LA CENTURIATION DE POLA

(Croatie, Istrie)

 

 

La publication d’une mission à haute résolution sur Google Earth donne l’occasion de revisiter une des plus anciennes centuriations découvertes, celle de la colonie romaine de Pola.

 

 

La découverte de Kandler au XIXe s.

 

La centuriation de Pola (aujourd’hui Pula, en Croatie, au sud de la péninsule d’Istrie) est connue depuis longtemps. Elle apparaît dans la littérature sur la centuriation avec Kandler dès 1858, lequel en donne un schéma, plus qu’un relevé, à partir de la carte militaire autrichienne. Elle est ensuite régulièrement citée par la plupart des auteurs. Elle a été présentée à l’exposition de 1938 (Mostra Augustea della Romanità), reprise encore par Ferdinando Catagnoli (1958) et Raymond Chevallier (1957). Bradford la cite dans son ouvrage Ancient Landscapes (p. 175).

 

Ce schéma de Kandler ne peut être utilisé comme une représentation acceptable de la centuriation de Pola : ce n’est pas un relevé, mais un dessin projeté à partir d’une observation réalisée dans les années 1840 ; l’extension de la trame est discutable ; enfin, la localisation de l’ “umbilicus perticae”, celle des deux axes majeurs, leur orientation et la définition des quatres régions de la pertica sont complètement conjecturales.

 

 

Une étude morphologique encore à faire

 

La centuraition doit cette célébrité à son aspect très géométrique, qui a permis de la repérer dès l’élaboration des cartes détaillées au 1/100 000e et au 1/25 000e. Cependant, comme le remarquait déjà Bradford, cette centuriation d’aspect spectaculaire est relativement négligée. On n’en trouve pas aisément un relevé satisfaisant et l’illustration des ouvrages généraux fait le plus souvent l’impasse sur elle, préférant choisir les exemples voisins de Zara ou de Salona, ou encore ceux de Vénétie autour de Padoue. Selon Bradford, la zone centuriée couvrirait une aire de 10 x 15 miles autour de la ville.

Grâce à l’ouvrage de Bradford, on disposait de deux clichés très spectaculaires de cette centuriation (aucun des deux n’étant orienté au nord) : l’un (pl. 40) concerne la zone située entre Vodnjan et Mednjan ; l’autre (pl. 41), situé sur la côte orientale de la péninsule, montre la pétrification de la trame centuriée, jusque dans les indentations de la côte.

La mise à disposition sur Google Earth (en fin d’été 2007) d’une couverture à résolution très satisfaisante de l’extrémité sud de la péninsule permet à tout un chacun de voir une grande partie de cette centuriation pour la première fois. Malgré son évolution et sa transformation sous l’effet des voies de communication, de l’urbanisation et des aménagements touristiques, l’observation de cette trame est saisissante et justifie les jugements anciens.

La comparaison entre la mission utilisée par Bradford et la mission mise en ligne par Google Earth est intéressante à la fois pour montrer la fixité relative des formes et pour indiquer aussi par endroits une érosion des conditions d’observation (gain de la forêt ; transformations locales du parcellaire). Nous donnons ci-dessous la planche 40 de Bradford (à gauche) et la même zone sur Google Earth (à droite).

 

  

 

 

Une centuriation césarienne ?

 

Dans une étude récente (2003), Francis Tassaux écrit :

« Pola est issue d’une déduction coloniale, sans doute autour de 46 avant J.-C. et elle a connu, en même temps que sa voisine Parentium, une opération de centuriation dont les traces sont toujours très visibles et qui suppose donc au départ une société de petits propriétaires, ainsi qu’une minorité de moyens propriétaires destinés à former l’aristocratie municipale. Pour étudier les biens de ces élites et leur évolution, on dispose d’une épigraphie lapidaire abondante et facilement accessible, tandis que l’archéologie rurale a été principalement étudiée par Robert Matijašić. »

Il est donc très vraisembable que la trame visible soit celle qui ait servi au lotissement des colons césariens.

S’agit-il de militaires, comme c’était le cas le plus fréquemment lors du Ier s. av. J.-C. ? Ce n’est pas certain. Lawrence Keppie évoque une déduction civile datant d’avant la bataille de Philippes (vers 47-44 av. J .-C.).

 

 

Interprétation du cliché publié en page d’accueil. La grille de la centuriation au nord de Pola. (fonds Google Earth)

 

Ci-dessous, détail de quatre centuries à l’est de Pola.

Cliché Google Earth.

 

On trouvera d’autres extraits de cette trame centuriée dans la photothèque correpondante :

images de la centuriation de Pola.

 

Il faut enfin relever que la centuriation de Pola est d’ordinaire associée à celle de Parentium, une cité antique située également sur la côte occidentale de l’Istrie, à 45 km au nord de Pola. Mais la mission de Google Earth démontre un changement de nature de l’information planimétrique. Sur le territoire de Parentium, on relève en effet des traces évidentes, bien que très rares, de la grille centuriée. Mais le parcellaire n’est plus dans une relation d’isoclinie, ce qui indique soit une grille plaquée sur un parcellaire existant ; soit une évolution ultérieure du parcellaire qui aura transformé celui-ci. La prudence s’impose donc, et il vaut mieux, avant toute étude un peu plus approfondie du parcellaire et des trames de ces deux cités antiques, ne pas associer uniformément les deux territoires par leur centuriation, et encore moins les réunir dans un raisonnement historique unique.

 

 

La métrologie

 

L’examen de la centuriation de Pola ne confirme pas, selon nous, l’évidence affirmée par les auteurs d’une subdivision générale en lots de 50 jugères. Le mode de partition des centuries est inégal, très rarement en quatre carrés identiques, et encore moins en quatre bandes. De ce point de vue, l’étude est à reprendre sur une base métrologique précise.

 

Malgré cela, dans l’ensemble, la régularité de l’orientation du parcellaire est forte, témoignant d’une construction sur la longue durée. Mais la recherche de mesures romaines montre que le dessin parcellaire est plus souple qu’on pourrait le croire. L’étude de l’organisation du parcellaire d’une centurie à Galizana montre peu de traces de parcelles directement issues de mesures romaines.

 

     

Forte transmission de l’orientation mais plus faible héritage métrologique du parcellaire de cette centurie à Galizana. La centurie a été fictivement divisée, au moyen d’un quadrillage en jaune, en 16 carrés de 25 actus quadratus de surface ou 12,5 jugères.

 

 

Une centuriation en zone calcaire

 

Une des raisons de la persistance de l’orientation et du dessin antique est sa construction en pierres sèches. En de nombreux secteurs de la trame, celle-ci est constituée de murets d’épierrement et de chemins calcaires qui peuvent expliquer la stabilité des formes. Le cliché suivant, pris dans une zone forestière déboisée près du village de Mednjan, au nord de Pola, fait apparaître l’armature de pierre sèche de la trame et sa géométrie.

 

Cliché Google Earth

 

Mais le développement de cette centuriation en région karstique explique aussi des particularités de la grille : interruption des axes en raison des dolines, avec des contournements significatifs ; orientation du parcellaire sur des chemins obliques “pétrifiés” ; etc.

Disparition marquée de la régularité antique dans une zone karstique. Cliché Google Earth.

 

 

 

 

On notera la présence d’une église de pélerinage datant des VIIIe-IXe s., à un croisement de limites de la trame centuriée. Il s’agit de l’église de Foska.

 

Pour voir un cliché de l’église de Foska :

http://photoforum.istria.info/kroatien-foto-4071.htm

 

 

Sur ce cliché Google Earth, l’église de Foska est au premier-plan, à gauche.

 

 

 

BIBLIOGRAPHIE SÉLECTIVE

 

Bradford, John, Ancient Landscapes, Studies in field Archaeology, ed. G. Bell and Sons, Londres 1957, (l’étude de Pola est aux pages 175-178).

 

Castagnoli, Ferdinando, Le ricerche sui resti della centuriazione, Roma 1958.

 

Keppie, Lawrence, Colonisation and veteran settlement in Italy (47-14 B.C.), British School at Rome, 1983, 236 p.

 

Matijašić, Robert, Ageri antickih kolonija Pola i Parentium i njihova naseljenost od i. do iii. stoljeca, Latina et Graeca, 6, Zagreb, 1988.

 

“La riscoperta della centuriazione : Kandler”, dans Misurare la terra, Centuriazione e coloni nel mondo romano, Modène 1984, p. 170-171, (avec la carte de la centuriation de Pola).

 

Tassaux, Francis, “Élites locales, élites centrales. Approche économique et sociale des grands propriétaires au nord de l’Italie romaine (Brescia et Istrie)”, dans Histoire et Sociétés rurales, t. 19, 1er semestre 2003, p. 91-120.

 

Tassaux, Francis, Matijašić, Robert, et Kovačić, Vladimir, (éd.), Loron (Croatie), un grand centre de production d’amphores à huile istriennes (ier-ive s. p.C.), Ausonius-Mémoires 6, Bordeaux, 2001, 363 p.

 

GC. 7 ocotbre 2007

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