LES ARPENTEURS ROMAINS, Tome II

HYGIN, SICULUS FLACCUS

texte établi et traduit par Jean-Yves Guillaumin

Collection des Universités de France, publiée sous le patronage de l’Association Guillaume Budé, Les Belles Lettres, Paris 2010, 168 p.

 

 

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L’ouvrage comprend :

- Une notice sur Hygin

- Une bibliographie

- Le texte d’Hygin, traduction en page gauche et latin en page droite

- Une notice sur Siculus Flaccus

- Le texte de Siculus Flaccus, traduction en page gauche et latin en page droite

- Les notes complémentaires

- Les indices.

 

Faisant suite à un premier volume dans lequel il avait publié et traduit en français les textes de Frontin et d'Hygin Gromatique, Jean-Yves Guillaumin vient de proposer un second volume contenant l'édition et la traduction de deux autres auteurs majeurs, Hygin et Siculus Flaccus.

 

L'ouvrage, comme son prédécesseur, est issu d'une curieuse histoire qu'il convient d'évoquer brièvement. Dès les années 1980, François Favory a proposé que la traduction française des principaux textes dits gromatiques soit une œuvre collective de l'Institut Félix Gaffiot et du Centre de Recherches d'Histoire Ancienne, deux équipes de l'Université de Besançon et du CNRS et a organisé le travail en ce sens. Jean-Yves Guillaumin y a participé, en tant que latiniste de la première équipe et a ainsi cosigné les traductions de Siculus Flaccus (parue en 1993), Hygin Gromatique (1996), Frontin (1998), Hygin (2000), Agennius Urbicus (2005) et a même assuré seul l'édition et la traduction de Balbus et autres textes techniques (1996). On peut regretter que la mauvaise direction de ce projet, à partir du moment où Monique Clavel-Lévêque décida de l'insérer dans les méandres d'un projet européen identitaire et rémunérateur, ait empêché qu'il paraisse dans la Collection des Universités de France (CUF ou collection Budé), où il aurait eu sa place. Ceci ne s'étant pas produit, et les éditions établies à Besançon étant pour certaines introuvables par le commun des mortels (Hygin, Frontin et Agennius Urbicus, tout particulièrement), il est tout à fait légitime que la CUF ait souhaité lancer une édition commercialement disponible et, comme je l'avais indiqué dans le commentaire du premier volume paru, il est judicieux qu'elle ait retenu Jean-Yves Guillaumin pour assurer ce travail, en raison de son extrême compétence philologique.

Cependant le silence complet que celui-ci fait autour des éditions antérieures est plus que curieux. Dans ce volume, rien n'est dit, pas même en bibliographie, des éditions bisontines de Siculus Flaccus et d'Hygin, dont il est co-auteur, fut-ce pour critiquer tel ou tel choix d'édition ou de traduction, ou simplement évoquer des alternatives. Il a le droit de les négliger, mais pas sans en dire les raisons. Il incombe donc au lecteur de réaliser ce travail de va-et-vient, afin de ne pas se priver éventuellement des ressources de ces précédentes éditions. Or, dans les deux éditions de Besançon qu'il oublie de citer, il en est une de très grande qualité, au moins égale à celle qu'il nous propose, celle de Siculus Flaccus.

Jean-Yves Guillaumin fait également sombrer dans l'oubli l'édition et la traduction en castillan de Maria José Castillo Pascual (1998) qui porte, précisément sur les textes d'Hygin et de Siculus Flaccus, et qui avait, bien avant lui, relevé la similitude de contenus entre les deux arpenteurs. Je pourrais continuer sans difficultés à établir la liste des silences bibliographiques de J.-Y. Guillaumin.

 

Le présent volume offre une grande qualité et une fluidité littéraire qui apparaît dès la lecture. La compréhension en est favorisée, et les chercheurs ou les lecteurs qui découvrent l'ample et délicate littérature gromatique auront avantage à lire en continu ces traductions. Les commentaires, souvent renvoyés dans des notes complémentaires en fin d'opuscule, apportent le plus souvent des éclaircissements philologiques bienvenus, principalement sur le vocabulaire. La connaissance du latin littéraire aussi bien que technique par Jean-Yves Guillaumin est effectivement saisissante.

Quant à la proposition de datation de l'œuvre Siculus Flaccus, qui reste, jusqu'ici, un point d'incertitude et de spéculations particulièrement ouvertes, Jean-Yves Guillaumin apporte (p. XXXV-XXXVI) deux arguments pour avancer une datation assez précise du texte, entre 292 et 312 ap. J.-C. : le choix de placer Reate dans le Picenum ; l'allusion au comitatus, armée de campagne de chacun des quatre empereurs depuis Dioclétien. Le premier argument paraît plus solide que le second.

Si l’on devait se ranger à une datation au début du IVe s., il n’en serait pas moins évident que Siculus Flaccus fabrique son livre sur les conditions des terres à partir d'Hygin, devancier qu'il exploite directement jusqu'à le copier, mais aussi à partir de Frontin et de divers historiens, puisqu'il a le souci de replacer la question dont il traite dans un récit de l'histoire de Rome et de l'Italie. Dès lors, mais ce point n'est pas explicité dans la présentation et les commentaires de l'édition, Jean-Yves Guillaumin devrait s'interroger sur ce que signifierait le fait de rédiger au début du IVe s. : 1. un ouvrage portant uniquement sur l'Italie (ce qui est relativement contradictoire avec le fait de démarquer Hygin qui, lui, possède une expertise très large dans l'Occident romain et en Afrique) ; 2. un ouvrage mettant notamment l'accent sur les formes coloniales de la prise en main du territoire, et le faisant à une époque où la conquête de l'Italie est plus que largement du très lointain passé !, 3. enfin, un ouvrage consacrant une si large place à l'ager occupatorius. Ces réflexions sont une façon de dire que, désormais, il faut tout autant faire intervenir des éléments de critique interne et d'analyse des contenus que des éléments externes pour apprécier correctement ce texte majeur et confirmer ou non la proposition de datation.

 

On peut également être conduit à interroger certains des commentaires que livre Jean-Yves Guillaumin à propos de l'un et l'autre texte.

Je ne suis pas convaincu que le passage d'Hygin sur la réunion, par les domini, de plusieurs domaines à leurs propres terres (contributio des fundi) soit uniquement le reflet de la constitution des latifundia (p. 26). Il faut aussi évoquer l'hypothèse fiscale afin de la mettre en balance : la constitution de ressorts fiscaux pour la perception des impôts fonciers puisque le texte d'Hygin dit bien contribuere, ce qui est du vocabulaire fiscal.

La traduction de l'expression de Siculus Flaccus ex convenienti ad convenientem par la formule “par accord mutuel” n'est pas suffisante. La limite entre deux ou plusieurs voisins se fait en allant d'un point qui fait l'accord entre eux jusqu'à un autre point de convergence et d'accord entre eux ou d'autres et il faut traduire par : d'un point d'accord (entre voisins) à un autre point d'accord. Ce qu'il importe de relever, c'est que le terme de convenentia exprime le riche domaine de l'analogie et de la correspondance sur lequel se fonde la ratio ou méthode du bornage. Dans la formule de Siculus Flaccus, il y a à la fois l’accord mutuel (le droit) et la visée (l’arpentage).

J.-Y. Guillaumin fait de la controverse sur le droit des territoires un commentaire réducteur (p. 81). Il écrit qu'elle est très proche de la controverse sur la limite, dont elle ne serait qu'un cas particulier. La controverse sur le droit du territoire met en jeu principalement des collectivités territoriales qui se disputent la propriété de tel ou tel lieu, ou éventuellement dans les provinces, l'empereur, quand il possède des saltus, ou de grands propriétaires privés lorsqu'ils ont des territoires aussi grands que ceux des cités. La controverse a un objectif fiscal : savoir qui doit payer et à quelle collectivité. Elle se termine donc par une opération de bornage. La controverse sur la limite (de fine) met en jeu une action en fixation de limite dans le cadre du droit ordinaire. On pourrait s'arrêter là et dire, comme le fait J.-Y. Guillaumin, que tout se rapporte à une question de confins. C'est oublier l'ambivalence fondamentale et fréquente des controverses agraires. Au début de son exposé sur la controverse sur le droit du territoire, le Pseudo-Agennius, la source la plus importante sur ce sujet, écrit que cette controverse tire son statut du droit ordinaire, bien que de nombreux endroits exigent l'intervention de la mesure. Il ajoute un peu plus loin, toujours sensible à la juste qualification juridique de cette controverse, que dès que le lieu concerné est d'une certaine ampleur (c'est-à-dire qu'il dépasse singulièrement une simple question de confronts entre deux domini ou possesseurs) il faut que les respublicae se placent dans une autre controverse. Il ajoute que les mesures sont alors nécessaires, et il dit même que, dans ce genre de controverse il est aussi question de la qualification du lieu. Sans entrer dans le détail que ce commentaire exigerait, je relève que les matières qui entrent dans la controverse sur le droit du territoire, même lorsqu'une des parties est un particulier, ne peuvent justement pas se satisfaire d'être ramenées à une simple affaire de limite (de fine) et de bornage (de positione terminorum) mais mettent en jeu des éléments de qualification qui se rapportent à la mesure (de modo) et au droit du territoire (de iure territorii), voire à des éléments définissant la nature des lieux.

 

G. Chouquer novembre 2011

 

Bibliographie

 

Travaux de Jean-Yves Guillaumin concernant l’arpentage

 

Jean-Yves GUILLAUMIN, Sur quelques notices des arpenteurs romains, Presses Universitaires de Franche-Comté, Besançon 2007 (recueil de 7 études de l’auteur).

 

Jean-Yves GUILLAUMIN, Les trois notices des Libri coloniarum sur l’ager Asculanus, Dialogues d’Histoire Ancienne, suppl. 1, 2005, p. 277-290.

 

Jean-Yves GUILLAUMIN (ed. et trad), Balbus. Présentation systématique de toutes les figures. Podismus et textes connexes, Jovene Editore, Naples 1996, 220 p.

 

Jean-Yves GUILLAUMIN, Les Arpenteurs romains, vol. 1 : Hygin Le Gromatique, Frontin, introduction, texte, traduction et notes, Paris, Les Belles Lettres, CUF, 2005, 266 p.

 

Antonio GONZALES, Jean-Yves GUILLAUMIN (ed.), Autour des Libri coloniarum. Colonisation et colonies dans le monde romain, Presses Universitaires de Franche-Comté, 2006.

 

Danièle CONSO, Antonio GONZALES, Jean-Yves GUILLAUMIN (ed.), Les vocabulaires techniques des arpenteurs romains, Presses Universitaires de Franche-Comté, 2006.

 

 

Les éditions et traductions dites de Besançon (par ordre chronologique)

 

M. CLAVEL-LEVEQUE, D. CONSO, F. FAVORY, J.-Y. GUILLAUMIN, Ph. ROBIN, (ed et trad), Siculus Flaccus Les conditions des terres, Ed. Jovene, Naples 1993.

 

M. CLAVEL-LEVÊQUE, D. CONSO, A. GONZALES, J.-Y. GUILLAUMIN, Ph. ROBIN (ed. et trad.), Hygin l’Arpenteur, L’établissement des limites, e. Jovene et OPOCE ed. Luxembourg, Naples 1996.

 

O. BEHRENDS, M. CLAVEL-LEVEQUE, D. CONSO, Ph. VON CRANACH, A. GONZALES, J.-Y. GUILLAUMIN, M.J. PENA, St . RATTI (ed et trad), Frontin. Lœuvre gromatique, Commission Européenne Cost G2, OPOCE 1998.

 

O. BEHRENDS, M. CLAVEL-LEVEQUE, D. CONSO, A. GONZALES, J.-Y. GUILLAUMIN, St RATTI (ed et trad), Hygin, l’œuvre gromatique, Commission Européenne Cost G2, OPOCE 2000.

 

O. BEHRENDS, M. CLAVEL-LEVEQUE, D. CONSO, A. GONZALES, J.-Y. GUILLAUMIN, J. PEYRAS, St RATTI (ed et trad), Agennius Urbicus. Controverses sur les terres, Commission Européenne Cost A 27, 2005.

 

 

Autres travaux

 

Maria José CASTILLO PASCUAL, Hyginus et Siculus Flaccus. Opuscula Agrimensorum Veterum, trad. et commentaires, Universidad de La Rioja, Servicio de Publicaciones, Logroño 1998, 178 p.

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