Les divisions agraires

dans les apoikiai et les colonies grecques

 

Dossier n° 1

Metaponto (Italie)

 

 

 

Les premiers travaux

 

C’est un dossier intéressant mais qui a longtemps souffert de l’absence d’un atlas détaillé et de la publication du matériel photographique à partir duquel Raymond Chevallier et Giulio Schmiedt ont réalisé la découverte et la première cartographie de cette divison parcellaire. Ce manque est en voie d’être comblé grâce au travail des équipes italiennes et américaines qui ont engagé un survey général de la plaine côtière (Carter 2008).

Les divisions agraires sont organisées selon deux trames principales, différement orientées, situées de part et d’autre du fleuve Basento. Dans la première zone (entre les fleuves Bradano et Basento), les lignes ne sont pas rigoureusement équidistantes ; il existe une systématisation par groupe de trois bandes de 625 à 630 m. Les angles des lignes sécantes ne sont pas droits, mais à 82 ou 98°, ce qui donne des parallélogrammes, de 625 x 415 m de côté. Dans cette partie, la mesure de l’écartement des bandes donne 210 à 215 m.

Dans la seconde zone (entre les fleuves Basento et Cavone), d’orientation différente, il y a des indices de superposition des trames (que la cartographie initiale de Schmiedt et Chevallier ne mentionne pas, voir la carte ci-dessous). La trame nouvelle adopte une mesure de 240 m.

 

Les divisions agraires dans la chôra de Métaponte, d’après les travaux de Giulio Schmiedt et Raymond Chevallier (noter la localisation d’Héraclée de Lucanie, au sud-ouest).

 

Malgré l’observation de plusieurs variations — notamment une variation sensible de la largeur des bandes, qui n’est pas constante ; ou encore le fait que les lignes sécantes qui devraient être parallèles ne le sont pas —, cette morphologie a été inteprétée comme étant d’origine grecque et les bandes recoupées par des obliques ont été lues comme étant la marque de kleroi (Schmiedt et Chevallier 1959). Le découpage des bandes en kleroi qui adoptent la forme de parallélogrammes a été expliqué par Adamesteanu et Vatin. Pour le comprendre il faudrait prendre appui sur deux kleroi dont les diagonales se croisent à angle droit. Le point de croisement de ces diagonales est choisi afin que chacune de ces lignes soit divisée en 1/3 et 2/3 :

- 2700 pieds pour la plus courte = 900 + 1800 pieds

- 3300 pieds pour la plus longue = 1100 + 2200 pieds

On obtient ainsi les points de repère pour la construction de deux kleroi identiques et dont les angles déterminent la forme en parallélogramme.

 

Mode de construction des kleroi en Crimée et à Métaponte.

 

Ces deux auteurs ne datent pas le découpage de la plaine de Metaponte autrement que de façon très ouverte, entre 550 et 250 :

« La répartition topographique des fermes ne nous est d'aucun secours pour la datation de ce système, mais si nous pouvons établir qu'il s'agit bien d'un découpage en klèroi suivant un modèle intelligible, nous serons du même coup certains que l'opération n'a pu être

effectuée qu'entre le milieu du VIe et le milieu du IIIe siècle avant notre ère. Il serait évidemment tentant de supposer un plan d'ensemble, urbain et rural, d'aménagement du territoire datant du milieu du VIe siècle. Nos connaissances ne nous permettent sans

doute pas d'aller jusque-là et la réalité risque d'être un peu plus compliquée. »

(Adamesteanu et Vatin 1976, p. 118-119)

 

 

 

 

 

Diverses relectures

 

Valentina Manzelli (1995), sans contredire une datation haute du milieu du VIe s., a repris l’idée (déjà exprimée par G. Ugeri, lequel pensait que certains des chemins de la division agraire avaient été repris et transformés en canaux au milieu du Ve siècle ; cité d’après Favory 1983) qu’on ne serait pas en présence d’une limitation agraire mais d’une forme de bonification et de drainage n’impliquant pas la définition de lots. Le découpage en lots de propriété ne daterait que de l’époque romaine.

 

À la même époque, Max Guy a repris l’étude de cette trame en observant diverses choses, à commencer par la relative imprécision de la publication initiale : grâce à son article, on dispose de deux extraits de photographies aériennes explicites qui montrent vraiment ce dont on parle depuis des années. Dans la trame II, l’intervalle est mesuré à 238,6 m (mesure moyenne sur 11 bandes) et l’orientation est de 108° et 60’ Est. Il a retrouvé l’insertion de la zone différemment orientée, à 124° qui est l’orientation de la trame I. La trame I donne une mesure de 215,6 m, qui est une moyenne, « en divisant la largeur totale entre 18 chemins » (p. 432). Le schéma précisé par Max Guy serait le suivant : la trame I serait initiale, de chaque côté du Basento, et la trame II serait une “renormation” mais ayant préservé un vaste domaine sur 1000 à 1500 m de largeur, ce qui expliquerait l’insertion de la trame I dans le trame II.

Max Guy se livre alors à une comparaison entre la mesure de 215 m et les trithemigyai (« trois demi jugères ») mentionnés sur la Table d’Héraclée, colonie voisine de Metaponte. Il en arrive à la conclusion que la trame I aurait utilisé la mesure de 700 pieds de 0,297, soit 215 m ; la trame II, une mesure de 800 pieds.

Identification de la trame t1 de Metaponte : on n’a surligné que les tracés fossiles, mais il est visible qu’il faut ajouter des tracés pérennes qui complètent la trame des limites de bandes.

 

Entreprenant un travail “chirurgical” sur la trame I, Max Guy note des éléments oubliés par Giulio Schmiedt et Raymond Chevallier, ou redressés par eux. Au terme d’observations de détail dont il n’est pas possible de rendre compte ici, il résume son opinion : « ces observations compliquent donc sérieusement l’interprétation qui paraissait possible antérieurement [...] On voit donc que lorsqu’il y a peu de chemins pour définir une trame, les hypothèses qui sont implicites dans l’esprit de l’interprète sont extrêmement contraignantes sur le résultat final, car plusieurs solutions peuvent également coïncider sur les données » (p. 433). En clair, Max Guy relève que les deux auteurs ont redressé des limites orientées à 140°E (en vert sur la figure ci-dessus).

Il conteste donc l’hypothèse d’un intervalle de 215,6 m et reprend l’analyse des mesures en notant qu’on ne fait pas assez intervenir l’inégale qualité des mesures des géomètres de l’Antiquité, et que la précision de la mesure des modernes peut s’avérer illusoire. Il plaide aussi pour la prise en compte « de l’acculturation très progressive des collectivités par des idées techniques, peut-être inexprimées », ce qui voudrait dire que les trames en question, à Metaponte, Héraclée, Paestum ou Agde, pourraient très bien avoir été des idées grecques mises en œuvre par des artisans locaux.

 

La récente synthèse de Joseph Coleman Carter sur Metaponte fait le bilan des connaissances et des questions que pose l’interprétation du parcellaire (Carter 2008). Il y a, en gros, trois sortes de problèmes : la reconnaissance des éléments à prendre en compte dans le raisonnement en tenant compte de la dynamique de l’alluvionnement ; la nature et la fonction des divisions agraires ; enfin la datation.

Sans pouvoir entrer dans le détail des observations nouvelles que les travaux italiens et américains ont accumulées, il faut relever quelques exemples significatifs. Les lignes de division sont souvent marquées par des dépressions, ce qui indique leur rôle hydrologique ; la surface actuelle de prospection n’est pas la seule surface antique, car il faut tenir compte des épisodes alluviaux et des recouvrements qui peuvent être considérables ; le long d’un axe de division, on a pu fouiller des tombes qui sont en place vers 510 av. J.-C. ; on a pu également mettre au jour des lignes transversales ; la colonisation de la chôra débute vraiment dans les années 540-480, même si on connaît de rares sites de la fin du VIIe. ; la période de plus intense occupation de la chôra se situe au Ve s. de 480 à 400.

S’agissant de la datation des divisions agraires, Carter pense qu’il est vraisemblable que les axes qui présentent une orientation voisine de celle du centre urbain pouvaient être en place vers 550 av. J.-C.

 

Résultats des prospections intensives (surveys) de J. Coleman Carter et de son équipe dans la région de Metaponto (Italie, Lucanie).

 

Résumons ce qu’on sait.

— Les clichés aériens donnent l’image d’une division agraire par bandes qui n’est pas aussi régulière que ce qu’en avaient dit les premiers chercheurs, mais qui présente malgré tout une forme typée extrêmement intéressante.

— Les prospections et les fouilles archéologiques suggèrent que cette division agraire cadre très bien avec l’occupation de l’espace qui débute vers 540 et qui s’intensifie pendant tout le Ve siècle.

— Mais les travaux de terrain suggèrent aussi qu’une forte accumulation sédimentaire masque les niveaux plus anciens des VIIe et début VIe s., alors que des sondages et des fouilles ont retrouvé des indices de cette occupation. On ne doit pas exclure qu’une division agraire plus ancienne ou qu’un état plus ancien de la division agraire visible existe. Mais il manque toujours l’élément décisif qui permettrait de rapporter la division agraire en bandes à l’époque de la fondation. Cela reste une hypothèse : pas plus, pas moins.

 

Le bilan de la découverte de Metaponte s’avère en définitive très intéressant du point de vue de l’histoire et de la dynamique de la colonisation grecque en Italie du sud. Intéressant, il l’est par sa rareté même, puisque c’est la seule division agraire de ce type connue de façon assurée dans une colonie grecque de la Méditerranée occidentale. Du point de vue de l’origine de la colonisation, à l’époque archaïque, le dossier est encore un peu décevant car on ne sait pas bien ce qui se passait au moment de la fondation de la colonie, au VIIe s av. J.-C.

 

GC janvier 2013

 

 

 

 

 

Bibliographie

 

Alexandru AVRAM, The territories of Istros and Kallatis, dans Surveying the Greek Chora. The Black Sea in a comparative perspective, Aarhus University Press, 2006, p. 59-80.

Jean BENOÎT, L’étude des cadastres antiques : à propos d’Olbia de Provence, dans Documents d’Archéologie Méridionale, 8, 1985, p. 25-48.

Philippe BOISSINOT, L’empreinte des paysages hellénistiques dans les formations holocènes de Saint-Jean du Désert (Marseille), dans Méditerranée, 1995, vol. 82, p. 33-40. (disponible sur le portail Persée).

J. E. BORAO-MATEO, Las posibles centuriaciones ampuritanas, dans Annals de l’institut d’Estudis empordanesos, n° 20, 1987, p. 277-326.

John BRADFORD, Ancient Landscapes, Studies in Field Archaeology, ed. G. Bell and Sons, Londres 1957, 298 p.

Michèle BRUNET (éd), Territoires des cités grecques, Actes de la table ronde d’Athènes (1991), 34e supplément au Bulletin de Correspondance Hellénique, Athènes, Paris 1999, 432 p.

Joseph Coleman CARTER, Metaponto. Scoperta del territorio rurale greco, éd. Osanna, Venosa 2008, 400 p. (trad. italienne de l’ouvrage original publié en anglais en 2006).

Ferdinando CASTAGNOLI, Ippodamo di Mileto e l’urbanistica a pianta ortogonale, ed. De Luca, Rome 1956, 108 p.

Alexandre CHTCHEGLOV, Polis et chora, traduction de Jacqueline Gaudey, Les Belles Lettres, Paris 1992, 302 p.

Monique CLAVEL-LÉVÊQUE, Le territoire d’Agde grecque : histoire et structures, dans Michèle BRUNET (éd), Territoires des cités grecques, Actes de la table ronde d’Athènes (1991), 34e supplément au Bulletin de Correspondance Hellénique, Athènes, Paris 1999, p. 177-197.

N. DUBOKOVIC NADALINI, Centurijacija hvarskog agera (Centuriation de l’ager de Hvar), dans Bilten Historijskog arhiva komune hvarske, 1-1, 1959, p. 12.

François FAVORY, Propositions pour une modélisation des cadastres ruraux antiques, dans M. CLAVEL-LÉVÊQUE (ed), Cadastres et espace rural, (table ronde de Besançon, mai 1980), ed. du CNRS, Paris 1983, p. 51-135 (voir notamment les pages 90-107 pour les mesures et les divisions grecques).

Vincent GAFFNEY and Zoran STANCIC, GIS approaches to regional analysis: A case study of the island of Hvar , Znanstveni institut Filozofske fakultete Ljubljana, 1991 (reprinted in 1996), 77 p.

Pia GULDAGER BILDE et Vladimir F. STOLBA (ed), Surveying the Greek Chora. The Black Sea in a comparative perspective, Aarhus University Press, 2006, 346 p.

Max GUY, Cadastres en bandes de Métaponte à Agde. Questions et méthodes, dans « Sur les pas des Grecs en Occident », Études massaliètes 4, 1995, p. 427-444.

Max GUY, Géométrie des parcellaires réguliers : le problème des dimensions, dans G. CHOUQUER, Les formes du paysage, tome 2 : archéologie des parcellaires, ed. Errance, Paris 1996, p. 180-192.

Andrej B. KOLESNIKOV et I. V. JACENKO, Le territoire agricole de Chersonèsos Taurique, dans Michèle BRUNET (éd), Territoires des cités grecques, Actes de la table ronde d’Athènes (1991), 34e supplément au Bulletin de Correspondance Hellénique, Athènes, Paris 1999, p. 289-321.

Sergej D. KRYJICKIJ et Sergej B. BUJSKIH, Aménagement du territoire rural d’Olbia Pontique, dans Michèle BRUNET (éd), Territoires des cités grecques, Actes de la table ronde d’Athènes (1991), 34e supplément au Bulletin de Correspondance Hellénique, Athènes, Paris 1999, p. 273-288.

S. LJUBIC, Faria, Citta Vecchia e non Lesina, Zagreb 1875 (réédité à Stari Grad en 1996).

S. LJUBIC, Studi archeologici sulla Dalmazia, dans Archiv für Kunde österreichischer Geschichts-Quellen 22, 1959, p. 233-276.

Valentina MANZELLI, Le regolarizzazioni agrarie in Crimea e nel territorio di Metaponto : elementi per un confronto, dans Interventi di bonifica agraria nell’Italia romana, Atlante Tematico di Topografia antica, 4-1995, p. 229-240.

J. MLINAR, Merska analiza parcelacije za rekonstrukcijo postopka izmere limitiranega agragrske kolonije Pharos na otoko Hvaru (Analyse métrique dans le but de reconstruire la procédure d’arpentage pour la division du territoire de la colonie grecque de Pharos dans l’île de Hvar), thèse de Université de Ljubljana, 1997.

J. MLINAR et B. SLAPSAK, Error detection and analysis in the study of the pratice of land surveying, the case of the chora de Pharos, island of Hvar, Croatia, voir : http://www.wnt.it/cultura/evolutions/

Claude MOSSÉ, La colonisation grecque dans l’Antiquité, ed. Fernand Nathan, Paris 1970, 192 p.

Galina M. NIKOLAENDO, The chora of Tauric Chersonesos and the cadastre of the 4th-2nd century BC, dans Pia GULDAGER BILDE et Vladimir F. STOLBA (ed), Surveying the Greek Chora. The Black Sea in a comparative perspective, Aarhus University Press, 2006, p. 151-174.

Claude ORRIEUX et Pauline SCHMITT PANTEL, Histoire grecque, collection Premier cycle, PUF, Paris 1995 (4e éd. 2002), 506 p.

Rosa PLANA MALLART, La Chora d’Emporion, Paysage et structures agraires dans le nord-est catalan à la période préromaine, Les Belles Lettres, Paris 1994, 232 p.

Rosa PLANA MALLART, Romanisation et aménagements fonciers dans le nord-est catalan, dans P. N. DOUKELLIS et L. G. MENDONI (éd), Structures rurales et sociétés antiques, Les Belles Lettres, Paris 1994, p. 339-350.

Rosa PLANA MALLART, Cadastre et chôra ampuritaine, dans Michèle BRUNET (éd), Territoires des cités grecques, Actes de la table ronde d’Athènes (1991), 34e supplément au Bulletin de Correspondance Hellénique, Athènes, Paris 1999, p. 199-215.

Claude MOSSÉ et Annie SCHNAPP-GOURBEILLON, Précis d’histoire grecque, collection U, Armand Colin, nouvelle édition Paris 2009, 374 p.

François SALVIAT et Claude VATIN, Le cadastre de Larissa, Bulletin de Correspondance Hellénique, 1974, vol. 98-1, p. 247-262.

François SALVIAT et Claude VATIN, Le cadastre de Larissa de Thessalie. État des questions, dans M. CLAVEL-LÉVÊQUE (ed), Cadastres et espace rural, (table ronde de Besançon, mai 1980), ed. du CNRS, Paris 1983, p. 309-311.

Bozidar SLAPŠAK, Miran ERIC, Branko MUSIC, Darko PLEVNIK, Landscape structures survey in the chora of Pharos, Gis support, visualisation and landscape micro-analysis, dans B. SLAPSAK (ed), On the good use of geographic informations systems in archaeological landscape studies, European Commission, Cost Action G2, Luxembourg 2001, p. 81-93.

Tat’jana N. SMEKALOVA et Sergej L. SMEKALOV, Ancient roads and land division in the chorai of the european Bosporos and Chersonesos on the evidence of air photographs, mapping and surface surveys, dans Surveying the Greek Chora. The Black Sea in a comparative perspective, Aarhus University Press, 2006, p. 207-248.

Z. STANCIC et B. SLAPŠAK, A modular analysis of the field system of Pharos, dans J.C. CHAPMAN, J. BINTLIFF, V. GAFFNEY, B. SLAPSAK (ed.), Recent developments in Yugoslav archaeology, BAR, International Series, n° 431, Oxford 1988, p. 191-198.

Z. STANCIC et B. SLAPŠAK, The Greek field system at Pharos : a metric analysis, Revue des Études Anciennes, n° 101, 1999, p. 113-124.

Aleksandra WASOWICZ, Olbia Pontique et son territoire, L’aménagement de l’espace, Les Belles Lettres, Paris 1975, 252 p.

Aleksandra WASOWICZ, Modèles d’aménagement des colonies grecques : ville et territoire, dans Michèle BRUNET (éd), Territoires des cités grecques, Actes de la table ronde d’Athènes (1991), 34e supplément au Bulletin de Correspondance Hellénique, Athènes, Paris 1999, p. 244-258.

M. ZANINOVIC, Greek land division at Pharos, dans Archaeologia Iugoslavica, 20-21 (1980-1981), 1983, p. 91-95.

Accès privé