Les divisions agraires

dans les apoikiai et les colonies grecques

 

Dossier n° 8

Lectures et interprétations

 

 

 

 

1. Divisions agraires et cadastres

 

Les finalités des divisions agraires : lotissement et cadastre

 

Les raisons pour lesquelles on divise la terre sont principalement de trois ordres :

- offrir une base planimétrique pour le lotissement ;

- offrir un référencement pour le recensement cadastral en vue de l’impôt ;

- organiser l’accessibilité viaire et, dans de nombreux cas aussi, le drainage des terres devant être mises en valeur.

Les deux premiers objectifs se rejoignent et constituent le volet cadastral de la morphologie agraire. Dans les formes de date haute, grecques, italiques, celtes et gauloises, ou encore ibères, avant la généralisation de la centuriation romaine — laquelle intervient soit à la charnière des IVe-IIIe s., soit dans le courant du IIIe s. av. J.-C. —, la forme la plus courante de la division agraire est une bande, curviligne ou droite, qui forme, avec d’autres bandes, des ensembles coaxiaux, comme on l’a vu avec l’exemple d’Olbia Taurique. Le schéma est d’ailleurs autant urbain que rural, présent dans les oppida de Gaule méridionale, comme dans les villes grecques où la différence entre les rues larges (plateiai  plateiai) et les rues étroites (stenopoi stenopoi) est justement à l’origine de la formation des îlots en bande allongée.

On ne doit pas douter de l’emploi des divisions agraires pour le lotissement. On possède des preuves épigraphiques avec les inscriptions liées aux fondations. Celle de la colonie de Brea en Thrace (440) mentionne l’oikiste Démoclidès chargé de l’installation des colons, assisté de 30 geonomoi (arpenteurs) pour procéder à la division du sol et de 10 (h)apoikistai chargés de contrôler la répartition.  

On ne doit pas douter non plus de l’utilisation des divisions agraires grecques pour le cadastre et la fiscalité. C’est ce que prouve le document connu sous le nom de Table d’Héraclée (Héracle de Lucanie, en Italie du Sud, près de Metaponte) et qui comporte l’archive d’une opération d’affermage des terres d’un sanctuaire dédié à Athéna Poliade et à Dionysos, qu’on date de la fin du IVe et du début du IIIe s. av. J.-C.. Pour cela, on délimite les terres, on les borne, on les arpente pour les répartir entre les preneurs, et on fixe les conditions de l’exploitation que pourront en faire les adjudicataires.

On repère aussi l’obligation qui est faite aux preneurs de planter des vignes et le texte emploie le mot schoinoi (scoinoi) pour désigner les parcelles. Il s’agit d’une mesure de 120 pieds. 

 

Schéma d’organisation des terres du sanctuaire d’Athéna Poliade à Héraclée de Lucanie (d’après Favory 1983, p. 98).

 

À Larissa, en Thessalie, le document étudié par François Salviat et Claude Vatin est incontestablement un recensement cadastral, mais comme il est postérieur à 217 av. J.-C., il témoigne pour une phase tardive. Comme on peut y lire des mesures fréquemment en rapport avec la valeur de 50 plèthres, les auteurs ont déduit que le document reflétait un découpage initial en 17 lots de 50 plèthres. Le document informerait donc sur des situations plus anciennes.

Mais il est plus difficile, en revanche, de savoir jusqu’à quel point ou peut généraliser ces observations, dans l’espace et le temps, car la documentation est trop rare.  Par exemple, aussi bien à Héraclée de Lucanie qu’à Larissa, on ne doit pas manquer d’observer que ce sont des biens de temples dont il s’agit et non pas d’un inventaire de possessions ordinaires... et le but est de favoriser la remise en valeur de terres à l’abandon. On retrouve là un des thèmes rampants de toutes les sociétés anciennes : la lutte contre les phénomènes de désertion.

 

La question du rapport entre formes intermédiaires et lotissement

 

Cette question du lotissement et du cadastre conduit à se demander comment fonctionne le rapport entre le lot (kleros) et la bande de division, elle-même obligatoirement subdivisée. Toutes les interprétations jusqu’ici proposées ont implicitement posé l’équivalence entre l’unité intermédiaire de la division agraire et l’unité d’assignation. Ce qui fait que le kleros est présenté comme étant “le lot”, ou un groupement d’un nombre entier de lots, mais en même temps, lorsqu’on le dessine, il est aussi l’unité intermédiaire de base du découpage. Tout se passe, donc, pour faire un parallèle, comme si, dans une centuriation romaine, l’unité intermédiaire de base, la centurie, était aussi l’unité d’asignation. Or, dans le cas romain, c’est plus qu’improbable, puisque le lot romain a toujours été plus petit que les 200 jugères de la centurie.

En allait-il autrement dans les divisions agraires grecques et doit-on imaginer que c’est l’unité de découpage qui est directement assignée, ou bien qu’il faut dissocier les deux plans ? On peut proposer une argumentation, pour laquelle j’utilise les données de l’arpentage romain qui sont un peu plus explicites.

1. Dans les limitations en bande, par exemple à haute époque romaine, on a recouru à des unités intermédiaires afin de pouvoir localiser le lot. On utilisait donc des unités dites strigae ou scamna qui servaient à cela mais dont on ne dit pas qu’elles équivalent trait pour trait au lot (mais ce n’est pas impossible non plus). On peut donc penser que dans le cas de systèmes en longues bandes, comme ceux rencontrés à Olbia ou Metaponte, une telle modalité a dû être utilisée.

Les différents niveaux pouvant être associés dans une division agraire : unités intermédiaires (bande), sous-intermédiaires (scamnum, striga, etc.), de lotissement (le lot), de l’exploitation (le parcellaire de mise en culture).

 

Ensuite, le lot peut mordre sur une ou plusieurs de ces unités sous-intermédiaires, en fonction de la nature des sols, parce qu’on n’assigne pas de la même manière, c’est-à-dire avec des quantités équivalentes, une terre à blé, une pâture, une friche. Enfin, à l’intérieur du lot, il existe un parcellaire d’exploitation qui peut être variable selon la dévolution que le colon-agriculteur entend donner à ses terres.

 

2. Mais les fouilles archéologiques russes en Crimée ont, tout au contraire, attiré l’attention sur la cohérence agro-économique des kleroi, en nous donnant des restitutions très convaincantes de kleroi-exploitations, avec leur parcellaire détaillé.

De même, les divisions de la presqu’île de Tarkankhout suggèrent l’assimilation entre l’unité intermédiaire du découpage et le lot. Dans ce cas, ces fouilles et ces relevés témoigneraient donc plutôt de l’inverse de ce qui vient d’être dit, c’est-à-dire d’une équivalence possible entre le lot, l’exploitation agraire du colon et l’unité intermédiaire de découpage de la division agraire.

 

La taille des lots

 

Commentant la stèle de Larissa, à partir de laquelle ils croient pouvoir extrapoler un lot initial de 50 plèthres, François Salviat et Claude Vatin font un rapide bilan des connaissances sur la taille des lots  :

« On trouve dans la stèle a quelques lots de 100 plèthres (9 ha) et surtout des lots de 50 plèthres (par exemple aux lignes 5, 7, 8, 10) suffisants pour des exploitations familiales ordinaires. Cent plèthres, c'est la superficie de terre plantée qui fut donnée en Eubée par le peuple athénien à Lysimaque fils d'Aristide, mais il s'agit d'un don extraordinaire. Cinquante plèthres, c'est par exemple la contenance, d'une terre de Macédoine donnée par

Philippe V à deux personnages qui devaient en contrepartie assumer les frais perpétuels d'un sacrifice. On rappellera surtout un décret de Pharsale, pris à la fin du ше siècle, qui octroie, avec la citoyenneté, aux métèques qui ont combattu pour la cité, 60 plèthres de terre : cette surface était donc assez grande, dans la plaine thessalienne, pour constituer un

patrimoine utile. Dans la loi agraire de Delphes, à l'époque d'Hadrien, les parts de terre sont du même ordre de grandeur : 40 plèthres pour les simples citoyens, et 60 plèthres pour les bouleutes. »

(François Salviat et Claude Vatin dans BCH, 1974).

 

 

2. Géographie des découvertes

 

Absence de dossier sur le Moyen Orient

 

Il n’y a pas de dossiers orientaux disponibles, qui renverraient notamment à la colonisation hellénistique. Même la Bactriane, qui est pourtant d’une richesse inouïe en termes d’informations et de planimétries fossiles, n’est pas connue et étudiée de ce point de vue.

 

Le caractère littoral de la colonisation grecque

 

C’est un point qu’il faudrait sans doute nuancer. Il y a bien entendu, les évidences : tous les sites étudiés sont côtiers et on rejoint là un caractère de base de la colonisation grecque, complètement différente de ce qu’est la colonisation romaine, par exemple. Mais la recherche est encore trop peu avancée pour qu’on puisse en rester à l’image d’une unique colonisation des franges littorales les plus étroites, impression que donnent tous les travaux.

En Crimée, on va devoir s’aventurer vers l’intérieur de la presqu’île et quitter la bande des quelques kilomètres à laquelle on s’est limité pour l’instant, pour aller observer l’intérieur des terres. Les traces fossiles y sont nombreuses également et elles n’ont jamais été lues.

 

L’hypothèse morphofonctionnelle d’Aleksandra Wasowicz

 

On doit à cette chercheuse polonaise, auteur de la monographie de référence sur Olbia, une hypothèse générale. Selon elle, il y aurait des raisons pour opposer deux modèles d’aménagement de l’espace des colonies grecques,  nés tous deux dès l’époque archaïque, l’un qu’elle nomme mégarien (ou dorien ou encore achéen), l’autre milésien (ou ionien).

— Le modèle mégarien ou orthogonal est un modèle qui convient aux plaines littorales, où on peut développer l’agriculture. Dans ces colonies, la fonction agraire l’emporte sur la fonction commerciale et elle exige le recours à une main d’œuvre dépendante ou semi-dépendante. L’aménagement urbain se fait selon un plan régulier, qui n’est pas un emprunt des grecs à d’autres cultures, mais une création des colonies. La chora est également divisée de façon régulière et orthogonale et les fermes sont réparties dans les kleroi. Il existe des rapports métrologiques entre la division de la ville et celle de la campagne. Le modèle mégarien est un modèle “fermé”.

Entrent dans ce modèle les sites de Metaponte, Chersonèse, Megara Hyblaea.

— Le modèle milésien ou modèle radial est marqué par une plus grande liberté dans l’aménagement de l’espace : c’est un modèle “ouvert”. L’organisation de la chora se fait de façon radiale, par un réseau de voies partant de la colonie. Comme le démontrent les exemples d’Istros et d’Olbia, la chora n’est pas organiée de façon orthogonale. L’habitat comprend plus de villages et de hameaux que dans le modèle précédent où dominent les fermes isolées. Les fonctions commerciales et artisanales l’emportent.

Exemples de ce modèle : Istros, Olbia, la presqu’île de Taman

 

Discutant l’hypothèse d’A. Wasowicz, Pia Guldager Bilde et Vladimir Stolba écrivent que les travaux sur la presqu’île de Kertch confirment l’extension du type de division détecté par A. Chtcheglov dans la presqu’île de Tarkankhout. Ils relèvent que S. Bujskich aurait signalé, d’après Siskin — deux références que je n’ai pu consulter — qu’une partie du territoire d’Olbia serait également organisé de la sorte. Il y aurait donc des nuances à apporter au schéma ethno-géographique.

Je suggère une expression différente, en partant du fait qu’Aleksandra Wasowicz a réellement eu l’intuition d’une différence, mais sans la définir ni la nommer nommer correctement car elle ne disposait pas des relevés planimétriques suffisants. C’est moins sur l’organisation du réseau viaire qu’il faut se fonder que sur le type de divisions agraires. La différence est celle existant entre des divisions en bandes coaxiales, et des divisions en trames parfaitement orthogonales. La difficulté de cette distinction est celle de leur possible imbrication, lorsqu’il y a retouche d’une forme par la seconde. Mais je ne crois pas qu’on puisse aller, comme elle le fait, jusqu’à une classificaiton morphofonctionnelle aussi rigoureuse qui opposerait les types trait pour trait. Cette chercheuse n’a pas pris la mesure de l’insertion du fait colonial grec dans une évolution générale de la planimétrie de toutes les sociétés de l’Antiquité.

 

 

3. Spécificité ou non des divisions grecques ? 

 

Faut-il, en effet, individualiser les divisions grecques par rapport à ce qu’on connaît par ailleurs des parcellaires de l’Antiquité ? Autrement dit, y a-t-il des spécificités dans les parcellaires grecs par rapport aux autres parcellaires contemporains ?

Les connaissances sur les parcellaires grecs s’intègrent assez bien dans un schéma d’ensemble concernant de nombreuses divisions agraires “indigènes” et romaines précoces. Ce schéma suggère qu’il y a relativement peu de divisions à l’âge du Bronze et même au premier âge du Fer, mais, qu’ensuite, les IVe-Ier s. av. J.-C. sont un temps particulièrement actif dans la création parcellaire, quelle qu’en soit la forme. Je ne développe pas ici ce point qui est une idée très générale, mais ce qui vient d’être observé, c’est-à-dire la difficulté d’identifier des divisions orthogonales qui seraient d’origine ou très précoces, rejoint la règle établie ailleurs. Dès lors, les parcellaires réguliers grecs dans lesquels on identifie la géométrie des kleroi ne sont pas d’origine, du moins à haute époque, mais sans doute  issus de l’approfondissement de la présence grecque et sont à situer dans l’évolution d’ensemble des parcellaires de l’Âge du Fer.

C’est-à-dire que les divisions grecques de cette époque du second âge du Fer connaissent le même processus de géométrisation  que ce qu’on voit pour les trames romaines. Par exemple, la formalisation des planifications grecques par bandes parallèles est exactement du même type et sans doute de chronologie voisine que les limitations romaines du IVe et du début du IIIe s en Italie centrale et méridionale (Alba Fucens, Luceria, Cosa, Privernum, Cales, etc.). 

Une des conséquences de cette obervation est qu’il faut aborder la question de la répartition des lots aux colons de façon souple. Il ne faut pas imaginer une division agraire systématique, géométrique et parfaite, dès l’arrivée des premiers colons mais privilégier le plus souvent l’utilisation de formes agraires locales qu’on peut arpenter pour les mesurer. Là où le sol est déjà mis en valeur, on peut ainsi assigner des terres en procédant à un échange : on expulse un possesseur local et on donne sa terre à tel colon, sans avoir eu besoin de faire une nouvelle division du sol. En revanche, là où il ne l’est pas encore, on doit créer de toutes pièces et c’est là qu’on peut rencontrer des formes neuves identifiables.

L’idée d’une géométrisation des formes est cependant un fait acquis et pour une date relativement haute, comme les dossiers précédents ont permis de le constater. Ainsi, il va de soi qu’il n’est pas nécessaire d’attendre l’œuvre d’Hippodamos de Milet au Ve s. pour observer le développement de formes régulières orthogonales.

Ces nuances permettent de poser les termes du débat en évitant les simplifications.

 

 

4. Parcellaires et productions agricoles

 

En Crimée

 

En regard de cette identification des formes du parcellaire, les archéologues russes ont produit une très riche archéologie agraire qui les a conduits à identifier les types d’établissement, les types de production et les relations commerciales que les établissements ruraux pouvaient avoir. Je ne développe pas ce point sauf pour signaler le grand interêt que représentent ces travaux quand ils permettent de restituer la nature des productions au sein d’un kleros.

Les terres étaient réparties entre vignes, vergers et champs. On observe que le parcellaire du kleros est isocline, c’est-à-dire qu’il respecte l’orientation du lot. En outre, on sait que dans la presqu’île d’Héraclée, les limites des chemins et des parcelles étaient matérialisées par des murets de pierre, dont les traînées blanches sont encore quelquefois visibles. Cela donne une grande fixité à la forme et explique sa pérennisation.

 

Différents kleroi de la chôra de Chersonèsos, d’après les fouilles de S. Strzeleckij (d’après Favory 1983, p. 103).

 

— Exemples du kleros du cap Oïrat et du kleros 26 de la presqu’île d’Héraclée

Dans ces deux kleroi, l’essentiel de la surface agraire est occupée par la vigne. On peut aussi se demander si la vigne, qui nécessite des travaux de préparation du sol pour aligner et protéger les rangs de ceps, n’est pas une des raisons qui expliquent la conservation exceptionnelle des structures agraires de Crimée.

 

 

Deux illustrations du kleros du Cap Oïrat ; ci-dessus, le plan issu des fouilles ; en dessous, ce qu’on en voit aujourd’hui sur Google Earth.

     

— Exemple des fermes fouillées dans le parcellaire de la presqu’île d’Héraclée en Crimée.

 

Au centre de la presqu’île d’Héraclée, au sud de la ville de Chersonèsos, résultats de la fouille d’une “ferme” de la chôra. Capture de Google Earth.

 

 

— Exemple des grosses fermes, quelquefois fortifiées, qui sont les points de fixation des colons grecs sur la côte de Crimée, et qui ont pu donner naissance à des habitats plus importants (voir ci-dessous le site de Panskoe I).

Le site de la grande ferme fortifiée  de Panskoe I, et de  l’agglomération voisine, sur la côte de Crimée,

d’après les fouilles russes (à gauche), et Google Earth (à droite).

 

 

Le site de Bolchoï Kastel en Crimée, grande ferme grecque fortifiée.

 

 

 

À Marseille

 

Les observations archéologiques de Philippe Boissinot à Saint-Jean du Désert, site aujourd’hui englobé dans la ville de Marseille, sont très riches (Boissinot 1995). Il a découvert là un vignoble d’époque hellénistique, la fouille ayant retrouvé les alignements de fosses de plantation. Ce qu’on voit est une forme agraire régulière, d’orientation à peu près constante.

Mais, à la différence de ce que les archéologues ont pu faire en Crimée, il n’est pas possible de relier cette fouille à une forme agraire “grecque” dans laquelle elle viendrait s’insérer. On ne sait rien de la morphologie de la chôra de Massalia.

 

Le parcellaire viticole de Saint-Jean du Désert à Marseille, d’après les fouilles de Philippe Boissinot.

 

 

5. La question de la datation

 

On ne sait rien de tangible sur les divisions qui auraient accompagné les fondations de la “colonisation” archaïque. On n’a aucun dossier parcellaire certain pour une fondation dite archaïque (VIIIe - VIIe s). Autrement dit, il y a une imprécision, voire une insuffisance dans les discours historiques quand on laisse penser qu’il faudrait associer les fondations et les parcellaires géométriques et rapporter les partages géométriques à l’époque d’origine de la colonisation.

«…le souci des colons de se partager les terres conquises et le rôle de répartiteur de ces terres dévolu à l’oikiste, au chef de l’expédition. Certaines prospections par la phtogoraphie aérienne, mettant en évidence un partage ancien de la terre civique, pouvaient sembler confirmer ce caractère essentiellement agraire de la colonisation grecque.  [...] De fait, la cité grecque dès sa naissance suppose l’existence d’une territoire rural que se partagent les membres de la communauté civique. La fondation d’une cité nouvelle ne se concevait pas sans la mainmise sur la chôra, c’est-à-dire sans appropriation des terres cultivables. En ce sens, par conséquent, la colonisation était un moyen de donner des terres à ceux qui, pour des raisons diverses, en étaient dépurvus dans la métropole. »

(Mossé et Schnapp-Goubeillon 2009 [1990], p. 123-124)

 

Les parcellaires de colonisation antiques sont tous évolutifs et les formes « classiques » ne sortent pas tout armées du cerveau d’un arpenteur, mais émergent de tentatives plus ou moins bien connues. Par exemple, la centuriation romaine, forme aboutie de la colonisation romaine, n’apparaît vraiment que dans le courant du IIIe s. av. J.-C. Avant cette date, on a des formes de limitation plus variables, nommées strigatio, scamnatio, lacineatio, praecisuratio, etc. Autrement dit, il est peu probable qu’on ait créé des divisions agraires aussi stéréotypées que les damiers de la presqu’île de Tarkankhout aux VIIIe ou VIIe s. av. J.-C.

Il est intéressant de noter aussi que le vocabulaire des arpenteurs romains compte un certain nombre de mots grecs pour désigner soit des parcelles soit des formes de limitation : tetragonon, plinthis, parallela...

On retiendra les idées suivantes :

— tous les parcellaires antiques, grecs, romains ou autres protohistoriques, utilisent tous le même mode initial : la bande de lotissement. C’est l’association de ces bandes qui forme le parcellaire (ce que les anglais nomment strip system). Que les bandes soient ondulantes ou droites, elles se définissent par le même mode d’agencement : la coaxialité. Mais quelquefois, cette coaxialité peut dériver vers une forme en éventail.

Les plus anciens parcellaires de ce type connus semblent être les parcellaires de l’Âge du Bronze des Landes du Dartmoor dans le Devon. Ils auraient été mis en place vers 1700-1400 av. J.-C.

— la bande de lotissement est issue d’un arpentage mais, pour fonctionner en tant que repère cadastral, elle doit disposer d’un mode de localisation interne. Donc, dans un parcellaire grec de colonisation on devra chercher son mode global d’organisation (en bandes ou en quadrillage), s’il y en a un, et à l’intérieur de cette forme, le mode cadastral de désignation des lots, ces derniers étant nommés kleroi.

 

De tout ceci il faut tirer l’idée que les modes de division et de distribution de la terre dans les mondes antiques ne sont pas fermés sur eux-mêmes mais qu’il y a à la fois des parentés de formes et des évolutions générales, et des caractéristiques locales et culturelles. Par exemple, le fait que les divisions grecques n’évoluent jamais vers des formes comparables aux immenses et régulières centuriations, est en soi une information historique importante.

À ces considérations globales il faut ajouter une considération épistémologique majeure. Quand nous réfléchissons aux faits de colonisation, nous cherchons légitimement à nous placer au début du processus, au moment du lotissement initial, pour saisir l’histoire dans ses dimensions politiques, sociales et géographiques. Or quand nous travaillons sur les parcellaires, ce qu’on voit se situe plutôt en cours voire à la fin du processus, c’est-à-dire que nous voyons ce que des initiatives sont devenues avec le temps.

 

GC - février 2013

 

 

 

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