents Cédric Lavigne 1998.

 

Relevé de la planification agraire médiévale de Villafranca di Verona, d’après la carte technique régionale. Cette planification est organisée en cinq trames principales qui s’arrêtent aux limites de la commune. Document Robin Brigand 2006.

 

Carte des fondations agraires planifiées des XIIIe-XVe s en pays Valencien, documentées par les textes et / ou les formes du parcellaire. Carte : Ricardo González Villaescusa.

 

Quelques observations servent à le caractériser :

— les modèles formels retenus par les arpenteurs sont, pour le plus grand nombre, liés à l’habitat groupé et surtout à la stabilisation de ce type d’habitat ;

— les types morphologiques élémentaires sont soit le damier, soit, le plus souvent, la trame en bandes rectilignes ou curvilignes ; cette dernière forme paraît être, dans un grand nombre de cas, la marque de fabrique de ces planifications et constitue souvent le premier indice du repérage ;

— des systèmes de mesure peuvent être communs à des groupes de planifications, comme l’a démontré C. Lavigne en Gascogne, en mettant en évidence l’organisation commensurable des mesures réellement employées sur le terrain pour découper l’espace géométrique, et, ensuite, l’usage d’une mesure « de compte », l’arpent, pour apprécier la valeur fiscale de ces terres. Combien de systèmes connaît-on ? Les arpenteurs qui les promeuvent agissent-ils comme leurs collègues juristes le font avec les chartes modèles et leur développement en réseaux combinés (Lorris, Beaumont-en-Argonne) ? Il faut attendre la multiplication des études pour avancer sur ce terrain.

— la division n’a pas de rapport obligatoire et même peu de rapport en général avec les circonscriptions territoriales ; par exemple, la planification n’est pas obligatoirement coextensive avec la paroisse, la seigneurie et ses éventuels ressorts administratifs (châtellenie ; prévôté), lesquels ne sont pas toujours eux-mêmes, pendant longtemps, des territoires, mais plutôt des réseaux d’administration ;

— la division n’est jamais régionale, ni même microrégionale : on ne trouve pas au Moyen Âge de grandes divisions uniformes, préalablement pensées comme indépendantes aux territoires et qui leur seraient superposées, comme le sont les limitations antiques ; la logique est autre ;

— cependant, dans des zones d’occupation ou de défrichement systématiques, là où les espaces planifiés finissent par se rejoindre, on observe un effet de « tout planifié » qui peut être saisissant.

 

Exemple de planification quasi intégrale d’un espace par juxtaposition de planifications médiévales en bandes à partir de villages-rues ou, plus rarement, de villages-tas. Saxe méridionale, image Google Earth.

 

Tchéquie, région de Karlovy-Vary. Planifications agraires en bandes et villages médiévaux disparus au nord-ouest de la Bohême. Image Google Earth.

 

 

2. La question de l’interprétation de cette forme-période est passionnante. Il convient de distinguer ce qui est planifié de ce qui ne l’est pas. Par exemple, en Ile-de-France, malgré la diffusion des noms caractéristiques en villefranche et villeneuve, il n’y a que peu d’exemples de trames planifiées identifiées et étudiées, parce que la majeure partie des terroirs montrent des morphologies issues de la généralisation du dessin parcellaire par quartiers, sur des bases largement dépendantes des héritages de l’Antiquité (6). Autrement dit, il peut y avoir des dimensions collectives, communautaires, mais sans qu’il y ait des formes « planifiées ». Il peut même y avoir une villeneuve, avec son plan original, sans qu’on trouve le parcellaire qu’on s’attendrait à y repérer.

En France septentrionale, le modèle des villages neufs de colonisation est celui des villages de l’Aliermont en Normandie. On trouverait aussi une vaste matière en étudiant les villages de colonisation de la Champagne, dont l’étude parcellaire reste à faire.

En Languedoc, la récente étude de Jean-Loup Abbé a très bien montré que les planifications ne concernent que des secteurs très délimités dans l’espace, les (plus ou moins) petites cuvettes endoréiques (7). En revanche, cela va de soi, ces lieux sont d’une grande importance économique et sociale. Mais les terroirs agricoles voisins ne sont pas, quant à eux, affectés par le remodelage, et leur morphologie transmet et transforme les héritages antiques. Cette étude ajoute un chapitre très intéressant à une gamme de solutions esquissée par la typologie de la planification : terroirs en arêtes de poisson ou dent de peigne  des villages-rues ; grandes trames en damiers prolongeant le dessin de la bastide ou de la villeneuve ; grandes trames en bandes parallèles indépendantes de la bastide ou de la villeneuve ; inscrustation de secteurs divisés dans un parcellaire autrement organisé (planifications discrètes) ; villages-rues interfluviaires ; et, aujourd’hui, bonifications agraires de cuvettes endoréiques avec division et répartition des terres.

 

3. Le dossier du rang canadien offre, a contrario, une piste intéressante. Sous Louis XIV et Colbert, et vu de France, l’idée qu’on se faisait alors de ce que doit être un village et son terroir était heurtée par la disposition du rang canadien, sans effet de rayonnement, sans possibilité de placer les symboles de l’autorité au centre : le château et l’église. C’est ce qui a conduit les autorités françaises à imaginer de réformer ce mode de colonisation en développant un type de villages groupés et de terroirs parfaitement autosimilaires.

L’idée de bâtir de tels villages est une réaction devant la nature et les effets du peuplement dispersé du rang canadien. Les instructions données à l’intendant Jean Talon sont limpides sur les attentes de la monarchie.

« L'une des choses qui a apporté plus d'obstacle à la peuplade du Canada a esté que les habitans qui s'y sont alez establir ont fondé leurs habitations où il leur a plu, et sans ce précautionner de les joindre les unes aux autres, et faire leurs défrichemens de proche en proche pour mieux s'entresecourir au besoin. Ils ont pris des concessions pour une espace de terres qu'ils n'ont jamais esté en estat de cultiver par leur trop grande estendue [...]. »

(mémoire du roi pour servir d'instruction à Talon, 27 mars 1665)

En 1663, le roi de France ordonne le regroupement de la population en villages ou hameaux. L’historien E. Deville l’exprime ainsi : « Cet état de choses ne convenait pas au roi ; ses sujets en France habitaient des villages, ce qui était la bonne manière de vivre et ses sujets au Canada devaient se conformer avec soumission à cette coutume bien établie du royaume ».

Trois tentatives verront le jour, à Québec même, avec l’adoption d’un plan original, qu’on peut nommer « trait carré » du nom de son carré central si caractéristique (8). Le lotissement villageois vient en incrustation dans la seigneurie sous la forme de deux villages (Charlesbourg et Bourg-Royal) et d’un demi-village (Auvergne, ou Petite-Auvergne). Il est mis en œuvre par les Jésuites pour la première fois à Charlesbourg.

En choisissant le lotissement radial inscrit dans un carré, avec l’église au centre dans une parcelle réservée, le plan des Jésuites renvoie à une vision centralisée classique dans la France du XVIIe s.

Le plan comprend un village, dessiné à partir d’un carré de 5 arpents réservé pour l’église, le presbytère et le cimetière. La terre communale, réservée au pacage des bestiaux des habitants, est circonscrite par un chemin carré dit « trait quarré ». C’est de ce chemin que partent les quarante concessions de terres de 40 arpents chacune, formant un lotissement radial original, lui-même contenu par un carré d’ensemble qui forme la limite du site. Le plan de la fondation est donc une variante typologique de ce que les archéogéographes appellent aujourd’hui la forme ou plan radioquadrillé, constitué ici de deux carrés concentriques et d’un parcellaire radial.

Dans cette morphologie, le lot agraire est une longue parcelle en pinceau qui mesure environ un demi-arpent de front sur le chemin du Trait quarré, et 4 à leur autre extrémité. En février 1665 une trentaine de ces lots sont concédés à des censitaires tenus de construire leur habitation le long du chemin public. Au sud est réservé un espace pour la forêt publique, qui sera d’ailleurs rapidement loti, ce qui achève de compléter la rose des parcelles assignées. En 1666, le village compte 112 habitants.

La même année, le village de Petite-Auvergne est créé sur ce modèle mais le manque d’espace disponible ne permet d’envisager qu’une demi-forme, en outre moins régulière que le modèle de Charlesbourg.

Jean Talon crée le 3e village, dit Bourg Royal, en “empruntant” des terres aux Jésuites, et en s’attribuant l’idée originale de la forme. Il répète exactement le modèle du Trait carré (appelé à Bourg Royal  “Trait de Tracy”) et du lotissement radial.

Leur fondation est due à la conjonction de trois intentions : celle des Jésuites, assimilateurs et évangélisateurs, propagateurs d’un modèle de réduction (qu’on connait bien en Amérique latine) et qui sont, depuis 1626, possesseurs de la seigneurie Notre Dame des Anges sur laquelle les trois villages seront édifés ; celle de Louis XIV et de Colbert qui imaginent le peuplement du Canada sur la base idéologique de la situation française ; enfin la volonté de réalisation de Jean Talon, premier intendant français du Canada. Il est vrai aussi qu’un des motifs est la défense des colons face aux populations indiennes : cette défense passe pour plus facile quand la population est groupée que si elle est dispersée selon le système du rang.

La question posée par cet exemple canadien est la suivante : n’assisterait-on pas à l’évolution de la morphologie médiévale de lotissement et d’assignation vers un mode autrement idéologique, où la volonté de lotissement, de regroupement et de défense serait appuyée par celle de “réduction” des gens à l’idéologie et au pouvoir par le vecteur de la forme ?

 

4. Le modèle est “millénaire” (il s’agit ici du modèle principal, celui qui est fondé sur le couple village de fondation / parcellaire divisé et assigné), c’est-à-dire qu’il a été utilisé pendant 8 à 9 siècles et l’est même encore partiellement de nos jours. Cette forme, avec ses caractéristiques en lien avec une nouvelle typologie de l’habitat médiéval, s’affirme, se diffuse et dure à l’époque moderne, avec des extensions originales aux État-Unis et dans les pays d’Amérique latine.

Tout d’abord, dans les pays de l’Europe occidentale, on continue à fonder des villages et à dessiner des terroirs de colonisation selon ce modèle. C’est le cas du village des Blaches, dans la plaine du Tricastin, au sud de la commune de Pierrelatte. Le village est fondé au début du XIXe s. avec une emprise bien marquée dans la planimétrie et avec un mode de division en bandes perpendiculaires à la route qui lui sert d’axe. Il résulte du défrichement de la forêt des Blaches.

C’est encore le cas des fondations de villages neufs dans le sud de l’Espagne. L’exemple de la Luisiana, fondation de la seconde moitié du XVIIIe s., présente un exemple particulièrement intéresant de ces fondations carolines géométriques liées à  un habitat groupé (9).

 

La paroisse de La Luisiana en 1782 (traits pleins) et le parcellaire actuel d’après la cartographie de l’Institut Cartographique d’Andalousie (1995). Document de P. Sáez, S. Ordóñez et S. García-Dils.

 

Mais on rouve des exemples comparables en France. Le plus original est celui de Rouvres-en-Plaine (Côte-d’Or) : il ne s’agit pas d’une colonisation agraire, mais d’un remembrement (Ambroise 2002). Le phénomène est semble-t-il, d’une grande nouveauté à cette date (1704) et il se traduit par un plan qui découpe le terroir en une quinzaine de bandes, celles du sud étant les plus régulières. Il se trouve que ces bandes méridionales sont appuyées sur le tracé de la voie antique de Saint-Jean-de-Losne à Dijon, parce que celle-ci est pérennisée dans la planimétrie et forme la limite avec la commune voisine de Varanges. La transmission de l’orientation antique est donc assurée dans une refonte radicale du dessin parcellaire qui ne se soucie pas ou très peu des héritages, et surotut pas d’héritages aussi anciens. Le phénomène est nettement circonscrit aux limites de la commune.

 

Mais ce sont les extensions dans d’autres continents, à l’occasion d’occupations ou de réoccupations nouvelles, qui témoignent de la force de cette typologie. Par exemple, le modèle en question est présent dans les 13 colonies américaines, là où le système est, dit-on, irrégulier, mais où on trouve de la géométrie. La galerie d’exemples qui j’ai commencé à réunir (10) donne une illustration de la diffusion de ce modèle. Il est présent dans les modèles de colonisation intérieure en Amérique latine. Il l’est encore dans l’actuelle colonisation agraire en Bolivie, puisqu’une cinquantaine de villages de défrichement et de colonisation ont été dessiné sur le plan du « trait carré ».

 

L’ensemble de ces informations conduit à suggérer une spatiotemporalité morphologique originale, médiévale et moderne, en lien direct avec le phénomène de groupement de l’habitat et de stabilisation de cette forme (11).

 

 

 

Le changement majeur introduit par la colonisation des très grands espaces peu occupés

 

 

La troisième grande spatiotemporalité de l’histoire de la morphologie planifiée est celle qui s’ouvre au XVIIe s., et qui culmine avec les grands cadastres géoréférencés. C’est la phase de redécouverte des vertus de l’arpentage géométrique de très grande étendue, mais avec l’effet d’amplification que permettent la science et la technique modernes. Elle est tatonnante, en plusieurs lieux, mais deux modèles principaux s’installent et se diffusent : le rang canadien, le quadrillage géoférencé.

 

1. On doit considérer le rang canadien comme un type particulier, une exception à la règle du groupement de l’habitat (voir d’ailleurs les tentatives de Louis XIV et Colbert de le réformer), et la recherche d’une première solution à la question de la division des grands espaces peu occupés. Le rang canadien marque la permanence de la grande bande de division, utilisée à toutes les époques de la Protohistoire à nos jours. Il est intéressant d’observer comment l’adossement des bandes en plusieurs rangs parallèles finit par former un espace géométrique au développement considérable.

La difficulté est, comme dans les exemples antiques et médiévaux, de ne pas confondre morphologie et modalités juridiques de l’appropriation. Le rang est la solution morphologique, la seigneurie le cadre juridique.

 

2. Le quadrillage géoréférencé. Mais, en Amérique du Nord transappalachienne, le township géoréférencé écrase toute autre proposition et, dès lors, se répand comme le modèle des nouveaux espaces, dans un grand nombre de régions du monde !

Une lecture archéogéographique du Federal Township and Range System est possible et j’ai commencé à l’élaborer (Chouquer 2007a). Plusieurs idées doivent être soulignées :

- la modalité d’arpentage correspond à la notion de Domaine public. Comme dans l’Antiquité avec la notion d’ager publicus, le territoire transappalachien est considéré comme domaine public des 13 colonies initiales et réparti selon plusieurs modalités : dons, ventes, réserves de toutes sortes, etc.

- le passage de l’ancien système cadastral des 13 colonies à la géométrie régulière et monotone du township n’a pas été direct. Il y a des espaces-temps de transition, comme les marges appalachiennes, et tout particulièrement l’État de l’Ohio, qui est le « laboratoire » de l’arpentage quadrillé américain. Quand on regarde la carte des arpentages de cet État, on retrouve la pluralité des systèmes, des orientations et des objectifs qu’on trouvait déjà dans l’Antiquité romaine, dans des régions où a existé la pluralité des limitations.

- la carte de la succession technique des trames est intéressante. Elle ne correspond pas aux États, puisqu’il peut y avoir plusieurs trames dans un même État, ou au contraire une même trame étendue sur plusieurs États. Elle correspond, en grande partie, à l’état des conflits et aux traités passés avec les occupants indiens, regroupés, refoulés, déportés. Cet exemple est particulièrement intéressant pour comprendre comment la logique d’un arpentage n’a que relativement peu à voir avec une autre logique, celle de l’organisation des territoires et de leur administration. 

 

3. La diffusion des grandes trames géoréférencées des pays neufs est accompagnée, dans des zones à forte occupation antérieure, d’un développement synchrone des grandes trames quadrillées. Deux séries d’exemples modernes de trames quadrillées de grande ampleur mais non géo-référencées, peuvent être présentées :

— l’apparition, dans les 13 colonies américaines de grands réseaux quadrillés synoptiques, d’orientation inclinée, comme celui de Géorgie. On trouve donc, dans cet État faisant partie de la coalition d’origine des « 13 colonies » une très grande trame de 300 km d’extension, non géoréférencée (inclinée à l’ouest), mais, néanmoins, d’une grande régularité. Elle est adaptée à l’orientation des rivières et des interfluves qu’elle quadrille. Décidément, ces 13 colonies ne sont pas ce qu’on prétend qu’elles sont : on y trouve des formes très rigides.

— un exemple du Portugal méridional, apparemment unique en Europe de l’ouest, qui paraît dater de la fin du XIXe et du début du XXe s. : un réseau géométrique de l’Alentejo SE, développé de façon rigide sur 35 km d’extension maximale. Je n’ai pas, pour l’instant, trouvé d’informations historiques sur cet arpentage original. Ce qui est surprenant, dans cet exemple, c’est l’adoption d’un mode uniforme de découpage, d’une orientation unique, sur un aussi vaste espace, dans des régions où aucun autre quadrillage de ce genre n’est perceptible et où les éventuelles centuriations romaines n’ont pas laissé de traces signifiantes. Il n’y a donc aucune réminiscence dans ce choix, mais sans doute l’imitation consciente de modèles en cours de développement dans les pays neufs au XIXe et au début du XXe s. Une étude d’archive sur les conditions de réalisation de cette trame serait particulièrement intéressante.

 

Extension globale de la trame autour de Vales Mortos, entre le Guadiana (à l’ouest) et la frontière luso-espagnole, à l’est et au sud. Le Nord a été légèrement incliné à l’est pour faciliter la capture d’écran. À cette échelle très réduite, la grille n’est pas très visible. Image Google Earth.

 

Trame moderne de l’Alentejo à l’ouest de Vales Mortos (orientation au nord respectée). A cette échelle, le détail du quadrillage de la trame apparaît avec netteté. Image Google Earth.

 

 

Aujourd’hui : la redécouverte de la diversité des modèles ? 

 

Depuis la seconde moitié du XXe s., jusqu’à aujourd’hui, les solutions adoptées dans de nouveaux arpentages sont contrastées : le temps des townships uniformes et exclusifs semble terminé et on revient à plus de diversité dans les choix de solutions d’arpentage, mais pas forcément à moins d’ampleur dans l’extension géographique des planifications.

 

Le travessão brésilien, en tant que type, s’apparente au rang canadien. Son développement particulièrement intense en Amazonie, en fait la forme actuellement majoritaire, parce qu’utilisée dans la plus vaste opération de colonisation qu’on puisse aujourd’hui observer dans le monde. Le travessão conjugue trois aspects :

- le retour à la solution de la bande de division et d’assignation, qui est, morphologiquement et historiquement, le grand concurrent du quadrillage ;

- l’apparence du confinement puisque la bande, comme le rang canadien, s’insère dans des marges boisées qui ferment les horizons latéraux ;

 

Une vue de détail d’un travessão dans le centre-est de l’État de Rondônia au Brésil.

 

 

- enfin le gigantisme par adossement systématique des bandes entre elles, en une géométrie d’ensemble dictée par les voies. C’est dans l’État du Rondônia que le système atteint la forme la plus spectaculaire, la plus systématique et la plus redoutable sur le plan social et écologique.

 

Les lignes des travessões dans l’État de Rondonia, au Brésil oriental. La règle indique le nord et mesure 200 km, ce qui donne l’échelle du phénomène de défrichement et de transformation géométrique de l’espace. Image Google Earth.

 

Les colonisations intérieures de la Bolivie, toujours en cours, adoptent des formes originales, comme un grandiose écho de la typologie médiévale-moderne. L’étude que j’ai conduite sur la diffusion du modèle du Trait carré québecois en Bolivie orientale est intéressante par la spatiotemporalité qu’elle fait observer. L’histoire retiendra que la forme initiée par les français au XVIIe  s. a été un échec (puisqu’en dehors de trois tentatives au nord-est de la ville de Québec, on a abandonné ce modèle au Canada) et qu’il a fallu attendre 300 ans et changer de continent pour qu’elle trouve son véritable développement, en raison sans doute d’un contact culturel dont il resterait à faire l’histoire (12). Peu importe le détail de cette médiation, pour l’instant. Ce qui doit être souligné c’est l’uchronie de cette forme qui ne trouve son véritable développement qu’à la fin du XXe s. : elle peut être considérée comme une potentialité, un modèle en attente. Lorsqu’on songe à des modèles de développement qui seraient créateurs de formes durables, il y aurait peut-être avantage à développer la connaissance de la variété des morphologies afin de proposer aux créateurs une gamme intéressante. Ce que les géomètres ont fait en Colombie peut être répété ailleurs avec d’autres formes.

 

 

Notes

 

1 — L’Antiquité dont il est ici question concerne la phase chronologique qui couvre les âges du bronze, du fer et l’époque romaine stricto sensu.

 

2 — On donne ici au terme de colonisation et à l’expression de front pionnier, le sens d’une occupation volontaire de terres, accompagnée de la création d’habitats, de distribution de terres et, éventuellement, de divisions nouvelles du sol pour procéder à ces redistributions. Dans le phénomène colonial, ce qui paraît essentiel c’est la volonté d’occuper et de répartir de façon différente des terres, et de le faire à partir d’habitats communautaires, fortement individualisés en raison même de leur nouveauté dans le lieu. On parlera de front pionnier si on peut repérer une progression de l’occupation, de tel ou tel type (en ligne, en diffusion autour d’un point central, par incrustation de zones nouvelles dans des tissus déjà occupés, etc). Le phénomène de la division est important mais non obligatoire : dans certaines assignations de terres à des colons, on a procédé par échange de terres en expropriant un habitant pour pouvoir donner sa terre à un nouveau venu, sans changer la forme du parcellaire. Mais très souvent, l’assignation s’accompagne d’une division des terres qui facilite l’attribution des lots et la tenue du cadastre, pour la simple raison que des formes stéréotypées permettent le repérage et l’attribution de terres.

La notion de front pionnier a un rapport avec la notion de conquête et d’annexions. Mais le phénomène ne doit pas être évalué uniquement à cette seule échelle historique, au risque de pratiquer un morpho-historicisme pénalisant. Il y a des colonisations internes, si l’on peut dire, celles où une autorité décide d’approfondir l’occupation et la mise en vaeur de son propre territoire. Enfin, on ne met pas dans ces termes de notion d’invasions, agissant comme un ressort de l’histoire, sauf à prouver que tel est bien le cas, et sauf à réussir à faire le lien entre cet apport de population exogène et les formes observées. Mais on n’a pas réussi, pour l’instant, à écrire un seul chapitre faisant un lien convaincant entre une invasion germanique et une planification agraire.

 

3 — Je crois que les exceptionnelles découvertes de Montours et Louvaquint, à savoir des créations parcellaires du haut Moyen Âge en Bretagne, ne sont pas un phénomène "médiéval", mais plutôt un phénomène spatiotemporel d'une tout autre nature, lié à l’émergence du parcellaire. Je ne crois pas qu'elles seront suffisamment valorisées si on raisonne de la façon suivante : « ah ! vous voyez bien que le haut Moyen Âge n'est pas cette période barbare et informe que les médiévistes (ceux d'après l'an mil) se sont, pendant longtemps, plu à décrire ; vous voyez bien que c’est une période où on sait créer, parcelliser, fiscaliser, etc. » Ce raisonnement, qui est évident et qu'il faut rappeler en raison des opinions dévalorisées sur la période, est cependant déjà dépassé.

Il faut franchir un pas de plus et dire ceci : ce qui se passe à Montours et Louvaquint, c'est ce qui se produit dans bien d'autres lieux ou régions, c'est l'émergence de la planimétrie, c'est le seuil de percolation qui fait qu'un jour, dans des conditions historiques qu'on peut essayer de comprendre, ce qui était point dans l'espace (l'enclos laténien) devient potentiel “décompensé” (terme de psychanalyse) et produit du parcellaire, de la voirie, des formes d'hybridation diverses dont la fouille a donné un compte rendu très intéressant. Cette fouille est donc, de ce point de vue, antique, puisqu'elle appartient à un processus qui se joue, pour l'essentiel dans la Protohistoire, surtout à la fin de celle-ci.

Ensuite, il pourrait être intéressant de créer un document nouveau ; une carte du parcellaire (tirée par exemple du plan cadastral napoléonien et des photographies aériennes) dans laquelle serait incrusté le plan des parcellaires fouillés, afin de voir tout autre chose. On verrait comment le parcellaire créé bien après (médiéval et moderne), fournit le cadre d'explication d'un phénomène de longue durée, un processus multi-séculaire qui est la dynamique des formes. Cette fouille n'est donc pas uniquement médiévale, mais aussi moderne et contemporaine, puisqu'elle saisit le moment d'émergence d'un processus qui se poursuit sous d'autres formes et sur un millénaire, et pour lequel il faut changer de document.
Dans ces conditions, une interprétation qui se contenterait de chercher, dans la phase chronologique de la fouille (IXe-Xe),  des événements culturels censés interpréter les faits observés, passerait à côté d’une partie de l’intérêt. Certes cette fouille est aussi altomédiévale :  il faut expliquer, si possible, ce qui se passe à l'époque et qui provoque la percolation en question. Il y a une conjoncture, mais celle-ci est probablement locale, indécelable (sauf hasard qui serait miraculeux) dans le moindre texte et sans doute sans relations évidentes avec les "grands" événements historiques de l'époque.

Si on réduit Montours et Louvaquint à cela, on sera devant une forme de récupération historiciste, une attitude mesquine d'historiens-boutiquiers : c'est à moi, pas à vous, parce que c’est dans ma période. On aura fait de l'épistémologie, c'est-à-dire qu'on aura coupé les liens qui relient ce fait à d'autres faits.

Or Montours et Louvaquint sont aussi autre chose : 1. les fouilles témoignent du fait que le processus d'émergence et d'organisation de la planimétrie est de longue durée, localement s'entend (de La tène au MA), 2. d'autre part qu'il s'insère dans un mouvement global d'émergence de la planimétrie qui a pu avoir lieu, ailleurs, dès l'âge du Bronze, là à la Tène, ailleurs encore à l'époque romaine, et, ici à Montours et Louvaquint, au haut Moyen Âge, pas avant ! Montours et Louvaquint sont la preuve de la dilatation historique du processus d'émergence de la planimétrie, qui a pu attendre, dans ce lieu de Bretagne, très tard avant de se mettre en place, alors qu'ailleurs (je songe à Tatihou qui n'est si éloigné), c'est plié dès l'âge du Bronze !

Les fouilles, chronologiquement situées aux IXe-Xe s., ressortissent donc de plusieurs spatio-temporalités particulièrement importantes, celle de l'émergence, celle de l'organisation dans la durée, celle de la transformation processuelle des choses qui transmettent le passé. L’élément chronologique des IXe-Xe s. date le point de bifurcation local, mais il ne signe pas une phase chrono-culturelle. Pour cela, il faudrait trouver vingt ou trente Montours, dans une zone géographique cohérente, avec des datations équivalentes et une situation typologique reproduite.

 Ce schéma de réflexion, déjà esquissé par Cédric Lavigne dans son article d'Etudes Rurales de 2003 (p. 165, 2e colonne), doit être développé et théorisé. Ce qui est nouveau c'est de devoir travailler avec plusieurs spatio-temporalités, d'imaginer des temps dilatés, des temps-processus et non pas uniquement des temps chronoculturels. A propos de ces derniers, ce qui est en jeu c'est ceci, qui est un renversement : quelle place doit-on désormais leur réserver, quelle est leur légitimité ?

 

4 — La question de la planification agraire médiévale est l’une des plus confuses qui soient. Comme toutes les questions liées à l’étude des planifications imposées à des peuples et des territoires, la question est sensible car beaucoup d’historiens confondent leur rejet moral du phénomène et l’étude distanciée du phénomène historique. Pour une fois que le détachement moderne aurait du bon, voilà qu’on se le refuse. Ainsi, l’étude des centuriations a-t-elle été enveloppée d’une nuée ardente de polémiques, d’un refus de voir les évidences d’un côté (encouragé, il est vrai, par une propension à en voir plus qu’il n’y a, propension qu’il fallait critiquer). Les planifications médiévales entrent à leur tour dans ce rituel critique. L’impasse est due à trois blocages : on pense que l’openfield est la forme de planification du Moyen Âge et qu’il n’y a donc pas de nécessité à individualiser en son sein des formes planifiées ; ensuite on pense que le phénomène de colonisation ou de front pionnier est spécifique aux espaces de conquête ou de reconquête et qu’il ne faut le chercher qu’aux marges de l’Europe des monarchies occidentales, en péninsule ibérique ou en Allemagne de l’Est et en Pologne, par exemple ; enfin on estime qu’il ne peut pas exister de métrologie uniforme et donc que la planification géométrique qui la supposerait est impensable, toujours dans les monarchies du centre de l’Europe médiévale.

On peut débrouiller cette question de la façon suivante. D’abord rappeler que l’étude des formes planifiées concerne l’assignation et la fiscalisation des terres, mais ne répond pas de toute l’organisation territoriale médiévale. Au contraire, on a le droit et même l’obligation de penser que des réalités très différentes interfèrent. Le problème n’est donc pas la planification contre l’encellulement, l’assignation contre la communauté et la paroise, ou encore la norme contre le désordre. Cette méthodologie enferme le problème. Ensuite il faut accepter de donner à l’analyse des formes une validité, ce qui ne va pas de soi : on a cru jusqu’à présent que la bonne méthodologie était dans l’articulation entre textes et pratiques archéologiques, alors qu’il est surtout entre textes et analyse des formes. La question, dès lors qu’on accepte l’analyse des formes, se résume à identifier un ou plusieurs modèles dont on pourra chercher ensuite l’application en relation avec des dossiers documentaires de textes.

Je l’avais perçu dans mes travaux sur l’Italie en signalant les insertions de trames médiévales dans les centuriations romaines de la plaine padane. L’étude de base a été produite par Cédric Lavigne à partir du dossier des bastides gasconnes. Les travaux de Robin Brigand en Italie du nord, de Cédric Lavigne en Espagne et au Portugal et ceux de Jean-Loup Abbé en Languedoc-Roussillon contribuent à diversifier le modèle. Mais autant les observations de Robin Brigand et de Cédric Lavigne portent sur des exemples d’assignation d’une ampleur quelquefois considérable, autant les travaux de Jean-Loup Abbé portent sur des espaces précis (souvent de faible taille), démontrant par le contraire qu’il n’y a pas ou peu de remodelage agraire planifié d’ampleur en Languedoc, alors qu’on en trouve beaucoup en Gascogne. En effet, l’étang, dont il étudie l’aménagement, est noble, seigneurial. Ce n’est pas l’espace agaire de la communauté : celui-ci évolue différemment. C’est l’espace d’un projet et de lui seul.

Il va donc falloir en passer par un dénombrement, et dresser des inventaires de formes planifiées médiévales, afin qu’on puisse réfléchir sur des bases acceptées.

 

5 — Je fais ici allusion à la question que se posait Jean-Loup Abbé au colloque d’Orléans, lorsqu’il se demandait : « un Moyen Âge péninsule de l’Antiquité ou nouveau continent ? Temps des continuités ou des ruptures ? » (Abbé 1997, p. 224). La question, légitime à l’époque, ne se pose plus ainsi. Tout d’abord il n’y pas lieu de penser en termes de « ou bien, ou bien », parce qu’il y a les deux au Moyen Âge : d’un côté des transformations transmettrices de planimétries antiques, de l’autre des créations spécifiques de la période historique. Ensuite, dans ce dernier domaine, les créations sont étonnemment originales, avec des modalités indépendantes des modèles antiques. Là encore, il faut, malgré l’évidence de la copie répétée de tout ou parties de textes gromatiques, abandonner l’idée d’arpenteurs médiévaux allant chercher dans les manuscrits des modèles formels à dupliquer pour l’assignation. La question est fondamentalement historique : parce que le mode de groupement de l’habitat a changé, parce que la structure juridique et sociale a beaucoup changé, les arpenteurs chargés de créer des espaces neufs ne peuvent absolument pas trouver dans les textes gromatiques de réponses à leurs problèmes.

 

6 — Cette observation s’installe en raison même de l’abondance de la documentation archéogéographique. C’est la connaissance des parcellaires de l’Âge du Fer qui a pour effet d’aider à mieux poser la probématique médiévale. En Ile-de-France, dans le Finage jurassien, dans la vallée des Tilles et de l’Ouche, par exemple, les travaux de Sandrine Robert et les miens posent nettement l’idée que le dessin parcellaire par quartier, qui est une création médiévale, est fortement dépendant des transmissions d’orientation voire d’emplacement même des limites de l’époque laténienne et gallo-romaine.

 

7 — Les aménagements d’étangs ou de cuvettes « fermées » ne sont pas une spécificité du Moyen Âge. On en connaît pour l’époque antique, comme à Saint-Romain de Jalionas par exemple, ou dans les petites dépressions du Tricastin où on met en valeur des terres, dites nova iugera sur les plans cadastraux d’Orange. En revanche, la démonstration de Jean-Loup Abbé enseigne que le mouvement de colonisation de ce type de lieu a été systématique au Moyen Âge en Languedoc et Roussillon, avec des modalités sociales et techniques propres à cette phase.

 

8 — Voir mon étude sur le Trait carré de Québec, avec l’illustration correspondante, sur le site de l’archéogéographie, dans la rubrique « Formation en ligne ».

 

9 — Dans leur étude, P. Sáez, S. Ordóñez et S. García-Dils apportent tous les éléments pour caractériser cette planification de Charles III, en retracer les débuts difficiles, et en mesurer l’effet sur l’évolution du parcellaire en un peu plus de deux siècles. La trame est une division principale en 8 bandes parallèles de 855 m de large en moyenne, et, aux marges de cette trame, en lanières plus étroites au sud, et en éventail au nord-ouest.

On a confondu cette division avec une trame antique et les auteurs prennent bien soin de préciser : « Pendant les années 70 quelques chercheurs ont signalé l’existence d’un parcellaire géométrique à La Luisiana. Et, d’après l’abondance des vestiges romains dans la zone et la dépendance du réseau viaire, ils l’ont considéré comme une centuriation romaine sur laquelle on avait organisé au XVIIIe siècle la colonie de La Luisiana, et qui avait été utilisée pour fixer les limites des parcelles coloniales. Plus récemment plusieurs chercheurs, dont notre équipe, ont démontré qu’il s’agit d’un cadastre de l’époque des Lumières : on a souligné que le module ne correspond pas aux unités romaines, et que les données toponymiques, ainsi que les informations précises de la documentation liée à la fondation de la colonie sont définitives. »

Dans ces conditions il apparaît complètement inutile d’intituler l’étude « Apport à l’étude des centuriations romaines. Un cadastre du XVIIIe s. dans le territoire d’Ecija (Séville) : La Luisiana ». Cette morphologie appartient au type médiéval-moderne que je viens d’esquisser et est en parfaite rupture avec le mode antique, notamment le mode romain. À quoi cela sert-il de comparer pour dire : que les mesures n’ont aucun rapport ; qu’il n’y a pas de kardo et de decumanus ; que les terres marginales ne sont pas l’équivalent des subseciva antiques, etc. ? Mieux vaut reconnaître l’originalité du type médiéval-moderne. Cette étude n’apporte rien à l’étude des centuriations romaines ; en revanche elle est très intéressante pour étudier un exemple du type médiéval-moderne et pour mesurer la dynamique dont un parcellaire planifié peut être l’objet en deux siècles d’évolution.

 

10 — Voir mon étude, « De la théorie aux réalités régionales et locales entrecroisées » sur le site www.archeogeographie.org, dans la rubrique arpentage nord-américain.

 

11 — Je suis gêné, à ce moment précis de ma tentative de modélisation, par quelques manques dans la littérature sur d’étude de la planification.

a. Quelle place convient-il de faire aux systèmes morphologiques planifiés en lien avec l’irrigation ?  Je ne suis pas en mesure de le dire, faute d’un texte de synthèse qui me le permettrait. Bien entendu, depuis plusieurs années, Ricardo Gonzalez Villaescusa (2002) a produit des études fondamentales qui ont attiré l’attention sur la morphologie parcellaire de ces systèmes. Il a utilisé le concept de régularité organique, insistant sur la place particulière de la géométrie, comme en « fin de parcours » des grands réticulés d’acequias. Mais il nous manque une synthèse rassemblant la modélisation morphologique de ces systèmes à partir d’exemples, donnant leur typologie, définissant le vocabulaire, et indiquant le périmètre géographique de l’emploi des divers types. Ce qu’on souhaiterait qu’un spécialiste nous dise, si le dossier de documents le permet, c’est la part d’innovation de ces morphologies : s’agit-il d’un modèle médiéval original ? quelles différences repère-t-on avec les systèmes irrigués antiques ? quel est le rôle des arpenteurs et techniciens arabes dans cette morphologie ? quel lien ces systèmes ont-ils avec l’assignation de terres lors de la Reconquête ? etc.

b. Je suis, de même, dans l’impossibilité de suggérer la place que prennent les formes de continents entiers (je songe à l’Amérique latine et à l’Afrique), faute d’une synthèse sur les planimétries liées à la colonisation européenne dans ces immensités. Par exemple, dans l’ouvrage récemment réédité de François Chevalier sur la formation des grands domaines au Mexique, on a joint une étude de l’auteur dans laquelle ilRécemment François Chevalier s’est interroge interrogé sur la possibilité d’un parallèle entre les unités métrologiques romaines et les unités métrologiques modernes employées au Mexique. Je crains fort que ce ne soit une impasse, car c’est avec le type médiéval qu’il faut comparer. Dans un texte intitulé : « Les haciendas au Mexique et en Amérique. Parallélismes avec la colonisation romaine et ses suites médiévales » (dans Chevalier, 2006, 483-508), il reprend la suggestion de Ward Barret, lequel faisait une comparaison stricte entre le jugerum romain et la caballería de Nouvelle Espagne. Ce dernier concluait à une imitation consciente qui aurait été l’œuvre de fins lettrés de la Renaissance, attachés à établir le lien entre leur époque et l’époque romaine. Cette façon de voir, conduite d’ailleurs sans le recours à une analyse des formes planimétriques, doit être résolument écartée. Dès qu’on dispose de dossiers suffisants, on constate que les formes de l’époque moderne sont directement issues des modèles médiévaux, que c’est le Moyen Âge qui est créateur du type. L’idée d’une espèce de pont aérien entre les modèles et la métrologie de Rome et ceux la Renaissance, passant au-dessus un Moyen Âge obscur, est une vision héritée de l’historicisme.

 

12 — Le lien auquel on peut songer est assez indirect. À proximité même des cinquante villages qui adoptent le plan du trait carré canadien, on trouve en effet les villages et les rangs des Ménonnites, dont plusieurs communautés sont originaires du Canada. Est-ce par ce lien que le contact a été opéré ? Un cabinet de géomètres-experts canadien a-t-il remporté un appel d’offres en proposant cette solution originale et totalement décalée, puisqu’il s’agit de loger des colons indiens originaires des plateaux et des montagnes andines, dans une forme d’origine française. Louis XIV et Colbert seraient bien étonnés du cheminement de leur schéma de groupement, via des Jésuites catholiques au Canada, puis des anabaptistes chassés d’Europe par leur politique fondamentaliste. Tout ceci est à vérifier.

 

Bibliographie

 

Abbé 1997 = Jean-Loup ABBÉ, Permanences et mutations des parcellaires médiévaux, dans G. Chouquer (dir), Les formes du paysage, tome 2, Ed. Errance, Paris 1997, p . 223-233.

Abbé 2006 = Jean-Loup ABBÉ, À la conquête des étangs. L’aménagement de l’espace en Languedoc méditerranéen (XIIe-XVe siècle), Presses Universitaires du Mirail, Toulouse, 332 p.

Ambroise 2002 = Régis AMBROISE (rédacteur), L’agriculture et la forêt dans le paysage, Manuel, Ministère de l’agriculture, Paris 2002, 104 p.

Blaising 2007 = Jean-Marie BLAISING, « Formes du village et du parcellaire du nord lorrain actuel d’après la fouille de Haute-Yutz », diaporama sur www.archeogeographie.org, rubrique : fouilles archéologiques. 2007

Blaising et Gérard 2006 = Jean-Marie BLAISING et Franck GÉRARD, Vallange, un village retrouvé. Les fouilles de la ZAC de la Plaine, catalogue d’exposition, INRAP 2006.

Brigand 2006 = Robin BRIGAND, Dynamique parcellaire des Agri Centuriati, Etude morphologique de la plaine centrale de Vénétie (Italie), mémoire de Master, Besançon 2006, 2 vol.

Catteddu 2001 (éd.) = Isabelle CATTEDDU (éd.), Les habitats carolingiens de Montours et La Chapelle-Saint-Aubert (Ille-et-Vilaine), éd. de la Maison des Sciences de l’Homme, Paris 2001, 235 p.

Chevalier 2006 = François CHEVALIER, La formation des grands domaines au Mexique. Terre et société, XVIe-XVIIe-XVIIIe siècles. Paris, Khartalla, 2006. (réédition augmentée de l’édition originale de 1952).

Chouquer 1981 = Gérard CHOUQUER, Les centuriations de Romagne orientale, Etude morphologique, MEFRA, 93, 1981-2, p. 823-868 (article disponible sur internet, via le portail Persée).

Chouquer 2007a = Gérard CHOUQUER, « De la théorie aux réalités régionales et locales entrecroisées », sur www.archeogeographie.org, rubrique : arpentage nord-américain. 2007

Chouquer 2007b = Gérard CHOUQUER, « Archéogéographie de la planification agraire en Bolivie orientale. Département de Santa Cruz de la Sierra », sur www.archeogeographie.org, rubrique : notes et études. 2007

Gérard 2007 = Franck GÉRARD, « Formes du village et du parcellaire de Vallange (Lorraine) », diaporama sur www.archeogeographie.org, rubrique : fouilles archéologiques. 2007.  

Gonzalez Villaescusa 1996 = Ricardo GONZALEZ VILLAESCUSA, Centuriations, alqueras et pueblas : éléments pour la compréhension du paysage valencien, dans GHOUQUER G. (dir), Les formes du paysage, tome 2, Ed. Errance, p. 155-165.

Gonzalez Villaescusa 2002 = Ricardo GONZALEZ VILLAESCUSA, Las formas de los paisajes mediterraneos, (Ensayos sobre las formas, funciones y epistemologia parcelarias : estudios comparativos en medios mediterraneos entre la antigüedad y epoca moderna), Universidad de Jeen, 2002, 514 p.

Lavigne 2002 = Cédric LAVIGNE, Essai sur la planification agraire au Moyen Age, Les paysages neufs de la Gascogne médiévale (XIIIe-XIVe siècles), Ausonius-Publications, scripta varia 5, diffusion De Boccard, Bordeaux 2002, 302 p.

Lavigne 2003 = Cédric LAVIGNE, De nouveaux objets d’histoire agraire pour en finir avec le bocage et l’openfield, dans "Objets en crise, objets recomposés ; transmissions et transformations des espaces historiques. Enjeux et contours de l’archéogéographie", Etudes Rurales, juillet-décembre 2003, n° 167-168, p. 133-186.

Lavigne 2004 = Cédric LAVIGNE, Une “centuriation anormale” à Villafranca di Verona ? , dans Bulletin Ager n° 14, 2004.

Louise et Lavigne 1998 = Gérard LOUISE (avec la collaboration de Cédric LAVIGNE), « Dernières fondations de villages à la frontière de la Normandie et du Maine à l’initiative des Plantagenêts et des Capétiens (fin XIIe-début XIIIe siècle) », dans C. Laurent, B. Merdrignac et D. Pichot (ed), Mondes de l’Ouest et villes du monde, Presses Universitaires de Rennes, 2008, p. 457-469.

Ruta 1990 = Raffaele RUTA, Une centuriation anormale dans la IIe région de l’Italie antique (Apulie et Calabre) : le cas de Mola di Bari, traduction de Raymond Chevallier, Bulletin de la Société nationale des Antiquaires de France, 1990, p. 308-320.

Sáez, Ordóñez et García-Dils 2002 = P. SAEZ, S. ORDOÑEZ et S. GARCIA-DILS, « Apport à l’étude des centuriations romaines. Un cadastre du XVIIIe siècle dans le territoire d’Écija (Séville) : La Luisiana », dans M. Clavel-Lévêque et A. Orejas (dir), Atlas historique des cadastres d’Europe II, Commission Européenne, DGR, 2002, dossier 2T 1A (non paginé).

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