« A proper study of mankind is dot, and dash. Parcellaires fossiles, chemins et faits funéraires dans  l’espace et le temps sur le territoire rural de Montpellier » (1)

Alain CHARTRAIN

         Il existe deux archéologies, celle du point ou du site, où l’on se fixe volontiers, et celle de l’espace, ou du trait et de la série. Cette dernière est essentielle à la première, bien qu’elle requiert patience devant l’explication par le cas prochain, et humilité devant la mouvance des faits. Bien qu’aussi on y laisse généralement moins aisément son nom qu’à un oppidum ou à une grotte. C’est en s’interrogeant sur l’absence de ville romaine à Montpellier, sur un fait urbain ici multipolaire, sur sa relation au sel et à la cité étrusco-marseillaise de Lattara (Chartrain 2007), ou encore sur son glissement depuis la Via Domitia vers le littoral qu’on a été amené à examiner avec plus d’attention l’espace rural où se produisit une genèse urbaine en apparence tardive.

            Sauf exception, l’espace rural est le plus souvent pour l’archéologue un espace blanc ou transparent. Non substantiel, il se définit principalement à travers les relations entre des pôles, des points connus. Nous voudrions montrer aujourd’hui avec Montpellier  combien l’espace rural tout autant que réseau est matière, combien il est réitération de faits, séries, permanence et glissement. Combien il est digne d’une archéologie concrète ouvrant de belles perspectives. L’archéologie de l’espace rural oscille en effet entre deux approches. Celle d’abord d’une large échelle régionale, celle des clichés satellitaires, des polygones de Thyssen ou territoires de cités, d’oppida ou de sauvetés. L’espace y est abstrait, relationnel, et ne semble pas pour être discouru nécessiter de documentation, d’evidence comme disent les anglais : tous les discours, les plus séduisants et invérifiables s’y déploient. La seconde approche se constitue à micro-échelle, autour du site lui-même, là où pullulent fosses, fossés, « structures » et autres témoins. En quelque sorte une abondance documentaire, une multitude de points et de traits bienvenus pour remplir l’habituel vide agraire sidéral mais où le regard peut se perdre et l’archéologue s’enkyster ou se dissoudre dans la description et l’infini des possibles.

            Aujourd’hui les centaines d’hectares archéologiquement explorés  dans la plupart des régions françaises ouvrent la voie à la rencontre des deux approches. Sur Montpellier 340 hectares ont ainsi été observés entre 1995 et 2005 sous la forme de 45 opérations rurales (Chartrain 2005). S’y sont depuis ajoutés quelques ZAC ou lotissements pour une centaine d’hectares supplémentaires. Sur ce corpus rural 25 sites soit 56 % présentent des fossés parcellaires, 40 % des chemins fossiles, 40 % des faits funéraires antérieurs à l’An Mil. L’espace rural anté-montpelliérain prend ainsi forme, non pas selon l’assemblage du puzzle à la recherche de l’illusoire totalité, mais à travers l’échantillonnage relativement aléatoire de secteurs dont les données se répondent, où s’esquissent des séries d’objets, où apparaissent  des phénomènes, des récurrences.

            C’est pourquoi nous proposons aujourd’hui de nous arrêter sur quelques exemples de  systèmes parcellaires, de faits funéraires, de chemins, de bornages également. Documents qui s’imposent quotidiennement et méritent de premières interrogations. De quand datent les plus anciens chemins attestés ? Quelle a été leur durée ? Quand apparaissent les ensembles de fossés parcellaires ? Les bornages chers à Siculus Flaccus sont-ils fréquents ? Les réseaux cadastraux antiques ont-ils quelque réalité ? Sont-ils accompagnés par un foisonnement d’autres systèmes parcellaires notamment polarisés autour de sites ? Quels en sont les éléments de datation les plus anciens ? Peut-on en mesurer l’héritage dans le paysage actuel ? Les réseaux fossiles offrent-ils une certaine prédictibilité à petite échelle ? Bien évidemment nous ne répondrons sans doute ici à aucune de ces questions. Les séries archéologiques seront présentées sans prétention et de manière plutôt concrète, leur exploitation détaillée et leurs relations appelant un travail plus lourd qui reste en attente (2). La recherche s’offre à qui veut l’entreprendre.

 

Repères

            Le grand ensemble rhodanien qui associe cordon littoral, étangs peu profonds et plaine limoneuse prend fin à Montpellier où il meurt sur les reliefs collinaires biais orientés selon la faille des Cévennes. L’endroit est occupé par la vallée et le delta du Lez -septième source de France- et par la butte de Pérols, costière rhodano-durancienne formant une longue avancée entre les étangs (Fig. 1).

            La période ici concernée correspond à l’intervalle allant du Bronze Final à l’An Mil. Elle  recouvre à la fois la stabilisation de la société paysanne céréalicole, la genèse des formations urbaines jusqu’à celle même de Montpellier, la militarisation et la monétarisation des sociétés méditerranéennes. Localement elle prend place après une civilisation chasséenne bien présente qui probablement, et sur un large territoire, assoit définitivement l’agriculture et l’élevage. Le phénomène se prolonge par une société néolithique finale (autour de 3000 BC) qui impacte lourdement le paysage, domestique à la fois les collines et la plaine littorale, densifie les échanges, et connaît une multitude de faciès régionaux (Guilaine, 2004). Ces derniers, de même que le maillage étroit des sites sinon une certaine hiérarchisation (Carozza 2005), traduisent une agriculture selon toute vraisemblance territorialisée sinon « terroirisée ». La densité humaine augmente comme en témoignent le pullulement des sites, la récurrence des sépultures et l’ouverture du paysage. Le IIè millénaire voit le développement de la métallurgie du cuivre.

            La situation successive de l’Age du Fer en Languedoc laisse perplexe, sans doute victime de carences documentaires et d’un oppidocentrisme historique. Traditionnellement ce secteur de la recherche néglige l’espace rural en tant que construction paysagère et sociale, le ramenant au rang d’espace de parcours et d’exploitation pour des populations groupées qui, tantôt seraient à peine sédentaires, tantôt rentreraient chaque soir derrière les portes de Lattes ou de Nages. Il est vrai que, au-delà du foisonnement de sites et de nécropoles autour de 500 BC, nous sont principalement connus, en Languedoc, des habitats clos à caractère urbain, vrai que manque tout des IVè-IIIè siècles et que l’espace rural apparaît page blanche entre 500 et 50 BC. Pourtant partout ailleurs se profile pour cette période l’explosion Age du Fer avec la formation des cités étrusques, celles de Rome, d’Ampurias, de Bourges ou de Marseille, avec la densification démographique, la rapide généralisation de la production du métal et des échanges maritimes, une probable révolution agricole à partir de 200 BC dans le Nord de la Gaule, enfin la naissance de puissantes principautés voire d’états.

            En Languedoc, certains travaux font toutefois apparaître la probabilité d’habitats ruraux plus nombreux voire groupés et ouverts en plaine (Mauné 1996). Dans le même temps l’archéologie préventive multiplie les attestations du Bronze Final ou laténiennes (Daveau 2007) et, comme nous allons le voir, ancre radicalement le paysage antique dans l’Age du Fer (3). Déjà les travaux de B. Dedet sur le corpus des nécropoles rurales languedociennes auraient dû alerter sur  la réalité d’un large peuplement des campagnes. Les nombreuses opérations sur Montpellier en offrent à petite échelle une version exemplaire : la cité de Lattara née vers 525 BC avec des niveaux étrusques est, autour de 500 BC, voire avant même son émergence, entourée de nécropoles variées. Simples groupements de fosses comme à Gallière ou à Mermoz (M. Ott, 2005, rapport en cours) ou association de cercles funéraires et d’enclos comme à Pérols (I. Daveau, 2003, rapport en cours), enfin tertre princier comme au Multiplexe (Sauvage, Dedet, 1998),  ces modalités renvoient selon toute probabilité à 2 choses : une société agricole densément implantée en Montpelliérais, une hiérarchie des défunts qui reflète sans doute celles des vivants.

            Pour l’Antiquité lato sensu les fouilles récentes mettent en évidence un espace antique densément marqué au sol par des fossés parcellaires, des traces de plantations de vignes, des chemins, des sépultures, des franchissements, des aménagements hydrauliques. Ce marquage reflète l’intensité d’une mise en valeur agricole largement enracinée dans les périodes antérieures et qui ne connaîtra sans doute pas de rupture avec le Moyen Age. La rareté des établissements ruraux et villas étonne, elle semble due à une concentration de l’habitat. A bien des égards le paysage apparaît réellement architecturé. Il est de surcroît disputé par 4 réseaux cadastraux attribués à l’Antiquité : Nîmes A, Nîmes B, Montpelliérais A-B, Sextantio/Ambrussum.

            Ce caractère intense et sensible des campagnes intervient en l’absence de ville, à l’emplacement du second foyer qu’offre pourtant l’ellipse de la cité antique de Nîmes. Le phénomène urbain prend en effet la forme de plusieurs pôles: à l’âge du Fer les oppida collinaires de Murviel et des Gardies au Nord Ouest, celui de la Roque (IVè s. BC) au Sud-Ouest, celui de Sextantio sur le Lez à l’Est et la cité de Lattara au Sud, dans le delta (le délaissement apparent de la butte de Pérols, évident repère de navigation, ne laissant pas d’étonner). Ces pôles se développent au cours de la République et du Haut Empire moyennant le dépérissement de la petite Nîmes que paraît constituer Murviel. La réalité de Lattara antique, probablement sous-estimée (4), nous échappe. A la période tardive la grande nouveauté est l’émergence d’une agglomération sur l’île de Maguelone, bientôt évêché  lagunaire à l’instar de Venise et Chioggia mais dont le devenir se clôt vers l’An Mil. Emergent à ce moment à la fois le siège comtal et monétaire de Mauguio dans la plaine rhodanienne, et la ville de Montpellier à partir d’une villa carolingienne comme il en est de nombreuses dans tout ce secteur également marqué de la présence de quelques fiscs royaux. Le district saunier que l’on constate à  l’An Mil est probablement beaucoup plus ancien.

 

 

            Le panorama qui suit est établi à partir de 8 sites particulièrement éloquents (Fig. 2) 

 

 

totalisant près de 100 hectares de diagnostic et 10 de fouille : Villeneuve-lès-Maguelone (lotissements de Domenoves et Fontmajour), à Montpellier la ZAC Mermoz, le Multiplexe (5), le lycée Mendès France et la transparence hydraulique Lez-Lironde ; à Mauguio la Zone de Fret ; à Pérols la ZAC aéroport ; à Lattes la station d’épuration de la Céreirède. Quatre d’entre eux (Mermoz, Multiplexe, Pérols, Zone de Fret) font ici l’objet d’une étude de cas une fois présentés quelques exemples de chemins.

 

           

Chemins

 

            Près de la moitié des diagnostics archéologiques mettent au jour des chemins fossiles, que le tracé en soit encore sensible dans le paysage actuel (Malbosc, Mermoz), déductible de segments encore présents (chemin 103) ou qu’il en ait été effacé (Mendès). Les propositions de cadastres antiques faites en Montpelliérais notamment par Fr. Favory comme la nécessité de justifier au mieux une opération préventive en en cernant au préalable le potentiel, ont conduit à percevoir la possible ancienneté de nombreux chemins (6) ou leur probable intégration à ces réseaux. Tantôt ils relient des oppida devenus des bourgs médiévaux, tantôt ils évitent la ville de Montpellier, tantôt ils correspondent à des axes cadastraux antiques. Leur chevelu met en évidence l’intensité des itinéraires Nord-Sud ainsi que la situation du secteur Lez/Lattes/Montpellier comme carrefour des échanges entre domaine collinaire et plaine alors que traditionnellement l’accent est mis sur la circulation littorale Est-Ouest (Via Domitia, Cami Salinié ou Roumieu). Ont également été dépistées une série d’anomalies concentriques que nous laisserons présentement de côté. Le dossier préliminaire inédit ainsi réalisé à partir de cartes ou plus rarement de photos, regroupe 188 axes et chemins ou pôles dont 103 font l’objet d’une notice.

            Sur les 9 sites pris en considération dans cette étude, 8 ont livré des chemins pour lesquels on dispose de datation et longueur. Le total  s’établit à 16 chemins différents pour un linéaire de 3040 m chaque site montrant 2 chemins. Ces derniers sont perçus sur une longueur variant de 75 à 525 m, un chemin mesurant en moyenne 190 m. Si 56 % des éléments viaires sont attribuables à la période Républicaine et au Haut Empire, l’Age du Fer regroupe quand même une voie rurale sur quatre. Même si c’est souvent de manière indirecte (par les faits funéraires et par les chemins postérieurs) cette période est donc contre toute attente beaucoup moins discrète dans ce domaine que dans celui des sites ou des habitats.

 

            Plusieurs chemins seront présentés  dans les études de cas ci-dessous. On abordera rapidement dans ce paragraphe quatre de ces objets découverts récemment, dont 3 avaient été prédits et affichés en tant que potentiel archéologique d’une opération :

 

            - Le Chemin de Malbosc, situé sur les hauteurs de Montpellier, vers 90 m NGF, a été prédit à partir de la longueur de son tracé actuel et de l’absence de tout habitat ou église, enfin de sa perpendicularité globale avec la Via Domitia. Une nécropole tardive avait été également découverte au XIXè siècle. La fouille (2006, dir. F. Blaizot) l’a révélé, comme souvent, en situation latérale de l’actuel. Assorti d’une nécropole des IIIè et IVè s. AD, il participe selon ses segments de 1 voire 2 réseaux cadastraux antiques (sous réserve des levés précis de fouille : le Sextantio-Ambrussum et peut-être le MTPL A);

 

            - Le chemin 103 (Fig. 3 –cerclé jaune) a été prédit sur la ZAC ‘Jardins de la Lironde’ car sur la rive gauche du Lez il relie sur carte actuelle Sextantio, oppidum, bourg romain puis

 

médiéval, à Lattes cité Age du Fer, agglomération antique et castrum médiéval. Fouillé en 2006 (dir. L. Vidal) et daté de l’époque Républicaine (IIè s. AD) il n’obéit à aucune cadastration : orienté Nord il se fait creux pour amorcer une descente et tourner vers le Lez ;

 

            - L’hypothèse de l’axe 85 bis (Fig. 3 –tireté orange) a été formulée à partir d’une inclinaison du chemin 85 vers l’Ouest (chemin 103) avec possible dérivation vers le point particulier du paysage que constitue le grand tumulus du Multiplexe (pôle 117) : il vient d’être découvert lors d’un diagnostic (juillet 2007, dir. A. Raux), une fouille devrait suivre. Malgré la prégnance locale de 2 réseaux cadastraux, le 85bis n’obéit à aucun et tient un cap Nord ;

 

            - Le chemin creux 122 constitue, à 3 m de profondeur, une pure découverte du diagnostic de la Céreirède (Jorda et Jung 1999) (Fig. 4). Il est bordé, au Nord, d’une nécropole (fouille V. Bel) comportant dans un petit enclos une sépulture privilégiée en coffre avec armes sacrifiées, des tombes extérieures (dont certaines avec conduit de libation) qui s’étirent du IIè s. BC au IIIè s. AD, plus loin une sépulture tardive en bâtière de tuile porte le terminus dans le V-VIè s. AD.

 

Ce pôle funéraire et cultuel répond à un pôle précédent situé en face, de l’autre côté du chemin creux 122. Ce dernier  comprend une sépulture à mobilier étrusque (amphore, bassin à bord perlé, strigile) datable du VIè s. BC et quelques incinérations allant jusqu’au IIIè s. AD. La zone funéraire protohistorique est susceptible de s’être étirée vers l’Ouest si l’on considère la probabilité d’existence d’un cercle funéraire (malheureusement victime d’aléas de chantier).

            Le chemin 122 observé sur plus de 200 m se fait plus creux à mesure qu’il se dirige vers le Lez, franchi naguère par le Gué de la Folie attesté au Moyen Age. Une stèle funéraire H.Empire inscrite et réutilisée comme borne de section carrée a été retrouvée dans une ornière. Le fait funéraire a perduré pendant 1200 ans, désignant à la fois dans cette longue durée un point remarquable du paysage et la permanence d’une limite forte. Que celle-ci, chemin tout au long de l’Antiquité, ait été également chemin au cours de l’Age du Fer apparaît probable. Quoiqu’il en soit, limite ou voie vers un franchissement du Lez, l’axe 122 devrait s’intégrer (7) au réseau cadastral antique Nîmes A.

 

 

Le cas MERMOZ : où l’espace transparaît

 

            Mermoz c’est d’abord l’histoire d’un chemin, le 106 (Fig. 5 A-D), et au final un fragment d’espace. La notice initiale indique « l’axe 106, discontinu sur la carte IGN peut-être parce qu’effacé et largement fossile, relie depuis l’Ouest le franchissement domitien de la Mosson (campagne du Pont, n°4) au centre (n° 105) de l’anomalie du Bien Monté vers l’Est. Il passe par le centre de Montpellier (N.Dame des Tables et noyau St. Firmin). Enfin il paraît suivre un décumanus du cadastre Sextantio-Ambrussum ». Le diagnostic montre à l’Ouest les abords d’un habitat antique détruit dont subsiste une mare aménagée par enrochement du flanc d’un talveg encore en eau à l’époque, des incinérations du Premier Age du Fer  ainsi qu’un ensemble touffu de fossés et de drains. Emerge de ce dernier un parcellaire fossoyé relevant des réseaux cadastraux MTPL A et Nîmes A avec une probabilité de modules de 4 x 4 ou 4 x 2 actus.

            A la fouille (8), sur ce rebord de la plaine de Mauguio dominant le Lez, le paléolithique supérieur laisse une nappe de silex taillés et un petit talveg coudé qui se comble. La marque évidente de l’homme ne reparaît qu’au VIè s. BC (Fig. 5A) sous la forme de 2 petites nécropoles.

Les incinérations sont en urne ou conteneur périssable, comprennent céramique et mobilier métallique, elles se répartissent aux abords directs et sur les sédiments du talveg. Des différences dans le mobilier et la typologie des tombes présagent un léger décalage chronologique ou culturel entre les 2 groupes sépulcraux. Un peu plus tard 2 trous à eau prennent place non loin des nécropoles, chacun à même distance.

   A la période républicaine (Fig. 5B) deux fossés parallèles et distants de 6,50 m matérialisent

un chemin qui passe entre les deux lieux funéraires.

 

 

Au Ier s. AD (Fig. 5C) apparaît une voie non empierrée (terrain plat) qui succède au chemin laténien en longeant sa rive Nord: le schéma est le même ( une voie de terre entre deux fossés bordiers bien parallèles) mais la largeur est portée à 11 m. Un parcellaire fossoyé est associé à cet itinéraire, toujours côté Nord. Il est composé d’une unité enclose de 73 m (1 actus) et de quelques courts fossés de refend notamment à l’Est. Le chemin antique est, du côté de cette parcelle, longé d’une série de fosses carrées à cupule centrale correspondant à des plantations d’arbres ou arbustes, espacées très régulièrement de 15 m et parfaitement alignées sur la voie à 3 m de distance. La configuration renvoie à la bordure sur voie d’un domaine situé juste au Nord et dont la parcelle enclose ferait partie. Au plan des règles elle suggère la plantation, publique ou par le propriétaire riverain, d’arbres le long de la route lorsqu’elle longe un domaine ou voisine son entrée (9).

            Le chemin alto-impérial s’intègre au réseau cadastral Nîmes A. Le chemin républicain participe du même Nîmes A puis, après une inflexion, du réseau MTPL A. Sauf hasard les 2 systèmes seraient donc attestés au IIè s. BC. L’actuel chemin de Borie apparaît décalé de 2 actus au Sud de la voie antique. Au total le chemin du Haut Empire reproduit le tracé républicain, selon une orientation fidèle au Nîmes A. Il est probable que cette situation  succède à un itinéraire protohistorique longeant le paléotalveg et polarisant de chaque côté une petite nécropole.

La  configuration porte à une riche analyse spatiale et métrologique (Fig. 5D) qui suggère une

division protohistorique associant une aire funéraire bordant la voie à une parcelle rectangulaire comprenant un trou à eau (10). Cette division apparaît basée sur la mesure antique de 1 actus. En effet les angles de la parcelle enclose antique alignent les deux nécropoles par rapport à l’axe des chemins. L’axe de base de la voirie semble rester celui de la voie républicaine (A). Apparaît un point remarquable C où l’axe A de la voie républicaine croise celui du milieu de la parcelle enclose antique (axe B) lequel correspond également à l’inflexion du chemin. Les deux nécropoles se trouvent (à 1 actus) équidistantes de ce point C  qu’occupe une sépulture isolée. Située sous le chemin républicain, celle-ci suggère soit, en cas de superposition, un rite de fondation soit, en cas d’évitement, une position légèrement plus Sud du roulement au VIè s. BC.

 

 

Le cas MULTIPLEXE : les voies du prince ?

 

            Un peu avant 500 BC, à l’aube de Lattara, là où la plaine de Mauguio s’achève et domine de 20 m le Lez, on creuse un fossé pour ériger un tertre funéraire de 40 m de diamètre (Fig. 6). Une tombe en coffre de bois est placée au centre, à la base du tumulus. Les dimensions et le mobilier attique signalent l’importance du personnage local. Peut-être d’autres sépultures ou manifestations cultuelles sont-elles logées au sommet du monument. Un enclos rectangulaire d’une dizaine de mètre s’associe au Nord.

            Six cents ans plus tard la voie A longe le tumulus, juste par l’Est. Large de 12 m et observée sur plus de 300 m (11) elle comporte des fossés bordiers et un empierrement là où s’amorce la pente Nord.  De l’Ouest arrivent deux fossés parallèles, séparés d’une vingtaine de mètres (B). Le premier vise la tangente Nord du tertre mais s’en écarte pour rejoindre la voie A. Le second, visant le centre du monument protohistorique, l’évite et le respecte en opérant une baïonnette par le Sud. Il se joint de même au fossé bordier de la voie empierrée. Une petite nécropole gallo-romaine s’implante sur l’ancien tertre, en particulier dans son quadrant Sud Ouest. A l’opposé sont aménagées des fosses avec bûches, quartiers de viandes et vases miniatures, témoins de pratiques cultuelles sur le champ funéraire. Les fossés antiques forment un enclos qui accueille la nécropole greffée sur le vieux tumulus de l’Age du Fer. L’enclos apparaît ouvert à l’Est où se présentent les fosses à offrandes, les tombes sont au fond, à l’Ouest. Un chemin se glisse peut-être sur l’ancien versant du tertre et au Nord des fosses. Enfin, les trois angles de parcelles sont marquées de bornages inscrits dans la profondeur du sol : les fosses arrondies pourraient avoir correspondu à des arbres plantés. Le seul angle non borné est situé côté voie (ou domaine public ?) et non côté champs. Le bornage Nord a été réitéré dans le temps, il groupe 4 fosses dont une incinération antique. Le fossé limite dans ce secteur une série fossile de plantations de vigne, avec des têtes de rangs en bordure du fossé. Ces plantations obéissent à l’alignement de la voie A.

            L’axe de la voie empierrée A et celui du double fossé B sont biais. Ce fait dénote une succession dans leur mise en place, ou bien une contemporanéité avec réglage sur des morphogènes distincts. L’orientation de B reste à préciser mais obéirait soit au réseau cadastral Sextantio-Ambrussum soit au Nîmes A. La voie A relève du réseau Nîmes B. Les enclos protohistoriques s’inscrivent du Nord au Sud dans la valeur de 2 actus. A la lumière de la configuration antique ils apparaissent alignés sur le même axe que la voie A, posant la double question de l’existence de cet itinéraire dès le VIè s. BC et de la datation très haute du Nîmes B ou du moins d’un grand morphogène isocline à ce réseau.

            La voie A correspond en effet à l’axe 116 dont on saura prochainement (12) s’il conflue au carrefour des 2 voies de la ZAC de Pérols, unissant ainsi à 3,5 km de distance deux des plus importantes nécropoles à enclos du Montpelliérais. La durée paysagère sinon fonctionnelle du point tumulaire du Multiplexe, son marquage funéraire et par bornage, enfin l’articulation de deux sinon trois réseaux cadastraux sont en font un point si remarquable (13) qu’on peut même se demander s’il n’a pas constitué un repère majeur voire un locus gromae.

 

 

Le cas ZAC de PÉROLS : au carrefour de Lattes ?

 

            Pour l’anthracologie la butte de Pérols, archéologiquement observée sur seulement 2,5 hectares, est essentiellement couverte d’une chênaie mixte à l’Age du Fer et dans l’Antiquité. La ZAC de Pérols a permis une observation de 28 hectares (14) sur le revers oriental du relief, là où son flanc plonge dans les étangs actuellement occupé par l’aéroport. L’emprise, bordée au Nord par le petit mais impétueux ruisseau de Nègue-Cats, est traversée par un rû canalisé, exutoire d’un ancien étang perché (l’Estanel) situé à l’Ouest. Le diagnostic a révélé 2 voies antiques, d’assez nombreux fossés le plus souvent indatés ainsi que quelques concentrations de mobilier amphorique.

            La surprise est venue à la fouille (Fig.7) avec la découverte (15) d’une nécropole du VIè s. BC.  Cet ensemble, probablement développé sur la parcelle voisine (16) a livré un modeste mobilier métallique. Il est formé d’au moins 4 cercles fossoyés d’une quinzaine de mètres de diamètre dont le plus septentrional comporte une tombe interne. Mieux conservé, ce dernier est logé au cœur de la zone humide, les trois autres étant installés sur la pente non hydromorphe. Les tertres circulaires sont associés à 2 enclos  quadrangulaires identiques à celui du Multiplexe. Les deux types d’aménagement ne semblent donc pas appariés, que ce soit pour des raisons fonctionnelles ou chronologiques. Les côtés Nord des deux enclos rectangulaires forment un alignement (axe C). Si une disposition en cercle centré sur le tumulus Nord reste à envisager pour la suite de la fouille, la disposition des deux enclos propose plutôt un échelonnement des monuments le long d’un axe protohistorique C, soit actuellement une distance de 90 m. Cette configuration s’éclaire avec la période suivante. Enfin, au Nord-Est de la nécropole a été découvert une sorte d’allée, empierrement linéaire discontinu (D), développé sur une cinquantaine de mètres en plusieurs aires ou poches, et contenant du mobilier notamment métallique du VIè s. BC.

            Pour le Ier s. BC sinon à la période républicaine (le rapport de fouille devrait le préciser), on constate l’existence de 2 voies antiques. Au Nord, la voie B, bordée de fossés, ample d’une dizaine de mètre et empierrée là où elle passe le creux humide, a été perçue sur 155 m linéaires. Elle a livré un assez abondant mobilier céramique. Semblant orientée sur NL 50/60° W elle devrait relever du réseau cadastral Forum Domitii A bien que ce dernier soit inattendu dans ce secteur, à l’Est du Lez. Une seconde voie, A, perçue sur 375 m de longueur provient du Nord Est où elle franchissait le Nègue-Cats. De même largeur, également bordée de fossés et plutôt riche en céramique, cette voie devrait observer à l’issue des données de fouille précises une orientation attribuable soit au réseau cadastral Sextantio-Ambrussum soit au Nîmes A (séparés de seulement 8° entre NL 24°W et 32°W). La chaussée, à cet endroit empierrée de graviers voire chaulée, présente un franchissement construit : une passerelle plate sur piédroits appareillés. Ce passage couvre un état fossile du rû actuel, ancien écoulement dont l’axe correspond à « l’allée » protohistorique. Au Sud Ouest de ce point la voie V connaît une inflexion et traverse la nécropole de l’Age du Fer.

            Remontant sur la pente, où elle se marque en petites concavités dans les courbes de niveau, la longue voie A devrait converger avec la voie B en un carrefour situé sur la remontée de pente, point G vers lequel se dirigent un ancien chemin (F) attesté sur le cadastre Napoléonien ainsi qu’un chemin fossile (H) détecté au diagnostic. C’est enfin dans ce secteur que passe géométriquement l’axe 117 découvert au Multiplexe, orienté selon le Nîmes B (14,5°W) et vraisemblablement existant au VIè s. BC sur une nécropole d’envergure située 3,5 km plus au Nord. La fouille de la tranche 2 devrait permettre de statuer sur  la matérialité et les composantes de ce carrefour.

            Pour finir on notera que les deux voies n’ont pas été fouillées sur une longueur suffisante pour qu’on puisse écarter la possibilité de nécropoles antiques sur leurs bords, éventualité statistiquement prédictible. Par ailleurs elles n’ont laissé localement aucune trace dans le paysage actuel (elles présentent en revanche de longs échos à plus large échelle, sur la carte IGN). Concernant les orientations on retiendra d’abord qu’un groupement, le « système » Nord, s’il est surtout présent dans le parcellaire actuel et attesté à l’Age du Fer (axe D de « l’allée »), apparaît en revanche déterminé par l’hydrographie : il correspond en effet à l’axe du rû. En second lieu,  en compétition avec la possible orientation de la voie A selon le réseau Sextantio-Ambrussum, on notera que deux grandes limites parcellaires actuelles (36 et 37), déjà présentes sur le cadastre Napoléonien, relèvent du réseau Nîmes A. Or un decumanus du Nîmes A devrait passer sur l’emprise ZAC de Pérols, de même que l’axe du grand chemin découvert sur la Zone de Fret plus à l’Ouest. Retenons que ce decunanus croise une fouille prochaine (Lattes partiteur de crues) et oriente le rempart amont de la cité de Lattara.

            Dans ces conditions, compte-tenu par ailleurs du nombre élevé des cercles et enclos de la nécropole de Pérols, compte-tenu également du fait qu’elle se situe à 3,5 km de Lattara, de la nécropole de la Céreirède, de celle de Gallière ou du tumulus « princier » du Multiplexe, il n’est sans doute pas inutile de poser l’hypothèse que cette nécropole et son « allée » aient, au VIè s BC, formé une limite de territorialité de la cité naissante de Lattara.

           

 


NOTES

 

[1] Cet article est dédié à la mémoire de Véronique Deloffre, compagnonne du Louvre, disparue prématurément en Juillet 2007

2 par exemple sur l’articulation des réseaux sur des points particuliers tels que le pont de Villeneuve lès Maguelone, sur le calage ou le pas des grilles théoriques, sur les aires de densité ou de rareté des différentes cadastrations, sur les décalages et la variété de la matérialisation de leurs Kardo et Decumanus etc.

3 des données semblables apparaissent autour de Nîmes à la faveur de fenêtres archéologiques d’ampleur comparable (cf. L. Vidal, J-Y. Breuil et al. Projet Collectif de Recherche, en cours)

4 perceptible à travers son étendue mais surtout à partir des innombrables stèles funéraires rassemblées au Musée Henri Prades, ou encore des blocs de grand appareil disséminés postérieurement (par exemple sites de Port Ariane –fouilles E.Henry et I. Daveau) ou en fondation du château féodal aux Quatre Saisons –diagnostic A. Bergeret)

5 opération ZAC Portes de la Mer I (1997)

6 aussi Clément  1994 Les chemins à travers les âges en Cévennes et Bas-Languedoc

7 nous serons fixés à la remise du rapport de cette importante fouille de 2002

8 fouille Mathieu Ott 2006, rapport en cours (figures A. Chartrain d’après plans de M. Ott, Inrap)

9 cette dernière éventualité semble mieux rendre compte de l’unilatéralité des plantations sur le chemin de Mermoz II

10 il conviendra de vérifier sur le corpus régional si cet équipement, comblé avec un mobilier de spectre domestique, est régulièrement associé à de petites nécropoles (ce qui ne semble pas) ou s’il annonce la proximité directe d’un habitat

11 le diagnostic ZAC Portes de la Mer II (A. Hassler 1999) a mis au jour la suite de la voie A et de l’axe B

12 par le diagnostic archéologique de la tranche 2 de la ZAC de Pérols

13 aspect que m’a fait noter, et je l’en remercie vivement, François Favory il y a déjà plusieurs années

14 diagnostic dirigé par E. Henry, 0,84 ha ayant été ensuite fouillés sous la forme d’un secteur échantillonnant la voie B et une plus large zone ayant été consacrée à la voie A ainsi qu’à la nécropole

15 conception A. Chartrain, conduite I. Daveau

16 située dans le quart Sud-Ouest et objet de la prochaine Tranche 2 de la ZAC

 

 

 


BIBLIOGRAPHIE

 

Carozza 2005 –Laurent Carozza   La fin du Néolithique et les débuts de la métallurgie en Languedoc Oriental. Les habitats de Puech Haut (Paulhan, Hérault), EHESS, Toulouse, 2005

 

Chartrain 2005 –Alain Chartrain « Archéologie de Montpellier 1995-2005 », inédit,  table-ronde de Chalons en Champagne 14-15 juin 2005   L’aéroport de Vatry et l’archéologie des réseaux locaux

 

Chartrain 2007 –Alain Chartrain, Pierre-Arnaud de Labriffe « Vers une archéologie du sel en Languedoc-Roussillon » in O. Weller ed. Sel, eau et forêt, actes du colloque d’Arc-et-Senans, MSH de Besançon, à paraître 2007 

 

Clément  1994 –Pierre-André CLÉMENT Les chemins à travers les âges en Cévennes et Bas-Languedoc, Presses du Languedoc, 1994, 379 p.

 

Daveau 2007 –Isabelle Daveau, Christophe Jorda, Cécile Jung Port Ariane, ARALO, Lattes, Lattara n° 20, 2007

 

Guilaine 2003 Jean Guilaine, Gilles Escallon dir. Les Vautes et la fin du Néolithique Final en Languedoc oriental, EHESS, Toulouse, 2003

 

Mauné 1996 –Stéphane MaunÉ  Les campagnes du Biterrois Nord Occidental dans l’Antiquité, Mergoil, Pézenas, 1996

 

Pomarèdes 2005 –Hervé POMARÈDES  La Quintarié –Etablissement agricole et viticulture, atelier de céramiques paléochrétiennes (DSP)- Ier-VIè s. ap.JC, Mergoil, Pézenas, 2005

 


AUTEUR

 

. Alain CHARTRAIN (alain.chartrain@culture.gouv.fr), archéologue de l’Antiquité rurale et urbaine latto sensu, est Conservateur en Chef du Patrimoine au Ministère de la Culture et de la Communication, membre du Comité des Publications de la Recherche Archéologique, chercheur associé au LAMM (UMR 6572) et chargé de cours au Master Pro « Archéologie Préventive » de l’Université de Montpellier III. En poste à la Direction régionale des Affaires Culturelles du Languedoc-Roussillon depuis 1994, il a entre 1996 et 2004 conçu et piloté de grandes opérations (A.75, Gazoduc du Midi et Tramway de Montpellier). Il est actuellement en charge du développement de l’archéologie du Grand Montpellier. Parallèlement il initie d’une part avec P-A. de Labriffe une archéologie du sel en Languedoc, d’autre part il mène des recherches sur les chemins et la structuration agraire du montpelliérais, de l’Age du Fer à l’an Mil.

(tel professionnel DRAC : 04 67 02 32 72  ou 32 69 secrétariat)

 

 

 

 

 

 

 


 

RÉSUMÉ

Titre :   « A proper study of mankind is dot, and dash. Parcellaires fossiles et faits funéraires dans  l’espace et le temps sur le territoire rural de Montpellier »

Résumé :          On soumet à la réflexion les fragments inédits d’espace agraire situés en montpelliérais et répartis en 7 fenêtres d’observation d’un total  de 113 hectares  (ZAC Mermoz, Multiplexe, Transparence Lez-Lironde, Zone de Fret, Céreirède, Mauguio Sud). Pour l’Age du Fer la microrégion se caractérise par la présence de la cité de Lattara (niveaux anciens étrusques vers 500 av.J.C) dans un espace où l’habitat, archéologiquement insaisissable, est néanmoins largement dénoncé par la multitude des nécropoles. L’Antiquité lato sensu se signale en premier lieu par l’absence de ville et l’expression multipolaire d’un fait urbain latent qui ne cristallisera qu’autour de l’An Mil. L’Antiquité nous propose actuellement, et à l’instar du Néolithique final, un espace densément marqué au sol, reflétant une campagne densément mise en valeur où pullulent systèmes parcellaires, traces de vignes et nécropoles, où s’articulent 3 ou 4 réseaux cadastraux antiques (Nîmes A –Sextantio/Ambrussum- MTPL A/B- Nîmes B) mais où fermes et villas restent rares sans doute en raison d’une concentration.

 Considérant les fenêtres d’observation une à une et dans la diachronie  on abordera en particulier les chemins, les systèmes d’orientations (une rose des vents quantifiée sera présentée), la typologie et la dissémination des faits funéraires, quelques réalités métrologiques, ainsi que des faits de bornage ou le jeu de points particuliers dans la longue durée. On soulignera des perspectives d’approche géométrique et de chronologie relative entre réseaux. Pour finir on examinera quelques exemples d’articulation spatiale entre Age du Fer et Gallo-romain sinon Antiquité Tardive. Comme en Nîmois on s’interrogera sur l’ancrage laténien profond de ces espaces agraires.

A. CHARTRAIN

 

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