INTERPRÉTATIONS HISTORIQUES

DES PLANS CADASTRAUX D'ORANGE

 

 

Ici encore, un bilan historiographique détaillé paraît inutile, tant les hypothèses avancées ont été nombreuses, dont plusieurs ont été rendues caduques par le développement des recherches ultérieures. Il a par exemple fallu renoncer à une idée qui était celle de Piganiol, celle d'une succession chronologique des cadastres affichés. Aujourd'hui, c'est l'unité de la révision cadastrale qui s'impose, et les trois plans A, B et C, sont de même date, donnant raison à Charles Saumagne qui le premier a exprimé la cohérence de l'opération (Saumagne, 77 sq.). Il a fallu renoncer à l'idée de "rendre" aux Tricastins leurs terres un siècle après la fondation de la colonie des Secundani : le redditum suum du cadastre B est une restitution immédiate des terres dont on n'a pas eu besoin lors de l'assignation initiale. Il a fallu renoncer à l'hypothèse, que nous défendions encore il y a dix ans (Chouquer et Favory 1991, p. 157), d'un affichage à Orange de cadastres n'ayant pas tous de rapport avec son territoire, comme si la ville avait pu être un tabularium provincial (critique dans Moatti, 75-78).

C'est donc sur des bases assez renouvelées qu'il semble nécessaire de repartir, en rappelant nombre d'intuitions et d'observations sagaces faites par nos devanciers.

 

 

1/ Une hypothèse de base : la res publica des Secundani

 

L'hypothèse que nous pouvons proposer aujourd'hui, à la suite de l'identification des trois réseaux, et de la connaissance du contexte de révision cadastrale bien documentée par l'inscription de Vespasien, est à la fois plus ambitieuse et plus raisonnable. Nous pensons que trois faits majeurs doivent être sans cesse présents à l'esprit pour l'interprétation de ces plans.

Le premier est que la colonisation des Secundani, avec la fondation de la colonie romaine d'Orange, s'est faite au détriment de l'ager cavarum, le peuple des Cavares voyant sa spécificité institutionnelle définitivement bouleversée. Sur ce point il faut renoncer à l'idée de Charles Saumagne selon laquelle le peuple au détriment duquel l'opération coloniale est réalisée est les Tricastins (Saumagne, p. 110 ; repris récemment par Castillo Pascual, p. 174).

Le second est que les cadastres A, B et C, ainsi que les autres documents urbains, sont la révision des occupations illicites de terres et biens publics de la res publica des Secundani, comme l'inscription monumentale de Vespasien l'indique. La conséquence est que les cadastres ne peuvent renvoyer qu'aux plans d'assignations initiaux réalisées en faveur de ces colons, dont ils sont la mise à jour en ce qui concerne la propriété collective des loca publica. Les centuriations dont ils reprennent le quadrillage ne peuvent donc être que celles qui ont permis l'assignation de ces colons-là et probablement d’eux seuls.

Le troisième est que la logique de ces centuriations est une logique liée à l'assignation de colons de la IIe légion Gallica, et non la logique de la constitution du ressort du territoire de la cité d'Orange, si l'on entend par là un territoire cohérent, limité par des frontières précises. Entre la cité d'Orange et la res publica des Secundani, il faut voir bien plus qu'une nuance si l'on veut comprendre la logique des cadastres. Pour avoir toujours confondu les deux et avoir voulu chercher une localisation compatible avec la proximité d'Orange, dans l'image étroite que la cité du bas-empire puis l'évêché médiéval nous donnent du territoire de cette cité, les commentateurs se sont souvent perdus.

 

* L'inscription de Vespasien

 

L'inscription de Vespasien fournit la clé d'interprétation des documents du tabularium d'Orange et concerne les trois formae. Ch. Saumagne l'avait déjà bien vu, qui écrivait : "J'imagine que cette décision est à la source de tout ce flot imposant d'inscriptions" (Saumagne, p. 77).

« L'imperator César Vespasien Auguste, souverain pontife, en sa huitième puissance tribunicienne, salué imperator pour la dix-huitième fois, père de la patrie, consul pour la huitième fois, censeur, pour la restitution des subsévices(lieux) publics que le divin Auguste avait donnés aux soldats de la légion II Gallica et qui ont été possédés par des particuliers pendant quelques années, a fait afficher les plans, après avoir fixé par centuries (jugères) le vectigal, par les soins de L. Valerius Ummidius Bassus, proconsul de la province de Narbonnaise. »

(Piganiol, p. 81 ; trad. L. Lerat)

Il n'est pas inutile, étant donné les problèmes de restitution de cette inscription, de donner la version de Saumagne, qui est plus un commentaire qu'une traduction littérale :

« L'Empereur Vespasien, — dans l'intention de remettre en ordre les terres publiques qu'Auguste avait données aux soldats, — a ordonné que les terres possédées privativement fassent l'objet d'affiches conçues d'après les documents officiels qui identifient ces terres, — étant spécifié que, sur cette affiche, sera noté le montant de la rente annuelle due par chaque jugère.»

(Saumagne, p. 79)

 

On note que l'inscription mentionne le vectigal par centuries, ce qui est le propos des plans, mais qui ne correspond pas aux autres documents (merides, areae, agri publici, qui ne renvoient pas à des centuriations). L'inscription au sens strict, concerne donc bien les trois formae. Comme Saumagne, repris aussi par F. T. Hinrichs et Cl. Moatti, nous pensons qu'il faut restituer ex formis proponi iussit et non formam. Jugères au lieu de centuries à la ligne 3 est une correction de Ch. Saumagne (Saumagne 1965, p. 78).

En revanche F.T. Hinrichs propose également de compléter l'inscription au début de la deuxième ligne par les mots SVBSICIVA PUBLICA au lieu de PUBLICA tout court, lequel serait un adjectif et non un substantif (Hinrichs 1989, 145-146). Outre le problème épigraphique (le mot subsiciva est-il possible ? complet ou abrégé ?), nous signalons qu'une autre expression est possible, celle de LOCA PUBLICA, qui convient pour indiquer la catégorie des lieux publics concédés à la colonie.

Une solution simple nous paraît envisageable. Puisque les cadastres B et C limitent clairement l'emploi du terme SVBSECIVA aux centuries marginales incomplètes (ce qui démontre un emploi du terme au sens technique), alors que la révision de la location des terres publiques concerne d'abord et avec une écrasante majorité les centuries courantes où existent des terres RELIQUA COLONIAE ; puisque, d'autre part, le mot SVBSECIVA n'apparaît jamais dans le cadastre A ; pour ces deux raisons nous pensons donc que l'inscription de Vespasien ne comportait pas ce mot, et qu'il faut soit en rester à PVBLICA ; soit, s'il faut absolument restituer un nom et lire comme un adjectif le mot publica, penser à LOCA PVBLICA. Sur les loca publica, voir ci-dessus chapitre 5. Sur la révision des subsécives, cf chapitre précédent.

 

 

* L'ager cavarum

 

Dans ces conditions de cohérence, les trois plans cadastraux renvoient au domaine public des Secundani. On en déduit qu'on aura donc assigné des lots à des vétérans de cette légion depuis Montélimar et la Valdaine au nord, jusqu'aux Alpilles au sud, et cela en trois opérations dont on ne sait si elles sont successives (et dans ce cas en quel ordre ?) ou simultanées. Et cela n'a rien à voir avec la définition des limites de la cité d'Orange proprement dite, dont on sait qu'elle est plus exiguë que cette vaste zone allant de Montélimar aux Alpilles. En revanche cette immense étendue a un rapport assez exact avec une réalité antique majeure, à savoir le territoire des Cavares. Pour le montrer nous nous référons à l'étude détaillée que Guy Barruol leur a consacrée, dans son ouvrage sur les Peuples pré-romains du Sud-est de la Gaule (Barruol 1969).

Un texte de Strabon soulligne la puissance de ce peuple et son hégémonie sur des terres salyennes, au sud de la Durance qui fait frontièe entre eux.

« Les Volcae touchent au Rhône et voient s'étendre en face d'eux, sur la rive opposée, les possessions des Salyes et des Cavares ; mais le nom de Cavares l'emporte désormais sur tous les autres et l'on n'appelle plus autrement les Barbares de cette rive.»

(STRABON, 4, 1, 12 ; trad. X)

Commentant ce texte, Guy Barruol rappelle que cette domination des Cavares sur les Salyens, si elle a bien eu lieu, n'aurait pu se faire qu'après 125 av. J.-C., date de la défaite des Salyens face à Rome, et en raison de la dissolution de leur confédération et de la remise d'une partie de leurs domaines aux Massaliotes. En 125, en revanche, les Cavares ne sont pas compris dans la défaite, et seule une alliance avec Marseille et Rome peut l'expliquer. Les Cavares ont alors offert à Marseille bon nombre de leurs oppida pour former la chaîne des "villes de Marseille" (Cavaillon et Avignon, par exemple) ou des relais commerciaux de la puissante métropole. Peut-être épargnés par la politique romaine, alors que d'autres cités perdaient leur indépendance, les Cavares auraient connu une romanisation sans difficulté.

Guy Barruol écrit : « Au début de l'empire, ce nom de Cavares, que Strabon donne encore à tous les habitants de la moyenne et de la basse vallée du Rhône, n'est pas seulement un surnom de race ou d'origine, mais bien la preuve de la survivance — sous une forme qui nous échappe d'ailleurs — de la vaste confédération des peuplades rhodaniennes» (Barruol p. 234).

Etudiant les frontières des Cavares prorpement dits, Guy Barruol établit les limites suivantes :

- à l'ouest, le Rhône, frontière franche attestée par plusieurs auteurs antiques ;

- vers le nord et l'est, les Cavares jouxtent les Tricastins, les Voconces et les Memini de Carpentras ; Acusiooppidum de Géry près de Montélimar, localité encore appelée Dourion par Strabon selon G. Barruol, et Acusio par Ptolémée, et identifiable avec l'Acunum de la Table de Peutinger (Barruol p. 243) — était une ville cavare.

- la limite méridionale est la plus délicate à définir. Au terme de son étude Guy Barruol montre qu'on peut la fixer dans une vaste zone marécageuse située entre Tarascon et le Plan d'Orgon : si Avignon et Cavaillon étaient des villes cavares, Urgo (Plan d'Orgon) et Noves, des oppida cavares, en revanche Tarusco, Ernaginum et Glanum étaient des villes salyennes. G. Barruol a proposé de fixer la frontière à la zone de marais située entre la Montagnette et les Alpilles, avant que nous identifions le cadastre A. Or la présence de subsécives dans le cadastre A, au nord d'Ernaginum et de Glanum, confirme la présence de ces marais dans l'Antiquité et donne corps à l'hypothèse de Guy Barruol. Avec une telle limite méridionale, le cadastre A n'est plus étranger au domaine des Cavares : une moitié environ de son aire d'extension est directement en territoire cavare.

 

Il paraît donc envisageable de dire que la répartition des Secundani dans l'espace de la moyenne et basse vallée du Rhône a tenu compte de cette aire d'extension du territoire des Cavares, même si le cadastre A la déborde vers le sud en s'étendant sur le territoire de villes salyennes, et même si le plan cadastral B la déborde vers le nord-est en s'étendant sur une partie du territoire d'un peuple voisin, les Tricastins. Trouver des colons de Montélimar à Saint-Rémy-de-Provence, c'est trouver des colons dans l'ensemble du pays cavare, dont l'identité disparaît.

Sur ce point, tout en adoptant certaines critiques d'André Chastagnol qui nous paraissent pertinentes (Chastagnol 1995, 113 sq. ; voir ci-dessous), nous maintenons notre interprétation d'une large dissémination des colons. Il est vrai que lorsque Chastagnol écrit : "peut-on croire vraiment que les soldats de la IIe légion aient été dispersés sur une si vaste zone ?" (p. 113), il critique notre interprétation de l'extension de la centuriation B bien au-delà de la zone documentée par le cadastre. Mais, selon nous, il y eut des colons de Montélimar à Glanum, ce qui est bien plus vaste encore.

 

 

2/ Interrogations

 

L'exposé de cette hypothèse générale pour rendre compte de la cohérence possible des trois cadastres ne résout pas pour autant toutes les questions. Demeurent un certain nombre d'interrogations de fond que nous abordons.

 

* Questions liées aux assignations originelles

 

— Rapport chronologique et spatial entre les cadastres d'origine

 

Nous devons nous demander si les cadastres d'origine sont contemporains ou successifs ? Et s'ils sont successifs, dans quel ordre ? Dans la mesure où nous acceptons l'hypothèse de trois assignations en faveur des Secundani, deux possibilités principales s'offrent à nous.

Dans un premier cas de figure le cadastre C aurait été le premier, et les terres à distribuer aux colons n'ayant pas été suffisantes, il aurait fallu étendre les assignations aux marges de l'ager Cavarum, peut-être en évitant les plaines du Comtat (au sud de Bédarrides et Monteux, parce que déjà divisées par la centuriation D ?). Les cadastres A et B seraient dans ce cas postérieurs.

Mais, comme l'a fait Auguste à Merida, on aurait pu commencer par les marges du territoire, par les cadastres B et A, et initier ensuite le cadastre C? L'opération réalisée à Orange présente, d'ailleurs, quelques similitudes avec le cas de Mérida. On y trouve la même démesure du plan d'assignation, et l'emploi de centuries d'un module de 40 par 20 actus.

 

— Le cas des Tricastins

 

Guy Barruol et André Chastagnol se sont interrogés sur le pays des Tricastins. De leurs travaux et de leurs interrogations découlent deux schémas possibles entre lesquels il est difficile de trancher de façon péremptoire.

Dans un premier cas de figure, on considère que le cadastre B prend aux Tricastins la portion de leur territoire qui comporte leur capitale, celle-ci étant identifiée avec l'agglomération antique de Saint-Paul-Trois-Châteaux.

La question de la capitale des Tricastins est rendue délicate par le fait qu'elle est dénommée Noiomagos par Ptolémée, et Augusta Tricastinorum par Pline, lequel la classe dans les villes de droit latin. Le dossier est présenté et argumenté par Guy Barruol, lequel penche pour une identification de Noiomagos et Augusta avec le site de Saint-Paul (Barruol p. 248-253). Il reprend ainsi une identification qui était déjà celle proposée par Desjardins (Géographie administrative, 2, 226) et Hirschfeld (CIL XII, p. 205). Le couple Senomagos-Noiomagos correspondrait aux deux lieux voisins de Barry, ancienne capitale des Tricastins jusqu'à la fin du IIe s. et Saint-Paul-Trois-Châteaux qui devient Augusta. Noiomagos-Nyon, également attesté serait en territoire voconce. C'est sur la base de cette identification que Thierry Odiot, Valérie Bel et Michèle Bois ont conduit leur synthèse sur Saint-Paul-Trois-Châteaux et que nous y avons participé (Odiot et al. 1992). Trois arguments de poids confortaient cette proposition : Saint-Paul a gardé dans son nom l'ethnique Tricastinensis, dès le VIe s. qui n'est devenue "Trois Chasteaux" qu'au XVIe s. ; depuis le VIe s. c'est un évêché ; enfin le cadastre B d'Orange localisait bien les Tricastins autour de Saint-Paul.

 

Pour André Chastagnol, un autre point de vue est possible (Chastagnol 1995, pp. 119-120). Le Tricastin qui apparaît dans le cadastre B serait le pagus le plus occidental de la cité des Tricastins, retiré à ce peuple en 35 av. J.-C., lors de la constitution de la colonie romaine d'Orange. Dès lors les Tricastins auxquels on rend des terres « relèvaient désormais de la catégorie des incolae [...] On leur conservait le nom de Tricastins et on les considérait comme des ressortissants de la cité voisine autonome dont le chef-lieu était Nyons (Noviomagus) et non pas Saint-Paul-Trois-Châteaux, ce dernier étant inclus dans le territoire de la colonie d'Orange.» C'est donc plus un raisonnement juridique que des considérations de géographie historique qui conduit André Chastagnol à cette conclusion.

Il faut reconnaître que l'hypothèse d'André Chastagnol, d'une grande qualité juridique, est en accord avec les textes gromatiques sur l'ager sumptus ex vicino territorio, que nous avons longuement évoqués dans le chapitre 5. Nous n'avons de réserve que sur l'idée que le site antique de St-Paul soit "inclus dans le territoire de la colonie d'Orange". On peut se passer de cette hypothèse, en raison de la souplesse des formules administratives romaines. Faut-il lier la question du statut de la partie du territoire tricastin requise pour compléter l'assignation des colons et celle de l'identification de la capitale des Tricastins ? Autrement dit le fait que l'auteur de la division ait réquisitionné des terres dans un pagus de la cité des Tricastins, le plus occidental, pour compléter l'assise de son assignation, rend-il obligatoire le fait que la capitale du peuple soit extérieure à ce pagus ? N'est-ce pas notre difficulté à quitter l'idée d'un territoire cohérent au centre duquel se trouve la capitale qui nous bloque ?

A ce point du raisonnement il faut faire intervenir un élément topographique et archéologique majeur qui est l'enceinte découverte autour de la ville antique située à Saint-Paul (Odiot et al. 1992, 55-77). On sait que ce rempart est construit au début du Ier s. après J.-C., et que sa forme est fortement déterminée par le cadre de la centurie du cadastre B dans laquelle il s'insère (DDIX CKV). Si Saint-Paul n'est pas la capitale des Tricastins, quelle est alors la fonction de ce rempart, et quel est le rôle du site ? Devrions-nous songer à une fonction militaire, Saint-Paul pouvant avoir été un camp avant de devenir une ville ?

 

La consultation de la forma B attire l'attention sur des détails topographiques importants. On peut soutenir que la zone des Tricastins est délimitée par des éléments remarquables :

- Au nord on peut poser l'hypothèse du Jabron, mais c'est incertain, car on possède pas de fragments renseignant sur la situation des terres au nord de cette rivière.

— A l'ouest, la limite est formée par la voie qui va de Bollène au Logis-de-Berre, et ensuite peut-être par le kardo maximus lui-même. C'est donc une limite artificielle. On ne trouve aucune terre rendue aux Tricastins à l'ouest de cette ligne, alors que les fragments retrouvés sont assez nombreux.

— Au sud, on n'a pas connaissance de terres rendues aux Tricastins au sud du 4e decumanus DD, mais comme on manque aussi de fragments, on peut proposer comme autre limite possible le DM lui-même.

— A l'est, enfin, la limite est le Lez, bien qu'on ne possède presqu'aucun fragment dépassant le Lez vers l'est. C'est la réapparition des terres de la colonie qui asseoit l'hypothèse, parce que dans tout l'espace qu'on vient de circonscrire il n'y a aucune terre de la colonie. Terres rendues et terres de la colonie s'excluent systématiquement. Le fait de constater la présence de terres vectigaliennes de la colonie sur le bord du Lez, indique donc que le Lez fait frontière entre des catégories de terres, et qu'on n'est plus sur le sol soumis à la juridiction des Tricastins mais de la colonie. Dans les fragments concernés nous placerions donc les terres tricastines sur la rive droite (à l'ouest) du Lez, et les terres coloniales sur la rive gauche.

On constate ainsi que le domaine proprement colonial des Secundani s'étend sur les plaines qui vont en direction de Valréas, enserrant une avancée méridionale du territoire tricastin. Si le territoire tricastin avait Nyons pour capitale, comme le pense A. Chastagnol, sa forme aurait donc été (ou serait devenue) celle d'un arc contournant le bassin de Valréas, de Saint-Paul à Nyons en passant par le Moulon, et le Pègue, ses autres oppida principaux.

 

— Le cadastre A est-il une centuriation originale ?

 

Que ce soit dès 36-35 av. J.-C., ou dans les années qui suivent, l'installation de la centuriation A dans la région cavaro-salyenne ne pouvait manquer de rencontrer d'autres réalités de terrain. En effet, à cette date, les colons d’Arles étaient théoriquement déduits et une centuriation particulière à cette déduction devait avoir été réalisée. Le dossier des terres de cette colonie est cependant encore trop mal connu pour qu'on puisse avancer en terrain assuré.

La question que nous nous posons est, désormais, celle de savoir si le cadastre A est une réalisation autonome et nouvelle, c'est-à-dire initiant sur le terrain une nouvelle centuriation pour les besoins de l’installation de Secundani ; ou bien si cette centuriation n'aurait pas éventuellement repris un réseau arlésien, dans les vides duquel on aurait procédé aux assignations complémentaires de Secundani. Ce qui nous conduit à poser la possibilité d'une telle alternative est l'extrême parenté entre l'orientation de la centuriation A d'Orange et l'orientation d'une cadastration supposée arlésienne dont nous avons donné la carte au début des années 80. Il n'est pas évident, en raison du caractère encore sommaire de nos repérages, que la reprise approfondie de l'étude confirme une nette distinction entre les deux réseaux.

Enfin, le fait que la forma A ne comporte jamais la mention de terres de la colonie s’explique si on admet l’installation de colons d’Orange sur ce qui devait être en totalité ou en partie, la zone d’assignation des colons d’Arles, et peut-être même aussi le territoire même de la cité d’Arles. Il aurait été peu vraisemblable qu’on assigne à la res publica des Secundani les terres restant après l’assignation, alors que ces terres devaient revenir ou être déjà dans la main de la collectivité des colons d’Arles.

 

— Deux préfectures gromatiques ?

 

Nous retenons l'hypothèse, assez vraisemblable selon nous, selon laquelle les cadastres A et B, — dans l'aire que les marbres indiquent, et non dans l'extension du B que la morphologie démontre — sont des centuriations complémentaires de la centuriation C. De même nous considérons que la réquisition de terres s'est faite au détriment de peuples indigènes dont le territoire a été amoindri, Tricastins dans le B, Ernaginenses et Caenicenses (au minimum, à défaut d'autres peuples dont le nom est vraisemblable) dans le A. Il y a donc assez d'éléments pour qu'on puisse poser l'hypothèse que ces deux perticae aient servi à la définition de préfectures au sens que nous avons défini dans le chapitre 5. Orange serait donc un cas assez voisin de celui de Merida.

 

 

* Questions liées à l'évolution des centuriations : L'extension de la centuriation B

 

Nous l'avons dit : entre la zone géographique concernée par les fragments du cadastre B et l'extension de la centuriation correspondante, il y a une très forte différence. Comme la matérialité de la centuriation hors de la zone du cadastre épigraphique est remarquable, et qu'il n'y a pas à mettre en doute son repérage, l'interprétation de cette différence se pose.

Sur le territoire d'Orange, (feuille d'Orange au 1/50 000e) cette situation revient donc à proposer l'imbrication de trois centurations : B, C et D.

Nous n'avons aucune interprétation satisfaisante à proposer pour ce fait.

 

* Questions concernant la révision cadastrale flavienne

 

— Une hypothèse pour la centurie DDVII VKXXII du cadastre C

 

Dans le cadastre C, la centurie DDVII VKXXII du secteur des insulae Furianae pose le problème suivant déjà relevé et commenté par A. Piganiol (p. 297) : le total des surfaces excède les 200 jugères attendus, pour atteindre et même très légèrement dépasser 300 jugères. Dans cette centurie, on prend la peine de détailler la superficie d'un vicus, d'un ager, de la fossa Augusta et du fleuve. On peut se demander si ce détail ne viendrait pas en commentaire du nombre des jugères des deux catégories habituelles : les terres assignées (90 jugères, mais il y a la place pour autre chose en fin de ligne et nous restituerions par hypothèse XCIX), et les terres de la colonie louées aux possesseurs (101 ; que Piganiol corrigerait volontiers en 110). Si cette hypothèse était exacte, cette précision aurait pour but de désigner, parmi ces 101 ou 110 jugères, lesquels ne sont pas soumis au vectigal (d'où le terme immunes restitué par Piganiol ?), c'est à dire en fait tous. On constate en effet que le total de ce détail fait presque 109 jugères, ce qui peut asseoir l'hypothèse de Piganiol en corrigeant 101 en 110. Donc toutes les terres de la colonie sont occupées par l'agglomération, le fundus concessus, et l'eau. Aucun possesseur ne voulant payer pour cela, voila pourquoi, en fait, rien n'est mis en adjudication, et pourquoi la centurie ne mentionne aucun possesseur acquittant le vectigal pour ces jugères publics.

Par rapport aux débats dont les arpenteurs se font l'écho, à savoir l'exigence des possesseurs de ne payer le vectigal que pour des terres exploitables une fois déduites les surfaces en eau, ce fragment apporterait l'indice qu'à Orange cette exigence a été entendue.

 

— Le rôle de Quintus Curtius Rufus dans le cadastre C

 

Quintus Curtius Rufus est ce duovir qui intervient comme inventor dans la région des îles. La localisation du cadastre C lève la question soulevée par François Salviat, il y a une quinzaine d'années (Salviat 1986) : ce magistrat n'est pas l'un des duumviri de Valence, mais plus normalement d'Orange. Est-il en fonction l'année de la révision des cadastres ? F. Salviat a cherché à l'identifier avec le célèbre historien, de même qu'avec le consul de même nom de l'époque de Claude. Il a proposé ainsi que la mention de ce personnage sur le plan C ne se rapporte pas à l'année 77, mais à une période antérieure, afin de faciliter l'assimilation de ce magistrat municipal à la fois avec l'écrivain et avec le consul.

Depuis son étude, on pense que ce magistrat a oeuvré pour augmenter les terres gagnées sur les zones humides riveraines du fleuve.  Fr. Salviat trace de son oeuvre un tableau enthousiaste, pensant que son action n'a pas seulement concerné la centurie où apparaît son nom. Suivant Fr. Salviat, Philippe Leveau (Leveau, Sillières et Vallat 1993) fait de Quintus Curtius Rufus le bonificateur de 25 jugères en marge de la pertica, en relation avec le creusement de la fossa augusta.

 

Deux interprétations s'offrent à nous. Ou bien on suit Fr. Salviat et on pense que le cadastre de 77 rappelle que ces îles ont été aménagées du temps du duovir Q. Curtius Rufus, et dans ce cas on lui attribue la construction de la fossa, ainsi que la bonification de cette zone.

Ou bien on en fait un personnage contemporain de la révision et on voit les les choses de façon plus simple. Notre magistrat agirait dans le cadre des lois municipales qui permettent aux magistrats en exercice de prendre l'initiative de certains travaux publics. André Piganiol n'a pas fourni de commentaires décisifs sur le rôle de ce personnage et on le sent pris de court. Il fait de ce duovir le bénéficiaire de terres immunes, dont il croit avoir pu restituer le mot dans une centurie voisine de celle où est mentionné le personage. C'est peut-être plus simple. En tant que magistrat en exercice il ne peut prendre à ferme des biens publics, ou toute adjudication de travaux (c'est ce que dit expressément une rubrique de la loi du municipe flavien d'Irni : AE, 1986, 121-122,J). Mais son statut d'édile municipal lui permet, en revanche, de prendre des initiatives de mise en valeur en matière de voies, chemins, rivières, canaux, égoûts, si l'on se réfère là encore à une rubrique de la loi d'Irni (rubrique 82 ; AE, 1986, 132-133 ; texte cité au chapitre 8). C'est sans doute ainsi qu'il faut comprendre le terme d'inventor par lequel le cadastre le désigne. Il a d'ailleurs pu cumuler ici cette fonction avec cette autre fonction courante des édiles en charge : celle de faire l'inspection des biens publics et des redevances (loi d'Irni, rubrique 76 ; AE, 1986, 130).

Cependant, l'appréciation de son oeuvre resterait dans ce cas difficile. Si la fossa augusta existait avant lui, il aurait donc réalisé d'autres travaux, de voirie et de drainage par exemple, pour gagner des terres nouvelles. Dans les deux centuries jointives où son nom apparaît, il est fait mention de nova iugera, pour un total de 22 jugères 3/4, qui sont louées à des possesseurs (les héritiers de Firmius Secundus). Est-ce là toute l'oeuvre de ce magistrat ? Sans doute pas. Mais le plan C ne nous permet pas de la connaître mieux.

 

 

Conclusion

 

Entre la fondation de la colonie d'Arles en 46-44 av. J.-C., celle de Forum Neronis en 43, qui deviendra colonia Iulia Meminorum au plu tard avant 27, et celle d'Orange en 36-35 av. J.-C., puis la promotion d'Avignon au rang de colonie latine après 27, nul ne peut nier l'importance de l'époque césarienne, triumvirale et augstéenne dans l'organisation de la conquête des terres de la basse et moyenne vallée du Rhône. Mais l'impossibilité où nous nous trouvons de pouvoir dater une centuriation par des faits de terrain ou des critères morphologiques, nous place dans la délicate situation, celle de risquer de jongler entre les séries institutionnelles d'une part, et les réseaux identifiés d'autre part, si l'on veut tenter l'interprétation institutionnelle et historique. En outre, si l'on considère, comme l'a rappelé François Favory, que les installations de vétérans n'ont jamais cessé depuis la fin de la guerre civile entre césariens et pompéiens jusqu'à la démobilisation d'une grande partie des légions après Actium (Favory 1997, 118), on sera enclin à considérer que la fondation de la colonie romaine d'Orange en 36-35 av. J.-C., bien qu'événement majeur, n'est pas le seul événement important de l'histoire de la conquête romaine dans la région des Cavares. On évitera donc de répartir trop vite les cadastres en fonction des fondations, promotions et déductions connues par les textes et l'épigraphie. De même si l'on suit l'idée d'E. Gabba selon laquelle certaines centuriations peuvent avoir été initiées, non pas pour servir de cadre à des assignations, mais pour servir de cadre à un processus de municipalisation, en quelque sorte comme un instrument visible d'intégration des terres des communautés dans la romanité, on sera prudent sur l'exploitation systématique du lien entre assignations de vétérans et centuriations. Fort heureusement, dans le cas des cadastres A, B et C, les marbres rappellent que dans chacun il y eut des assignations. La question soulevée par Gabba ne se pose donc pas ici.

Les points de certitude sont finalement peu nombreux dès qu'on souhaite aborder la question de la chronologie des réseaux avec précision. Le cadastre C, qui est installé sur le territoire environnant Orange, pourrait sans trop d'erreur être assimilé à la centuriation qui a dû accompagner l'installation (ou la première installation, si l'on retient l'hypothèse qu'il y en a eu plusieurs) de Secundani. Cette centuriation C, avec une forte vraisemblance, aurait été initiée en 36-35 av. J.-C. Mais cette proposition serait bouleversée si Orange avait connu un processus de colonisation comparable à celui de Merida, c'est-à-dire par les marges du territoire, et que les cadastres A et B aient été les premiers. Comment trancher ? D'autre part rien n'autorise à faire le lien entre la centuriation D et la fondation de Forum Neronis, puisqu'on ne sait pas si cette fondation est à mettre en relation avec une déduction de colons dans le cadre d'une assignation viritane d'époque césarienne.

 

En tant que témoins de la révision cadastrale initiée par Vespasien, les

cadastres d'Orange s'inscrivent dans l'histoire de cette action administrative jusqu'ici plutôt méconnue, comme un des ensembles documentaires les plus remarquables. La colonie d'Orange a donc été concernée par la révision cadastrale, et l'inscription de Vespasien en fournit le motif, à savoir la régularisation des occupations illicites des loca publica. Ce ne sont pas, à Orange, des conflits territoriaux entre la colonie et les municipes ou colonies latines voisines qui ont provoqué l'intervention (encore que nous n'ayons aucune information  ce sujet), mais bien plutôt les désordres survenus pendant les années de crise qui s'écoulent entre Néron et Vespasien dans l'attribution des loca publica, et dont nous avons rappelé le témoignage de Tacite dans le chapitre précédent.

On reste surpris du caractère spectaculaire de l'affichage, puisque tous les documents sont gravés sur marbre et dans des dimensions qui nous paraissent vraiment imposantes. L'exemplarité de l'opération n'est pas douteuse. Etait-ce ainsi partout, ou Orange représente-t-elle une exception ? Le marbre n'était-il pas le meilleur support pour éviter la falsification des documents d'archives ?

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