CONCLUSIONS DU COLLOQUE D’ARCHÉOGÉOGRAPHIE

 

par Gérard Chouquer,

directeur de recherches au CNRS, rédacteur en chef d’Études rurales

et Maria da Conceição Lopes,

professeur à l’Université de Coimbra, directrice du CEAUCP

 

Conclusions prononcées le samedi 8 septembre 2007, lors de la séance de synthèse du Forum Medieval Europe, dans l’amphithéâtre Richelieu de la Sorbonne, Paris.

 

 

Le colloque d’archéogéographie est le premier portant cet intitulé. Il a été organisé par deux structures : le GDR 2137 du CNRS “TESORA” que je dirige, dont c’est la dernière manifestation avant disparition légale (puisque ce GDR a achevé ses huit années d’existence et rempli son contrat : faire exister la discipline archéogéographique), ensuite le Centre d’Etudes Archéologiques des Universités de Coimbra et Porto et Mertola que dirige ma collègue Maria da Conceição Lopes, professeur à Coimbra.

Cette association a permis de répondre à l’invitation des organisateurs du Forum médiéval. En effet, Joëlle Burnouf, responsable de l’édition 2007, a eu l’idée de solliciter la tenue de ce colloque dans le cadre du Forum et elle a assorti sa demande d’une ouverture sur les pays de l’Europe méditerranéenne. En partie grâce au Centre de recherches portugais, nous avons pu accueillir des collègues italiens, espagnols, portugais, ainsi qu’une délégation brésilienne. Notre colloque a rassemblé 28 chercheurs, auteurs de 18 communications. 

 

Les attendus du colloque étaient simples et ambitieux à la fois. Nous avons souhaité réunir des collègues qui analysent les formes des planimétries et des paysages, les flux et les réseaux, les trames et les lignes, les hybridations entre les formes et les milieux physiques, etc. Nous avons ensuite estimé nécessaire de proposer un lieu intellectuel de rassemblement, l’archéogéographie, mais en demandant à chacun de venir avec son savoir, son épistémologie et ses méthodes, et même son intitulé disciplinaire, s’il était différent de celui d’archéogéographie. Ainsi le colloque a réuni des archéologues du paysage, du terroir, du territoire, de l’espace, des milieux, de l’environnement, des topographes historiques, des géohistoriens, etc, puisqu’il existe près de 40 intitulés voisins entre eux pour désigner ce champ de recherches. Chacun a reconnu que l’archéogéographie permettait le dialogue. Nous avons l’espoir que, dans un prochain colloque, on reconnaîtra que cette jeune discipline, dont le nom a été écrit pour la première fois par un médiéviste il y a vingt cinq ans — c’était Robert Fossier en 1982 —, apporte aussi une proposition de réorganisation de la matière et même une réorganisation des intitulés, dans la mesure où ceux-ci sont devenus pléthoriques.

 

Qu’est-ce que l’archéogéographie ? C’est une façon de reconnaître l’importance de la géographie des sociétés du passé et les dynamiques originales qu’elle crée. Dans ce cas, c’est une alliance entre l’archéologie et la géographie.

Mais c’est aussi autre chose. C’est un intérêt pour l’archéologie du savoir, selon Michel Foucault, et le goût pour l’interrogation autour des objets. Nos objets archéologiques, historiques et géographiques ont été définis jadis à une époque où le nationalisme méthodologique était florissant et allait de soi. En outre, ils l’ont été à une époque où l’espoir de reconstitution des paysages du passé était grand, sinon total. Ce n’est plus le cas aujourd’hui et il importe de réfléchir aux voies du changement. Deux idées paraissent majeures :

- accepter que l’information parvenue jusqu’à nous ne représente pas le réel ancien : les vestiges planimétriques ne sont pas des témoins fidèles du passé, mais ce que le temps a fait d’eux ;

- ne pas nommer les réalités anciennes à expliquer par des équivalents modernes indiscutés.

 

Notre liberté vis-à-vis des catégories existantes a été grande, encouragée par les organisateurs du Forum. Nous n’avions pas l’obligation de nous limiter aux bornes chronologiques du Moyen Âge. Nous avons usé de cette liberté en faisant des liens avec l’Antiquité au sens large, et avec l’époque moderne et contemporaine.

 

Venons-en aux résultats scientifiques. Sept idées principales peuvent être rassemblées.

 

1.

L’Âge du Fer est toujours un des grands vainqueurs de nos réunions, en ce sens qu’il prend toujours plus d’importance dans le phénomène d’émergence des planimétries. Nous sommes vraiment désolé pour l’ensemble des médiévistes et pour le maître Marc Bloch, mais la page de la prétendue naissance médiévale des paysages agraires est définitivement tournée. La carte des occupations de l’Âge du fer s’amplifie chaque jour un peu plus, déterminant des héritages considérables. On en a eu la preuve en Languedoc, dans la synthèse d’Alain Chartrain ; en Vendée, avec celle de Magali Watteaux ; en Italie du Sud, etc. On en a eu une démonstration saisissante avec l’étude du site de Matabodes au Portugal méridional par António da Silva. C’est très probablement un enclos protohistorique du type des grands enclos à banquets connus dans le monde celtique. On ne s’y attendait pas vraiment, mais la démonstration est éclairante.

 

2.

Plusieurs communications ont fait la démonstration que les formes observables aujourd’hui étaient dues à de puissants héritages qui remontent à ces hautes époques, malgré la difficulté de la reconstitution. Cette richesse c’est l’Antiquité en général, qui est la phase structurante des paysages européens. Nos collègues l’ont illustré, de plusieurs manières. Le paysage médiéval, c’est déjà l’art d’accommoder les restes tout en proposant du nouveau, puisqu’il existe une authentique création de formes au Moyen Âge.

La gestion des héritages est la grande affaire des formes. C’est l’une des plus puissantes médiations de l’histoire des trois derniers millénaires. Et cela fait du Moyen Age non pas un temps de rémission, entre des périodes fortes, mais bien un temps majeur parce que très long, dans la transformation et la transmission des paysages.

 

3.

Les centuriations romaines et dites romaines ont continué à être explorées. L’enjeu est notamment celui de savoir quand et comment il est possible d’interpréter des trouvailles archéologiques dans de tels réseaux et donc de mettre à l’épreuve les liens pour passer de la trace matérielle de fossés ou de chemins à des trames étendues dans l’espace. Annette Combe, qui travaille en Suisse à partir de résultats d’archéologie préventive, en a exploré toute la difficulté.

En Italie, trois communications ont montré la diversité des situations historiques et épistémologiques. Dans les Pouilles, les centuriations qu’étudie Giuseppe Ceraudo apparaissent par des indices sur culture et donnent des images saisissantes, quasiment invraisemblables lorsqu’on voit les routes, les carrefours, les fossés latéraux, les rangs de plantation, les parcelles et les habitats. Là, la part du disparu est grande et la part du transmis est faible. Mais à Alba Fucens, autour du Fucino, la situation est déjà différente et c’est dans les héritages qu’il faut chercher les limitations antiques. Les incroyables imbrications de formes que Tiziana Ercole étudie avec beaucoup de savoir faire surprennent par le mélange de métrologie et de prise en compte des milieux. En Vénétie la thématique de Robin Brigand est également inventive. Il s’agit de démontrer que ce sont les aménagements de toutes les époques qui construisent les centuriations. Si elles sont si géométriquement parfaites, c’est parce qu’elles sont médiévales et modernes autant que romaines. Le paysage médiéval et moderne de Padoue et de la terre ferme de Venise, c’est dans la centuriation réputée antique qu’il faut le chercher !

En Catalogne, Josep Palet Martinez met en œuvre une méthodologie intégrée des plus complètes et identifie plusieurs centuriations nouvelles.

 

La centuriation est tirée vers le haut de la chronologie, puisqu’elle “rend compte” de structures archéologiques de date précoce, ce qui suppose qu’elle prenne elle-même en charge les héritages. Elle est aussi fortement tirée vers le bas, puisqu’elle est construite dans le temps long. Que reste-t-il de cet objet en tant qu’objet spécifique des antiquisants ?  Dans quel sens faut-il raconter son histoire ? Un chapitre nouveau s’ouvre avec de très nombreux récits différents, région par région. La centuriation n’est pas autre chose que ce que les habitants des régions en ont fait sur le temps long et il faut déplier cette mémoire avant d’espérer atteindre un peu d’Antiquité.

 

4

L’analyse archéogéographique est en train de “démoderniser” les espaces prémodernes. Voici un nouvel apport du colloque. Nous allons de la cité antique, du domaine royal, du grand domaine, vers une connaissance des interférences, des discontinuités, des interpénétrations qui nous donnent une vision très différente des espaces antiques et médiévaux. Nous quittons ces objets jadis formatés pour qu’ils participent au récit de la formation de tel ou tel territoire national, au profit de nouveaux objets plus en phase avec l’esprit qui a présidé à leur naissance. L’exemple type est le domaine royal français, que Marie-Pierre Buscail a étudié dans un esprit nouveau, afin de démontrer que les documents qui le concernent sont une documentation géographique alors qu’on les a exploités uniquement jusqu’ici comme une information politique et institutionnelle. Il ne s’agit plus de suivre le roi à la recherche de son royaume, mais ses enquêteurs à la recherche de ses domaines ; de ne pas traduire en territoires ce qui n’est que revenus assis sur des biens et des perceptions très divers ; de comprendre la logique spatiale qui est celle de cette époque.

 

5

Précisément, voilà un autre point apparu lors du colloque. Le mode de conception de ces espaces médiévaux et antiques est le plus souvent un mode analogique, et non pas une forme de rationalité moderne, fondée sur notre naturalisme méthodologique. C’est la raison pour laquelle certaines fonctions des SIG sont peut-être susceptibles de rendre correctement compte de ces réalités, bien mieux que ne le faisaient les rhétoriques habituelles sur le cadre physique ou sur le déterminisme des ressources naturelles. Nous songeons à la fonction de visibilité autour des gisements, qui donne une espèce de connaissance des rapports de convenance existant entre les lieux. Nous songeons aussi à la capacité de la machine et des programmes à définir des entités géométriques qui, si on sait résister à la facilité d’y voir des territoires et des domaines, livre en fait un maillage qui traduit, par similitude, les unités géofonctionnelles, bref, ce que  les gens appelaient des lieux. Ici nous renvoyons aux communications sur le domaine royal, sur l’espace autour d’Alba Fucens, à celle d’Anna Lucia Herberts sur les chemins de troupeaux au Brésil méridional, ou encore à celle de Jean-Louis Maigrot et ses collègues sur Saint-Martin-du-Mont en Côte d’Or.

 

6

Nos collègues brésiliens ont fortement mis l’accent sur l’archéogéographie de la colonisation en Amérique du sud. Pour reprendre les termes mêmes d’Arno Kern, il s’agit de mettre en avant la capacité des chercheurs à envisager plusieurs spatialités et plusieurs temporalités, et à les faire fonctionner dans l’étude des tensions existant entre la nature, les Indiens, comme premiers occupants, et les diverses phases et étagements de la colonisation d’origine européenne, portugaise ici, espagnole là, ensuite allemande et même italienne. Cette problématique est celle de l’étude des missions des jésuites chez les Guaranis, avec l’exploitation d’une documentation très complète par Artur Barcelos. C’est celle d’Arno Kern lui-même lorsqu’il étudie les lignes et les chemins de la région de Porto Alegre. Le champ comparatif s’avère très fructueux.

 

7

Une interrogation a surgi en cours de colloque : que faire de l’héritage ?

L’étude des dynamiques paysagères peut-elle servir à définir ce qu’on appelle le développement durable ? Plusieurs communications ont approché ou traité ce problème. C’est le cas d’Hector Orengo Romeu qui a étudié la dynamique de l’usage du sol dans les Pyrénées catalanes, ou encore d’Amaia Legaz et Dominique Baud qui ont exploité le cadastre sarde.

Claire Marchand a livré la réflexion de fond qui s’imposait. Elle a montré que les modèles paysagers dominants, autant le modèle historique que le modèle géographique, tels qu’ils sont actuellement posés par les deux disciplines, interdisaient la prise en compte des héritages dans la définition des dynamiques nouvelles. On ne conçoit pas aisément que le présent et le futur continuent à construire les potentialités du passé et que les formes que nous voyons transmettent de l’information justement parce qu’elles transforment les choses du passé.

Une des conclusions qui s’impose est ainsi une idée d’archéologie du savoir. Le passé nous livre assez directement ses informations. Mais notre modernité, consdition même de la connaissance, est aussi la raison même de notre cécité. Il exise des théoriciens qui parlent, à propos du paysage ou de la carte, de la cécité médiévale. Notre colloque suggère au contraire de parler de la cécité des Modernes dès qu’il s’agit de se situer dans le paradoxe de la transmission et de la transfomation.

 

Nous vous remercions de votre attention.

 

 

 

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