Les divisions agraires

dans les apoikiai et les colonies grecques

 

Dossier n° 3

Olbia de Tauride

(Ukraine)

 

 

 

 

État des connaissances

 

Olbia dite Pontique (par sa localisation dans le Pont-Euxin) ou encore Taurique (parce qu’elle a été fondée sur le territoire des Taures), fait partie d’une série de fondations milésiennes : Apollonia, Odessos, Tomis, Istros, Tyras, au VIIe s. et Théodosie, Panticapée et Kepoi au VIe s (Wasowicz 1975 p. 33).

Les milésiens ont commencé avec la fondation de l’emporion de Berezan (Borysthenis ou Borysthenion, ou encore Thyora) vers 650-600, du moins si on fait le lien entre Berezan et le site de Borysthène fondé en 645-644 d’après le témoignage d’Eusèbe. Certains y ont vu plus qu’un emporion, c’est-à-dire déjà une petite polis indépendante.

 

Les rivages septentrionaux du Pont-Euxin avec la localisation d’Olbia Pontique, Kalos Limen, Kerkinitis et Chersonèsos (flèches blanches).

 

La fondation d’Olbia se placerait vers le milieu du VI s. mais on a aussi donné une date plus précise et plus haute, 646...

Pour cette colonie, j’ai élaboré l’interprétation des photographies aériennes disponibles sur Google Earth. Alexander Chtcheglov signale d’une phrase l’existence d’un parcellaire à Olbia mais n’en dit pas plus. Aleksandra Wasowicz n’en parle pas du tout dans sa synthèse. Une première cartographie a été publiée par F. N. Liseckij en 1994. Elle concerne la zone particulièrement dense de Dneprovskoe, au sud d’Olbia.

 

Le relevé de F. N. Liseckij.

 

La cartographie de F. N. Liseckij, telle que la reproduit Sergej Bujskich (2006), montre une division en bandes ondulantes dans la plus grande partie de la zone couverte, et au contraire une division régulière en parallélogrammes dans la partie sud-ouest du relevé.

 

La cartographie des divisions agraires d’après les missions de Google Earth

 

Ce qu’on voit est très net : les photographies aériennes récentes disponibles sur Google Earth montrent la présence d’une trame fossile effacée par les remembrements parcellaires provoqués par l’économie agraire soviétique. Comme on ne voit pas d’autres trames globales, il faut en conclure que la trame fossile visible est celle qui a organisé l’espace de l’Antiquité jusqu’au XIXe s.

 

Ukraine, Parutyne. Le parcellaire fossile d’Olbia sur une mission du 13 juin 2003, disponible sur Google Earth, et après renforcement du contraste.

 

Cette forme parcellaire fossile est du type des trames en bandes coaxiales ondulantes, subdivisées en grands quartiers par des voies qui fixent les tumuli. C’est un type proche des ensembles coaxiaux qu’on trouve à l’âge du Bonze et à l’âge du Fer en Europe occidentale, notamment de l’ensemble du Dartmoor, à l’exception peut-être des divisions principales qui servent d’appui et de point de départ aux bandes dans la morphologie du Dartmoor et qu’on ne trouve pas ici de façon aussi nette. Certaines bandes semblent, en effet, traverser les voies et non pas uniquement partir d’elles.

 

Ukraine, Parutyne. Interprétation du parcellaire fossile d’Olbia, à partir d’une mosaïque de captures d’images.

 

 

La cartographie d’ensemble de la zone révèle une emprise considérable, couvrant environ un espace de 20 x 16 km, dans lequel les traces de division parcellaire représentent près de 200 km2 ou 20 000 ha .

 

Cartographie du parcellaire fossile d’Olbia Taurique à partir d’un montage en mosaïque des diverses missions satellitales disponibles sur Google Earth.

 

Pour l’interprétation de ce parcellaire en bandes coaxiales, on peut utiliser quelques lignes plus développées que les autres, qu’on peut considérer comme étant les voies de circulation de ces ensembles, et les tumuli présents sur presque tout le territoire, et dont certains forment des groupes. Voies et tumuli dessinent peut-être l’amorce d’un découpage de ce parcellaire en quartiers.

 

Essai de définition des structures intermédiaires du parcellaire à partir des voies et des tumuli.

 

À l’intérieur de ces trames, quelques secteurs de détail sont très proches de l’orthogonalité, mais de façon qui m’est apparue relativement ponctuelle, et sous réserve d’un inventaire plus complet et de la consultation des missions photographiques anciennes utilisées par les chercheurs russes. Il n’y a — si l’on s’en tient aux couvertures satellitales disponibles sur Google Earth —aucun indice d’une division orthogonale stricte et de grande ampleur, ni même d’un système parallélogrammatique très étendu comme c’est le cas dans la division agraire de Metaponte. Je n’ai pas vu, encore une fois sur les missions de Google Earth qui ne sont peut-être pas les meilleures, la grille parallélogrammatique stricte que dessine F. N. Liseckij dans la partie méridionale de son relevé.

Par exemple, au nord du village de Solonchaky, on repère un exemple de régularité géométrique dans une des trames, qui finit par être très proche d’un parallélogramme ou kleros des divisions régulières de Chersonèse ou de Métaponte. On est dans la zone où F. N. Liseckij relève sa grille régulière. Mais les unités lisibles sont inégales.

   

 

Une zone de parcellaire parallélogrammatique sur une mission satellitale d’octobre 2010, disponible sur Google Earth, et après renforcement du contraste ; à droite, dessin des kleroi en surcharge.

 

 

Sur la figure, deux kleroi sont restituables : l’un mesure 135 m de large pour 334 de long, l’autre environ 200 m sur 334. Mais cette rectilinéarité ne se poursuit pas sur tout l’espace parce que ces formes intermédiaires s’intègrent à des trames coaxiales légèrement ondulantes. Sous réserve de la publication de matériaux photographiques plus explicites, je préfère donc retenir l’idée qu’il y a des secteurs où la division en bandes coaxiales atteint une telle régularité qu’elle donne l’impression d’une division parallélogrammatique. 

On peut donc retenir qu’à Olbia, on est en présence d’une trame agraire du type coaxial, non rigoureusement orthogonale, mais qui montre, par plages, des indices de régularisation avec des lignes droites, des angles réguliers, des bord parallèles des parcelles parallélogrammatiques. Tout ceci pourrait indiquer des remaniements d’une forme initiale.

Il faut donc considérer ma cartographie comme étant une approximation, et espérer la mise à disposition des couvertures aériennes verticales anciennes de cette région afin d’élaborer un relevé plus précis encore de ce parcellaire.

 

 

GC - Février 2013

 

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