Une somme sur l’usage médiéval des textes tardifs du corpus gromatique

 

 

 

 

Stefano del LUNGO, La pratica agrimensoria nella tarda antichità e nell’alto medioevo, coll. Testi, Studi, Strumenti n° 17, Centro Italiano di Studi sull’Alto Medioevo, Spoleto 2004, 828 p.

 

 

 

Traduction de la Tables des matières

 

Abréviations (p. IX)

 

Introduction (p. 1)

 

I. De Théodoric au Pes Liutprandi : la professio et la pratique d’arpentage dans l’Antiquité tardive et le haut Moyen Âge (p. 17)

 

II. Le Corpus Agrimensorum Romanorum : les antécédents et la tradition manuscrite (p. 183)

 

III. Les Commentaria et le Liber diazografus du Pseudo-Agennius (p. 213)

 

IV. Le prétendu Liber Régionum I et II ou Liber coloniarum (p. 299)

 

V. Le premier recueil de fragments et le texte Agrorum quae sit inspectio (p. 489)

 

VI. Le second recueil de fragments (p. 527)

 

VII. Les Casae litterarum et les Mensurarum genera (p. 569)

 

VIII. Le troisième recueil de fragments (p. 641)

 

IX. La troisième série de Litterae singulares, la Ratio limitum regundorum et le Pauca de mensuris (p. 719)

 

Sources et bibliographie (p. 769)

 

Index analytiques (p. 789)

 

 

***

 

 

Pourquoi les scribes et les moines de l’Antiquité tardive et surtout du haut Moyen Âge copient-ils les manuscrits gromatiques et comment le font-ils ? Depuis un fameux ouvrage de Lucio Toneatto, paru dans la même collection, on avait une idée précise de cette richesse en manuscrits médiévaux puisque l’auteur en avait repéré 172, alors que les meilleures éditions du XIXe et du début du XXe s. n’en connaissaient guère qu’une trentaine environ. Avec l’ouvrage de Stefano del Lungo, nous disposons désormais d’une étude à la fois érudite et innovante sur cette pratique intellectuelle et ses raisons.

L’ouvrage est une étude des modes de regroupement des textes opérés entre le VIe et le IXe s. pour l’essentiel, aboutissant à la fixation d’une tradition que l’auteur nomme à juste raison « palatine ».

Poursuivant une idée déjà présente dans l’étude de L. Toneatto, l’auteur entend démontrer que la façon dont les intellectuels ont composé les recueils à partir desquels on connaît la littérature gromatique, n’est pas fortuite et répond à des besoins du moment de la composition. Celui qui compile ou qui résume a un objectif pratique qu’il est possible de découvrir en observant à la fois comment il rassemble et le contenu de ce qu’il rassemble. On expliquera ainsi le succès longtemps très vif de ces textes, jusqu’au XIIe s. Il faut donc caler chaque texte par rapport aux autres textes qui l’accompagnent dans le manuscrit considéré et porter une attention soutenue à la généalogie des familles de manuscrits. Ce qui est innovant, c’est d’abandonner la posture classique, celle qui se donnait l’objectif de discerner, dans une copie médiévale, la ou les strates plus anciennes, pour trouver, à chaque fois, la pépite du texte original et la séparer de sa gangue médiévale estimée décadente. Avec la nouvelle façon de faire, il devient possible de distinguer des familles de textes ou de fragments recomposés.

Le résultat principal, sur le plan codicologique, est de proposer l’histoire d’une famille de manuscrits, la famille palatine, laquelle ne se résume pas au fameux Palatinus 1564 de la Bibliothèque Vaticane, et de pointer son possible auteur, le Commentateur anonyme chrétien du VIe s. dont il va être question ci-dessous.

 

Le livre consiste, principalement, dans l’étude et la publication du texte latin (avec traduction italienne en regard) de sept ensembles identifiés. Sauf erreur, il me semble qu’il s’agit là de la première traduction en italien qui ait une certaine envergure, et il est original qu’elle porte sur ce que les autres traducteurs laissent généralement de côté (à l’exception de B. Campbell qui a tout traduit, et de F. Favory, A. Roth Congès et J. Peyras qui s’intéressent aux même sections tardives du corpus).

 

- Le premier ensemble est le texte de l’auteur chrétien qui commente les traités classiques de Frontin, Hygin et Siculus Flaccus et pour lequel Stefano del Lungo reprend le nom de Pseudo-Agennius. Selon S. Del Lungo, ce commentateur daterait de la seconde moitié du VIe s.

J’attire l’attention sur une différence de dénomination qui peut être gênante pour le lecteur. Le texte de ce commentateur anonyme tardif a été publié par Lachmann et par Thulin sous le nom d’ [Agennius Urbicus], parce que c’est ainsi qu’il apparaît dans les manuscrits, mais sans que ces éditeurs ne soient dupes du fait qu’il s’agissait d’un auteur au nom inconnu, fausement attribué à Agennius Urbicus (d’où la mise entre crochets du nom). Mais, au XIXe s., F. Blume a quelquefois désigné le commentateur chrétien par le nom de Pseudo-Agennius ou encore de Pseudo-Simplicius. C’est à ce même choix que s’arrête Stefano del Lungo en le nommant Pseudo-Agennius.

François Favory et moi-même, dans notre ouvrage paru trois ans avant le sien, avons adopté un autre choix. Nous avons nommé ce commentateur chrétien le “Commentateur anonyme”, préférant nommer Pseudo-Agennius, la source anonyme de l’époque de Domitien dont Agennius Urbicus recopie largement le texte dans son propre traité.

Cette hésitation sur les noms est regrettable car elle complique la lecture, mais chaque mode de désignation possède ses raisons, puisque les textes antiques ne permettent pas de trancher. Elle a existé aussi pour d’autres auteurs avant que la doxa ne s’établisse (par exemple dans la façon de désigner les trois Hygin). Elle démontre que le temps n’est pas encore tout à fait venu de passer à une édition qui emporterait l’adhésion de tous. Mais, pour rester dans l’optique fertile de Stefano del Lungo, ces hésitations, quand elles viennent des manuscrits, sont en elles-mêmes source d’information !

Comme le font les éditeurs anciens, Lachmann et Thulin, S. Del Lungo attribue le Liber diazografus (« livre décoré en couleurs ») à cet auteur, ce qui signifie que le compilateur a dû reproduire des illustrations qu’il a prises dans les textes qu’il citait ou résumait, de Frontin et de l’anonyme de l’époque de Domitien (celui que nous nommons aussi Pseudo-Agennius).

 

La stemma des manuscrits recopiant le texte du Pseudo-Agennius

(p. 227 de l’ouvrage)

 

 

- Le second ensemble comprend les listes connues sous le nom de Liber coloniarum, dont l’édition, particulièrement soignée ici, éclaire la perception qu’on peut avoir de cet ensemble. En effet, S. del Lungo publie le texte, non pas comme on le fait d’habitude en séparant un Liber coloniarum I et II, mais en éditant les regroupements successifs qui en ont été faits au haut Moyen Âge. Ce travail remarquable occupe le plus gros chapitre du livre (p. 299-487).

 

- Troisième ensemble : La première collection médiévale date du IXe s. et elle regroupe des articles du Code Théodosien, le De sepulchris, et des Novellae Theodosiani. Ce matériel, à caractère juridique, pouvait être utile « du tribunal au champ » pour reprendre la formule de l’auteur.

On notera que l’auteur associe à ce premier recueil le fragment intitulé Agrorum quae sit inspectio, dont Thulin pensait qu’il s’agissait d’un démembrement du texte d’Hygin. Selon S. Del Lungo (suivant en cela L. Toneatto), il s’agirait d’une composition d’excerpta dont la rédaction (anonyme) remonterait au Ve s. et qui emprunterait autant à Siculus Flaccus qu’à Hygin. Elle aurait été reprise au IXe s. par le compilateur de la collection.

 

- Le quatrième ensemble est, comme les précédents, identifié d’après les regroupements opérés par les manuscrits : il s’agit de la seconde collection qui concerne les arpenteurs de l’Antiquité tardive appelés perfectissimes, auctores ou encore togati. C’est une collection carolingienne.

 

- Les Casae litterarum forment un cinquième ensemble, le plus cohérent par la forme stéréotypée des listes, mais aussi le plus difficile à comprendre. À ces listes de domaines, S. del Lungo adjoint la courte liste connue sous le nom de Mensurarum genera sunt XII.

 

- Le sixième ensemble est le troisième recueil, celui qui regroupe les textes suivants : Litterae singulares, Ordines finitionum, De iugeribus metiundis, Finium regundorum, Leges rei publicae.

 

- Enfin, septième et dernier ensemble de la famille palatine des manuscrits, un dernier recueil concerne d’autres Litterae singulares, la Ratio limitum regundorum et le texte intitulé Pauca de mensuris.

 

Ainsi, la somme de S. Del Lungo publie et ordonne selon la logique altomédiévale le matériel que Lachmann avait regroupé sans ordre particulier aux pages 209-376 de son édition et qui forme la quasi totalité de ce qu’on appelle les « sections tardives » du corpus gromatique.

 

***

 

On ne peut pas donner ici une juste idée de l’invraisemblable masse d’informations que l’ouvrage propose car, en plus du texte, des centaines de notes érudites citent, quelquefois de façon intégrale, d’autres types de documents. Il y a là une documentation qui peut devenir source d’un chapitre particulièrement novateur sur l’arpentage au haut Moyen Âge — mesure, bornage, enregistrement, fiscalisation — et dont l’auteur esquisse les grandes lignes dans son chapitre 1. On devrait pouvoir, désormais, par une analyse externe (comment les textes sont-ils sélectionnés et regroupés) et interne (quels sont les thèmes abordés), dessiner les contours de l’arpentage altomédiéval. Il me semble que le premier enseignement est que le haut Moyen Âge forme un tout avec l’époque romaine classique, et que le vrai signe du changement est le déclin de cette pratique qui consiste à regrouper, résumer et remanier les textes plus anciens. Cela se produira au XIIIe s. Mais l’unité de temps ne signifie pas uniformité.

C’est ici que se posent de profondes questions qui attendent leur historien. Comment insérer cette histoire de l’arpentage dans l’histoire nouvelle du « cadastre » qu’on connaît à partir de la réforme de Dioclétien et de l’instauration de la capitation ? Puis des changements dus à l’époque médiévale ? Qu’en est-il de la centuriation et à partir de quand devient-elle un système obsolète ? Qu’est-ce que cette permanence de l’intérêt pour l’arpentage indique quant à la capacité des sociétés altomédiévales à administrer ? On sait que sur ce dernier point, les débats sont vifs entre partisans de l’effacement altomédiéval et partisans du maintien d’une espèce de service public. L’arpentage est une documentation qui peut devenir source de connaissances.

Enfin, la somme de cette documentation réaffirme, une fois de plus, le poids toujours écrasant de l’Italie dans la production de savoirs et de documents, ce qui mérite d’être éclairé par une analyse historique.

 

L’ouvrage appelle quelques réserves qui peuvent être dites sans porter atteinte à la valeur d’ensemble du travail. La première concerne le titre. Nous n’avons pas là un ouvrage sur la « pratique de l’arpentage », mais, plus en amont, un ouvrage sur le travail intellectuel qui a dû accompagner la pratique sur le terrain. De mon point de vue, ce ne sont pas les exemples épigraphiques et archéologques évoqués, surtout dans le chapitre 1, qui suffisent à permettre de retenir ce titre. On est encore vraiment très loin de savoir ce qui se passait dans les campagnes, comment on mesurait et enregistrait la terre. Le dire n’est pas minimiser les immenses mérites de cet ouvrage.

La seconde réserve porte sur la mise à jour des connaissances. Il est compréhensible (étant donné l’ampleur du travail accompli), mais regrettable malgré tout, que l’auteur n’ait pas eu connaissance des études importantes qui ont été conduites sur les mêmes textes que ceux qu’il exploite et ne sache rien, par exemple, des travaux de Jean Peyras sur les auctores et les togati, de ceux de François Favory sur les textes tardifs et les Casae litterarum. L’édition-traduction intégrale de Brian Campbell n’est pas non plus connue de l’auteur (elle date de 2001). Le livre de Lauretta Maganzani sur les arpenteurs est méconnu.

Ma dernière réserve porte sur des appréciations qui me paraissent difficiles à soutenir. Il n’est pas démontré, et donc gratuit d’écrire, que les réélaborations des IXe-Xe s. auraient des rapports avec une « répartition agraire » qui reste totalement hypothétique (p. 17). De même je trouve peu vraisemblable d’écrire qu’un domaine mentionné à Terracina au VIe s. serait l’héritier d’un lot de l’antique déduction coloniale (p. 40). C’est indémontrable. Plus généralement le rapport que l’auteur entretient avec les travaux archéologiques me paraît beaucoup trop confiant et ne fait pas du premier chapitre le chapitre décisif que l’auteur paraît vouloir en faire. La démonstration sur Cures Sabinorum (p. 128 sq.) repose sur une grille cadastrale incertaine. Enfin, au chapitre des détails, il faut noter des traductions un peu trop généreuses (un exemple : p. 257, traduire modus par « définition ou quote cadastrale » est lointain) et des imprécisions de vocabulaire (à plusieurs reprises l’auteur parle de système métrique alors qu’il veut parler de système métrologique).

À noter que l’index analytique comporte des informations précieuses pour compléter les glossaires et dictionnaires de termes gromatiques existants.

 

***

 

Bibliographie complémentaire de ce compte rendu

 

Brian CAMPBELL, The Writings of the Roman Land Surveyors. Introduction, Text, Translation and Commentary, JRS Monograph 9, Caxton Hill Hertford 2000.

 

D. CONSO, A. GONZALES, J.-Y. GUILLAUMIN (ed), Les vocabulaires techniques des arpenteurs romains, Presses Universitaires de Franche-Comté, Besançon 2005.

 

F. FAVORY, Les Casae litterarum, dans Gérard CHOUQUER et François FAVORY, L'arpentage romain. Histoire des textes, Droit, Techniques, Ed. Errance, Paris 2001, p. 197-202.

 

François FAVORY, Antoine GONZALÈS et Philippe ROBIN, Témoignages antiques sur le bornage dans le monde romain, RACF, 33, 1994, 214-238.

 

François FAVORY, Antoine GONZALÈS, Jean-Yves GUILLAUMIN et Philippe ROBIN, Témoignages antiques sur le bornage dans le monde romain II, dans RACF, 35, 1995, 263-265

 

François FAVORY, Antoine GONZALÈS, Jean-Yves GUILLAUMIN et Philippe ROBIN, Témoignages antiques sur le bornage dans le monde romain III, dans RACF, 35, 1996, 203-216.

 

François FAVORY, Antoine GONZALÈS, Jean-Yves GUILLAUMIN et Philippe ROBIN, Témoignages antiques sur le bornage dans le monde romain IV, dans RACF, 36, 1997, 203-209.

 

A. GONZALES et J.-Y. GUILLAUMIN (ed), Autour des Libri coloniarum, colonisation et colonies dans le monde romain, Presses Universitaires de Franche-Comté, 2006.

 

Jean-Yves GUILLAUMIN, Sur quelques notices des arpenteurs romains, Presses Universitaires de Franche-Comté, Besançon 2007, 182 p.

 

Lauretta MAGANZANI, Gli agrimensori nel processo privato romano, Pontifica Università Lateranense, Mursia, Roma 1997, 272 p.

 

Jean PEYRAS, « Écrits d’arpentage et hauts fonctionnaires géomètres de l’Antiquité tardive », dans Dialogues d’Histoire Ancienne :  n° 21-2 (1995, p. 149-204) ; 25-1 (1999, p. 192-211) ; 28-1 (2002, p. 138-151) ; 29-1 (2003, p. 160-176) ; 30-1 (2004, p. 166-182) ; 31-1 (2005, p. 150-171) ; 32-1 (2006, p. 143-154).

 

Anne ROTH CONGÈS, Nature et authenticité des Casae litterarum d’après l’analyse de leur vocabulaire, dans D. CONSO, A. GONZALES, J.-Y. GUILLAUMIN (ed), Les vocabulaires techniques des arpenteurs romains, Presses Universitaires de Franche-Comté, Besançon 2005, p. 71-124.

 

Lucio TONEATTO, Codices artis Mensoriae. I manoscritti degli antichi opuscoli latini d’agrimensura (V-XIX sec), Spolète, Centro Italiano di Studi sull’Alto Medioevo, 1994, 3 vol.

Accès privé