LES CENTURIATIONS CORRESPONDANT

AUX TROIS PLANS CADASTRAUX D'ORANGE

 

 

 

Les centuriations d'Orange ont fait l'objet d'assez nombreuses recherches auxquelles nous renvoyons (Assénat et Pérez 1997 ; Ballais et Meffre 1997 ; Bel 1986 ; Bellet 1991 ; Chouquer 1983 ; 1994 ; Chouquer et Favory 1991 ; 1992 ; Christol, Leyraud et Meffre 1996 ; 1998 ; El Hasroufi 1995 ; Meffre et Ballais 1997 ; Piganiol 1962 ; Salviat 1977). Nous souhaitons aborder ici les grandes lignes du dossier, et la localisation du cadastre C, qui est nouvelle.

 

1/ Le cadastre B

 

L'identification de cette centuriation ne pose pas de problèmes topographiques majeurs, et depuis les travaux de R. Amy et A. Piganiol, qui en avaient donné la carte, il n'a suffi que d'affiner une localisation qui était globalement acceptable. C'est ce que nous avons fait à la fin des années 70, en publiant une carte générale de la centuriation dans les actes de la table ronde tenue à Besançon en 1980 (Chouquer 1983). Notre étude apportait cependant une donnée nouvelle qui reste l'une des principales difficultés du dossier des centuriations d'Orange : nous faisions la démonstration, par une étude morphologique approfondie, que la centuriation correspondant au cadastre B, était beaucoup plus étendue que la zone correspondant aux fragments de la forma antique.

Alors que les fragments concernent une zone qui s'étend d'Orange au sud à Montélimar au nord, et est calée entre le Rhône et le Lez, la centuriation s'étend aussi dans quatre zones nettement situées hors de la forma : le bassin de la Valdaine ; le bassin de Valréas ; les hautes vallées de l'Aygues et de l'Ouvèze et jusqu'à Vaison ; enfin, et surtout, une vaste étendue entre Orange et le Rhône à l'ouest et Pernes et Mazan à l'ouest, donc tout le bassin de Carpentras et la partie septentrionale des plaines du Comtat Venaissin. Ces extensions doublent la surface centuriée par rapport au plan cadastral. Les vestiges actuellement les plus significatifs de la centuriation se trouvent assez souvent dans ces zones d'extension hors de la la zone couverte par la forma. C'est le cas de quelques zones entre Orange et Valréas, à l'ouest d'Orange, ou encore entre Carpentras et Mazan. 

Comme on ne possède, en fait de forma pour tout le monde romain, que les trois plans d'Orange, on ne sait pas si une telle situation de décalage entre la zone cadastrée et l'extension globale de la centuriation était rare ou fréquente dans l'Antiquité.

 

2/ Le cadastre A

 

L'identification de ce réseau a constitué une réelle surprise. Nous avons raconté ailleurs (Chouquer et Favory 1991, p 156-158) l'enchaînement d'intuitions ­—­ celles de J.H. Oliver, de François Salviat et enfin la nôtre — qui ont permis cette identification : orientation du plan avec le nord vers le bas (J.H. Oliver) ; schéma d'affichage des trois plans imaginé dans une salle unique par François Salviat ce qui invitait à chercher le cadastre A au sud du B ; enfin identification par nous-mêmes des éléments topographiques, à savoir le cours d'eau enserrant une île, et les deux voies portées sur le plan, à proximité d'Ernaginum, localité dont le nom figure sur le fragment correspondant. Nous étions surpris, en définitive, de localiser ce cadastre bien au sud du territoire admis pour la cité d'Orange

Cette proposition de localisation n'a pas été critiquée, à l'exception de Jean-Claude Layraud qui persiste à penser, dans une étude restée inédite mais qu'il a diffusée (Leyraud 1986), que les trois cadastres d'Orange concernent le territoire d'Orange et que c'est à proximité même de la colonie qu'il faut les chercher. De même que la théorie d'affichage de François Salviat, qui s'avère fausse aujourd'hui, a néanmoins conduit à une découverte (la localisation du réseau A plus au sud que ce qu'on pensait), de même cette remarque de J.-Cl. Leyraud, qui s'avère fausse s'agissant du A, nous a cependant conduit à réviser notre propre position sur le cadastre C et à découvrir sa localisation. Nous y reviendrons ci-dessous.

La centuriation correspondant au cadastre A s'étend entre le Rhône à l'ouest, la Durance au nord qu'elle dépasse un peu, Salon et la via Aurelia au sud. Elle concerne donc les territoires situés entre Arles, Avignon et Cavaillon, autour des cités et oppida antiques de Glanum, Cabellio, Caenica, Ernaginum, L'étude morphologique montre que des traces substantielles appartenant à ce réseau dépassent le Rhône à l'ouest, en direction de Nîmes. Ainsi la rive droite du Rhône, autour d'Ugernum, aurait pu être quadrillée par cette centuriation, qui entre ici en contact avec les centuriations de Nîmes. Dans un article récent, Jean-Luc Fiches et Ricardo Gonzalez Villaescusa (1997, dans Formes du paysage, t. 3, 127-134) ont tenté de réfléchir aux divers aspects de cette question et ont proposé une étude assez complète de ce contact.

Parmi les nombreuses originalités de ce cadastre, rappelons qu'il organise des centuries rectangulaires de 40 par 20 actus, disposées dans le sens est-ouest ; qu'il est la seule forma à nous faire connaître des subsécives internes à la centuriation, et non situées aux marges, comme dans le cadastre B ; qu'il est le seul des trois plans cadastraux à mentionner des terres dites rei publicae (RP) ; qu’il est le seul à ne pas avoir de terres dites COL. ; qu'il est le seul aussi à mentionner des terres appartenant à des communautés indigènes, à savoir ici les Ernaginenses, et les Caenicenses, apparemment d'ailleurs, à proximité même du site des oppida en question, et pour des surfaces réduites. Ces deux dernières observations sont d'autant plus remarquables que le nombre des fragments connus est infime : on peut donc penser que les terres RP y sont bien représentées (sur 35 centuries documentées, 6 sont intégralement de cette condition, soit 2400 jugères), et que les terres restituées à des communautés indigènes n'y sont pas non plus exceptionnelles.

Tel qu'il est actuellement connu, le cadastre A présente donc une localisation surprenante, pour un cadastre retrouvé et affiché à Orange, mais indubitable. On ne pourra donc tourner la difficulté qu'il y a à l'interpréter en faisant, comme la majeure partie des commentateurs l'ont fait, l'impasse sur lui, comme s'il était, de par sa localisation excentrée, hors du débat.

 

Nous avons superposé les infomations principales du cadastre A sur Google Earth.

 

Assiette globale du cadastre A

 

Cadastre A - fragment A7

 

Cadastre A - fragments A7 et A8

 

Cadastre A - fragment A4

 

Cadastre A - secteur d'Ernaginum

 

Cadastre A - Secteur de Glanum

 

Cadastre A - secteur de Caenica

 

3/ Le cadastre C

 

Nous présentons ici une proposition de localisation de ce plan cadastral qui est inédite.

Sans refaire une histoire de la recherche dont les résultats, d'ailleurs, vieillissent très vite, il suffit de rappeler que les débats qui ont agité les chercheurs depuis une vingtaine d'années ont apporté une certitude aujourd'hui partagée par la plupart d'entre nous. A la suite des intuitions de François Salviat, qui avait cru pouvoir libérer la recherche des centuriations d'Orange de l'ancrage dans le territoire de cette colonie, nous avions adopté une attitude très ouverte, cherchant les centuriations A et C loin de la colonie, puisque le territoire de cette dernière était marqué par la centuriation B. Si l'hypothèse s'était avérée féconde pour l'identification du cadastre A, en revanche, pour le cadastre C, elle avait donné lieu à des suppositions qu'il faut bien reconnaître aujourd'hui comme caduques. Ni la localisation de ce cadastre sur le territoire de Valence, proposée par Fr. Salviat ; ni notre propre hypothèse d'une localisation du C en Camargue, ne peuvent être retenues. C'est un des mérites du travail de Jean-Claude Leyraud, que de nous avoir ramenés sur le territoire d'Orange. C'est en effet là que se trouve le cadastre C.

Suivant cette piste, Jean-Claude Leyraud a lui-même d'abord proposé, dans les années 80, une identification hypothétique, différente de celle de Piganiol, mais dans la même aire géographique autour d'Orange. Il y a renoncé puisque, aujourd'hui, avec Joël-Claude Meffre, il vient de proposer une localisation de ce plan, en parallèle au réexamen du dossier épigraphique réalisé par Michel Christol (Christol, Leyraud et Meffre 1998).  Désormais, Jean-Claude Leyraud et Joël-Claude Meffre proposent d'installer le plan C dans l'extension de la centuriation B dans la plaine d'Orange et de Carpentras. Autrement dit, selon eux, la centuriation B  aurait été le support à la fois du plan cadastral C autour de la colonie d'Orange, et du plan cadastral B, au nord de celle-ci. Le contact entre les deux centuriations se serait situé au niveau du cours de l'Aigues et de la frange méridionale du massif d'Uchaux, un peu au nord d'Orange. Cette proposition de calage avait été précédée par le réexamen des fragments les plus méridionaux du plan cadastral B, que les auteurs proposaient de déplacer vers le nord, ce qui avait pour but de libérer de l'espace pour installer la forma C (Meffre et Ballais 1997), et par une étude de la stabilité des fleuves et rivières, permettant de proposer une identification des cours antiques de l'Aigue et du Rhône, et des insulae Furianae (Ballais et Meffre 1997).

Leur proposition nous paraît impossible pour une raison principale et dirimante. Leur localisation des insulae Furianae conduirait à situer le fragment 357, qui mentionne les insulae Furianae, dans une zone de hauteur, car située de 15 mètres au dessus du reste du cours du Rhône et de la zone des îles, où il est invraisemblable que ces îles se soient prolongées. Un bras du Rhône se trouverait à 45 m d'altitude, alors que le cours du Rhône est entre 35 m et 28 m à cette latitude. Or ce fragment 357 est certain puisqu'on possède les coordonnées complètes de deux centuries. Cette bévue fait rejeter l'hypothèse. Celle-ci était d'ailleurs faible en raison aussi de l'impasse faite sur la fossa augusta.

 

L'identification que nous proposons est différente. Nous n'en faisons pas ici l'étude détaillée, afin de ne pas encombrer cet ouvrage d'une démonstration qui est un peu annexe par rapport au propos. Nous n'en donnons ici que l'essentiel. Nous pensons qu'une localisation du plan C n'est recevable qu'à condition de souscrire à plusieurs conditions liées aux informations géographiques du plan :

— mettre en évidence, à proximité du croisement du KM et du DM, la route qui figure sur le plan et qui ne peut être une route secondaire. Dans notre carte du cadastre C, c'est la voie qui relie Carpentras à Orange.

— identifier la fossa augusta qui est un ouvrage majeur. On sait que c'est un canal de dérivation de la navigation, et non pas un canal d'irrigation comme le pensait Piganiol. Il ne peut donc s'agir d'un ouvrage mineur, dont la trace aurait été ensevelie sous les sédiments du Rhône. Notre raisonnement est au contraire le suivant : si les chemins de centuriation sont encore visibles en surface, malgré une puissance d'accrétion de 3 à 4 mètres (fouilles du TGV), traduisant une pérennité des formes assez remarquable, un canal de navigation dont l'emprise dans une centurie est de 8 jugères 2/3 soit 2,18 hectares, soit une largeur au minimum de 30 mètres, n'a pas pu complètement disparaître sous les mêmes accrétions. Nous pensons donc qu'il doit au contraire s'agir d'une trace forte dans le paysage. Nous l'identifions avec une importante anomalie topographique de la carte Orange 5-6 qui sert de support à la limite communale entre Orange et Caderousse et qui est une discordance par ailleurs inexplicable du paysage.

Une question annexe est cependant posée de savoir si la trace figurée dans la centurie DDVII VKXXII est la fossa ou bien le Rhône. Piganiol préférait y voir le Rhône ; Fr. Salviat y voyait la fossa, admettant toutefois qu'elle était représentée à une échelle un peu forte. Nous sommes, nous aussi, convaincus que la fossa Augsta est une réalisation majeure ; mais pas au point de suivre Fr. Salviat et de penser que les 25 jugères occupées par le fleuve (flumen) sont des marécages ou des zones inondables, en dehord du lit ordinaire du Rhône.

— disposer les fragments des insulae Furianae de façon compatible avec la plaine du Rhône à l'ouest d'Orange. Notre hypothèse ne rencontre aucun obstacle à la mise en place de tous les fragments du Rhône et des îles dessinés sur les marbres.

— mettre ces faits topographiques en relation avec une centuriation spécifique. C'est le cas du réseau que nous identifions qui est localement quelquefois plus marqué que la centuriation B.

— enfin, assurer un rapport convenable entre les noms des adjudicataires de terres publiques portés sur la forma et les inscriptions portant les mêmes gentilices découvertes sur le territoire d'Orange. Notre proposition y souscrit.

- fragment 306, plaque E de l'assise II (Piganiol p. 279) : l'adjudicataire ...S AVI...peut être éventuellement rapproché d'une inscription mentionnant Duvius Avitus, trouvée à Rasteau (CIL XII 1354) à quelques km de là ;

- fragment 312, plaque E de l'assise III (Piganiol p. 283) : l'adjudicataire dont le nom commence par La, peut être rapproché du gentilice Laelius trouvé sur une inscription de St-Martin à Rasteau (CIL XII 1368) ;

- fragment 318, assise III plaque F (Piganiol p. 286) : Cornelius Sacratus doit être rapproché de l'autel mentionnant Cornelius Sacratus de CIL XII 1300 (voir ci-dessus).

 

Selon notre proposition, le cadastre C correspond à une centuriation qui n'avait jamais été identifiée sur le territoire d'Orange et qui entre partout en imbrication avec la centuriation B. Sur la feuille d'Orange, par exemple, ces deux orientations rendent compte de l'essentiel des tracés géométriques qu'on y relève, et la conservation des vestiges de limites est même meilleure pour le C que pour le B.

Achevons cette brève présentation en indiquant que la centuriation C étant, finalement, un réseau autonome par rapport à la centuriation B, un chevauchement de l'un sur l'autre est moins problématique que dans l'hypothèse de Meffre et Leyraud. Il y aurait donc moins de nécessité à "remonter" de dix centuries vers le nord les fragments les plus méridionaux du cadastre B. Mais sur ce point, la cautèle doit être grande, car l'un n'exclut pas l'autre : les deux centuriations pourraient en effet être différentes, et en même temps ne pas se chevaucher. Tout, on s'en doute, n'est pas à critiquer dans le travail de J.-Cl. Leyraud et J.-Cl. Meffre. Le dossier d'Orange nous ayant déjà la preuve de résultats justes à partir d'intuitions fausses, nous pourrions peut-être avoir ici un résultat faux à partir d'une intuition juste !

 

Nous devons ajouter pour être complet que le territoire d'Orange présente les traces d'une dernière centuriation, que nous nommons donc Orange D, beaucoup plus inclinée à l'ouest, et qui ne correspond à aucun des plans cadastraux. C'est la cadastration qui organise l'essentiel des traces du parcellaire des plaines intérieures du Comtat Venaissin, entre Carpentras et Cavaillon, et qui, avec évidence, structure aussi un certain nombre de linéaments paysagers importants de la plaine d'Orange. Nous l'avions pressentie dès le milieu des années 70, lorsque le filtrage optique en avait révélé la force organisatrice dans la région de Sarrians (Chouquer et favory 1980). C'est, selon nous, la même que celle que M. El Hasroufi a identifiée, sur une indication que nous lui avions fournie au début de sa recherche, bien que nous ne partagions pas, aujourd'hui, le même positionnement de la grille que lui (El Hasroufi 1995).

 

 

 

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